Témoignages de déportées à Ravensbrück et camps annexes
Archives de l’ADIR
Ce document est une retranscription de témoignages de déportées extraits des archives de l’Association nationale des anciennes déportées et internées de la résistance (ADIR).
L’ADIR, créée à l’été 1945, a été dissoute en 2006. Les archives de l’ADIR sont conservées à La Contemporaine, à Nanterre.
Nous avons regroupé dans ce document plus de trente témoignages. Pour des raisons pratiques, 8 témoignages de plus de 50 pages font l’objet d’une édition séparée, il s’agit de :
Simone Monier : « Un grain de sable »
Matha Perrussel : « Notes de prison et déportation »
Marcelle Soulier : « J'ai été le numéro 27 548 »
M.-S. Ignace-Binétruy : « Une année concentrationnaire »
Thérèse Grospiron-Veschueren : « Histoire d’une famille et de la déportation »
Loudmila Flam/Zoya Haas : "Vicky" – Note : celui-ci est un témoignage indirect.
Thérèse Lachot : « Thérèse »
Simonne Rohner : « En enfer »
Certains documents sont peu lisibles. Les mots ou partie de phrases illisibles sont remplacés par (…), les mots incertains sont retranscrits en rouge dans le texte. Sont portés également en rouge et entre crochets des ajouts de l’éditeur (par exemple des précisions ou suggestions de correction).
Décembre 2025, yves.baudier@free.fr
Réponse à questionnaire, 1950 8
Précisions de Marie Suzanne Binetruy 21
Le supplice de 14 religieuses Polonaises 24
Témoignages sur Mère Elisabeth de l’Eucharistie et Mère Marie de Jésus 25
Témoignage de Marthe Gonnetan 26
Les dessins d’Éliane Jeannin-Garreau 30
Témoignage de Léone Bourgineau 35
Témoignage de Renée Maurel/Andrée Sudre 42
Témoignage de Françoise Élie 50
Quatre jeunes parachutistes 85
Témoignage de Hélène Palmbach 87
Témoignage de Yvette Kohler 96
Poème-témoignage de Gabrielle Meunier 100
Témoignage (incomplet) de Yvette Lundy 102
Témoignage de Jane Sivadon 114
Discours sur Yvette Guéguen 118
Témoignage de Marie Fillet 124
Témoignage de Germaine Romang 144
Témoignage de Paulette Gouache-Charpentier 152
Témoignage sur Gabrielle Maron 158
Témoignage de Odette Lavenant 161
Témoignage de Claire Davinroy 166
Témoignage de Marguerite Billard 172
Discours sur Colette Chaine 178
Témoignage de Marcelle Douard 181
Témoignage de Madeleine Lansac 187
Témoignage de Madeleine Tourrette 189
Témoignage de Marguerite Bazin-François 196
Témoignage de Marie-Louise Streisguth 204
Témoignage de Marie-Louise Cadennes 220
Les archives de l’ADIR (cote F/DELTA/RES/0797/48 à La Contemporaine) incluent trois témoignages de Nelly Huri, déportée à Ravensbrück puis à Beendorf :
Un récit de 4-5 pages écrit en octobre 1945 pour obtenir des copies de photographies
La réponse en 1950 à un questionnaire du Comité de Coordination des Recherches
Un récit en 10 page écrit en 1966.
Récit envoyé en octobre 1945 au photographe qui nous avait photographiées, les déportées françaises, à Malmö en mai 1945, pour avoir une copie de quelques photos.
Madame N. HURI, 2, rue des Marronniers PARIS XVIe
Matricule Ravensbrück : 39 238 Beendorf : 5 986
Monsieur,
Ce que je voudrais dire tout d'abord, c'est "pourquoi les femmes françaises ont été arrêtées".
Beaucoup l'ignorent. Les Allemands ont interné les Juifs dans des camps, parce qu'ils étaient juifs ; ils ont jeté en prison ou dans des camps de concentration des milliers de Polonaises qu'ils ont ramassé en bloc, comme un troupeau, alors qu'elles fuyaient lors de l'entrée des Soviets à Varsovie ou dans d'autres villes. Mais toutes les Françaises internées dans des camps par les Allemands ont été arrêtées pour avoir travaillé pour leur pays contre les Allemands, elles ont fait soit un travail actif dans la Résistance, soit, sans appartenir à une organisation, elles ont, écoutant leur patriotisme, aidé des aviateurs alliés, des prisonniers évadés, ou caché des requis qui ne voulaient pas aller travailler en Allemagne.
On a toujours admiré le courage, et le moral élevé des Françaises. C'est que, à l'encontre de beaucoup de femmes d'autres nationalités, les Françaises savaient pourquoi elles étaient déportées, elles supportaient leurs souffrances à cause de l'idéal pour lequel elles avaient travaillé. Cet idéal les a toujours soutenues.
Les Françaises étaient toujours à l'affût des nouvelles ; quand dans les camps on a appris le débarquement des Alliés en France, puis la libération de Paris, ce fut un délire d'enthousiasme ; et chaque petit succès, chaque avance des Russes ou des Anglo-Américains, c'était un petit grain d'espoir qui nous soutenait pour plusieurs jours.
Les femmes arrêtées en France par la Gestapo, après avoir passé quelques semaines ou quelques mois dans les prisons françaises étaient envoyées à Compiègne ou au Fort de Romainville, camps de passage, et de là expédiées en Allemagne.
Notre voyage s'est effectué dans des wagons à bestiaux, 50 femmes par wagon, plus 2 tinettes ; comme provisions de route : nos colis de croix rouge. Après 4 jours de voyage, nous arrivons à Ravensbrück an pleine nuit. Les 550 femmes de notre convoi ont été entassées dans la salle des douches, avec leurs bagages ; mise en scène : volets et fenêtres clos, lumières éteintes ; chaleur étouffante ; certaines ont cru que nous allions être gazées ; nombreux évanouissements... Dès 6 heures nous passions devant divers bureaux et l'on nous dépouillait de notre argent, de nos bijoux, de nos vêtements, puis nous entrions à nouveau aux douches et en sortions vêtues de nos robes rayées de prisonnières, triangle rouge et numéro aux bras ; chaussées de sabots et quelques-unes rasées (par mesure de représailles on pour se servir des cheveux).
Ravensbrück est situé dans le Mecklembourg, dans une région marécageuse ; ce camp appartient, dit-on, à Himmler, qui s'est servi des prisonnières et prisonnières pour faire assécher les marais. Le camp de femmes contient en permanence 20 000 prisonnières réparties dans 32 chalets appelés "blocs". Il est difficile de décrire la vie des prisonnières dans ces blocs de 20 m x 5 m ; ces chalets peints en vert, entourés de plates-bandes, semblaient riants et gais, mais il suffira de dire que dans chacun vivaient plus de 1000 femmes, entassées 2 et 3 par châlit dans les dortoirs, que dans les réfectoires on mangeait toujours debout car chaque petite table pour 8 personnes servait à poser les gamelles de 36 personnes... Le régime alimentaire était très réduit ; café noir le matin, soupe de légumes, très claire, entre 9 et 12 h, autre soupe le soir et environ 150 g de pain.
En ce qui concerne le régime du travail : certaines femmes travaillaient aux usines "Siemens" toutes proches, d'autres à la couture, à la cuisine, aux mille et une corvées du camp, au sable ou aux marais, aux Betrieb de tissage ; mais une grande partie des femmes n'était là que de passage : quelques jours ou quelques semaines après leur arrivée, elles étaient envoyées en "transport". Transport signifiait départ pour un autre camp et travail dans une usine de guerre ; aussi le plus grand souci de chacune était d'échapper au transport : se faire passer pour malade ce qui était parfois dangereux, car les malades étaient munies d'une carte "rose" les exemptant de toute corvée et les cartes "roses" passaient de temps en temps à la "chambre à gaz" - se cacher dans un autre bloc, fuir par les fenêtres quand on cernait le bloc pour "piquer" pour un transport... Malheureusement on ne pouvait le faire... et nombreuses furent celles qui ont été envoyées à droite ou à gauche, à Hanovre, en Tchécoslovaquie, à Hambourg, etc.
Je passe sous silence les humiliations qu'on faisait subir à Ravensbrück à chaque prisonnière : l'obliger à se mettre mue pour passer devant le dentiste ; lui faire subir un prélèvement vaginal… Je veux oublier l'air dégouté du médecin quand il traversait le "Revier" au milieu de ces 500 femmes nues... Je ne parle pas non plus des expériences qui ont été faites sur les femmes ; les muscles prélevés sur les jambes de certaines Polonaises ou le typhus exanthématique injecté à ces pauvres cobayes humains… D'autres plus qualifiées, qui ont travaillé au "Revier", pourront témoigner à ce sujet.
Le hasard voulut qu'après avoir échappé à 4 transports, je sois comprise sur la liste des départs pour la Saxe pour le Camp de Beendorf le 5 août. C'était un camp qu'on installait, une cinquantaine d'Allemandes et de Tziganes nous avaient devancées et y avaient aménagé la vie. À notre arrivée la corvée de cuisine était organisée, les paillasses étaient remplies, les 250 Françaises et Belges eurent abondamment à manger les premiers jours et furent bien traitées. Mais cela dura peu ; un mois après il arrivait un contingent de 300 Polonaises et au début de décembre nous étions 1600 dont près de la moitié de Juives. Les rations ont été très diminuées et la vie devint de plus en plus difficile.
Nous devions travailler dans un village voisin, à Bartensleben dans une mine de sel où étaient installés des ateliers pour le montage de petits appareils servant à l'aviation : des régulateurs pour l'arrivée de l'huile dans les moteurs. Plusieurs usines étaient repliées dans cette mine, dont "Fluggerätewerk A.G.", "Askania" et réunies sous la dénomination "Ingénieur Bureau Niedersachsen".
D'immenses Betrieb de 100 m x 40 à 50 x 60 environ avaient été creusées par les prisonniers militaires dans le roc du minerai de sel ; ces immenses voûtes blanches marbrées de noir ou de vert, ces lumières puissantes, ce système d'aération, ces installations d'air comprimé, tout donnait une impression de grandeur imposante et témoignait du travail gigantesque qui avait été accompli et de la volonté de fer qui gouvernait alors le peuple allemand.
Les ateliers étaient répartis sur 3 étages situés environ l'un à 600, l'autre à 500, le 3e à 400 m sous terre. Pour y parvenir il fallait commencer par descendre par la benne à 850 mètres pour remonter par divers ascenseurs.
Dans cette usine travaillaient 5 à 6 mille civils, Polonais, Tchèques, Hollandais, Belges, Français, surtout des femmes, requis ou volontaires encadrés par quelques Allemands. Les "häftlingeinsatz" devaient libérer des civils et activer le travail. Mais il est juste de dire que les femmes déportées n'ont jamais fait de rendement et que la plupart de leurs pièces étaient inutilisables.
Notre vie à Beendorf-Bartensleben fut très dure : 14 heures sous terre ; levées à 3 h 1/2 nous quittions le camp à 5 h à l'obscurité ou au clair de lune, nous ne revenions qu'à 19 h et souvent plus tard, car ayant quitté l'atelier à 17 h 30 nous n'arrivions à l'air libre qu'à 19 h. Mais quand il y avait alerte les ascenseurs stoppaient, ce qui souvent nous obligeait à rentrer à 22 ou 23 h.
Nous déjeunions aux Betrieb, debout ; on nous servait dans un corridor près d'une boîte à ordures... et les civils avaient pitié de cette queue de prisonnières, gamelle et cuiller à la main, qui attendait la maigre pitance.
Pour arriver aux ateliers nous avions environ une heure 1/4 de trajet après être descendues par des ascenseurs à 850 m sous terre ; après quoi divers ascenseurs nous conduisaient à nos étages respectifs. Mais souvent les ascenseurs étaient soi-disant "hors service" et celles qui travaillaient à l'étage le plus élevé avaient 310 marches à monter.
Le travail était plus ou moins pénible suivant les ateliers et les "Meisters". Certaines devaient passer leurs 12 heures debout à leurs machines, d'autres étaient assises tout en ayant un travail pénible, d'autres n'avaient qu'un travail de finition et de montage.
Manque d'air et de lumière mis à part, ce n'est pas l'usine qui nous rendait la vie pénible, mais l'atmosphère du bloc. Commandées par des S.S. et des femmes SS en uniforme, les "Aufseherinen"", la direction immédiate du camp, la distribution des vivres, l'organisation générale dépendaient non des SS mais surtout des Allemandes, prisonnières comme nous, mais pas politiques, des "triangles noirs", c'est-à-dire des filles enfermées pour des questions de mœurs ou des droit-commun. Ces femmes hystériques, comme la plupart des Allemandes et comme les S.S., éprouvaient un plaisir sadique à nous brimer ; elles prélevaient à leur profit, sur nos rations ; elles nous empêchaient de nous laver ; le dimanche, notre seul jour de repos, elles nous imposaient des stations debout, au froid, de 4 et 5 heures ; pour la moindre peccadille on avait 25 coups de bâton sur les fesses et le commandant du camp était tout heureux de les administrer lui-même. Aussi, tous les soirs, à l'heure du retour, nous nous demandions avec appréhension ce qui nous attendait au "Lager" ; et tous les matins, nous avions hâte de partir... on osait moins nous battre à l'usine, devant les civils... Nous souffrions aussi de la saleté dans laquelle on nous obligeait à vivre. Notre linge restait 4 ou 5 semaines sans être changé et aucune possibilité de le laver ni de nous épouiller ne nous était accordée.
On pourrait écrire des pages sur les scènes qui se sont passées à Beendorf. Par exemple : faire nettoyer les W.C. avec sеs mains à une jeune fille et l'empêcher de se laver après... attendre que des femmes soient nues en train de se laver, profitant évidemment du waschraum ouvert le dimanche, et leur jeter de l'eau sale sur le corps.
Un jour 2 Polonaises ont naïvement essayé de s'évader ; toutes les Polonaises appartenant à la même colonne de travail ont dû passer la nuit debout : on espérait ainsi les faire parler et savoir grâce à quelles complicités leurs camarades avaient pu partir. Le lendemain les fuyardes ont été arrêtées et en présence de toutes les prisonnières, le commandant et les Aufseherinen plutôt que de les battre eux-mêmes, ont incité celles qui avaient passé la nuit debout, à se venger sur leurs camarades rattrapées : et nous avons vu avec horreur ces Polonaises battues jusqu'au sang, par deux prisonnières polonaises, leurs cheveux arrachés, évanouies, traînées par les cheveux autour du hall. On a dû les conduire au "Revier" et c'est seulement après plusieurs jours de soins qu'elles ont pu reprendre leur vie au camp.
Mais la période la plus terrible de notre existence furent les 12 jours passés dans le train fantôme entre le 10 et 22 avril. Nous avions quitté Beendorf sur ordre du commandant, fuyant les armées anglo-américaines qui arrivaient ; notre train n'avait pas de destination précise, il stationnait pendant le jour, prenait une direction quelconque la nuit... notre ravitaillement était épuisé, nous n'avions pas d'eau. Déjà les 3 premiers jours nous avions eu juste une maigre ration de 100 g de pain, puis nous sommes restés 3 jours sans aucune nourriture ; nous étions 100 à 120 par wagon, il faisait une chaleur torride le jour, les Allemandes qui se trouvaient dans notre wagon, quand elles arrivaient à avoir de l'eau, se faisaient un malin plaisir de se laver avec l'eau fraîche, alors que nous avions les lèvres noires et desséchées par la soif. Dans ce wagon nous avons mangé de tout : du sucre et des pâtisseries dont on nous a distribué une fois une poignée, des pommes de terre crues, des herbes qu'on cueillait aux rares arrêts.
Les derniers temps à Beendorf, il y avait de nombreux morts ; surtout des Juives du dernier transport arrivé de Brunsweig, très affaiblies qui n'ont pas supporté le changement de nourriture. Quand nous arrivions le soir après avoir reçu notre ration quotidienne de pain, nous étions entassées dans le hall qui nous servait de salle à manger ; alors il n'était pas rare de voir 2 ou 3 grands sacs en papier jetés par terre et contenant des cadavres. Cela ne nous impressionnait même plus et ne nous ôtait pas l'appétit.
C'est dans le train fantôme qu'il en est mort, de nos camarades. 10 à 12 par jour, et beaucoup à la suite des coups et blessures par les Aufseherinen qui, la nuit, frappaient dans le tas avec des lanières en cuir... On les a enterrées dans une forêt de sapins où nous avons fait un arrêt de 3 jours. Nous sommes passées auprès des cadavres pour aller chercher notre pain, peu nous importait les mortes, nous, nous voulions vivre... La lutte pour la vie rend insensible et cruel même.
Je m'arrête et vous prie d'excuser ces quelques notes jetées au courant de la plume et sans ordre.
Réponse adressée par Nelly Huri le 9 octobre 1950 à l’Attaché H. Vigneron, Comité de Coordination des Recherches, Section C.C.M.M.-Göttingen.
Mme N. HURI
2 Rue des Marronniers, Paris XVIe.
Paris, le 9 octobre 1950
Monsieur l'Attaché H. VIGNERON Section C.C.M.M. Comité de Coordination des Recherches (20 b) GOTTINGEN Herzbergenandstr 47
En réponse à votre lettre du 11 Septembre 1950, je vous prie de trouver ci-dessous quelques renseignements concernant le Kommando de Beendorf, que je vous communique sous toutes réserves.
1. Tous renseignements sur votre camp : origine des déportés (Camp Central), nombre de français qui s'y trouvaient, éventuellement nombre total d'occupants, leur nationalité.
D'abord déportées venant de Ravensbrück. Il y avait déjà une cinquantaine d'Allemandes quand, le 9 août 1944, 300 femmes dont 250 Françaises et Belges ont été amenées à ce commando. En octobre, un nouveau contingent de 1 500 femmes, la plupart Polonaises, arriva de Ravensbrück. Plus tard une centaine de Hollandaises vinrent d'un camp de Juifs (de Hollande ?). Puis, vers février 1945, encore 1 500 femmes juives qui n'ont pas été mêlées à nous, ni dans le camp, ni au travail.
2. Où travaillait votre Kommando ?
Le Kommando travaillait dans la mine de sel de Bartensleben où étaient installées dans trois étages souterrains (on nous a dit jusqu'à 800 mètres sous terre) des usines repliées de divers points de l'Allemagne : Fluggerätewerk g.m.b.h., anciennement à Litzmannstadt, Flottwellstr. 3-5, Askania-Werk H.G. de Berlin, I.B.N. (Ingénieur Büro Niedersachsen) de Helmstadt.
Nous travaillions dans de vastes ateliers creusés dans le sel.
3. Dates de votre séjour ?
9 août 1944 au 10 avril 1945
4. Noms et grades du chef de camp et du personnel de surveillance.
Je suis incapable de vous dire les noms et grades du Chef de camp et du personnel de surveillance.
5. Éventuellement noms des kapos, du médecin, des, infirmiers, des interprètes.
Même réponse. Je me souviens seulement du prénom du cuisinier des hommes : Alfred, qui nous servait parfois le dimanche.
6. Noms de témoins allemands qui connaissaient la vie du camp ou peuvent témoigner sur certains incidents.
Un Meister, qui surveillait notre unité à l'atelier 2 A Halle 2, s'appelait "Eulenberg". C'était un homme petit et ayant des bras courts (un peu difforme). Il a toujours été très bon pour nous. Au début, nous faisions le trajet par la route pour descendre dans la mine. Tous les paysans de la région connaissaient donc l'existence du camp.
7. Noms et adresses de camarades françaises qui étaient avec vous et qui pourraient témoigner à leur tour.
Mme Paulette AGUENIER-POUSSIN − Ouzain (Loir-et-Cher)
Mme Marie BARBARY − 71, rue de la Mare, Blois (Loir-et-Cher)
Mme Line [Pauline] MANCEAU − Nyloiseau (Maine-et-Loire)
Melle Danièle JOMARON − 6 rue St-Etienne, Lyon (Rhône)
Mme Lucienne THEVENIN − 36, rue de St-Prix, St-Leu-la-Forêt (S.et 0.)
Melle Mad. [Madeleine] LAROSE − 9, rue du Trésor, Paris.
Mme Renée GARCIA − 10 rue des Industrieux, Marseille
Mme Raymonde BELOT VALLAT − 33, rue de Rancy, Lyon
Mlle Maguy Marthe DAGUE − Gare de Coinces (Loiret)
Mme Louison [Louise] Louis − Chez M. Maublanc, 4 et 6 rue Dumenge, Lyon Croix Rousse
Mme Julienne Maréchal.
Mme Germaine DESTREM − 15 rue du Temple Paris (IVe)
Mme Suzanne VIGNE [VIGNES]− 48 rue Calvet, Bordeaux
Melle Gisèle BODART − rue Paul Doumer, St-Cyr-sur-Loire (Indre-et-Loire)
Melle Marie-Suzanne IGNACE − 13 rue de Balzac, St-Etienne
Mme [Juliette] MOREAU à Vendôme (Loir-et-Cher)
Mme Paule BERNARD − 1, rue du Rocher, Tours
Mme Renée [Germaine ?] GENINET − 1 Place du Chardonnet Tours.
Mme Odile GAY − 10 rue Quentin-Bauchart, Paris.
8. Liste des décédées ou exécutées avec le maximum de renseignements sur chacune d'elles, en particulier : noms, prénoms, âge, n° d'immatricules, adresse de la famille en France, cause du décès, manière de la mise à mort en cas d'exécution, lieu d'inhumation. Par qui l'inhumation a-t-elle été faite ?
Je ne connais qu'un nom : Melle BESSON, décédée en septembre 1944 à Beendorf. L'inhumation a été faite par les Allemands.
9. Si le camp a été évacué vers la fin de la guerre : À quelle date ? Vers quelle direction ? Par quel itinéraire ? Par quels moyens ? Où et lesquels ? Y-a-t-il eu des décès en route ?
Du 10 au 21 avril, nous avons erré dans un train. Nous étions plus de 5 000 avec les hommes. Nous sommes passés par Magdeburg, Miderndolb [Niederdodeleben ?], Stendal, Rachenow [Rathenow ?], Nurgarten [Neugarten ?], Winstermark [Wustermark ?], Karlstadt [Karstädt ?], Klein Warmow [Klein Warnow ?], Ludwighust [Ludwigslust ?] (le 13), Sülstorf (le 14 avril), Ludwieg [?] où nous sommes restés trois jours ; loin de la gare, au milieu d'une forêt de sapins.
On a enterré beaucoup de morts dans des fosses creusées non loin des wagons. Nous couchions dans les wagons. Nous sommes repassées par Ludwigslust le 18, puis Strohkirchen, Moraas, Hagenow-Land, Zarrentin-Merck [Zarrentin, Mecklemburg], Sehinlan [?], Lübeck, Holsten [Holstentor ?], Bad Oldesloe, Kuthermuhle [Kupfermühle], Ahrmsburg [Ahrensburg], Wansdburg [Wandsbeck ?], Hamburg, Ochsenzoll (le 21) d'où nous avons été conduites au camp de Langenhorn. Mais, Hamburg, une partie de nos compagnes ont été dirigées sur un autre camp.
Nous avons été libérées le 1er mai par l'intermédiaire du Comte Bernadotte.
Départ Hamburg 1er mai, Flensburg 2 mai, Padborg, Nyborg, Korsar [Korsør], Kobnehavn [København / Copenhagen], Malmö.
N. HURI
Causerie-Témoignage faite an Monastère des Bénédictines de Craon (Mayenne) révélée au Prieuré des Bénédictines de Vanves (Hauts de Seine), 8 mai 1966
QUINZE MOIS DE DEPORTATION
RAVENSBRUCK - BEENDORF
Pendant l'occupation allemande, passés en zone sud, à Marseille, mon mari se mit rapidement en contact avec des résistants et, tous deux, nous fîmes partie d'un réseau de renseignements (Tartane-Masséna). Trahis par un passeur de frontière de notre réseau, nous étions arrêtés le 1er mars 1944 à 5 heures du matin.
La Gestapo occupait à Marseille un immeuble rue Paradis. Après l'interrogatoire, je fus conduite au 8ème étage, où les chambres de bonnes servaient de cellules aux prisonniers. Le gardien ouvre une porte : deux femmes en combinaison faisaient leur toilette ; il y avait un lavabo et un matelas roulé dans un coin. Je dis au gardien : "N'auriez-vous pas une autre chambre, s'il vous plaît ? une chambre où je serais seule ? − Madame vous êtes en prison ici, non dans un hôtel". Mes compagnes m'invitent à m'asseoir sur le matelas, s'installent près de moi et m'interrogent : que se passait-il dehors ? étais-je juive ? ou résistante ? Non, je n'étais pas juive. Résistance ? qu'est-ce que cela, la Résistance ? Je me méfiais. Et puis je réfléchissais : "Douze balles dans la peau", c'est ce que m'avait toujours dit mon mari ; voilà ce que nous risquions. Et voici que le moment était arrivé. "Peut-on voir un prêtre ici ?" Non, pas d'aumônier, ces cellules étaient un lieu de passage. Pourtant l'une des femmes y était depuis trois mois, l'autre depuis huit mois. Il me semblait que je ne supporterais pas huit mois de détention... J'allais bientôt faire l'expérience de ma résistance physique.
Après chaque interrogatoire, on me changeait de cellule ; la cellule suivante abritait une pauvre dame juive qui ne cessait de pleurer ; j'essayai de la consoler, lui rappelant le courage d'Esther et de Judith ; puis, je dus passer une nuit et un jour avec deux filles publiques qui traçaient sur les murs des dessins pornographiques et essayaient de les commenter dans un langage symbolique qui m'était vraiment incompréhensible ; ainsi, tout était calculé pour nous démoraliser ; "ce sont les lois de la guerre" répondit le SS à qui je faisais des reproches sur le choix de cette cellule.
Le 8 mars j'étais emmenée dans la banlieue de Marseille, à la prison des Baumettes. Je fus installée dans une chambrée de 20 châlits à 3 étages, soit 60 détenues. La chef de chambrée était une Juive autrichienne qui croyait sauver sa peau en étant très cruelle, surtout avec ses coreligionnaires,
Le régime était déjà celui que je devais trouver dans les camps : eau noirâtre baptisée café le matin, soupe de rutabagas ou de choux à midi ; 125 g de pain et un dé de margarine le soir.
Je fie connaissance d'une dame d'une cinquantaine d'années1, des environs de Nîmes, son mari avait pris le maquis ; elle et sa mère (80 ans) avaient été emmenées en otages ; elle me proposa de prier avec elles. Protestante, elle avait pu conserver un psautier et lisait souvent "Je lève les yeux vers les Monts", puis, "Invoquons Dieu au jour de l'angoisse" et nous disions ensemble le "Notre Père". Affectée à l'atelier de couture, je devais quitter la chambrée tous les matins mais je me réjouissais de retrouver tous les soirs, pour une courte prière, ces dames si courageuses.
