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Ces documents ont été publiés dans le Journal d’Arcachon à partir du N° 45 du 16 juin 1945 au 30 mars 1946 pour le premier, et à partir du N°1162 du 3 décembre 1966 pour le second.
Les originaux sont conservés aux Archives départementale de Gironde, sous la cote 72 J 33.
Les transcriptions ci-dessous sont indirectes et sont reprises du site Histoire et Traditions du Bassin d’Arcachon, https://htba.fr/chroniques/marie-bartette/
Marie Bartette est née le 10 septembre 1893 à Albi (Tarn) et morte le 27 novembre 1961 à Saint-Séverin (Charente).
Note : le site https://www.lesdeportesdutrainfantome.org/ donne la description détaillée du parcours du « train fantôme ».
Le départ du fort du Hâ
Grande animation dans les cellules de la Section Allemande du Fort du Hâ (Section des femmes) dans la première semaine du mois d’août 1944. Un certain nombre de prisonnières viennent d’être appelées pour passer une visite médicale en vue d’un départ ; à peu près 40 % de l’effectif total.
Partir ? Mais où partir ? demandent sur des tons divers mes compagnes de la cellule 9. Dans un camp de concentration ? En Allemagne ? À Mérignac ? Les bruits les plus divers circulent, il y a de l’angoisse dans certains regards. Le Fort du Hâ est surpeuplé, nous sommes 17 dans une cellule de 12 lits, il fait une chaleur atroce et déprimante. Peut-être veut-on simplement décongestionner la prison et envoyer ailleurs, à Mérignac peut-être, celles qui ont été appelées. Je constate assez vite que tous les cas politiques sont justement choisis pour ce départ, ce n’est point de bon augure, mais je reste toujours optimiste. À quoi bon s’inquiéter lorsque l’on a perdu la maîtrise de son destin ? La visite médicale est une vaste plaisanterie. On nous fait descendre dans un corridor du rez-de-chaussée (la cellule 9 est au premier) et là, on nous invite à défaire nos blouses et nos robes de façon à dégager un peu nos épaules. Le médecin allemand passe en uniforme et ganté. Il nous regarde à peine et disparaît très vite. Nous rions en remontant nos robes. C’est une constatation de sexe ; il sait évidemment, ce docteur, que nous sommes bien des femmes, mais il ignore totalement si nous sommes bien portantes ou malades.
J’avais entendu dire que les Allemands prenaient des précautions sérieuses avant d’envoyer des étrangers chez eux. Cette visite médicale sommaire me fait penser que peut-être nous n’irons pas en Allemagne. Mais avec les Boches, le raisonnement logique tombe presque toujours à faux, car il n’est rien de si surfait que leur réputation de bons organisateurs. Ils agissent au hasard sans ordre et souvent dans la plus grande confusion.
Nous recevons l’ordre de préparer nos colis, de garder avec nous ce qui peut nous être utile et de porter le reste avec les sacs ou les valises saisis à notre entrée. Et puis la vie continue deux ou trois jours.
Le 9 août, au matin, la surveillante allemande nous annonce « Arbeit ». On travaille, ça va, on ne partira pas encore aujourd’hui. Et nous descendons au rez-de-chaussée pour découdre et gratter des vieilles capotes allemandes de façon à pouvoir les retourner et essayer de faire du neuf avec du très vieux. Nous travaillons avec la cellule 1 et causons du départ probable.
Au début de l’après-midi, ordre est donné brusquement d’interrompre le travail et de regagner les cellules. Que se passe-t-il ? Nous remontons et apprenons très vite que l’heure du départ a sonné. Effervescence dans toutes les cellules. Nous bouclons nos paquets réduits au minimum, un sac de linge et un sac de provisions, nous mettons nos manteaux et disons adieu à celles qui restent. Minute émouvante où les larmes coulent, nous étions si unies et si maies. Venues de toutes les classes sociales, mais si conscientes de notre devoir de solidarité, si bien d’accord contre le vainqueur provisoire que nous avions toutes à des degrés divers, provoqué ou combattu. Certaines s’étaient contentées de le voler et c’était déjà très bien.
Puis nous quittons les cellules et sommes rassemblées dans la cour toujours face au mur, c’est l’habitude de la maison, « face à l’amour », disions-nous en plaisantant et en imitant la prononciation des gardiennes. Nous sommes 44. On nous compte et on nous recompte et enfin on nous embarque dans le camion de la prison. Une consigne immédiatement circule : « En sortant, le chant du coq ».
Presque tous les jours en effet, le chant du coq était lancé d’une cellule au-dessus de nous. On y répondait d’un peu partout, du côté des hommes également, c’était une façon de communiquer entre les prisonniers, de se dire bonjour avec un cri d’espérance.
Aussi la consigne a-t-elle été accueillie avec enthousiasme et au moment où notre véhicule s’ébranle et franchit le lourd portique du Fort du Hâ, nous lançons toutes à pleine voix le chant du coq.
Cri de défi du Coq Gaulois à l’Aigle allemand !
Les soldats qui nous convient se dressent menaçants mais nous avions repris de suite une attitude résignée et des airs innocents.
« Où allons-nous ? » est toujours la grande question. Pas de doute, nous marchons vers la gare, notre autocar précédé et suivi d’automobiles pleines de soldats. La veille, dans la cellule 9, on avait écrit des adresses sur un mouchoir pour prévenir certaines familles que nous partions vers une direction inconnue. Ce mouchoir put être jeté cours de la Marne sans attirer l’attention des Boches.
Et voici la gare, mais les grandes entrées ne sont point pour nous et on nous porte loin dans la gare des marchandises.
Descendues du car, nous marchons vers notre train composé de wagons de voyageurs pour les soldats allemands et de wagons à bestiaux pour nous.
Nous avons la surprise de trouver dans un des deux wagons qui nous sont réservés 24 femmes déjà installées. Elles sont de la région de Toulouse et il y a parmi elles, cinq ou six Espagnoles. Elles ont déjà vécu une véritable odyssée. Parties de Bordeaux en convoi le 10 juillet, le train avait été stoppé dans les environs d’Angoulême, et n’avait pas pu aller plus loin. Certaines femmes et des hommes avaient été blessés au cours d’un bombardement. Après pas mal de jours d’attente, le train avait été contraint de regagner Bordeaux. Les Boches, ayant toutefois de la suite dans les idées, les embarquaient de nouveau dans notre convoi qui devait être le dernier.
Nous nous installons dans notre wagon avec un certain désordre. Nous n’avons pas encore l’habitude de ce genre de locomotion. Nous la prendrons vite. Nous sommes trente-deux dans un wagon de quarante hommes, nos voisines sont trente-six dans un wagon de cinquante. Les hommes arrivent aussi peu à peu. A la nuit, ce que l’on a appelé le train fantôme est constitué.
Le train fantôme
Durant cette nuit du 9 au 10 août que nous passons mal installés dans le wagon à bestiaux, notre train fera simplement la navette entre Bègles et Bordeaux. Ce trajet aller et retour nous permet de constater très vites que les bestiaux sont vraiment mal suspendus et que nous sommes horriblement secoués.
Ce n’est que le lendemain et assez tard dans la journée que notre train se mettra en route. Ce début de voyage est sans histoire. Mal placées dans le wagon, nous dormons mal, certaines ne dorment pas du tout. Lorsque nous aurons compris qu’il faut s’allonger dans le sens de la longueur du wagon, la tête contre la paroi des peux côtés, les jambes se croisant dans le centre, les choses iront beaucoup mieux et nous dormirons même très bien.
Dans la nuit du 10 au 11 nous sommes à Toulouse et entendons un grand fracas de vociférations, puis des coups de marteau et des allées et venues. Réveillées, nous comprenons qu’il se passe quelque chose. Nous saurons plus tard qu’il s’agit d’une quinzaine d’évasions par le côté d’un vieux wagon. On dira qu’un évadé a été écrasé entre Montauban et Toulouse étant tombé sous les roues, mais nous n’aurons à ce sujet aucune certitude.
Durant la marche, celles qui peuvent se hisser sur quelque chose, regardent par les quatre fenêtres de notre wagon et parlent au passage avec les cheminots. Ils commencent déjà à nous dire que ce nous entendrons partout jusqu’à Valence : « Vous n’irez pas loin, les voies sont coupées plus bas. »
Le 13 août, vers 6 heures du matin, nous arrivons à la gare de Remoulins et nous nous y arrêtons. Ce tout petit coin de Provence est bien laid. Du côté opposé à la gare, quelques collines pelées et tout près de nous des oliviers rabougris. Dans le fond, relevant un peu le tableau immédiat, les derniers contreforts des Cévennes.
Les soldats ouvrent nos wagons, ce qui nous fait toujours plaisir, car nous avons ainsi plus d’air et de lumière. Nous regardons par la porte et voyons sortir d’un wagon, au centre du convoi, plusieurs de nos camarades hommes, portés sur l’herbe, inanimés. Un jeune prêtre s’affaire autour d’eux et leur prodigue ses soins ainsi qu’un médecin espagnol qui, tout au long du voyage, surveillera notre convoi.
Nous apprenons que ce wagon a subi des représailles, car c’est de lui que quinze prisonniers se sont évadés. Depuis Toulouse, le wagon est resté entièrement fermé sans aucun ravitaillement et sans eau. Cependant les malaises disparaissent vite au grand air et le lendemain, les malades seront à peu près rétablis. Vers midi, nous déjeunons avec du pain en abondance car il moisit et va devenir immangeable. Pour l’accompagner, des boîtes de 5 kg (2 boîtes pour le wagon) de marmelade de pomme ni assez cuite, ni assez sucrée, qui fermentera dans quelques jours. Brusquement les soldats ferment les portes, on les interroge, ils nous disent que l’on va sortir un mort et l’emporter. Nous faisons immédiatement silence. Nos portes s’ouvrent de nouveau et j’apprends, consternée, qu’il s’agit de M. Léon Cigarroa, d’Arcachon. Je ne savais pas qu’il était dans le convoi et à l’annonce de ce décès, je n’avais pas pensé une minute qu’il puisse s’agir de quelqu’un que je connaissais. Nous étions approximativement sept cents, nous n’avons jamais su le chiffre exact, dont deux wagons d’Espagnols déjà bien amaigris et bien fatigués. Le lendemain et les jours suivants, car nous allons rester cinq jours, nous entendrons des coups de canons très fréquents. Nous sommes à cinq kilomètres de Nîmes et nous entendons les sirènes qui sonnent les alertes pour nous aussi. Nous en aurons jusqu’à vingt en vingt-quatre heures. Nous avons l’impression qu’il se passe quelque chose d’intéressant. C’est en effet le débarquement de Draguignan. Malheureusement, il n’empêchera pas le train fantôme de suivre sa route.
Le 18 août au matin, départ. Nous ne roulons pas longtemps et arrêtons à la gare de Roquemaure. Là les soldats nous font descendre et nous partons sur un joli chemin à travers champs. Il fait un temps magnifique, il est environ neuf heures, il fait bon, nous admirons un paysage splendide, prenons quand nous le pouvons des fruits dans les vergers et des raisins dans les vignes. Les soldats nous encadrent. Ils sont très nombreux, nous sommes en tête, les hommes nous suivent et nous formons sur les routes une interminable colonne. Le château des Papes se dresse dans le paysage, nous l’admirons de loin. À la fin de la matinée, nous arrivons à Châteauneuf-du-Pape, délicieuse petite ville dans la verdure et les fleurs. Nous ne sommes pas encore trop fatiguées malgré la chaleur torride et nous chantons. Les habitants sortent de leurs maisons et se précipitent sur notre passage, nous leur disons que nous venons de Bordeaux et allons en Allemagne. On nous fait bonjour, des femmes pleurent. Nous chantons toujours.
Nous ne faisons que de très cortes haltes et marchons sous un soleil de feu. Nous allons parcourir, de Roquemaure à Sorgues, près de dix-sept kilomètres. Vers la fin, nous sommes absolument épuisés tous, les hommes autant que les femmes, et aussi les soldats allemands qui n’aiment pas la chaleur et qui ruissellent en traînant les pieds d’un air accablé. Cependant, ceux qui marchent en tête ne veulent pas voir se renouveler les manifestations de sympathie de Châteauneuf-du-Pape. Aussi, ils nous précèdent en entrant à Sorgues et font rentrer chez eux tous les habitants qui sont dehors. Cela donne lieu à des scènes comiques, mais nous n’avons pas eu la force de rire et depuis longtemps nous ne chantons plus.
Enfin la gare, nous sommes arrivés ! Nous grimpons dans nos nouveaux wagons et nous nous préparons pour un repos nécessaire. Mais une belle surprise nous attend. Des caisses de raisins ; des poires, des tomates, des melons, du pain, du vin nous sont distribués. Ce sont les cheminots de Sorgues qui nous offrent ce magnifique dîner. Bien des habitants de la ville viennent aussi causer avec nous, nous porter du linge et bien des choses utiles. Que les cheminots et les habitants de Sorgues trouvent ici, avec nos félicitations pour leur geste de solidarité française ; l’expression de la grande reconnaissance des déportés du train fantôme.
Nos anges gardiens ont disparu. Nous pouvons, dans cette gare accueillante, causer librement, ce qui est toujours rigoureusement interdit, nous pouvons même nous évader si nous en avons envie. Une trentaine d’hommes en profiteront, pas de femmes, car nous sommes peut-être trop fatiguées. C’était cependant une occasion unique : nos soldats, accablés par la chaleur, devaient se reposer et se rafraîchir, pas un n’était là pour garder la sortie de la gare de marchandises, pas un pour nous surveiller. Occasion unique naturellement.
Le 19 août, nous quittons Sorgues et sa gare si accueillante. Nous y laissons une trentaine d’évadés, plus une femme que nous avons perdue au cours du long trajet à pied. Nous n’avons pas cru, pour elle, à une évasion, car elle était souffrante et incapable certainement de nous suivre, elle a dû s’étendre dans les rangs de vignes et nous laisser partir. Son indisposition lui a valu la liberté.
Au cours de ce long voyage, nous ne sommes jamais comptés. Les soldats boches sont assez indifférents et ne remarquent pas les évasions en dehors de celle qui a eu lieu par effraction d’un wagon.
Nous passons à Orange et pensons à Daladier. Un peu plus loin, à proximité de la gare de Pierrelatte, nous allons vivre quelques minutes tragiques. Nous ne prenons pas garde à un arrêt du train, chose trop courante pour nous intéresser. Soudain, celles qui se trouvent aux fenêtres, en sortent précipitamment en criant : « Des avions piquent sur nous ! ». Notre locomotive est en effet attaquée par deux avions alliés et nous sommes dans le premier wagon derrière le tender.
Le bruit des avions descendant en piqué presque à notre niveau, est assourdissant, mais aussitôt des coups de mitrailleuses claquent avec violence. Presque tout le monde se couche et la terreur règne. Les rafales de balles se succèdent rapidement, mais ces quelques minutes sont effroyablement longues. Puis les mitrailleuses se taisent et le ronflement des avions s’éloigne. Nous sommes indemnes, et c’est miraculeux, car notre wagon a quelques dommages à l’extérieur. Les balles nous ont frôlées en déchiquetant des barres de fer et en faisant des éraflures au bois, mais pas une n’a traversé le wagon. Nous regardons par les fenêtres, l’eau fuse avec violence de la locomotive qui est hors d’usage. Il faut aller lui chercher une remplaçante, ce qui demandera bien des heures. Nous interrogeons, par la fenêtre, nos compagnes du deuxième wagon, elles n’ont rien, elles non plus.
Nous repartons, nous repartons toujours, malgré les cheminots qui nous répètent inlassablement que nous n’irons pas loin. Nous arrêtons à Montélimar où la Croix-Rouge, comme dans toutes les gares importantes où nous passons le jour, nous ravitaille et nous réconforte. Trois stations après Montélimar, on nous fait descendre pour un deuxième transbordement. Celui-là n’est pas comparable au premier et n’est qu’une petite promenade de deux ou trois kilomètres. Nous arrivons à un pont très endommagé par un bombardement. De nombreux ouvriers français travaillent à le réparer. Nous grimpons le long d’un talus très élevé pour atteindre la voie ferrée au niveau du pont. À ce moment, des avions alliés apparaissent et une batterie de D.C.A., chargé de défendre le pont, se met à tirer. Les ouvriers laissent leur travail et descendent dans les prairies. Nous nous immobilisons sur place, mais nous ne sommes pas toutes sur le remblai et tous les hommes sont encore bien loin. Nous avons l’impression que les avions viennent de nouveau bombarder le pont et, dans ce cas, notre situation serait critique. Mais nous faisons confiance aux aviateurs qui voient le long chapelet que fait à travers champs notre convoi. La D.C.A. tire avec frénésie et nous étourdit, les avions étincelants dans le soleil d’été passent majestueux, magnifiquement indifférents aux bombes qui se perdent dans l’espace.
Ils sont passés, et nous pensons avec regrets que si nous n’avions pas été là, le pont aurait peut-être subi des dégâts irréparables, tandis que dans très peu de temps, il sera remis en service.
Nous trouvons notre train près de la gare de Livron et montons dans un wagon de troisième classe. Cal nous fait d’abord plaisir, c’est agréable de s’asseoir normalement, de bien voir le paysage et de trouver certaines commodités. Mais nous sommes dix par compartiment de huit places et la nuit, nous regretterons le « bestiaux ». Mais nos regrets seront brefs, car cinq kilomètres après Valence, aura lieu notre troisième et dernier transbordement et nous réintègrerons un « quarante hommes, huit chevaux ».
À Valence, nous restons longtemps dans la gare et les cheminots nous disent que nous ne pouvons pas aller plus loin, un pont sur le Rhône étant démoli. Malheureusement le pont n’est pas coupé. Inutilisable pour le chemin de fer, les voies étant détruites, il reste parfaitement praticable pour les piétons et nous le franchissons en file indienne pour rejoindre le train qui, celui-là, nous mènera jusqu’en Allemagne.
Après Valence, les voies sont bonnes et notre convoi accélère son allure. Nous franchissons la gare de Lyon et une immense mélancolie s’abat sur notre wagon. Il n’y aura plus de voies coupées, plus d’avions alliés, rien n’arrêtera notre marche. Certaines espèrent que les hommes des maquis attaqueront notre convoi dans la région de Dijon. Mais les Boches ont prévu cette éventualité, car notre train est plus armé qu’au départ. Depuis la mise hors d’usage de notre machine à Pierrelatte, nous avons près de nous, sur une plate-forme, des petits canons de D.C.A. Souvent, lorsque nous traversons des forêts, nous entendons des coups de mitrailleuses, ce sont les soldats allemands qui tirent pour intimider ceux qui voudraient nous secourir. Nous traversons la Bourgogne et lisons sur les gares des noms connus et célèbres : Beaune, Nuits-Saint-Georges, Gevrey-Chambertin, puis Dijon.
Plus les jours passent et plus nos rations diminuent. Nous ne touchons presque plus de pain, seulement quelques biscuits et toujours la marmelade de pommes. Si la Croix-Rouge ne venait pas à notre secours toutes les fois que cela lui est possible, nous aurions certainement beaucoup de malades. L’insuffisance de la nourriture, des eaux douteuses, la marmelade qui fermente, provoquent déjà une épidémie de dysenterie qui heureusement ne s’étendra pas trop.
Mais nous faisons connaissance avec une sinistre compagne qui ne nous abandonnera plus, la Faim. L’heure des distributions de notre maigre pitance déchaîne des discussions passionnées. L’âme du radeau de la Méduse s’est emparée de notre wagon. Je plains très sincèrement celles qui acceptent de faire la répartition du pain ou de la marmelade. Il y a toujours une partie du wagon qui s’estime défavorisée et les invectives pleuvent parfois, dans le langage des prisons, pire, je crois bien, que celui des casernes. C’est à la fois pittoresque et lamentable, mais au fond c’est très humain. La faim n’est pas bonne conseillère et elle est une grande excuse. On proteste, on réclame avec véhémence ; mais l’honnêteté parfaite règne parmi nous, nos sacs suspendus aux clous du wagon ne risquent rien. Cela changera dans les camps d’Allemagne.
Le ravitaillement des soldats boches doit lui aussi laisser à désirer, mais ils ont un système très simple pour y remédier. Lorsque nous passons devant des jardins potagers ou des vergers, ils font arrêter le train et vont se servir très tranquillement. Ils reviennent les bras chargés d’oignons, de tomates, de prunes, de poires, etc. Nous les regardons faire avec fureur, mais cela les inquiète certainement très peu. Une fois chez eux, ils se contenteront naturellement de leur ravitaillement et ne pilleront point leurs compatriotes.
Nous sentons la terre de France diminuer devant nous et nous chantons : « Ça sent si bon la France ». Personne ne connaît bien la chanson ; mais tout le monde la fredonne. Toul, Lunéville, et le 26 août au soir, nous entrons en Allemagne. Trois de nos camarades du wagon voisin nous quittent pour aller en forteresse. Nous roulons toute la journée du 27, nous passons à Francfort, dont nous pouvons apprécier des dégâts. Les immeubles démolis se succèdent pour notre plus grand plaisir. Le soir, nous sommes arrêtés dans la campagne et nous nous endormons. A onze heures, les wagons sont ouverts avec fracas et on nous invite à descendre. Nous nous habillons et rassemblons nos affaires dans l’obscurité. Cette arrivée est sinistre. Nous voyons des officiers et des soldats allemands tenant en laisse d’énormes chiens, et des hommes en tenue rayé gris et bleu qui ont l’air d’être en pyjama, nous comprenons vite que ce sont des prisonniers. Ils nous montrent le chemin, nous encadrent et nous franchissons un grand portique qui est l’entrée du camp. On nous fait entrer dans une grande salle de douche et très vite on nous porte du pain et du café chaud. Nous sommes affamées et nous dévorons ; nous avons un autre très grand plaisir, celui de pouvoir nous laver à l’eau chaude autant que nous voulons.
Nous sommes au camp de Dachau. Camp de sinistre mémoire ; je me souviens de tout ce que j’ai lu avant la guerre sur les atrocités qui y étaient commises par les nazis sur leurs adversaires politiques. Aujourd’hui la lutte n’est plus entre les seuls Allemands. Il y a au camp de Dachau en cette fin d’août, trente mille hommes, y compris les « kommandos » environnants, ressortissants de dix-sept nations. Mais il n’y a pas de femmes et on ne peut pas nous garder. Nous restons deux jours, passant les nuits dans la salle de douches et les journées dans la cantine. Après avoir jeûné très sérieusement, nous pouvons manger à discrétion, nous en abusons et cela causera encore certains malaises.
Nous assistons depuis la cantine à l’appel des prisonniers à midi et le soir. Nous les voyons défiler au pas, dans un ordre impeccable. Puis la cérémonie terminée, ils viennent sous nos fenêtres nous regarder et nous sourire. Qu’ils sont émouvants tous ces visages d’hommes tendus vers nous ! Il y a des enfants de quinze ans et des vieillards, nous les intéressons également.
J’ai cependant l’occasion d’apprécier les méthodes du camp de Dachau. Nous sommes trois ou quatre dehors près de la cantine, un jeune prisonnier français nous demande si parmi nous, il n’y a pas quelqu’un d’Épinal. Je lui réponds que non, puisque notre convoi vient de Bordeaux. J’ai à peine fini ma phrase qu’une brute en pyjama, c’est-à-dire un « kapo » tombe sur ce jeune homme et lui donne de toutes ses forces des coups de poings sur la figure. C’est notre premier contact avec la brutalité des camps. Nous restons figées.
Le 30 août au matin, nous quittons Dachau où nous avons été gâtées par les prisonniers chargés de la cantine et d’une cuisine proche. Nous emportons des provisions et des cigarettes, ce qui nous sera précieux pour les trois jours de voyage, toujours en « bestiaux » qui vont nous conduire à Ravensbrück.
Ravensbrück
C’est également à la nuit que nous arrivons à la petite ville de Fürstenberg d’où, à pied, nous gagnerons le camp qui est à trois kilomètres. Il fait une nuit magnifique et nous marchons sur un sol sablonneux à travers une petite forêt de pins qui me rappelle notre forêt landaise. Ce ne sont point nos pins maritimes, le tronc est plu grêle et le feuillage est celui du sapin. Mais par un beau clair de lune, l’illusion est facile.
Un grand portique comme à Dachau, nous sommes arrivées. On nous fait mettre en rang par cinq et on nous compte. Nous sommes accueillies par des sous-officiers SS et des aufseherin, femmes-soldats préposées à la surveillance des prisonnières. On nous fait entrer dans une salle de douche bien laide et sale à côté de celle de Dachau. Au moment où nous entrons, des cloportes, dérangés par la lumière, s’enfuient de tous les côtés sur les murs et sur le sol. C’est assez répugnant d’autant plus que nous devons nous coucher sur des lattes de bois posées sur le sol en ciment. Le sous-officier qui nous accompagne nous parle sur un ton d’une extrême violence qui achève de nous glacer. Un des nôtres traduit les ordres qu’il vient de donner, qui sont très simples, nous devons nous coucher, ne pas parler, ne pas faire de bruit, etc. Cet accueil brutal n’est qu’un avant-goût de ce qui nous attend, car nous n’entendrons plus parler autrement.
Quand on a affaire à des soldats, ils sont en général débonnaires et paisibles ; mais le moindre signe sur des épaulettes et on a devant soi un forcené ne sachant parler qu’en criant et dont le langage ressemble davantage aux aboiements d’un dogue furieux qu’à la parole humaine. J’ai souvent pensé au jugement de Frédéric le Grand, trouvant que l’Allemand était une langue bonne pour les chevaux et les palefreniers. C’est magnifiquement exact, malheureusement c’est nous qui étions devenues les chevaux, les bêtes de somme que l’on insulte à longueur de journées.
Le lendemain de notre arrivée, le 2 septembre, nous passons la journée en formalités diverses. Remise de l’argent et des bijoux. Mais nous n’en avons pas, car cela nous a déjà été enlevé au Fort du Hâ ou à la prison de Toulouse. Dans ces prisons, on a laissé les alliances, ici on les retire. Certaines les sauveront quand même, car l’ingéniosité est immense.
On nous fait déshabiller pour la douche et nous laissons alors tout ce que nous possédons ; linge, vêtements, chaussures, à moins d’en posséder deux paires, valises, sacs à main, papier, crayon, photographies, on enlève même des ceintures orthopédiques. Nous gardons un sac en toile pour les provisions avec le pain de la journée, deux mouchoirs, un peigne, une brosse à dents, un savon, un gant de toilette et un dentifrice. Les brosses à habits, à cheveux, et les serviettes de toilette nous sont enlevées. On nous retire les moyens de nous tenir propres et on dira ensuite que nous sommes sales.
Dans le plus simple appareil, on nous examine pour voir si nous avons des poux. Pour un ou deux, on reçoit une lotion désinfectante ; pour un peu plus, les cheveux sont raccourcis avant la friction ; mais si on possède des lentes, on est passé à la tondeuse électrique et, en un clin d’œil, une jolie tête frisée se transforme en œuf d’autruche. Notre convoi n’est pas trop maltraité, trois seulement sur soixante-quatre passeront à la tondeuse.
Nous circulons dans la salle de douche en attendant la fin de l’inspection, car nous serons douchées toutes ensemble. Quelques-unes sont gênées d’être dans une pareille tenue, mais il faudra qu’elles s’y habituent, car cela aussi n’est qu’un commencement.
Après la douche, on nous distribue nos nouveaux vêtements qui sont, du reste, très usagés. Nous recevons une chemise, une culotte et une robe légère ou une blouse et une jupe. Les robes, blouses et jupes portent devant et derrière de grandes croix de St-André claires sur les tissus sombres, sombres sur les tissus clairs.
Nous quittons alors le quartier administratif toujours en rangs par cinq et gagnons le block 22 où nous cherchons les lits libres. Nous sommes dans une grande baraque en bois, comprenant deux parties égales ayant chacune un grand dortoir de 250 châlits à trois étages, un plus petit dortoir qui contient environ 50 châlits, un cabinet de toilette avec une vingtaine de lavabos et cinq W.-C. dont les portes ne ferment pas. Nous sommes deux par châlit, sur une paillasse de quatre-vingts centimètres environ, on essaiera de nous mettre trois quelques jours plus tard et nous serons plus de cinq cents femmes dans les grands dortoirs. Mais je dois reconnaître que nous ne manquerons point d’air car il ne reste plus un carreau aux fenêtres et comme les nuits sont déjà froides et qu’on ne possède qu’une couverture et même parfois qu’une pour deux, on cherche des cartons et des papiers pour remplacer les carreaux absents.
Ce qui nous frappe d’abord dans ce block 22, c’est sa repoussante saleté. Plus de la moitié est occupée par des Tziganes et ce n’est point une race à laquelle il faut demander de la propreté. Il y a du reste beaucoup d’enfants qui sont là avec leurs mères et cette tribu reçoit des colis et a un régime un peu privilégié. Il y a également des Russes, des Polonaises, des Belges et quelques Tchèques.
Nous sommes groupées dans le même coin du dortoir telles que le long voyage nous a rapprochées, car bien des amitiés se sont nouées. Mêlées à nous, des Belges, et, de l’autre côté d’une allée très étroite, des Russes et des Polonaises mélangées malgré leur vieille haine de races.
Le camp de Ravensbrück est petit pour sa population d’environ vingt-cinq mille femmes au mois de septembre 1944. Chiffre très approximatif car il y a un mouvement quotidien d’entrées et de sorties. Comme dimensions, je crois qu’il doit mesurer à peu près quatre cents mètres sur deux cent cinquante. Ceci sans aucune garantie car je suis un très mauvais géomètre. Mais cela fait sur un petit espace, la population d’une bonne sous-préfecture, grâce à l’entassement dans les baraques en bois.
Le sol est sablonneux, recouvert dans les allées de poussière de charbon ; autour du camp, les petits pins dont j’ai parlé, mettent dans notre horizon un peu de verdure. Je les regarde avec plaisir, ils me rappellent Arcachon, mais je suis bien loin de notre « terre d’amour » sur ce plateau désolé que traversent les courants froids de la Baltique et que hantent seuls de nombreux corbeaux.
Une grande partie du camp, environ un tiers, est occupée par le « Revier » ou infirmerie. Et il y a tellement de malades que toutes ne peuvent pas y être admises ou y rester aussi longtemps que ce serait utile. Car, en sommes, la situation est très simple, dans les deux tiers du camp, avec un acharnement diabolique, on s’efforce de vous rendre malade, et dans le dernier tiers on a l’air de vous soigner. C’est-à-dire qu’on soigne les maladies contagieuses qui pourraient atteindre les surveillantes et les SS allemands, et on se désintéresse des autres.
Évidemment, il y a un très grand nombre de prisonnières, docteurs en médecine et infirmières, qui font de leur mieux pour soigner les malades, mais ce sont les médecins allemands qui décident des admissions et des renvois. En principe, il faut avoir 39° de fièvre pour être admise à l’infirmerie.
La cause principale des maladies, c’est le fameux appel, il y a aussi la nourriture qui provoque, par intoxication ou insuffisance, des plaies et des boutons de tous genres. Vitaminose, furonculose sont choses très courantes, mais moins graves que les maladies provoquées par l’appel.
Tous les matins, environ eux heures avant le lever du soleil, on sort des blocks et l’on se place dans l’allée par rangées de dix. Nous formons ainsi un grand rectangle, puisque nous sommes plus de mille. Et on reste debout pour être comptées par les kapos d’abord, par l’aufseherin ensuite qui vient nous passer en revue. Nous sortons dans la nuit complète, éclairées par les lampes électriques placées sur la porte du block, nous pouvons lorsqu’il fait beau, admirer les étoiles, nous les verrons pâlir peu à peu, puis disparaître. Nous pourrons aussi admirer les premières lueurs de l’aube et le lever du soleil. Ce n’est qu’après son lever que la sirène du camp sonnera la fin de l’appel. Cette cérémonie quotidienne dure au moins deux heures, rien ne peut l’empêcher, ni la pluie, ni la neige, ni le gel.
En ce début de septembre, il fait très froid, nous sommes à peine vêtues, aussi les rhumes, maux de gorge, etc., ne se font pas attendre. La nuit, les dortoirs résonnent des quintes de toux qui se succèdent sans arrêt.
L’appel se renouvelle quelquefois dans la journée et l’on passe sans savoir pourquoi, l’après-midi dehors dans les mêmes conditions que le matin, mais alors, cela dure trois, quatre ou six heures. On nous raconte que l’année précédente, on passait quelquefois la nuit entière, mais on prétend que depuis le printemps 1944, la discipline est moins sévère.
Nous étions sans illusion en arrivant à Ravensbrück. Nous avions entendu parler des camps de concentration allemands, mais nous avons malgré cela beaucoup de surprises désagréables. D’abord la saleté repoussante du block 22, et beaucoup d’autres ne sont pas mieux. Nous pensions que les Allemands étaient des gens propres, soucieux d’hygiène. Nous constatons de visu qu’il n’en est rien. Les puces et les poux pullulent et on ne fait rien pour les supprimer, rien que la ridicule brimade de passer les têtes à la tondeuse.
Nous connaissions l’existence des châtiments corporels, mais nous n’imaginions pas que nous serions menées comme du bétail à coups de bâtons, ni que les gifles pouvaient pleuvoir avec tant d’abondance.
Nous avons eu assez faim déjà, pour n’être point difficiles, mais il ne doit pas être possible de réaliser soupes plus répugnantes que celles de ce camp.
Nous avions entendu vanter l’ordre et l’esprit d’organisation des Allemands. Dans l’espace de cinq semaines, j’ai mangé la soupe de midi à 9 h. 30 et à 3 heures de l’après-midi et à toutes les heures intermédiaires.
Les camps de concentration allemands ont été conçus et organisés par des monstres et des esprits démoniaques. Un cerveau normal ne peut pas imaginer et encore moins imposer un pareil genre de vie. Tout est mis en œuvre pour que les prisonniers se sentent dégradés, perdent toute dignité humaine, et ne soient plus rien qu’un fétu de paille dans une tornade. On parle d’enfer et on a raison du point de vue matériel, mais l’homme n’est pas seulement matière, il est d’abord esprit. Sur la porte de l’Enfer de Dante, il est écrit : « Vous qui entrez, laissez toute espérance ! ». Cette phrase n’est pas inscrite sur le fronton d’entrée de Ravensbrück. Une immense espérance est en nous, nous ne pouvons rien dire, toute résistance serait suicide, mais nous savons qu’un jour la libération viendra, que l’Allemagne sera écrasée et que nos humiliations et nos souffrances se retourneront contre elle et marqueront son peuple d’un sceau d’infamie.
On ne parle jamais des camps de concentration allemands sans évoquer les fameux « kapos », c’est-à-dire les prisonniers élevés au grade de gardiens de blocks ou chargés de la police des camps. À Ravensbrück, on les désigne sous le nom polonais de blockovas et ce sont ces femmes, là comme ailleurs, qui rendent la vie plus ou moins insupportable.
Au block 22, nous avons surtout affaire à une Russe Tchoura qui porte sur sa manche le triangle vert des condamnés de droit commun. Grande et forte, c’est une véritable brute qui tape sur les prisonnières pour tout et pour rien. C’est une véritable sadique qui fait des efforts d’imagination pour faire un peu plus souffrir les six cents femmes sous ses ordres.