Pourquoi n'avais-je pas été fusillée ? Qu'attendions-nous ? Que risquions-nous ? La déportation, dit la chef de chambrée. Nous ne savions pas encore ce qu'était l'"Univers concentrationnaire" !
À la mi-avril on nous transféra (une trentaine) vers la région parisienne ; dans le train, je retrouvai des femmes de mon réseau ; c'est alors que j'appris la mort de mon mari, abattu le 16 mars, dans cette même prison des Baumettes.
À Romainville, commune de la Seine-St Denis, il y avait un camp de rassemblement. La nuit, enfermées dans les casernements, nous étions libres le jour de nous promener jusqu'aux barbelés ; quelle joie d'avoir un peu d'espace, de pouvoir marcher et réfléchir. Dès ce moment je décidai qu'il fallait tirer le meilleur parti possible de cette épreuve. Je pris de bonnes résolutions et m'imposai une espèce de discipline (Ne pas parler de ma vie personnelle ; ne pas me plaindre ; ne pas accepter qu'on me tutoie ; aider les autres ; ne pas manquer de prier...).
Des femmes des diverses prisons de France nous rejoignaient : parmi elles, se trouvaient une trentaine de communistes internées par les Français au début de la guerre ; au moment de la défection de Staline, les nazis, à leur tour, les avaient gardées en prison, à Rennes, où elles avaient reçu des colis de ravitaillement et de livres : elles s'étaient adaptées à la vie de prison ; elles avaient noué des amitiés, avaient suivi des cours de langues, formé une chorale... Formées à la lutte, elles savaient faire face avec courage. Immédiatement elles me plurent ; aussi, quand on nous mena à la Gare de l'Est prendre le train pour Ravensbrück, je m'arrangeai pour monter dans le même wagon qu'elles.
Le 13 mai 1944, transport de 700 femmes : 4 jours et demi de voyage ; chaque femme munie d'un maigre colis de victuailles. 60 femmes par wagon à bestiaux ; pas d'eau ; 2 baquets au milieu pour les besoins naturels... Mes camarades communistes se mirent à chanter : la Marseillaise, l'Internationale, l'Hymne à la joie de la 9ème de Beethoven. Nos gardiens étaient furieux et tapaient contre les parois du wagon avec leurs crosses pour nous faire taire. Le train avançait surtout la nuit. Le jour il était rangé sur une voie de garage, dans quelque petite gare, ce qui nous permettait parfois de nous faire passer par la lucarne une bouteille d'eau, qu'il fallait partager parcimonieusement et équitablement. (Quand les baquets débordaient, nous chantions "Pompons la m...").
Arrivées à Ravensbrück en pleine nuit : mise en scène pour nous impressionner, parquées dans une salle près de l'entrée des douches, nous nous crûmes dans la chambre à gaz ; des femmes eurent des crises d'hystérie.
Je me mis à prier pensant que c'était la fin.
Mais nous passâmes devant divers guichets et dans diverses salles ; après l'établissement de notre fiche d'identité, on nous dépouillait de tout : bijoux, lunettes, dentiers, vêtements, cheveux ; le tout bien rangé dans des enveloppes à notre numéro et bien enregistré car l'Administration était reine....
C'est en costume rayé, tête rasée, pieds nus dans des sabots de bois que nous sortions de ce bâtiment ; égales les unes aux autres ; nous n'étions plus rien, rien que des "Stück", des morceaux, des choses.
Ville de 22.000 femmes (elles furent jusqu'à 30.000), Ravensbrück comprenait 32 casernements en bois dits "blocks". Le block 15 était prêt pour recevoir notre convoi de 700 femmes. Nous devions y passer un mois en "quarantaine".
Chaque block comprenait deux dortoirs, un à chaque bout, deux salles de séjour et, au centre, des lavabos avec une dizaine de robinets. Dans chaque dortoir des châlits à 3 étages, 2 femmes par châlit ; 350 femmes par dortoir.
On nous assignait notre place. Je dus partager ma paillasse du 3ème étage avec une compagne assez pittoresque : petit bout de femme de 1 m 40, marocaine, son grand souci était de s'épiler les sourcils. Elle me demanda ma profession, et, fièrement : « Moi je suis dans une "Maison" − Une maison de quoi ? − Ben, une "Maison" là où viennent les hommes. Tu n'es jamais allée dans une maison ? − Voyons les femmes n'y vont pas − Bien sûr que si, les femmes y vont voir le cinéma cochon. Ton mari ne t'y as jamais menée ? ... »
Ainsi étions-nous de tous les milieux sociaux : un camp c'est un univers en petit. La promiscuité a pu paraître pénible à quelques "dames" encore imbues de leur rang ; certaines ne voulaient pas s'asseoir à côté de "ces filles". Mais "ces filles" nous ont donné bien des leçons de charité, partageant leur pain ou donnant une de leur couverture à une compagne malade. Par la suite, la fraternité dans le malheur nous fit dépasser le stade des distinctions de classe ; qu'une compagne n'ait pas notre langage policé ne nous heurtait plus ; mieux, nous adoptions toutes des expressions d'argot qui nous défoulaient !
Notre vie s'organisa pour ce premier mois : appels matinaux, lutte pour trouver un robinet libre, attente de la soupe à midi, de la distribution de pain le soir, corvées. Pendant l'inactivité de la quarantaine, les communistes organisèrent des causeries : l'une parlait de la Bretagne, l'autre de Limoges et de sa porcelaine, une troisième nous initia aux luttes syndicales ; je parlai de l'Égypte, dont je suis originaire.
1er dimanche : discrètement, on informa qu'il y aurait "prières" dans telle salle. « − Tu ne vas pas te prêter à ces simagrées ! », me dit une communiste, « d'ailleurs tu risques gros. − Bon, j'irai prier seule. » Je sortis du block, me promener dans les rues du camp, honteuse de n'avoir pas eu le courage de me mêler à celles qui, maladroitement, récitaient les prières de la messe autour d'un autel improvisé, mais contente d'avoir fui les communistes qui faisaient tout près une contremanifestation bruyante.
La quarantaine terminée, il y eut des "sélections" quotidiennes pour des transports dans des kommandos de travail. "Sélections", cela voulait dire passer nues devant le médecin, le dentiste qui nous examinaient et le directeur d'usine qui nous choisissait en fonction de notre état physique et du travail qu'il attendait de nous. Parmi mes compagnes venues de Romainville, nombreuses furent celles qui partirent.
Pendant ce séjour à Ravensbrück, je fus "piquée" dans diverses colonnes de travail : transport de sable ou de briques, décharge de wagons, jardinage, mais le plus souvent j'arrivais à m'échapper.
C'est dix semaines plus tard, début août, que je fis partie d'un transport de 300 femmes françaises et belges, en direction de Beendorf, près des mines de sel de Bartensleben. Là, les hangars à proximité de la petite gare, avaient été aménagés par une cinquantaine d'Allemandes pour nous servir de logement : nous n'étions pas encore nombreuses ; l'installation était neuve, les chambrées étaient plus petites qu'à Ravensbrück, la nourriture plus abondante ; il y avait des douches ; pendant quelques jours, ce fut pour nous un répit. Avec moi, quelques gentilles compagnes : Danièle étudiante en philosophie, Suzanne étudiante en lettres, Mado assistante sociale, et d'autres que j'appris à apprécier au fil des jours.
Cinq par cinq, surveillées par des femmes SS, nous avions à faire 3 à 4 kilomètres de route, de nos hangars jusqu'à l'entrée de la mine. C'était le mois d'août, il faisait beau à 5 heures du matin ; les chemins de ce petit village étaient bordés d'arbres fruitiers, pommiers, pruniers ; pleines d'optimisme, ou pour nous donner du courage, nous chantions la Marseillaise et des chants de routes et par ce côté exaltant de la chanson collective, nous nous sentions davantage en communion les unes avec les autres et aussi avec la nature.
Des salles immenses avaient été creusées dans le sel à différents étages sous terre, électricité, eau courante, air conditionné y avaient été installés : toutes les parois de sel étincelaient sous le flot des lumières... C'était un spectacle grandiose. Il y avait là trois usines allemandes repliées. Des machines-outils, des tables ; nous devions travailler à la chaîne.
Dans mon équipe, nous avions à monter des appareils enregistreurs, espèces de manomètres : un emboitage, des roues à engrenage, un cadran, des aiguilles. Nous devions passer chaque pièce à l'essence synthétique et à l'huile avant le montage... Mais nous grattions du sel aux parois de l'atelier et en mettions et dans l'essence et dans l'huile ; aussi passions-nous notre temps à défaire, nettoyer et remonter ces mêmes appareils qui revenaient du contrôle déjà rouillés : c'était notre seul moyen de "résister".
Dans cette chaîne que nous détraquions et qui était constamment en réparation, une de nos compagnes2 a passé ses neuf mois de Beendorf à compter et recompter les mêmes vis...
À midi, une distribution de soupe que nous mangions debout près des chariots-poubelles ; 12 heures sous terre. Au retour, les douches permettaient de se délasser. Ce fut un répit de courte durée.
Lever à 4 heures. Appel à 5 heures et départ à 6 heures. Retour à 6 heures du soir ; 2ème appel à 7 heures ; grand silence à 9 heures.
Notre arrivée dans le village avait suscité quelque étonnement : les habitants ignoraient, semblait-il, jusqu'à l'existence des camps de concentration. Nos contremaîtres nous demandaient ce que nous avions fait : quand ils apprirent que nous étions des résistantes et non des prisonnières de droit commun, ils devinrent très respectueux, en tous cas celui de notre équipe surnommé "Petitbras". "Ah si nos femmes savaient être aussi courageuses, peut-être pourrions-nous être sauvés !" Très vite, pour éviter la curiosité des civils qui s'attroupaient sur notre passage, les SS firent creuser des couloirs souterrains, de la gare jusqu'à la mine ; et 45 jours plus tard c'est par ce tunnel poussiéreux, à peine éclairé de loin en loin, trébuchant avec nos sabots sur les rails des wagonnets et tombant plus d'une fois, que s'effectuaient départ et arrivée (1 heure), toujours talonnées par les SS. Plus de soleil, plus de chants de route.
Trop rapidement aussi d'autres transports nous rejoignirent : au bout de trois semaines, 300 Hollandaises ; vers octobre, 700 Polonaises. Mêmes locaux, mêmes rations alimentaires : il fallut se serrer, se priver ; même l'eau manqua et les caractères s'aigrirent. Le plus dur était l'appel et l'attente dans le froid, pour descendre par 20 dans chaque benne.
Vint l'hiver, vinrent les poux. Puis le travail se fit en deux équipes, l'une de jour, l'autre de nuit ; quand nous avions travaillé la nuit, il était impossible de dormir le jour au block, où l'on faisait le ménage et où tout s'effectuait avec vociférations et menaces. Vinrent aussi la faim, l'épuisement et la maladie... Et parmi les plus fières, il en est qui n'hésitèrent pas à fouiller dans les chariots-poubelles de la mine pour essayer de trouver les pommes de terre que les ouvriers allemands ou les S.T.O. (mieux nourris que nous) jetaient, peut-être en pensant à nous.
À Beendorf aussi les SS ont cherché à nous réduire au rang de bêtes ; je me souviens notamment de mes révoltes quand, certains jours, l'Aufseherine ayant coupé un pain en petits morceaux, les jetait par terre, satisfaite de voir des femmes se précipiter à quatre pattes, en une espèce de mêlée de rugby, se piétiner, se battre pour en attraper un morceau.
Cependant notre contremaître était un très brave homme. Peintre miniaturiste dans le civil, réquisitionné là par les circonstances. Quand il y avait une inspection, il nous prévenait, disant "22", comme il nous avait entendu dire. Les deux fois où il est parti en permission voir sa femme et sa fille, il a laissé ses tickets de soupe ; son remplaçant "touchait" chaque jour sa soupe, et nous allions, à tour de rôle, les 8 ou 9 de la chaîne, cachées derrière un échafaudage de caisses, en absorber chacune deux cuillerées, sans tricher !
À Beendorf, Mado3, assistante sociale, a toujours soutenu mon courage. Côte à côte dans les rangs, quand nous ne chantions pas, elle me répétait : "Ils peuvent tuer nos corps, mais ils n'auront pas nos âmes" ; durant les appels ou les longues punitions debout, je lui faisais réciter les mots d'allemand que j'apprenais d'une Lorraine : non des outils, ou phrases d'usage courant. À l'usine nous étions dans la même chaîne de travail, et bavardions quand nous le pouvions ; elle ne se lassait pas de rappeler ses souvenirs d'enfance, me parlant de sa mère, de sa sœur. Nous pensions beaucoup aussi à la joie du retour. Quand il fallut se serrer au dortoir, nous partageâmes la même paillasse au 3ème.
Protestante, elle s'intéressait à tout ce que je pouvais lui dire de l'Église melkite dont je fais partie. Dès le premier dimanche, elle me proposa : "Veux-tu prier avec moi ? À moins que tu ne préfères aller avec "tes" catholiques ? " Les dortoirs étant trop bruyants, c'est au jardin, du côté des latrines (le seul côté permis), que nous arrivions à nous recueillir un moment : "Nous tutoyons Dieu. − Vas-y, tutoie". Nous disions le "Notre-Père". Elle essayait de se rappeler un psaume : "Tu sais, le psaume de la captivité de Sion...", mais je ne savais rien des psaumes à cette époque.
" Quel dommage que je ne sache pas par cœur des psaumes" répétait Mado ; elle savait pourtant quelques versets de l'un ou l'autre, et les disait. "Tu devrais demander à "Petitbras" (notre contremaître) de nous procurer une bible ou un psautier en français". Comme je baragouinais quelques mots d'allemand, j'étais toujours la déléguée de notre chaîne auprès du contremaître. C'est ainsi d'ailleurs que j'avais pu faire embaucher à notre atelier deux camarades fatiguées ; car nous étions privilégiées, nous travaillions assises. Malgré les risques qu'il courait, "Petitbras" nous prêta, pour une semaine, une Bible en français ; nous avons pu copier quelques psaumes, notamment le 125 : "Quand le Seigneur ramena nos captifs…", le 136 : "Au bord des fleuves de Babylone.... Nous pleurions..." ainsi que le 129 : " De profundis..." et le 50 : "Pitié pour moi Seigneur..." et le texte des Béatitudes. C'était un tour de force, car il était interdit d'avoir papier, crayons, comme aussi serviettes et maints autres objets. Et les fouilles étaient fréquentes.
Ainsi, tous les dimanches, après nous être épouillées, Mado et moi allions-nous prier, et parler de notre libération.
Nos cheveux avaient poussé un peu ; et, la coquetterie prenant le dessus, et aussi le désir de narguer les Allemands, nous chipions des bouts de fil électrique sous tube de plastic, qui, à l'usine, nous servaient à nos travaux de montage. Nous les utilisions comme bigoudis les soirs où il n'y avait ni alerte, ni punition, c’était notre passe-temps de nous coiffer. Nous agrémentions ainsi nos courtes veillées. À cause de ces fils de fer, souvent ramassés dans les rebuts d'ailleurs, on nous accusait de sabotage et nous punissait : nous volions le matériel de la
Quand nous avions très froid, nous prenions à l'usine des pièces de carton ondulé qui servaient aux emballages et nous nous en faisions des espèces de sous-vêtement, entre la chemise et la robe, ou nous les mettions dans les lits comme couvre-pieds. Naturellement quand on s'en aperçut, il y eut des fouilles régulières, et cela aussi était considéré comme du sabotage et puni.
À Beendorf comme à Ravensbrück, les femmes confectionnèrent ces fameux carnets où elles copiaient des "recettes de cuisine", compensation à notre faim. Pour moi, avec de vieilles factures ramassées dans les corbeilles à papier de l'usine et un bout de crayon que m'avait offert "Petitbras", ce sont des mots et de petites phrases d'allemand que j'inscrivais dans un carnet ; j'avais composé ainsi une espèce de vocabulaire français-allemand à mon usage. Or, à l'occasion d'une fouille, mon carnet me fut confisqué ; à ce moment-là mon œil droit suppurait ; Petitbras eut pitié de moi et m'envoya à l'infirmerie de l'usine où je passai une journée au repos ; le soir, de retour au block, quatre d'entre nous étaient accusées de s'être plaintes aux contremaîtres pour se faire octroyer du repos à l'infirmerie ; nous étions condamnées chacune à 20 coups de bâton. Une "kapo" allemande nous infligeait le châtiment devant tout le camp réuni en "appel". Les cris des deux premières qui le subissaient me firent frémir et je suppliais Dieu de m'aider à ne pas me plaindre. Quand mon tour arriva, l'Aufseherine me reconnut : c'était celle qui avait confisqué mon vocabulaire. "− Ah ! c'est toi qui apprends l'allemand ? − Oui Madame", et d'expliquer, avec mon baragouin, que je ne m'étais pas plainte, mais je n'avais fait qu'obéir aux ordres du contremaître. J'en fus quitte pour "une heure debout face au mur et privée de pain". J'avais bien de la chance !
Noël 1944. Quand Noël arriva, il y avait cinq mois que nous n'avions pas quitté nos sous-vêtements d'hiver et nos robes de laine rayées dont on nous avait revêtues en plein août à Ravensbrück.
Le matin du 25 décembre, on annonça une distribution de vêtements propres : dans le hall, où était dressé un arbre de Noël, toutes les femmes de ma chambrée durent se dévêtir devant la porte des douches, et, bousculées par le SS qui nous poursuivait de sa cravache : "Schnell, Schnell... " courir nues jusqu'à l'autre extrémité du hall, où une Allemande donnait à chacune des sous-vêtements et vêtements d'été, soi-disant désinfectés, mais tout maculés. Quel Noël ! De retour dans la chambrée, les Polonaises essayèrent de chanter : "Mon beau sapin", mais cela se mua en sanglots. Le chapelet murmuré en polonais par les unes, en français par les autres, finit par ramener un peu de paix.
Un nouveau transport de Polonaises en janvier nous amena, entre autres, une quarantaine de femmes bizarres muettes, l'air ahuri, ne sachant pas se presser dans le tunnel, ni courir pour aller à la soupe, se faisant houspiller et battre par les kapos... C'étaient des religieuses, des contemplatives enfermées dans leur monastère depuis 40 ans, elles ne savaient pas qu'il y avait une guerre, ne connaissaient pas même le nom d'Hitler. Elles se demandaient pourquoi elles étaient là... Nous avons taché de les protéger et de les aider.
Souvent souffrante, je dus à trois reprises faire des séjours à l'infirmerie. Les infirmières étaient des prisonnières allemandes ou polonaises sans aucune compétence ; d'ailleurs, on manquait de médicaments... Cependant le séjour à l'infirmerie nous évitait l'appel du matin et du soir dans le froid ou la neige ; nous étions allongées et économisions nos forces... Quand il y avait trop de malades, on opérait des sélections : les moins malades, les récupérables étaient renvoyées d'autorité au travail, les "bouches inutiles" éliminées par une piqûre de benzène au cœur. Une infirmière belge4 avait réussi à se faire embaucher à l'infirmerie pour aider ses camarades belges et françaises ; à mon troisième séjour, en février 1945, elle vint m'enlever précipitamment, m'habilla et m'envoya à la corvée d'épluchage, déclarant que j'étais guérie et que le lendemain je devrais reprendre le travail à l'usine. En effet, ma compagne de châlit, qui revenait de sa piqûre, se mourait déjà : on avait ordre de vider tout une salle. J'avais échappé de peu à l'extermination.
Malgré cette vie difficile, j'ai eu beaucoup de moments heureux à Beendorf, où nous sommes restés 9 mois : d'abord mon amitié avec Mado et ma fraternité avec les 14 françaises de mon équipe de travail et de ma chambrée ; puis, j'aimais descendre à la mine : il n'y faisait pas froid, nous étions à l'abri protégées par nos contremaîtres, loin des vociférations des SS ; les appels à 5 heures du matin et à 6 heures du soir m'ont permis de découvrir des aspects du paysage et du ciel à diverses saisons et sous divers éclairages : je ne me lassais pas d'admirer les sapins au clair de lune en septembre, ou couverts de neige et illuminant les nuits et les aubes d'hiver. Je n'ai pas, aujourd'hui, dans ma vie libre, l'occasion de contempler les constellations et de louer Dieu pour ces merveilles.
10 avril 1945 : Les canons tonnent ; américains ou russes ? bruits de retraite des Allemands. On avait arrêté le travail depuis 4 jours dans les usines de la mine : nous devions être prêtes à évacuer le camp. Himmler avait donné l'ordre de ne pas laisser de déportés vivants ; mais, dans notre Kommando, il n'y avait ni chambre à gaz, ni four crématoire ; alors comment se débarrasser de nous ? On nous fourra cette fois 120 dans chaque wagon à bestiaux (alors que 60 était déjà plus que le maximum). Ce long train qui emmenait aussi les hommes déportés d'un camp proche, les S.T.O., les ouvriers allemands, ce train fantôme roulait de nuit et s'arrêtait le jour, soit dans une petite gare, soit en plein champs. Nous pouvions alors sortir, et les hommes enterraient les morts, notamment à proximité d'une forêt de sapins près de Ludwieg, où notre train a stationné trois jours ; on vidait les tinettes, on se ravitaillait si possible et on donnait à boire aux vivants. Parfois, les SS trouvaient une épicerie, et l'on procédait à une distribution d'une poignée de pâtes crues par prisonnière ; une autre fois, l'on se disputait une gorgée d'eau. Nous avons peu mangé et peu bu pendant ces douze jours (c'est à cette occasion que certaines burent leur urine, dans leur chaussure, faute d'autre récipient). Durant les nuits, la panique régnait dans les wagons : crises d'hystérie, bagarres, coups de griffes entre femmes qui voulaient absolument un petit coin pour s'asseoir... ou la place près de la lucarne pour respirer. Finalement, nous avons abouti le 22 avril à Ochsenzoll, camp de Langenhorn, dans la banlieue de Hambourg ; là, un peu de réconfort : de l'eau pour se laver, des paillasses pour s'allonger, une soupe.
Mais nous étions à bout. Mado, si vaillante jusque-là, souffrait d'un abcès ; c'était un problème chaque jour pour lui procurer des pansements en papier (les seuls dont on disposait au camp) ; je l'aidais comme elle m'avait aidée à Beendorf. C'est à Ochsenzoll que je retrouvai Sylvia5, une camarade anglaise de Romainville, les yeux hagards, presque folle. Je dus m'occuper d'elle jusqu'en Suède et même jusqu'à notre retour en France.
Durant dix jours, les Allemands ne savaient que faire de nous : ordres et contrordres ; appels et contrappels. À chaque appel je me disais que c'était la fin et demandais à Dieu de savoir mourir courageusement. À l'issue de l'un de ces appels, on nous annonça que nous allions être "délivrées" par la Croix-Rouge ; nous avons cru à une mauvaise plaisanterie, ou à une "nouvelle" inventée simplement pour nous permettre d'espérer encore. Mais on fit alors un appel par noms : 600 femmes, françaises, belges, hollandaises, polonaises, étaient invitées à se munir de leur couverture et à se mettre en rang. Quand les Aufseherines se prétendirent "amies" des françaises, je commençai à espérer.
C'est encore 5 par 5 qu'on nous fit prendre le métro d'Ochsenzoll jusqu'à Hambourg. Un train de 2ème classe nous attendait, gardé par la feldgendarmerie et non plus par les SS. Nous étions assises sur des banquettes comme des êtres humains. Le Comte Bernadotte avait échangé des femmes contre des médicaments.
Nous passâmes par le Danemark, puis par ferry-boat jusqu'à Malmö en Suède.
Nous avons été particulièrement émues à notre arrêt à Copenhague, quand de jeunes danois, encore sous l'occupation pourtant, nous apportèrent au train de petits bouquets de fleurs des champs ; qu'elle était succulente la bouillie sucrée de flocons d'avoine distribuée par les dames de la Croix-Rouge danoise... Mais comment exprimer nos sentiments à l'accueil qui nous a été fait à Malmö par le Consul de France et toute la colonie française, au son de la Marseillaise, de ces pauvres femmes déguenillées et pouilleuses que nous étions... C'était le 3 mai 1945. Il nous fallut de longues semaines de soins et d'alimentation dosée, avant de pouvoir rentrer en France... pour nous soigner encore. Je ne suis rentrée que le 11 juillet.
La Libération est intervenue pour moi à l'ultime moment : je ne crois pas que j'aurais pu tenir encore plusieurs jours ! Comme toutes celles qui sont revenues, je sais la grande part de survie que je dois à l'amitié et à l'entr'aide fraternelle. Notre idéal religieux ou politique, le désir de retrouver un être cher a grandement soutenu notre espérance.
Pour moi, à chaque étape, Dieu avait mis sur ma route quelqu'un avec qui prier, une camarade à aider, une compagne pour m'aider.
Mais pouvons-nous oublier toutes celles de Ravensbrück, de Bergen-Belsen, d'Auschwitz et d'autres camps, qui ne sont pas revenues ?
N. Huri

Le bloc des femmes déportées au kommando de Beendorf – N. HURI

Trajet du bloc à la mine – N. HURI
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Photos des déportées libérées, Malmö, mai 1945 – N. HURI
Fussent-ils rédigés dès le retour, les récits relatant la vie concentrationnaire dans tel ou tel Kommando appellent parfois des rectifications ou un complément d’information.
La bonne foi du narrateur n’est pas en cause, mais le manque de précision ou une lacune dans l’information. C’est le cas en ce qui concerne certains souvenirs de Nelly HURY qui était la droiture même.
À Beendorf, dans un petit camp où se juxtaposaient diverses équipes astreintes à des emplois et des horaires spécifiques, tel événement vécu par certaines se transmettait à d’autres de bouche à oreille avec les déformations que cela suppose. C’est pourquoi celui ou celle qui rapporte un fait devrait toujours préciser s’il fut le témoin oculaire ou s’il parle par ouï-dire.
Ainsi s’expliquent quelques erreurs de Nelly concernant l’évasion des Polonaises.
Cf « De Ravensbrück à Beendorf » p.4, récit envoyé au photographe en octobre 1945
Je faisais partie de l’équipe qui, rentrant au bloc, se vit sommée par le commandant de rester sur place, après l’appel, jusqu’à tant que soient retrouvées les deux prisonnières évadées. Était-ce parce-que les deux Polonaises étaient membres de cette équipe ? Je n’en sais rien. Mais nous étions une quarantaine de toutes nationalités – Françaises, Allemandes, Tziganes, Tchèques, Polonaises − parmi lesquelles des condamnées de droit commun, voleuses, criminelles, et des personnalités déjà fragilisées.
Au petit matin les deux fugitives furent ramenées au camp, et le commandant nous incita au lynchage.
Je garde un souvenir précis de la ruée sur les deux femmes, alors que demeuraient immobiles, au garde-à-vous, l’ensemble des Françaises et des Tchèques. Une de nos compagnes se rappelle une Allemande, sa voisine, qui refusait elle aussi de participer à la curée ; de même que quelques Polonaises. Dans ma mémoire nous regagnâmes nos chambrées en passant devant les deux femmes agonisantes. Assurément elles n’ont jamais été transportées au Revier où nous nous serions inquiétées d’elles.
Une détenue de notre groupe qui avait travaillé au Revier me dit que, si ces corps meurtris ont été enfermés quelque part, ce ne peut être qu’au Bunker, le cachot, mais aucune ne se souvient de les avoir revues.
Pour compléter d’autres données le lieu et l’époque demandent à être précisés.
Ainsi en est-il dans le récit « De Ravensbrück à Beendorf », p 3 :
« Notre linge restait quatre ou cinq semaines sans être changé » : sans le dire expressément, Nelly évoque ici, de toute évidence, son séjour à Ravensbrück − ce que laisse entendre sa causerie « Quinze mois de déportation », page 7 : « (À Noël) il y avait cinq mois que nous n'avions pas quitté nos sous-vêtements d'hiver et nos robes de laine rayées dont on nous avait revêtues en plein août à Ravensbrück. »
Relever des mêmes lieux aux mêmes époques n’assure d’ailleurs pas l’égalité des (…)
La nuit de Noël me semble-t-il notre chambrée a conservé ses sous-vêtements (…) de cinq mois et les robes d’été qui lui avaient été attribuées à Ravensbrück. Par la suite certains purent échanger leur robe et chacune reçut un manteau plus ou moins chaud et plus ou moins à sa taille.
Ainsi, évoquant les descentes dans la mine, Nelly parle des problèmes propres à son équipe :
« (…) souvent les ascenseurs étaient soi-disant "hors service" et celles qui travaillaient à l'étage le plus élevé avaient 310 marches à monter souvent les ascenseurs étaient soi-disant hors de service. »
Pour mon équipe les difficultés naissaient, disait-on, des bombardements qui visaient les installations électriques extérieures. Les ascenseurs ne fonctionnaient plus, nous devions remonter au jour (depuis le fond, soit -800 mètres) par d’étroites échelles.
Qu’en était-il de la descente ? Je n’en ai aucun souvenir.
Parfois c’est la mémoire elle-même qui doit être mise en cause, étant donné notre état de délabrement.
Dans une réponse à M. l’Attaché Vigneron le 9 octobre 1950, Nelly énumère les différents convois qui arrivèrent à Beendorf d’août 1944 à avril 1945. Elle cite entre autres : « en octobre un contingent de Polonaises… après octobre, une centaine de Hollandaises venues d’un camp juif ».
Nous sommes plusieurs à estimer que le convoi de Hollandaises est arrivé nettement plus tard, en mars ou avril. Et nous pouvons ajouter quelques précisions :
Ces hollandaises, femmes de diamantaires et dont plusieurs parlaient français, avaient connu jusqu’alors une détention privilégiée. Elles arrivaient chargées de bagages et complètement désarçonnées.
Quant aux Polonaises elles avaient été capturées à Varsovie et plusieurs étaient enceintes.
De même en ce qui concerne notre périple dans le « train fantôme » − évoqué dans la lettre à M. l’Attaché Vigneron (octobre 1950, p 2-3) et dans « Quinze mois de déportation » (8 mai 1966, p 8-9) − quelques données fournies par Nelly appellent à une rectification :
Au départ du camp nous avions reçu chacune une demi-boule de pain. En cours de route il y eut peut-être des différences entre les wagons. Les détenues du wagon où je me trouvais durent défiler un matin sur le ballast en tendant la main pour recevoir deux nouilles crues et une pincée de sucre − est-ce cela que Nelly appelle une friandise ? − et une autre fois deux pommes de terre crues.
Nous nous sommes arrêtées une journée, et non trois. Dans une clairière et, dans notre souvenir, il y eut encore distribution de pain.
Passé Hambourg nous fûmes dispersées en plusieurs petits camps surpeuplés, et non conduites à une chambre à gaz comme le bruit en avait couru au départ.
Ces mises au point se veulent un hommage au travail de Nelly, à son souci de faire connaître l’état d’esprit des Françaises résistantes, à sa constante vigilance qui lui permit de garder en mémoire le nom des villes traversées, le plan du camp et de ses accès à la mine et l’organisation de la mine elle-même.
Marie Suzanne BINETRUY
Document envoyé à l’ADIR en avril 2000 par Renée « Rosane » Lascroux qui, témoin au procès, à Hambourg, de 16 tortionnaires du Camp de Ravensbrück, a entendu et recueilli les aveux de Vera Salvequart, accusée N°10, infirmière S.S.
Le supplice de 14 religieuses Polonaises.
Déclaration faite au tribunal lors du procès des Criminels de Guerre, à Hambourg, 5 décembre 1946 - janvier 1947 − Les bourreaux nazis du Camp de Ravensbrück.
Les aveux de Vera Salvequart, accusée n° 10.
Infirmière S.S. âgée de 24 ans.
« C'était approximativement le 5 ou le 10 avril 1945 qu'un convoi d'environ 200 femmes fut conduit au block 2, dont 14 religieuses arrivées de Pologne. Isabella Mazinska me demanda quelques comprimés pour elle et ses camarades souffrant de diarrhée. Le jour suivant je me trouvais dans la chambre des mortes au service de récupération de l'or. Rapp et Koehler, les S.S. de service au Camp de Jeunesse "Jugendlager", entrèrent et me dirent qu'il y avait grande fête aujourd’hui pour nous. Ils me demandèrent de les suivre au petit camp. Rapp avait pendant ce temps amené les 14 religieuses dans la petite cuisine désaffectée située derrière mon block. Tout à coup nous entendîmes des coups de feu. Rapp m'appela à ce moment et me donna l'ordre d'apporter les ciseaux à dents à la fameuse cuisine. Lorsque je suis entrée je vis un spectacle indescriptible.
Quelques-unes des religieuses étaient terriblement blessées et se convulsaient, les yeux crevés, les orbites arrachées, des jets de sang jaillissaient de leur visage. Rapp et Koehler tiraient au revolver à bout portant sur ces femmes qu'ils atteignaient aux points les plus vulnérables du corps, en particulier au visage.
Ils voulaient mesurer la résistance d'un soldat blessé susceptible de survivre assez longtemps : "expérience qu'il fallait pratiquer" dirent-ils ! Encore pantelantes, ces femmes furent emportées au crématoire. Tout se déroula en quelques instants, en moins d'une heure, je crois. »
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À l'audience du 9 janvier, à Hambourg, un témoin révéla qu'à Ravensbrück, Vera Salvequart lui avait avoué qu'elle avait empoisonné des détenues en leur faisant absorber de la poudre blanche.
Témoignages recueillis en 1945 par la congrégation des sœurs de Notre-Dame de la Compassion, à Fourvière (Lyon) et dont une copie est conservée dans les archives de l’ADIR (cote F/DELTA/RES/0797/48 à La Contemporaine), sur Marie Elisabeth de l’Eucharistie (Élise Rivet) et sur Marie de Jésus (Jeanne Bonnet).
Note : l’identité précise de cette Mme Saulnier est à déterminer, plusieurs Saulnier dans la base FMD.
Je fus toujours avec votre Révérende Mère et je l'ai aimée. Au réfectoire de Montluc, elle s'occupait de nous toutes indistinctement. Jamais elle ne pensait à elle, les autres seules [comptaient ?] dans sa vie. Elle cherchait ce qui pouvait les soulager et adoucir leur sort. Chaque jour elle récitait le chapelet à haute voix. Nous étions des femmes d'opinion diverse, mais nous répondions. Ce qu'il y avait de bien c'est que notre Mère mettait une intention pour chaque dizaine. La première était toujours : "pour la dissolution de la gestapo", les autres : "pour celles qui souffrent dans les camps en Allemagne", "pour celles qui sont à Montluc", "pour son couvent"... Son couvent... Comme elle m'en parlait ; ces jeunes filles à qui elle apprend un métier et qui rentrent dans la voie droite l'occupaient ainsi que votre sort. Jamais je ne l'ai vue triste et jamais elle ne pleurait.
C'était elle qui faisait la distribution quand nous avions des cerises, des gâteaux, et personne ne trouvait à redire. Si nous voulions lui faire plaisir, nous étions obligées d'agir en cachette car elle ne l'aurait pas permis. À l'occasion d'un anniversaire chez vous, nous lui avons dessiné sa chère Maison et nous avons chanté quelques couplets.
Le 19 juin 1944, je partis pour Romainville et j'eus la consolation de voyager dans le même compartiment que Mère Marie de Jésus que je connaissais d'entendre parler puisqu'elle a fait son temps à Montluc en cellule. Elle était aussi très bonne et très courageuse. Mère Marie de Jésus est arrivée la première à Ravensbrück. Elle venait de quitter le camp pour une usine quand je suis arrivée moi-même avec la Révérende Mère qui m'avait rejointe et qui a dû quitter l'habit et toutes choses pour revêtir les grands pantalons gris et le pull-over à col montant.
À Ravensbrück, la vie était dure, certains blocks étaient mieux tenus que d'autres. Il était possible, dans ces derniers, de faire la toilette et de coucher sur des paillasses convenables. Il y avait trois couchettes superposées avec impossibilité de s'asseoir. Pendant un moment, la Révérende Mère était au block 15 qui était propre, mais sa grande charité l'appelait vers les plus malheureuses, entassées au block 27 qui n'avait pas été désinfecté à la suite du typhus, où les paillasses étaient sales... Personnellement je n'ai pas vu trop d'horreurs du camp parce que je travaillais la nuit et dormais le jour. Le dimanche je rejoignais toujours la Mère. Elle a eu des lainages pendant l'hiver. Comme la plupart des personnes d'un certain âge, elle tricotait. C'est dommage qu'elle ne soit pas restée au block 15, mais elle trouvait que ce n'était pas son devoir. Quant à Mère Marie de Jésus, si elle n'est pas de retour avec nous, c'est parce qu'elle est dans une usine, mais vous la reverrez dans un prochain convoi.
Nos santés se sont ressenties beaucoup de ce séjour à Ravensbrück. Nous mangions du rutabaga donc pas de vitamines. Nous avions des bêtes, des maladies de peau, beaucoup de dysenterie qui faisait mourir en trois jours. Les femmes malades, pendant l'appel de 3 ou 4 heures les pieds dans la neige, partaient au travail ensuite. 10% ont pu revenir comme moi. Des autres sont restées en route en Suisse, à Annemasse. D'autres préférant mourir chez elles sont arrivées jusqu’à Lyon en civière.
Le lundi des Rameaux, 1 500 femmes dont votre Révérende Mère et moi ont été amenées au camp d'extermination ou camp de la mort où un médecin d'Auschwitz exerçait son art pour le mal. Les lunettes de la Révérende Mère lui ont été enlevées. Elle était à côté de Melle Rose LIARD. La petite Luce, qui ne devait pas être avec nous, s'est accrochée obstinément à votre Révérende Mère. Cette dernière a été appelée pour le Vendredi-Saint. Quelques-unes d'entre nous sont redescendues pour compléter les 260 françaises capables de faire le voyage d'échange.
Au block 27, votre Révérende Lère était du côté B avec Madame Perrin rentrée à Lyon. Le soir, elle avait un quart de lait. Les prisonnières partageaient entre elles ce qu'elles pouvaient recevoir. Le dimanche, les catholiques se réunissaient avec votre Révérende Mère pour lire la messe. Elle ne pensait pas être appelée pour le camp d'extermination puisqu'elle avait réuni les affaires d'une personne disparue et joint les morceaux d'une Vierge cassée dans un gant de crin, pour donner ce dernier à une dame au retour à Lyon.
Dans les blocks, les femmes mouraient sur les paillasses. Elles préféraient ainsi plutôt que d'aller à l'infirmerie. Au moindre signe de maladie, elles étaient marquées pour le camp d'extermination.
Une personne avait une plaie au genou, plaie sans gravité qu'elle soignait... elle a été envoyée au camp de la mort.
Les blocks 1-2-3 étaient privilégiés. Ils contenaient celles qui travaillaient la nuit, parlaient l'allemand. Elles étaient un peu mieux nourries et logées, et pouvaient changer de linge plus facilement.
Note : ici aussi il y a incertitude sur l’identité précise de cette Mme Perrin.
À Ravensbrück, je couchais à côté de votre Révérende Mère, et nous étions toujours ensemble. Nous étions 5 sur deux paillasses puis nous avons obtenu d'être 4 à cause d'elle. Elle était toujours calme et souriante et ne se plaignait jamais. Elle n'a pas porté la tenue rayée du bagne, mais elle était gratifiée d'une robe noire. Avec ses cheveux retenus dans un filet, elle présentait bien. Tant que nous avons été à Ravensbrück, l'entourage était bon pour elle, une policière même était prévenante à son égard. Le Lundi des Rameaux après avoir revêtu une légère robe de cotonnade, nous avons été emmenées au fameux camp des "cartes roses" à côté du "Young Lager", camp des jeunes allemandes non soumises. Nous ne savions pas ce que voulaient dire les "cartes roses". Nous l'avons appris depuis... Nous devions continuer là notre triage.
Le mercredi, on nous appelle pour la visite médicale, la petite Luce s'accrochait à votre Révérende Mère, 3 fois les Allemands l'ont repoussée, 3 fois elle s'est remise à ses côtés. Trois par trois nous défilons devant le médecin qui nous disait : "Relevez vos robes" car il voulait examiner nos jambes. Pour moi, quoique très fatiguée, je marchais le plus droit possible. Il n'a pas vu que mes jambes étaient enflées. Quand j'ai entendu "au block", j'y suis vite allée, trop heureuse de m'en tirer ainsi. J'étais en route quand j'entends dire : "La Mère de la Compassion est prise, elle va au block 6 avec d'autres". Je me retourne car la Mère était 3 rangs derrière moi. En effet elle y allait ; à ce moment je ne pouvais pas croire encore que le block 6 était celui des condamnées.
Le lendemain soir, nous nous couchions par terre sans paillasse quand nous entendons des cris ; nous regardons de loin car le block 6 était à quelque distance. Les camions emmenaient nos camarades qui pleuraient. Je n'ai pas pu distinguer mais celles qui étaient en face ont vu la Mère qui partait. Elles me l'ont dit. D’ailleurs on a redescendu les vêtements. Ensuite nous avons reçu l'ordre de retourner à Ravensbrück pour l'échange de prisonniers. À cette nouvelle, nous n'avons pas été moins stupéfaites que si la foudre tombait à nos pieds. J'ai été choisie pour le retour et voici comment je suis ici.
Je garde un souvenir très vif de la Révérende Mère de la Compassion qui nous a fait du bien et supportait tout avec patience.
Note : Il s’agit d’Élise Berthe Mérit, épouse du Général Pierre Lelong
Château des Noyers, par Martigné-Briand, 16 août 1945.
Ma Mère,
Rapatriée de Ravensbrück depuis le 30 juin, j'ai le désir le plus vif, depuis cette date, de vous écrire pour vous parler de votre Mère Supérieure : Mère Elisabeth, mais j'ai en même temps un si immense chagrin d'évoquer les tristes souvenirs que j'en recule ainsi toujours l'échéance. J'essaie aujourd'hui d'avoir un peu plus de courage. J'ai la bonne intention, au surplus, d'aller à Lyon tôt ou tard, pour vous en entretenir de vive voix. Mère Elisabeth a été ma compagne d'infortune depuis Romainville et Sarrebruck. Elle est devenue ma plus chère amie. Elle m'a protégée et aidée pendant le séjour de 6 mois que j'ai fait au "Straf Block". J'ai vécu tout près d'elle au Block 27 les derniers mois de notre existence au Camp. Elle a disparu à la suite d'un appel de sélection pour être mise au "Neuer Lager". De là, toutes les interventions amies ont essayé de l'en sortir. Nous suivions ces démarches avec angoisse et puis, une nuit, c'était le Vendredi Saint, elle a accepté de faire le sacrifice de sa vie pour calmer et réconforter deux de ses compagnes, Mlle Rose et Luce Gire.
Elle reste un modèle d'héroïsme calme en s'imposant à toutes par sa sagesse, mais je suis restée longtemps (je veux vous dire toute ma pensée intérieure) presque révoltée en disant à Dieu dans ma prière : "Pourquoi cette mort, mon Dieu ? Nous avions tant besoin d'elle dans la Paix à notre retour en France !" Sa tâche n'était pas terminée sur terre et elle aurait été suivie avec un si grand enthousiasme dans l'œuvre de rénovation qui lui restait à entreprendre ! Souvent, au long de nos intimes causeries, nous émettions ce que nous aurions à faire en France et je savais (tel était mon plus ardent désir) qu'elle serait notre chef. Elle désirait, de son côté, m'associer à son œuvre. Je n'aurais été qu'une toute petite fourmi, heureuse de ma modeste contribution. Sans elle, rien ne m'intéresse plus ! Mère Elisabeth avait vu vivre de très près beaucoup de nos compagnes. Elle avait pu les juger. Elle savait mieux que quiconque ce que valaient les unes et les autres, car toutes n'ont pas été, hélas, des modèles de droiture I
J'ai conté ma peine au Père Marie-Gabriel Vanneufville, Père Dominicain en Suède pendant 5 ans et reparti pour Oslo, en lui expliquant mon désespoir d'une disparition si tragique (mais due à des circonstances si étranges qu'on y sentait la volonté de Dieu pour des raisons que nous ne pouvons comprendre). Il m'a consolée en me disant : "Je crois à la Communion des Saints". Priez-la chaque jour, elle vous aidera à réaliser chaque jour, humblement et en toute confiance, et dans une action de grâces incessante, votre vocation à la sainteté". Ce sont ces dernières paroles qui restent en moi et qui me sont un vrai refuge.
J'aimerais savoir si son assistante est revenue (ma mémoire, souvent défaillante, ne retrouve pas son nom). Nous lui avions chanté : "Ce n'est qu'un Au Revoir, ma Sœur", etc.., à Romainville, au moment de son départ pour l'Allemagne.
Ma fille Jacqueline se joint à moi, ma Mère, pour vous redire toute notre peine, bien terrestre, c'est vrai, en souhaitant qu'elle nous protège de là-haut autant qu'elle nous aimait.
Nous suivions avec intérêt votre œuvre de la Compassion. Comme elle doit aussi vous manquer !
Je vous prie d'agréer l'expression de mes très respectueux et affectueux sentiments.
E. P. Lelong.
Note : Gabrielle Meunier précise qu’elle n’était pas présente à Ravensbrück au moment des faits qu’elle décrit ci-dessous – elle était partie en Kommando (Beendorf) dès le 10 août 1944. Elle était avec Mère Elisabeth à Romainville et a fait partie du même convoi du 14 juillet 1944 de Paris à Ravensbrück, via Neue Bremm.
Vendredi-Saint 1945
En ce printemps de Ravensbrück, les Allemands sentent l’étau de refermer sur eux.
L’ennemi arrive. Les canons russes sont proches, et la défaite à portée de fusil.
Dans la cour d’appel les convois vers la chambre à gaz se suivent, de plus en plus nombreux. Chaque jour les camions remplis de prisonnières franchissent pour la dernière fois le seuil du camp.
En ce matin de Vendredi-Saint, encore une fois, c’est l’appel vers la mort, vers la chambre à gaz, vers le crématoire.
Les S.S. aboient les numéros des condamnées − le visage empreint d’une hargne invincible, qu’augmente encore la peur de la terrible échéance.
Un numéro est appelé − une fois… 2 fois… 3 fois… et la condamnée ne répond pas à l’appel de son numéro. Elle est mère de famille de cinq enfants ! Elle a survécu si longtemps dans l’espoir de les revoir ! Et voilà qu’au dernier moment…
Non, cela est impossible. Dieu ne peut pas permettre une telle souffrance ! Alors, au troisième appel, une petite femme se présente… Ce n’est pas son numéro. Non. Elle est volontaire. Elle se nomme Mère Elisabeth… de Lyon. Elle arrive, détendue, très digne, sans crainte. Elle monte dans le camion ; elle en connait de destin. Elle l’accepte, elle le choisit. N’est-ce pas aujourd’hui Vendredi-Saint ?
Mais les S.S. se sont aperçus du subterfuge. Le numéro qu’elle porte n’est pas celui réclamé.
La mère de famille qui pleure est vite repérée. Elles sont déshabillées − toutes nues. Mère Elisabeth est battue, battue, dépouillée de tout, n’ayant même plus de matricule, déjà rayée de la liste des vivantes, elles rejoignent dans le camion du désespoir ces fantômes grelottant de froid et de terreur.
La mère de famille se débat. Elle a 5 enfants qui l’attendent. Alors Mère Elisabeth la prend dans ses bras pour étouffer ses sanglots.
Le camion démarre.
La condamnée et la volontaire réunies fraternellement dans le même holocauste s’en sont allées mourir ensemble, enlacées, offrant leur âme à Dieu et leur vie à la France !
Un peu de fumée noire dans le ciel de Ravensbrück… C’était Vendredi-Saint. Vendredi-Saint 1945 !
Une copie de dessins d’Éliane Jeannin (épouse Garreau après-guerre) réalisés à Ravensbrück a été archivée par l’ADIR (cote F/DELTA/RES/0797/50 à La Contemporaine). Ces dessins ont été retrouvés en Suède en 1997. Nous reproduisons ci-dessous quelques-uns de ces dessins ainsi qu’une lettre écrite par Éliane Jeannin-Garreau à son interlocutrice suédoise qui avait sollicité des informations sur la genèse de ces dessins.
Éliane Jeannin-Garreau
3 rue Voisembert
92130 Issy-les-Moulineaux - FRANCE
Réponse à votre lettre reçue le 14 avril
20 avril 1997
Avant tout, chère Madame, laissez-moi vous dire la joie que j'éprouve en pensant que vous et moi, par-dessus cette frontière qui fut tragique, nous pouvons nous appeler « Chère amie ». Merci de l'avoir fait.
Je vais donc essayer de répondre à vos questions, malgré mes 86 ans et une mémoire qui se perd parfois dans les brumes de la fatigue…
En ce qui concerne les dessins venus de Suède :
C'est bien moi qui les ai faits, pendant la période de quarantaine sanitaire, sans doute au block 22 où étaient entassées les Françaises arrivées à Ravensbrück le 3 février 1944, appelé le convoi des 27 000 selon nos numéros matricules. Je ne sais pas le nom du journal sur lequel ils ont été dessinés ; du papier, des crayons volés soit dans les ateliers ou usines de nos camarades qui travaillaient déjà à l’extérieur nous arrivaient parfois. Je ne les ai pas faits sous la terreur, car si nous avions déjà connu les humiliations, le froid, la faim, la peur, nous ne connaissions pas encore la terreur, puisque, en raison de la quarantaine, nous avions très peu de rapports avec les nazis. C'étaient des déportées - fonctionnaires, en général polonaises, qui nous contrôlaient.
C'est ce qui explique sans doute que ces dessins-là sont plutôt sereins.
J’ai quitté Ravensbrück dans un « transport » de 122 Françaises vendues comme main-d’œuvre (200 marks le « Stück ») aux entreprises SKODA, à Holleischen en Tchécoslovaquie, pour y fabriquer des obus de défense aérienne. Je ne me souviens pas du tout de ce que j’ai fait de ces dessins en quittant Ravensbrück, mais c’est notre aimable ami suédois, Monsieur Berndt Nathan, qui m’a raconté leur histoire ! Car j’ai correspondu avec lui après qu’il ait adressé ces dessins au Mémorial, et que vous en ayez parlé avec Anise Postel-Vinay, qui m’a retrouvée parce que notre chère Présidente et amie Geneviève de Gaulle, avec qui je partageais les misères du Block 22, les a identifiés.
Voici l’histoire de Monsieur Nathan.
Il était étudiant en langues étrangères à l’Université de Malmö lorsque le Comte Bernadotte, à la Libération des camps, a obtenu que la Croix-Rouge Suédoise emmène un certain nombre de déportées en très mauvais état pour les réanimer avant de les rendre, un peu rétablies, à la France qui était alors ruinée, dévastée et en détresse alimentaire.
On a demandé à cet étudiant de servir d’interprète entre ces Françaises, les médecins et les infirmières. Et lorsqu’elles ont quitté la Suède pour rentrer chez elles, l’une d’entre elles lui a remis ces dessins en souvenir. Il croit se souvenir que c’était la Comtesse Yvonne de la Rochefoucauld. Ce qui est très probable, car Yvonne était l’une de mes amies que j’avais quittée à regret en partant de Ravensbrück où elle est restée jusqu’à la fin ; Yvonne était médecin, elle avait dons sans doute quelques possibilités de complicités pour les cacher, les conserver comme témoignages et les introduire en Suède. Je n’ai pas pu le lui faire confirmer car j’ai perdu sa trace au retour.
Et les dessins ont dormi 50 années dans le secrétaire de Monsieur Nathan, d’où il les a exhumés pour vous les envoyer à l’occasion du Jubilé de la Libération.
Et je suis foncièrement heureuse qu’ils soient entre vos mains, chère Madame, et bien entendu je vous autorise à en faire ce que bon vous semblera.
En ce qui concerne les dessins de l’Album « Les Cris de la Mémoire », dessinés en 1989, publiés en 1994 :
Les dessins originaux appartiennent maintenant au Musée de l’Armée, à qui je les ai offerts car un musée spécial va être institué pour conserver tous les témoignages relatifs à la guerre 1940-45. Mais j’ai pris contact avec le Directeur de ce Musée, il n’y a aucun problème pour qu’ils vous soient officiellement prêtés, il suffit de les demander à :
Monsieur Jacques PEROT, Directeur du Musée de l’Armée, Hôtel National des Invalides, 75700 Paris 07 S.P
Et bien entendu je vous donne tous droits sur eux pour une exposition.
Et j’en arrive enfin à la notice biographique que vous me faites l’honneur de me demander.
Je suis née en 1911 au Pays basque, entre l’Océan Atlantique et les Pyrénées. Après des études classiques, je suis devenue élève de l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts à Paris, section Peinture (c’est là que j’ai quelque peu appris à dessiner).
Mais par suite de revers de fortune familiaux j’ai dû me mettre à travailler, à Paris, dans une grande banque.
J’ai connu l’Appel du Général de Gaulle lancé de Londres le 18 juin 1940 et y ai adhéré spontanément. Mais j’ai dû attendre jusqu’en 1941 pour trouver enfin une filière clandestine de la Résistance. C’était un grand mouvement, « l’Organisation Civile et Militaire des Jeunes », dont il n’est resté hélas pas beaucoup de survivants à la fin des hostilités.