Trouvant que le matin, au moment de l’appel, nous ne mettons pas assez d’empressement pour sortir du block, elle découvre un moyen ingénieux de nous faire marcher vite. Elle lance à toute volée le contenu d’une cuvette d’eau froide sur le troupeau serré et piétinant que nous formons. Une épingle ne passerait pas entre nous, pas une goutte d’eau ne se perd, mais certaines sont absolument trempées et vont ainsi rester immobiles dans le froid du matin. Elle vocifère en allemand et, une fois son eau lancée, elle rit aux éclats de cette charmante plaisanterie. Nous nous promettons de pendre Tchoura le jour de la libération, j’espère que celles qui sont restées auront pu le faire.
Pendant les premiers jours, nous ne sortons pas, car nous n’avons pas reçu nos numéros et on ne peut pas circuler dans le camp sans être immatriculée. Nous sommes en quarantaine et ne travaillons pas. Nos seules corvées consistent à aller aux cuisines, chercher la soupe ou le café. Lorsque nous avons cousu sur notre manche gauche le triangle rouge des politiques et notre numéro, nous circulons dans le camp qui ne manque pas d’un certain pittoresque. Toutes ces femmes en robes d’été de toutes nuances, avec leurs grandes croix devant et derrière, les Polonaises et les Russes, très nombreuses, avec un mouchoir ou un foulard blanc sur la tête, évoquent une ville d’Orient. On se sent bien loin de France au milieu de cette Tour de Babel où résonnent tant de langues inconnues de nous. Le troc règne en maître. Il y a une sorte de Bourse qui règle les cours des divers objets susceptibles d’être échangés. L’étalon est le morceau de pain quotidien, avec lui on peut avoir une vieille paire de chaussettes, une petite écharpe, une lime à ongle, etc., pour deux ou trois morceaux, on peut obtenir un chandail ou une robe. On pourrait croire que sans argent, on ne peut pas faire de commerce, ce serait une grosse erreur. On fait un commerce très actif à Ravensbrück et dans tous les camps. Pas moi, j’ai beau redouter terriblement le froid, je ne peux pas me résoudre à sacrifier mon pain.
On chante beaucoup dans le camp. En revenant du travail vers 6 heures du soir, la pioche sur l’épaule et marchant au pas les Allemandes chantent. Les Françaises de mon groupe chantent aussi assez souvent, mais j’aime entendre surtout les Polonaises, leurs yeux bleus ou gris fixés sur l’horizon, vers la patrie martyre, elles chantent dans leur langue mélodieuse et douce, des airs nostalgiques qui expriment leur tristesse infinie et leur espérance quand même.
Nous passons dans le block une visite médicale pour les poumons, le cœur, les yeux. Puis, un beau jour, nous partons à l’infirmerie, les Belges et les Françaises. Nous apprenons ainsi que nous allons partir en convoi pour un kommando d’usine.
Il fait très beau temps ce jour-là, aussi la visite médicale se passe dehors, dans une cour de l’infirmerie. C’est un des spectacles les plus curieux que j’ai vus de ma vie. Nous sommes plus de deux cents entièrement nues et nous marchons en procession par deux, puis par une en arrivant devant le médecin boche. Celui-ci est assis dans un fauteuil, une blouse blanche sur son uniforme et il joue négligemment avec un stick en nous regardant d’un air dédaigneux. À ses côtés, des femmes, docteurs en médecine et infirmières nous examinent d’un coup d’œil rapide et, à l’appel de notre nom et de notre numéro, le docteur, d’un mot ou d’un signe, nous accepte ou nous refuse. Cette scène évoque pour moi l’idée d’un marché d’esclaves dans une très lointaine antiquité. C’est bien cela d’ailleurs, nous sommes bien des esclaves, mais malheureusement, nous sommes au milieu de XXe siècle.
Cette cérémonie burlesque nous réjouit énormément. Nous n’éprouvons point de gêne, mais, dans mon for intérieur, je bénis les hommes et les femmes qui ont inventé les vêtements.
Notre groupe va se trouver amputé d’une quinzaine qui, malades, vont rester au camp, alors que cinquante environ vont partir le 18 septembre pour une destination inconnue.
La journée du départ se passe en formalités diverses et en longues stations debout et immobiles. Nous sommes chaussées de gros souliers à semelles de bois, à tiges de toiles blanches et empeigne de cuir noir. Ces souliers sont beaucoup trop grands pour nos pieds nus, et nous blesseront jusqu’au jour où, en enveloppant nos pieds dans des chiffons, nous comblerons les vides des chaussures. Une fois chaussées, nous revenons dans la salle de douche qui n’est utilisée que pour les arrivées et les départs. Nous changeons de linge pour la première fois depuis dix-huit jours et recevons une nouvelle robe plus chaude que la précédente, car elle est en laine, ainsi qu’un chandail ou un sweater. Nous sommes très contentes d’être plus chaudement vêtues.
Une partie de la nuit se passe ainsi et c’est vers trois heures que nous quittons le camp pour la gare de Fürstenberg. Nous traversons une petite ville endormie en troublant le silence malgré nous, car nos semelles de bois sonnent sur la route pavée. C’est toujours la nuit que les S.S. choisissent pour nous faire entrer ou sortir de leurs camps. Il semble qu’ils ne tiennent pas à nous exhiber aux populations du Grand Reich.
À la gare, nous embarquons cinquante par wagon, plus une aufseherin et un soldat. Aucun renseignement n’est donné sur la direction prise. On part toujours dans le plus grand mystère. Qu’importe d’ailleurs un nom ou un autre ? Ce qui est certain, c’est que l’immense majorité des Belges et des Françaises quitte Ravensbrück sans regret. Quelques-unes ne sont pas très fières, et c’est mon cas, d’aller travailler en usine pour la machine de guerre boche.
Oberspree
Après une trentaine d’heures de voyage, pendant lesquelles nous avons tourné très longtemps autour de Berlin, nous arrivons dans une jolie ville, Oberspree. Près de la gare, plusieurs usines, certaines très endommagées par des bombardements, dans la ville, plusieurs immeubles entièrement démolis. Nous sommes accueillies par un officier S.S. escorté d’un grand dogue.
Le camp que nous occupons est un ancien dancing, situé juste au bord de la Spree, la rivière qui arrose Berlin. La salle de danse nous sert de dortoir, nous y trouvons quatre cents Polonaises et, comme nous arrivons cent cinquante Belges et cinquante Françaises, nous serons six cents ; mais nous pourrions, avec des châlits à trois étages y être encore plus nombreuses, car la salle est très grande et nous sommes deux par paillasse.
Nous enregistrons de suite une différence avec Ravensbrück. Tout est très propre ; le camp est de formation récente, les paillasses et les couvertures sont neuves. La nourriture, toujours insuffisante, est meilleure et proprement servie.
Nous devons travailler dans une usine de batteries électriques pour avion. La journée de travail est de 12 heures, de 6 à 18 heures, une semaine, de 18 heures à 6 la semaine suivante. Le travail est continu et on alterne les équipes pour la nuit et le jour chaque semaine. Je regarde aux lavabos les Polonaises faire leur toilette, l’eau devient instantanément noire, comme si elle avait servi à laver des charbonniers. Je me renseigne et j’apprends que le charbon joue un grand rôle dans la préparation des batteries électriques.
J’ai quitté Ravensbrück sans aucun enthousiasme, mais avec la résignation fataliste qu’il convenait d’avoir dans un pareil milieu. Je commence à avoir des regrets. Plusieurs conversations avec la Polonaise, docteur de l’infirmerie, me confirment dans mes appréhensions. Elle m’explique que le travail à l’usine est beaucoup trop dur et la nourriture trop insuffisante pour que l’on puisse supporter un pareil régime bien longtemps, surtout à mon âge. La discipline est assez dure et les aufseherines manient le bâton comme à Ravensbrück, mais tout de même avec moins de générosité.
Nous sommes plus nombreuses qu’il n’y a de places à l’usine. Cent quarante sont prises pour travailler de suite, nous restons au camp une soixantaine. Le régime alimentaire de Ravensbrück m’a donné une intoxication et j’ai la figure couverte de boutons. Cela va me rendre un immense service et peut-être me sauver la vie. Car nous ne restons pas longtemps inactives et nous sommes un matin mises en rangs par cinq pour aller travailler près de l’usine à des tâches de déblayage et de terrassements. Mes boutons font un peu d’infection et j’ai la fièvre. La Polonaise, docteur en médecine, qui porte tatoué sur le bras gauche le matricule du célèbre camp d’Auschwitz, me sort brusquement des rangs et me prend à l’infirmerie.
Quatre jours plus tard, avec une dizaine de malades, elle me renvoie à Ravensbrück, après m’avoir fait faire un énorme pansement au moment du départ et avoir inscrit sur ma feuille de retour la mention : érésipèles. En réalité, je suis guérie de cette première intoxication, car j’en aurai d’autres, et mes boutons sont en train de disparaître, mais je quitte Oberspree dans un appareil qui pourrait faire supposer que j’ai reçu au moins une cheminée sur la tête !
Il ne nous faut pas quatre heures pour revenir à Ravensbrück – alors que nous en avions passé trente en « bestiaux » – car nous voyageons de façon normale. Malheureusement nous ne verrons de Berlin que le métro que nous prendrons pour aller d’une gare à une autre. Le métro et les deux gares fonctionnent très normalement, nous le constatons avec un certain déplaisir.
Vers dix heures du matin, le 27 septembre, nous franchissons pour la deuxième fois le portique de Ravensbrück et, après une visite médicale, où le médecin déclare que je n’ai pas d’érésipèle, ce que je savais déjà, on amène celles du groupe, qui ne sont pas reconnues malades, au block 26.
Nous trouvons dans ce block, une sensible amélioration par rapport au block 22. Évidemment la nourriture est aussi infecte, mais le block est moins sale, les prisonnières sont un peu moins voleuses et surtout les blockovas sont des prisonnières politiques polonaises et tchèques, qui ne manient point de bâtons et sont correctes dans leurs rapports avec nous.
Je m’intéresse à un service qui s’appelle la section du tricotage où des femmes de cinquante ans et plus, passent la journée à tricoter des bas – ce travail pacifique me séduit et je voudrais bien entrer dans ce service. Mais je n’ai même pas le temps d’en manifester le désir et le 12 octobre, je repars en convoi.
Munich
En quittant pour la deuxième fois le camp de Ravensbrück, je me trouve absolument séparée du groupe formé à Bordeaux le 9 août – ce groupe est du reste disloqué, une quarantaine de mes compagnes étant à Oberspree et une vingtaine à Ravensbrück. Cette séparation m’est pénible, j’ai noué des amitiés, il faut partir seule au milieu d’étrangères dont je ne comprends pas les langues, il faut se résigner à ne plus rien savoir de toutes celles que je connaissais.
Nous embarquons dans la nuit du 12 octobre, pour direction inconnue comme toujours. Notre wagon est occupé par cinquante prisonnières polonaises, russes, yougoslaves et deux françaises. Heureusement, j’ai trouvé une jeune femme de Paris au cours des formalités qui précédaient tous les départs. Nos noms se ressemblent et nos matricules se suivent, cette coïncidence nous vaudra d’éviter l’une et l’autre l’isolement total, et nous ne nous quitterons plus qu’en France, pour rejoindre, elle Paris, et moi Arcachon.
En regardant le paysage, je reconnais des choses déjà vues, je constate que nous faisons le parcours que j’ai fait déjà de Dachau à Ravensbrück. On parle de Munich dans le wagon et c’est en effet exact, car après trois jours de voyage, nous arrivons à une petite gare d’un faubourg de la capitale de la Bavière. C’est la nuit, nous ne voyons rien et cheminons vers notre nouveau camp, affamées comme d’habitude, car nous avons touché à peu près un jour de vivres pour trois jours de voyage.
Je constate que les sous-officiers de S.S., commandant et commandant en second du camp sont seuls, c’est-à-dire sans chiens. L’absence de ces bêtes féroces nous fait un certain plaisir. Nous entrons dans une baraque de bois qui est une cantine, c’est à dire un réfectoire où on nous sert du café et du pain, et où, sur de la paille, nous passerons la nuit.
En face de nous, nous voyons de grands bâtiments, et apprenons qu’il y a déjà trois cents Polonaises qui, depuis un mois, travaillent ici. Nous demandons s’il y a des Françaises, on nous répond qu’il y en une qui, docteur en médecine, dirige l’infirmerie. Nous arrivons environ deux cent cinquante, car notre convoi comprend en plus des nationalités que j’ai citées, cent soixante Hollandaises. Nous serons cinq cent cinquante, soit trois cent cinquante Polonaises, cent soixante Hollandaise, vingt Yougoslaves, treize Russes, quatre belges et quatre Françaises.
Le lendemain de notre arrivé, nous sommes conduites dans les grands bâtiments qui vont nous servir de logement. C’est un immeuble énorme qui ne s’apparente, dans notre pays, qu’à nos casernes. À Munich, c’est une cité ouvrière et il y en a des quantités dans le quartier où nous sommes. Cet immeuble de trois étages est en fer à cheval et comporte plus de quarante fenêtres de façade sur sa partie la plus large et vingt sur les côtés. Mais il n’y a qu’un côté, l’autre s’est effondré par la déflagration provoquée par la chute d’une bombe tout près, un immense entonnoir en donne l’explication très claire. Pour cette raison sans doute, le bâtiment a été évacué par les ouvriers et pris par les S.S. pour nous. Nous n’en occuperons qu’une partie formant quatre maisons dont trois pour nous et une pour les Allemands – ces maisons sont composées d’appartements de trois ou quatre pièces blanchies à la chaux, une pièce ayant un évier d’émail et un robinet d’eau qui devait être la cuisine. C’est d’une monotonie sinistre pour des logements ouvriers. Pour nous, prisonnières, c’était beaucoup mieux et beaucoup plus propre que les baraques en planches de Ravensbrück, mais je n’imagine pas des ouvriers français vivant dans de pareilles casernes, par centaines de familles, sous le même toit, et sous le signe absolu de l’uniformité.
Nous occupons ces appartements qui deviennent nos chambres, dans lesquelles nous sommes six ou huit au plus avec les châlits à un seul étage.
Nous sommes avec les Hollandaises dans la troisième maison de l’énorme immeuble. Il y a un lit pour chacune ce qui constitue un grand avantage sur les autres camps.
À peine fixées sur notre gîte, car n’ayant point de bagages, nous sommes de suite installées, nous sommes recensées pour le travail à l’usine Agfa où nous nous rendrons le lendemain.
Quelques privilégiées resteront au camp pour l’infirmerie, la cuisine et la surveillance des maisons, que l’on appelle toujours les blocks.
Avant de nous envoyer à l’usine, on nous donne des manteaux, car nous n’avions sur des robes légères, que des sweaters ou des pull-overs. J’hérite d’un pardessus d’homme usé jusqu’à la corde et en triste état. Il est cependant assez chaud, je m’habituerai vite à lui et j’aurai mal au cœur à Avignon en l’abandonnant dans un coin de la gare. On nous fera ajouter plus tard sur ces manteaux, les croix en tissu de nuances opposées. Mais à ce moment-là, ils portent dans le dos en peinture les lettres K.L. (Konzentration Lager), le signe du camp de Dachau, dont nous dépendons.
Le grand immeuble qui nous sert de camp avec deux petites cours entourées de barbelés et gardées nuit et jour par des soldats, se trouve dans la campagne à une demi-heure de marche de l’usine Agfa, située elle-même dans la banlieue est de Munich. Deux fois par jour, le matin à 6 heures et le soir à 5 h 30, nous parcourons des chemins de campagne et une rue de cités ouvrières dans le genre de notre immeuble. Pendant les mois d’hiver, c’est dans la nuit que nous faisons ce trajet, pataugeant dans la boue, enfonçant dans la neige, ou glissant sur la glace.
À l’usine, nous sommes réparties dans trois salles. On me donne un travail facile, mécanique, sur une chaîne – je vais apprendre ce que représente ce fameux travail à la chaîne dont on a beaucoup parlé. C’est incontestablement une splendide école d’abrutissement. Notre journée de travail est de 10 heures et demie, car nous sommes encadrées par des ouvrières allemandes et les contremaîtres sont allemands. L’activité moyenne de production est pour notre salle, 3 500 à 4 000 rondelles qui formeront le haut des bombes de D.C.A. Nous faisons donc 3 500 à 4 000 fois par jour le même geste. La surveillance la plus stricte s’exerce et tout sabotage est impossible.
Cette vie monotone et très fatigante à cause de la sous-alimentation à laquelle nous sommes soumises, connaîtra cependant un peu d’imprévu et de repos par les bombardements qui seront très fréquents de jour et de nuit. La nuit, nous ne les goûtons pas du tout, car il faut se lever et descendre dans des caves très froides, mais le jour nous les accueillons avec enthousiasme, car ils interrompent le travail et nous descendons au sous-sol où nous causons par petits groupes. Les risques ne sont pas une illusion, mais l’immense majorité n’en a cure. Très rares sont celles, Polonaises ou Hollandaises, qui ont peur. Les sirènes, annonçant les alertes, provoquent chez nous un mouvement de joie, car les Allemands sont inquiets pour leur maison et leur famille, le travail est abandonné et nous profitons d’une ou de plusieurs heures de repos. Nous aurons même, en décembre et janvier, quinze jours de vacances, car des bombardements de nuit ont causé des dégâts qui nécessitent de grosses réparations. Nous serons au mois de décembre, plusieurs jours sans électricité et une quinzaine sans eau. Des camions-citernes nous en porteront tous les jours.
C’est le plus fort bombardement que nous ayons eu dans la nuit du 16 au 17 décembre. En sortant des caves pour remonter dans nos chambres, nous avons vu devant nous Munich entièrement en feu. Bien souvent, nous avons vu des incendies dans trois ou quatre points de la ville, mais ce soir-là, les flammes se tenaient, une immense lueur rouge couvrait Munich et le spectacle était grandiose et dantesque.
Nous ne pensions pas au froid, et regardions de nos fenêtres dont les fausses vitres étaient du reste arrachées, ce coup d’œil splendide, et inaccessibles à la pitié, nous nous réjouissions du résultat obtenu par les pilotes de la R.A.F.
Dans cette vie de travail, les journées sont moins longues qu’elles ne l’étaient sur les paillasses si sales de Ravensbrück. Les semaines et les mois passent dans la monotonie des départs pour l’usine et des retours le soir et dans la blancheur immuable de la neige. En janvier, la température évolue entre -15 et -25 degrés. Nous sommes très peu couvertes, cependant il n’y aura pas de congestion et les cas de tuberculose ne seront point causés par le froid.
Les fêtes de Noël très importantes en Allemagne seront célébrées dans notre camp par une soupe meilleure et un goûter l’après-midi. Pendant des jours, on a travaillé pour nettoyer et décorer la cantine, il y a partout et dans toutes les chambres des branches de sapins et des décorations avec du papier de soie orange. Les Hollandaises se sont emparées de ce papier, ont fait des nœuds pour leurs cheveux ou leur robe et ont eu ainsi le plaisir d’arborer la couleur de leur maison royale.
Mais Noël, c’est avant tout la fête de la famille, le moment par excellence où l’on aime se trouver chez soi parmi les êtres chers. Aussi la matinée fut bien triste et les larmes coulèrent avec abondance. Nous avions espéré, en arrivant en Allemagne, être libres pour Noël, nous seulement nous ne l’étions pas, mais les communiqués allemands claironnaient des victoires et nous sentions bien que plusieurs mois devaient encore passer avant notre délivrance.
Ce qui marque cet hiver dans ma mémoire, ce n’est pas le souvenir du froid, qui était cependant ce que je craignais le plus, c’est la faim. La faim torturante, obsédante, que les repas semblaient plutôt stimuler qu’assouvir, qui en nous laissait point de répit hors le sommeil et qui même, quelquefois, nous empêchait de dormir si la fatigue ne l’emportait pas sur elle.
Toutes les conversations évoquent des questions alimentaires, nous échangeons des recettes culinaires ou composons des menus magnifiques que nous dégustons en imagination.
Nous serons cependant plusieurs qui sauront faire l’effort nécessaire pour nous évader de ces questions matérielles et parler voyages ou littérature. Je chercherai dans le fond de ma mémoire en travaillant à l’usine, pour reconstituer des poèmes, des sonnets, puis les écrire et les faire circuler parmi les Polonaises et les Hollandaises qui parlent bien le français. Certaines le connaissent parfaitement puisqu’elles aimeront et admireront José-Maria de Heredia. Des Polonaises s’extasieront et recopieront à beaucoup d’exemplaires des fragments des stances « À Villequier », de Victor Hugo, que malheureusement je n’ai pas pu reconstituer entièrement.
Je cite ce petit fait qui peut paraître sans importance à ceux qui ne réalisent pas, et pour cause, ce qu’était notre vie. Cela prouve que notre moral a toujours été parfaitement bon et que la faim, la vermine, la fatigue et le froid étaient des inconvénients sérieux, certes oui, mais nous ne nous laissions pas écraser par ces inconvénients et les dominions au contraire en les considérant comme provisoires – ceux ou celles qui n’ont pas su faire cela, ouvraient eux-mêmes la porte à la neurasthénie et aux maladies auxquelles on ne peut plus résister.
De temps en temps, le dimanche après-midi, il y avait à la cantine ce que l’on appelait, je ne sais pourquoi : « Cabaret ». Naturellement il n’y avait rien à boire ni à manger, mais c’était, lancé par les Hollandaises et suivi ensuite par les Polonaises des séances récréatives de chants soit en chœur, soit en soli et de monologues. Il y eut même des petites pièces de théâtre très bien montées, ce qui, dans le dénuement où nous étions, était une preuve de remarquable ingéniosité.
A ces « cabarets », une jeune femme des environs de Lille, qui a une fort jolie voix, un courage magnifique et un entrain endiablé, avait un très grand succès et faisait applaudir la chanson française.
Vers le 15 janvier, la soupe qui nous est servie à l’usine, devient de plus en plus claire. Les quelques morceaux de pommes de terre qui en faisaient la base ont disparu, des feuilles de choux flottent dans une grande quantité d’eau. Les Hollandaises frémissent d’impatience et de mauvaise humeur. Le 21 janvier, la soupe est encore plus mauvaise que d’habitude et une grande effervescence règne au moment de la reprise du travail. Je vis en sourde-muette, étant toujours à l’usine, entourée de voisines qui ne parlent pas français, mais je remarque l’agitation ce jour-là. Que se passe-t-il au juste ? Je n’en sais rien. Mais des consignes ont dû courir le long des tables de l’immense salle où nous sommes deux cent cinquante prisonnières. À peine repris, le travail s’arrête et tout le monde s’immobilise. Les contrôleuses allemandes essaient sans conviction de donner un petit élan, elles n’insistent pas, car elles nous approuvent d’une façon presque manifeste. Je vois défiler avec amusement les « aufseherines » qui tentent de la persuasion, « l’obermaster », le chef de la salle, qui se fâche, le directeur de l’usine qui nous menace et enfin notre commandant que l’on a appelé à la rescousse et qui crie comme un possédé.
Mais la grève a duré l’après-midi entière, tout ce qui travaille à la chaîne a été frappé de paralysie. Les Hollandaises qui ne sont que cent cinquante environ, sont rendues responsables et seront en pénitence pendant une quinzaine de jours, mais plus jamais, nous ne reverrons d’aussi mauvaises soupes. La présence à nos côtés du personnel allemand, empêche les S.S. de nous maltraiter. Les ouvrières de Munich qui travaillent avec nous, nous témoignent de la sympathie et des amitiés se nouent qui rapportent bien des avantages aux prisonnières qui parlent allemand et sont placées près de leur contrôleuse. Il est bien évident que tous les Allemands ne sont pas des brutes et la Bavière qui a toujours très peu aimé la Prusse, ne devait pas être très enthousiaste du régime nazi. Il est cependant indispensable de redouter toujours l’extraordinaire docilité de ce peuple.
Les camps de concentration et les commandos de travail nous ont appris à connaître bien des peuples d’Europe que nous ne pouvions imaginer que par la géographie ou l’histoire. Quelquefois, des animosités assez violentes se manifestent entre les ressortissants de différentes nations. C’est le cas à Munich entre Hollandaises et Polonaises, elles se disputent souvent, se battent même quelquefois. Pour un observateur objectif, cela n’a rien de surprenant. Ces deux peuples représentent certainement les extrêmes de l’Europe et s’opposent d’une façon absolue. L’histoire des peuples explique aussi bien souvent le comportement des individus.
Filles d’un pays libre et heureux, les Hollandaises sont grandes, fortes, brusques, joyeuses. Incapables de se plier au servage, elles ruent dans tous les brancards, discutent avec les dirigeants de l’usine, se moquent ouvertement des Bavarois dont les chapeaux à fonds coniques, garnis de pompons ou de petits plumeaux ont l’air de sortir de coulisses d’opérettes. Elles s’appellent toutes par leurs prénoms, sans distinction d’âge ou de classes sociales. Comment comprendraient-elles les Polonaises, filles d’un pays martyr, si souvent asservi. Celles-ci sont de taille moyenne, souples, ne résistant jamais ouvertement, cérémonieuses, susceptibles, au patriotisme ardent et ombrageux. Elles ignorent la liberté, sont respectueuses des classes et des castes, s’appellent « madame » à tous propos, et semblent souvent pousser à l’excès leurs croyances ou leurs sentiments.
Les Hollandaises chantent des marches joyeuses et entraînantes, les Polonaises des mélopées douces d’une infinie tristesse.
Entre ces deux extrêmes, notre équilibre et notre mesure de Françaises, trouvent leur place exacte. C’est pour cela sans doute que nous étions aussi bien avec les unes qu’avec les autres.
Avec le mois de février, arrive le dégel et la température s’adoucit. Puis le printemps s’approche et les bourgeons surgissent. Une immense fatigue s’appesantit sur nous. A l’usine, je regarde les visages qui m’entourent, les traits se creusent, les yeux s’enfoncent. Les stigmates de la mort commencent à se poser même sur de jeunes figures, les signes de cette mort lente et douce des camps, cette mort provoquée par la sous-alimentation et le surmenage qui aboutissent forcément à l’épuisement. Dès que le travail s’arrête quelques minutes, les têtes dodelinent doucement, les corps ploient sous le besoin de sommeil. Les contremaîtres ou les surveillantes réveillent d’un tapotement sur l’épaule celles qui s’endorment tout à fait.
Je regarde ces signes de faiblesse sans inquiétude, les nouvelles sont bonnes, je sais que nous n’aurons pas le temps de mourir.
Vers la mi-mars, nous touchons, les Françaises et les Belges, des colis de nos Croix-Rouge respectives. Quelques jours plus tard, les Polonaises en touchent de leur Croix-Rouge. Malheureusement leurs colis ne contiennent pas de cigarettes et ces fumeuses enragées troquent leur sucre et leur fromage pour satisfaire leur passion. Mes conseils de sagesse tombent dans le vide, ce qui est le sort normal des bons conseils.
À partir de ce moment-là, notre vie se transforme. Le sucre, les pâtes de fruits, les biscuits, les conserves nous apportent les éléments nutritifs nécessaires, les cigarettes, un grand plaisir. Les fêtes de Pâques seront joyeuses, car les nouvelles qui nous viennent par les journaux allemands sont magnifiquement bonnes et nous toucherons toutes, deux colis chacune. Les bombardements se multiplient de jour et de nuit. Nous manquons bien un peu de sommeil, mais le travail est interrompu bien souvent et les journées sont ainsi moins fatigantes.
Nous constatons un jour sur une carte que presque toute l’Allemagne est occupée et que nous sommes à Munich la dernière poche de la résistance allemande. Or, les Américains s’approchent, ils sont à moins de cent kilomètres. On nous annonce que notre camp sera peut-être évacué.
Entre les bombardements, je travaille à l’usine avec application et conscience. Je sais que ces bombes ne feront pas de mal à nos alliés, car on n’aura pas le temps de les finir et je fais tourner mes rondelles avec allégresse.
Le 25 avril, en effet, nous quittons définitivement l’usine. Notre vie d’ouvrières est terminée, mais nous sommes encore prisonnières, que va-t-on faire de nous ?
Tous les bruits les plus macabres circulent. On annonce que nous allons partir pour le Tyrol où nous serons avec beaucoup d’autres, exterminées. Le curieux, c’est que l’on se transmet cette information avec le ton et l’expression du visage que l’on peut avoir dans la vie normale pour annoncer que l’on ira passer une journée à la campagne. Nous en avons vu tellement que plus rien ne peut nous émouvoir. Cependant, je n’accorde pas de crédit à cette nouvelle, car je pense : 1) que nous ne sommes pas en état de faire à pieds les cent quatre-vingts kilomètres qui nous séparent du Tyrol ; 2) que les Boches ne nous ont pas, depuis plus d’un mois, remontées avec les colis, pour nous assassiner. Mais il est bien certain qu’avec eux, la logique a souvent tort et qu’on ne sait jamais.
Le 26, l’annonce officielle est faite que nous allons évacuer le camp le lendemain matin à 5 heures. Les malades les plus âgées sont autorisées à rester – cela fait une quarantaine. Nous partirons cinq cent dix. Celles qui restent nous regardent avec un peu pitié. On nous dit que nous devons faire trente kilomètres par jour pour gagner le Tyrol. Et que nous risquons, si nous allons trop loin de voir retarder notre rapatriement.
Je suis bien tranquille, je sais qu’avec nos gros souliers à semelle de bois, nos deux couvertures et nos provisions, nous ne ferons pas trente kilomètres par jour.
Nous nous affairons pour organiser notre paquetage. Nous lacérons des couvertures pour faire des courroies qui nous permettront de porter nos colis sur le dos, ce qui est moins fatigant.
La nuit passera en préparatifs et c’est presque sans avoir fermé l’œil que nous prendrons la route le 27 au matin, après avoir dit adieu ou au revoir à celles qui restent.
Wolfratshausen
Vers 5 heures et demie, le 27 avril, notre troupe de 510 prisonnières, flanquée d’aufseherines et de soldats, se met en route sous la pluie qui heureusement ne durera pas. Nous sommes chargées comme des baudets, pourtant nous ne possédons pas grand-chose, mais on est toujours trop riche quand on déménage. Nous emportons nos deux couvertures et plusieurs jours de vivres, ainsi que notre gamelle qui est en général un petit saladier de porcelaine blanche très lourd. Nos gros souliers martèlent les pavés et ensuite les routes et nous marchons, assez allègrement d’abord, puis de plus en plus lourdement.
Vers neuf heures, nous nous arrêtons pour un casse-croûte et un peu de repos. Vers midi également, il fait alors une chaleur orageuse extrêmement pénible, lorsque nous reprenons la route les pieds commencent à traîner et nous sommes déjà très fatiguées. Nous marcherons cependant plus de trois heures encore, mais nous ferons les derniers kilomètres en automates, sans parler ni chanter, ni rire. Enfin nous atteignons une ferme où nous passerons la nuit dans la grange, après avoir pu nous laver et dîner de nos provisions. Nous avons fait à peu près vingt kilomètres, nous sommes épuisées et bien des pieds commencent à être meurtris. Il est évident que nous n’irons pas dans le Tyrol.
Nous avons pour nous convoyer quatre nouvelles aufseherines venues de Ravensbrück tout récemment, pour renforcer nos petites Munichoises qui n’étaient pas bien méchantes. Ces dragons crient, tempêtent et menacent de nous pendre si nous ne marchons pas assez vite. Nous savons que les armées américaines marchent sur Munich et commençons à manquer de patience.
Le 28, nous sommes réveillées bien avant l’aurore et devons déjeuner et nous préparer au départ. Il se met à pleuvoir lorsque nous nous mettons en rangs, mais cette fois ce ne sera pas comme la veille et la pluie ne cessera pas de tomber une minute de toute la matinée.
Cette marche d’un troupeau fatigué se fait sans enthousiasme et sans aucune bonne volonté. Au bout de deux ou trois heures, au lieu d’être groupées comme nous étions la veille, nous sommes échelonnées sur beaucoup plus d’un kilomètre. Nous cheminons sur une route bordée des deux côtés par une forêt de petits sapins. L’évasion serait chose bien facile, mais que faire dans cette forêt où tout ruisselle sous la pluie incessante ? Nous avons cependant l’impression que la surveillance se relâche, car nous sommes un petit groupe de quatre ou cinq et nous ne voyons personne ni devant ni derrière nous.
Nous croisons un soldat allemand qui conduit un chariot, il s’arrête et nous interroge : « D’où venez-vous ? Où allez-vous ? ». Une Hollandaise qui est à nos côtés lui répond. Il parle longuement et paraît très satisfait, la Hollandaise nous traduit la conversation. Les Américains sont à Munich, un gouvernement bavarois s’est constitué pour capituler et demande l’armistice qui sera signé le soir même. Comme nous sommes en Bavière, le soldat nous indique que la guerre est finie. Ces nouvelles ont été annoncées par la radio le matin de bonne heure, mais elles sont fausses, nous le saurons le lendemain, car la révolte bavaroise a été vaincue par les SS à Munich. Il n’y aura donc pas de capitulation, mais cette information, lancée le matin du 28 avril, a disloqué toutes les forces militaires et civiles qui tenaient encore.
Nous accueillons cette nouvelle avec enthousiasme, nous ne sommes plus fatiguées et pensons plus à la pluie, nous annonçons la victoire et comme une traînée de poudre, l’information se répand parmi les groupes dispersés.
Dans un petit village, on nous fait arrêter afin de nous rassembler. Des Polonaises se mettent à l’abri près d’une maison dont la toiture forme auvent. Elles ne font rien de mal et ne dérangent personne, mais une aufseherin leur ordonne de sortir et de se mettre sous la pluie. La révolte gronde, elles refusent, une bagarre s’ensuit, une Polonaise est giflée, mais l’aufseherin récolte une égratignure qui lui laboure la joue et elle pleure à chaudes larmes pour notre plus grand plaisir.
Nous sommes trois sous un arbre qui regardons ce spectacle avec intérêt et aussi celui que nous donne la mine consternée d’habitants du village qui causent entre eux, près de nous. Une autre aufseherin veut nous faire sortir et prend un ton de commandement qui n’est plus de circonstance. Je l’envoie promener avec violence : « Vous êtes vaincus, nom d’un chien, f…-nous la paix ! »
Elle ne comprend point le français, mais me regarde avec des yeux ronds et bat en retraite vivement. Cela va mieux, cela commence même à aller très bien pour nous.
Nous marchons encore et nous arrivons à une jolie petite ville, Wolfratshausen, nous lisons le nom sur un poteau, nous sommes à trente kilomètres de Munich.
Nous décidons à trois de ne pas aller plus loin et personne ne fait obstacle à notre décision. Nous reprenons ouvertement notre liberté et le commandant nous indique simplement que nous avons intérêt à rester avec le groupe. « Où irez-vous ? In n’y a plus de trains. Où mangerez-vous ? ». Nous avons avec nous plusieurs jours de provisions et pouvons dans une grange attendre l’arrivée des Américains. Nous tournons le dos à nos camarades et pensons les avoir quittées, lorsque nous voyons leur colonne s’arrêter, puis tourner et revenir vers nous. Alors nous les attendons et c’est avec tout le groupe que nous nous dirigeons vers une grande ferme où nous nous installons dans le foin et la paille. Nous sommes mouillées entièrement ainsi que nos couvertures, heureusement nos provisions ont été préservées.