J’ai été arrêtée à mon domicile le 31 août 1943 par la Police Militaire Allemande des Frontières : un jeune Résistant qui cherchait à gagner Londres via l’Espagne s’est fait arrêter et, sous la torture, il a livré mon nom.
J’ai été livrée à la Gestapo, enfermée au secret dans une cellule de la Prison de Fresnes pendant 45 jours, interrogée, torturée, mais grâce à Dieu j’ai trouvé la force de me taire. Puis j’ai été entassée avec trois merveilleuses compagnes dans une cellule prévue pour une prisonnière. Avec elles, j’ai fait partie du convoi d’un millier de Françaises qui, après l’atroce voyage en wagons à bestiaux que l’on sait, est arrivé à Ravensbrück le 3 février 1944.
La suite de l’aventure, vous la connaissez, Madame… Jusqu’à ce que, à Holleischen dans les Monts Sudètes, nous ayons été délivrées le 5 mai 1945 par une poignée de maquisards polonais, déserteurs de l’armée allemande, et enfin rapatriées par les soins bienveillants de l’armée américaine le 15 mai 1945.
Le Retour… d’abord la joie inespérée d’être encore vivante, et l’immense chagrin d’apprendre que beaucoup de chers compagnons ne connaîtront pas le Retour…
Les bras retrouvés de ma mère, de mes sœurs qui ont gardé le nid familial au chaud. Mais très vite le sentiment que, malgré la joie de la famille, des amies, des voisins, personne ne pourra comprendre. Nous revenons d’UN AUTRE MONDE et il n’y a pas de mots pour dire l’indicible. Alors le besoin de nous regrouper entre nous, de retrouver les sœurs de détresse et les compagnons de lutte qui savent de quoi nous parlons, autour de Geneviève de Gaulle et de ceux qui ont créé des associations de déportés. Il faudra beaucoup de temps pour que l’on puisse vraiment témoigner, écrire des livres, faire des conférences, informer les enfants des écoles ; il faudra du temps pour pouvoir toucher à ces plaies brûlantes en nous et remplir notre Devoir de Mémoire en étant enfin un peu compris. Mais les attentions, le respect, la gratitude, les honneurs, les décorations, les pensions nous seront accordées avec respect.
Il a bien fallu pourtant revenir à la vie normale. J’ai repris à la Banque ma carrière interrompue. J’ai fait un mariage heureux, qui dure harmonieusement encore aujourd’hui. J’ai d’abord perdu deux bébés à cause de mes carences physiologiques (je ne pesais que 37 kg à mon retour) et, enfin, j’ai mis au monde, à 43 ans, l’enfant de la dernière chance, une fille qui fait ma joie et m’a donné deux petits-enfants (les plus beaux, les meilleurs, les plus intelligents de tous les enfants du monde pour moi, bien entendu !)
Et j’achève ma vie paisiblement, entourée d’affection, d’attentions et de confort. En remerciant chaque jour le Ciel pour la chance que le Destin m’a accordée.
Voilà, chère Madame Amie. Je vous ai livré tous mes secrets, peut-être beaucoup plus que vous n’en demandiez ! Dites à l’interprète obligatoire, hélas, entre nous, que je la remercie et la prie de me pardonner le travail que vont lui imposer mes ratures − j’y vois peu − et mon long bavardage.
Et croyez, chère amie, à ma vive reconnaissance.
E. Garreau
Ci-dessous les 7 dessins publiés dans un journal suédois le 22 octobre 1995, avec les légendes associées (le 8ème dessin n’en faisait pas partie − les archives de l’ADIR comptent 24 dessins, disponibles dans un fichier séparé).
1. Le travail sur la route. Est-ce le matin de très bonne heure ou bien est-ce 12 heures plus tard après une dure journée de travail ? La fatigue et la faim leur tiennent constamment compagnie – et elles ne peuvent pas compter sur la bienveillance de la gardienne. |
2. On apporte les gamelles et les chefs de tables distribuent la soupe. Il faut être en bons termes avec elles car peut être aura-t-on droit au fond du bidon qui est plus épais. Au-dessus du bidon, il n’y a que de l’eau. |
|---|---|
3.- Épouillage des enfants. Leur tête doit être rasée si l’on y trouve des poux. Est-ce pour cela que les filles ont l’air si malheureuses ? Leur monde est celui du camp de la mort. Elles ont vu les grandes personnes pleurer en voyant leurs cheveux tomber. |
4.- Pourquoi ne peut-elle pas dormir ? A-t-elle été battue par une gardienne ou par une prisonnière ? Le matin approche. À 3h20 recommencera une nouvelle journée épuisante et l’avenir est incertain. |
5.- Peser moins de 35 kilos n’est pas de bon augure. On ne les garde pas : c’est pour la chambre à gaz. Inger GULDBRANDSEN dit que c’était un traitement médical très courant. |
6. Pas de travail le dimanche. Elles se promènent le long de la rue du camp (Lagerstrasse). Celle du milieu est peut-être malade et elle doit s’entraîner pour pouvoir résister à la fatigue. |
7.- Deux jeunes filles se rencontrent dans la rue du camp (Lagerstrasse). Serait-ce Olga et Michaela, les deux sœurs qui s’étaient retrouvées à Ravensbrück ? |
[8.- Visite du dentiste] |
Tapuscrit de 6 pages (cote F/DELTA/RES/0797/50 à La Contemporaine). Ce témoignage est assez décousu, avec des répétitions. Il intègre également le témoignage de Hélène Vachon Lamour. Le parcours de Léone Bourgineau est complexe : elle est passée par les prisons ou camps de Karlsruhe, Düsseldorf, Anrath, Lübeck, Jauer, Schweidnitz avant d’atteindre Ravensbrück et Mauthausen.
Témoignage de Léone Bourgineau
Novembre 1971 − Roquefort-les-Pins
J’ai été jugée vers la mi-mai 42 à l’hôtel Triomphe à Paris, et j’ai été déportée fin juin 42. Condamnée à mort en même temps que Marie-Rose Culet, Rosine Pytkiewicz, Louisette Dudru, et puis il y avait les garçons : Michel, dont je ne sais plus le nom de famille, un nom Juif, a été fusillé, il y avait les frères de Rosine. Nous étions 9 en tout. Marie-Rose Culet vous donnera les autres noms. Un autre homme a été déporté et est mort en France.
Parties de la gare de l’Est, nous sommes arrivées à Anrath en s’arrêtant dans des prisons de passage, Karlsruhe, Düsseldorf, on avait déjà des fortes têtes : on voulait nous faire marcher au pas de l’oie pour des prisons, et nous refusions absolument. Résultat : on se faisait priver de la soupe. On a fini par lâcher un peu du lest, fin juin ou début juillet. Je n’ai jamais pu écrire à ma famille d’Anrath.
Arrivées à Lübeck avec le Transport du 17 novembre. On tricote des chaussettes, il arrive des uniformes de soldats, pleins de sang, qu’il faut réparer, ou au contraire mettre en pièces. On les sabote en piquant des épingles dans les coutures, on gâche le travail le mieux possible. J’ai fait aussi des tapis avec de la ficelle. Nous étions en cellule à 3 ou 4, puis dans les cellules plus grandes. Je me suis trouvée en cellule avec Hélène Honorat [Hélène Honoré].
La nourriture n’était pas tellement différente de celle qu’on a eu dans les camps ; on avait la louche de soupe, il y avait des soupes que l'on préférait aux autres, par exemple on n'aimait pas la soupe verte, qui donnait la dysenterie, tandis que quand on trouvait 2 ou 3 petits pois avec quelques petits morceaux de pommes de terre et de carottes, on était beaucoup plus réjoui que lorsque c’était la soupe verte ou la soupe de rutabagas, mais c’était en général très liquide. Il y avait aussi un jour de pommes de terre, une espèce de goulache avec 3 ou 4 pommes de terre, quelquefois dans un filet, quelquefois non.
Mais les gardiennes n’étaient pas des S.S., c’était des gardiennes de métier, et quand elles n’étaient pas assez nombreuses, on les complétait avec des gardiennes réquisitionnées. Quand c’était une gardienne auxiliaire, on était contente, on disait : « On va pouvoir se relâcher un petit peu. » C’était très discipliné. On avait le tablier pour le travail, et un autre tablier avec un bonnet blanc pour la promenade. Pendant le travail on avait une sorte de fichu rectangulaire pour se mettre sur la tête. Il y avait le petit carton suspendu à la porte qui indiquait le tour de rabiot. Pour Noël on mangeait comme des cochons, un pain presque entier, dedans il y avait de la sciure de bois et toute sorte de saleté, on l’avalait gloutonnement et le lendemain on était malade.
Arrivée à Jauer en fin de mars. Je suis restée assez longtemps à la prison, où l’on dépiautait de la ficelle, avant de partir pour Schweidnitz. On couchait toutes ensemble dans un grenier sous le toit, on n’avait pas l’eau courante, on nous mettait de l’eau dans des cruches qui gelait, et il fallait casser la glace pour se laver. On se frottait mutuellement le dos les unes des autres. Il faisait encore fort froid pendant ce printemps. Avec Dora Markowska nous nous blottissions l’une contre l’autre sur la même paillasse, et nous mettions l’autre paillasse sur nous comme édredon, pour avoir moins froid.
Nous étions encore à Jauer quand on a commencé l’atelier d’armement à Jauer. Je m’en souviens pour la bonne raison que lorsqu’ils faisaient passer des suppléments de nourriture à celles qui travaillaient pour l’armement, ils traversaient notre salle, pour exciter notre envie. Cela nous passait sous le nez.
Nous sommes allées à Schweidnitz par le train, quand on organisa le commando. Je ne me souviens plus de quelle manière nous avons été sélectionnées pour ce Transport. Là-bas nous étions toutes dans le même atelier, et j’ai l’impression que tout se passait au même étage, le travail et le coucher. Mais c’est vague dans mon esprit. Il y avait plusieurs tables dans l’atelier, avec des tours individuels.
On faisait des bobines. Et un beau jour on a compris que les bobines, c’était pour leurs fameuses armes secrètes. Tout d’abord on a décidé de refuser. Dora Markowska a dit : « Il faut consulter les jeunes. Il faut savoir ce qu’en pense les jeunes, car on ne peut tout de même pas prendre la décision sans avoir leur avis, parce qu’elles risquent de se faire fusiller, et il faut que ce soit elles qui décident. » Il s’agissait du groupe communiste. Je me rappelle, on avait décidé, nous les jeunes, qu’on n’avait pas fait de la résistance pour faire de l’armement en France, qui tuerait les nôtres, et que tant pis, advienne que pourra.
Le soir, dans la chambre, on s’était réuni pour discuter de cela. Cela s’est fait entre les communistes, parce qu’on savait que les autres ne marcheraient pas. Il y en a eu tout de même quelques-unes, comme Simone Harrand. D’ailleurs celle-là marchait toujours avec les communistes. Il y avait aussi une Suzanne, qui avait une religion où le samedi on ne fait rien. Mais à part quelques-unes, on savait que le mouvement serait tenu surtout par les communistes.
Dans ce commando, nous étions un bon groupe de communistes, peut-être pas cependant en majorité. Je ne me souviens pas bien. Enfin nous nous étions engagées à refuser, et comme là-bas ils donnaient la boule de pain pour toute la semaine, on a tout mangé, en disant : « Demain on sera peut-être fusillées. » C’était fort imprudent, car nous n’avons pas été fusillées. Mais je me souviens qu’avant cette décision, nous avions déjà travaillé. On avait commencé par faire un minimum de rendement. On sabotait le rendement. Alors il y en a qui se sont fait repérer, dont moi, Dora Markowska, et d’autres. On a été quelques-unes à se faire repérer, et il n’y avait rien à faire, on n’a pas augmenté notre rendement, et c’est comme ça qu’ils ont décidé de nous renvoyer à Jauer.
Et entre temps il y avait eu le refus complet de travailler. À ce moment-là nous avons reçu la visite d'un personnage important, peut-être un ingénieur de la firme, ou alors le directeur de la prison. Il est venu voir un peu comment travaillaient ces femmes, et prendre des renseignements sur notre rendement, et sur notre état d’esprit. Et c’est lui qui a dit : « Vous serez fusillées si vous refusez ». Il a fait venir devant lui celles qui avaient déjà refusé, et pour nous mettre au pied du mur, il nous a interrogé une par une : « Vous, est-ce que vous acceptez ou refusez ?", et ainsi pour chacune d'entre nous. Je ne crois pas que c'était le directeur de la prison, parce que je le connaissais déjà.
Avant de partir pour le commando, il nous avait convoquées dans son bureau, et il nous avait demandé pourquoi « nous étions communistes. Et c'est Dora Markowska qui faisait l'interprète. À moins que ce soit un employé, et non le directeur. Mais il nous avait demandé d’expliquer pourquoi nous avions été communistes.
À Schweidnitz, quand on nous a interrogées une par une, pour nous demander si nous persistions dans notre refus, nous n’étions pas très nombreuses : entre 10 et 15. Et c’est à cause de cette menace que nous avons mangé le soir toutes nos rations de nourriture. Nous étions jeunes... Le lendemain, on attendait toujours que quelqu’un vienne nous prendre pour nous fusiller, et personne n’est venu. Alors on a repris le boulot, en sabotant le rendement, avec un entêtement de bourrique.
Et un beau jour, on a repéré les plus têtues, les fortes têtes, et on nous a renvoyées à Jauer. Je ne crois pas avoir été plus rebelle que les autres, je tirais plus au flanc, et j’avais peut-être une tête qui ne revenait pas à la surveillante. Je trainais le plus possible, et c’était d’ailleurs très pénible et très dur de passer des heures comme cela. J’apparaissais comme complètement idiote, et puis voilà. Alors un jour, avec Dora, Frania, et peut-être 2 ou 3 autres, on nous a ramenées à Jauer, on a pris des sanctions contre nous, et on nous a mises au cachot.
Nous étions pieds-nus, pas de couverture, on nous avait enlevé le cordon de la robe, et nous étions dans le noir absolu. Frania est restée dans ce cachot beaucoup plus longtemps que nous, et c’est là qu’elle a perdu un peu sa tête. On la sortait seule en promenade, elle était au secret complet, et cela a duré des semaines ou des mois. Moi, je ne crois pas y être restée longtemps, quelques jours je pense. Je ne me souviens pas avec certitude si Jacqueline Jeunon était de celles qu’on avait mises avec nous au cachot. Je crois qu’elle est restée avec Marie-Rose à Schweidnitz. Celle-ci vous le confirmera.
Frania fut la seule à rester longtemps au cachot. Seule Frania, qui est probablement Julie Friezberg [Julie Friseberg], est restée très longtemps au cachot, et n’en est sortie que juste avant le départ pour Ravensbrück. Nous n’avons jamais compris pourquoi elle était restée beaucoup plus longtemps que nous. Quant à moi, on m’a mise à faire des boutons, avec un emporte-pièce. Je n’arrive pas du tout à situer la date de ce retour à Jauer.
À Jauer, dans cette espèce de vieux château, on tournait dans une cour où il n’y avait absolument rien, je me souviens qu’on y avait bien froid, et qu’on essayait de disparaitre dans les caves où il y avait des raves, pour en voler. On cachait cela sous la jupe, pour le remonter dans la chambre.
(Paragraphe dupliqué supprimé)
Jacqueline Jeunon était restée à Schweidnitz avec Marie-Rose, du moins je le crois. Léone Bourgineau ne se souvient absolument pas du moment où elle est revenue de Schweidnitz à Jauer.
Nous étions revenues à Jauer par le train, en wagon de voyageurs ordinaire, et je me rappelle que déjà j’avais très mal dans le dos, c’était ma pleurite qui commençait.
L’atelier d’armement, pour lequel nous voyions passer la nourriture des suppléments sous notre nez, c’était à ce moment-là, et non avant le départ pour Schweidnitz. Nous étions nombreuses dans le même atelier, il y avait plusieurs tables, certaines faisaient des boutons, et d’autres faisaient autres choses, mais dans cette salle on ne travaillait pas pour l’armement. L’atelier d’armement était dans le même bâtiment, mais dans une autre salle.
Une surveillante avait une perruque, elle n’était pas très grande, mais assez forte. Elle gueulait très fort.
Pour la Ste-Catherine, on a fait des bonnets de toutes sortes, et aussi des tableaux plastiques, dans le grenier, avec Jeanne Valentin, qui organisait tout cela. Je faisais le rôle de la liberté, appelant le peuple à la suivre, comme dans le tableau de la Marseillaise. Il y avait le paysan qui abandonnait sa faux, l’étudiant qui jetait ses cahiers et qui répondait à l’appel de la liberté. Ces tableaux, ce n’était pas pour la Ste-Catherine, mais à une autre occasion.
À Schweidnitz, on avait fait un petit théâtre, et on inventait des petites pièces, que l’on jouait. Pour les tableaux plastiques à Jauer, on avait choisi de se placer sous une lucarne, et l’éclairage nous tombait du ciel. J’étais nue, drapée dans un drap, et tous les corps de métiers étaient représentés, et abandonnaient tout, pour répondre à l’appel de la liberté, pour défendre la patrie, c’était formidable. Les Belges ne voulaient pas être en reste, et elles faisaient leurs tableaux plastiques elles-aussi. Il y avait une grande émulation, non seulement entre pays, mais entre groupes, d’idées différentes. C’était fait dans un esprit de camaraderie, et très sympathique. Les gardiennes étaient toujours très étonnées, quand elles faisaient une fouille, de trouver tant de choses fabriquées par nous. On arrivait même à se faire des bigoudis pour se faire friser les cheveux.
Quand nous sommes parties pour Ravensbrück, on nous a emmenées prendre nos affaires personnelles. Quand nous partions d’une prison, et que nous revêtions nos vêtements d’avant notre arrestation, cela faisait un effet extraordinaire. Il nous semblait que nous reprenions forme humaine, après avoir été dépersonnalisées par nos vêtements de bagnardes. C’était quelque chose d’extraordinaire.
Parmi les partantes du Transport de Ravensbrück, il y en avait qui travaillaient pour l’armement. Léone Bourgineau se demande si ce n’est pas à ce moment-là que le directeur de la prison l’a fait venir dans son bureau avec quelques camarades, et leur a demandé pourquoi elles étaient communistes. Elle ne se souvient pas si c’est à ce moment-là ou à Schweidnitz.
L’autre déportée qui se trouve chez L. Bourgineau est arrivée à Ravensbrück fin juillet 43. Elle avait été arrêtée en février 43, pas jugée, partie de Romainville. Elle s’appelle Hélène Vachon, femme Lamour.
Témoignage de Hélène Vachon Lamour
Mon nom de F.T.P. était Martine, et dans mon groupe tout le monde m’appelait « petite mère ». Nous sommes parties de Romainville le 19 ou le 20 juillet 43. Nous avons fait une halte à Sarrebruck, pendant 2 jours. Jusqu’à Sarrebruck, nous étions en wagon cellulaire, mais après Sarrebruck, dans un vieux wagon de voyageurs rattaché à un train de marchandises. Nous étions convoyées par des gendarmes Allemands. Je crois que nous étions une soixantaine. Matricule à Ravensbrück : 21 685.
Nous ne savions pas que nous étions N.N. Par la suite, j'ai été opérée au camp. Quand je suis sortie du Revier, on m’a amenée au bloc 32, qui était celui des N.N. C’était en décembre 43, au début du mois. Et les camarades arrivées avec moi avaient été transférées au bloc 32 pendant que j’étais au Revier. J’ai retrouvé tout mon groupe. Nous avons quitté le bloc 32 le 5 ou le 6 mars 45. C’était pour partir à Mauthausen. Nous n’étions jamais sorties du camp.
Une fois on nous a mises au bloc 2, parce qu'ils voulaient perquisitionner, croyant qu’il y avait une certaine résistance d’organisée. Nous ne pouvions rien avoir au bloc 32, puisque nous n’étions pas autorisées à travailler à l’extérieur du camp, mais seulement à l’intérieur. Une huitaine de jours avant mon départ pour Mauthausen, on m’a emmenée travailler dans un autre endroit, mais à l’intérieur du camp.
J’ai travaillé au tissage, au raccommodage des capotes, à la peinture, c’est-à-dire qu’on peignait des uniformes allemands en blanc, nous n’étions que deux dans ce petit camp, et le jour du départ du bloc 32, ils sont venus me chercher au travail, et m’ont ramenée parmi mes camarades. Je ne me souviens pas d’hommes en arme autour du bloc 32, mais dans un autre bloc, un bloc de travail, où nous travaillions de nuit ; une fois des soldats en arme ont entouré le bloc, et nous avons été piquées. Je n’ai pas vu ces soldats, mais pendant la pause qui avait lieu de minuit à minuit et demi, des camarades sont sorties pour satisfaire leurs besoins, et elles sont revenues tout effrayées : il y avait des soldats en arme à toutes les portes et à toutes les fenêtres.
On ne couchait pas dans ce bloc, c'était un bloc d'atelier. On nous a fait une piqûre à toutes, et nous n'avons jamais su ce que c'était. Par la suite j'ai été hospitalisée à Paris dans le service du Professeur Gilbert Boyer, ancien de Mauthausen, qui a essayé de trouver ce qu’on nous avait inoculé, mais il n’y est pas arrivé.
L. Bourgineau : à Mauthausen, en arrivant, nous sommes restées très longtemps sur la place d’appel, il y en avait qui ont eu le corps gelé. Tout notre convoi devait passer à la chambre à gaz, et on nous a fait déshabiller complètement, et c’est un homme qui nous a passées au désinfectant. J’ai su seulement après le retour qu’on aurait dû passer à la chambre à gaz. À Ravensbrück, les robes étaient en vrac, et on nous les a données, comme cela, au hasard. C’étaient uniquement des vieilles robes, les bonnes robes étant réservées à des privilégiées du camp. C’était donné au hasard, et on avait aussi bien quelque chose de trop grand ou de trop petit.
J’ai été mise dans un bloc de Polonaises, mais je ne me souviens pas avoir été en quarantaine. Je me souviens être allée dans un commando de vêtements, qu’on allait chercher dans des wagons, parfois on arrivait à rapporter un vêtement chaud, que l’on cachait sous sa robe. Je me souviens maintenant : le bloc de Polonaises, ce n’était pas à Ravensbrück, mais à Mauthausen. Il y avait aussi des Tziganes.
C’était peut-être bien le bloc 32, je ne me rappelle pas clairement. Il y avait des lits. Il y avait des portes, mais pas de fenêtres, parce qu’on les enlevait obligatoirement. Je me souviens que je me suis cachée au bloc 24, et que c’est pour cela que je suis partie à Mauthausen. Donc je n’étais pas au bloc 32. Mon numéro n’a pas été appelé pour le départ à Mauthausen, mais je me suis faufilée, par ce que j’étais déjà très malade, j’avais déjà ma pleurésie, et le fait que je me trouvais avec des étrangères, des Polonaises, où l’on se battait au couteau, ou l’on fauchait tout, même les paillasses, et pour me défendre je venais me cacher au bloc 24, avec un certain nombre de Françaises, et c’est ainsi que j’ai pu̟ me faufiler quand même dans le convoi, bien que mon numéro n’ait pas été appelé.
Le 24 a été emmené en partie seulement à Mauthausen. Moi j’ai eu du tanin et du charbon, et le tanin, c’est Marie-Claude Vaillant-Couturier qui m’en avait apporté, parce que j’avais la dysenterie. C’est peut-être une seule chambre du bloc 24 qu’on a emmenée. Il y avait là Hélène Tiset. Dans ce bloc où j’étais, et qui était peut-être le bloc 28, mais je n’en suis pas sûre, pour éviter de partir en commando, on avait descellé des planches du plafond, et on se camouflait là, dans le grenier du bloc. Quand le commando était formé pour le travail, et que les femmes S.S. étaient reparties, on redescendait de là. On était quelquefois en suspens là-haut pendant des heures, et toujours avec la dysenterie, et ce n'était pas drôle. Denise Ginollin était au 32. Dans mon convoi d’arrivée à Ravensbrück, je me souviens qu’il y avait une Bohémienne avec son bébé.
Hélène Lamour : au bloc 32, il y avait d’un côté les soldates Russes, et de l’autre les Polonaises d’expérimentation, les lapins. Je crois que la chambre installée pour servir de maternité, c’était après notre départ, et je crois que c’est Chambart de Lauwe qui s’en est occupée. Elle a été très dévouée. Tante Mado6, très célèbre. Je n’ai jamais vu d’enfants dans le bloc où je me trouvais (ce qui prouve qu’elle n’a pas été au bloc 32). Pour partir à Mauthausen, L. Bourgineau a choisi le groupe où il y avait le plus grand nombre de Françaises, parce qu’elle s’est dit que là elle trouverait le maximum d’aide et de solidarité, car je me sentais déjà très malade à ce moment-là. Si je reste là toute seule on va me tuer. Et en fait j’allais au-devant de ma mort, puisque nous étions destinées à l’extermination. J’ai été pendant un temps dans le même bloc que Dora Markowska et Maria Pinson, mais je ne sais pas si c’était le bloc 32 ou un autre bloc.
Une fois arrivées à Mauthausen, on nous a fait déshabiller complètement, et on nous a fait rester très longtemps, peut-être pendant des heures, et puis on nous fait déshabiller, soi-disant pour la douche, et puis je ne sais pas trop quoi on a renoncé à la douche, et on nous a fait rhabiller. Je ne sais plus si c’est avant ou après la douche, on était groupées dans une salle, avec des Juifs qui avaient le corps gelé7, et un officier S.S. est venu, et il aurait dit, ce n’est pas moi qui ai compris, mais cela m’a été répété : « Les Françaises, aujourd’hui, vous avez beaucoup de chance. »
Puis on nous a mises dans des blocs. C’était à Mauthausen. Là j’ai fait le commando d’Hamstet, quand il y a eu le bombardement des gares de triage d’Amstetten. C’était un travail de déblaiement de bombardement. J’ai fait aussi un commando de charbon, il s’agissait de pousser des wagonnets. J’étais dans un état lamentable. Le lendemain d’Amstetten, alors qu’on avait eu des camarades blessées, nous avons refusé d’y aller, et le gradé S.S. a déclaré que celles qui refuseraient seraient décimées à la mitrailleuse. Il nous a dit de choisir. Le lendemain, nous y sommes retournées, on a fait le travail de déblaiement, et on n’a pas été à nouveau bombardées. Ensuite nous sommes descendues dans le bas de la carrière de Mauthausen, dans les baraquements d’une usine désaffectée. On m’a descendue dans une caisse portée par des hommes, parce que j’étais comme une loque, et j’étais déjà notée pour la chambre à gaz.