La grande ferme dont nous occupons la grange est située à trois cents mètres environ de la petite ville de Wolfratshausen. Elle est entourée de prairies et l’une de celles-ci est traversée par l’Isar, la jolie rivière qui arrose Munich. Ces bords de l’Isar nous servent de cabinet de toilette, mais lorsque la neige recouvrira de nouveau la région, nous utiliserons les robinets des étables et des écuries.
Le lendemain de notre arrivée, le dimanche 29 avril, nous sortons à deux pour examiner notre nouveau domaine. Plus de soldats en faction pour nous garder, plus d’aufseherins. Je marche à travers les prairies vers la route par laquelle nous sommes arrivées la veille.
Où vas-tu ? demande ma jeune compagne.
Je réponds :
Viens…
Car je n’ai point de but précis, peu importe les lieux, je cherche la liberté. Une fois sur la route, je prends le bras de la jeune femme et je lui dis :
Nous sommes libres ! libres ! Comprends-tu ? Pour la première fois, après de bien longs mois, nous pouvons marcher pour notre seul plaisir et selon notre volonté.
Nous n’allons cependant pas très loin et lorsque nous revenons vers la ferme, nous croisons nos aufseherins qui s’enfuient à bicyclette. Les brutes de Ravensbrück détournent la tête et s’aplatissent sur leur guidon ; nous les regardons d’un air narquois, en revanche, Frau Richter qui, à Munich, était chargée du vestiaire, nous dit « au revoir » avec un sourire fendu jusqu’aux oreilles.
Des voitures militaires passent en emportant des officiers allemands, certains avec des bagages et leur famille. Cela rappelle 1940 en France, l’heure de la revanche commence à sonner !
L’après-midi, notre exemple est suivi et beaucoup d’ex-prisonnières vont se promener au village. Les Yougoslaves qui sont une vingtaine, décident de partir vers leur pays.
J’essaie de leur expliquer qu’il est imprudent de s’en aller sur des routes où déferlent des armées en guerre, mais elles sont très décidées et s’en vont par petits groupes sans rien dire.
Le lundi 30, ce ne sont plus les autos d’officiers qui passent sur la route, ce sont les camions de soldats. Nous voyons ainsi un petit aspect de la déroute de la « Wehrmacht ». Les soldats sont épuisés et dorment assis sur le bord des trottoirs, ils sont sales et lamentables. Nous n’avons point de pitié, mais la plus belle satisfaction qu’il soit possible d’éprouver. Évoquer l’invasion de la France en 1940 par la « Wehrmacht » triomphante, se souvenir de sa puissance arrogante et voir, cinq ans après, ces pitoyables débris, c’est bien la preuve que nous avions eu raison de croire en la Justice. L’après-midi, des avions américains viennent bombarder la région. Notre grange surpeuplée, avec ses murs de planches qui ne se joignent pas, n’est pas précisément un abri. Aussi nous sortons et agitons serviettes, mouchoirs ou chemises, tout ce qui nous tombe sous la main et peut figurer le pacifique drapeau blanc. Les aviateurs comprennent de suite et s’éloignent de notre secteur.
Vers le soir, quatre fortes explosions nous secouent violemment à quelques minutes d’intervalles, ce sont les quatre ponts de la région que les Boches en reculant viennent de faire sauter.
Moins d’une heure après, le fermier nous annonce qu’il vient de hisser sur la ferme le drapeau blanc, car les Américains sont entrés à Wolfratshausen.
Notre commandant s’en va, habillé en civil. Peu après, le commandant en second part aussi, mais en uniforme, avec une femme qui a joué parmi nous un vilain rôle. Nous les huons tous les deux, ils seront du reste arrêtés peu de jours après, par les Américains.
Toute la soirée, la grange va retentir des hymnes nationaux et des chants d’allégresse. Cette fois, c’est bien vrai, nous sommes libres !
Le 1er mai, de bonne heure, je me rends au village, j’ai hâte de voir l’armée victorieuse. Le pont sur l’Isar, qui a sauté la veille, est déjà réparé et peut être franchi. La grande rue fourmille de soldats américains et presque toutes les boutiques ont été pillées par des Russes évacués du camp de Dachau qui viennent d’être libérés comme nous. Des tanks de toutes dimensions, des chenillettes, des autos passent sans arrêt, d’autres sont arrêtés dans tous les coins. Une impression de puissance formidable se dégage de tout ce matériel de guerre et après le spectacle des deux derniers jours, il est très clair que la guerre ne va pas durer longtemps.
Dans notre grange, la situation devient très inconfortable, car la neige tombe dans la soirée de ce premier mai et le lendemain le joli paysage aux collines boisées avec, dans le fond, les hautes montagnes du Tyrol, a pris un aspect hivernal et la neige est gelée. Dans la grange mal close, nous gelons tout à fait et souhaitons que l’on nous trouve un autre gîte. Heureusement la nourriture s’est améliorée et nous avons une fois par jour une très bonne soupe avec de la viande et du macaroni. Le pain manque pendant deux ou trois jours, mais nos colis de la Croix-Rouge ont des biscuits. Les mauvais jours sont finis pour nous, nous ne souffrons que du froid et c’est bien peu de chose à côté de ce que nous imaginions quelques jours avant à Munich, en envisageant notre libération. Nous pensions payer plus cher la liberté !
Les troupes de choc de l’armée américaine ne pouvaient rien faire pour nous, ce sont les troupes d’occupation qui, arrivées deux jours après les premières, nous permirent de quitter notre grange pour aller nous installer au camp de Föhrenwald.
Ce camp est un véritable village avec des rues et des maisons aux toits en pente dans le style de la région et de très grands bâtiments, cantines, salle des fêtes, salles de douches, infirmerie, etc., créé pour les ouvriers de toutes nationalités volontaires ou requis, hommes et femmes, venus travailler pour le Reich dans une usine voisine.
Les Polonaises sont logées dans une rue, les hollandaises dans une autre. Nous nous mettons avec les Hollandaises, car nous serons évidemment rapatriées ensemble. Nous nous installons joyeusement dans une petite maison de la Weiner-Strasse et sommes ravies du confort que nous trouvons à côté de ce que nous avons eu jusque-là.
Ces petites maisons sont faites pour quatorze personnes, avec chauffage central.
Pour les repas, on se rend à la cantine, vaste pièce aux murs couverts de peintures allégoriques, glorifiant le travail et le régime nazi.
Ce camp a été certainement créé dans un but de propagande. Les journaux nazis ont dû le célébrer dans toutes les langues européennes pour inviter les ouvriers à venir travailler en Allemagne. Ce qui est certain, c’est que les ouvriers du camp de Föhrenwald n’ont point connu de mauvais jours. Plusieurs en ont très volontiers convenu devant moi et surtout ils ont eu la chance, dans ce coin de campagne, de ne pas connaître les bombardements qui ont dévasté les villes.
Deux jours après notre installation, nous avons eu la joie de voir arriver quatre jeunes soldats de la Division Leclerc, dont la chenillette était en panne dans la région. Apprenant que des Françaises se trouvaient dans les parages, ils vinrent bien vite nous voir. Nous les avons accueillis avec enthousiasme, puisqu’ils représentaient l’épopée la plus magnifique et la plus glorieuse de la France combattante. Ils nous mirent au courant des événements militaires que nous ignorions et prirent l’habitude de venir tous les soirs dîner avec nous en nous ravitaillant de leur mieux. Grâce à eux, nous avons fait de très bons repas à la française. Le 7 mai, après avoir très bien dîné, nous buvions du vin du Rhin, venant de la cave de Hitler, lorsque, avec leur poste de TSF, qu’ils nous avaient prêté, nous avons appris la capitulation de l’Allemagne.
Grandes et belles heures de joie, pendant lesquelles s’estompaient les heures grises et noires que nous avions vécues.
Conclusions
Au terme de ces notes que l’exiguïté de notre journal a fait traîner en longueur, je ne veux pas m’attarder sur notre rapatriement, qui, s’il n’a point été sans fatigue, a été quand même le joyeux retour en France tant attendu et tant espéré.
Ce que je veux simplement sans acrimonie, sans haine, sans rancune personnelle, c’est dire ce que je pense de l’Allemagne.
Je sais qu’aujourd’hui il y a déjà dans le monde et en France bien des gens qui séparent les SS et les Nationaux-Socialistes, du peuple allemand. De là à nous reparler de la bonne Allemagne laborieuse, courageuse, etc., il n’y a qu’un pas, que certaine gens ont déjà franchi.
En réalité, ce peuple auquel on prête de si grandes qualités, est d’une invraisemblable veulerie, a un goût morbide de la servitude et sait jouer magnifiquement la comédie de l’innocence.
La veille de la fermeture de l’Usine Agfa à Munich, trente Polonaises qui y travaillaient comme nous, furent emmenées en camion dans le centre de la ville. Là, dans une grande salle, où il y avait un énorme four, dont elles n’ont pas pu comprendre quelle pouvait être l’utilité normale, on les employa pendant cinq ou six heures, à brûler des portraits de Hitler, Goering et de tous les chefs nazis, des drapeaux hitlériens et des brochures de propagande.
Ceci fait, on pouvait quelques jours plus tard, accueillir les Américains en leur disant comme presque partout ailleurs : « Oh ! ici, messieurs, nous n’avons jamais été nazis ! »
Il paraît que lorsqu’on parle aujourd’hui en Allemagne des horreurs des camps de concentration, les Allemands répondent que ces choses-là sont inventées de toutes pièces, que c’est invraisemblable car si c’était vrai, ils l’auraient su, alors qu’ils ne savent rien du tout.
Ces grossières comédies font malheureusement des dupes. Cela ne résiste pas pourtant, à cinq minutes de réflexion. Les Allemands ont connu l’histoire de Dachau et de quelques autres camps dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir, car c’était pour le parti nazi un moyen de terroriser ses adversaires. Et il y a toujours eu, depuis 1933, énormément d’Allemands dans tous les camps. À Dachau, l’année dernière, certains s’y trouvaient depuis dix ans. Je n’ai pas besoin de dire qu’ils n’étaient pas nombreux et je m’empresse d’ajouter qu’ils devaient avoir une solide constitution.
Les allées et venues des esclaves que nous étions, à travers toute l’Allemagne, ne pouvaient pas passer inaperçues non plus. Et les villages, et les petites villes situées près des camps, et dont le pavé, presque toutes les nuits, était martelé par nos gros souliers de bois, ne pouvaient pas nous ignorer.
Les Allemands savaient parfaitement tout ce qui se passais chez eux. La jeunesse formée « à l’hitlérienne » approuvait, les gens les plus âgés devaient blâmer dans leur for intérieur, mais se gardaient bien, par prudence, de manifester quoi que ce soit.
C’est vraiment trop simple de rejeter sur quelques hommes seuls, une responsabilité qui revient à la nation entière. Les peuples sont responsables des gouvernements qu’ils se donnent ou qu’ils tolèrent. Les agissements en France du gouvernement de Vichy et des collaborateurs, nous ont dressés dans la grande révolte de la Résistance. Les Allemands ont vu pire chez eux, ils ont accepté sans bouger, lâchement, le déshonneur et la honte, ils doivent subir aujourd’hui collectivement, le mépris du monde civilisé.
Et le mépris ne suffit pas. Il reste le danger d’une jeunesse corrompue par un catéchisme infâme. Il reste une quantité considérable d’enfants dont les petits de cinq à six ans, à Munich, faisaient le geste de nous jeter des pierres, dont les plus grands nous regardaient avec insolence et mépris et les jeunes gens avec haine. On pourra peut-être rééduquer les petits, mais je ne crois pas qu’on sorte jamais de la cervelle d’un gosse de douze ans qu’il appartient à la race supérieure qui doit commander le monde.
Hitler est mort, mort aussi le National-Socialisme qui a conduit l’Allemagne aux abîmes. Mais le premier aventurier qui demain élèvera la voix, rassemblera de nouveau ce peuple sans courage, sans bon sens et sans conscience.
Je n’excite pas aux représailles qui n’auraient qu’un résultat, celui de nous abaisser à leur niveau. Personnellement, je le répète, je suis sans haine, je dirai presque sans rancune, mais j’ai un immense mépris, car je ne peux pas oublier ce que j’ai vu de souffrances et de morts provoquées par une indifférence sadique.
Au nom de tous ceux qui sont revenus malades et ont devant eux une vie brisée, pour tous ces témoignages de la brutalité et de la barbarie allemande, je demande la stricte Justice, c’est à dire le mépris et la méfiance la plus vigilante à l’égard de l’Allemagne.
Marie Bartette
1940 – Désastre et acte de foi
C’est la nuit, qu’il est beau de croire en la lumière
Edmond Rostand (« Chanteclerc »)
Il fait un temps splendide en ce printemps tragique, et Arcachon accueille les réfugiés, Belges et Français, civils et militaires, en se montrant à eux sous son plus bel aspect. Petite ville de quatorze mille habitants, mais station balnéaire ayant une très grande possibilité de logement, elle offre à ses cent mille visiteurs malgré eux, que la guerre lui envoie, tout le charme de son bassin étincelant sous le soleil, l’ombre fraîche de ses arbres, les fleurs de tous ses jardins.
Les mauvaises nouvelles se succèdent sans arrêt, on espère quand même, on évoque 1914, l’exode des Parisiens, des Belges, des habitants du Nord et de l’Est, on attend sans trop oser le dire une deuxième bataille de la Marne, quelque chose si mette un cran d’arrêt à l’avance ennemie.
10 juin. L’Italie nous déclare la guerre. C’est de toute évidence le coup de pied de l’âne. L’armée italienne n’est certainement pas plus redoutable que dans le passé, mais elle a attendu pour se lancer dans la guerre que l’armée française soit déjà hors de combat. Je pense à cela avec amertume et je perds tout espoir.
Un de mes amis arrive chez moi vers midi, très surexcité et presque triomphant :
La Russie et la Turquie viennent de déclarer la guerre à l’Allemagne !
Je le regarde étonnée :
Vous en êtes sûr ?
Mais oui, le télégramme vient d’arriver à la poste et le receveur me l’a montré, c’est donc tout à fait officiel !
La nouvelle se propage en quelques minutes dans toute la ville. À midi et demie, j’écoute les informations, il n’en est rien, hélas ! point question de ces déclarations de guerre. Le télégramme est bien arrivé à la poste, mais il émane de l’ennemi ou de ses agents, c’est la guerre des nerfs. Nous verrons plusieurs fois des faits de cet ordre, ils n’auront point de prise sur moi, ni sur la plupart des Français, une infime minorité se laissera démoraliser et généralement pour peu de temps.
L’entrée des Allemands à Paris ne permet plus aucun espoir, tous nos moyens de communication sont aux mains des Boches, il n’y a plus qu’à capituler comme l’armée belge. Je parle peu cependant durant ces longues journées d’attente, il est toujours inutile et coupable d’enlever l’espérance à ceux qui s’y accrochent jusqu’à la dernière minute.
Le 17, la radio annonce que le Maréchal Pétain succède à M. Paul Reynaud et qu’il parlera aux Français dans la soirée. J’écoute sans enthousiasme, ni préventions. Je n’ai pas compris comment Paul Reynaud, pour galvaniser les énergies françaises et combattre un adversaire redoutable a fait appel à deux vieillards, Pétain et Weygand. J’ai éprouvé, le 6 juin, une déception et une inquiétude, mais le 17, je n’y pense plus, on ne peut reprocher à un homme d’avoir son âge.
La voix chevrotante m’impressionne désagréablement et le discours très bref me plonge dans la stupeur. On va signer un armistice « entre soldats et dans l’honneur ! ». Alors, il n’y a pas de doute, s’il n’est pas atteint de sénilité grave, ce maréchal de France n’a jamais su ce qu’était l’honneur ! J’ai entendu parler de ses sentiments anti-républicains, j’ai lu, il y a deux ou trois ans, la plaquette de Gustave Hervé : « C’est Pétain qu’il nous faut ! » et cette tentative de restaurer un régime bonapartiste avec un vieillard de plus de 80 ans m’a paru absurde dans notre France si solidairement républicaine. Ce qui est bien certain aujourd’hui, c’est qu’il considère comme chiffon de papier la signature de la République et ne tient aucun compte des engagements formels que nous avons pris envers la Grande-Bretagne. Quelle honte !
À Arcachon, la consternation règne, mais beaucoup de gens ne comprennent pas très bien. Dans un certain clan, on se réjouit de la fin de la guerre, nous saurons bientôt où ce pacifisme va nous conduire. Bien des femmes, surtout un peu âgées, se figurent que l’armistice signifie le retour pur et simple à la situation d’avant-guerre, elles comprendront assez vite leur erreur d’optique.
Tous les soirs, à 22 heures, j’écoute l’émission française de la B.B.C. depuis qu’elle existe. Ce soir-là, je tourne mon aiguille avec inquiétude, que vont dire les Anglais de l’attitude de la France ? Je redoute les phrases blessantes qui pourraient se glisser dans un commentaire, car je sais bien que la radio anglaise sera prudente, mais la moindre allusion me ferait très mal. Il ne se passe rien de semblable, le speaker habituel annonce la demande d’armistice du Gouvernement français sans insister, comme s’il s’agissait d’un événement sans importance.
La presse et la radio françaises ne donnent aucun renseignement sur ce qui s’est passé à Bordeaux. Je cherche à comprendre, mais c’est bien impossible, je ne peux pas imaginer que la panique s’est emparée des parlementaires et que les plus grands chefs militaires ont refusé de se battre. Certes, je comprenais qu’une capitulation s’imposait en France, mais la Marine ? Mais l’Empire ? Mais les troupes qui sont dans les casernes et n’ont pas été engagées ? Le Français moyen ne peut pas supposer qu’il se trouve devant la plus grande entreprise de trahison qu’ait connue notre histoire. Il n’a que l’inquiétude d’un pressentiment, peu à peu, il acquerra la certitude.
18 juin. Le soir, je me pose toujours des questions, l’âme grondante de colère impuissante. Avec la même inquiétude que la veille, je me mets à l’écoute de la B.B.C. Imperturbable, le speaker anglais donne les dernières nouvelles, je l’écoute, accoudée près du poste, le front dans ma main droite, et soudain la voix déjà familière annonce :
Vous allez entendre le Général de Gaulle, ex sous-secrétaire d’État du Gouvernement Reynaud.
Ma tête s’est redressée, l’attention tendue au maximum, j’entends une voix forte, virile, française, la voix de l’honneur !
« Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement.
« Ce gouvernement alléguant la défaite de nos armées s’est mis en rapporta avec l’ennemi pour cesser le combat.
« Certes, nous avons été, nous sommes submergés par la force mécanique, terrestre et aérienne de l’ennemi, infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont aujourd’hui.
« Mais le dernier mot est-il dit ? La défaite est-elle définitive ? Non.
« Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et qui vous dit que rien n’est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire.
« Car la France n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle ! Elle peut faire bloc avec l’Empire Britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l’Angleterre, utiliser sans limites l’immense industrie des États-Unis.
« Cette guerre n’est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n’est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances n’empêchent pas qu’il y a dans l’univers, tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là.
« Moi, Général de Gaulle, actuellement à Londres, j’invite les officiers et les soldats français qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver, avec ou sans leurs armes, j’invite les ingénieurs et les ouvriers spécialisés des industries d’armement, qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver, à se mettre en rapport avec moi.
« Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas.
« Demain comme aujourd’hui, je parlerai à la Radio de Londres »
J’écoute passionnément, j’entends encore la voix alors qu’elle s’est tue depuis longtemps, j’ai éteint le poste, je n’écouterai plus rien ce soir-là, debout, redressée par l’espérance, je cherche de quelle façon je vais répondre à cet appel. Une fois de plus dans ma vie, je regrette d’être femme. Ce serait si facile si j’étais un homme de partir le lendemain pour Bordeaux et d’embarquer sur n’importe quoi, pour n’importe où. Mais je pense aussi que les solutions faciles ne sont pas toujours les plus intéressantes. À quarante-sept ans, qu’irais-je faire à Londres ? Cela serait presque une désertion. Commerçante en face du marché, sur la place de la Mairie, je vois beaucoup de monde et mon rôle est tout indiqué. Je parlerai tout au long du jour pour repousser toute idée de défaite définitive, annoncer la victoire de l’Angleterre, stimuler les énergies, faire rayonner un peu de l’immense confiance qui est déjà en moi. Pour la militante politique que j’étais avant la guerre, cette propagande sera chose facile.
Je pense à un vieux dicton qui prétend que toutes les fois que la France est en péril de mort, un de ses enfants, homme ou femme, se dresse pour la défendre ou la sauver. Ce dicton va se réaliser une fois de plus et l’homme que je viens d’entendre, ce général qui n’est connu que depuis peu de semaines, est l’homme du destin qui sauvera la France. Dans mon âme sceptique, une foi ardente vient de naître, aucun échec, aucun revers ne l’affaibliront, tous les jours qui passeront, au contraire, la fortifieront, elle devient de suite, pour moi, une raison de vivre. J’ai foi, foi absolue dans la destinée de la France, mon pays !
Le raisonnement me conduit naturellement au-delà de ce sentiment instinctif pour le confirmer. Il est bien certain que la machine de guerre allemande ne représente pas une armée ordinaire, ni le gouvernement national-socialiste avec Hitler, un gouvernement avec lequel il soit possible de discuter et de s’entendre. Ce régime d’oppression et de violence représente bien à notre époque le déchaînement des forces du Mal, il n’est pas possible d’envisager ni d’accepter leur victoire. Je sais qu’autrefois et même à bien des reprises, l’Histoire a enregistré le triomphe de la violence contre la justice. Je ne crois pas que ce soit possible aujourd’hui dans ce que l’on appelle les démocraties occidentales.
À partir de ce soir-là, ma vie est très simplement réglée, je parle toute la journée et, le soir, jusqu’à minuit ou une heure, j’écoute par la radio les nouvelles du monde. Je parle tellement que certain soir du mois de juillet, je suis aphone, alors que mes cordes vocales sont plutôt solides.
Mais je ne fais pas que parler, j’écoute aussi les autres et j’observe pour me faire une opinion et dresser une approximative statistique. Vers la fin de juin, j’évalue à 33 % les Arcachonnais qui comptent sur la victoire anglaise et passent auprès de leur poste toutes leurs minutes de loisir, 15 % environ ceux qui approuvent le maréchal Pétain, et 50 % ceux qui attendent sans trop bien comprendre ce qui se passe.
Un choc très violent va se produire sur cette masse indécise à l’arrivée des Allemands. Quelques motocyclistes et quelques officiers sont venus le 27 juin et les jours suivants, mais c’est au début de juillet que nous sommes vraiment « occupés ». Tous les grands hôtels sont réquisitionnés, ainsi que beaucoup de villas et pensions de famille. On renvoie chez eux tous les réfugiés, on ne permet aux Français que la jouissance d’un de leurs domiciles quand ils en possèdent plusieurs. Ainsi les propriétaires de villas ne pourront plus venir passer leurs vacances à Arcachon et les Allemands disposeront d’une quantité de logements telle qu’ils ne les utiliseront pas tous, même à leur arrivée où ils seront très nombreux. Ils feront une sélection et ne prendront que les villas possédant le confort moderne. Mais nous serons très favorisés par rapport aux autres villes, car jamais ils ne logeront chez l’habitant.
Bruit de bottes
Dès les premiers jours de juillet, nos rues et avenues résonnent souvent d’un grand bruit de bottes, et les gros souliers des soldats de la Wehrmacht, en martelant notre macadam, font plus d’effet sur la population que les appels du général de Gaulle et que tous les raisonnements.
La réaction est automatique : « Le Boche, c’est l’ennemi ! »
On ne peut rien leur faire, car ils sont trop forts et trop nombreux, mais on se moque d’eux, on les regarde de travers et la haine s’installe dans les âmes paisibles. Beaucoup ne réfléchissent pas pour se demander quelles sont les chances réciproques de l’Angleterre et de l’Allemagne, la présence du Boche est intolérable, il faudra qu’il parte et il partira.
Ce réflexe tout simple des couches populaires d’une petite ville paisible où la vie est particulièrement douce, a dû être celui de toutes les villes de la zone occupée. Il explique aussi l’attitude fâcheuse de bien des villes de la zone non-occupée, qui, ne voyant pas l’ennemi chez eux, oubliaient qu’il régnait quand même sur les trois quarts de la France.
Le 10 juillet, l’Assemblée Nationale de Vichy, accorde à une grosse majorité, les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Tout le monde sait que la IIIe République est enterrée par ce geste et personne ne s’en émeut, car on rêve déjà d’autre chose que de ce régime de mesquines intrigues, de combinaisons et de basses manœuvres. Tous les parlementaires qui, à Bordeaux, ont accepté l’armistice par peur et qui ont montré qu’ils étaient indignes de diriger le peuple de France, tous ceux-là ont certainement voté « oui ».
Certains autres qui avaient bien accepté l’armistice en abandonnant la France et son Honneur, se sont soudain réveillés à Vichy pour essayer de défendre la République. Ce n’est point pourtant de politique intérieure qu’il s’agissait alors, il ne pouvait pas être question de République dans une nation livrée au nazisme, c’est la France seule qu’il fallait défendre.
Or, les quatre-vingts parlementaires qui ont voté « non » à Vichy, ce 10 juillet 1940, ont une tendance aujourd’hui à se prendre pour des héros. Cela se trouve sous leurs signatures à tous propos, on le verra peut-être sur leurs cartes de visite. C’est un peu excessif. On ne fait pas tant de tapage pour avoir accompli le plus élémentaire des devoirs dans des conditions qui présentaient pour la plupart des risques extrêmement réduits.
On disait autrefois « Noblesse oblige ». Il y a toujours des situations qui obligent et les parlementaires, avant de se glorifier et de se décorer eux-mêmes, feraient bien de penser qu’en ces années cruciales, ils avaient beaucoup plus de devoirs que leurs électeurs et que dans l’ensemble, ils ont été très au-dessous de leur tâche.
Malgré l’été et le charme du Bassin, le soir, je reste près de mon poste, tant qu’il y a de par le monde des émissions en Français. Il n’y en a pas encore beaucoup, cela s’augmentera bientôt avec les postes américains, Brazzaville, et les clandestins. Mais c’est surtout la B.B.C. qui, dans un effort énorme et une splendide réussite, va soutenir toute l’Europe occupée, et ses nombreuses émissions en français trouveront un auditoire immense, attentif, fidèle et enthousiaste.
Mais à ce moment-là, le général de Gaulle, seul, prend la parole à Londres. Nous l’écoutons avec ferveur et commentons le lendemain ses discours. Il dénonce les mensonges, fustige les traîtres et les lâches et remet le maréchal à sa place sans ménagements. Il nous défend, nous venge et nous montre sans hésitation la route du devoir qui deviendra bientôt celle de la grandeur.
Lorsque le gouvernement de Vichy supprime notre devise républicaine pour la remplacer par la trilogie Croix-de-Feu : « Travail, Patrie, Famille », immédiatement le speaker de Londres annonce : « Liberté, Égalité, Fraternité, voici le général de Gaulle ! ».
Nous ne nous étions pas inquiétés de ses opinions politiques, mais il nous est tout de même agréable de savoir qu’il est républicain. Et lorsque, quelques mois plus tard, on racontera qu’il est royaliste et veut restaurer la monarchie, il nous sera bien facile de dénoncer la manœuvre. Il est vrai que la manœuvre est double, et que dans les milieux de droite, on l’accusera d’être entouré de Juifs, de francs-maçons et vouloir ramener le Front Populaire.
La soumission à l’ennemi
La presse collaborationniste commence à sévir. Toutes les libertés sont supprimées, une ligne de démarcation sépare la France en deux zones. Les concitoyens d’une même ville commencent à s’observer avec méfiance, la délation fait déjà parler d’elle. Il n’est pas encore question de gaullisme ; nous sommes les anglophiles et il y a les collaborateurs. Cette période nous réserve des surprises. Des hommes qui se présentaient avant la guerre comme de grands patriotes et affichaient une très forte germanophobie, tombent aux pieds du maréchal et s’aplatissent devant les Boches.
X…, qui avait protesté en 1935, parce que les « Blessés du Poumon » avaient reçu à Arcachon une quarantaine d’Anciens Combattants allemands, presque tous mutilés, et qui avaient trouvé scandaleux qu’un vin d’honneur leur soit offert par la municipalité, ce monsieur perd toute son arrogance devant la Wehrmacht victorieuse et annonce bruyamment que ceux qui escomptent la victoire de l’Angleterre sont des imbéciles.
Ce qui lui vaut un jour au Café Repetto, cette riposte de M. Louis Clion :
« Alors, permettez-moi de vous dire, Monsieur, qu’il y a en France, 90 % d’imbéciles, mais que pour moi les 10 % qui restent sont des traîtres ! »
Chose assez lamentable, ce sont les milieux cultivés ou riches qui ont perdu tout sens de l’honneur et tout sentiment de patriotisme. C’est ce que l’on pouvait considérer avant la guerre comme l’élite de notre population arcachonnaise, le corps médical, les industriels, certains entrepreneurs, qui vont donner l’exemple de la soumission à l’ennemi et même de leur admiration pour ce qu’ils appellent « l’organisation allemande » et cela par intérêt ou passion politique ! Il faut avoir vraiment bien peu de foi dans une doctrine politique pour ne pas envisager un autre moyen de vaincre ses adversaires, que de voir l’ennemi occuper son pays.
Il faut avoir été bien peu sincère dans un passé récent, lorsque l’on parlait de la France avec des trémolos dans la voix et que l’on semblait vouloir monopoliser notre drapeau national et « La Marseillaise ».
Et c’est l’incompréhension, le mépris et l’aversion du peuple qui ont conduit tant d’hommes au déshonneur.
Confiance dans le peuple
Pourtant la France n’est pas une bibliothèque, ni un musée, quoique les unes et les autres soient les gardiens de notre passé, comme toutes les nations, la France n’existe que par le peuple qui l’habite, c’est-à-dire par tous les Français. Prétendre aimer la France et détester le peuple est un inconcevable non-sens. Car ce sont justement les masses populaires qui donnent aux nations leurs physionomies propres, les classes cultivées perdent presque toujours les caractéristiques nationales que l’ouvrier et le paysan conservent.
Aimer la France, c’est aimer son peuple, c’est se sentir près de lui, posséder à la foi ses qualités essentielles et ses défauts.
L’acte de foi qui nous a dressés si nombreux en ce mois de juin à l’appel du général de Gaulle, ne signifie pas autre chose qu’un geste de confiance absolue, dans la compréhension, le bon sens et le courage du peuple français. Évidemment, il fallait que l’appel soit lancé, que des directives soient données, mais notons bien que c’est le peuple qui a répondu « présent ». Les hauts fonctionnaires soucieux de conserver leurs places, les officiers de l’armée ayant perdu le goût du risque, les officiers de marine noyés dans l’anglophobie, corrompus les uns et les autres par un politique réactionnaire et la lecture de « Gringoire », tous ceux-là se précipitèrent sous la houlette du maréchal, sans comprendre qu’ils allaient eux-mêmes au déshonneur, ce qui est après tout leur seule affaire, mais qu’ils signaient la démission de leur caste et de leur classe et que, par conséquent, ils remettaient eux-mêmes par leur carence dans les mains du peuple, tous les droits et tous les pouvoirs pour diriger la nation. La politique de Gribouille a été depuis quelques années celle des partis de droite.
C’est évidemment la plus forte surprise de ces premières semaines d’apprendre que ceux que nous appelions les super-patriotes sont passés dans le camp de l’ennemi. Pour ceux qui en ont fait une question d’argent, les armateurs, les industriels et les autres, pour des gens qui jugent de tout en fonction de leurs coffres-forts, et de leur seul intérêt, nous ne pouvions pas être étonnés. Ne parlons pas des petits à la recherche d’un emploi qui magnifient l’occupant pour ramasser quelques miettes de ses festins, ni de certains militants politiques de gauche qui, par pacifisme, font l’apologie du régime hitlérien. Tout cela n’est que légère poussière.
L’Allemagne perdra la guerre
Je trouve pour ma propagande assez peu d’opposition, incontestablement, la personnalité du maréchal Pétain impressionne beaucoup de gens, gommes et femmes. On peut affirmer sans crainte aujourd’hui, qu’il a fait à notre pays le plus grand mal. On refuse de croire à la défaite de l’Allemagne puisque le maréchal Pétain a accepté d’être vaincu. Je réponds qu’il a un âge qui ne permet plus de prendre ses jugements au sérieux et que son ambition tourne à la mégalomanie sénile ; à ses propos, j’oppose ceux de de gaulle et j’annonce que si au mois d’octobre, l’Angleterre n’est pas occupée et vaincue, alors il sera certain que l’Allemagne perdra la guerre. Mes interlocuteurs presque toujours me répondent qu’ils le souhaitent, mais n’osent y croire.
Les Boches circulent partout, envahissent nos boutiques et achètent tout ce qui est à vendre dans tous les domaines.
C’est le pillage correct et méthodiquement organisé. Ils s’empiffrent dans les pâtisseries d’une manière dégoûtante et mangent des fruits, surtout des pêches, à s’en rendre malades.
« Si seulement il pouvait en crever ! » murmure-t-on quand on en voit un particulièrement vorace.
On se moque d’eux pour se distraire et se venger et c’est vraiment facile. Certains mordent à pleines dents dans des bananes sans enlever la peau, se montrant inférieurs aux singes ; d’autres dans des hôtels boivent de l’Izarra ou de la Bénédictine avec le rôti et après le repas dégustent du Saint-Émilion. Comme sauvages et gens affamés, il n’est pas possible de voir mieux.
Cependant ces premières troupes qui nous occupent sont bien, on semble les avoir choisies pour nous influencer favorablement, et cela réussit auprès de certains.
La nuit, le plus sévère black-out nous est imposé, mais c’est pour le seul plaisir de nous ennuyer, car tous les grands hôtels occupés par eux sont éclairés en grand, volets et fenêtres ouverts. Ils ne redoutent pas encore la RAF. Leurs exercices militaires consistent à préparer leur débarquement en Angleterre. Ils arrivent en canot sur le bord des plages, sautent dans l’eau et se précipitent à l’assaut des dunes ou des parapets. C’est sans difficultés, comme sans péril, on les regarde avec amusement et scepticisme.
Mes amis reviennent
Certains de mes amis sont absents parce que mobilisés.
La débâcle de l’armée française, l’occupation allemande, le désordre général et l’impossibilité pour les prisonniers d’écrire avant d’être arrivés en Allemagne, ont plongé, par l’absence de nouvelles, bien des familles dans l’angoisse.
Et puis, peu à peu, les démobilisés reviennent et les prisonniers écrivent. Personne heureusement, ne suppose alors que la plupart d’entre eux vont passer cinq années derrière les barbelés.
Je ne doute pas des réactions de mes amis, et j’ai le plaisir en revoyant d’abord Jean Brunet que la guerre a sorti du séminaire et qui va y revenir et ensuite Robert Duchez, officier de réserve, instituteur à Arcachon, que je ne me suis pas trompée. L’un comme l’autre reprennent la vie civile pleins d’enthousiasme pour de Gaulle, de mépris pour les hommes de Vichy. Mon voisin, Charles Viot, qui a été pendant la guerre volontaire dans les corps francs, puis prisonnier pendant douze jours et a réussi à s’évader, revient dans les mêmes sentiments, plus une haine particulièrement farouche des Boches qui l’obligera à quitter provisoirement son métier et Arcachon.