J’ai dû ma vie à la pagaille des derniers jours. J’étais sur une paillasse de ce baraquement, attendant mon tour de passer à la chambre à gaz, et puis les camions de la Croix-Rouge sont arrivés, j’étais dans les pommes, je me suis trouvée entourée de gars en blouses blanches, qui m’ont donné une pilule, que je n’ai pas voulue avaler. J’avais encore assez de jugeote pour me dire : « Dans le doute, abstiens-toi. »
Et après j’ai été mise dans une couverture portée par des camarades, et emmenée jusqu’au camion. Mon dos me faisait souffrir atrocement, et ça a été un véritable calvaire. Nous avons été bombardées. Ce convoi de rapatriement, ça a été affreux.
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Tapuscrit de 18 pages (cote F/DELTA/RES/0797/50 à La Contemporaine). La transcription ci-dessous porte sur les pages liées à l’arrestation et la déportation, 8 pages numérotées 11 à 18. Renée Maurel était membre du « Groupe Maurel », elle a été déportée à Ravensbrück (matricule 19315) et rapatriée en avril 1945 par la Croix-Rouge suisse.
Février août 1942 : quelques mois de sursis...
Lorsque Etienne a été arrêté, j’ai été embauchée à la Mairie. Je dois ici rendre hommage au Maire M. Beauchef, qui n’a pas hésité à me donner ce poste malgré le risque encouru. Lorsqu’à mon tour je serai arrêtée, il offrira ce même poste à ma sœur qui pourra ainsi, avec ma mère, prendre en charge mes deux filles restées à la maison.
Pierre Dalibot, René Fleuriot de Langle et Gabriel de Cyresme furent arrêtés le 3 avril.
Je vis un jour arriver à la Mairie Alain de Kergorlay (celui que nous appelions « Cousin Yves »). Il me raconta qu’il avait été arrêté, interné avec Étienne, qu’il avait réussi à s’échapper... Puis il me demanda où était caché son poste émetteur. Son histoire, sa démarche, son attitude me parurent suspectes je lui répondis que je n’avais pas été tenue au courant du camouflage.
Un peu plus tard, deux inconnus vinrent à leur tour tenter de me soutirer des renseignements concernant le matériel camouflé. Ils utilisèrent la même histoire de l’évasion du Cousin Yves, me firent même espérer celle d’Étienne... C’était trop pour être crédible ! Je fis donc la même réponse.
Dimanche 23 août 1942 : « C’est loin, tour de rôle ? »
En ce dimanche matin, nous étions cinq à la maison : ma sœur Manin, Odette la jeune sœur d’Étienne, mes deux filles et moi-même. La Gestapo en civil fit irruption, me commanda de faire ma valise. Ils fouillèrent la maison, pendant que mes filles me questionnaient sur mon départ. Pour les rassurer, je leur racontai alors que j’allais voir leur père, et qu’après je ne manquerais pas de les y emmener à tour de rôle. Ety, l’aînée, me fit alors cette remarque pleine d’à-propos : « C’est loin, tour de rôle ? ».
Puis tout se passa très vite... J’eus le temps de demander à ma sœur de ne pas séparer mes filles, et de faire venir à Montfort ma mère pour la seconder dans sa tâche. Puis je fus embarquée dans un fourgon. Place du Tribunal, ils chargèrent à mes côtés notre courageux mécanicien, Francis Bourges. Nous quittions ce jour-là Montfort. J’y reviendrai en 1945...
Une aussi longue absence...
Ma première expérience de l’univers carcéral s’est faite à la prison Jacques-Cartier à Rennes. C’était, je pense, une sorte de gare de triage, avant les choses sérieuses ! La majorité des détenus étaient d’ailleurs des « Droit commun ». J’y suis restée à peine une semaine, mais j’y ai vite appris que l’essentiel est de communiquer, pour garder des attaches avec le monde, avec la vie.
À Jacques-Cartier, les cloisons étaient minces, et des tuyauteries désaffectées permettaient de passer des messages entre ma cellule et celle contiguë, où se trouvaient plusieurs femmes condamnées à trois mois de prison pour vol de charbon... J’ai pu ainsi griffonner quelques lignes sur un morceau de papier et le leur confier. Je saurais plus tard que ma sœur avait bien reçu ce petit mot.
29 août 1942 : départ pour « La Santé ».
J’ai été transférée, par train, le samedi suivant à la prison de la Santé de Paris. Dans le wagon qui nous était « réservé », j’ai retrouvé nos compagnons Bourges et Barbé qui avaient été arrêtés, comme moi, le 23 août.
J’y suis restée un mois et demi. Lorsque, après la fouille, je me suis retrouvée seule dans ma cellule, j’ai pour la première fois senti le poids du désespoir : je m’éloignais de ma famille, de mes filles, j’étais angoissée par l’incertitude de mon sort et de celui d’Étienne.
Et pourtant, une fois encore, j’allais surmonter cette détresse grâce au pouvoir de la voix, de la communication sans jamais voir personne, que mes geôliers, j’ai « connu » des hommes et des femmes, j’ai participé à des petits moments de bonheur, à des tragédies. Je n’étais plus seule...
À la Santé, on communiquait soit par les tinettes, W-C moyenâgeux dont chaque cellule était pourvue, soit par les vasistas qui donnaient sur une cour fermée.
C’est ainsi que j’ai entendu échanger des mots d’amour entre Robert et sa fiancée, que j’ai connu le Pasteur et celui que nous appelions Tonton. Ces hommes, tous communistes, étaient condamnés à mort. Une vingtaine d’entre eux ont été fusillés en octobre : ce jour-là, à 4 heures − instant de leur exécution − toute la prison a entonné la Marseillaise.
Pendant ma détention à la Santé, j’ai pu envoyer des nouvelles à ma famille, j’ai reçu du courrier, 1 ou 2 colis et même une superbe photo de mes deux filles. J’avais mangé mon pain blanc, et je ne le savais pas !
13 octobre 1942 : transfert à Fresnes.
Fresnes, ce fut la désolation, la crasse, l’obscurité presque permanente, le froid, la puanteur insupportable. Je suis restée presque 5 mois dans une cellule sordide. Pour tout mobilier, un sommier métallique fixé au mur, une table. On m’a apporté une paillasse et une couverture. Seule la fenêtre que j’avais réussi à ouvrir me permettait parfois de percevoir les rumeurs de la prison et de contempler le mur d’enceinte qui me servait d’horizon.
J’ai tenu le coup en « briquant » ma cellule chaque jour je me suis appliquée à frotter, gratter chaque lame du parquet, chaque pouce de ma table. J’ai même obtenu de mes gardiens des produits pour nettoyer la cuvette de mes latrines. J’y ai passé des semaines... Peut-être mes vertus ménagères m’ont-elles aidée à ne pas sombrer dans le désespoir ?
4 mars 1943 : Romainville.
Après ces mois passés à Fresnes, et qui resteront dans ma mémoire parmi les moments les plus noirs de ma déportation, mon passage à Romainville me fit l’effet d’un véritable retour à la vie. Je n’étais plus seule, je retrouvais la chaleur du groupe. Il y avait là des femmes venues de partout, certaines n’avaient pas encore connu la prison et pleuraient. Les autres se prenaient à espérer une libération prochaine.
Le père d’Étienne vint m’y rendre visite : il avait vu son fils le matin même, à Fresnes. Pauvre homme qui pleurait, et qui ne savait pas qu’il ne le reverrait jamais...
C’est à Romainville que je fis la connaissance d’Andrée, toute fraîche arrivée de Clermont-Ferrand. Elle m’avait été « confiée » par Jacqueline, la sœur du fameux Colonel Rémy. Andrée, qui allait devenir l’amie, la compagne, ma sœur d’infortune, jusqu’au bout de notre « douloureux voyage ».
Le 28 avril 1943, nous quittions la France pour Ravensbrück.
Avril 1943 – avril 1945 : Ravensbrück
Il y a longtemps déjà, Andrée m’a fait l’offrande de son témoignage écrit sur Ravensbrück. Je n’ai rien à y ajouter, parce que nous avons partagé notre vie, nos souffrances et nos espoirs. Elle écrit ce que j’aurais voulu écrire...
Témoignage du matricule 19 400 – ANDRÉE SUDRE.
40 ans après, l’âge usant la mémoire, j’hésite à évoquer quelques événements intemporels qui ont marqué mon « moi » de cicatrices ineffaçables.
Comme nous avons parcouru ensemble le même douloureux chemin, il se trouve que vous êtes impliquée dans ces « faits divers » qui n’apportent rien à l’histoire.
Ils sont « mon Ravensbrück » que je ne peux partager qu’avec vous mais que je reconnais rarement dans les palabres sur les camps.
Le pire a commencé lorsque nous quittâmes le fort de Romainville pour la gare de l’Est. Je n’ai pas oublié que c’était fin avril, car l’on vendait des bouquets de muguet dans les rues de Paris. Quelle ironie du sort !... Fini pour nous le bonheur ou même l’espoir.
Après une nuit passée dans les sordides baraques de Compiègne (où nous succédions aux gitanes chassées du vieux port de Marseille), ce fut l’entassement dans les wagons plombés. Certaines imaginaient à haute voix notre prochaine vie de travailleuses en France, cela n’avait rien d’effrayant... Elles trouvaient, comme Mme Tedescau, que nous vivions une formidable aventure fort enrichissante. D’autres criaient, pleuraient « choses également vaines » comme l’a dit Vigny.
Jacqueline, sœur de Rémy, m’ayant « confiée » à vous, je ne cherchais qu’à mieux vous connaître, car nous n’avions jusque-là rien en commun si ce n’est l’amour de la Bretagne.
Premier déchirement : le passage de la frontière, les coups de feu (la poursuite des courageux qui risquaient leur vie pour ne pas quitter leur patrie) et l’on repart. De la gare de R...., je n’ai que le souvenir des chiens qui nous attendaient.
Notre « colonne » de femmes fatiguées, fripées, portant de grotesques bagages, s’ébranla vers le camp en rassemblant sa dignité...
La porte du camp franchie, nous étions devenues des « déportées ». Dépouillées de tout ce qui nous rattachait à notre vie passée, pour beaucoup tondues, nous avons fini de perdre notre personnalité en devenant des numéros. C’est alors que j’ai pensé à Mermoz dans le livre de Saint-Exupéry. Comme lui, je me suis dit : « Si ceux que j’aime savent ce que je vis, ils pensent que je ferai tout pour revenir, je ne dois pas les décevoir ».
Le choc du changement d’univers avait brisé, chez beaucoup d’entre nous, toutes possibilités d’analyse ; seul demeurait l’instinct de conservation animal. Ma vie se résumait à manger, dormir, lutter contre le froid, les poux ; éviter les corvées, les sélections. Ces dernières, surtout fin 44, lorsque les « cartes roses » et les jeunes insuffisamment valides étaient endormies au « jugendlager » ou envoyées à la chambre à gaz.
L’angoisse des « défilés », lorsque l’on avait les pieds enflés, des furoncles et des plaques purulentes dues à l’avitaminose, me prend encore à la gorge aujourd’hui. Vous étiez formidable pour donner la force de se redresser, votre dignité me remplissait d’admiration.
Ce fut ainsi pendant des mois et des mois, corvées au travail dans des ateliers, blocks surpeuplés, de plus en plus sales. Alors 40 ans après, comment ponctuer avec des dates un événement ou un autre.
Pourtant, nous revivons chaque 25 Décembre les Noël 1943 et 1944 passés à « pauser » dans la neige et le froid de la plaine du Mecklembourg. Pas de trêve alors que le monde se réjouit ! De quoi faire douter de tout. Et cependant il a fallu une aide divine pour nous faire sortir de l’enfer.
Ai-je eu plus froid que faim ou plus faim que froid ? Aujourd’hui je ne sais plus, mais j’ai succombé à l’échange de recettes pendant les interminables appels, moi qui n’avais encore jamais eu à faire la cuisine.
Le drame des « lapins », la mort de camarades, même celle de Bernadette, ne m’ont pas accablée de douleur, j’ose le dire... nous n’avions plus de cœur car nous étions nous aussi des mortes en survie. Est-il croyable que l’on puisse arriver à détruire ainsi des êtres normaux ?...
Dans cette grisaille, cette monotonie, cette peur qui nous tenaillait, un peu de chaleur ne venait que de l’amitié.
La vôtre, toujours présente, solide et efficace.
Celle de Suzanne, de Paulette souvent bourrue mais si profonde et à toute épreuve.
Celle qui était éprouvée pour nous en France alors que nous ne savions plus rien des êtres chers. Jamais Manin ne saura à quel point ses colis (que nous cachions dans la paillasse) nous ont aidés à survivre autant moralement que physiquement. Qu’elle en soit encore remerciée et vous aussi qui saviez partager.
Nous avions su par les femmes des colonnes de sable que le débarquement avait eu lieu, on croyait hélas la fin proche !!! Paulette, à cette même date, avait vu en rêve une carte de France entourée de guirlandes lumineuses tricolores. Le lendemain matin, elle entrait au bloc des punitions (Strafblock) pour avoir lutté contre une « bande rouge » qui frappait une prisonnière tombée en portant la soupe. Notre vie n’était faite que de « douches » comme celle-ci.
Cependant nous vivions accrochées à ce camp sinistre, cadre d’un semblant de société, support d’une vie de misère car là étaient nos camarades. Le mot « transport » nous traumatisait. Nous ne pouvions plus supporter l’idée d’une nouvelle rupture.
Je me vois, comme si c’était aujourd’hui, devant les cuisines, attendant la décision finale du SS préparant un « convoi » avec une liste comportant votre nom. Par bonheur pour moi, votre gale artificielle a bien joué son rôle et vous fûtes rejetée de la colonne. Et pourtant votre sort eût sûrement été meilleur dans un commando. Lorsque d’anciennes déportées parlent de leurs commandos je ne me sens pas impliquée, il y a un abime entre leur vie et celle de l’horrible cour des miracles qu’était devenu Ravensbrück
L’automne 44 nous sépara cependant, votre départ pour le camp Siemens, d’abord journalier, puis définitif, me fit reprendre la colonne « Verfügbar » pour essayer de vous rejoindre. Je fus admise aux essais et engagée après avoir tordu un fil de fer selon un croquis, alors que je tenais une pince pour la 1ère fois.
Quelle joie de vous retrouver ! déjà cependant amaigrie, l’œil moins vif, mais si courageuse.
Là, des blocs plus petits, bien que surpeuplés, étaient moins inhumains. J’y retrouvais Laurette et plus tard j’ai su qu’Anna y était aussi... Quelle pétaudière !!! Mais il y avait cette fosse pour WC... (je la rends responsable du délabrement de nos intestins), et le soir l’horrible fumée qui sortait de la cheminée de ce « krematorum » tout proche de nos ateliers... Vision dantesque.
Nos forces déclinaient et nous n’arrivions pas à trouver l’espoir dans le fait que les techniciens civils des ateliers, comme les SS âgés (ne pouvant partir en Russie) semblaient avoir senti la défaite.
Noël 44 finit de nous user physiquement et moralement. Notre organisme devenait incapable de lutter contre les épidémies. Vous fûtes la 1ère de notre groupe, à tomber, à l’appel du matin, un jour de fin janvier 45.
Je ne fus pas longue à vous rejoindre au bloc des malades du camp, mais nous n’étions ni l’une ni l’autre conscientes de notre état, le typhus exanthématique qui fit des milliers de mortes, provoque une température dépassant 40° et ne cédant qu’au bout de 10 à 12 jours. Vous vous êtes offert le luxe de dépasser ce délai, aussi étiez-vous considérée comme perdue.
Ayant « respecté » les délais, je fis surface avant vous. Dans votre délire il y avait beaucoup de chats enragés. Vous pensiez vous noyer alors que Paulette et moi arrivions à sortir du lac où nous étions tombées. Vos filles étaient « feu » ou « démon ». Et Madeleine Hamon, malgré le typhus et les interdictions, tenait jusqu’à nous. Peut-on croire cela dans notre monde devenu indifférent ? Puis un jour, on décida de nous descendre au grand camp. On nous jeta à 5 ou 6 dans une charrette, sans doute tirée par des prisonnières. Je me souviendrai jusqu’à mon dernier souffle de mon angoisse car vous ne réagissiez ni au froid intense ni à mes appels.
Le sol devait être terriblement gelé, notre sinistre cortège dû s’arrêter et cela juste devant le « krematorum » que jouxtait la chambre à gaz... heureusement vous n’avez rien vu.
Nouvelle séparation ; vous fûtes admise au Revier ou pendant des semaines vous êtes restée inconsciente, hantée par le bruit de dents qui s’entrechoquaient alors qu’il s’agissait du choc des ustensiles entre eux, dans la cuisine voisine. C’est Marie-Claude Vaillant-Couturier qui m’a dit cela. Je fus mise dans une annexe du Revier, c’est-à-dire un bloc divisé en deux parties, les folles d’un côté et les malades de l’autre.
Nous étions encore plusieurs par châlit, un matin je me suis réveillée près d’une Allemande décédée dans la nuit, sans gémissement. Pas de nourriture, un peu de bouillon, mais on avait dépassé le stade de la faim impérieuse.
Vers la mi-mars, lorsque l’on m’a renvoyé au travail, je n’avais plus que la peau et les os, sans doute 34 kg (comme l’indiquait la pesée en Suisse).
Enfin, vous arriviez, vous aussi, chez Siemens, mais hagarde, méconnaissable. Si la libération n’était pas venue quelques jours plus tard, il est certain que vous n’auriez pas revu la France. Les nombreux mois que vous avez dû passer au Val de Grâce, au retour, montrent à quel point votre état général avait été atteint.
Je viens de passer l’après-midi à extérioriser, au fil de la plume, ces souvenirs, mais chaque ligne nous permettrait de parler des heures sur l’idée évoquée.
Je sais bien que pour vivre dans une sérénité totale vous avez besoin, comme moi, de savoir qu’il n’y a plus de guerre, plus de camp à travers le monde, mais que faire ? D’autres doivent prendre la relève.
Matricule 19 400
P.S. « Excusez-moi de ne pas recopier ce brouillon. C’est une chose que je ne peux pas faire sans de nombreuses modifications. Ce serait donc encore un brouillon.
Avril 1945 : vers la liberté...
Il faisait très froid en ce début d’avril 45. La guerre faisait rage en France, et nous assistions avec jubilation à l’incessant ballet de l’aviation alliée au-dessus de nos têtes.
Un jour, on nous fit prendre une douche, on nous affubla de vêtements civils aussi hétéroclites qu’incongrus. J’héritais pour ma part d’une petite robe de velours noir... À l’issue d’une longue et pénible pause, on apprit que nous autres, Françaises, allions être échangées contre 300 femmes allemandes retenues en Suisse. Au même moment, notre compagne Geneviève (nièce du Général de Gaulle) quitta le camp pour une destination inconnue.
Nous fûmes donc convoyées, sous bonne garde de la Gestapo, dans des camions blancs de la Croix-Rouge suisse (repérables par les aviateurs alliés) pilotés par des Canadiens. Nous avons eu très faim. Plusieurs d’entre nous n’ont pas supporté cette ultime étape : elles sont mortes à
Enfin la Suisse, les montagnes enneigées, les arbres, les fleurs...
À Annemasse, notre état était si pitoyable qu’on a dû nous garder deux jours avant que ne démarre le convoi spécial qui allait nous ramener à Paris.
Curieux souvenir que ce voyage ! À chaque halte dans les gares, des civils viennent nous saluer et nous offrent sandwiches et boissons, trop, beaucoup trop pour nos organismes affaiblis. Pourtant, nous prenons, nous empilons, nous mettons de côté, nous stockons ! Je me souviens de notre camarade Renée Couette, soudain inquiète de la santé de ses lapins, nous priant de gratter le pâté des sandwiches pour qu’elle puisse récupérer le pain et le rapporter chez elle... Aucune d’entre nous ne releva le côté saugrenu de sa requête, et quand elle nous quitta, à Paris, elle emportait un impressionnant baluchon pour fêter dignement son retour... avec ses hypothétiques lapins !
À notre arrivée à Paris, notre convoi, drapeau tricolore en tête, était attendu par le Général de Gaulle, venu saluer les premiers survivants des camps de la mort. Alors qu’il me tendait la main, je lui demandai des nouvelles de Geneviève (sa nièce) : « elle est rentrée, mon petit ! » me dit-il.
Notre court séjour à Paris nous laissa le temps de nous indigner bruyamment du prix des cartes postales et des journaux, et de rire des nouvelles tendances de la mode...
Nous allions bientôt nous quitter. Chacune de nous allait retrouver sa maison, sa famille, sa vie...
Chacune avait laissé au camp un morceau de sa vie. Chacune y avait connu la faim, le froid, la promiscuité, la vermine, la maladie. Pourtant, ensemble nous avions ri, chanté, espéré... Ceux qui n’ont pas connu les camps ne comprennent sans doute pas pourquoi nous aimons tant nous réunir, peut-être essayons-nous sans cesse de retrouver la chaleur, la formidable vitalité du groupe qui nous a permis de surmonter le désespoir !
18 avril 1945 : Je rentre à la maison.
En cet après-midi du 18 avril 45, j’ai retrouvé mes filles. Elles étaient là, dans le grand hall de la gare de Rennes, tellement changées, grandies, intimidées ; avec elles, ma mère et ma sœur... Émotion des retrouvailles !
À la maison, ma vieille chatte Vermouth m’attendait.
Il manquait Étienne pour que le bonheur soit complet : c’était sûrement une question de jours, nous préparions son retour...
Et puis est arrivée la lettre de Joël Le Tac, datée du 8 juin, m’annonçant qu’il était mort le 23 août 43 au Struthof !
Je fus bientôt hospitalisée au Val de Grâce à Paris. Je ne retournerai à « la vie civile » qu’en février 1947.
La sécheresse d’un bilan.
Pour mettre un terme à ce témoignage, je veux donner deux informations, mettre en balance deux faits historiques objectifs, terribles dans la sécheresse de leur énoncé :
1 – A la suite du parachutage du 2 février 1942, le groupe Maurel fut décimé :
René Fleuriot de Langle et André Simon furent emprisonnés.
Pierre Dalibot, Raoul Barbé, Francis Bourges furent déportés à Dachau, Buchenwald, Mauthausen.
Étienne Maurel, André Ménard, les deux frères Normand, Gabriel de Cyresme moururent dans les camps d’extermination.
2 – Alain de Kergorlay, alias « Cousin Yves » fut arrêté en décembre 1944, interné à Fresnes pour haute trahison. Jugé en 1946, il sera condamné à 20 ans de travaux forcés.
« Que peut la justice des hommes ? »
Renée Maurel − Matricule 19 315 − F.F.L.
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Le document dans les archives de l’ADIR (cote F/DELTA/RES/0797/50 à La Contemporaine) se présente comme un livret, avec une couverture, une introduction et des illustrations extraites de « Rescapée de la nuit » de Charlotte Serre et des poèmes. La transcription ci-dessous donne le témoignage seul. Ce témoignage de Françoise Quinton épouse Élie aurait été écrit peu après le retour de Ravensbrück.
Françoise Élie 1906-1968 Ses Mémoires de Ravensbrück |
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Ces souvenirs sont un témoignage profond et vécu par une détenue, déportée du dernier convoi de la Prison de RENNES, et sauvée par la Croix-Rouge Suisse, avec une centaine de Françaises, du Jugend Lager, de sinistre mémoire, aux portes du grand camp de Ravensbrück où fonctionnait la chambre à gaz et où toutes les femmes désignées pour ce Jugend devaient mourir parce que malades ou trop vieilles…
En 1942, j’avais compris ...
J’avais compris le terrible danger de la victoire définitive des Allemands : « Vous obéirez ou on vous brisera ! ; les Français oublient trop facilement qu’ils sont vaincus, etc ... » m’avaient-ils dit aux interrogatoires, après deux arrestations et un jugement déloyal.
À ce moment, Melle Mottais venait de sortir de la prison du Cherche-Midi après un séjour de huit mois où, faute de preuves, elle avait été mise en liberté provisoire. Au Cherche-Midi, j’avais réussi à lui faire passer des colis et, dès son retour, elle est venue poursuivre sa tâche.
Spontanément et avec joie, je me suis mise à sa disposition.
Fin 1942, la résistance en Bretagne était à ses débuts ; nous nous occupions surtout de recevoir des parachutés. « Vincent » Alexis Mottais les logeait en attendant un transport possible, les passant souvent au début par la ligne de démarcation. J’aidais à les nourrir et c’était parfois un problème difficile. De temps à autre, je recevais une petite visite au magasin où un clignement des yeux les faisait être calmes. C’était tellement amusant de voir un Américain regardant entrer un Allemand. « Vincent » a eu jusque 40 parachutés à la fois et j’ai ouvert ma maison… mais il a fallu supprimer le personnel de l’appartement. Suzanne, une employée du magasin, remplissait le service silencieusement, puisque tout a bien marché jusqu’à la fin, c’est à dire à mon arrestation en 1943. J’ai eu entre-autres trois chefs d’escadrille, pendant une semaine, tellement grands et plutôt mal vêtus, que n’importe qui, en dehors des Allemands, les reconnaissait. Ils avaient du plaisir à se mettre à la fenêtre pour regarder passer la belle Armée Allemande en chantant. En montant à la maison une fois, ils avaient rencontré un officier allemand avec une grosse Oberschonester qui montait voir ma voisine prédisant l’avenir sans doute. Ils lui ont laissé le passage libre en s’inclinant ; mes trois amis sont rentrés fous de joie, « il nous devait bien cette politesse » m’ont-ils dit. « Vincent » faisait l’interprète ; c’était très émouvant à ce moment-là de savoir ce gros danger sur ma tête et sur la leur aussi. Je ne dormais guère malgré tout. Il fallait les expédier au petit jour car ils allaient passer la journée dans un autre abri.
Dans la journée, je recevais le Mouvement Défense de la France qui était à ses débuts. Mon magasin servait de lieu de rendez-vous aux nouveaux adhérents. J’ai vu beaucoup de patriotes, mais combien serons-nous à l’appel après le rapatriement définitif ?
Nous recevions aussi les journaux pour la Bretagne. J’avais de drôles de valises à la maison, et ce pauvre Mickey, où est-il à présent ? Il s’occupait plutôt des messages pour l’Angleterre, il fallait connaître sa voix pour lui ouvrir... Il n’était jamais le même, il était tout fier de porter 30 ans, il en avait tout juste 18, mais si brave !
« Défense de la France » en Bretagne C’est en 1942 que Défense de la France commence son action de propagande en Bretagne. Le Résistance entraînant, en Bretagne comme ailleurs, la clandestinité, le besoin de fausses cartes de toutes sortes était grand. Les Résistants Bretons utilisaient celle que fabriquait Défense de la France à Paris. Mais ils avaient aussi organisé un service local de faux papiers qui fonctionnait sous la direction de l’Abbé Alain. Ils recevaient, hébergeaient, cachaient, soignaient et acheminaient vers leur point d’évasion (souvent de petits coins de la côte bretonne) les aviateurs alliés tombés en parachute, après leur avoir fourni les faux papiers d’identité nécessaires. C’était surtout les femmes : Mme Emilienne Martin, Renée Mottay ou Agnès de Poulpiquet du Halgouët qui s’occupaient de ce service ; il semble avoir été très actif. C’étaient à peu près les mêmes femmes sous la direction de Pierrette, aidée de Mme Élie dite « Le Prophète » − commerçante de Rennes, dont la maison était un des P.C. de Défense de la France. Elle logeait souvent des Résistants. Arrêtée, torturée, elle ne parla pas et sauva ainsi plusieurs de ses camarades. Elle est revenue de déportation… |
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En septembre 1943, Défense de la France a élu domicile à mon appartement.
Après les soucis du magasin, et ils étaient nombreux, le travail recommençait à la maison. Notre chef Le Bras représentait bien l’officier de Marine énergique, pour qui rien ne comptait que la préparation à la résistance. Réunion des chefs de groupe, liaisons, parachutages, tout était discuté chez moi. M. Le Gal a tout de suite pris une part très importante à l’organisation des Côtes du Nord où nous étions en liaison avec l’Abbé Fleury et M. Maitairie, morts martyrs. M. Le Gal (Heger) et moi avons eu une chance inouïe d’être pris à Rennes, parce que à Saint-Brieuc nous aurions subi leur sort. Ces deux camarades ont été arrêtés beaucoup plus tard que nous, et quelle peine nous avons eu quand nous avons su leur arrestation à la prison. Ce n’était pas si facile de trouver des partisans à ce moment-là. Souvent au magasin, je remettais un journal à des personnes supposées par moi être résistantes ; on le lisait vite dans un petit coin, mais on n’osait pas s’en aller avec ; c’était dangereux ! Quand je pense que moi j’en avais des centaines presque toujours, beaucoup de cartes d’identité à remplir, des rendez-vous par-ci, des plans dans un autre coin, des ordres de mission avec la Croix de Lorraine venant de Paris, sous enveloppes à mon nom. Heureusement, à ce moment-là, j’étais « Le Prophète », mais un prophète qui ne connaissais pas l’avenir ... Ce que j’aurais eu peur malgré tout…
Tout a été très bien jusqu’au 1er mai 1944 ; M. Le Bras était content ; il est arrivé ce jour-là de Paris, rayonnant. En compagnie de M. Le Gal, nous avons fait notre dernier repas de résistant au cours duquel on oubliait le goût du dîner tellement c’était captivant d’avoir les derniers renseignements sur le débarquement imminent. Les « coups de main » s’organisaient, tout était au point, même le modèle des Croix de Lorraine pour notre Mouvement était là. L’imprimeur travaillait les feuilles d’engagement, un parachutage se précisait tout près. M. Le Gal fut bien déçu quant à son exécution (?) et nous avons dû le faire diriger plus loin. Je ne peux m’étendre sur tous les détails de cette organisation qui comprenait toutes les directives militaires et sociales. Tous remplissaient leur rôle ... Hélas, nous étions bien pauvres. Il fallait faire appel à des bourses particulières qui nous ont fait confiance avec un reçu signé LE BRAS ; le timbre était la Croix de Lorraine, et le remboursement était après la victoire. Nous avons trouvé jusqu’à 50 000 francs chez le même patriote. Maintenant, cela paraît normal, mais à ce moment-là, c’était beau. Cet argent ne servait pas pour la Direction, mais plutôt aux œuvres sociales, femmes de prisonniers, de fusillés, etc. Je peux affirmer que, pour nous, il n’était pas question de toucher des indemnités ; je faisais de mon mieux pour le ravitaillement des chefs, l’un était en congé de maladie (il bouclait difficilement ...), les autres avaient encore quelques petites économies. L’argent est arrivé plus largement au moment de notre arrestation.
Depuis quelques semaines déjà, « Vincent », pistée et dangereuse pour nous (?), travaillait à la Direction de Paris et j’avais pris sa place. Elle (?) a fait un travail inouï, de jour et de nuit, à tel point qu’on a dû la mettre de force au repos. D’elle, on en parle très peu, seulement entre nous, Boëlledieu, Heger, Mme Martin, Dudule ... Je croyais en rentrant en France la voir décorée, fêtée, c’est une vraie patriote qui n’attendait rien comme récompense, mais il faudra tout de même faire savoir ce qu'elle a fait et souffert pour la France !
L’arrestation
Je revis souvent ce 30 avril 1944, un beau dimanche de printemps ; mon appartement était devenu peu à peu un poste important de Résistance. Toute la matinée, M. Le Gal, Dudule et moi-même avions établi un dossier qui devait être remis à notre nouvel agent de liaison qui, pour ma part, ne m’inspirait guère confiance.
Jamais jusqu’à ce jour, je n’avais eu peur, mais en me promenant à la campagne l’après-midi, j’étais sûre que c’était la dernière après-midi libre pour moi, mais ne pouvais dire mes transes à mes camarades, jusque-là, et dans des circonstances dangereuses, je n’avais jamais eu ce doute.
Notre chef pour la Bretagne, Patro, arrivait de Paris vers 5 h, avec un groupe de corps francs. J’ai retrouvé ma gaieté habituelle, et avec un entraîneur d’hommes comme Patro, nous n’aurions jamais osé flancher, car il aurait eu vite fait de nous éliminer. Il rapportait des ordres importants, des brassards pour nos hommes. L’imprimeur travaillait pour les engagements, un parachutage se précisait. M. Le Gal fut bien déçu quant à son exécution et nous avons dû le préparer dans un autre département.
Le 2 mai au soir, M. Le Gal rentrant de Fougères était soucieux, un membre de résistance de cette ville ayant prévenu que notre groupe était donné, après une importante réunion des chefs des autres départements. Tous les dossiers et matériels ont été emportés, et moi je réalisais mal ce danger de ce côté, et, en effet, il était bien plus près et plus grave.
Claude, ce nouvel agent de liaison, devait rentrer le lundi de sa mission et nous donner les résultats. Un retard de deux jours nous donnait une autre inquiétude, et le mercredi, vers 3 h, je reçus un coup de téléphone, j’ai reconnu Claude à notre code, je lui ai reproché son retard et il me fixa rendez-vous à la maison à 6 h du soir.
Je n’ai pas eu une minute de doute à juste titre, puisque c’est lui-même qui m’avait parlé. Je rentrais à la maison à l’heure et je préparais le dîner pour mes camarades.
Au coup de sonnette, j’ouvrais la porte, et instantanément j’avais compris, malgré leur sourire et présentation, que c’était la Gestapo ... L’un d’eux, malgré son français impeccable, avait oublié de changer son allure ; « Nous n’amenons pas Claude m’avaient-ils dit, il est retenu jusqu’à demain, mais nous sommes de la région de Saint-Brieuc, et il nous a envoyé à sa place pour vous dire que tout avait bien marché, et nous attendons M. Le Gal qui doit venir ici ce soir ».
Tout de suite, sur la défensive, je leur avais dit que je ne comprenais pas, que je n’avais aucun rendez-vous avec M. Le Gal. « Enfin, vous connaissez Claude, puisque c’est à vous qu’il a téléphoné tantôt, et nous étions avec lui ». Il était difficile pour moi de trouver une solution, j’étais affolée intérieurement et je devais réagir, trouver quelque chose pour partir à 7 heures moins le quart. Il y eut une alerte, je prétextais ma maison peu solide pour aller se mettre à l’abri au magasin. Ces messieurs, en jouant avec ma chatte, m’ont fait comprendre qu’une Résistante comme moi ne pouvait avoir peur et, de plus, ils étaient là à me protéger en cas de besoin. Que trouver autrement ?
Vers 7 heures, mon employée vint comme chaque jour apporter les clefs du magasin, elle ne remarqua pas mon inquiétude et moi, je voulus aller chercher du pain, fuir à tout prix. À cette minute, ils se sont découverts. « Finie la comédie, me dirent-ils ». Ils avaient sorti leur carte de Police Allemande ainsi que leur révolver, puis fait asseoir brusquement entre eux deux et m’avaient défendu de bouger sous aucun prétexte. Mon Dieu ! c’était terrible ce que je souffrais d’être impuissante pour empêcher l’arrivée de M. Le Gal, et j’avais compris à ce moment-là que Calude avait trahi.
Il n'était venu que deux fois chez moi, ne connaissait que trois membres. Si je pouvais être la seule arrêtée… On sonnait, j’étais la première à la porte, M. Le Gal avait compris à mes yeux que j’étais bouleversée. Il avait demandé une cartomancienne qui habitait vraiment au-dessus de mon appartement, mais il n’avait pas eu le temps de bouger. Sur le palier, on lui mit les menottes et fouilla brutalement. Il avait sur lui deux cartes d’identité que je lui avais remises pour Fougères. « C’est bien M. Le Gal, me demandaient ces Messieurs ». Il avait aussi sur lui sa véritable identité, j’avais donc dit non, mais Claude avait donné tous les renseignements, et ma maison était bien gardée. Quatre types avaient été sifflés sous les fenêtres et étaient venus nous entourer ... de vraies figures de bandits ! J'avais voulu aller dans mon salon, oubliant que j’avais des cartes d’État-Major dépliées, le matériel pour nos écritures, mais pendant ce temps la Gestapo me suivant, mon camarade avait pu cacher le timbre de Défense de la France pour les ordres de mission. Il nous était impossible de réaliser pleinement ce qui nous arrivait, tellement tout avait été vite fait, et il fallait cependant déjà limiter le désastre et sauver les nôtres qui devaient venir à chaque instant.
Le premier, M. Le Gal quitta la maison pour les bureaux de la Gestapo. J’avais eu la permission de lui donner deux couvertures, mais déjà le souci matériel ne nous préoccupait plus.
Pour ma part, ce n’était pas la première fois que je partais pour la « Tour Pointue ». J’ai surtout pensé à une bonne couverture et une bonne robe de chambre. Je cherchais mon chapelet aussi, il était dans un sac à main, mais déjà impossible de me rappeler. Je tournais sans rien faire dans ma chambre et toujours ces Messieurs autour de moi qui commençaient à fouiller dans les placards et à se servir en liqueur, tabac… Quelle peine de leur laisser toute ma maison ! Ils allaient dormir dans mon lit, fouiner dans mes souvenirs.
Tout de même, j’étais vaillante en arrivant à Jacques-Cartier vers 9 heures du soir. Les gardiens étaient stupéfaits de me revoir, j’étais même fournisseur de cet hôtel imposé.
Après une nuit passée comme toutes dans une cellule d’attente, seule, exposée au midi, au premier étage, par bonheur en face de celles des hommes, ce qui était capital pour l’organisation de notre défense. J’ai même réussi à dormir cette première nuit.
Après ce travail secret de jour et de nuit, que nous faisions déjà depuis longtemps, j’étais fatiguée, les nerfs à bout, et surtout j’avais la conviction que ma captivité ne serait pas longue. M. Le Bras pensait que la France serait délivrée quinze jours ou trois semaines après le débarquement. La Résistance Intérieure était groupée et forte, pensions-nous…
L’interrogatoire
Mes souvenirs sur cette première journée de cellule sont flous. J’avais mangé à peine. Les camarades ne recevaient plus de colis. Elles s’étaient montrées bonnes tout de suite. À mon arrestation précédente, j’avais toujours été au secret et c’est terrible de se trouver toujours seule avec ses pensées. J’essayais de suivre leur conversation, ainsi je m’échappais quelques minutes de mon affaire.
Vers 4 heures de l’après-midi, on vint me chercher en petite voiture pour aller à l’interrogatoire, aux bureaux de la Gestapo, Rue Jules-Ferry. J’étais effrayée, je n’ai rien vu de la rue, d’ailleurs le chauffeur conduisait comme un fou. À peine descendue et entrée dans le couloir, les deux hommes qui m’avaient arrêtée me donnaient des coups de pied, de poing, de toutes leurs forces. Je saignais du nez à flots, un œil me faisait mal. « Il nous faut tout de suite l’adresse de M. Le Bras » et çà pleuvait de tous côtés. Je pouvais à peine dire que je ne savais pas. Après environ un quart d’heure de dénégation, ils s’arrêtaient. Je leur répondais qu’un chef ne donne jamais son adresse, et de plus que j’avais été arrêtée trop brusquement pour le savoir, puisque c’était chez moi qu’il s’arrêtait. Ces messieurs avaient essayé de laver le sang sur mon manteau et m’avaient amenée dans une petite salle où je retrouvais M. Le Gal et, ô surprise, Le Kid aussi était là, Jacquemart et ce fameux Claude qui, en voyant ma figure ravagée, me demandait pardon. Je lui faisais voir par un coup d’œil tout le mal qu’il avait fait. Il se retournait contre le mur et jamais plus je ne l’ai revu. Nous étions tous en rang, tournés vers le mur. Défense de parler, de bouger. Des L.V.F. nous gardaient en jouant avec leur arme, mais il fallait à tout prix établir un contact pour la défense et sauver ceux qui étaient saufs jusque-là. Dix minutes après, on revenait me chercher pour me demander où était la fameuse valise laissée par jacquemart au magasin. J’étais effondrée de la faiblesse de ces jeunes gens qui dévoilaient tout, et après les preuves qu’ils avaient déjà à la maison concernant mon activité, cela se corsait, mais je ne pouvais pas nier puisque la moindre fouille au magasin l’aurait découverte. J’avais surtout peur que mes employées l’aient cachée, sachant ce qu’il y avait dedans, des tickets pour le maquis de Paris et qui avaient été pris près de Brest, ainsi que des pièces de mitraillette apportées par Jacquemart. Il devait aussi me laisser une autre valise d’armes et, à la dernière minute, il les emportait à sa chambre.
Encore des coups de poing pour mes mensonges et j’étais revenue avec mes pauvres amis.
Jusqu’à 11 heures du soir, les interrogatoires se suivaient et nous revenions tous lamentables. Le Kid avait été terriblement martyrisé, il hurlait au-dessus de nous, et je vous assure qu’il faut avoir vécu ces moments-là pour comprendre combien nous souffrions de ne pouvoir le délivrer.
Une première fois, il était entré entre deux hommes ; incapable de tenir debout seul, il avait des syncopes. M. Le Gal le soutenait et aussitôt revenu à lui, il remontait à l’interrogatoire. J’ai pu savoir qu’il avait été pris chez moi le matin, la Gestapo avait fait une souricière où tous ceux qui étaient venus pour me voir avaient été arrêtés, même mon personnel, mais lui avait été gardé. Il avait des fausses cartes sur lui, sa défense avait été mauvaise, il voulait faire admettre à la Gestapo qu’il venait pour me procurer du beurre en échange d’épicerie, cela ne pouvait pas prendre. On ne me questionnait jamais sur son compte, et c’était assez bizarre, mais lui m’avait rudement chargée, même de ce que je n’avais pas fait, mais j’en reparlerais plus tard ...
Vers 7 heures du soir, je vis venir prendre rang tout près de moi une femme de 50 ans environ, affolée aussi ; je ne la connaissais pas. Elle n’avait pas été battue et, forcément, je lui faisais peur avec ma figure gonflée. Dans la soirée, je savais que c’était la propriétaire de « La Canne à Pêche » et que son grenier servait à son insu de rendez-vous les soirs où j’avais d’autres occupations secrètes. Elle était relâchée dans la soirée, mais je suis sûre qu’elle s’en souviendra longtemps.
Les L.V.F. avaient à peu près 20 ans. Ils n’étaient plus déjà très fiers et nous laissaient parler quand la Gestapo n’était plus là. C’était aussi pour nous espionner, mais nous avions pu, malgré tout, nous parler, et par la suite tout le Mouvement était sauvé.
Un courageux des Côtes-du-Nord, que j’ai retrouvé à Belfort, disait aux soldats qu’avant un mois ils auraient pris notre place et qu’il fallait mieux nous ménager. On me donnait même une chaise, mais que je devais quitter aussitôt que j’entendais venir. J’étais à bout physiquement, mais très vaillante autrement. La vue du Kid m’avait suffi pour éviter cette vie aux autres qui étaient encore libres.
Enfin, vers 11 heures, une bande de soldats avec des mitraillettes nous poussaient brutalement dans les deux cars. Enchaînés, on nous traitait de terroristes, de bandits.
La prison de Rennes
Il faisait un temps affreux. En descendant à la Prison Jacques-Cartier, j’étais la seule femme. Un soldat allemand de garde était venu me remettre en cellule où mes camarades, déjà inquiètes de ce long interrogatoire, m’avaient gardé ma part de soupe et m’avaient aidée à me mettre au lit. Je n’avais rien pu avaler, mais j’étais fière d’avoir tenu une première fois !
Le mois de mai s’était terminé sans nouvel interrogatoire ; je commençais à respirer. Toutes les souffrances physiques de la prison n’avaient pas de prise sur moi. Je vivais comme si cela avait été une autre personne. J’arrivais même à chanter et pourtant, après les gros bombardements, nous n’avions plus d’eau, seulement, grâce au Gardien-Chef, une bouteille de ¾ de litre pour quatre, pour se laver et boire. Nous avions réussi à être à peu près propres avec un verre d’eau chacune pour se laver.
Mes colis étaient passés en partie après une quinzaine, naturellement soulagés des fruits et du vin.
Le 6 juin, dès 8 heures du matin, nous apprenions le débarquement. Vous devinez la joie de toutes les détenues et détenus. Une seule faisait une drôle de tête, Erika, notre gardienne, méchante, vraie nazie, qui hurlait dans tous les coins, ne quittait pas les « mouchards », se déchaussait pour mieux nous surprendre ; elle oubliait que le plancher craquait et que nous avions le temps de rester tranquille quand elle était là. Elle avait dit : « le 6 Juin, avant trois semaines, ils seront rejetés à la mer... ». Et un mois après, dans son langage grossier : « nous sommes foutus ! ». Combien nous étions heureuses de la voir si hargneuse…
À la fin juin, je fus interrogée par les Miliciens accompagnés d’un Gestapo ; j’étais effrayée ; je descendais près de la salle des tortures, car cela existait aussi à Jacques-Cartier. Nous entendions de temps en temps hurler, surtout dans la nuit ; cela nous crevait le cœur. Ces Messieurs m’encadraient, je m’asseyais sur un lit de camp et, tout de suite, ils me parlaient du Mouvement de Fougères. Madame Garnier que j’avais dit tout d’abord ne pas connaître avait dit le contraire, sans toutefois préciser mon travail, heureusement. Elle avait une triste défense que ces Messieurs ne croyaient pas, mais ce qu’ils voulaient c’était Bollard (Boilledieu), Vincent (Mottais), Dumont et même Le Bras. Ils ignoraient que je connaissais sa mort. Je disais que tous habitaient Paris, que c’était tout ce que je savais. Après des menaces, j’étais ramenée dans ma cellule pendant qu’ils allaient chercher Le Gal dans la sienne. Heureusement, il était malade, je pouvais lui faire part de mon interrogatoire et, par la suite, il disait de même.
Un patriote fusillé
Par Le Gal, j’avais appris à la prison l’arrestation de Le Bras ; je crois que ce fut là ma plus grosse peine. Pourquoi était-il resté à Rennes et comment avait-il été donné ? J’avais su aussi l’arrestation de deux jeunes filles du Mail nous aidant par tous les moyens, mais comment ? La Gestapo ne m’avait pas questionné sur elles. Elles avaient d’ailleurs très bien su se défendre en disant qu’elles ne me connaissaient pas.
Le Bras avait été pris le 10 mai et terriblement martyrisé par les Miliciens qui l’avaient abandonné sur un matelas quand ils étaient fatigués de le battre. J’ai su ceci par un témoin de Saint-Brieuc qui était avec moi à Ravensbrück.
Le 6 juin, après qu’il fût un peu remis, il avait essayé de me trouver dans une des cellules du Midi en appelant partout le prophète. Quelle émotion de retrouver sa voix, une voix de Chef qui avait fait tout de suite impression sur nous toutes. Alors, il me disait qu’il était condamné à mort parce qu’il avait tué deux Miliciens pour se défendre, qu’il ne regrettait rien, seulement d’être fusillé au lieu de mourir au combat final, que nous serions tous sauvés très bientôt, et que, personnellement, mes enfants étaient à l’abri et qu’il m’avait déchargé le plus possible à la Gestapo. Il ignorait que d’autres avaient bien trop parlé.
Il me dit un Adieu que je ne n'oublierai jamais, et, le 8 juin au matin, nous étions réveillés par la Marseillaise chantée à pleins poumons. Mourir pour la Patrie, et l’Internationale, une minute nous avions cru que les Alliés étaient tout près et que les F.F.I. commençaient déjà à venir nous délivrer, hélas nous avons entendu tourner les moteurs et tout s’est tu. Nous avions compris, nous étions toutes à genoux sur nos petits lits à prier pour ceux qui allaient mourir. Nous avions revécu ces minutes trois fois en deux mois. Les lendemains, la prison était triste, personne ne parlait plus aux fenêtres, ne chantaient parmi les hommes. Dans presque toutes les cellules, il manquait un ami, un patriote…
Le 3 juillet, on vint me chercher à 8 heures du matin pour aller encore rue Jules-Ferry. Je partais dans la voiture cellulaire avec les hommes qui avaient un travail spécial à la Gestapo. C’était des privilégiés et ils pouvaient de temps en temps nous donner des nouvelles de la Guerre.
Aussitôt conduite au premier étage, je me trouvais devant un officier très grand, terriblement sévère, qui me mit au piquet et qui me prévint qu’il allait établir mon procès-verbal, qu’il verrait là si je changeais la façon de me défendre, parce qu’il était au courant de tout ce que j’avais fait, le nom de mon père, de ma mère, de mes grands-parents, c’était formidable ce qu’ils étaient curieux sur la famille...
Claude avait su se défendre ainsi que le Kid qui me chargeait, disant que j’avais porté tous les messages moi-même dans le Morbihan au Directeur du R.G., ce qui était faux, car je n’avais jamais été en sa présence. J’étais empoignée brutalement par cet officier qui avait pris derrière son bureau un formidable nerf de bœuf et qui me frappait à toute volée. Je criais de toutes mes forces en courant autour de la table. « Tu parleras ou je continue, dis tout ce que tu sais, les noms de ceux que tu recevais ... » me disait-il. « Je ne sais plus, je ne sais rien », disais-je. Quand il fut fatigué de me frapper, je me réfugiais derrière la porte où il vint m’arracher et m’inviter à m’asseoir en me menaçant de recommencer.
Tous ceux qui ont passé ces minutes ne peuvent y penser sans épouvante.
Pendant ce moment, je prenais encore des forces davantage de ne pas parler, ils étaient trop sauvages. Je leur avais dit de me présenter devant le Kid, ils m’avaient alors dit qu’ils avaient confiance en lui, mais pas en moi. À ce moment-là, j’ignorais qu’il était déjà parti en France.
De même, on ne voulait pas me présenter au Chef du Morbihan, mais lui m’avait vu dans la salle d’attente. Il avait aussi été très battu et resté sans manger depuis deux jours ; il avait le front ouvert, les yeux hagards et je ne pouvais rien lui dire, car notre gardien dans cette salle était particulièrement méchant.
Et le Chef écrivait ce qu’il voulait sur mon procès-verbal. Je reniais tout, sauf les preuves qu’ils avaient trouvé à la maison. Il avait réussi à remplir quatre pages en entrecoupant le tout de coups. Et son aide ainsi que lui-même m’avaient forcé à signer sans relire. Je ne voulais pas, mais le nerf de bœuf était tout près et puis je savais que, de toute façon, rien ne pouvait me sauver. Je rentrais dans ma cellule seulement le soir à 7 heures, je n’avais absolument rien pris dans la journée et en arrivant à ma cellule j’étais encore toute tremblante, mais je riais aux éclats et avais envie de pleurer en même temps. Je me déshabillais vite, alors le résultat apparaissait à mes amies affolées, j’étais complètement zébrée de coups, depuis les bras qu’aux reins, et mon manteau taché encore de sang, mais j’étais heureuse d’avoir pu résister. Maryvonne surtout me félicitait et me cajolait en même temps. Impossible de dormir naturellement, ni de me coucher sur le dos et puis je ne voulais pas que Erika le sache, elle aurait été trop heureuse de nous voir souffrir, il fallait tout cacher.
Hélas, dès le lendemain, on revenait me chercher. Pourtant, je croyais bien que c’était fini. Quelle angoisse, je n’arrivais même pas à me chausser, mes camarades le faisaient et m’embrassaient. Je n’avais même pas eu droit au café du matin, mais on me bourrait la poche de pierres de sucre, j’étais à jeun depuis l’avant-veille…
On avait oublié de me demander où était Bollard (serrurier) de Soliniac. Je revoyais les mêmes officiers, la même chambre, celui qui me questionnait avait eu l’audace de me dire que j’avais mauvaise mine et que je semblais malade ... après une telle journée, c’était normal, cela ne l’empêchait pas de dire : « ma police est bien faite, et c’est une assistante sociale de Rennes qui t’a remis cet argent, je veux son nom immédiatement ». Je réagissais, il était temps, les coups pleuvaient en même temps. Ce pauvre Le Bras étant mort, j’avais dit que l’assistante sociale était de Paris et que lui-même l’avait amenée à la maison une seule fois. Dans ses yeux, je comprenais qu’il se demandait si je savais que Le Bras était fusillé.
Enfin, après un quart d’heure de colère, je redescendais avec l’aide du secrétaire, un Alsacien je crois, qui me disait que c’était ma faute si j’étais battue autant. Je ne voulais rien dire et la Gestapo était au courant de tout mon travail. J’avais eu le temps de méditer l’après-midi en attendant mon retour à la prison. Madame Renaud avait mis la Gestapo au courant de cette aide, mais de quelle manière ? Il n’y avait qu’elle et celle qui me l’avait présentée qui étaient au courant de cette remise d’argent par la D.F., parce qu’elle était femme de fusillé, m’avait-elle dit.
Notre camarade Pierrette avait ce jour-là évité, sans le savoir, la déportation, la Gestapo n’ayant déjà pas trop d’amitié pour les assistantes sociales en général.
Je rentrais encore avec la voiture cellulaire. Les autres prisonniers me regardaient et me plaignaient. Ils savaient, eux, ce que cela voulait dire les interrogatoires. J’avais du mal à me remettre de ces émotions et il m’était impossible d’écrire tellement j’étais nerveuse et, encore maintenant, ce n’est pas fini ...