Les bombardements de Londres vont, pendant six mois, retenir l’attention du monde. Le mois d’octobre passe, je triomphe en déclarant que l’Allemagne n’est pas envahie et ne le sera certainement pas. Un grand courant d’admiration et de sympathie naît à ce moment-là à Arcachon et certainement dans la France entière à l’égard des Anglais et de leur magnifique sang-froid dans l’épreuve.
Le 21 octobre, Churchill fait un discours en français qui laissera un souvenir ineffaçable dans la mémoire de tous ceux qui l’ont entendu. La phrase de ce discours qui nous frappe le plus, surtout par la façon dont elle est prononcée, est celle-ci :
« Nous ne nous lasserons jamais, nous ne nous arrêterons jamais, et jamais, nous ne cèderons. »
Le Lion britannique a serré ses mâchoires, il ne les ouvrira plus qu’à la victoire !
L’émission française de Londres a conseillé aux Français de ses grouper de façon à combattre la propagande de l’ennemi et de ses laquais et de se préparer pour aider un jour à libérer la France. Je cherche un chef pour unir les bonnes volontés que je connais déjà, mais je ne trouve pas. Jean Brunet est revenu au séminaire, mais Robert Duchez vient me voir régulièrement ; nous étudions la situation ; il me dit un jour brusquement :
Il faut faire quelque chose.
Certainement, mais quoi ?
Car j’ai toujours beaucoup de bonne volonté, mais peu d’imagination.
Il s’explique :
On peut très bien faire des tracts que l’on collerait sur les murs et sur les panneaux d’affichages. Cela ferait plaisir à tous ceux qui pensent comme nous et qui sont les plus nombreux ici et cela embêtera les Boches. Mais il faudra pouvoir les polycopier et aussi faire attention au papier que l’on emploiera.
Et affiches
Je donne mon accord avec enthousiasme. C’est enfin, si petite soit-elle, une action à accomplir. Nous sommes au mois de novembre, les jours sont courts, le couvre-feu est à 23 heures, on peut facilement faire ce petit travail. Je trouve de suite la pâte à polycopier et du papier format commercial chez mes voisins, M. et Mme Maurice G., que je mets dans le complot. Ils me font cadeau, pour la cause, de ce qui leur reste de pâte et me soldent un paquet de papier entamé unique en son genre. Ainsi en cas de perquisition, ils ne risquent rien.
Robert emporte le tout chez lui et le surlendemain, les tracts sont chez moi. Il y en a quatre-vingts et trois textes différents :
« Courage, Patience, Confiance. Vive de Gaulle ! »
« Si vous voulez visiter l’Italie, engagez-vous dans l’armée grecque ! »
Je ne me souviens plus du troisième. Le soir, je pars en expédition nocturne par la ville d’hiver jusqu’à la grille Pereire et de là jusqu’à Saint-Ferdinand. Le métier est sans risques, car les Boches ne se méfient pas et ceux qui circulent s’entendent de très loin grâce à leurs gros souliers. Je pose paisiblement tous les tracts, sauf un, car ma colle s’est épuisée.
Le lendemain matin, ils seront vus dans tous les quartiers, mais pas très longtemps, car naturellement les Allemands les feront enlever et commenceront à se méfier.
Quelques jours après, des affiches anti-anglaises et anti-gaullistes sont posées par les Boches. Ce sont des colombiers et des doubles colombiers. Ceci nous dérange et nous déplaît. Nous décidons à quelques-uns de les arracher ou de les lacérer. J’en enlève dix-sept pour ma part en plein centre, j’assainis mon propre horizon, mais ce petit travail est plus difficile que le collage des tracts.
Furieux, le lendemain matin, les Boches s’en prennent au commissaire de police qui n’en peut mais… évidemment.
Dix mille croix de Lorraine dans les rues d’Arcachon
Au début de décembre, un de mes amis, Hongrois marié à Arcachon, Ladislas Deutsch, me parle de la manière dont les nazis faisaient leur propagande avant d’être au pouvoir. Il me raconte qu’un jour à Vienne, marchant sur une grande avenue, il fut dépassé par une auto à laquelle il ne prit pas garde. Mais à quelques mètres de là, les occupants de la voiture lancèrent par la portière des poignées de petits papiers qui tourbillonnèrent dans le vent et se posèrent partout. C’étaient de petites croix gammées.
Cette histoire m’intéresse beaucoup et me donne l’idée de faire pareil avec des croix de Lorraine. Comme propagande dans des conditions normales, je trouve çà complètement idiot, quand on a la liberté de s’exprimer, on doit trouver des arguments un peu plus convaincants. Mais pour nous qui ne pouvons ni parler ni écrire, ces petites croix de Lorraine diront avec beaucoup d’éloquence notre révolte et notre espérance.
Je communique mon projet à Robert qui l’approuve et, ensemble, nous cherchons des concours et les avons vite. La matière première est facile à trouver, des vieux journaux, des papiers d’emballage, n’importe quoi.
Le soir, dans plusieurs maisons d’Arcachon, on travaille avec ardeur à découper des croix de Lorraine. Nous avons dit qu’il en fallait au moins dix mille, mais naturellement nous ne les compterons pas.
Au moment de Noël, voulant savoir si les Français l’écoutent et le suivent, le général de Gaulle leur demande de rester chez eux une heure dans l’après-midi du premier janvier, de 15 heures à 16 heures dans la zone occupée et de 14 heures à 15 heures dans la zone non occupée, puisque nous avons cette année-là deux heures différentes. Nous décidons de répandre nos croix dans la nuit du 31 décembre et accélérons notre travail, en nous meurtrissant les mains avec les ciseaux, car selon le papier, il faut pour aller vite, les couper par cinq, huit ou dix.
Nous cherchons la petite équipe qui se chargera d’en inonder les principales rues et avenues d’Arcachon en donnant à chacun son secteur. Nous sommes quatre pour cette petite expédition, André Réau, postier, Jean Brunet, en vacances pour quelques jours, André Lesclaux, ancien pacifiste intégral débordant d’ardeur combative, et moi-même.
Nos croix de Lorraine qui mesurent en moyenne dix centimètres de long, sont entassées dans de grands sacs à provisions, chacun emporte le sien et, vers 9 heures du soir, nous répandons consciencieusement son contenu. Il tombe une petite pluie fine qui nous sert, en collant les croix au sol, ce qui compliquera le lendemain le travail des équipes de balayeurs, mobilisés de toute urgence.
L’effet obtenu a été très grand et c’est évidemment parmi les petites manifestations que nous avons tentées, dans cette période incertaine, celle qui a le mieux réussi et qui a eu le plus de succès.
Nous sommes toujours récompensés de nos efforts en constatant le plaisir que nous causons à presque toute la population. On nous en parle les jours suivants, sans penser du reste que nous y sommes pour quelque chose, avec des visages rayonnants, car cela embête les Boches, contrecarre leur propagande et annonce qu’une équipe est déjà formée contre eux.
De 15 à 16 heures, le premier janvier, on observe derrière les fenêtres ceux qui circulent en dépit des consignes. Ils sont un nombre infime et déjà repérés par leurs propos collaborationnistes. Je me trouve à Bordeaux ce jour-là, chez des amis, et je vois passer les trams de la ligne la plus active. Pendant une heure, ils rouleront vides, les receveuses assises.
Personne non plus sur les trottoirs, la grande ville est déserte. Dès 16 h 15, la circulation redevient normale et on s’écrase dans les tramways. Cette épreuve nous remplit de joie, nous constatons que toute la France est gaulliste, nous n’aurions pas osé l’espérer.
Nous faisons de nouveaux tracts et les poserons à plusieurs endroits.
Nous avons différents textes, entre autres :
Après le sombre orage,
Vient le soleil d’été,
Après notre esclavage,
Viendra la liberté
(« Les Saltimbanques »)
« La France est provisoirement vaincue, mais c’est l’Allemagne qui perdra la guerre. »
« Ceci : (une croix de Lorraine) tuera cela : (une croix gammée).
Mais le sport devient moins facile et un de nos camarades, André Lesclaux, tombe, en collant un tract sur un mur de la Règue-Blanque, sur des soldats allemands qui le prennent dans le faisceau d’une forte lampe électrique. Moniteur sportif, très leste, il peut dévaler le talus, attraper la voie ferrée et remonter de l’autre côté. Les Boches l’ont perdu mais ils ont repéré les tracts, et tous ceux que nous posons ce soir-là, sont enlevés dans la nuit.
Notre exemple est suivi, car des tracts et des papillons humoristiques sont posés en plusieurs endroits et comme toujours très vite arrachés. Mais on a eu le temps de lire :
« La Grèce bout, le macaroni file, les Fritz sont cuits. »
« Pour chasser le vert-de-gris, utiliser le brillant de Gaulle. »
Nous sommes ravis de cette loyale concurrence, mais, malgré nos efforts, nous ne trouverons pas les auteurs qui naturellement nous ignorent aussi. C’est le grand ennui de la clandestinité de penser souvent à toutes les bonnes volontés que l’on ne peut atteindre, parce qu’on les ignore.
Câbles téléphoniques coupés
Les Boches se mettent soudain en fureur en prétendant qu’un câble téléphonique a été coupé au Pyla. En conséquence, ils ordonnent que les câbles de Pyla soient gardés par une vingtaine d’hommes pendant un certain temps. C’est sous le signe de la bonne humeur que cette sanction est acceptée et exécutée. Ainsi, les hommes qui n’ont pas l’occasion de se voir souvent, vont prendre contact, causer, et nous connaîtrons des amis que nous ne soupçonnions pas. Le camion qui emporte la garde, part d’abord et revient place de la Mairie, mais pas longtemps, car l’embarquement ayant lieu avec des éclats de rire et des propos bruyants selon l’habitude arcachonnaise, et le départ, au chant de « La Madelon » ou autres chansons militaires, les Boches ahuris devant un pareil comportement, font partir le camion d’un coin plus discret et recommencent plus à nous offrir ce genre de distraction. Nous connaîtrons beaucoup plus tard la garde des voies ferrées pour éviter le sabotage, mais ceci sera plus sérieux.
Un jour de cette période-là, je déjeune vers une heure, lorsque je vois arriver précipitamment Robert Duchez qui sort de son pantalon un paquet de tracts, le pose sur ma table et me dit :
Cachez-les vite !
Puis il m’explique que partant à 6 heures pour cette fameuse garde, il en a profité pour sortir plus tôt afin de coller des tracts. Ne les ayant pas tous utilisés et voulant les conserver parce qu’ils sont longs et difficiles à fabriquer, il a mis sans méfiance le reste dans sa poche. Mais les tracts découverts tout frais posés ont fait penser, sans effort excessif d’imagination, que le délinquant appartenait à l’équipe de garde. Aussi, au retour, tous les hommes sont conduits au commissariat de police pour être fouillés. Comme ils passent un par un, Robert a le temps de faire glisser ses papiers de la poche de son veston dans la ceinture de son pantalon. Le policier qui le fouille ne regarde que les poches et la musette, et ainsi ne trouve rien. C’est une chance toute particulière, car cet agent est justement, le plus mauvais de notre police locale qui nous est en grosse majorité acquise.
Je fais passer les tracts derrière une glace et j’invite Robert à déjeuner, non sans lui reprocher son imprudence. Mais il craint que ses parents s’inquiètent et il part délesté de tout colis encombrant. Je suis parfaitement tranquille et crois l’incident clos, lorsque M. Peyrondet, employé de la mairie, vient m’avertir que Robert est à la Police, que l’on doit perquisitionner chez lui, et qu’il me prie d’aller chercher une lettre qui est restée dans le sac de sa bicyclette. Je ferme mon magasin et me précipite vers la villa de la famille Duchez dont un bon kilomètre me sépare. Mais je sais que la lettre dont il s’agit est destinée à la BBC, et doit gagner Londres par le Portugal. Je l’ai vue la veille, c’est une longue lettre dactylographiée qui donne à nos amis de la radio anglaise des renseignements sur Arcachon. Ce document est beaucoup plus dangereux que les tracts, pour son auteur.
Je trouve Mme Duchez toute seule, elle n’a pas vu son fils qui a été arrêté sur le trajet en sortant de chez moi, et des policiers qui sont venus le demander, ont emmené M. Duchez son mari. Je cherche et trouve vite la lettre et nous la brûlons dans la cuisinière, car je ne suis pas sûre de rentrer chez moi. Je pars très vite pour me préparer à une perquisition possible et en arrivant, je brûle sans hésitation les tracts et la pâte à polycopier. Nous ne pourrons plus faire de tracts, mais cela vaudra mieux, car le jeu serait maintenant trop dangereux.
Peyrondet, de la mairie, revient voir si j’ai bien accompli ma mission. Je lui dis que oui et que Robert n’a plus rien à craindre. Il n’y a trace de rien ni chez lui ni chez moi, et je le remercie chaleureusement du service qu’il nous rend, car il vient de risquer sa place et peut-être plus. Je saurai quelques heures plus tard, qu’un conseiller municipal avait été sollicité pour me faire cette commission. Celui-là n’aurait rien risqué, mais il jugea prudent de s’abstenir.
Le grand avantage de cette époque a été d’arracher les masques et de montrer les hommes Dans la vérité de leurs caractères. Les matamores se sont vite dégonflés, des messieurs importants se sont effondrés dans des trous de souris et des gens très simples, hommes ou femmes, se sont révélés.
Ce n’est qu’à huit heures du soir que Robert vient me dire qu’il est libre puisque la perquisition à son domicile n’a rien donné, naturellement.
La B.B.C.
Cette petite alerte nous engage à la prudence et pendant quelques mois, nous commentons les événements, nous lisons les livres interdits et les faisons circuler, et nous écoutons la radio. L’émission de 9 heures et quart de la BBC, suivie de celle « Les Français parlent aux Français », connaît un succès prodigieux. La discussion des trois amis, la petite Académie nous distraient de notre permanent obsession. Nos oreilles blessées par la bassesse de la propagande nazie sont-elles trop indulgentes ? Je ne crois pas. Je crois que nous avons raison de dire que ces hommes dont les noms nous sont familiers et chers : Pierre Bourdan, Jean Marin, Jacques Duchesne, les trois premiers connus, puis Jean Oberlé, Jacques Morel et tous les autres, sont pétris d’esprit, débordants de talent, et que toutes leurs émissions sont de petits chefs-d’œuvre radiophoniques.
Nous sentons souvent qu’ils s’inquiètent, qu’ils ont peur de ne pas bien nous comprendre. Évidemment, ils ne peuvent pas réaliser ce que représente exactement l’occupation, c’est-à-dire la présence des Boches et surtout, peut-être, l’existence des mouchards à leur solde. Il y a des choses qu’il faut vivre pour les ressentir et les comprendre.
Mais leur inquiétude est vaine, car leur rôle n’est point de nous parler de nous, mais d’eux, de la vie à Londres et de nous donner des nouvelles exactes plus détaillées que celles des speakers officiels.
Les commentaires des nouvelles de Pierre Bourdan et de Jean Marin, leurs fameuses dépêches, sont attendues impatiemment. Jean Oberlé, dans le livre qu’il a publié sur l’équipe française de la BBC, reproche à Maurice Schumann « d’entrer en transes » au moment où il nous parle. Or je crois bien que c’est justement Maurice Schumann qui a le plus de succès car Jean Oberlé ne se rend pas compte que nous avons besoin de cette exaltation.
1941 – Le Front Souterrain
Nous ne l’aurions peut-être pas supporté une demi-heure, mais ces cinq ou dix minutes par jour nous sont nécessaires, après quoi, remontés pour vingt-quatre heures, nous aimons la philosophie sereine de Jacques Duchesne, le clair bon sens de Jean Oberlé et aussi ses chansons. C’est sa diversité justement que fait la force et la valeur de cette équipe et lui permet de nous intéresser pendant quatre ans sans nous causer jamais cinq minutes d’ennui. Or nous sommes à l’écoute de Londres trois fois par jour en moyenne, matin, midi et soir, souvent plus. Certaines personnes sédentaires s’y mettent six ou huit fois.
La situation alimentaire
La situation alimentaire est très vite, dans notre région déshéritée, devenue lamentable. Le marché se vide, nous ne trouvons plus que des carottes, des rutabagas et des topinambours. Pour les femmes qui ont à nourrir une famille et c’est le cas de la plupart, commence un terrible calvaire qui va durer des années et qu’elles supporteront avec un magnifique courage. Le plus grand héroïsme n’est point dans les gestes spectaculaires qui durent quelques minutes ou quelques heures, il est surtout dans la bonne humeur avec laquelle on accepte les difficultés et les devoirs de la vie quotidienne.
Que vous êtes grandes sans le savoir, ménagères de France, au cours de ces années si dures pour vous. Qui donc dira un jour les prodiges que vous accomplissez pour offrir deux fois par jour à votre mari, à vos enfants ou à des parents âgés, une table convenablement servie ?
Je commence pour ma part à vous admirer en ce début de 1941, point de départ de votre calvaire.
J’admire surtout votre gaieté, chose que les Boches ne comprendront jamais, eux qui sombrent dans le désespoir aussi facilement. Que de fois m’avez-vous dit les unes et les autres, en me montrant vos grands sacs à provisions vides ou à peu près :
Regardez, il y a deux heures ou plus que je cours, voilà tout ce que j’ai trouvé. Ah ! Ils veulent nous faire crever de faim, mais ils ne nous auront pas si facilement. C’est nous qui les aurons un jour !
Le voilà le plus pur, le plus grand des courages et peut-être aussi le plus français !
La Russie est attaquée
Les changements de ministres à Vichy ne nous intéressent pas, nous savons qu’on ne peut occuper ces postes que par la volonté de l’ennemi et pour le servir. Seuls nous intéressent et ont droit à notre admiration ceux qui le combattent, ouvertement près de de Gaulle, clandestinement sur le sol de France.
Mais nous constatons sans déplaisir que ce gouvernement qui se prétend « fort » a bien plus de faiblesse encore que notre défunte république.
Vers la mi-juin, nous évoquons les heures douloureuses de l’année précédente et mesurons le chemin déjà parcouru depuis cette époque.
Le dimanche 2 juin 1941, le courant électrique est coupé toute la matinée, on nous le rend vers midi. C’est l’heure de Radio-Paris, je l’écoute et j’apprends que l’armée allemande est entrée le matin même et Russie. Je vais annoncer la nouvelle à des voisins. Nous nous réjouissons bruyamment. L’événement était prévu mais nous n’osions point lui fixer de date et nous ne l’espérions pas si proche.
Oui, mais si la Russie est vaincue ? disent les pessimistes.
La Russie n’est pas la France. C’est un territoire immense qu’il est impossible d’occuper et dans lequel on peut aussi bien périr de sa victoire, comme la Grande Armée, que de sa défaite. L’armée allemande ne sortira pas plus de Russie que l’armée japonaise ne sortira de Chine. Ces grands espaces absorbent les armées, les usent et les rongent, il n’en revient plus que des débris !
Et je développe avec enthousiasme ce nouveau thème de propagande.
Connaissez-vous le Général Collinet ?
Au début de juillet, une de mes voisines qui a de gros soucis parce que sa famille est elle-même sont israélites et vient me voir souvent pour que je lui raconte les dernières nouvelles, me montre une petite lettre signée d’un nom inconnu : Général Collinet. Ce général annonce que le groupement qu’il dirige, compte actuellement cent mille Français réunis dans « Le Front Souterrain » et il invite tous les membres à faire du recrutement en attendant l’heure de l’action.
J’interroge de suite :
Comment avez-vous cela ?
Oh ! moi, je ne suis pas très renseignée, mais demandez à votre voisin, André Perdriat.
Je suis étonnée et perplexe, André Perdriat est un jeune homme de dix-neuf ans, dont les parents ont pris un commerce voisin du mien, il y a environ deux ans. Je connais les parents mais pas du tout ce jeune homme ; faut-il se méfier ? Faut-il avoir confiance ? En tout cas, il faut lui parler, car c’est peut-être l’occasion d’avoir enfin cette liaison avec un groupement que nous cherchons depuis des mois sans succès.
Le lendemain, je le trouve par hasard chez mes amis Gruot. Je profite d’une minute où nous sommes seuls pour lui dire brusquement :
Vous connaissez le général Collinet ?
Il a un petit sursaut de surprise. Je lui présente la lettre qui m’a été remise la veille. Il s’étonne de la voir entre mes mains, mais m’avoue sans difficultés que c’est lui qui l’a envoyée. Je lui demande de venir chez moi dans la soirée, par derrière, car ma maison a deux issues, mon magasin, place de la Mairie, et une autre qui, par une allée commune à plusieurs immeubles, mène au cours Tartas.
André Perdriat est exact à mon rendez-vous. J’observe avec attention ce grand garçon qui mesure plus de 1 m. 90. J’aime de suite la droiture de son regard, la clarté franche de son langage. Je devine en lui, malgré sa jeunesse, une volonté d’homme, je sens qu’il saura se taire et je lui fais très vite, confiance absolue. Ce n’est point pour moi du reste que je réfléchis et hésite, mais pour ceux de mes amis que je vais engager dans cette aventure. La Résistance n’est pas généralement un jeu individuel. Il faut s’oublier soi-même, mais toujours penser aux autres.
André me raconte avec simplicité qu’il y a environ un mois, en jouant aux boules au Casino Mauresque, il a fait la connaissance d’un Parisien qui se trouvait de passage à Arcachon.
Après quelques jours de conversations amicales sur les événements et la situation de la France, il lui a révélé qu’il travaillait pour un groupement de Résistance et l’a chargé de former un groupe dans notre ville.
André a naturellement accepté, mais la difficulté pour lui est d’être nouveau venu à Arcachon et d’y connaître très peu de monde. Il m’explique comment doit être constitué le Front Souterrain, par des sections de dix membres qui ne doivent connaître que le chef qui est le premier de la dizaine et doit recruter les neuf autres. Il est très inutile que ces dix hommes se connaissent entre eux. Au-dessus de ces groupements, on peut former un bureau ou Comité directeur qui ne connaîtra et ne sera connu que des chefs de sections.
Il me communique également un texte de serment qui doit être prêté pour appartenir au groupement :
« Je jure sur mon honneur et sur ma vie, de respecter le secret de mon organisation et d’obéir à mes chefs. »
Puisqu’il possède la liaison avec Paris, André Perdriat sera le chef du Front Souterrain Arcachonnais, et je lui fais tout de suite le serment qu’exigent les statuts. Cette organisation me plaît tout à fait, car je n’admets pas, dans l’époque où nous sommes les fiches ou les listes. Pas un mot, pas un nom surtout, ne doivent être écrits. Ainsi nous aurons pour tous un maximum de sécurité.
Quelques jours plus tard, nous sommes réunis chez moi. Robert Duchez, Jean Brunet, hors du séminaire pour la durée des vacances, André et moi, nous formons à nous quatre, le Comité directeur auquel ma maison servira de siège et nous décidons d’entrer de suite en campagne pour recruter des adhérents.
Nous sommes, sur quatre, trois militants politiques qui se sont pas mal remués dans cette jolie ville si paisible. C’est comme cela d’ailleurs que nous nous sommes connus, Robert et moi, dans les milieux de gauche, et Jean Brunet était notre adversaire et contradicteur régulier au nom des partis de droite et même d’extrême droite. Comme elles nous paraissent petites, aujourd’hui, ces querelles d’antan !
Cependant, au seuil de cette action à entreprendre, j’ai une grande inquiétude et je l’exprime à Jean Brunet.
Je ne sais pas, mon cher Brunet, comment les choses se passaient dans votre secteur, c’est-à-dire à droite, avant la guerre ; mais ce que je sais bien, c’est que très souvent, à gauche, lorsque je demandais à un homme qui avait toutes mes opinions, d’adhérer à la Ligue des Droits de l’Homme par exemple, ce qui est moins important et engage moins qu’un parti politique, il me répondait généralement qu’il ne pouvait pas, parce qu’il était commerçant ou fonctionnaire municipal ou autre chose. Et j’ai eu bien souvent l’impression que les Arcachonnais qui votent à gauche avaient plutôt peur de se compromettre.
Mais à droite, c’était la même chose, répond Jean Brunet, et pour la même raison, le recrutement était extrêmement difficile.
Alors que vont-ils dire aujourd’hui, nos Arcachonnais, quand nous allons leur proposer de se faire casser la gueule !
C’est justement ce que je me demande, dit Jean Brunet, d’un air perplexe en se caressant le menton.
Robert cependant ne prend pas nos inquiétudes au tragique et nous nous quittons après avoir décidé de prospecter nos anciens camarades politiques de droite et de gauche, car aujourd’hui, il ne s’agit pas de doctrines, ni de régime intérieur, mais simplement de libérer la France.
Les résultats vont nous étonner, deux mois après, au milieu de septembre, nous comptons une quinzaine de sections. Elles ne sont pas toutes complètes, mais nous estimons le chiffre atteint très intéressant, car il n’est pas possible de parler à tout le monde, ce travail veut bien des observations et travaux d’approche, il faut être d’abord sûr de son interlocuteur et c’est par conséquent long et difficile, sauf pour ceux qui ont des amis dont ils connaissent les sentiments. Le plus rapide de tous a été André Lesclaux, ingénieur des P.T.T. Je lui expose un samedi soir la création du Front Souterrain et lui en explique le mécanisme.
Frémissant de plaisir, il me dit :
Entendu, c’est embêtant que ce soit dimanche matin, car je ne verrai personne, mais lundi soir, ma section sera formée.
Et elle le fut, en effet.
Jamais la France n’a été aussi grande
Je vois venir chez moi, au cours de cet été, des jeunes hommes que je ne connais pas, qui viennent, simples, sans discours ni forfanterie, offrir leur vie à la France.
Un d’eux, François Soulatge, qui jouera par la suite un rôle important dans les parachutages et transports d’armes, vient avec sa femme, Marguerite Soulatge. Ils sont unis par la même volonté d’action, le même esprit de sacrifice et c’est magnifique.
Ces heures effacent la laideur de la collaboration, font oublier la bassesse des délations. En dépit de ce qui se passe dans les milieux politiques, de la servilité des laquais de la radio et de la presse, jamais, dans ses plus belles heures de gloire, la France n’a été aussi grande que dans ces années de malheur, où tant et tant de ses fils ont tout sacrifié et tout risqué, pour la sauver.
Je forme, moi aussi, une section de femmes, pour faire de la propagande partout où elles le pourront, dans les queues, dans les trains, chez leurs amis, etc. Je leur conseille la prudence qui me réussit depuis un an. Il ne faut jamais dire « les Boches sont des salauds ! » dans un milieu que l’on ne connaît pas. Ces affirmations catégoriques peuvent bien faire plaisir à celui qui les prononce, mais n’apprennent rien à personne et font courir des risques inutiles. Il faut, en discutant très posément, très doucement, dire que les Allemands ne peuvent pas gagner la guerre et que par conséquent ils doivent la perdre. Que la collaboration est une charmante duperie, car elle se fait au profit d’un seul, etc.
Et puis pour celles qui en ont l’occasion, il faut essayer de démoraliser les soldats allemands en leur racontant qu’ils ne vaincront jamais l’Angleterre. La preuve est facile à faire dans notre ville où l’été dernier, ils se préparaient à y débarquer et où, cette année, ils mettent partout des barbelés et des chevaux de frises. Craindre un débarquement à Arcachon est plutôt ridicule, mais cela nous amuse beaucoup. Et puis les positions défensives, nous savons ce que cela vaut et n’oublions pas ce que nous a coûté la ligne Maginot. Et ce n’est point ce qu’elle nous a coûté en milliards de francs, que je regrette le plus.
Dès le mois de juillet, nous apprenons qu’il existe déjà un groupe de résistance à Arcachon. Il faut arriver à en connaître le chef, on s’informe et on cherche. Pour suppléer André Perdriat, un peu jeune, nous avons fait appel, pour diriger notre groupe, à M. Louis Clion, qui fait depuis plus d’un an, une propagande ouverte et déchaînée, qui nous fait penser que les murs d’Arcachon n’ont pas beaucoup d’oreilles ennemies.
Louis Clion découvre le chef de l’autre groupe et prend contact avec lui. Nous avions pensé fusionner, car de toute évidence, deux organisations sont inutiles dans une petite ville, mais les renseignements que nous avons de suite rafraîchissent notre enthousiasme. Il s’agit de M. Marty, qui s’est occupé avant la guerre de questions sociales et syndicales, il dirige pour Arcachon un service de renseignements qui marche avec le 2e Bureau de Toulouse.
Ce service est placé sous le signe du Maréchal et fonctionne régionalement sous la direction d’un père jésuite, officier de réserve, le R.P. Dieuzaide.
Or nous sommes gaullistes, détestons le Maréchal et nous méfions fort du 2e Bureau. Rien à faire dans ces conditions pour fusionner. Nous décidons cependant de rester en contact avec M. Marty, puisque notre but commun est de combattre l’ennemi. Nous découvrons vite que les hommes qui travaillent avec lui sont gaullistes comme nous et, sans que nous le leur demandions, ils viennent se joindre à nous. Je fais ainsi la connaissance de Raymond Gauvin qui prend pour nom de guerre Luc Gara. Officier pendant la guerre au 2e bureau, service du contre-espionnage, il a commencé à travailler à peine démobilisé avec M. Marty.
Il me raconte la petite histoire suivante :
« Dernièrement, un officier de Toulouse, avec de faux papiers naturellement, est venu à Arcachon chez M. Marty. Ce dernier convoque Luc Gara, qui se précipite pour voir ce commandant, celui-ci après avoir donné les directives qu’il venait porter, parle abondamment du maréchal et lui adresse des compliments dithyrambiques, interloqué Gara lui demande :
Pardon mon commandant, je voudrais vous poser une question : que pensez-vous du général de Gaulle ?
De Gaulle ? Mais c’est un traître, répond cet officier français. »
Si de Gaulle est un traître pour s’être placé aux côtés de l’Angleterre afin de continuer à combattre l’Allemagne, pour qui donc travaillent alors ces officiers du 2e bureau ? Pour leur documentation personnelle ? Ces points pour nous sont obscurs et nous éloignent de M. Marty.
Le Front Souterrain ne nous donne plus signe de vie. Il y a eu des arrestations et des fuites. Notre liaison est perdue et nous sommes de nouveau isolés. Robert, pendant les vacances, passe clandestinement la ligne de démarcation et prend contact avec un colonel de réserve qui s’occupe de résistance.
Ce colonel promet de lui envoyer quelqu’un qui viendra à Arcachon. Nous attendons ce messager qui n’arrivera jamais, nous saurons plus tard qu’il a été arrêté et fusillé au passage de la fameuse ligne.
Les amis du Maréchal
Presque simultanément avec notre Front Souterrain, un groupement très officiel s’est constitué : « Les Amis du maréchal ». Nous savons très vite que tous les collaborateurs y sont, mais nous nous demandons ce qu’ils vont y faire.
Pour obtenir quelques renseignements, nous y dépêchons deux résistants qui ne sont pas d’Arcachon et que personne ne peut soupçonner. Nous apprenons ainsi que ces messieurs s’occupent de nous, comme nous nous intéressons à eux, c’est de juste réciprocité. Mais ils ne savent pas qu’il y a un groupe clandestin créé et c’est le principal. Ils recherchent simplement les personnalités gaullistes et anglophiles et dressent une liste. J’apprends sans aucune émotion que je suis dans les premiers noms qu’ils ont inscrits et que pour moi, ils n’ont pas eu une minute d’hésitation, tandis que pour certains, ils manquent de preuves et les classent comme « douteux ».
Feront-ils de la délation à la police ? Nous n’en saurons rien et n’en pourrons rien dire, mais au mois d’octobre, un inspecteur de police sera chargé de faire une enquête sur moi et surveillera ma maison pendant quinze jours.
Prévenue de suite par André Perdriat, je fais savoir qu’il ne faut plus venir chez moi par la place de la Mairie, côté surveillé, mais par le cours Tartas.
Je commence à apprécier mes deux entrées qui me seront très précieuses pendant ces années agitées. Pour Robert qui vient chez moi depuis près de dix mois presque quotidiennement, il ne change pas ses habitudes, la clientèle de mon magasin ne se doute de rien et me croix fidèle. L’enquête n’a d’ailleurs rien révélé de suspect car je ne suis pas inquiétée.
Un de nos deux camarades interroge le docteur X., prudent pour lui demander quels sont les buts que se proposent d’atteindre « les Amis du Maréchal ». Le docteur lui explique que la France est entièrement à refaire, ce qui est également notre avis, qu’il faut compter très longtemps avant d’arriver à des résultats intéressants car environ vingt ans seront nécessaires pour former la jeunesse. Car il n’y a rien à faire avec les Français d’aujourd’hui, trop imbus d’idées démocratiques.
Et voilà le programme de ces fascistes à la manque, car les vrais, en Italie, en Allemagne, en Espagne, se sont battus pour leurs idées, tandis que ces imbéciles, ces incapables et ces lâches escomptent vingt ou vingt-cinq ans d’occupation ennemie qui leur permette de former la jeunesse selon leurs monstrueuses doctrines.
La propagande
Mon amie, Mélanie Dignan, m’arrive un jour, toute contente. Dans un journal allemand, elle a trouvé une photo du général de Gaulle et vient me la montrer. Elle pense que l’on pourrait peut-être en faire tirer une centaine que l’on pourrait vendre.
C’est une excellente idée, mais il faut trouver le photographe qui accepte ce genre de travail. Elle va en voir un et récolte un refus catégorique.
Robert s’intéresse à l’affaire et va trouver M. et Mme Gérard, photographes boulevard de la Plage, qui, avec grand plaisir se chargent de nous tirer une centaine de photos de deux modèles. Elles s’enlèvent en quelques jours avec le minimum de publicité. Quelques temps après, nous en faisons refaire trois cents qui partiront aussi rapidement.
Nous faisons toujours circuler des livres intéressants, entre autres deux Churchill, des Bainville et deux de gaulle, dont : « Vers une armée de métier ». Ce livre s’arrache et passe de mains en mains. Je vais l’offrir à domicile à des hommes dont nous connaissons les opinions et que nous estimons susceptibles de nous aider, en leur demandant de se joindre au Front Souterrain.
Certains se méfient, d’autres se dérobent, d’autres enfin acceptent avec enthousiasme le livre et adhèrent à la Résistance.
Vous faites un métier bien dangereux, me dit M. Léon Cigarroa, directeur d’une grande banque, qui ne me connaît pas et se méfie.
Dangereux ? Pas du tout. Je ne fais pas comme les sœurs quêteuses, je ne tire pas toutes les sonnettes. Je me suis renseignée sur vos opinions avant de venir vous voir et je sais que je ne risque rien.
J’ai dit au début que presque toute la population d’Arcachon était devenue gaulliste à l’arrivée des Allemands, mais avoir de bons sentiments et accepter de courir des risques assez sérieux sont deux choses très différentes. Et si la première condition est nécessaire, elle n’est pas du tout suffisante pour faire un résistant.
Notre propagande d’ailleurs n’insiste jamais, se garde de toute pression, fait très volontiers ressortir les dangers présents et futurs que nous acceptons volontairement, délibérément. La pire des catastrophes pour nos groupes clandestins est d’y introduire des hommes qui se croient courageux et le sont d’une certaine manière, qui ont souvent beaucoup de bonne volonté, mais n’ont point le caractère assez trempé pour résister aux interrogatoires et livreront bien souvent tous leurs camarades.
Nous recommandons aussi d’éliminer les bavards et ceux qui ont trop de goût pour la boisson.
La prédiction du Général se réalise
Jean Brunet, après avoir bien travaillé à Arcachon, rentre au séminaire, Robert a repris sa classe, un deuxième hiver d’occupation commence. Les Allemands sont moins nombreux que l’année dernière, la campagne de Russie en absorbe beaucoup, c’est pour eux une hantise et une terreur, car à les voir individuellement, ils n’ont pas du tout des âmes de héros.
Le 7 décembre, agression japonaise de Pearl-Harbour, l’Amérique déclare la guerre au Japon, à l’Allemagne et à l’Italie. Après un an et demi, la prédiction du général de Gaulle est réalisée, la guerre est devenue mondiale. Nouvelle raison pour nous d’être sûrs de la victoire et d’essayer dans notre toute petite sphère de travailler à l’obtenir ou tout au moins d’essayer de la mériter, de gagner les heures bénies de la libération.
Mais le Front Souterrain nous a abandonnés, nous cherchons en vain à nous rattacher à autre chose et Robert, à mes côtés, caresse le rêve de partir en Angleterre. L’inaction dans laquelle nous vivons est très pénible. Il voudrait se battre et je le comprends, mais je lui rappelle que la patience aussi est parfois une forme de courage.
Au début de 1942, je remarque M. Edouard de Luze. J’ai plusieurs fois entendu parler de lui par mon ami Sully Mélendès, commerçant condamné au chômage parce que Juif. Et à plusieurs reprises, je vois M. Edouard de Luze descendre de bicyclette et causer avec lui. Ce petit geste équivaut à une profession de foi et me rend de suite sympathique ce grand bourgeois bordelais en résidence au Moulleau, qui, de très haute taille, circule, quand il n’est pas à bicyclette, dans une petite charrette anglaise traînée par un tout petit cheval.
Je demande un jour de février, à Sully Mélendès de m’amener, par le cours Tartas, M. de Luze, en lui disant que j’ai à lui parler.
Deux ou trois jours plus tard, celui qui va devenir le chef de la Résistance, non pas seulement d’Arcachon, mais de ce que l’on appellera le « Secteur du Bassin d’Arcachon », se trouve chez moi. Je lui parle de notre groupement qui compte à ce moment-là plus de cent cinquante membres, de notre désir de nous rattacher à une organisation nationale ou régionale, et je lui propose de se joindre à nous. Il me demande si j’ai entendu parler d’une organisation dirigée par un ecclésiastique. Je réponds affirmativement et je lui cite le nom du Père Dieuzaide, et je lui explique les raisons pour lesquelles nous ne pouvons nous rattacher à lui.
Édouard de Luze m’a écoutée très sérieusement ; il semble réfléchir, puis il part en me disant que ce que je viens de lui dire l’intéresse, qu’il va voir ce qu’il peut faire et me tiendra au courant.
Je raconte cette conversation à Robert et à d’autres amis, ils ne le connaissent pas, je donne son signalement et ils l’identifieront de suite soit par son cheval, soit par sa tenue originale mi-civile mi-militaire. Quelques temps après, Robert m’apprend que, capitaine de réserve, M. de Luze était en 1940 commandant de la place d’Arcachon ; il est donc tout désigné pour reprendre ce poste au moment du départ des Allemands.
Lucien Pinneberg, imprimeur, qui est chef de groupe et s’occupe aussi d’un réseau de renseignements, prend contact avec lui, et une petite réunion se tient dans son imprimerie. S’y trouvent en plus de lui-même et de M. Édouard de Luze, Robert Duchez, Luc Gara et Jahan, ces deux derniers ayant cessé de travailler avec M. Marty et le 2e bureau. Dès ce moment, M. de Luze prend en main la direction de notre groupement et Lucien Pinneberg lui donne le surnom de : « Patron » que nous adoptons tous.
Réunion publique
Vers le mois d’août, les « Amis du maréchal » organisent une réunion publique dans la salle du théâtre municipal Olympia. Une conférence doit être faire par un orateur connu sur le sujet : « Les Anglais et nous ». Nous cherchons une farce à faire, Robert nous conseille de vaporiser de la poudre sternutatoire. André Perdriat, après quelques courses, finit par en découvrir une petite poire. Nous nous rendons tous les deux à la réunion, mais pas ensemble, je monte aux premières galeries et trouve plaisant l’aspect des fauteuils. Il n’y a que crânes dénudés et cheveux blancs. C’est une curieuse assemblée de vieillards tout frétissants et satisfaits, revigorés sans doute à la pensée qu’un moins de quatre-vingt-dix ans est au pouvoir.
Le docteur J…, président des « Amis du Maréchal », se distingue par un discours d’une violence ridicule à l’égard des Anglais. À l’entendre, nous n’avons depuis deux siècles rien dit, rien fait, rien inventé, c’est l’Angleterre qui nous a entièrement dirigés.
La Révolution Française, et toutes celles qui l’ont suivie ont été inspirées par la Grande-Bretagne ; le Romantisme est, paraît-il, d’importation britannique et toute notre littérature subit les consignes venues d’outre-Manche.
C’est évidemment du plus haut comique, car nous n’imaginions point que la fameuse bataille d’Hernani avait pu être menée par l’Intelligence Service. Nous raconter que nous avons été opprimés par la Grande-Bretagne, à l’heure où s’appuie sur nous, de tout son poids, la botte germanique, est vraiment abusif, et partir en guerre verbale contre l’Anglais qu’in ne peut atteindre, quand l’Allemand se promène dans nos rues, n’est pas autre chose que le fait d’un lâche qui se déguise en matamore.
Quelques jeunes gens, brassards tricolores au bras, surveillent la salle, prêts à sauter sur le premier auditeur qui se permettrait de désapprouver ouvertement les orateurs. Ce n’est certes pas mon intention, je sais que l’heure sonnera où je pourrai faire, si bon me semble, le compte-rendu de cette réunion.
Pendant le discours principal de l’orateur annoncé, qui est, celui-là, plus intelligent et plus nuancé, je me préoccupe de ma poudre sternutatoire. Les mains sous une écharpe posée sur la balustrade de la galerie, je vaporise ma poudre sur les crânes chauves qui sont au rez-de-chaussée. Aucun résultat, je continue avec persévérance, toujours rien. Prise de méfiance, j’en envoie sur ma main gauche et la porte à mon nez avec précaution. Hélas ! La poudre est éventée ! C’est dommage !
O.C.M.
Étant à Bordeaux pour la journée, M. de Luze passe sur le cours de l’Intendance et rencontre par hasard qui, dans la clandestinité, s’appelle Lucien Poirier et qui dirige un secteur de l’O.C.M. Il accepte avec empressement d’y accueillir Arcachon.
Nous voilà donc rattachés régionalement et nationalement à l’Organisation Civile et Militaire. Ce fait donne de suite une impulsion nouvelle à notre groupement qui va prendre de l’extension et sera organisé militairement.
Tout n’ira point sans difficultés, car le chef régional de l’O.C.M. M. Bernard qui n’est autre que Grandclément, de triste mémoire, est en très mauvais termes avec Poirier qui s’intéresse aussi au groupe d’Arcachon. Une petite rivalité se joue entre les deux hommes, si l’un veut savoir, l’autre ne veut pas renseigner. Il est certain que Poirier à raison de se méfier, mais les événements joueront contre lui.
Au séminaire, Jean Brunet entend parler de Grandclément et arrive à le voir. Il est maintenant en soutane et s’appelle Monsieur l’Abbé. Grandclément lui produit une bonne impression et il le met au courant de la situation arcachonnaise.
Après être restés si longtemps isolés, nous arrivons à plusieurs contacts qui nous mènent d’ailleurs à la même organisation.
Le 8 novembre 1942 le débarquement en Afrique nous cause à la fois une joie et une déception. Car c’est en France que nous l’attendions et cela nous oblige à reculer la date de notre libération. Les événements militaires et politiques se succèdent, la guerre est entrée dans une phase active qui retient et absorbe notre attention.
Au poste clandestin de « La France Catholique », un prêtre parle tous les soirs. Son allocution précédée de « Veni Creator » et suivie de « Salve Regina » est tantôt prière, tantôt sermon, tantôt causerie. Parlant à la jeunesse de France, il dit un soir : « Nous vivons dans le malheur les plus passionnantes qu’il soit donné à des hommes de vivre. »
Comme c’est vrai ! Ces quelques mots se gravent dans ma mémoire et je les répèterai bien souvent. Nous pourrons peut-être nous user et vieillir plus vite, qu’importe ; nous avons dans les difficultés et les dangers, l’occasion que ne procure jamais la vie normale dans sa monotonie sans surprise, de prendre notre propre mesure et celle des autres. Je plais profondément ceux qui ne pensent qu’à leur ravitaillement, ne peuvent pas s’habituer à se passer du confort, ni renoncer à leur bien-être, font entendre de perpétuelles lamentations et regardent passer les événements prodigieux que nous vivons, avec la placidité qu’ont les vaches pour regarder passer les trains.
Depuis deux ans et demi, Radio-Paris nous traite d’imbéciles ou de fous. Mais nous avons la certitude d’être beaucoup plus intelligents qu’eux en ayant répondu à l’appel de l’honneur, au lieu de nous prostituer comme eux aux avantages matériels procurés par l’ennemi. Nous préférons la grandeur morale, la satisfaction du devoir accompli, choses qui donnent un sens et une valeur immense à une vie d’homme, tandis que l’argent et ce qu’il procure ne fait qu’abaisser et dégrader l’âme humaine.
Une lettre de Toulouse
Au cours de cet hiver 42-43, en novembre, je reçois un jour une lettre de Toulouse, d’une de mes proches voisines qui a quitté Arcachon depuis bien des mois déjà, pour la durée de l’occupation. Son mari, Charles Viot, étant trop mal disposé à l’égard des Boches et risquant d’avoir un jour un geste violent qui aurait pu lui coûter trop cher, sa femme l’a décidé à partir en zone non occupée et à changer de métier. Je lis cette lettre et la retourne dans tous les sens sans oublier de la regarder en transparence. Car il n’y a que des phrases banales sur ma santé et le plaisir qu’elle aura à me voir si je vais à Toulouse qui ne justifient pas l’envoi d’une lettre. Il y a donc autre chose et une signification cachée.
Cette lettre est écrite sur du papier à en-tête qui porte la raison sociale de leur commerce d’Arcachon. Je ne trouve donc pas étonnant qu’un large coup de ciseaux à gauche ait supprimé cette adresse qui, envoyée de Toulouse, n’a plus de raison d’être.
Robert va faire, dans l’Ariège, un voyage rapide en passant par Toulouse. Je lui montre la lettre et l’envoie aux renseignements.
Nous avons depuis longtemps déjà l’habitude des correspondances qui veulent dire autre chose que ce qu’elles disent en réalité. Aucun contrôle, aucune surveillance et aucune menace n’empêcheront jamais les Français de dire ce qu’ils pensent.
Même sans avoir été convenues à l’avance, des « clefs » sont imaginées par l’un et de suite comprises par l’autre.
Lorsque Robert en voyage cherche des contacts avec des résistants, il m’écrit sur des cartes postales qu’il a vues ou va voir un philatéliste qui a une collection intéressante ou dont la collection est sans intérêt.
Avec un ami israélite qui se cache à Montauban, nous commentons les événements militaires en parlant de mon oncle (l’oncle Sam), mes neveux (les Anglais) et nos amis (les Russes). Ainsi nous pouvons tout dire et je lui écris au début de décembre « que je suis heureux que mon oncle ait enfin consenti à s’associer avec mes neveux, car ses capitaux vont donner à l’affaire désormais commune une grande extension, etc. »
Mais la lettre de Mme Charles Viot ne contient rien qui puisse me donner une indication et j’attends patiemment le retour de Robert qui me dit en riant :
« Vous n’avez pas remarqué qu’il manque un coin à cette lettre, or quelqu’un viendra vous voir avec le triangle qui manque et vous prouvera ainsi qu’il vient bien de la part de Viot et vous pourrez avoir confiance absolue en lui. »
Deux ou trois jours après, un homme de 35 à 38 ans se présente à moi avec le morceau de papier dans les doigts. Je lui tends la main en riant et le fais entre. Nous causons.
Agent d’un réseau de renseignements qui travaille directement avec l’Angleterre, il est chargé de prospecter Arcachon dont il ne s’occupait pas jusqu’à ce jour, et n’y connaissait personne. Il vient me demander si je peux lui indiquer quelqu’un susceptible de le renseigner sur les mouvements des troupes allemandes et leurs travaux dans la région.
Goutard s’empare du plan de Cazaux
Je pense que très peu de jours auparavant, j’ai causé un soir avec mon ami Edgar Goutard, qui, chef d’un groupe de résistants, travaille à Cazaux et qui m’a raconté qu’il avait pu mettre la main sur un plan du camp et l’avait copié dans la nuit afin de le rapporter le lendemain matin. Il m’avait dit d’un air paisible quand je lui avais fait remarquer que c’était dangereux :
Bien sûr, mais çà pourra peut-être servit.
Je demande de suite à Victorin, c’est don nom de guerre, si un plan de Cazaux l’intéresse. Il acquiesce avec empressement et me dit qu’il n’osait pas me parler de Cazaux croyant que nous n’avions pas de renseignements sur le camp.
Je lui dis alors :
Je crois que je vais trouver très facilement ce qu’il vous faut :
1° mon ami Edgar Goutard pour les plans et en ce qui concerne Cazaux ;
2° Mon ami Luc Gara pour les mouvements de troupes et tout ce qui concerne Arcachon. Je vais les prévenir tous les deux et si vous voulez revenir dans quelques jours, vous pourrez les trouver ici et leur expliquer vous-même ce que vous désirez.
Très content, Victorin me fixe un jour prochain. Je lui montre mon entrée privée plus discrète et l’engage à l’utiliser à l’avenir. Il vient de Bordeaux à bicyclette en deux heures (soixante kilomètres), deux heures et quart par vent contraire. C’est un sportif de classe ; j’apprends bientôt qu’il a été pendant plusieurs années, un de nos champions de boxe. J’aime son calme toujours souriant et sa force tranquille. Je ne pose aucune question inutile, moins on en sait, mieux cela vaut ; je ne saurai qu’en mai 1945, en revenant d’Allemagne, le nom du réseau, « Réseau Jove », nom du colonel qui l’a créé et dirigé.
Mes deux amis acceptent avec enthousiasme de fournir tous les renseignements qu’ils pourront se procurer et désormais, toutes les semaines, généralement le vendredi, Victorin viendra chercher les plans et les renseignements divers qui lui seront toujours régulièrement fournis par Gara ; un troisième agent, Jahan, se joindra aux deux autres et donnera aussi des plans intéressants.
Organisation du groupe
Robert Duchez a renoncé à rejoindre de Gaulle, ayant reçu l’ordre de travailler sur place.
Dès le début de 1943, il se multiplie et travaille avec une activité et une ardeur qui ne se ralentiront pas jusqu’à la victoire.
Un Comité directeur se forme avec quatre officiers de réserve qui sont : Edouard de Luze, Robert Duchez, Raymond Gauvin ou Luc Gara, et Lucien de Gracia.
Ils organisent de suite un groupement selon les principes militaires et dans peu de mois le secteur du bassin d’Arcachon aura un bataillon recruté et encadré, mais pas encore armé.
Le rôle de recrutement hors d’Arcachon est assez difficile à un moment où les moyens de communication manquent et où il faut se contenter de la bicyclette. C’est ainsi que Robert parcourt le secteur et obtient naturellement des résultats divers. Notre proche voisine, La Teste, reste bien longtemps amorphe ; Gujan-Mestras sous l’impulsion de Henri Sahunet, forme rapidement un groupe ; Facture constitue de suite une bonne équipe qui participera aux parachutages, dans plusieurs localités, allant de Salles à Andernos, des bonnes volontés se lèvent.
L’hirondelle
À plusieurs reprises, dans cette période, le commandant de Luze me fait porter des lettres à Bordeaux, à Lucien Poirier (Paillère) ou à d’autres. Il m’appelle son hirondelle : ce nom me restera et je le prendrai dans le réseau Jove.
Luc Gara qui vient souvent me voir le matin, et se rencontre ainsi assez fréquemment avec le « patron », Robert aussi certains jours. Victorin nous communique un jour une série de petites lettres de menaces qu’il adresse aux principaux collaborateurs d’Arcachon. Ces lettres sont très bien faites et nous amusent. À cette époque, de tout petits cercueils sont également envoyés par la poste aux mêmes personnes, mais je ne saurai pas par qui.
Peu de jours après, je reçois vers midi une convocation pour me rendre à 14 heures au commissariat de police. C’était alors à deux minutes de chez moi, je m’y rends sans aucune inquiétude. Je trouve deux messieurs que je ne connais pas, je vais vite savoir qu’ils viennent de Bordeaux et appartiennent à la section politique de la police.
Après interrogatoire d’identité, l’inspecteur s’intéresse à tout ce que j’ai fait dans ma vie et me demande ce que je faisais avant d’être commerçante à Arcachon.
J’étais employée de banque.
Quelle banque ?
La Lloyds and National Provincial Bank, à Bordeaux et avant à Paris.
Ah ! Vous étiez dans une banque anglaise ?
Oui Monsieur, et c’est pour cela que je suis anglophile.
Vous êtes anglophile ?
Il me regarde impassible.
J’ai été très bien traitée par les Anglais, je leur en suis reconnaissante.
Les questions se suivent à une cadence accélérée. Je me demande qu’el peut bien être l’objet de cet interrogatoire. Je ne cherche pas longtemps.
Avez-vous entendu parler de lettres de menaces envoyées à des personnalités arcachonnaises ?
Oui, Monsieur.
Par des clientes dans mon magasin.
C’était d’ailleurs exact. L’envoi des lettres avait été connu et bien des personnes s’en sont amusées.
Leurs noms ?
Je l’ignore, Monsieur. Je connais mes clientes sans savoir leurs noms. Mais ce que je peux vous certifier, c’est que ce n’est pas moi qui les ai envoyées.
Naturellement, car de toutes façons, vous ne pouvez pas faire une autre réponse.
On parle du « Journal d’Arcachon »
Il m’interroge toujours rapidement sur mes opinions politiques et bien d’autres choses. Puis il me parle du « Journal d’Arcachon » qui a cessé de paraître à la déclaration de guerre et dont je me suis beaucoup occupée. Il parait que les lettres de menace sont écrites dans le même style que « Le Journal d’Arcachon ».
Je lui fais observer qu’un journal n’a point de style propre étant rédigé par plusieurs rédacteurs et que cette allégation est simplement ridicule.
Enfin, les lettres étant tapées à la machine à écrire, il me demande si j’en possède une. Réponse négative. Il manifeste le désir de venir s’en rendre compte à mon domicile. J’accepte avec empressement et après m’avoir fait signer ma déposition ; ils m’accompagnent chez moi tous les deux !
Ils se promènent dans mon appartement, trouvent dans ma salle à manger le portrait de de Gaulle, dans ma chambre celui de Churchill et s’amusent à leur donner d’autres noms. Je ne sais plus pour qui ils prennent de Gaulle, mais je me souviens qu’ils baptisent Churchill : Louis-Philippe, ce qui dénote vraiment de leur part une immense bonne volonté.
Je leur offre de la liqueur et je lève mon verre « À la libération de la France ». Ils rient de bon cœur et nous nous quittons bons amis.
Ils vont faire subir à Robert Duchez le même interrogatoire, car il était, avant la guerre, le rédacteur en chef du « Journal d’Arcachon », et il est en somme normal qu’on nous ait associés dans cette dénonciation.
À plusieurs reprises, au cours de ces trois années, nous avions eu le désir de faire un petit journal clandestin local simplement dactylographié, mais toutes les fois, j’avais douché les enthousiasmes y compris le mien en disant : « Robert et moi serons arrêté le lendemain. »
Nous nous étions alors contentés de faire circuler des textes sur le maréchal Pétain qui couraient la France entière.
Aussi lorsque Robert vient, le soir, me raconter son aventure, car la police faisant son métier avec conscience, tout au moins en apparence, est allée perquisitionner chez lui pour y chercher la machine à écrire de Gara qui ne s’y trouvait naturellement pas. Je peux lui dire que ma prudence était justifiée, puisqu’on nous accuse de suite d’être les auteurs des premiers écrits rédigés à Arcachon.
Technique de l’interrogatoire
Mais cette petite histoire a eu pour moi un immense avantage et j’ai voué une très grande reconnaissance à cet inspecteur de la police bordelaise dont j’ignore le nom.
Comme presque tout le monde, en temps normal, je n’ai jamais eu affaire à un juge d’instruction et j’ignorais absolument tout des méthodes et des procédés qu’employaient ces gens-là pour faire parler malgré eux les gens qui veulent se taire.
C’est ce que vient de m’apprendre, dans moins de deux heures cet ami inconnu.
Ce rôle ne me tente pas.
C’est un homme intelligent, à l’élocution facile et même très rapide, net, précis et logique dans ses questions. Il doit être meilleur que bien des juges d’instruction et justement parce qu’il fait très bien son métier, je peux en comprendre le mécanisme. Je réfléchis très longuement ce soir-là et les jours suivants. Cette histoire de lettres est une charmante plaisanterie qui ne faisait courir de grands risques à personne, mais un jour peut-être proche, des chefs d’accusation autrement graves peuvent m’être imputés. Je peux subir des interrogatoires sérieux où j’aurai à défendre non pas seulement ma vie, mais celle des autres. Je comprends qu’il faut être exceptionnellement habile, pour inventer des histoires, mentir continuellement, sans se couper et se démentir soi-même quand on est assailli de questions, quand on vous promène d’un sujet à un autre, quand on semble oublier l’objet principal de l’entretien et que tout à coup, on vous y ramène brusquement.
On devient, si on n’y prend pas garde, une simple souris dans les pattes d’un chat.
Le plus simple et je viens de l’expérimenter sans dommage est d’être sincère. Évidemment pas jusqu’au bout, mais se placer sur le terrain solide de la vérité, et voir de là ce que l’on peut dire et ce que l’on doit taire.
Mais surtout et à aucun prix ne s’empêtrer dans d’inutiles et dérisoires petits mensonges.
Car la position de la Résistance devient critique en ce printemps 1943.
La radio de Londres nous parle abondamment des tortures infligées par la Gestapo pour faire parler ceux qui tombent entre ses mains. Ces choses nous sont confirmées constamment par des conversations.
On parle d’ongles arrachés, d’os brisés dans des étaux, de tous les procédés les plus monstrueux de l’inquisition.
Mourir n’est rien, risquer sa vie n’est pas seulement un devoir dans les circonstances où nous sommes, c’est chose relativement facile pour ceux qui comme moi n’ont personne qui souffrira de leur départ.
Mais affronter de pareils traitements, marcher vers de pareils supplices, c’est sans contredit possible, bien pire que de jouer simplement sa vie.
Les Boches le savent bien et c’est pour terroriser les nations qu’ils occupent, qu’ils emploient ces procédés monstrueux, afin d’y supprimer tout esprit de résistance.
En Allemagne où ils ont inauguré le régime de la terreur, cela leur a parfaitement réussi, et ce fait n’est pas à l’honneur du peuple allemand.
Mais en France, c’est l’inverse qui se produit. L’indignation et la colère soulèveront tous ceux, hommes et femmes, qui portent en eux une aspiration vers la justice, le goût de la liberté et une âme virile. Le devoir de venger les martyrs s’imposera et en fera surgir de nouveau.
Le cerveau obtus des SS ne comprendra rien à cet extraordinaire phénomène.
Maintenant il est normal que tout le monde, je veux dire tous ceux dont le cœur était avec nous, n’ait pas participé à cette lutte. Beaucoup sollicités pour appartenir à un groupe ont refusé en promettant leur concours absolu pour la lutte au grand jour, à l’heure de la libération. Il n’y a ni à les critiquer, ni à les blâmer. Eux seuls connaissaient leurs propres possibilités et ils ont bien fait de s’abstenir, s’ils ne se sont pas sentis sûrs de leurs nerfs et s’ils ont douté de leur caractère.
Le plus grand mal est venu des imprudents qui ont répondu à la première sollicitation sans réfléchir, et qui, une fois pris, se sont effondrés sous la menace ou au premier coup de cravache, et ont livré tous leurs camarades. Peut-on les condamner ? Certainement non. Leurs intentions étaient bonnes et on ne peut pas faire un crime à des hommes ou à des femmes d’être victimes de l’humaine faiblesse.
En parlant de ces choses, un jour, je fais bondir l’abbé Jean Brunet, car je pense que nous devrions avoir tous une boulette de cyanure de potassium.
Une grande discussion s’en suit pour et contre, le suicide auquel dans l’intransigeance de sa foi et l’ardeur de sa jeunesse, l’abbé n’accorde pas de circonstances atténuantes. Je persiste à croire cependant que se taire pour éviter de nuire à son prochain, sacrifier sa vie pour en sauver plusieurs autres est un des plus grands actes de charité chrétienne qu’un homme puisse accomplir.
Évacuera-t-on Arcachon ?
Depuis près de deux ans, les Allemands sont installés à Arcachon dans les grands hôtels, et peu à peu, ils les évacuent pour la nuit et vont coucher dans des villas où ils se trouvent mêlés à la population.
Ils redoutent donc les bombardements de la Royal Air Force et ne veulent pas continuer à garder leurs hommes trop rassemblés. On parle périodiquement de l’évacuation de la ville. J’ai assez de peine à y croire car nous ne sommes pas et nous ne pouvons pas être un point stratégique. Notre présence protège les Allemands beaucoup plus qu’elle ne les dérange. Ils savent qu’il existe parmi nous des espions qui les surveillent et que des renseignements partent et arrivent en Grande-Bretagne, mais ils savent bien que ces hommes décidés s’arrangeront toujours pour rester sur place en cas d’évacuation ou tout au moins un bon nombre d’entre eux.
Un plan d’évacuation est fait, il doit même y en avoir plusieurs, car l’un se propose de nous faire partir à pied par la forêt.
Avec ce que l’on emporte lorsque l’on quitte sa maison, sans savoir si on la retrouvera, l’idée de ce voyage dans le sable mouvant et les dunes de notre forêt landaise, crée une très grosse émotion.
Pendant une quinzaine de jours, on ne parle pas d’autres choses et les familles qui comprennent des vieillards ou des impotents s’inquiètent beaucoup. Les jours passent, l’ordre d’évacuation n’est pas donné, les inquiets se rassurent et on change de sujet de conversation.
Parachutages
Notre groupement rattaché à l’O.C.M. prend une existence légale en ce printemps 1943, en étant reconnu par Londres.
Au cours de plusieurs émissions, nous entendons avec un plaisir très grand au moment des messages personnels, passer la phrase : « La vie est belle. ». Cette petite phrase est notre indicatif et c’est par elle que bien souvent, dans les mois qui suivront, nous désignerons la Résistance du Secteur du Bassin d’Arcachon.
Mais notre bataillon n’a pas encore une seule mitraillette, et cette question des armes préoccupe intensément le commandant et Robert. On cherche un terrain convenable pour le parachutage, on le trouve dans la région de Marcheprime, à un endroit qui s’appelle la Passe Brûlée, à trente kilomètres d’Arcachon.
Les avions anglais viendront le survoler et il est accepté. Il présente en effet tous les éléments possibles de sécurité, car l’ennemi le plus proche est à quatre kilomètres.
Tout le monde est enchanté, sauf Luc Gara qui, en inspectant les lieux, a fait une remarque judicieuse : il y a, paraît-il, une maison proche de ce terrain et on ignore tout des sentiments et opinions des gens qui l’habitent.
Six hommes d’Arcachon doivent participer à cette expédition : le commandant, Robert Duchez, Pierre Maurange, Jean Cazauvieilh et Lucien Pinneberg, une femme doit se joindre à eux, Mme de Luze, qui accompagne son mari. Deux hommes viennent de Bordeaux, Jean Duboué et un Anglais désigné sous le nom de Charles. Ils viennent pour faire les signaux et donner les explications pour une autre fois.
La réception des armes parachutées n’inquiète personne, la promenade est considérée sans péril et le fait que le commandant emmène sa femme en donne la preuve. Mais il y a une chose plus difficile, c’est ensuite d’amener ces armes et ces munitions de leur lieu de chute à Arcachon, sur trente kilomètres d’une toute très fréquentée et surveillée par les Allemands. C’est autour de cette question que tournent les conversations et s’agitent les préoccupations. L’intention du commandant est de rapporter ce matériel le lendemain matin, mais soldat discipliné, il m’envoie prendre à Bordeaux les instructions de Lucien Poirier. Celui-ci me dit que l’opération doit se faire en deux temps, un voyage par une équipe, pour recevoir les armes, un deuxième, autant que possible par une autre équipe, pour les transporter. Je transmets les ordres et sans discuter le commandant de Luze les met à exécution.
Nous attendons fébrilement le passage du message à la radio à 19 h 30, car il faut prendre le train à 21 heures et l’émission de 21 h 15 est trop tardive.
Deux soirs nous écoutons pour rien en maudissant le brouillard infernal ; enfin le troisième soir, le 14 juin, nous entendons : « Le monde regarde avec horreur le monstre sauvage. » Il fait une soirée de juin magnifique et un beau clair de lune. Mes amis s’en vont en emmenant leur bicyclette, car une partie du trajet doit se faire avec. Certains partent à la gare d’Arcachon, d’autres à celle de La Teste, pour ne pas attirer l’attention. Ils seront tous sur le terrain vers 23 heures, comme convenu, et l’avion doit passer entre minuit et une heure.
Ils reviendront après 6 heures du matin puisqu’il est interdit de circuler avant.
Le lendemain, j’attends Robert avec impatience, il arrive très content, tout s’est très bien passé, quoique le rassemblement des « containers » ait demandé assez de temps, car ils sont tombés très éloignés les uns des autres ; il y en a sept, pesant environ 150 kilos chacun.
Le huitième parachutage
Mais un épisode comique vient s’ajouter à cette première expérience de parachutage et nous l’apprenons quarante-huit heures plus tard.
L’équipe venue d’Arcachon était novice, et, se sentant loin des Allemands qui n’avaient alors aucun sujet de ses méfier, elle fut, selon les règles méridionales en général et arcachonnaises en particulier, très exubérante et bruyante. Obligés de ses séparer pour rechercher les « containers » et de se réunir pour les transporter, les six hommes s’appelaient à pleine voix sans aucune précaution.
Or, ils avaient compté sept parachutes, alors qu’en réalité, il y en avait huit, et le huitième ne descendait point des armes, mais un Anglais très habitué à ce genre de sport, c’est-à-dire à le voir pratiquer en silence. Entendant ce grand ramage et ces éclats de voix, l’Anglais pensa très logiquement du reste :
« Ça y est ! Les amis se sont fait prendre, et les armes sont ramassées par des gens qui ne risquent rien, parce qu’ils sont au service de l’ennemi. »
Il se camoufla sous son parachute et attendit les événements, revolver au poing.
Les « containers » rassemblés et dissimilés sous des broussailles, l’équipe, au nombre de neuf personnes se réunit aussi et s’installa pour un casse-croûte en attendant l’heure légale de prendre le chemin du retour.
Puis, à 6 heures, les néophytes du parachutage, s’égaillèrent dans plusieurs directions pour revenir chez eux.
Lorsqu’il n’entendit plus rien, notre Anglais émergea de son parachute et regarda autour de lui, ne sachant pas où se diriger car il ne connaissait pas, naturellement, ce coin-là. Mais à la même heure et dans le même rayon, un autre homme circulait aussi avec une certaine curiosité. C’était le propriétaire ou le locataire de la maison qui avait inquiété Gara, il avait entendu l’avion et un remue-ménage suspect. Et les deux hommes se rencontrèrent.
Que faites-vous sur mon champ à pareille heure ?
Je me promène.
Pas d’histoires ! Vous êtes un parachutiste, j’ai entendu l’avion cette nuit !
L’Anglais braqua son revolver. L’homme sourit :
Non, ne vous inquiétez pas, il y a encore des Français en France, venez chez moi.
Il le mena chez lui, le fit laver, manger, reposer et le conduisit ensuite à la gare de Marcheprime.
Cette petite histoire racontée par l’Anglais le même jour, dès son arrivée à Bordeaux, nous amuse beaucoup et nous la répétons avec complaisance à tous ceux qui sont naturellement dans le secret de l’expédition.
Huit jours après, les armes arrivent à Arcachon sans dommage, dans une camionnette de ravitaillement précédée d’une autre chargée de veiller à la sécurité de la route. Si la première est arrêtée, un signal convenu, Gara assis à l’arrière, doit sortir son mouchoir, doit permettre à la deuxième de faire demi-tour.
Où mettre les armes ?
Il y a eu plus tard, en 1944, d’autres parachutages et d’autres transports, mais j’en entendrai parler incidemment et n’en ai conservé que de très vagues souvenirs.
Une équipe régulière de parachutages sera formée avec Fernand Bazergue, René Irinitz, François Soulatge, Castillon, Lissayou et Wattez. Cette équipe travaillera dans la région de Marcheprime ; avec le concours des résistants de Facture et de Biganos et ensuite elle ira à Bordeaux et opèrera pour la région. Elle compte à son actif vingt-sept parachutages, plus des transports et bien des sabotages.
Pour en revenir à nos premières armes, on les enterre d’abord au Moulleau, derrière le Préventorium « La Dune », de la ville de Bordeaux. On les sort fréquemment pour les entretenir et les empêcher de se rouiller, mais ce genre d’exercice présente des dangers dans ce coin de forêt ouvert à tout venant et où les Allemands circulent aussi.
Le directeur du Préventorium autorise le commandant à les placer à l’intérieur du parc clôturé, mais un enfant de l’établissement a vu enterrer quelque chose. Ne tenant pas particulièrement à être fusillé, le directeur demande que l’on enlève au plus tôt cette indésirable marchandise.
Qu’en faire ?
On pense à Mme Juliette Cailleteau qui, il y a déjà longtemps, s’est mise à la disposition de la Résistance et qui habite tout près, la villa « Irène ».
Consultée à ce sujet, elle accepte avec empressement ainsi que son mari. Les « containers » sont placés dans leur jardin, ils y resteront des mois et seront transportés pour leur dernier voyage dans une villa vide, où ils en rejoindront d’autres, sous un plancher, à l’abri de l’humidité.
Ces armes m’ont causé des insomnies, car je pensais qu’à force de tourner autour d’elles, un groupe, un jour, se ferait ramasser.
Une mitraillette et un pistolet Colt sont gardés pour êtres montrés aux hommes qui devront les prendre un jour, en leur expliquant le maniement. Un jeune homme qui était sergent dans l’aviation, vient de revenir à Arcachon, Christian Campet. Il est maintenant inspecteur de police. Comme il a mis entièrement son activité au service de la Résistance, il se promène allègre et joyeux avec le Colt ou la mitraillette dans la sacoche destinée normalement aux papiers de la police.