Je ne revoyais ces Messieurs que la dernière semaine de juillet où toujours le même officier venait me demander à la prison combien je devais d’argent à mes fournisseurs, et si le magasin m’appartenait, etc… À ce moment-là, j’y pensais si peu ! Je lui répondais évasivement et n’avais pas la vivacité de lui répondre que je devais beaucoup. Ce n’est qu’en rentrant dans ma cellule que j’avais compris l’importance de mes réponses. Ils se servaient partout chez moi. Enfin, il fallait mieux ne pas trop y penser pour ne pas perdre courage…
Les Alliés arrivent
Tous les soirs, nous savions les nouvelles par le gardien-chef qui les donnait du côté Nord et, aussitôt la gardienne partie, on sautait vite à la porte, toutes collées pour mieux comprendre et aussitôt le téléphone marchait… Maintenant, tout le monde connaissait le téléphone de la prison où on risquait de voir une souris vous sauter à la figure et où la voix sortait comme d’un tombeau, mais que de services rendus par cet appareil ! De temps en temps, la Gestapo écoutait au pied du jardin, mais un « 22 » bien envoyé faisait taire tout le monde.
Nous avions donc su l'avance foudroyante des Alliés, et tous les jours nous attendions la délivrance. On les suivait à Avranches, Pontorson, mais le 2 août au matin un Chef Allemand venait prévenir dans chaque cellule celles qui partaient pour une destination inconnue. Moi, je n’avais pas eu de visite médicale, je ne devais donc pas partir. Nous étions quand même deux à être prévenues d’avoir à faire nos valises. Je ne pouvais m’empêcher de pleurer, mais la gardienne voulant sans doute me faire plaisir, me disait que je serai beaucoup mieux dans un camp de concentration, en France certainement, que rien de meilleur ne pouvait m’arriver. Enfin, par la fenêtre, les hommes prévenaient déjà leur femme ou leur camarade de leur départ, et M. Le Gal me prévenait aussi. Les deux camarades qui restaient avaient de la peine et se demandaient bien ce qu’on ferait d’elles. Les trois-quarts de la prison devaient partir.
Le midi, impossible de déjeuner, d’ailleurs la cuisine de la prison laissait souvent à désirer. Ce midi-là, les pommes de terre étaient aigres et pas cuites, et nous n’en avions pas souvent…
Ma pauvre valise tenait avec une ficelle et pas grand-chose dedans. Nous étions si loin de cette réalité « partir ! »
Bombardement de la prison
Vers 2 heures, le canon se mettait à tirer de plus en plus. La prison respirait, nous ne partirions pas, les Alliés arrivaient. Les hommes savaient par le tir et le bruit que les autres étaient à moins de 10 km. Les obus pleuvaient sur la prison, la maison du gardien-chef était touchée et la moitié détruite, le mur d’enceinte aussi, et enfin la grande verrière qui partageait le côté des femmes tombait à un mètre de nos cellules. Cette fois, nous étions toutes affolées en entendant, en plus du canon des bruits assourdissants. Toutes les cellules du côté femmes étaient défoncées avec les lits, les chaises. Il fallait vraiment avoir peur pour arriver à ouvrir ces portes bardées de fer.
Pour ma part, j’avais bien cru que cette fois, ma dernière heure était arrivée. Je m’étais allongée. Maryvonne était la plus brave de nous quatre. Nous n’osions pas encore ouvrir de force quand le gardien-chef est arrivé et nous a tiré de là. Il était temps, la cellule près de la nôtre était touchée, la verrière nous tombait sur le dos en descendant. C’était un affolement général, et nous pensions aux hommes. Les Allemands étaient derrière leur porte avec des grenades. On pensait que la bataille était sur Rennes. Les Allemands eux-mêmes étaient affolés. Erika, notre gardienne avait fait sa valise et, toute souriante, était avec nous en bas. Nous pensions qu’elle commençait à avoir peur de nous et c’était vrai. Nous avions déjà une demi-liberté et la surprise de découvrir une grosse réserve de colis de la Croix-Rouge. Les Allemands se servaient et nous aussi. Ils avaient même la galanterie de nous ouvrir des boîtes de conserve pour le repas du soir. On attendait tous − et même eux − la délivrance !
Vers 21 heures, on nous dit d’aller nous coucher dans nos cellules ; personne n’obéissait et, après discussion, on nous installait au rez-de-chaussée où on faisait notre apprentissage d’être mélangées et étendues toutes par terre, mais nous étions si heureuses, le lendemain ce sera la liberté !
Que fait la Résistance ?
Nous commencions à nous endormir quand, vers 23 heures, Madame Philippon vint nous prévenir que nous devions partir et d’avoir à nous préparer immédiatement. Il est impossible de traduire ce que nous avions souffert à ce moment-là. Partir quand les Alliés étaient là ! Personne ne sortait, il avait fallu menacer, mais le gardien-chef nous promettait la délivrance pendant le transport tout près ; il fallait s’incliner et lui ne pouvait rien. Que faisait donc la Résistance au dehors ? Nous l’avions attendue tellement ce soir-là !
Après au moins trois heures de préparation, appels contre appels, nous nous trouvions en rang, cinq par cinq ; on connaissait cela maintenant.
À la porte de la prison, je voyais le mur écroulé, je regardais dans tous les coins s’il y avait moyen de s’enfuir. Les Allemands nous gardaient bien ; nous étions encadrées et, avec nos valises, nous avions bien du mal à marcher. Quelques-unes étaient en cellules depuis plus de cinq mois et nous avions été six semaines sans sortir dans la petite courette à cause des alertes ; aussi, les jambes étaient faibles.
Notre défilé était étiré, cela n’avançait pas. J’avais dû laisser sur le trottoir un kilo de confiture donné par le gardien et mes camarades s’entraidaient à porter leurs colis. Des fenêtres s’ouvraient parfois et quelques personnes nous regardaient passer.
Il était deux heures du matin ; un clair de lune magnifique ; de temps en temps, on voyait des fusées tomber du ciel, et personne n’était là pour nous sauver. Il aurait fallu si peu ... Nos gardes avaient un peu bu, ils étaient peut-être une dizaine en tout à conduire la colonne de femmes et même quelques-uns portaient des valises ...
Départ de Rennes
Enfin, nous arrivions à la Courrouze pour embarquer. Tout de suite, on nous faisait monter dans un wagon de 2ème classe ; on n’en revenait même pas de leur gentillesse ... Mais, à peine installées, on nous faisait redescendre pour nous mettre en wagon à bestiaux, cinquante par cinquante avec quatre Allemands armés. Les hommes étaient déjà installés, ainsi que beaucoup de prisonniers allemands avec des menottes. On a su par la suite que c’étaient des déserteurs qui allaient se faire juger en France.
Fatiguées des émotions de la veille, nous avons essayé de nous asseoir par terre, et de plus, nous ne pouvions pas dormir. Toujours debout ; la place était petite pour chacune, il fallait nous habituer à vivre ensemble dans cette misère. Nous avions déjà faim. Le soir, nous avions eu tellement la joie d’être bientôt délivrées que nous n’avions pu manger et, naturellement, pour partir il n’y avait rien... Et ce terrible cafard qui nous tenait toutes !
De Rennes à Belfort
Nous ne réagissions qu’après Nantes, parce que nous sentions que nous n’aurions pu tenir longtemps ainsi. À Redon, c’était la meilleure cuisine que nous avions eue de tout notre voyage, mais trois bols par wagon… Il fallait avaler un bol de nouilles et de rôti en quelques secondes pour que toutes puissent manger : nous avions même du vin fin... Cette dame qui offrait à déjeuner à des centaines de prisonniers venait de sortir de la prison de Rennes, quelques jours avant. Nous étions remontées physiquement et moralement. Si le voyage pouvait se poursuivre ainsi, à part la petitesse du wagon ... Nous avions chaud, trop chaud même, et puisque nous allions dans un camp en France, nous aurions au moins de l’air à respirer, mieux qu’en cellule.
Et voilà, nous repartons pour Nantes. Arrêt de quelques heures et départ vers Angers.
Cette deuxième nuit, nous avions déjà eu le baptême du feu par les patriotes qui voulaient nous délivrer ; le train s’arrêtait à peine et du dehors les fusils tiraient de tous côtés. En dedans, les soldats tiraient aussi. Nous étions toutes couchées les unes sur les autres, enveloppées dans tout ce que nous avions pu emporter, les couvertures, les valises pour abriter nos têtes. Nous ne comprenions guère cette manière d’attaquer le train qui était illuminé de partout par les fusées. Pas moyen de s’échapper avec nos soldats dans le wagon, et dire que pour les hommes ils étaient seuls, la porte seulement verrouillée. Le train repartait après une heure d'attaque. Nous ne savions pas s'il y avait des victimes, mais le lendemain en descendant du wagon, nous pouvions voir les trous de balles partout. Il y avait eu 21 évasions et 4 fusillés ...
La troisième nuit, nouvelles attaques après Angers, mais comme la première, cela échouait et nous étions déjà aguerries. Dans la journée, près d’Angers, nous avions eu des alertes continuelles et même nous avions dû fuir brusquement un petit pays particulièrement visé. C’était un drôle de train qui s’arrêtait toujours en pleine campagne pour prendre de l’eau ou bien c’était les rails qui étaient coupés, ou il y avait un viaduc en réparation.
Jusqu’à Belfort, nous n’avions jamais avancé plus de 100 km d’un seul coup. Jusqu’à Langeais, cela avait été à peu près. Nous avions retrouvé avec stupeur nos camarades restées les dernières. Nous les avions cru délivrées, or, elles étaient parties deux jours après nous, à deux heures de l’arrivée des Américains et à pied jusqu’à Bruz. En même temps, il y avait des prisonniers américains qui nous faisaient le « V ». Une camarade anglaise avait retrouvé son frère déporté politique et avait pu lui parler malgré les gardes allemands.
Arrivées à Langeais, nous avons appris que le train cette fois ne passerait plus, les ponts sur la Loire étant tous coupés, ce qui était vrai, et nous attendions la délivrance parce que nous étions presque deux mille et qu’il était impossible de nous passer en voiture. Mais, voilà une alerte… Nous avons déjà mis depuis longtemps des drapeaux blancs, c’est-à-dire nos chemises, des torchons, pour protéger notre train, mais avec horreur nous avons vu sept avions se mettre en rang au-dessus du train et mitrailler les locomotives et les wagons de tête.
Le commandant du train était dans le wagon qui touchait le nôtre et les soldats tiraient sur tous ceux qui descendaient pour se cacher sous les rails. C’était un affolement général. Mes camarades étaient blanches de peur, et moi aussi d’ailleurs.
Le mitraillage ne durait que quelques minutes, mais après, nous réalisions complètement le gros danger auquel notre partie de train avait échappé. Les coups de fusils partaient encore. J’avais su après que c’était sur les fuyards.
M. Le Gal réussissait à s’échapper là, après bien des risques, et presque nu. Il y avait hélas un grand nombre de morts parmi les noirs prisonniers de guerre et aussi quelques Américains. Un wagon de femmes était touché aussi et une de nos camarades était blessée assez grièvement pour être emportée plusieurs heures après à l’hôpital de Tours.
J’avais omis un souvenir aussi douloureux : la fusillade et l’ensevelissement de ce prisonnier près de Tours, où en quelques minutes, il fut mis dans le sable à coups de bottes des Allemands. Il paraissait avoir 30 ans et avait été abattu parce que, le train étant à l’arrêt, il avait voulu descendre. Ceci se déroulait sous nos yeux. Nous n’avions plus guère de sensibilité, mais tout de même, nous pleurions et prions encore. C’était un dimanche vers 10 heures du matin. Les paysans à côté avaient pu être prévenus aussitôt et ce pauvre martyr avait eu une autre sépulture.
De notre wagon, nous regardions passer les brancardiers avec les morts et les blessés, et quelle inquiétude nous avions, car presque toutes avaient de la famille ou des amis, et pas moyen de les reconnaître, ni d’avoir un renseignement…
Les habitants de Langeais essayaient de nous approcher ; l’un d’eux avait bien risqué de continuer le voyage avec nous pour n’avoir pas obéi assez vite. Il avait reçu plusieurs coups de poing sans pouvoir y répondre. Ils avaient l’air bien malheureux de nous voir là, en danger de tous côtés.
Quand le calme fut à peu près rétabli, le commandant du train vint spécialement aux trois wagons de femmes, dont je faisais partie, et nous félicita de notre vaillance en nous offrant à chacune une cigarette. Notre premier mouvement fut de refuser, mais nos camarades hommes en profitèrent par la suite, quand nous allions aux corvées d’eau. Nous étions bien obligées d’être calmes. Il ne fallait pas songer à sortir, puisque nous étions à la portée des fusils des soldats et nous pouvions contrôler qu’ils tiraient de bon cœur sur ceux qui sortaient. Tout de même, à aucun prix, malgré notre cran, nous ne voulions dormir la nuit dans nos wagons, puisque nous devions rester là pour plusieurs heures peut-être, et les avions pouvaient revenir puisque le train ne pouvait ni avancer ni reculer, les locomotives ayant été touchées.
Madame la Générale Allard, que nous aimions déjà toutes, se fit notre interprète et alla demander au commandant de nous trouver un abri dans la campagne, nous préférions en effet dormir au dehors. Il était heureux de n’avoir pas eu d’ennuis avec nous pendant le mitraillage et accepta, à la condition que nous restions en rang et que nous ne fassions aucun geste pour fuir.
C’était notre première marche depuis Rennes, et nous allions respirer sans peur pendant un moment. Nous traversions une rue de Langeais pour aller à une cantine abandonnée où, sans nous donner à manger − mais nous y étions déjà habituées − nous devions nous allonger complètement sur le ciment dans une petite salle. Nous étions environ cent cinquante.
Ce que nous avions eu froid déjà ! Aussi, le lendemain matin, il y avait des syncopes. Les Allemands aussi avaient faim. Le matériel de la cantine restait. Pour le déjeuner, nous nous contentions de petits biscuits de la Croix-Rouge et du vieux pain sec, mais pour quatre heures les Allemands avaient pris des pommes de terre dans le champ proche. Nous les épluchions et, au moment où la soupe était cuite, nous recevions l’ordre du départ en voiture réquisitionnée. Les hommes étaient partis à pied pour 28 km allant retrouver la gare de Saint-Pierre-des-Corps, près de Tours. Nous avions toujours cet espoir de ne plus pouvoir passer et aller plus loin.
Dans notre camion, nous étions une vingtaine et quatre Allemands bien armés. Le long de la route, les Français surpris de voir des femmes ainsi gardées réalisaient à peine que nous étions prisonnières et que nous partions. La foule nous envoyait tout ce qu’elle avait sous la main : du pain, des biscuits, des fruits, du linge… pour ma part, j’avais reçu un corsage. Et combien nous étions émotionnées ! Il y avait même des pleurs de nous savoir sentir aidées moralement. Nous chantions : « Ce n’est qu’un Au Revoir ... », malgré la défense de nos gardiens. Enfin, nous arrivions à Tours dans les quartiers sinistrés. Le chauffeur n’allait pas plus loin, car il avait plusieurs voyages à faire. Tout à coup, une alerte ! Sans rien demander aux Allemands, toutes nous sautions du camion et ils nous suivaient pour rechercher un abri, ce qui était impossible dans ce coin-là...
Tout à coup, nous nous apercevons de la disparition de deux jeunes camarades. J’avais essayé aussi de fuir entre deux maisons, mais j’avais été suivie aussitôt et avais su me défendre d’avoir voulu partir. Ce n’était qu’en remontant dans le camion que les gardes s’étaient aperçu de ces départs. Ils étaient fous et, grâce à l’aide d’une Française, heureusement mise à l’écart déjà par notre groupe, ils étaient partis à leur recherche, naturellement infructueuse. Nous étions restées malheureusement encore sous bonne garde et la fameuse nuit sous cet abri cimenté et en boyau nous laissait à toutes un souvenir de souffrance physique et morale difficile à décrire. Nous avions essayé encore de nous échapper, mais un garde était à chaque issue ; il faisait froid ; à peine où s'asseoir ; personne ne pouvait dormir une minute ; les Allemands avaient bu toute la nuit. Deux camarades étaient parties sur 200 mètres pour risquer de fuir, hélas, comme des brutes, les gardes s’étaient mis à tirer de tous les côtés. Les ouvriers qui partaient au travail ne savaient plus où se diriger, et mes deux amies revenaient à travers le jardin ; elles ne pouvaient s'échapper étant trop en vue ; leurs valises avaient été fouillées devant toutes, mais la punition avait été évitée de justesse.
Mes camarades étaient parties à pied pour la gare de Saint-Pierre-Des-Corps ; deux dames âgées et moi-même étions restées sur le bord de la route avec trois gardes, en attendant un camion qui devait prendre les valises trop lourdes. Nous avions très faim et les passants étaient surpris de nous voir ainsi couchées sur la terre et gardées pas à pas ; nous étions tellement fatiguées. Un passant ayant enfin deviné que nous étions des prisonnières prévenait la Croix-Rouge qui venait presqu’aussitôt nous apporter du pain, des sardines, et nous-mêmes avions prévenu qu’un train entier de prisonniers se formait à Saint-Pierre-des-Corps. Ce que cette Croix-Rouge avait pu être bonne pour nous tous pendant notre voyage ! Hélas, nous ne touchions qu’une faible partie de leurs dons, car plus de trois cents allemands se nourrissaient sur nos parts ! C’est égal, nous tenions grâce au dévouement des nôtres ...
Le midi, les Todt partagent leur soupe avec nous. Ils étaient une centaine, licenciés de leur travail ce jour-là même, et qui attendaient d’être payés. Tout de même, nous n’avions pas compris qu’ils n’avaient pu nous sauver, seulement trois Allemands à désarmer, et qui étaient en désarroi de savoir les Alliés tout près. Enfin, nous avions rejoint notre train dans la soirée. C’était formidable de voir cette longueur de wagons en pleine campagne ; les hommes eux avaient le droit de descendre en rang. Nous n’étions pas trop malheureux ; nous comptions toujours sur une délivrance prochaine, quoique moi, après le passage des ponts de Tours, je comprenais que nous n’étions pas près de retrouver un obstacle aussi important, mais il ne fallait pas diminuer le courage des autres. Et nous repartions par Digoin où la population mériterait d’être remerciée tout particulièrement de nous avoir si bien nourri, nous en avions tant besoin…
Ensuite Paray-le-Monial où nous apercevons de loin la basilique du Sacré-Cœur. C’était là où Melle de Nanteuil, notre camarade, avait été descendue après sa mort particulièrement terrible. Elle avait été blessée à Tours et remise dans le train malgré son état, le Commandant ayant donné ordre d’emmener tout le monde. La pauvre n’avait pas eu une seule fois son pansement changé et elle avait une grosse fièvre. Dans un compartiment de 50 personnes, on lui avait laissé un petit coin avec de la paille récupérée dans une gare. Elle avait mis huit jours à mourir sans autres soins que l’affection de ses camarades, et elle savait qu’elle était perdue… Elle priait le Bon Dieu pendant ses moments de lucidité, et quant à Belfort nous avons appris sa mort, je n’étais pas dans son compartiment. Nous avions toutes pleuré. Pas une n’a osé en faire part à sa pauvre sœur. Puisque nous allions toutes partir en France, il valait mieux lui laisser tout son courage. Melle de Nanteuil était morte en vraie Française, en offrant sa vie pour la vie sauve de ses camarades, mais à 22 ans et cette manière… À ce moment-là, nous étions toutes effrayées.
Après Paray-le-Monial, c’était Chagny et les villes minières, Beaune où nous étions restées relativement bien ; nous avions le droit de descendre de wagon pour manger par terre, à côté, ce que la Croix-Rouge avait eu la bonté de distribuer et même directement, ce qui était rare. Là, c’était notre dernière chance ; je n’avais plus confiance, pour ma part, et le camp en France commençait bien à m’inquiéter. J’avais demandé à une amie de Saint-Brieuc de monter avec moi dans une guérite de fin de train et d’essayer de s’échapper ainsi ; elle n’avait pas osé ; il est vrai que c’était bien risqué, mais si j’avais su l’avenir, j’aurais tout risqué !
Nous repartions pour Dôle, Besançon, et enfin Belfort où le chef de train nous disait que c'était la fin du voyage. Nous étions bien fatiguées de coucher sur le plancher, tellement serrées, froid la nuit, trop chaud le jour et pas souvent à manger…
À Belfort, une partie du train continuait le voyage, c’est-à-dire les prisonniers Américains et les noirs. Tous les « politiques » descendaient et étaient dirigés vers une caserne en face de la gare de triage, et aussi en face du fameux Lion de Belfort que je n’aurais certes pas rêvé voir de cette façon…
Nous commencions la vie de soldat : réveil par eux le matin à 6 heures ; naturellement, on n’avait pas prévu de couches pour nous, ma couverture servait à quatre de mes camarades et à moi ; nous nous mettions dessus, c’était le matelas, et pour nous couvrir notre linge ou bien nous restions habillées. Nous étions environ 50 par salle ; c’était mieux que le wagon, mais défense de se mettre aux fenêtres. Nous sortions matin et soir pour nos besoins, toujours gardées de très près et quelques minutes dans la journée pour prendre l’air. Nous apercevions de temps en temps les hommes de notre région aller aux corvées. Par eux, j’apprenais l’évasion de M. Le Gal. De partout, il arrivait des prisonniers, surtout en camions. Ils étaient descendus à coups de crosse de fusil et paraissaient exténués ; c’était forcé, car beaucoup se trouvaient en cellules depuis des mois, sans manger à leur faim, et la Gestapo en avait martyrisé une partie. C’est pourquoi d’ailleurs, y en aurait eu tant à mourir en si peu de temps en Allemagne ...
Nous partons vers l’Allemagne
À ce moment-là nous étions 50, mais la voiture était toute petite, remplie de crottin ; la porte était verrouillée, les trous pour prendre l’air grillagés, et un vieux seau pour nos besoins. Et voilà ! Nous nous regardions toutes et comprenions que cette fois-ci nous étions totalement avec les Boches. La Croix-Rouge ne nous verrait plus. Il ne fallait plus compter sur aucun secours. Et nous partions bien en France ...
À partir de Belfort, aucune gare n’était atteinte par les bombardements, la voie était libre partout et nous filions à une vitesse normale. À Mulhouse, nous assistions au départ d’un train entier de jeunes Alsaciens de 15 à 17 ans qui partaient pour le travail obligatoire des jeunes. Les mamans pleuraient. Nous pensions bien que ce départ coïncidait avec l’arrivée des Américains. Quelques jeunes femmes osaient nous parler et nous réconforter.
Après ce fut dans la nuit Colmar, Strasbourg au petit matin. Nous ne dormions pas encore, si serrées. Toute la nuit, nous entendions parler allemand. Dans toutes les gares, il y avait beaucoup de voyageurs.
Notre wagon était terriblement malpropre, avec un seul seau que nous ne pouvions vider sans en renverser la moitié ; pas d’eau pour se laver.
Toute la journée, nous roulions jusqu’à Sarrebruck, la porte fermée, et il faisait une chaleur terrible dans la journée, très froid la nuit. Ensuite, nous arrivions à Forbach, mais là il y avait danger. Nous ne restions que quelques minutes et revenions à Sarrebruck où il y avait une alerte. De midi jusqu’au soir, nous restions là, en pleine gare et en alerte, sachant qu’au bout de notre train il y avait du matériel de guerre, des autos neuves, des canons. Nous avions très peur et nous apercevions passer avec priorité des trains bondés d'Allemands qui fuyaient. Un chauffeur allemand ou alsacien nous disait même que les Alliés n’étaient qu’à environ 50 km. En tout cas, par l’effervescence de la gare, nous voyions bien qu’ils étaient très près ... Enfin, vers 6 heures, on nous ouvrait la porte et on nous ajoutait une dizaine de Russes qui étaient au camp de concentration de Sarrebruck. Dans tous les wagons, on en fourrait ainsi à ne pouvoir respirer. Ces femmes avaient été prévenues en quelques minutes, sans pouvoir récupérer le peu qu’elles possédaient ; elles n’avaient pas eu à manger de la journée, mais avant d’être enfermées, elles touchaient un bout de pain et de margarine. Ces pauvres femmes étaient lamentables auprès de nous. Elles dévoraient immédiatement leur part, et ensuite, toutes, nous leur donnions notre saucisson et notre pain, que vraiment, nous Françaises, nous ne pouvions encore avaler. Combien de fois par la suite, y pensait-on et désirions ce bout de viande… Elles étaient mieux habituées que nous aussi pour coucher par terre. Tout de suite, elles s’allongeaient après nous avoir remercié, toutes recroquevillées, pour ne pas prendre de place, et nous les regardions avec pitié. L'une d'elles avait 18 ans et était là depuis deux ans. Elle ne tenait plus, sa pâleur nous faisait pitié.
Nous repartions très vite après une alerte plus forte que les autres, et il était temps ! Dix minutes après, nous entendions des grondements et un bombardement terrible était sur la gare que nous venions de quitter. Les avions mitraillaient la tête du train, sans mal je crois, puisque nous étions reparties. Sarrebruck avait déjà subi bien d’autres bombardements et de passer une journée à voir ce qu’il en restait n’était guère encourageant ... Nous ne pouvions nous allonger toutes jusqu’au bout du voyage. Après Sarrebruck, il fallait se donner la place et rien n'était plus fatigant que de rester ainsi debout, jour et nuit, sans manger ni boire, et ce train qui s'arrêtait brusquement ... Une seule fois, on nous passait un peu d'eau et le troisième matin, à 6 heures, environ 10 cuillerées de vermicelle chacune ; c'était encore presque la bataille pour en avoir chacune sa part ; quelques camarades avaient encore des réserves personnelles…
Nous apprenions que les Allemands faisaient exprès de nous laisser dans des endroits remplis de matériels de guerre, le service de renseignements n’osant pas prévenir les Alliés puisque nous étions si nombreux et captifs ...
Deux camarades voulaient sauter du train en marche, nous avions arraché les fils de fer d’une petite ouverture ... A la dernière minute, elles hésitaient ; il était difficile de se sauver en France. Les pauvres mourraient là-bas, l’une à 30 ans, l’autre à 50 ans. À ce moment-là, elles en avaient le pressentiment.
Moi, j’étais malade avec une grosse fièvre. On me laissait allongée ainsi qu’une Anglaise de Jersey qui avait une angine. Sur la planche, c’était dur et nous avions si soif ... Ce que nous avions hâte d’être arrivées pour respirer, se laver, dormir ... Moi, je n’avais pas faim, mais mes camarades souffraient hélas de ces fameux tiraillements d’estomac.
On nous emmenait loin, loin, forêts de pins interminables, marais qui nous faisaient penser au Nord. Enfin, après trois jours, après avoir roulé continuellement plusieurs fois dans les mêmes coins, on nous faisait descendre, car nous étions à destination. Moi, j’avais mon mouchoir trempé de sang par une hémorragie, et je me sentais faible et tenais à peine sur mes jambes ...