Des livres bien innocents
Je réclame et j’obtiens de petites brochures de propagande éditées à Londres, qui se trouvaient en beaucoup d’exemplaires dans les « containers ». Ce sont de toutes petites brochures, à l’aspect des plus innocents, sur la couverture de l’une, il y a comme titre : « Paul et Virginie », en haut le nom de l’auteur Bernardin de St-Pierre, en bas le nom et l’adresse d’un éditeur parisien, en tournant la couverture, on lit alors sur la première page : « Le Complot Laval-Pétain », et c’est uniquement de cela qu’il s’agit. La couverture de l’autre porte en titre : « Ce qu’une jeune fille bien élevée doit savoir ». Ces deux petits livres vont se promener sans arrêt pendant un an et ils auront un gros succès.
Les événements d’Algérie
Les événements qui se déroulent à Alger depuis le mois de novembre nous préoccupent.
Nous ne comprenons pas très bien, mais nous sentons que les choses ne marchent point comme nous le souhaiterions.
La radio nous annonce un jour la constitution d’un nouveau Comité de la Libération Nationale et la création, plus tard, d’une Assemblée consultative.
Cette assemblée rassemble une bonne partie des parlementaires de la IIIe République.
Nous sommes sans enthousiasme.
Non… pas d’argent…
Un édifice lézardé, vermoulu, s’est effondré par la faute de la guerre, c’est possible, mais surtout par la faute des politiciens qui se sont révélés incapables de le moderniser et de l’améliorer. Depuis trois ans, nous rêvons, quelles que soient nos opinions politiques, d’hommes nouveaux s’étant fait connaître par la Résistance et leur lutte contre l’ennemi. Nous pensons que la France doit être dirigée par ceux qui ont souffert et lutté pour elle, c’est-à-dire par les meilleurs, les plus courageux et les plus forts.
Et voici, tout d’un coup, revenus tous les vieux parlementaires, enfoncés dans leur routine, prêts à reprendre toutes leurs vieilles manœuvres et leurs petites combines, n’ayant aucune raison de plus, aujourd’hui qu’hier, de penser aux intérêts supérieurs de la France. Et pour que rien ne leur soit contesté, ils brandissent triomphalement le bleu avec lequel très timidement ils ont répondu « non » à Vichy, au maréchal Pétain !
Ce ne sont pas les hommes qui ont failli la mener à sa perte qui seront à la hauteur de la tâche qui doit être entreprise demain pour le redressement de la patrie.
Première et grande déception.
Grandclément va-t-il nous livrer ?
Au mois d’août, mon ami Georges Mailher vient m’annoncer l’arrestation de Grandclément. Je ne le connaissais que sous le nom de Bernard, mais je comprends de suite.
Nous l’attendions à Arcachon sous peu de jours. Il avait mon nom par l’Abbé Brunet et devait passer chez moi.
C’est une secousse pour l’O.C.M. qu’il dirige du centre de la France aux Pyrénées., mais nous ne doutions pas de lui. Nous apprenons qu’une souricière a été installée par la Gestapo à son domicile, cours de Verdun, et que plusieurs personnes y sont tombées, entre autres un séminariste, ami de l’Abbé Brunet, qui mourra en Allemagne. Lucien Poirier qui se trouve à Arcachon, m’envoie à Latresne, prévenir un autre séminariste, l’abbé D… qui était en contacts très fréquents avec Grandclément. Il était déjà prévenu. Je fais une agréable promenade en campagne par une belle journée d’été.
Peu de jours après, nous apprenons que Grand Clément livre à la Gestapo les terrains d’atterrissages et les principaux dépôts d’armes de la Gironde et des Landes. On lui impute la fameuse affaire de Lestiac où Jean Duboé, qui était trois mois plus tôt à Marcheprime pour notre parachutage, est attaqué par les Allemands brusquement dans sa maison, où se trouve, en plus de sa femme, un officier anglais. Ils se défendent énergiquement, mais l’Anglais et Mme Duboé sont blessés et Jean Duboé est arrêté et ensuite déporté.
Grandclément va-t-il nous livrer ? C’est la question qui se pose à nous très naturellement. Le commandant m’envoie chercher à Bordeaux de fausses cartes d’identités pour ceux d’entre nous qui sont connus de l’homme qui vient de passer à l’ennemi. Il me remet plusieurs photos, me dit de demander directement celle de Robert et de l’abbé qui se trouve en vacances à Arcachon.
Il ajoute :
Vous porterez également deux photos de vous, car il faut que vous soyez aussi prête à partir au premier signal.
Ce n’est pas la peine, mon commandant. Je ne veux pas m’en aller. Je n’ai plus grand chose à faire maintenant, il est très peu important que je sois arrêtée.
Vous croyez ? Et si on vous fait parler en vous arrachant les ongles ?
Bien, mon commandant, je prendrai une carte pour moi, et partirai si vous le voulez.
Ces ongles arrachés sont une hantise !
Le lendemain soir, je rapporte les fausses cartes en blanc et le jour suivant, l’abbé, Robert et moi, les remplissons en riant. Nous devenons Joseph Blondel, Raymond Dumas et Madeleine Bouran, car il est toujours mieux de conserver ses initiales.
Mais rien ne se passe dans notre ville ; Grandclément n’a pas parlé de nous. Nous apprenons qu’il est remis en liberté et semble vouloir reprendre son activité. On se méfie immédiatement de tous ceux qui l’approchent. Des bruits circulent, on raconte que des sommes très fortes sont passées dans ses mains et qu’au lieu de les répartir selon les besoins de la Résistance, il a détourné des millions pour son usage personnel. L’argent a déjà commencé son travail de corruption. Je me réjouis de la pauvreté de notre groupement, nous n’avons pas d’argent, cela n’a pas nui le moins du monde à notre recrutement. Mais ainsi que nous pourrons dire bien haut et bien clair, un jour, que personne n’a touché un centime pour avoir servi la Résistance du secteur du Bassin d’Arcachon.
Non, pas d’argent
Il y a quelques mois, Victorin, qui a changé de nom et s’appelle maintenant Valentin, car il y a eu des arrestations dans le réseau, se méfie et m’a demandé si j’avais besoin d’argent pour obtenir les renseignements qu’il vient chercher régulièrement.
Je lui réponds brusquement :
Non, surtout, ne parlez pas de çà. Le remboursement des frais, quand il y en aura, oui, mais en ce moment, je ne crois pas qu’il y en ait. Edgar Goutard fait une certaine consommation de papier pour ses plans, vous lui en parlerez à l’occasion.
Le remboursement des frais engagés par quelqu’un qui n’est pas riche est chose naturelle et j’ai pour ma part toujours accepté très simplement que le commandant de Luze me rembourse le montant des voyages qu’il me fait faire. Mais le travail lui-même ne doit pas être payé. A quel taux en effet peut-on rétribuer un travail qui compromet la liberté et souvent la vie de celui qui l’accomplit ? Je sais bien que dans beaucoup de milieux résistants, on en a décidé autrement. J’ai vu en déportation des jeunes femmes qui touchaient mensuellement des sommes très fortes pour faire le métier d’agent de liaison. Cela leur permettait de mener une vie de luxe, de se payer toutes leurs fantaisies et d’avoir avec elles, comme vestiaire, sacs, etc. de très belles choses, alors qu’elles étaient de condition très modeste.
Or je suis absolument convaincue qu’elles auraient fait la même chose pour rien, c’est-à-dire pour le remboursement de leurs frais, qu’elles auraient peut-être même travaillé davantage et mieux, n’ayant pas l’esprit occupé par les babioles que procure l’argent.
Elles auraient été en tous cas plus haut dans mon estime et certainement aussi dans la leur, ce qui est encore plus important.
En répandant l’argent inconsidérément, on pervertit les âmes et on rabaisse els hommes.
On rafle les jeunes
Les Allemands raflent tous les jeunes gens susceptibles de leur procurer une main-d’œuvre dont ils ont grand besoin. La classe 1942 est requise tout entière pour ce service forcé.
Mon jeune ami, André Perdriat en fait partie et reçoit les papiers qui le convoquent à Bordeaux pour une visite médicale.
Je lui demande ce qu’il compte faire.
Il me répond avec la force d’une volonté sûre d’elle-même :
Je vais à Bordeaux demain, voir si je peux être réformé, mais si je suis bon pour partir en Allemagne, ils peuvent être tranquilles, je n’irai pas.
Où irez-vous alors ? Car vous ne pourrez pas rester ici.
J’irai passer la fin de l’été à la campagne, après on verra…
Pris bon naturellement pour le travail en Allemagne, il quitte Arcachon à l’heure réglementaire comme s’il allait suivre les consignes de l’ennemi et, à Bordeaux, s’en va dans une tout autre direction.
Il reviendra, dans la nuit d’un soir d’automne chez ses parents, s’enfermera dans sa chambre, n’en bougera que pour venir chez moi après la nuit tombée et partira au printemps de 1944 pour rejoindre à Bordeaux des équipes de Sabotage.
Mon 50e anniversaire
Le 9 septembre, je célèbre, entourée de quelques amis, mon cinquantième anniversaire. On me porte des fleurs et des cadeaux ; mes amis, hommes et femmes, me sont extrêmement chers, leurs cadeaux me font plaisir, mais je leur fais remarquer que le plus beau de tous est la capitulation de l’Italie survenue la veille.
Cette nouvelle nous remplit de joie, nous ne soupçonnons pas qu’il va falloir près d’un an avant que notre région soit libérée et que mon prochain anniversaire se passera à Ravensbrück ! Inutile d’ajouter sans fleurs ni cadeaux. C’est un des grands avantages de notre condition humaine est d’ignorer l’avenir et de pouvoir prendre sur lui des hypothèques qui embellissent le présent.
Arrestation au réseau Jove
Valentin passe dans la soirée, il est préoccupé. Comme l’O.C.M., le réseau Jove est secoué par des arrestations et tous les militants sont surveillés et menacés. J’admire toujours son calme et son sourire paisible. Je lui parle des tortures infligées par les Allemands pour faire parler les prisonniers.
Ce doit être atroce, dis-je.
Il ne faut rien exagérer, répond-il tranquillement. Les forces de l’homme sont limitées. Quand la souffrance devient trop grande, on s’évanouit et on ne sent plus rien.
Il me dit qu’un message de remerciements passera pour nous à la radio et que nous sommes le groupe d’Arcachon désigné sous le nom de « Maximilien ».
Quelques semaines plus tard, alors que nous n’y pensons plus, nous entendrons parmi les messages personnels de la B.B.C. :
« Nous remercions l’Hirondelle et Maximilien du bon travail et les prions de continuer. »
Il me fixe un rendez-vous pour le vendredi suivant et part après avoir introduit dans le cadre de sa bicyclette les papiers que je viens de lui remettre.
Le vendredi fixé, je l’attends en vain. Il ne vient pas. Comme il est aussi exact qu’un chronomètre, j’ai plus qu’un pressentiment, la quasi-certitude qu’il est arrêté, car si un changement s’était produit dans ses projets, c’est arrivé, déjà, il m’aurait écrit. Pas une minute mon inquiétude ne s’égare sur notre petit groupe d’Arcachon, je sais que Valentin ne parlera pas. Mais lui ? Que va-t-on lui faire ?
Deux semaines plus tard environ, je vois entrer Charles Viot qui arrive de Toulouse.
Je bondis :
Vous avez des nouvelles de Valentin ?
Non. Nous sommes inquiets ; je viens voir si vous en avez. Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?
Je cite la date. Il l’a vu le dernier, car il était à Toulouse deux jours après être venu à Arcachon. Il me promet de me donner des nouvelles dès qu’il en aura lui-même.
Quelques jours plus tard, une lettre en style de circonstance m’apprend que Valentin est entré dans une clinique à Nice, mais le chirurgien n’a pas jugé son cas très grave et sa vie n’est pas en danger. Je pousse un grand soupir de soulagement.
Le choix des hommes
Pour notre mouvement, soit sur le plan local, soit sur le plan régional, la trahison de Grandclément a tout bouleversé.
Nos armes étant très insuffisantes, on s’était occupé d’obtenir un deuxième convoi et le message qui devait l’annoncer était attendu d’un jour à l’autre, au mois d’août, au moment de l’événement fatal.
L’Anglais René qui, à Bordeaux, assurait la liaison avec le War-Office, regagna vivement l’Angleterre, nous laissant absolument coupe de toutes communications. A Bordeaux, tous les hommes qui ont eu des rapports avec Grand Clément se sont dispersés et c’est élémentaire prudence. Bref, pour nous, nous sommes de nouveau isolés.
L’automne passe dans ces conditions et, à l’approche de l’hiver, Léon Poirier, se sentant de plus en plus poursuivi, décide de gagner Alger par l’Espagne. Il cherche quelqu’un à qui remettre la direction régionale de ce qui reste de l’O.C.M.
Nous entendons parler d’un certain Lormont et le commandant de Luze et Robert Duchez vont à Bordeaux afin de prendre contact avec lui.
Vers 19 heures, ce soir-là, j’entends monter par l’escalier qui mène à ma salle à manger, les amis qui entrent par derrière. Je vois arriver sans trop de surprise le commandant, Mme de Luze et Robert qui ferme la marche.
Ils arrivent tout juste de Bordeaux et Robert me dit :
Vous ne savez pas qui est Lormont ?
Évidemment non.
C’est Untel !
Et il me rappelle une affaire de détournement de fonds qui a valu à son auteur une condamnation infamante et six mois au fort du Hâ. Nous sommes consternés du choix de Lucien Poirier, car sans vouloir exclure Lormont de la Résistance à laquelle il peut rendre certainement des services, il nous paraît de très mauvais goût de le mettre au premier poste.
À Arcachon, nous serons absolument unanimes sur ce point, malheureusement Bordeaux aura une autre attitude.
À la fin de décembre, je vais un dimanche après-midi au Moulleau, voir M. et Mme de Luze. Je tombe sur Lormont qui s’y trouve déjà. J’ai eu l’occasion à Bordeaux de dire que sa candidature au premier poste me semblait tout à fait indésirable et mes propos lui ont été répétés. Comme avec assez d’inconscience, il me demande des explications, je les lui donne sans ambages :
Un jour viendra, lui dis-je, où, sortant de l’ombre, la Résistance surgira au grand jour et où les pseudonymes disparaîtront. Ce jour-là, il faut que les hommes qui paraîtront à la tête de nos groupements soient indiscutables.
Il est assez pénible de penser qu’un raisonnement aussi simple et que l’honneur exigeait, soit resté sans écho.
Mais le destin se joue parfois de la volonté des hommes.
Dans les tous premiers jours de janvier 1944, Lucien Poirier emmène Lormont à Paris pour le présenter aux chefs nationaux de l’O.C.M. A peine arrivé, Lormont meurt d’une embolie. Je crois qu’il n’avait pas 40 ans.
Joël remplace Valentin
Ne voulant plus différer son départ, Poirier passe alors le commandement de Bordeaux au commandant Édouard de Luze. Depuis Arcachon, ce n’est pas un travail très commode et notre patron multiplie à ce moment-là, ses voyages à Bordeaux et il en fera également à Paris, avec Robert Duchez.
Depuis le mois de septembre et l’arrestation de Valentin, nous sommes également coupés du réseau Jove et, de ce côté-là, nos bonnes volontés restent inemployées. Pas trop longtemps cependant, car Charles Viot arrive de Toulouse pour m’annoncer que Valentin a un successeur qui viendra chez moi avec le mot de passe suivant :
« Je viens de la part de Viot et du capitaine Jean. »
Au début de décembre, Joël (Pébarthe, instituteur à Bordeaux) vient comme convenu et passera aussi régulièrement que son prédécesseur. Il est plus froid, moins confiant que ne l’était Valentin, mais ses yeux clairs ont une énergie farouche et j’aime la pression ferme et prolongée de sa poignée de main.
Je saurai bientôt qu’il est père de cinq enfants et que cela ne l’empêche pas de courir les plus grands risques.
Il fait la connaissance chez moi d’Edgar Goutard et de Luc Gara. Les nouveaux plans de Cazaux arrivent ainsi que les renseignements. Les Boches se savent surveillés et ils transforment continuellement le camp, ce qui fait qu’un plan, au bout d’un mois et souvent avant, n’est plus exact, tout a changé de place.
Cazaux est bombardé
Un gros bombardement du camp de Cazaux a lieu au cours de cet hiver.
À Arcachon, pourtant bien près, nous n’entendons pas les bombes, mais nous entendons les avions et sortons précipitamment pour les regarder. Il est environ 13 heures. Il fait un temps splendide ; les avions brillent dans le soleil, leur mission est accomplie ; ils regagnent la mer pour rentrer chez eux. Rien ne s’oppose à leur marche victorieuse. Arcachon, en joie, les admire. Mais la joie sera encore plus grande quelques heures plus tard lorsque les ouvriers qui travaillent au camp, apporteront la nouvelle des gros dégâts qu’il vient de subir.
Pour ceux du réseau Jove, il y a encore une satisfaction supplémentaire. La semaine suivante, en effet, Joël m’arrive rayonnant. Il a reçu des félicitations de Londres, car le bombardement a eu lieu d’après le plan remis par Edgar Goutard tout récemment, et les Anglais sont très satisfaits des résultats obtenus. Cela nous enchante. Il faut bien aussi avoir des heures de joie.
Conseils de prudence
Un peu plus tard, Joël me porte une lettre dactylographiée sur papier portant les armes de la Grande-Bretagne. Cette lettre s’adresse à l’Hirondelle pour la remercier et lui conseiller la prudence. C’est à titre symbolique que cela s’adresse à moi, car je ne suis dans cette affaire qu’une boîte aux lettres et un lieu de rendez-vous commode, les remerciements s’adressent surtout à ceux qui ont fourni les renseignements.
Je pense aux maisons que les Boches transforment en souricières et je préviens Joël pour qu’il regarde en venant du cours Tartas en face de lui chez mes voisins Gruot. Si un foulard basque à fond rouge que je lui montre est étendu sur un fil cela voudra dire que j’ai été arrêtée et qu’il y a danger.
Mais malgré cela, l’Hirondelle ne suivra pas les conseils de prudence donnés par l’Intelligence Service.
Arrestation des juifs
Le lundi 10 janvier 1944, vers 22 h 30, j’écris chez moi en écoutant la radio. Soudain on frappe violemment aux volets de ma porte, je descends vite et ouvre. C’est ma voisine et amie Yvonne Gruot qui m’annonce qu’on vient pour arrêter sa fille et son petit-fils. Je demande immédiatement qui ? Elle me répond que c’est la police française. C’est de simple évidence, car la Gestapo ne la laisserait point sortir pour venir me chercher. Cette déclaration me rassure.
Je reconduis chez elle mon amie affolée. Elle et son mari dormaient, comme il est normal à cette heure-là et deux agents les ont réveillés pour leur réclamer ce qu’ils ont de plus cher au monde avec un fils prisonnier.
Leur gendre, étranger et israélite, est parti en effet et se dissimule à Montauban ; alors on recherche comme orages sa femme et son fils.
La Veille, dimanche, nous étions tous réunis chez la famille Duchez pour célébrer les cinq ans d’Huguette Duchez, fille de Robert. Mais ce matin même, la fille de mes voisins est repartie pour Bordeaux qu’elle habite et Didier, le petit garçon, qui a six ans, a regagné la villa « Sémiramis », pension d’enfants où il est élevé.
La situation n’est donc pas catastrophique, puisque mes amis, ce soir, sont seuls chez eux. Les agents sont repartis chercher des ordres. Peut-être ne reviendront-ils pas ?
Je fais se recoucher mon amie en essayant de la rassurer. Mais un des agents revient et déclare qu’il à l’ordre de prendre l’enfant et qu’il faut le conduire à la pension où il se trouve. Je ne connais pas cet agent. Je le regarde : il a un visage tout triste et n’a rien d’une brute. J’en profite pour lui faire des mauvais compliments :
Vous faites, Monsieur, un bien sale métier !
Il me répond absolument désemparé et consterné :
Mais, Madame, nous sommes obligés de faire ce qu’on nous commande.
Je passe devant lui, descend l’escalier, saute chez moi sur un ciré et un capuchon, car il pleut, et à toute allure, je file vers la villa « Sémiramis ».
La directrice, Mme Pouget, n’est pas couchée. Je lui explique la situation et réclame l’enfant vite, vite. Douce et paisible, pleine de sang-froid, elle réveille l’enfant et l’habille avec toutes les préoccupations qu’exigent pour sa conscience, l’heure et la température.
Je trépigne. On ne trouve pas son capuchon. Je déclare que c’est sans importance.
Mais il pourrait s’enrhumer.
Cela m’est bien égal qu’il s’enrhume !
Heureusement, on trouve le capuchon et nous partons.
Alors en pensant à la bizarrerie de mon comportement, Mme Pouget se demande tout à coup avec inquiétude si je ne suis pas devenue folle. Mais un quart d’heure après mon départ, un nouveau coup de sonnette vient confirmer mes dires.
Comme elle avait fait pour moi, Mme Pouget interroge d’une fenêtre du premier étage et lorsqu’on lui dit qu’on vient chercher Didier, elle répond toujours paisible à la grand-mère pleine d’angoisse :
Mais à quoi pensez-vous, ma chère amie, vous savez bien pourtant qu’il est parti ce matin avec sa mère.
J’ai quitté la villa après 23 heures, c’est-à-dire après l’heure du couvre-feu, et dans ma précipitation, je n’ai point pris de sac et n’ai pas ma carte d’identité. Je parcours la ville d’hiver tenant l’enfant par la main en ayant la peur atroce de rencontrer une patrouille. Mais les allées sont désertes, toutes les villas obscures et silencieuses.
Une petite voix me demande :
Où allons-nous ?
Chez Huguette, mon chéri.
Un mouvement de joie accueille ma réponse. Didier est content d’aller retrouver sa petite amie. C’est en effet à la famille Duchez que je vais le confier.
Robert part le lendemain matin pour Paris, avec le commandant. Il dort comme quelqu’un qui doit se lever de bonne heure. Je frappe assez doucement à la fenêtre de sa chambre. Nous l’entendons remuer et il demande :
Qui est là ?
Marie. Ouvrez vite !
Il ouvre. Je le mets au courant rapidement de la situation. Je lui passe l’enfant qu’il prend dans ses bras. Je lui souhaite bon voyage et repars, le pied léger et l’esprit tranquille.
Maintenant je me moque éperdument de toutes les patrouilles.
Je croyais qu’il s’agissait d’un cas individuel et que cet enfant et sa mère étaient seuls recherchés. Ce n’est pas cela du tout. En ce soir du 10 janvier, les Allemands ont organisé une grande rafle des Juifs que rien ne faisait prévoir quelques heures avant l’ordre brutal, arrivé vers 21 h 30 pour exécution immédiate. La liste comporte 70 noms d’hommes, de femmes de tous âges, et d’enfants.
Situation tragique pour notre police locale obligée d’obéir en travaillant à limiter les dégâts au maximum.
Le lendemain, Christian Campet me parle de la nuit affreuse qu’il vient de passer. Onze arrestations ont été opérées, sur soixante-dix, c’est ce que l’on peut appeler du bon travail qui prouve que ces postes si difficiles à tenir, étaient mieux dans les mains de bon français, que dans celles de collaborateurs.
Mais le 11 janvier, il reste maintenant à faire partir d’Arcachon, le plus vite possible, tous ceux qui sont passés à travers les mailles du filet. Nous nous affairons autour de ma table à fabrique de fausses cartes d’identité et à changer la couverture des titres d’alimentation. Christian, vers midi, s’est encore emparé sans scrupules des cachets de la mairie et de la police. On tamponne rapidement les cartes et l’après-midi on les écrira, après quoi, on s’assiéra dessus, on les frottera pour leur donner l’apparence d’avoir servi depuis longtemps.
Dès le 12, les malheureux traqués quitteront une région devenue malgré elle, inhospitalière, et Christian accompagnera les plus âgés jusqu’à ce qu’ils soient en sécurité.
Mission à Paris
À ce moment-là, le commandant de Luze et le capitaine Duchez sont à Paris. A l’automne, Robert était allé en Dordogne voir un de nos amis que la politique avait conduit avant la guerre, assez souvent à Arcachon, Charles Serre. Il l’avait déjà vu plusieurs fois depuis l’occupation et nous savions qu’il était membre du Conseil National de la Résistance. Par lui, nous avions appris bien des choses sur cet organisme et qu’il était présidé par Georges Bidault. Organisation des maquis de la Dordogne Nord, dirigeant à Paris un journal clandestin « Résistance », Charles Serre trop menacé a été obligé de partir à Paris. C’est lui que viennent voir les deux chefs de notre groupement pour essayer de retrouver une liaison à l(heure où il n’est plus possible de continuer l’O.C.M. à cause de la présence de Grand Clément, autour de ceux qu’il n’a pas encore dénoncés.
Avec Charles Serre se trouve un homme dont la barbe, la figure et l’accent sont très connus des Bordelais, Pierre Dumas rédacteur avant la guerre à « La Petite Gironde ». Il a milité à Toulouse sous le nom de Saint-Jean et va venir sous peu à Bordeaux. Il doit s’occuper du M.U.R. (Mouvements Unis de Résistance), et travailler à unifier la région bordelaise et prendra dès son arrivée contact avec Robert Duchez. En plus nous recevrons tous les mois, de mille à trois mille numéros du journal « Résistance ».
Nous sommes très heureux de ne plus être isolés, on espère surtout pouvoir obtenir les armes indispensables à notre bataillon. Nous changeons de nom pour la troisième fois et sommes maintenant « Résistance ».
Brassards, croix de Lorraine et drapeaux
Dans le cours de l’année 1943, nous avons travaillé à la confection de brassards en utilisant une vieille voile de bateau. Nous sommes très loin d’avoir le nombre voulu et nous nous remettons au travail. C’est un petit sport facile qui ne concerne que les femmes.. Le commandant me fixe le chiffre de six cents, mais nous ne pourrons pas l’atteindre, car le ruban tricolore va nous manquer.
Cependant nous fabriquons environ 550 brassards.
Je les porte en plusieurs fois, car ils font un certain volume, à mon ami Lucien Pinneberg, imprimeur, qui va graver en noir sur le blanc du ruban les lettres « F.F.I .» et « R » de notre nouveau nom. Il doit cacher chez lui tout le stock des brassards et les cachera bien, car les Allemands ne le trouveront pas en perquisitionnant chez lui après l’avoir arrêté.
Presque tous les matins depuis longtemps déjà, on peut voir les chefs de la Résistance causer paisiblement devant la mairie. Ils sont trois et quatre le jeudi et les jours où Robert n’est pas à son école. Un peu avant ou un peu après, on les trouve aussi devant chez le garagiste Aubert… qui fabrique en ce moment dans son atelier des croix de Lorraine en métal pour les casques et les bérets des F.F.I.
Le pasteur Angevin vient me voir et trouve sur un meuble un casque avec une croix de Lorraine. Robert vient de me le laisser pour le reprendre un peu plus tard.
Il m’a dit :
C’est Aubert qui a posé cette croix, il en fabrique beaucoup en ce moment, mais naturellement n’en dites rien.
Le pasteur s’extasie :
À moi, Monsieur le pasteur, portez-moi votre casque et trois jours après vous viendrez le reprendre ici.
Le jour suivant, je suis en possession du casque, le porte au garage et très ponctuellement, je reviens le chercher le troisième jour.
Je ne l’ai plus, me dit Aubert, le pasteur est venu le prendre lui-même pour ne pas vous déranger.
Et voilà comment tout se savait et tout se propageait, dans la Résistance et en dehors, sans qu’il ait jamais été possible d’empêcher nos bavards de parler !
Une de mes amies, Paulette Marchat, qui a travaillé aux brassards avec une très grande célérité, me parle un jour de drapeaux de dimensions moyennes qui sont à ventre par jeux de trois : français, anglais, américain. C’est très intéressant. Il faut les acheter, cela nous permettra de pavoiser le jour de la libération. Seulement, il faut une croix de Lorraine sur le drapeau français pour le purifier de tous les contacts infâmes des collaborateurs, de la légion antibolchévique, etc. Mon voisin et ami se charge de ce travail et peint en jaune une croix de Lorraine sur les drapeaux. Les jeux de trois s’enlèvent, d’autant plus facilement qu’ils ne sont pas chers du tout, pour le moment où nous sommes. Ce sont certainement des vieux stocks de 1918, mais ils se trouvent tout à fait d’actualité. Il nous manque malheureusement le drapeau russe.
Journaux clandestins
Nous commençons à recevoir nos journaux clandestins de Paris. Ils sont adressés à Monsieur Georges Biard à Arcachon. Georges Biard est le pseudonyme qu’utilise depuis peu de temps Robert Duchez. Pour retirer ce volumineux paquet de la gare, il faut naturellement la complicité des cheminots. Elle est très facilement obtenue et un jeune chef de groupe, Pierre Allard va retirer le colis et se charge de le porter chez le garagiste Aubert ou de faire lui-même la distribution. Sur le Boulevard de la Plage, Suzanne Darrigade qui tient un magasin de papeterie et journaux, ajoute ce supplément gratuit à tous les clients qu’elle connaît et fait une très forte distribution.
Elle est avec nous depuis le début et a beaucoup travaillé au recrutement du Front Souterrain.
Très bien rédigé, donnant de très intéressants renseignements sur l’Allemagne et la vie clandestine en France, le journal « Résistance » se répand très vite sur Arcachon. Après la réception de notre premier numéro, nous apprenons une très mauvaise nouvelle, nos amis Charles Serre et sa femme ont été arrêtés à Paris. Ils seront ensuite l’un et l’autre déportés en Allemagne. Nous craignons de ne plus recevoir le journal, mais la vie du mouvement n’est pas interrompue, un ami de Charles Serre, le capitaine Pucheu qui possède une villa à Arcachon, s’occupe de nous et nous continuons à recevoir « Résistance ». Le capitaine Pucheu sera du reste lui aussi arrêté et déporté.
La situation devient critique
La situation de tous nos groupements devient de plus en plus critique. Les arrestations se multiplient à une cadence accélérée, on quitte des amis en se demandant si on les reverra. On se couche sans savoir si on passera la nuit dans son lit.
Vie étrange, tourmentée, incertaine. Elle serait exaltante si on était seul à courir des risques, elle est trop lourde de l’inquiétude que l’on éprouve pour tous en général et pour ceux qu’on aime en particulier.
Le commandant de Luze vient me voir souvent. Rien n’altère son entrain et sa bonne humeur, mais je lis quand même sur ses traits la fatigue des soucis qui l’accablent.
Il me dit un jour en riant :
Dites-moi, mon Hirondelle, que ferons-nous quand tout cela qui nous absorbe aujourd’hui sera fini ?
Nous nous embêterons peut-être, mon commandant !
Ayant à s’occuper de Bordeaux depuis le départ de Poirier, il essaie d’organiser quelque chose avec Pierre Maurange et le met en rapport avec Alger par la radio de Biarritz.
On n’a pas le temps de savoir si la combinaison est intéressante ou pas, Pierre Maurange est arrêté et déporté.
Toutes les fois que nous croyons être rattachés à quelque chose, que nous pensons que nous allons obtenir les armes indispensables, l’argent tout de même nécessaire et les consignes qui doivent nous permettre d’agir, crac ! tout casse.
Nous retombons dans l’isolement et la stagnation forcée et nous avons la peine de nous demander si nous reverrons nos amis partis.
Aide aux familles
Quel que soit mon mépris de l’argent et ma terreur de le voir se transformer en élément de corruption, je sais bien qu’il est nécessaire et joue un rôle utile lorsqu’il est honnêtement et judicieusement employé. Dans notre époque troublée jusqu’au bouleversement, des situations critiques nous sont signalées. Il y a les familles de nos camarades qui ont été pris par la Gestapo ou ont été obligés de fuir devant elle. Il y a des frais de déplacement et de liaisons de plus en plus grands. Il y a des dépenses indispensables. Nous avons touché dix mille francs pour près de deux ans d’activité, et c’est tout !
Nos militants font tous œuvre absolument désintéressée, mais nous ne pouvons pas laisser dans la misère des familles qui, à cause des opinions politiques ou des actes de résistance de leur chef, sont à peu près abandonnées par le bureau de bienfaisance et le Secours National.
La fortune personnelle du commandant de Luze comblera cette lacune. Nous établirons une aide mensuelle qui sera régulièrement versée pour adoucir le sort des enfants et donner un peu de sécurité à leur mère.
Au mois de juin, une cinquantaine de mille francs étaient passée dans mes mains et nous avions touché dix mille francs de plus remis à Robert Duchez.
Instructions pour le sabotage
À Bordeaux, le vide de l’O.C.M. continue. Presque toutes les personnalités qui s’en occupaient sont parties.
Vers Pâques, cependant, Christian Campet, qui assure à ce moment-là la liaison ; ce qui lui permet facilement son travail à la police, rapporte une lueur d’espoir. Un officier anglais doit être parachuté incessamment, on a proposé à Christian de l’accueillir et de rester à son service, ce qui est accepté avec plaisir par le commandant.
Quelques jours plus tard, nous apprenons que l’Anglais est bien arrivé. C’est René qui était parti au moment de l’affaire Grand Clément qui vient représenter le War Office sous le nom d’Aristide. Un Canadien nommé successivement Georges et Pierre, est également parachuté, comme instructeur de sabotages, c’est-à-dire pour expliquer la composition et maniement des explosifs.
On demande si je veux qu’une démonstration ait lieu chez moi. J’accepte très volontiers et deux gars décidés me portent sur un petit charreton un container de matériel de sabotage. La semaine suivante, la démonstration a lieu dans ma salle à manger.
Assis autour de ma table, Robert Duchez, Christian Campet, l’abbé Jean Brunet, qui se trouve là par hasard, Fernand Bazergue, René Irinitz et moi-même, nous écoutons les explications du jeune Canadien. J’ai beau écouter très attentivement, je n’y comprends pas grand-chose et l’assemblage de ces objets divers me paraît très compliqué.
La démonstration devant se continuer le lendemain après-midi à la même heure ; ils me quittent en me disant :
À demain !
Mais ordre est donné de changer de lieu pour ne pas attirer l’attention, et le « container » repart de chez moi pour se rendre à l’imprimerie de Lucien Pinneberg, où a lieu la deuxième séance. Cela me contrarie, car je voulais essayer de comprendre un peu mieux la deuxième fois. Je n’ai appris qu’une chose : c’est que la nitroglycérine a une odeur très forte et particulièrement tenace dont il est assez difficile de débarrasser les pièces qu’elle a occupées quelques jours. Les deux maisons où ont lieu ces réunions sont distantes d’une centaine de mètres à peine et entre les deux se trouve la Kommandantur civile. Si les Boches avaient été prévenus de l’affaire sans désignation de lieu, ils n’auraient certainement pas eu l’idée de faire des recherches dans leur voisinage aussi immédiat.
Passage éventuel des consignes
Le capitaine Pucheu vient à Bordeaux pour essayer de mettre sur pied une organisation française. Mais Saint-Jean (Pierre Dumas) qui est venu pour cela il y a trois mois et a pris quelques contacts sous le nom d’Alexandre, a disparu de la circulation et on suppose qu’il a regagné Toulouse, ne pouvant pas faire œuvre utile à Bordeaux.
Le capitaine Pucheu regagnera Paris sans avoir obtenu de meilleurs résultats.
La question des armes continue à se poser, Robert ne parle pas d’autre chose et le commandant qui en parle moins, y pense avec autant de continuité.
On finira par en obtenir du côté anglais par Aristide, mais je n’ai, sur ce parachutage, plus aucun souvenir précis. Je sais simplement qu’elles furent placées dans le plancher d’une villa vide, grâce au travail de l’entrepreneur de bâtiment Alphonse Laval. Mais le stock, quoique sensiblement augmenté, reste insuffisant.
Le commandant de Luze me remet une lettre cachetée en me disant que ce sont ses instructions au cas où Robert Duchez ou lui-même seraient arrêtés.
Je vous dis là-dedans, ce que vous devez faire pour que l’organisation fonctionne sans nous, et les instructions que vous pourrez transmettre aux trois chefs de sections.
Je crois, mon commandant, que j’ai bien des chances d’être arrêtée en même temps que vous, mais je prends quand même votre lettre.
Je connais les trois lieutenants qui ont chacun une section de cent hommes, répartie en dix groupes. Chacun d’eux connaît ses dix chefs de groupe et chaque chef de groupe connaît ses neuf hommes.
Fait ainsi, le groupement a une certaine solidité, car il est peu vraisemblable que l’on arrête à la fois le commandant, les deux capitaines et les trois lieutenants. Dans ce cas évidemment, ce serait la catastrophe, car les membres dispersés et s’ignorant réciproquement ne pourraient jamais se regrouper. Je crois du reste que Robert est seul à connaître parfaitement les noms et adresses des trente chefs de groupe.
Cette lettre m’inquiète, et ne sachant qu’en faire, car je redoute toujours les perquisitions de la Gestapo, je la mets dans une boîte en fer, avec la lettre de l’Intelligence Service à l’Hirondelle, et j’enterre la boîte dans un petit jardinet qui est derrière ma maison.
Quelque temps après, la situation empirant toujours, j’indique la cachette à ma voisine, Yvonne Gruot, en lui disant qu’au cas où le commandant, le capitaine Duchez et moi nous serions arrêtés, elle veuille bien porter la lettre au lieutenant Paul Poidras qu’elle connaît du reste.
Des arrestations ont lieu à Arcachon, nous sommes de plus en plus traqués. Robert Duchez abandonne son domicile et sa classe et se réfugie chez M. et Mme Cailteau, villa « Irène », aux Abatilles. Deux jours plus tard, le commandant vient le rejoindre. Je respire un peu mieux, mais pas pour longtemps. Luc Gara aussi a changé de domicile et vit cloîtré ainsi que plusieurs autres de nos camarades.
6 juin 1944
Débarquement allié sur les côtes de Normandie. C’est pour nous une joie. Enfin ! Et une angoisse aussi : pourvu que les troupes ne soient pas rejetées à la mer. Nous avons surtout confiance et nous ne voulons pas douter du succès.
Du 30 juin au 15 juillet environ, la Gestapo va opérer à Arcachon, des arrestations massives. Autour de quatre-vingts, m’a-t-on dit, car ayant fait partie de la première charrette, je n’ai pas suivi ces événements. Mais une atmosphère de terreur est tombée sur la ville, dans cette première quinzaine de juillet. Cependant beaucoup furent relâches après interrogatoire, d’autres firent des séjours divers au Fort du Hâ, mais le plus long n’atteignit pas deux mois et huit furent déportés en Allemagne.
Je me suis demandé souvent comment et pourquoi la situation bordelaise était aussi confuse. La population était au moins aussi bonne que la nôtre, dans ses couches populaires, mauvaise dans le monde des affaires et le haut commerce comme presque partout.
Je savais par Joël que les services de renseignements fonctionnaient très bien et je pensais que la résistance avait créé une organisation combattante comme nous l’avions fait nous-mêmes. Nous ne pension pas avoir fait une œuvre extraordinaire en recrutant et encadrant un bataillon, nous avions suivi simplement les instructions de la B.B.C. et tous les gens de bonne volonté partout en France avaient pu en faire autant.
Nous tromper dans nos entreprises,
C’est à quoi nous sommes sujets.
VOLTAIRE.
Dès la fin de 1940, en effet, avant de connaître le Front Souterrain, nous avions prévu de former un groupement qui comprendrait :
Des équipes combattantes composées d’hommes mobilisables ;
Une garde civique comprenant les hommes plus âgés, devant rester sur place pour assurer l’administration et l’ordre après le départ des Allemands ;
Des équipes de propagande, service de liaison et tout ce qui n’irait pas dans les deux premières catégories, surtout des femmes.
Nous n’avons pas réalisé ce projet exactement, car nous avons suivi ensuite les consignes qui nous ont été données. Mais notre première préoccupation a toujours été de recruter une force combattante et de l’organiser militairement.
Or, à Bordeaux, personne, semble-t-il, n’a eu pareille idée.
Il y a eu des chefs, tantôt civils, tantôt militaires, mais point de troupes. Si un régiment avait été constitué clandestinement pendant l’occupation, et dans une grande ville, c’eut été beaucoup plus facile qu’un bataillon chez nous, il est certain que le colonel qui l’aurait commandé aurait été le véritable chef de la place, personne n’aurait discuté son autorité, et nous n’aurions pas eu le lamentable spectacle.
Et la grande ville se serait évité la petite honte de voir arriver chez elle, le 28 août, la colonne d’Arcachon, les maquis des Landes et de la Dordogne, pour lui annoncer sa libération.
Arrestations
Depuis plusieurs semaines, les Allemands ont rendu à peu près impossible l’entrée à Arcachon. La zone interdite porte tout à fait bien son nom, et ceci est très gênant pour les réseaux de renseignements. Joël ne peut plus venir et Edgar Goutard lui porte de temps en temps les renseignements et les plans.
Un jeune homme de 22 ans, Paul Bargues, qui est avec nous depuis le début du Front Souterrain, me parle d’un Belge qu’il a rencontré à Bordeaux, qui travaille pour l’Intelligence Service et a la possibilité d’entrer à Arcachon. Il me cite ce qu’il veut savoir sur notre région et cela coïncide exactement avec les dernières de mandes de Joël. Paul Bargues a cependant des doutes sur l’individu qui se fait appeler Léon et ne sait pas s’il doit ou non le conduire chez moi. Nous ne prenons pas de décisions et voulons d’abord, lui s’informer à Bordeaux, et moi réfléchir.
Je pense en parler à la villa « Irène », mais comme les choses se propagent et se colportent, sans que j’aie jamais compris comment, Robert attaque le sujet en me disant brusquement :
Surtout, ne recevez pas le Belge !
Puis le commandant et lui me font observer que nous sommes à un moment où tout recrutement est arrêté et où il ne faut plus nouer de relations avec personne, surtout pas avec des gens qui ont un permis pour entrer en zone interdite.
Je trouve le raisonnement très juste et pense abandonner l’affaire.
Mais Paul Bargues revient de Bordeaux rassuré et me dit qu’il a eu de bons renseignements sur Léon. Sans me souvenir des conseils de prudence, j’accepte étourdiment de le recevoir.
Le vendredi 23 juin, mon jeune ami revient avec un homme d’une trentaine d’années, petit, brun, les cheveux noirs très plaqués, portant des lunettes et affligé d’un accent bruxellois particulièrement accusé. Nous causons de choses diverses. J’attribue à une très grande fatigue due aux inquiétudes et aux difficultés de ces derniers mois, la façon inconsidérée avec laquelle j’ai parlé.
Je lui raconte que j’ai fait ce que j’ai pu pour l’Angleterre en regrettant de n’avoir pu faire davantage, mais que j’ai tout de même reçu une lettre de remerciements de l’Intelligence Service, qui est enterrée dans mon jardin. Si j’avais voulu dire des bêtises, je n’aurais sans doute pas si bien réussi !
Il me communique alors ses désirs au sujet des renseignements, je lui dis que j’essaierai d’avoir un plan et nous prenons rendez-vous pour le vendredi suivant.
Il me demande l’autorisation de venir après dîner, vers 9 h. Je n’y vois aucun inconvénient et lui dis que ma porte sera ouverte.
Dans le courant de la semaine, je vois Edgar Goutard, pour lui demander quelque chose pour Léon le Belge. Il refuse catégoriquement, me disant qu’il n’a pas confiance. Il me rend, ce faisant, un signalé service. Je n’ai donc rien chez moi qu’un travail fait par un tout jeune homme qui indiqué sur une carte d’Arcachon l’emplacement des blockhaus et des mines, choses qui ne sont pas secrètes.
Le vendredi soir 30 juin, je dîne avec une de mes amies, qui est devenue depuis Mme Robert Duchez et, vers 9 h., Paul Bargues vient voir si Léon est chez moi. Mais il n’y est pas et pas davantage à 9 h. et demie. Paul s’en va. Nous causons encore un moment et comme le couvre-feu est à 10 heures, Jeanne Hervé part à son tour.
En la reconduisant, je constate, sans inquiétude du reste, que vraisemblablement, Léon ne viendra pas ce soir-là, et je ferme ma porte.
Je fais un peu de ménage, remets ma vaisselle en place, à 11 heures, j’écoute Brazzaville, puis l’émission terminée, je cherche de la musique et me mets à tricoter.
L’heure « H »
Il est à peu près 11 h 40, lorsque j’entends un bruit insolite et une descente de vitres. Je vais voir par une des fenêtres de ma chambre sans une ombre d’appréhension, et mes yeux tombent sur un soldat allemand en faction dans la petite allée qui conduit chez moi et chez mes voisins immédiats, où je vois entrer deux soldats, et j’entends le bruit de quelques autres qui les précèdent. Ils se trompent de porte et je comprends de suite que l’heure « H » a sonné pour moi.
Je reviens dans ma salle à manger. J’éteins le poste et regarde autour de moi. Ma fenêtre ouverte peut me permettre en les lançant assez fort d’envoyer des papiers compromettants chez des voisins, mais je n’ai rien d’important. Sur une chaise, une vingtaine de numéros du journal « Résistance ». C’est insignifiant. Une évidence s’impose à moi : du moment que la Gestapo arrive à la place de Léon, c’est que ce Belge est un mouchard et je suis dénoncée pour le travail du réseau, inutile de le nier.
J’ai dû avoir trois ou quatre minutes de réflexion avant que les boches sortent de chez mes voisins et arrivent chez moi. Cela peut paraître court mais je certifie en connaissance de cause, que ce fut très suffisant pour me permettre de choisir une tactique et de la suivre.
L’effet de surprise était manqué, tout comme le désarroi normal des gens réveillés en sursaut.
Par goût et par certitude, je me couche tard, car c’est le soir que ma pensée a le plus de lucidité et que le travail intellectuel m’est le plus facile. Cela me vaut d’être sur pied et en état normal pour le premier choc.
On frappe violemment à ma porte. Comme je ne suis pas particulièrement pressée de les voir de près, je vais regarder par la fenêtre de ma chambre et je demande innocemment :
Qui est là ?
Madame Bartette ?
Oui, Monsieur.
Veuillez descendre.
Oui, Monsieur.
Je descends sans courir ni traîner ; j’ouvre la porte. Un officier, capitaine ou commandant, entre, se place en face de moi et me dit d’un ton solennel :
Je vous arrête au nom du Führer.
Bien, Monsieur.
J’ai presque envie de rire
Combien de personnes vivent avec vous, ici ?
Je vis seule, monsieur.
Alors il me fait entrer la première dans les pièces du rez-de-chaussée, en cas sans doute, que les planchers ne soient minés. Dans la première pièce il n’y a rien ; dans la seconde, un Français met la main sur les drapeaux américains, anglais et français.
Il y en a neuf, car deux amies m’ont demandé de garder les leurs. Il les déploie et l’officier me demande :
Qu’est-ce que c’est ?
Je le regarde étonnée.
Des drapeaux, Monsieur. Il me semble que çà se voit.
Oui, bien sût ; mais pourquoi faire ?
Pour pavoiser, Monsieur.
Que veut-il qu’on en fasse ?
Le Français, jeune homme en salopette bleue, intervient en les brandissant des deux mains :
Ça prouve que vous êtes une bonne Française !
La Croix de Lorraine sur notre drapeau n’est pas de son goût.
L’officier me dit de monter et ils me suivent dans ma salle à manger. Le Français se précipite sur le poste et regarde où est l’aiguille.
C’est sur Londres !
Non, la dernière chose que j’ai écoutée ce soir, c’est Brazzaville ; mais ne vous fatiguez pas, Monsieur (car il se contorsionne pour lire la longueur d’onde), j’écoute Londres toute la journée, comme tout le monde.
Un silence règne.
Puis, sur le poste, il prend une photographie sous verre et la brandit triomphalement :
Et çà ? C’est le général de Gaulle ?
Oui, Monsieur.
Alors, vous êtes Gaulliste ?
Mais naturellement, Monsieur, comme tout le monde. Vous savez bien que pour arrêter tous les gaullistes, il vous faudrait arrêter tout Arcachon et toute la France.
Il brise le verre et déchire le carton d’un geste rageur.
J’ai l’impression de lui couper ses plus beaux effets, alors qu’il fait du zèle pour plaire à ses maîtres, l’imbécile.
Un grand Boche en civil que j’aurai par la suite l’occasion de connaître, le lieutenant Tony Dhose, trébuche sur la chaise où se trouve « Résistance ».
Et ça ? Qu’est-ce que c’est ?
Des journaux, Monsieur.
Même jeu que pour les drapeaux.
Mais des journaux clandestins ?
Oui, Monsieur.
Et qu’est-ce que vous en faites ?
À qui ?
À tous les gens que je connais. À mes clientes, quand elles ont les mêmes idées que moi et c’est le cas de presque toutes.
En perquisitionnant, ils en trouveront dans un tiroir de mon magasin. Ce sont là des bêtises sans importance et je laisse pas passer d’aussi belles occasions de leur donner des preuves de ma sincérité.
Qui vous les porte ?
Aïe ! Cela devient épineux.
Un jeune homme dont je ne connais ni le nom ni l’adresse.
Il n’insiste pas, il sait qu’il aura le temps de revenir sur toutes les questions.
Un soldat actionne la porte par laquelle nous sommes entrés et regarde en haut, cherchant quelque chose.
Je le considère avec étonnement.
Dhose recommence à hurler :
Vous faites de la photographie ?
Non, Monsieur.
Il tonitrue :
Si, vous faites de la photographie.
Ma voix s’élève péremptoire. J’ai répondu avec trop de rapidité et de clarté jusque-là pour accepter un pareil démenti.
Je regrette, Monsieur, mais je n’ai jamais fait de photographie de ma vie et n’ai jamais possédé de kodak.
Ce qui est tout à fait exact
Il n’insiste pas et paraît perplexe en regardant successivement la porte que l’autre continue d’agiter, et moi-même.
Dix pour arrêter une femme
Quelques instants de silence me permettent de dénombrer les occupants de ma maison. Ils sont six dans ma salle à manger et deux dans ma chambre, huit, et au moins deux à l’extérieur pour monter la garde. Cela pour venir arrêter une femme seule absolument sans armes ! Si ce genre de plaisanterie se passe dans beaucoup de villas de France, il n’est pas surprenant que les alliés avancent en Normandie ! Cette pensée me console de l’honneur vraiment inquiétant que me fait la Gestapo.
L’officier qui commande cette petite expédition n’a rien dit encore. Il furète dans les papiers qui sont sur ma table. Il tient dans la main une enveloppe bleue et je comprends de suite. Cette enveloppe contenait une note que le commandant m’a envoyée ces jours derniers. Elle est sans adresse, mais dans le coin, le « patron » a écrit : « Hirondelle », car il a dû remettre plusieurs plis au même messager. J’ai brûlé la note et oublié l’enveloppe, c’est sans importance.
Il connaît ce nom par Léon et c’est pourquoi il s’intéresse à ce bout de papier.
Contrairement aux autres qui s’égosillent comme des sauvages, il parle normalement et lentement. Il vire au solennel, car les Boches ne savent jamais trouver le simple équilibre qui nous est naturel. Peut-être, pensent-ils que les vociférations sont le refuge de l’impuissance et que sembler perdre la maîtrise de soi-même en donne point d’autorité. Peut-être ? S’il est possible à un Boche de raisonner comme un Français.
Son comportement, en tout cas, est diamétralement opposé à celui des autres et c’est peut-être simplement le fait d’un milieu social différent et d’une meilleure éducation.
Il me montre l’enveloppe, pose son index sous le mot « Hirondelle » et me demande doucement :
Qui est-ce ?
Moi, Monsieur.
Ah ! Alors, c’est votre nom de guerre ?
Oui, Monsieur.
Et l’affaire est réglée sans difficultés. Avec le même calme il me montre une carte de la région qui a été partagée, il n’en a en mains que la moitié. Il me demande l’autre morceau.
Je montre des étagères dans un coin :
Il est par là, Monsieur, je ne sais pas où exactement, mais vous le trouverez sûrement.
Sur ma table se trouve un extrait du « Capital », de Karl Marx. Il l’a déjà repéré et me le montre en m’interrogeant avec douceur :
Vous êtes communiste ?
Non, Monsieur.
Pourquoi ce livre ?
Il n’est pas nécessaire, Monsieur, d’être communiste pour lire Karl Marx. On lit parfois avec un esprit critique.
Il n’insiste pas.
En réfléchissant quelques temps avant, j’avais pensé que Karl Marx, somme toute, n’était qu’un Boche, et que sa doctrine portait les caractéristiques éternelles de l’âme germanique. La dictature du prolétariat n’étant pas autre chose qu’une forme de puissance oppressive, alors que le Socialisme français a toujours rêvé de libérer le prolétariat en laissant à tous la liberté. J’avais décidé de relire ce livre, extrêmement fastidieux pour mon esprit, très peu doué au point de vue scientifique, et la Gestapo venait ce soir-là, interrompre cette lecture.
Vous voulez une gifle ?
Je profite de ce qu’on ne me demande plus rien pour aller dans ma chambre. Le Français s’y trouve avec un soldat. Il est animé de la fureur des iconoclastes. Ayant trouvé un deuxième portrait de Gaulle et un de Churchill, sous verre, après avoir mis le premier en miettes, il s’acharne sur le deuxième à coup de talon. C’est de la véritable frénésie.
Je ne peux pas retenir une petite constatation :
Vous ne lui faites pas beaucoup de mal.
Vous voulez une gifle ?
Je n’ai garde d’insister et reviens trouver les Boches qui me dégoûtent quand même un peu moins que lui.
Là ils continuent de fureter partout, à la recherche de choses qu’ils ne trouveront point. Je pense que s’ils veulent faire leur métier consciencieusement, ils mettront, à six, plusieurs jours, peut-être une semaine, avant de lire toute la paperasserie accumulée depuis dix ans sur mes étagères. Il n’y a rien qui puisse avoir pour eux le moindre intérêt, mais la pensée qu’ils vont compulser toute la correspondance du « Journal d’Arcachon » pendant des années et perdre un temps très précieux au moment où nous sommes, me fait plaisir.
Le lieutenant Dhose me dit brusquement :
Vous avez quelque chose enterré dans votre jardin ? Où est-ce ?
Je ne réponds pas. Je reste impassible, mais le choc est rude, car si la lettre anglaise a peu d’importance puisqu’elle n’engage et ne désigne que moi, il y a, avec elle, l’enveloppe contenant les instructions du commandant de Luze. Cette enveloppe, je ne l’ai pas ouverte, mais je pense que des noms doivent être écrits, les noms des chefs de sections sans doute, d’autres peut-être.
Venez déterrer cette boîte !
Je le suis en réfléchissant. Si je pouvais subtiliser la lettre dangereuse et laisser l’autre ! Je n’ai point de pelle ni de pioche, je prends dans ma cave une pelle à charbon. Nous sortons.
Il me demande de nouveau :
Où est-elle ?
Par là, je crois.
Et je montre un endroit éloigné de deux mètres environ de la fameuse boîte. L’ensemble du jardinet mesure à peu près six mètres.
Je commence à creuser avec ma pelle à charbon. Cela ne va pas vite, naturellement.
Je n’ai point de raisons de faire du zèle. Je constate de suite qu’il m’est impossible de subtiliser quoi que ce soit. L’homme me surveille de tout près, je ne puis faire le moindre geste sans qu’il le remarque. Inutile donc de chercher la boîte. Je creuse très patiemment et ne trouve rien. Impatienté, il me fait rentrer en me disant qu’il fera ce travail lui-même. Et je pense avec angoisse que sans doute il trouvera.
Vous ne me fusillerez probablement pas aujourd’hui ?
Revenus dans ma salle à manger, ils parlent entre eux et l’officier en chef m’annonce qu’il va m’emmener et me demande de prendre un manteau.
Comme ils ont parlé de me fusiller, je lui demande très naturellement :
Vous ne me fusillerez probablement pas aujourd’hui ?
Oh ! Non, pas encore, dans quelques jours seulement.
Alors, me permettrez-vous de prendre un peu de linge ?
Oui, une serviette, un savon, peu de choses.
Dans ma chambre, je prends une trousse de voyage dans laquelle je mets très peu de linge et machinalement, je prends mon sac à main et me montre.
Nous sortons par mon magasin que j’ouvre et je pars de chez moi, en laissant toutes les portes ouvertes et six hommes de la Gestapo, qui ne vont pas se contenter de perquisitionner.
Mais ces questions matérielles ne retiennent point ma pensée une minute.
L’officier me fait monter dans une petite auto de quatre places où se trouve déjà un soldat au volant. Nous nous mettons derrière et en fermant la portière, il me recommande, toujours très doucement, de ne pas faire de folie.
Je lui réponds sur le même ton :
Vous me tuerez si vous voulez, mais je n’ai pas envie de me suicider.
Surtout qu’en me jetant par la portière de cette petite voiture, je n’aurais pas une chnce sur cent de me tuer.
L’auto file par le cours Lamarque, je crois qu’elle va prendre une rue perpendiculaire pour partir en sens contraire vers Bordeaux, non, elle continue, dépasse l’église Notre-Dame et roule sur la route du Moulleau.
J’interroge, étonnée :
Où me conduisez-vous ?
Au Pyla.
Au Pyla ? Je croyais partir pour le fort du Hâ.
Demain seulement. Cette nuit, nous allons au Pyla, car nous ne sommes pas venus seulement pour vous et vous allez voir tout à l’heure beaucoup de vos amis.
Je me tais consternée et terriblement angoissée. Livrée par Léon le Belge, je croyais être seule en jeu ou peut-être avec Paul B… mais il s’agissait au contraire d’un coup de filet important. Beaucoup de vos amis ! Vais-je trouver le commandant, Robert, Luc Gara ?
Nous roulons silencieusement puis l’auto stoppe devant une villa. Nous descendons, entrons dans le jardin et marchons sur les pelouses pour atteindre le jardin de la villa voisine dans laquelle nous entrons. L’officier me fait asseoir sur un fauteuil et passe dans une autre pièce. Trois ou quatre soldats me gardent.
Devant moi, une grande table de bureau avec trois sièges. Des pensées sombres tournent dans ma tête mais ne se révèlent pas dans mon attitude indifférente et lasse. Dans un grand bruit de bottes, plusieurs officiers arrivent. Trois se placent à la table, deux ou trois autres, parmi lesquels, celui qui m’a arrêtée, restent debout sur le côté. Je me suis levée à leur entrée, car je suis décidée à pratiquer à leur égard la plus absolue politesse, de façon à y gagner si possible une logique réciprocité.
L’officier qui prend le fauteuil du milieu, m’invite à m’asseoir et après quelques questions insignifiantes, il me demande si je connais quelqu’un qui porte un nom de guerre que je n’ai pas retenu, mais qui s’apparente à Turenne ou Bayard. Je réponds négativement. Il me cite un deuxième nom inconnu ; je fais la même réponse.
Il explose avec violence.
Nous saurons vous faire parler
Vous connaissez la musique, vous ! Mais nous saurons vous faire parler !
Monsieur, vous ne pourrez jamais me faire dire ce que j’ignore. Vous venez de me citer deux noms que je n’ai jamais entendu prononcer.
Mon calme l’impressionne. Il se radoucit, en me tenant sous le regard féroce de deux yeux particulièrement noirs, car il a un peu le type argentin.
Et Aristide ? le connaissez-vous ?
Je ne le connais pas, mais j’en ai entendu parler.
Qui-est-ce ?
Le représentant à Bordeaux du War-Office.
Avez-vous son adresse ?
Certainement non, Monsieur, bien peu de personnes doivent le connaître, car il est prudent.
Et Honoré ? Connaissez-vous ?
J’ai aussi entendu parler de lui.
Qu’est-ce que c’est ?
Un entrepreneur de sabotages, mais beaucoup moins important qu’Aristide.
J’ignorais à ce moment-là qu’Honoré était arrêté, je devais l’apprendre peu de jours après.
Le Boche argentin prend un ton théâtral pour frapper un grand coup :
Nous savons que vous êtes chef de la résistance de Bordeaux à Hendaye.
Toutes ses tentatives d’intimidation ont échoué, il a cette fois un plein succès : je suis absolument médusée.
Prête à faire front à toutes les vérités, je reste sans voix devant cette absurdité imprévue.
Il me répète en me regardant :
Nous le savons !
J’arrive à me ressaisir :
Mais, Monsieur, ce n’est pas sérieux. La Résistance est une organisation militaire qui ne peut pas être dirigée par une femme. Je sais qu’il y a des femmes qui sont agents de liaison ou, comme moi-même, travaillant dans les réseaux de renseignements. Mais la direction et surtout celle d’une région aussi étendue ne peut être assumée que par un officier.
Ils échangent entre eux quelques phrases rapides et brusquement, mes trois juges se lèvent, je les imite et celui qui a parlé seul, conclut brutalement :
Vous êtes très forte, vous, mais sachez bien que nous sommes plus forts que vous !
Mon cicérone me fait signe de le suivre, je m’incline légèrement devant ce petit tribunal et nous quittons la pièce. Par le jardin, nous rejoignons la ville voisine, par laquelle nous sommes arrivés une demi-heure plus tôt. Nous y pénétrons, arrivons dans un très grand hall meublé de fauteuils modernes.
Dans deux de ces fauteuils, l’entrepreneur Alphonse Laval et son gendre sont déjà installés. Ils habitent Pyla et n’ont pas eu un très long trajet à faire. Ce sont les premiers arrivés. Je m’enfouis dans un fauteuil en face d’eux sans avoir l’air de les connaître. J’ai l’âme torturée d’inquiétudes. Qui vais-je voir entrer dans cette grande pièce ? Vont-ils décapiter notre Résistance et anéantir dans une nuit quatre années d’efforts et de travail ?
Et ma pensée revient aussi sur l’interrogatoire que je viens de subir. Qu diable a pu leur dire que j’étais chef de la Résistance de Bordeaux à Hendaye, c’est-à-dire de tout le Sud-Ouest ? Quel est le farceur qui s’est à ce point moqué d’eux ? Est-ce Léon ?
Je comprends pourquoi on m’a fait tant d’honneur, pourquoi on a mobilisé pour m’arrêter dix hommes dont deux officiers. Ils ont cru s’emparer d’un grand chef régional et m’ont donné une importance que je suis bien loin de mériter. Cette situation fausse n’a rien d’ailleurs de rassurant. Que va-t-il se passer dans cette journée qui commence ? Je me tranquillise en pensant qu’ils m’arracheront évidemment tous les ongles avant de me faire dire les noms de résistants de Bayonne, Dax ou autres lieux, et autant vaut peut-être que leurs investigations s’éloignent d’Arcachon.
Le Belge nous a livrés
Par petits groupes, les prisonniers arrivent. Avant d’entrer dans notre grande salle dont les immenses baies donnent sur le Bassin plongé dans la nuit, ils subissent un interrogatoire d’identité. J’entends leurs noms avant de les voir, et c’est assez bizarre. J’entends des noms inconnus, d’autres que je crois plus près de la collaboration que de la Résistance, certains d’ailleurs seront relâchés dans la nuit.
Je vois malheureusement arriver des résistants très actifs : Jean Sensevin, et mon ami l’imprimeur Lucien Pinneberg, qui, déportés, mourront en Allemagne. Plusieurs fonctionnaires et agents de la police parmi lesquels le père de Christian Campet et Amboise Lesueur qui ne reviendront pas eux non plus, ainsi que L… dont j’avais entendu parler, amis que je vois ce soir-là pour la première et dernière fois.
Lorsque j’entends le piétinement d’une arrivée, mon cœur cesse de battre, puis l’appel des noms ou l’entrée des gens me tranquillisent pour un moment. Mme Rymond Gauvin entre, naturelle et souriante ; on est venu pour arrêter son mari, elle a été prise comme otage puisque Luc gara est caché depuis trois semaines chez le capitaine Julien. J’ai pour elle beaucoup de sympathie, mais j’aime mieux que ce soit elle qui soit là et je constate à son attitude que c’est également son avis.
Paul Bargues arrive avec son père et sa mère, toute la famille a été prise. En passant près de moi, il murmure :
J’ai compris.
Je lui réponds :
Il y a longtemps que j’ai compris.
Il est tout à fait évident que le Belge Léon nous a livrés. Mais je crois bien que j’avais, même sans lui, de grandes chances d’être prise dans cette rafle. Mme Suzanne Bargues s’assoit à mon côté. Les sièges sont insuffisants. Nous commençons à être nombreux.
Le docteur Lorenz Monod entre dans les derniers et semble extrêmement amusé de trouver tant de monde rassemblé dans cette jolie villa.
Les boches isolent Paul Bargues et le font asseoir sur une chaise, à l’extrémité de la salle opposée à la nôtre. Combien sommes-nous au juste ? Je l’ignore, car il est difficile de voir les deux pièces. Je pense qu’il a dû y avoir une quarantaine d’arrestations, mais nous ne partirons que vingt-cinq pour le Fort du Hâ. Il est défendu de parler. On arrive cependant à échanger quelques mots, personne n’a l’ai accablé, une certaine bonne humeur règne. Le jour se lève, je regarde en face de moi le Bassin s’éclairer peu à peu et je l’admire d’une façon toute particulière.
On fait entrer Paul Bargues dans une pièce voisine et nous entendons distinctement le bruit sourd des coups qu’on lui donne. Ces minutes sont atroces. Je n’ose pas regarder sa mère tout près de moi. Je pense que ce que l’on endure soi-même n’est rien à côté de ce que l’on éprouve à voir souffrir ceux qu’on aime.
Le martèlement des coups s’arrête. Nous n’entendons plus rien. Pendant quelques minutes on écouté, oppressés, craignant que le bruit sinistre recommence.
Les cachots du Bouscat
« De profondis at te domine »
Le car s’arrête devant une grande maison entourée de beaux arbres qu’une grille sépare de la large avenue qui porte le nom du maréchal. Par un perron, nous pénétrons dans le corridor, un soldat me retire ma mallette et mon sac. Ils ouvrent une porte qui dissimule l’escalier de la cave, un soldat passe le premier, un autre derrière moi ferme la marche. Nous sommes dans la cave de la maison, une cave voûtée, sombre et froide, quatre portes avec de grosses serrures et des barres de fer se trouvent deux à droite de l’escalier, deux à gauche. Les soldats ouvrent la première porte à gauche et je vois un cachot d’environ deux mètres de long sur 1 m. 50 de profondeur, et de 1 m. 25 à moins de 2 mètres de hauteur selon l’endroit.
Pour tout meuble, une petite couchette très étroite en bois, sur des pieds d’environ 0 m. 75 avec un mince matelas et une couverture.
J’entre là-dedans avec indifférence, un soldat me montre par terre, près de la porte, une boîte de conserve vide et me dit :
Cabinet !
Je réponds :
Bien !
en faisant de la tête un signe affirmatif. Les longs discours sont très inutiles pour les choses les plus simples et essentielles de la vie. Ils ferment la porte et j’entends pour la première fois le grincement des serrures, le bruit des clés. Puis les pas de leurs semelles cloutées dans l’escalier de pierre et plus rien, que le silence et la nuit.
Assise sur la couchette, je pense à Paul. Que vont-ils faire de lui ? Certainement le brutaliser encore, et cette vision est atroce. Il est un peu plus de midi, tout est calme. Mais peut-être vais-je subir dans l’après-midi un nouvel interrogatoire plus sérieux que ceux de la nuit.
« Nous saurons vous faire parler… » et « Nous sommes plus forts que vous… » Ces petites phrases résonnent à mes oreilles. Je m’accable de reproches en pensant à la boîte de mon jardin et des noms qu’elle contient peut-être. Je dresse bien inutilement le bilan de mes erreurs. Je trouve trop tardivement ce que j’aurais dû faire.
La lettre du « patron », avec ses instructions, j’aurais dû la lire, l’apprendre par cœur si c’était nécessaire, et la brûler ensuite. Pendant quatre ans, j’ai dit qu’il n’y aurait jamais chez moi un seul papier portant un nom. Comment ai-je gardé cette enveloppe sans savoir ce qu’elle contenait ? Et comment surtout ai-je fait la folie de parler de cette boîte à cet individu ?
Je me renouvelle une promesse faite à moi-même, il y a près d’un an : si par ma faute, une seule personne perdait la vie, je ne lui survivrai pas. Mais mourir écrasé de remords et dans le dégoût de soi-même est une perspective horrible.
À côté de cela, marcher dans un matin d’été vers un peloton d’exécution devient une splendeur. Et les pires tortures physiques ne sont plus rien. J’évoque sans terreur les ongles arrachés, je pense que la nature nous impose parfois des tortures égales à celles que peuvent inventer les hommes, et l’on n’a pas pour les supporter les grandes raisons qu’ont les prisonniers de la Gestapo.
Je m’agite un peu dans la nuit de ce cachot, pour chasser les regrets inutiles et faire taire les reproches. Si je suis interrogée sous peu, il faut que j’aie prévu des réponses aux questions susceptibles de m’être posées. Il faut que je sache jusqu’où peut aller ma sincérité et ce que je ne dois pas dire.
Je m’étends sur la couchette et enroule la couverture par-dessus mon manteau pourtant très épais, mais il fait une fraîcheur humide très désagréable dans ce réduit. Je dresse mes plans de bataille et prévois des noms imaginaires et de fausses adresses en cas de mauvais traitements. Je choisis quelques rues très courtes, la rue Bonne-Affaire, la rue Mauvezin et l’avenue Lamartine qui n’atteignent certainement pas le numéro 50 et je leur accole des numéros allant de 80 à 120. L’oreille aux aguets, j’épie le moindre bruit craignant qu’on vienne me chercher et puis n’ayant pas dormi la nuit précédente, je m’endors un peu.
Le bruit des soldats dans l’escalier me redresse brusquement. C’est bien cela, ils ouvrent ma porte, ils sont deux et se mettent à rire en me voyant, ils parlent allemand, je leur réponds que je ne les comprends pas. Un pénètre dans le cachot, regarde dans les coins, me dit :
Tout mangé ?
et rit en se moquant de moi.
Je reste indifférente, ils repartent, je respire, ce n’était pas l’interrogatoire et il doit être au moins 18 heures. Je commence à espérer que ce ne sera pas pour aujourd’hui. Vont-ils venir souvent se moquer de moi ? L’ennui serait surtout l’émotion inutile que j’aurai en pensant qu’ils viennent me chercher. Ils ont parlé de manger, cela me rappelle que je n’ai rien pris depuis la veille, que je n’ai point faim et ne m’inquiète pas de cela ; Étendue de nouveau, je pense que ce trou noir ressemble aux oubliettes du Moyen-Âge, et je me demande pourquoi depuis toujours l’homme peut prendre plaisir à torturer ses semblables.
Nouvelle alerte un peu plus tard. Deux autres soldats me regardent, eux aussi, d’un air étonné, mais ceux-là ont de bonnes têtes bienveillantes.
Ils m’interrogent :
Nichts cabinet ?
Je montre la boîte de conserve.
Nichts manger ?
Je réponds que non, et je remue la tête pour me faire mieux comprendre. Ils ont l’air navré, celui qui a parlé fait du bras un geste d’impuissance et me dit :
Morgen
Oui, merci beaucoup.
Je mangerai demain, je l’apprends avec un certain plaisir, car je me demandais si on mangeait dans ces cachots noirs.
Leur mimique très expressive m’a fait comprendre qu’ils ignoraient ma présence et qu’ainsi on m’a forcément oubliée aux heures des repas. J’attache moins d’importance qu’eux à un jour sans pain, qui n’est pas aussi long qu’on veut bien le dire.
Méditation
De nouveau, je m’installe sur ma petite couche pour passer la nuit, le calme absolu de la maison m’autorise à penser que je vais être tranquille. Le matelas sent le Boche. Il dégage cette odeur particulière aux Allemands que l’on trouve chez eux dans leurs restaurants ou leurs tavernes, et qui est très désagréable à notre odorat. C’est un léger inconvénient que je ne remarquerai plus au bout de deux ou trois jours.
Je n’ai pas du tout envie de dormir, ni de dresser des plans ou de faire des plans. À un des plus bas degrés possibles de la condition humaine, mon âme monte par la méditation vers la sérénité. Athée, je n’ai jamais pu, malgré les efforts et les désirs de ma jeunesse, accepter les thèses d’aucune religion, ni croire possible l’immortalité de l’âme, je sens en moi l’armature forte que laisse l’éducation chrétienne à ceux qui, même sans foi, ont pu comprendre la beauté et la grandeur de ses principes. Les phrases du « De Profundis » viennent à mes lèvres et j’admire la liturgie catholique qui a su trouver les textes les plus justes et les plus magnifiques pour toutes les situations.
L’homme a besoin de certitudes. Perdu dans un univers dont il ne peut voir qu’une partie et qu’il est incapable de délimiter, craignant le vertige que provoquent les grands problèmes pour lui insolubles, il restreint volontairement bien souvent son horizon déjà très borné, pour s’installer dans une certitude de foi ou d’athéisme. Il a ainsi trouvé la vérité qui convient à son âme et, s’il peut s’y maintenir, il sera un sage ou un fanatique.
Mais où est la vérité ?
Quelle importance peut avoir, vue de Sirius, une femme dans un cachot sur le Terre ?
Quelle valeur a, pour l’univers, cette minute éphémère qu’est une vie humaine ?
Pourquoi tant de méchancetés, tant de violence et de haine ? Pourquoi surtout tant de souffrances ? Pourquoi la pitié, qui tord et broie le cœur de l’homme dans un univers qui semble dépourvu d’intelligence et de bonté ?
Qui donc a mis dans nos âmes ce désir de justice, pour lequel tant d’hommes et de femmes sont morts et tant d’autres vont encore mourir ?
Et je fais une prière ardente et simple :
« Mon Dieu, je ne vous ai jamais demandé d’écarter de ma route les difficultés et les luttes, je vous ai demandé quelquefois de me donner la force de les surmonter. Ce soir, écoutez mon appel, puisque vous avez voulu que mon âme aspire vers une justice que vous seul pouvez réaliser dans l’état actuel du monde. Ne permettez pas, au nom de cette justice, que d’autres que moi-même soient victimes de mes erreurs. J’accepte pour moi la souffrance et la mort, la mort sans gloire dans la nuit de ce cachot, pour que personne ne souffre par ma faute. »
« Donnez-moi la force de supporter la souffrance, soutenez-moi au cours des interrogatoires. Je ne vous demande que de me donner la foi que ma jeunesse a cherché en vain, ce cachot serait trop rayonnant de lumière, mon Dieu, si je croyais en vous ! »
Les oiseaux, symbole de la liberté
Je me réveille le lendemain sans savoir s’il fait jour ou nuit. Je pense qu’il doit faire jour et je me récite le quantième : aujourd’hui dimanche 2 juillet 1944, en me promettant de faire ainsi tous les jours afin de ne jamais perdre les habitudes de la vie civilisée et de penser aux anniversaires de toutes sortes, susceptibles de m’intéresser.
Je tiendrai très scrupuleusement cette promesse et même pendant onze mois, c’est deux fois par jour, au réveil et en me couchant, que je me dirai la date.
J’entends les bottes des soldats dans l’escalier ; j’ai, malgré moi, un frisson d’inquiétude. Ils ouvrent et me disent simplement :
Manger !
en me faisant signe de les suivre, ce que je fais avec empressement.
En arrivant à la lumière, mes yeux clignotent comme ceux d’une chouette. J’entre dans une véranda qui donne sur un parc dans lequel on a construit une assez grande baraque en planches. Sur une table, mon déjeuner est servi, un bol de café et un grand morceau de pain fendu en sandwich couvert de confiture des deux côtés.
Je suis très agréablement surprise, car je n’espérais point voir de la confiture sur mon pain. Le petit repas terminé, un soldat me montre le par cet me dit en me désignant un édicule :
Cabinet !
Je m’y rends, contente de respirer dans la lumière ; ils me surveillent à distance.
La journée passe sans incidents, marquée simplement par les repas, vers midi et sept heures. La nourriture est très confortable, car les prisonniers sont trop peu nombreux pour avoir un régime spécial, on leur sert le menu des soldats, ce qui est beaucoup mieux pour eux. A côté de la véranda se trouve une cuisine qui sert de cabinet de toilette le matin et permet de se laver. Après chaque repas, la petite promenade vers les cabinets permet de prendre un peu d’air.
Ce premier soir, je reviens lentement en regardant les grands arbres pleins de chants d’oiseaux, les soldats comprennent mon désir et me disent :
Ya, Madame, Ya, promenade.
Pendant un quart d’heure au moins, je me promène sans m’éloigner de leur rayon visuel, les oiseaux m’intéressent, c’est bien vrai qu’ils sont le symbole de la liberté et que les prisonniers les aiment et les envient.
Conversation
Lundi 3 juillet, dans la matinée, j’entends descendre, je me redresse, attendant toujours d’être interrogée. Non, ce n’est pas pour moi, les clés et les serrures fonctionnent bien, mais à une autre porte ; les soldats remontent pesamment.
Quelques minutes après, on tape au mur derrière ma tête et une voix interroge :
Il y a quelqu’un par-là ?
Oui
Ah ! Une femme ?
Mais oui.
C’est un médecin d’une petite commune des environs de Bordeaux qui est arrêté sans motif sérieux et espère bien ne passer que quelques heures en ma compagnie.
Nous causons très longuement de toutes sortes de choses. J’ai un plaisir infini à retrouver l’usage de la parole et à tenir une conversation amicale. Il m’apprend que nous sommes au Bouscat, alors que je me croyais à Talence et je le prie d’informer, après la libération, la mairie ou n’importe qui d’Arcachon, de ma présence dans ce cachot en ce début de juillet. Car tous mes amis restés au Fort du Hâ ne savent pas où Paul Bargues et moi sommes partis, et si nous mourrons tous les deux, on ne trouverait peut-être pas notre trace, il pourra ainsi donner une petite indication.
Vers midi, le repas interrompt notre conversation, mais nous permet de nous apercevoir, après quoi nous recommençons notre bavardage, mais pas très longtemps, car on vient le chercher, certainement pour le libérer.
J’entends des allées et venues au-dessus de ma tête ; il y a certainement un bureau. Je distingue quelques bribes de conversations qui sont sans intérêt. Il s’agit d’essence et de permis de circuler, et le plus souvent on parle allemand.
Toujours pas d’interrogatoire. J’avais cru être interrogée la première, je pense maintenant qu’au contraire, la Gestapo commence par mes camarades. J’aime infiniment mieux cela, car ainsi ils auront la preuve que le Belge Léon s’est assez sérieusement payé leurs têtes en me donnant à eux comme chef de la Résistance.
J’admire l’unanimité des négations qui doivent répondre à cette question, s’ils la posent directement. Ensuite lorsqu’un mouchard est pris en flagrant délit de mensonge, on peut nier sans risque certaines vérités. Je ne prête plus d’attention aux mouvements de l’escalier, la situation s’est améliorée toute seule. Il me reste l’inquiétude de la boîte.
Interrogatoire
On vient enfin me chercher et on me conduit au premier étage dans un bureau très clair.
Le grand Allemand qui était chez moi à Arcachon, le lieutenant Tony Dhose, est devant moi, derrière une table, et m’invite à m’asseoir sur une chaise en face de lui.
À ma droite, à une autre table, une femme derrière une machine à écrire se prépare à taper le procès-verbal de mes déclarations. Elle me témoigne dans ses gestes et ses attitudes, un mépris que je lui rends avec usure, car elle est laide, paraît sotte, et sa qualité de S.S. ne la relève pas à mes yeux.
Tony Dhose mesure bien 1 m 90 de haut, son corps est très bien proportionné et son visage serait sympathique, si le front, un peu fuyant, ne formai pas à la base une protubérance allant d’une tempe à l’autre au niveau des arcades sourcilières, qui lui donne un caractère de brutalité. Il m’offre une cigarette, l’allume, puis compulse un dossier très important devant lui, c’est le dossier d’Arcachon, et je constate qu’il y a eu déjà beaucoup d’interrogatoires.
Il me questionne assez rapidement sur presque tous ceux qui ont été arrêtés en même temps que moi. Je fais des réponses évasives, puis il prend une liste et me demande :
Vous connaissez M. de Luze ?
Oui, Monsieur.
Comment le connaissez-vous ?
Monsieur, tout le monde à Arcachon, connaît M. de Luze. Je le connais parce que j’ai sa femme comme cliente et qu’assez souvent il l’accompagne chez moi.
Il me regarde et ne paraît pas convaincu.
Et M. Robert Duchez, vous connaissez ?
Très bien, Monsieur… C’est mon meilleur ami à Arcachon ; il vient chez moi tous les jours depuis dix ans.
Il est parti ?
Oui, Monsieur.
Où est-il ?
Il est parti brusquement. Il ne m’a rien dit la veille, mais quelques jours avant il m’avait parlé de partir en Charente ou dans l’Ariège, plutôt dans l’Ariège.
Je suis prête à lui donner l’adresse d’une maison vide dans ce département, mais cela ne l’intéresse pas.
Il continue :
Et M. Raymond Gauvin ?
Je ne connais aussi, mais beaucoup moins.
Et M. Lucien de Gracia ?
Je suis commerçante à Arcachon depuis dix-huit ans, Monsieur, j’y connais bien du monde et beaucoup d’hommes parce que j’ai fait de la politique. Je sais qui est M. Lucien de Gracia, mais je ne crois pas lui avoir parlé depuis 1938.
Il me cite un cinquième nom. Je réponds de la même façon.
Alors il ajoute :
Ce sont les chefs de la Résistance ?
Je ne sais pas, Monsieur. Je ne crois pas, car je supposais au contraire que le dernier que vous m’avez cité était un de vos amis, ce que nous appelons un collaborateur.
Non, ce n’est pas vrai.
Monsieur, je vous certifie que je le lui ai reproché il y a un an et il ne m’a pas dit le contraire.
Mais vous appartenez à la Résistance ?
Non, Monsieur.
Mais si, nous le savons.
Mais non, Monsieur, la Résistance est une organisation militaire dans laquelle une femme n’a rien à faire. Évidemment, j’appartiens à la Résistance en général, ayant travaillé dans un réseau de renseignements, mais cela n’a rien à voir avec la Résistance arcachonnaise dont je ne connais que très peu de choses. J’ai des amis qui y sont et en ont parlé devant moi, c’est ainsi que je connais l’existence d’Aristide et d’Honoré.
Je mens effrontément
Je ne mens jamais, par loyauté à l’égard des autres et respect de moi-même, depuis mon enfance. J’ai le mensonge en horreur. Je constate cependant que je mens effrontément, les yeux dans ceux de mon interlocuteur et avec un ton d’absolue sincérité. Mais comme j’ai sur les épaules le poids du réseau, j’ai décidé de ne pas y ajouter celui encore bien plus lourd de notre groupement. Et je n’en démordrai point.
Dhose me regarde assez perplexe, il est trop habitué au mensonge pour croire en ma sincérité, mais il ne sait pas trop comment me mettre en contradiction avec moi-même.
Il me dit que les femmes servent d’agents de liaison.
Oui, je le sais, mais je suis commerçante, j’ai ma vie à gagner et ne sors jamais de chez moi.
Où avez-vous votre argent ?
À la Société Générale et chez moi.
Vous n’avez rien ailleurs.
Rien, Monsieur.
Il me regarde avec pitié.
Que l’on puisse travailler pour l’Intelligence Service et avoir moins de dix mille francs chez soi et un compte infime en banque, dépasse son entendement.
Il se lève et marche vers la cheminée à ma gauche, que je n’avais pas remarquée. Je vois avec amusement, planté dans un vase, un de mes drapeaux américains qui se déploie majestueusement. Sa présence dans ce bureau de la Gestapo est plutôt incongrue ! A côté, je vois la mallette que l’on m’a enlevée à mon entrée et une autre prise chez moi, de laquelle il sort deux boîtes que je reconnais de suite.
Qu’est-ce que c’est ?
Cette boîte était, avant la guerre, la caisse de la section d’Arcachon de la Ligue des Droits de l’Homme dont j’étais trésorière ; l’autre contient une cagnotte, c’est-à-dire l’argent perdu au jeu que l’on réserve pour faire une promenade ou un dîner. Je jouais à la belote avec des amis et nous gardions l’argent pour faire un jour un bon dîner.
Il referme les boîtes qui, à elles d’eux, contiennent 750 F, et donne des explications à la dactylo.
Puis d’un air de très mauvaise humeur, il m’annonce :
Vous savez que je n’ai pas trouvé la boîte dans votre jardin.
Je ne bronche pas, et pourtant je crois que, seule, l’entrée des troupes alliées dans Bordeaux à cet instant même, aurait pu me faire plus de plaisir. Je lui dis d’un air étonné :
Vous ne l’avez pas trouvée ?
Non, et pourtant j’ai bêché tout votre jardin !
Je pense que ma voisine, Yvonne Gruot, qui connaissait l’emplacement et qui certainement a entendu quand Dhose me faisait chercher, a dû avoir le temps, dans la même nuit ou le matin de bonne heure, de venir la prendre.
Je respire, l’esprit délivré de ma plus grosse préoccupation.
Il me parle des drapeaux et des journaux clandestins. Je lui dis ne pas savoir les noms de ceux qui m’ont vendu les uns ou porté les autres. J’attends toujours des explosions de violences verbales qui ne viennent pas, il est paisible et parle normalement.
Il prend même un air penaud :
On nous avait dit que vous aviez à la porte de votre salle à manger un appareil pour photographier les gens qui entraient chez vous.
Cela m’explique pourquoi ils manœuvraient la dite porte en me soutenant que je faisais de la photographie. Mais je constate que Dhose, qui a toutes les incompréhensions d’une âme de brute, n’est point bête, ne ressent aujourd’hui aucune fierté d’avoir payé peut-être cher un aussi grotesque bobard.
Quelqu’en soit mon envie, je ne ris pas, car je resterai toujours devant lui, aussi loin du rire que des larmes, je me contente de lui dire très doucement :
Mais, Monsieur, on s’est moqué de vous. Qui aurais-je photographié ? Les amis, toujours les mêmes qui venaient chez moi ? Car seuls mes amis entraient dans ma salle à manger.
Il hausse les épaules, compulse de nouveau ses listes et m’interroge sur les Arcachonnais arrêtés. Il m’apprend ainsi que la Gestapo ne s’est pas contentée de la rafle du 30 juin, mais a fait d’autres arrestations depuis et continue peut-être encore.
Il me parle de Paul Bargues et de ses parents. J’explique que je connais Suzanne Bargue depuis dix-huit ans et que, par conséquent, j’ai connu Paul enfant.
Il appartient à la Résistance ?
Si, vous le savez bien, c’est vous qui l’y avez fait entrer !
Non, Monsieur…
Il commence à hurler :
Mais si, et c’est lui qui nous l’a dit !
Je ne vais point me démonter pour si peu, le coup et la riposte sont prévus. Mon ton est accablé et mon regard réprobateur :
Vous lui avez fait dire, Monsieur, ce que vous avez voulu !
Sans en dire davantage, mais par mon regard dans ses yeux, je regrette la validité des témoignages obtenus par la violence.
Dhose n’insiste pas et ne me reparlera pas de Paul.
C’est pourtant vrai que c’est moi qui l’ai recruté, il y a trois ans, mais par l’intermédiaire de sa mère, car il était mineur et je ne voulais pas lui parler directement.
Comme j’ai aimé et admiré Suzanne Bargues, de donner avec tant d’élan et de simplicité à la France beaucoup plus qu’elle-même. Je souhaite ardemment que ce si beau geste porte bonheur à la famille prisonnière.
On parle de l’Intelligence Service
Arrive enfin le point capital, celui qu’il m’est impossible de nier, mes relations avec l’Intelligence Service par le réseau « Jove ». J’explique que Valentin que je connaissais déjà était venu me voir et m’avait ainsi fait entrer dans le réseau et que nous avions pu, pendant quelques mois, lui fournir des renseignements pas très importants sans doute, car Arcachon n’est certainement pas pour l’Angleterre un point stratégique.
Et je parle de l’arrestation de Valentin à Nice en la retardant de six mois, ce qui me permet d’escamoter Joël et de dire que depuis le mois de mars nous n’avons rien fait et que c’est pour reprendre un peu d’activité que j’ai reçu le belge Léon.
Mon exposé est très vraisemblable. Il l’accepte, mais évidemment la question n’est pas réglée :
Qui vous donnait les renseignements ?
Deux de mes amis.
Leurs noms ?
Monsieur, je vous réponds avec une sincérité entière, en ce qui me concerne, je prends devant vous toutes les responsabilités qui m’incombent, mais je ne vous nommerai personne.
Eh bien, c’est ce que nous verrons !
Il demande à la dactylo les feuilles qu’elle vient de taper selon ses instructions, au cours des deux heures et demie que je viens de passer dans ce bureau, puis il me regarde, furieux :
En somme, vous ne m’avez rien dit du tout. Mais je vous préviens que cela ne continuera pas ainsi !
Il se lève, moi aussi, mais au lieu de gagner la porte, je vais vers la cheminée et j’ouvre ma mallette. Il se précipite sur moi comme un chien en danger de perdre un os, sans me toucher cependant :
Qu’est-ce que vous faites ?
Je voudrais prendre, Monsieur, une serviette et un savon pour pouvoir le laver.
Je lui montre les deux objets de ma convoitise, il accepte d’un grognement et je file.
Depuis trois à quatre jours, je me lave sans savon et ma combinaison me sert de serviette.
Je retrouve avec plaisir mon cachot noir, je m’y trouve infiniment mieux que dans le bureau clair et aéré de Tony Dhose.
Je tire des conclusions très intéressantes de cette première rencontre.
D’abord, si je ne lui ai rien dit du tout, lui, en revanche, m’a appris deux choses que je n’osais pas espérer :
1) qu’il n’a pas trouvé ma boîte ;
2) que Léon est un agent double qui s’est moqué d’eux d’une façon qui frise l’invraisemblable.
Ensuite, la situation est maintenant éclaircie au sujet de la Résistance, c’est une organisation militaire dans laquelle je n’ai rien à faire, je n’en sais que ce que des conversations amicales ont pu m’apprendre, car naturellement, je ne peux pas dire ce que j’ignore.
Reste uniquement le réseau comme point noir, mais là aussi, il y a amélioration, car je ne me souvenais plus de tous les propos tenus à Léon et je craignais d’avoir nommé Joël.
Maintenant, c’est très clair, Joël est retiré de la circulation, Valentin est arrêté à Nice, il n’y a donc plus, pour notre secteur, d’agent de l’Intelligence Service. Le personnage ayant le plus de chance de les intéresser parce que le plus dangereux est éliminé. Restent les agents d’Arcachon, Luc Gara et Edgar Goutard. Mais ils ont aujourd’hui pour Tony Dhose un intérêt très relatif, puisqu’ils sont isolés et n’ont personne pour recueillir leurs renseignements.
Le champ de mes inquiétudes vient de se rétrécir d’une façon prodigieuse. Les trois lieutenants chefs de section ne risquent plus rien par ma faute, puisque la notre du commandant est à l’abri. Paul Bargues, comme moi-même, a été victime sûrement des imaginations et inventions rocambolesques de Léon ; il est certainement débarrassé de cette hypothèque, car j’ai remarqué que Dhose lui accorde maintenant peu d’importance.
Rassurée par le sort de ces quatre camarades, je n’ai plus maintenant qu’à savoir me taire et essayant de gagner du temps. Je ne crois plus, pour mon cas, à la torture, et j’avoue que j’écarte de moi avec un soulagement immense la perspective des ongles arrachés. Peut-être me gardera-t-on ici pour m’y faire mourir de faim et d’asphyxie, c’est la pire hypothèse qui puisse s’imposer à moi ce soir-là. C’est peu de chose, car je n’ai aucune peur de la mort, mais je redoute la souffrance, or l’asphyxie est une mort douce qui ne me déplaît pas.
Justement parce que ce cachot n’est pas précisément un lieu de délices, je ne le quitterai jamais pour y faire entrer un de mes amis.
Une constatation de plus s’impose à moi. Je savais que mes camarades d’Arcachon arrêtés le 30 juin ou après, diraient tous et pour cause, que je n’étais point le chef de la Résistance, mais ce que je n’avais pas prévu, c’est que les noms des vrais chefs puissent être donnés aussi vite.
Or, j’ai vu dans les doigts de Dhose la liste des quatre officiers de réserve qui commandent la Résistance, augmentée généreusement d’un cinquième nom qui n’a rien à y faire.
Seul Paul Bargues aurait des excuses à avoir parlé, car il est le seul a avoir été brutalisé, or ce n’est pas lui, car il n’aurait mis ce cinquième nom, et aurait pu parler bien davantage encore. Lui s’est tu courageusement, mais quel est donc le lâche qui, sans subir aucune violence, à parlé avec tant de rapidité et de facilité ? Car je ne veux tout de même pas supposer qu’il y en eu plusieurs.
Malgré cette cause de mauvaise humeur, je vais dîner de meilleur appétit encore que d’habitude, car c’est une chose que je n’ai pas perdue malgré mes préoccupations et je me couche sur mon petit lit l’esprit tranquille. Je me souviens du « De Profundis » de ma première nuit dans ce trou noir ; ce soir, c’est le « Magnificat » que je fredonne en signe de reconnaissance, mais je l’ai malheureusement oublié.
Une vie de taupe
Il y a dans cette cave des rats qui sont certainement très gros, si j’en juge par le bruit qu’ils font. J’aime les souris, mignonnes petites bêtes amusantes, mais la société des gros rats qui hantent tant de quartiers de Bordeaux, ne me plaît guère et je crie pour les faire partir ailleurs, ce qui réussit assez bien. Je n’en ai point peur. Comment aurait-on peur des bêtes, quand on se trouve dans la main des SS, c’est-à-dire des animaux les plus mauvais qu’ait certainement produit notre planète.
La cave est très calme depuis mon arrivée, je n’ai pas eu, je crois, d’autres voisins de cachot que le docteur. Un certain mouvement et de la vaisselle sale quand je prends mes repas m’ont fait penser que les deux autres cachots ont été occupés et évacués, sans que je n’aie rien su de leurs occupants, car nous mangeons les uns après les autres.
Je me suis habituée à cette vie de taupe. Je reste allongée presque tout le temps. Que ferais-je assise ? Cependant, deux fois par jour, vers midi et le soir, avant les repas, je marche un peu pour ne pas m’ankyloser. Je peux faire trois pas l’esprit tranquille en partant de la tête de ma couchette, et un quatrième avec prudence, car mon front vient toucher la voûte, au retour, je ne crains plus pour mon crâne, mais je dois éviter de me casser le nez sur le mur. Je n’abuse pas de cet exercice ni d’aucun autre, car j’ai déjà constaté que l’air est très insuffisant.
Quand nous sommes au rez-de-chaussée pour les repas, la porte du cachot reste ouverte, mais elle ne laisse entrer que l’air de la cave qui ne se renouvelle pas assez, l’escalier étant fermé.
Les soldats me font une gentillesse, généralement ils me font dîner la dernière, évidemment la pitance n’est plus très chaude, mais je peux manger très lentement sans retarder personne, et respirer profondément pour adsorber un peu d’oxygène. Quelquefois, mais pas tous les soirs, ils me permettent de me promener un peu dans le parc.
Une compagne de prison
Vers le jeudi 6 juillet, la cave s’anime dès le matin d’une manière inaccoutumée, les allées et venues se succèdent, les clés grincent dans les serrures. Vers la fin de l’après-midi, on ouvre ma porte, je me redresse étonnée, c’est tard pour un interrogatoire, trop tôt pour dîner.
Une grande jeune fille entre et les soldats nous enferment ensemble. Assises côte à côte sur le lit, nous bavardons comme de vieilles connaissances dans l’ignorance de nos visages. Elle me raconte sa courte histoire, car elle a été arrêtée, il y quelques jours à Targon, ayant à son actif dix jours de résistance. Elle me dit qu’elle était secrétaire d’Honoré et m’apprend son arrestation qui a eu lieu en même temps que la sienne. Elle s’appelle Geneviève mais son nom de guerre est Ginette.
Le cachot voisin est occupé par un de ses camarades, Jeannot, auquel elle adresse des reproches, car il ne l’a pas regardée en venant du Fort du Hâ où ils sont tous les deux depuis quelques jours, et j’apprends que Jeannot soupçonne Ginette d’avoir été un peu trop bavarde au cours de ses premiers interrogatoires.
Mais pleine d’entrain et de bonne humeur, elle lui démontre que ce n’est pas elle, mais Honoré qui a parlé, et Jeannot qui est dans une situation critique, avec une balle dans la cuisse et chez qui les Boches ont trouvé un petit arsenal d’armes et de munitions, se laisse volontiers convaincre. Il raconte les derniers événements de Bordeaux, car il a été arrêté après elle et lui apprend qu’une jeune fille arrêtée en même temps qu’elle, Irène, s’est évadée, mais que sa mère a été prise ensuite par la police.
J’apprends par lui la mort héroïque de Marc Nouau dont j’avais entendu parler plusieurs fois par Robert qui était en relation avec lui.
Nous allons passer ensemble trois ou quatre jours qui seront très gais en dépit des circonstances et des inquiétudes qui peuvent exister dans la pensée de Jeannot et dans la mienne.
Pour Ginette, c’est une jeune écervelée qui est entrée dans la Résistance, comme elle serait allée au bal ou partie pour une promenade sentimentale, et qui ne soupçonne pas le moins du monde, que ces dix jours vont la conduire à Ravensbrück.
Elle a une jolie voix de mezzo et un grand répertoire de chansons, elle apporte dans ces cachots noirs, sur lesquels planait, ces jours-ci, le silence glacé des tombeaux, l’exubérance de la jeunesse et une joie de vivre qui bannit toute mélancolie.
La couchette qui fait exactement la largeur d’une personne moyenne est plutôt juste pour deux, mais nous nous en accommoderons très bien en nous mettant en ciseaux. L’air, par contre, sera encore plus insuffisant, et j’y gagnerai quelques migraines.
Nous causons toute la journée et assez tard dans la nuit, de toutes sortes de choses, sans oublier les interrogatoires, car c’est pour cela qu’ils sont ici, ainsi que les occupants des deux autres cachots, la cave étant au complet.
On chante
Dans les autres, il y a un homme qui chante aussi d’une voix de basse qui évoque celle d’un chantre d’église, ses chansons graves nous intéressent et lorsqu’il s’arrête, Jeannot lui demande :
Chante encore, camarade !
Cela paraît l’étonner ; il nous dit :
Est-ce que vous ne vous foutez pas de moi ?
Nous protestons tous les trois, indignés d’une pareille supposition. Alors il chante de nouveau pour nous faire plaisir.
Ce jour-là, nous entendons des cris et des pleurs qui nous inquiètent, Jeannot interroge et nous apprenons que ce désespoir est celui d’un jeune paysan qui est arrêté sans avoir rien fait et s’inquiète beaucoup.
Nous faisons de notre mieux pour le rassurer et la conversation devient générale entre les quatre cachots.
Tout à coup, celui que nous appelons « le gosse » crie à Jeannot comme un écolier :
Monsieur, je voudrais aller aux cabinets.
Que veux-tu que j’y fasse, je suis enfermé comme toi, je ne peux pas aller ouvrir ta porte. Tu as certainement une boîte de conserves pour cet usage, cherche-là.
Non, Monsieur, je n’ai rien.
Il a repris sa voix pleurnicharde.
Attends l’heure de dîner qui n’est pas loin, n’y pense plus, et chante, siffle, fais ce que tu pourras pour oublier que tu es prisonnier.
On chante pour le distraire, on y réussit à peu près, car il nous crie dans un mouvement d’enthousiasme :
Vive la liberté !
Pillage à la maison
En revenant d’un interrogatoire, Jeannot nous raconte que le bureau de Tony Dhose est encombré, ce jour-là, de linge et d’objets divers ; la description qu’il donne me fait comprendre de suite que mon magasin et mon appartement ont été pillés. Je l’interroge et c’est bien exact, ses réponses ne laissent aucun doute, les objets divers qu’il a vus sont bien ma propriété.
Ginette trouve cela très drôle.
Sans dramatiser, je n’ai point de raison de me réjouir, car je me demande dans quel état, ils ont dû laisser ma maison. Je suis tranquille pour le mobilier, car ils n’ont plus les moyens de communication qui puissent leur permettre de le déménager en Allemagne.
Lorsque j’entre dans le bureau de Dhose pour la deuxième fois, mes yeux tombent de suite sur la carpette de ma chambre qui recouvre le plancher, sur la cheminée, un de mes postes de T.S.F., car j’en avais deux, une bouilloire électrique, une bouteille d’eau de Cologne et diverses choses m’appartenant se promènent dans la pièce.
Le linge est parti ailleurs.
Je n’en témoigne ni surprise ni émotion et prends place sur la chaise en face du chef de ce poste de la Gestapo.
Il me dit n’avoir pas de cigarettes, mais m’offre un paquet de tabac allemand, ainsi que tu papier à cigarettes. Je prends les deux et lui dis, après les avoir regardés, en lui montrant le tabac :
Vous pourriez me le donner tout entier, car il vient de chez moi. !
Oh ! Non.
Il grogne très peu convaincu.
Si, si, je le reconnais très bien, et le papier aussi.
Il se garde d’insister et compulse son dossier d’un air absorbé. C’est dommage, j’aurais voulu lui parler de mon tapis et du reste, mais il l’a parfaitement compris.
Très maladroitement, je roule une cigarette. Il prend un ton violent et menaçant pour m’annoncer que si je ne parle pas, je serai fusillée, car il a déjà assez de raisons pour que je mérite ce traitement.
Vous n’avez pas suivi les conseils de Bismarck
Ma cigarette est terminée, elle n’a pas trop vilaine forme. Je la contemple attentivement, puis je regarde Dhose bien en face et je mets dans mon ton autant de calme qu’il a mis de violence dans le sien :
Si vous me fusillez, dans un an une rue d’Arcachon portera mon nom, ma mort sera un exemple, à mon âge on ne peut rien désirer de mieux.
Ses yeux s’arrondissent dans une expression d’étonnement qu’il ne dissimule pas. Mais il se ressaisit vite et éclate d’un gros rire méprisant :
Vous êtes de ces Français qui croient encore en la victoire de l’Angleterre ?
J’y croyais, il y a quatre ans, Monsieur, mais aujourd’hui, j’en ai l’absolue certitude.
Et pourquoi ?
Parce que vous n’avez pas suivi les conseils de Bismarck, qui vous a recommandé de ne jamais faire la guerre à une coalition. Quelles que soient la force et la puissance d’une nation, elle ne peut pas vaincre plusieurs nations qui, ensemble, sont plus fortes qu’elle-même. Malgré tout son génie militaire, Napoléon a été vaincu. Or, aujourd’hui, l’Allemagne a contre elle la plus forte coalition que l’Histoire ait connue.
Nous avons des armes nouvelles.
Je le sais, et vos armes nouvelles causeront encore des dégâts, mais ne vous permettront pas de gagner la guerre.
Je n’ai mis dans ces phrases ni arrogance, ni forfanterie, naturellement, car il ne faut abuser de rien, j’ai parlé très doucement, mais très vite j’ai eu l’impression que le sort de l’Allemagne était totalement indifférent à cet officier SS. Cala ne l’intéresse certainement qu’en fonction des répercussions que cela va avoir sur sa seule personne. Je comprends aussi qu’il est fixé et a perdu toute espérance d’une victoire de son pays.
D’un grognement, il me répond que ces questions ne sont point celles qui nous occupent et il me ramène, bien malgré moi, à ses moutons, auxquels je ne perds jamais une occasion de fausser compagnie. Mais il ne me reparlera jamais de me fusiller et n’abusera pas des éclats de voix qui ne m’intimident pas du tout.
Il me parle d’Honoré et me demande si je le connais, sur ma réponse négative, il se lève et me dit de le suivre. Nous descendons au rez-de-chaussée et entrons dans un bureau. En face d’un officier en tenue, assis dans un fauteuil profond, un homme d’une trentaine d’années avec la barbe des prisonniers qui n’ont pas pu se raser de quelques semaines, paraît très à son aise et sourit paisiblement.
Dhose lui demande s’il me connaît, en nous plaçant face à face. Nous nous observons l’un l’autre avec curiosité et Honoré déclare qu’il ne me connaît pas. J’étais tout à fait tranquille car nous nous voyons bien pour la première fois et mon nom lui est certainement inconnu. Mais je ne regarde pas seulement Honoré, bien des choses dans la pièce retiennent mon attention, un tapis sur le parquet, des descentes de lit dans un coin, des piles de draps et de serviettes dans un autre, une corbeille à papiers d’osier pleine de linge, me font penser que mes affaires se promènent dans tout l’établissement. Je n’ai pas le temps de tout voir, nous sortons et regagnons le premier étage.
Quand nous avons repris nos places respectives, Dhose, qui compulse toujours son dossier et tape à la machine, car il n’a plus de dactylo, me dit d’un ait très ennuyé.
Je constate qu’à Arcachon nous avons arrêté beaucoup de braves gens qui n’ont rien fait de mal, mais je sais aussi qu’il y en a qui sont des résistants, alors il faut que vous disiez quels sont les résistants, de façon à ce que nous puissions libérer tous ceux qui n’ont rien fait. Si vous ne dites rien, tous ces braves gens resteront en prison.
Un peu plus tard, ayant entendu…
C’est sur cette phrase inachevée que se terminent les mémoires de Marie Bartette.