Toutes, nous étions d’une saleté incroyable… Devant nous, il y avait des sapins partout. Quel calme après ce roulement du train ! Immédiatement, nous faisions la connaissance des fameuses femmes officiers, avec leur lanière à la main. Nous n’étions pas habituées à nous placer au garde-à-vous, cinq par cinq. Elles nous faisaient comprendre vivement… Plusieurs d’entre-nous étaient déjà battues et les fameux chiens S.S. étaient aussi là à nous attendre, tirant de toutes leurs forces sur les gardes pour se jeter sur nous. Nous étions effrayées. Nous pouvions à peine traîner nos valises et nous voulions cependant toutes sauver ce qui serait si utile par la suite, pensions-nous.
À Ravensbrück
Après un quart d’heure de marche dans une allée de sapins garnie de jolies villas pour les nazis, nous apercevions d’immenses bâtiments où des femmes déchargeaient des camions. Il y avait une grande porte sinistre où nous passions cinq par cinq, toujours et seulement de chaque côté la place pour le garde. Nous étions comptées plusieurs fois, et enfin nous entrions. Nous marchions toutes comme des automates, tellement stupéfaites de voir un camp de concentration !
Comme c’était loin de tout ce que nous supposions… On nous dirigeait vers le fameux bloc d’arrivée. À ce moment-là, c’était une grande bâche et même il y avait de la paille où s’étendre. Nous étions tellement fatiguées que nous n’avions pas hésité à rentrer. Du dehors et des blocs voisins, on savait déjà que les Françaises étaient arrivées. Malgré la défense policière, on nous appelait. Les prisonnières anciennes pouvaient nous prévenir de ne garder absolument rien de personnel, que demain on nous prendrait tout, etc... même la réserve d’alimentation... Certains cachaient leurs bijoux dans leur manteau, les Croix de Lorraine aussi. Moi, j’étais tellement à bout que je m’en fichais qu’on me prenne ce qui me restait. J’allais trouver une « officerine » allemande et lui disait que j’avais de la fièvre, étant encore tellement loin de la réalité. Elle me disait que ce n’était rien, puisque j’avais pu faire le voyage. Je comprenais et n’insistait pas. Sachant par une policière que nous n’aurions une affectation que le lendemain, nous prenions nos aises pour dormir une nuit sur la paille, mais voilà un convoi d’environ 2 000 Polonaises qui venait d’arriver et nous, Françaises, nous avions été mises dehors avec à peine le temps de prendre nos vêtements. Nous pensions avoir au moins une soupe le soir, nous avions si faim ... En fait de dîner, nous étions enregistrées : là, je recevais le N° 62 821, et nous étions 2 500 à peu près à passer avec les Polonaises.
Par ordre des S.S., les Polonaises prenaient nos places et nous dormions toutes dehors sur la terre.
Vers 4 heures du matin, nous marchions autour de la tente pour nous réchauffer. Il faisait déjà très froid en France en septembre. En quelques minutes, nous apercevions toutes les femmes sortir de leur bloc et figées, se mettre en rang, et cela jusqu’à 7 heures. Nous étions effrayées, car c’est ce qui nous attendait le lendemain. Nous ne pouvions encore approcher les camarades françaises pour leur demander des conseils. Enfin, vers 10 heures, on nous réunissait, les Françaises, pour passer au bureau remettre en lieu sûr nos bijoux, alliance, etc… avec menaces de punitions pour celles qui en garderaient. J’enterrais les miens au premier réflexe ; je voyais Mme Schyn de Saint-Brieuc qui avait une superbe bague ; dans la terre, nous étions presque sûres de les perdre, étant changées de coin, et puis la tente devait être enlevée, ce qui était fait peu après. Peut-être que les Allemands n’oseraient pas nous voler, puisque déjà à Rennes nos bijoux étaient rendus par la Gestapo. Aussi à la dernière minute, j’emportais tout et le remettais au bureau.
Ensuite, nous passions toutes aux douches et nous en avions besoin… Nous avions des poux de corps et dans la tête : j’avais la chance d’être contrôlée par une Belge qui, vu ma fatigue, me faisait passer à côté pour sauver mes cheveux, mais plusieurs camarades de Rennes étaient déjà rasées.
Après la douche, nous restions un long moment à attendre d’être habillées, nous avions dû laisser nos vêtements, valises, enfin tout notre bien à l’entrée des douches ; une Allemande nous remettait nos vêtements de bagne, robe rayée ou robe en coton avec une grande croix faite d’un autre tissu dans le dos, une chemise, une culotte, et c’était tout ! Impossible de récupérer quoi que ce soit ... Il faisait chaud vers midi. On ne comprenait pas ce qui nous attendait le lendemain matin au fameux appel. Enfin, on avait à manger !
AFFECTÉES AU BLOC 26
Le fameux bloc de passage où je restais jusqu’en février, ayant réussi à échapper à tous les transports jusqu’à ce moment-là.
Après avoir été immatriculées définitivement, nous avions le droit de sortir dans le camp où nous étions assaillies de questions par nos camarades Françaises ; elles avaient bien quelques nouvelles, mais en retard.
Notre blokova Autrichienne nous recevait assez bien, elle aimait les Françaises. Notre bloc était celui de passage au camp où on puisait tous les jours pour les formations des transports. Mais nous étions les seules représentant la France parmi 1 000 autres étrangères Polonaises, Russes, Yougoslaves, Tchèques, etc ... Oh l’horreur de cette promiscuité ! C’était, je crois, ce dont nous souffrions le plus ! Femmes déjà malades ayant fait des mois de prison, Juives, marquées de l’étoile, encore plus maltraitées que nous et perdant toute volonté de réagir, vieilles femmes polonaises, geignantes, hargneuses, ne pouvant nous supporter, et comme elles étaient plus nombreuses, nous étions incapables de nous défendre d'elles, et puis elles recevaient des colis ainsi q e les Tchèques, mais aussi avec des échanges, elles obtenaient une meilleure place. Nous, pauvres Françaises politiques, rien de tout cela, seulement d’être échouées là. Notre France était sauvée, nous avions suivi la retraite Allemande et notre espoir, notre bonne humeur réconfortait toutes les autres camarades.
Nous étions le dernier convoi de France et que de fois nous disions la même chose : nous serions toutes chez nous à Noël. Même, nous pensions que les Français étaient à Belfort, l’Armée Allemande en déroute, etc... et les visages s’éclairaient, on s’embrassait ...
Nous n’avions pas été mises en quarantaine comme les convois précédents. Nous arrivions de trop à la fois. Dès le premier matin, à l’appel comme tout le monde, avec nos petites robes légères, nous n’avions plus envie de rire ; aussitôt l’Aufscherin partie, nous nous prenions à brassée et nous nous réchauffions corps à corps.
Dès le début, c’était la corvée du sable par une grosse pluie et du vent ; et toujours la même robe qui collait au corps ; il fallait remuer la pelle sous les yeux des gardes et des chiens. Au bout de deux corvées, on avait compris qu’il fallait se cacher pour éviter n’importe quelle sortie au dehors, mais si on évitait les sables, on nous cueillait pour aller chercher les bidons de soupe. Aussitôt après l’appel du matin, au moins trois heures debout, il fallait recommencer à piquer pour la soupe encore trois heures et la force manquait à porter à deux et trois des bidons de 50 kg, et très souvent quelques-uns étaient lâchés et perdus, sauf quand, trop affamées, certaines ramassaient la soupe et la terre ; déjà là, un manquant à la ration ; alors Blokovas et Stubovas prenaient leur large part, celle de leurs amies, et nous, nous avions le reste sans jamais se plaindre, à quoi bon nous avions les coups ...
Quelques jours après mon arrivée
Je rêvais à tout ce que j’avais perdu. Que devenaient les miens ? Quant à la fenêtre du bloc une dame me sautait au cou, me demandait depuis quand j’étais là, puis des nouvelles de France, je ne la reconnaissais plus, et elle n’était là que depuis deux mois, elle avait maigri d’une vingtaine de kilos. Mon Dieu, était-ce possible de changer si vite ! Je réagissais pour ne pas lui faire voir mon émotion, pauvre chère Mme Latron ... elle mourrait peu après sans trop souffrir et au Revier, elle avait environ 50 ans, mais en portait largement 70 avec cette maigreur et les dents déchaussées ... Nous avions eu tant de joie à nous retrouver. Avec le foulard à la russe sur la tête et toutes un teint jaune, nous avions du mal à reconnaître nos Françaises ...
15 jours après l’arrivée
Dès le début, il y avait visite officielle, environ 15 jours après notre arrivée. Les camarades anciennes nous avaient prévenu de faire tout notre possible pour y échapper, mais c’était impossible de s’évanouir toutes, nous étions trop peu de Françaises. J’allais donc avec mes camarades devant le Revier Hôpital ; là, on nous faisait mettre toutes nues, même Melle Béranger de Saint-Malo devait s’incliner, pourtant elle savait se défendre, malgré ses 80 ans…
Nous restions ainsi environ deux heures, heureusement au soleil ; dans une petite cour, un officier s’était installé pour nous regarder défiler une par une devant lui et son infirmière ; lui fumait en nous regardant comme un troupeau ; son infirmière regardait nos doigts, nos pieds et nos dents. Nous étions toutes bonnes pour un transport possible. C’était le fameux triage de la carte rose qui était donnée aux trop vieux ou incapables de travailler. Quelques-unes seulement avaient été à gauche ce jour-là, mais restaient au bloc avec nous après cette corvée.
Quelques jours après, le Piqueur était là, demandait notre bloc, et celles qui ne pouvaient se cacher étaient prises pour le travail en usine près de Berlin. Les mamans et les jeunes filles étaient séparées et nous pleurions toutes de devoir nous quitter après tant d’émotions vécues ensemble. Quelques-unes préféraient partir en transport, la vie était moins dure, pas d’appels aussi longs, un châlit pour une personne, la nourriture meilleure, mais aussi c’était le travail forcé de douze à quinze heures dans les usines de guerre, et travailler pour les Allemands c’était un cauchemar ...
J’avais du mal au cours des corvées, j’avais réussi à entrer au service sanitaire grâce à une infirmière Tchèque, particulièrement bonne.
Je me trouvais avec deux Polonaises qui ne comprenaient pas un mot de Français et qui étaient assez jalouses de me voir là. Elles préféraient une Polonaise naturellement ; elles n’étaient pas particulièrement dévouées et se trouvaient surtout à l’heure de la soupe pour la narquelle ou supplément qui nous était alloué. Elles savaient aussi couper les cheveux de toutes celles qui avaient des poux, et mon Dieu, tout le monde en avait ; pour ma part, j’en tuais des centaines par jour et je faisais l’impossible pour sauver les cheveux de mes camarades ; une seule était rasée en janvier, la veille de sa mort, car même cela ne les apitoyait, et elles étaient allé la chercher de force à la manière Allemande, c’est-à-dire avec les lanières…
Ma place était enviée, et pourtant je tuais les poux, surtout cela, je lavais les malades atteintes de la dysenterie, mes camarades qui n’en pouvaient plus, et j’avais tant de peine de les voir petit à petit mourir sans soins.
À la fin, c’est-à-dire à partir de février, dans les châlits infectes, on avait à peine le temps de les mettre dans le vacherum [waschraum], la place était prise de force. Nous étions trois dans un tout petit espace et la charité faisait place à la sauvagerie.
Les visites médicales
Notre groupe recevait l’ordre d’aller en rang devant le grand Revier pour voir le dentiste. Quelques-unes réussissaient à se cacher, mais nous ne pouvions nous évanouir toutes. Tel un troupeau, nous suivions la Blokova qui nous faisait déshabiller complètement, comprenons bien toutes nues, en plein air, pour visiter les dents, les jeunes, les vieilles, les estropiées, les galeuses… cela faisait une drôle de colonne et nous regardions nos robes de loin si elles allaient disparaître…
Un autre groupe d’étrangères attendait comme nous la visite, mais que des chairs ridées, pleines d’avitaminoses, d’abcès, leur tête rasée faisait un spectacle inoubliable, car nous encore, nous étions relativement en bonne forme. Nous posions ainsi deux longues heures pour défiler ensuite devant... le dentiste. En quelques secondes, c’était fait, à l’une sept dents à arracher, à l’autre mise en carte rose, toutes bonnes pour un transport possible dans nos rangs. Combien les resquilleuses avaient eu raison de se cacher… Cette visite ne servait d’ailleurs à rien, puisque pour les transports, le « Tueur », une brute la moitié du temps ivre, faisait son choix lui-même, et pour chaque genre d’usine prenait les plus fortes ou les plus belles ; nous trouvions encore le moyen de rire parce que, de temps en temps, il avait fort à faire à nous surveiller toutes, quand une femme sûre de bien courir s’échappait des rangs, c’était une vraie corrida entre lui et la prisonnière, et il ne gagnait pas souvent, mais alors gare aux autres qui se trouvaient sur son chemin...
Peu après la visite pour les dents, c’était la visite gynécologique, avec un prélèvement qui épouvantait les jeunes filles et qui nous faisait bien souffrir, car aucune précaution n’était prise par l’Oberschwester… Nous avions toutes dans le début une fiche de maladie, toujours pour l’opinion, car en fait nous étions en contact avec des syphilitiques, aussi bien qu’avec toutes les autres maladies contagieuses.
Toutes les femmes un peu fatiguées, âgées, avaient reçu une carte rose qui leur évitait les corvées ; elles étaient en partie affectées au tricot et formaient une colonne qui devait quand même défiler sur la lagerstrasse, c’est-à-dire devant les Chefs S.S., ceci jusqu’en décembre. Il y en avait tellement que nous pouvions encore grossir les rangs de quelques centaines, et ensuite changer de bloc pour quelques heures, cela ne dura pas longtemps. Il fallait absolument avoir une affectation pour éviter les convois noirs.
Octobre 1944
... Octobre arrivait et nous grelottions à ce fameux appel ; il est arrivé plusieurs fois de nous appeler à deux heures et demi ; il n’y avait pas l’heure au bloc et l’attente dans le vacherum était en plus… Grande bousculade pour la sortie, à qui serait la dernière pour sortir dehors, l’eau nous tombait dessus assez souvent, et je crois bien que nulle part ailleurs au monde l’eau ne tombait si fort ; nous étions debout, les yeux levés au ciel, priant presque toutes, comptant les étoiles ; autour de nous des évanouies, une autre malade de dysenterie, une folle qui s’agitait, l’aufscherin qui comptait, recomptait ; elle n’y arrivait jamais, s’énervait, gare aux coups et nous attendions cette fameuse sirène… Longtemps après nous, le camp des hommes s’éveillait, nous entendions le clairon ; est-ce possible qu’on nous fasse, à nous femmes, la vie encore plus dure ?
Un matin, une Polonaise s’affaissait dès le début de l’appel, l’Allemande arrivait avec la schlague, la cinglait, l’autre hélas ne bougeait pas ; il faisait froid, rien que de la glace partout sous nos pieds ; l’horrible femme envoyait chercher un seau d’eau et le versait sur la malheureuse qui mourait là devant nous.
Dès novembre, les Russes sortaient faire les corvées du dehors en choisissant le travail des pommes de terre. Elles avaient presque toutes gardé leur costume de femme soldat et dans le bas de leur culotte qu’elles arrangeaient en golf pour la circonstance, elles en rapportaient assez pour nous en revendre, huit pour le pain de la journée, mais voilà il fallait les cuire et c’était encore plus difficile que de les rentrer au camp...
Jusqu’en novembre, on pouvait éviter les transports et presque toujours les corvées trop dures, mais que de ruses employées pour y arriver, et il fallait rester plus longtemps dehors le matin pour se mélanger aux cartes roses, alors que c’était un autre danger bien plus grand…
Contre la faim : la corvée des poux
Il fallait absolument trouver, moi aussi, un travail dans le camp, j’avais trop faim avec ma ration, et cependant ce que je pouvais manger de fonds de gamelle ... Reine-Mère y était plus d’une fois de la sienne, ainsi que Paulette ; malgré cela, rien à faire, pas une minute ne me quittait l’idée de manger ; depuis une quinzaine de jours, j’avais demandé à aider notre infirmière de bloc qui se promenait avec sa boîte de crème à gale et ses bandes de papier pour les pansements ; elle n'avait pas grand-chose pour guérir, mais elle était douce, compréhensive, et cela comptait pour nous, une main secourable. Elle m’avait promis qu’à la première occasion elle songerait à moi ; j’étais une de ses meilleures clientes pour la gale ; comme nous n’osions pas aller aux douches qui étaient presque toujours froides et la crainte de la coupe des cheveux, on préférait rester à se gratter pendant des mois, et puis avec la gale nous évitions les transports...
En novembre, j’avais remplacé une amie de Dijon morte en quelques jours de pneumonie ; elle avait 30 ans, et pourtant si forte, et ensuite j’étais affectée à la colonne « Lause », c’est-à-dire à la corvée des poux. C’était du sérieux en France, nous avions une colonne exprès, nous devions défiler le matin devant le Commandant du camp, tout comme les bûcherons, les paysannes la corvée de sable, etc… cela, c’était aussi une fameuse planque, au lieu de faire la course devant les policières pour me cacher, je rentrais après l’appel au bloc, préparais mon peigne, un seul, mais colossal ; je préparais un banc dans les WC, les deux Polonaises me rejoignaient et j’attendais mes clientes parmi quelques Tchèques camouflées, dont il ne restait plus de latrines pour le côté de mon bloc, et c’était déjà une faveur d’en avoir pour une dizaine qui vivions là. Ce que je pouvais tuer comme poux ! Et plus j’en tuais, plus il y en avait ...
Nous devions inscrire le nombre de poux tués sur chaque N° de personne ; au bout de récidive trois fois de suite, raser les délinquantes ! Il restait environ cinquante de mes camarades avec moi ; combien elles étaient heureuses de me voir là, je les pointais visitées à cause de mes deux aides Polonaises terribles et qui étaient heureuses de raser à tour de bras ... elles rasaient surtout les leurs étant les mieux garnies de ces drôles de poux avec la croix sur le dos, et gros… Enfin, était-ce bien moi qui faisait tout cela ? Nous avions à ce moment-là comme Stubova, Résie ; ce qu’elle pouvait être drôle, une vraie bécassine, le nez rouge, elle avait pris cela à Paris en buvant trop de vin, nous avait-elle dit… Elle parlait assez bien le Français, mais ce qu’elle pouvait nous en faire voir à nous Françaises, surtout à l’heure de la soupe ; nous étions toutes là frémissantes, attendant notre précieuse ration ; pendant ce temps, elle prélevait les os sur les bidons, la part de ses amies, refermait le bidon et restait une heure à nous regarder, et enfin, quand la rage nous prenait et que la soupe était froide, elle servait un quart en moins de notre part, et personne à qui se plaindre ; enfin, un jour, une Polonaise osait aller chercher l'Officerine ; notre Résie recevait une de ces gifles devant nous ! Nous étions mieux servies pendant quelques jours seulement, elle venait contrôler mon travail à ce moment-là, me plaignait de toute cette horreur qui défilait devant moi et mes aides, les femmes devant être nues pendant qu’on les épouillait ; les pauvres, combien je faisais vite et leur rendait leur vêtement, et cela recommençait le lendemain ; c’était presque toujours les mêmes, des vieilles Polonaises incapables d’y voir, pleurant pour les soulager et nous détestant ensuite ; personnellement, je ne rasais qu’une Allemande, mais ses cheveux marchaient tout seuls ; cela dura deux mois, mais me sauva la vie ; j’avais un peu plus de soupe, au moins une fois sur deux, mais que de peine pour ce supplément… il fallait crier, supplier ; À ce moment-là, je dormais au 3ème étage du châlit, avec une petite armoire tout près dont le dessus me servait de table et sur lequel il y avait plusieurs bridges en or, provenant de mortes, laissés là, cela n’intéressait personne, n’est-ce pas et, personnellement, cela ne m’empêchait pas de manger…
Décembre et janvier furent terribles ; tous les matins dehors sous la neige, sur la glace avec jusqu’à 30 degrés au-dessous de 0 ; le cœur avait du mal à tenir et la Blokova faisait exprès de nous laisser dehors encore longtemps après ; c’était une véritable avalanche vers la porte où nous risquions d’être étouffées en rentrant quand elle daignait s’ouvrir, ceci pour celles qui avaient évité la colonne qui n’était pas mieux, puisqu’il fallait faire le bûcheron ou la culture, tous les travaux du camp, et souvent sans manger… Nous tentions de nous réchauffer à trois Françaises bien serrées l’une contre l’autre, mais c’était impossible avant la soupe du midi, on n'y arrivait pas.
Un érysipèle à la jambe
Le matin, il fallait savoir se planquer pour éviter la corvée de nettoyage qu’il fallait faire à pleines mains. Un matin, j’étais prise et impossible de se laver après.
Je devais aller au Revier pour un érysipèle à la jambe, assez fort puisque j’avais plus de 40° de fièvre dès le matin. Je devais attendre mon tour pour la visite comme toutes d’ailleurs depuis 2 heures jusqu’à 5 heures debout sous la neige. Je ne tenais plus. Quand je pus trouver une place dans les couloirs, une Blokova venait me chercher pour traîner une vieille dame mourante jusqu’à cette infirmière Allemande si dure ; je ne pouvais la porter, j’étais trop faible, une femme m’aidait, je sentais qu’elle allait mourir dans mes bras avant d’être arrivée ; en effet, elle s’affaissait devant l’Allemande qui demandait de la laisser de côté sur le ciment. J’en avais les larmes aux yeux, je songeais à la mort si douce chez nous, sur un bon lit, entourés de tous les nôtres, là-bas rien de tout cela ne comptait plus ; vite, on me prenait ma température de la manière la plus simple, que personne ne peut deviner, sauf nous les Ravensbrück. J’avais encore 40° ; j’étais donc admise au bloc 8 avec les dysenteries et les plaies de toutes sortes ...
En arrivant, j’étais bien déçue par la Blokova Belge, très bonne pour toutes, mais qui ne pouvait pas faire grand-chose pour améliorer notre sort. Je me trouvais entre une Russe et une Polonaise, je n’avais droit qu’à la planche du milieu qui séparait les deux châlits ; celle de droite avait aussi un érysipèle mais à la tête, l’autre aussi mais plutôt aux oreilles ; avec cela, la dysenterie ; pour me mettre entre elles deux, c’était répugnant !
Le lendemain, ma fièvre étant un peu tombée, j’avais droit au chlemmenet à la soupe de choux, la même pour toutes les malades. Ma compagne Russe ne pouvait rien avaler, elle m’offrait sa part que j’acceptais avec joie, elle était douce, souffrait patiemment, et pourtant c’est terrible d’avoir l’érysipèle à la figure Je réussissais à lui passer un petit oreiller assez doux que j’avais trouvé sur le châlit d’à côté où une Hongroise venait de mourir. Impossible de dormir la nuit, il ne restait aucune infirmière, et toutes ces femmes malades réclamaient dans leur langue le vase de nuit. Plusieurs fois, je me levais pour aider des Françaises.
À la visite du samedi, je voyais trois Hongroises avec un pansement sur leurs jambes, il ne restait plus que l’os et cela sentait la chair pourrie ; une jeune Allemande qui se trouvait malade de l’autre côté du châlit se trouvait mal de voir ces plaies. Si elle avait compris le français, combien j’aurais été heureuse de savoir ses impressions sur les bons soins que nous procuraient les gens de sa race ; la pauvre était comme nous au bagne ...
Une Juive Allemande entrée seulement depuis un mois au camp de concentration ne comprenait encore pas comment Ravensbrück pouvait exister. Elle s’occupait principalement du bloc des femmes folles et m’expliquait les soins qu’on leur donnait : mises immédiatement en chemise, sur la terre les pieds nus, avec tous les carreaux du bloc brisés, elles restaient sans châlits, sans manger plusieurs jours de suite ; elles ne pouvaient se plaindre et les gardes qui avaient faim mangeaient leur part ; aussi, au bout de quinze jours maximum, elles mourraient toutes...
Certaines nuits, pour s’entraider nous étions obligées de mettre les pieds dans les immondices, les plaies s’ouvraient et le pus coulait ; je m’arrête là, car j’ai honte d’écrire ces horreurs…
La veillée de Noël
Je rentrais au bloc 26 pour la veillée de Noël. J’étais heureuse d’être avec mes amies de France ; hélas, pour rattraper l’appel du matin de Noël, nous devions poser cinq heures de suite le soir de Réveillon ; il faisait un froid terrible ; entre les passages de notre surveillante, je tenais dans mes bras une vieille femme Polonaise, parlant le français, qui allait s’écrouler ; elle mourait le jour de Noël et sa fille était venue me chercher pour la voir morte ; « elle est plus heureuse, me disait-elle, à présent elle prie pour vous ». Je croyais avoir été bonne pour elle.
Ce soir de veillée, nous ne pouvions plus nous réchauffer après l'appel ; tout était calme, nous nous pressions les unes contre les autres sur les couchettes et nous parlions de la France, de nos enfants, de nos familles, comme nous étions unis par la pensée, mais si les nôtres avaient pu nous voir ayant faim, ayant froid, en exil, et la guerre qui nous semblait si près de finir ; heureusement, ils ne savaient pas, disions-nous ...
Une amie de Douarnenez, Yvonne Kervarec, a chanté Minuit Chrétien avec amour : nous pleurions un tout petit peu, nous avions enfoui notre tête sur notre bras et avions essayé de dormir, mais c’était dur…
Les prières interdites
« Tout appel à la Justice Divine était banni des bagnes nazis. Prohibés, pourchassés, livres de prières ou médailles ! Mais, peut-on, des cœurs pieux, arracher l’Espérance des mémoires, les cantiques et les oraisons ? »
Le dimanche, tandis que veillaient des guetteuses, un simulacre d’office avait lieu entre le poêle où séchaient des chiffons et les châlits surajoutés. Alors, d’ardentes prières montaient vers le Ciel, pour la Patrie malheureuse et pour la Délivrance, avant qu’il soit trop tard !
Le lendemain, pas d’appel, les S.S. étaient à bout de leur réveillon ; nous pouvions aller dans d’autres blocs et nous étions vaillantes, il le fallait ...
Le contrôle du Docteur se faisait le mercredi et le samedi. Il restait dans le réfectoire pour passer la visite des malades qui étaient, elles, au dortoir ; vraiment, cela sentait trop mauvais avec nous…
Le matin au Revier, il fallait malgré la fièvre sortir du lit et aller au vacherum faire sa toilette, mais naturellement presque jamais de lumière ; aussi, à tâtons, la main rencontrait le plus souvent des mortes de la veille étendues, raides, et toutes nues. Pour ma part, j’allais me laver que trois jours sur huit de mon passage au Revier ; je me trouvais guérie avant la fin de la fièvre, écoutant les conseils de cette Belge qui me trouvait trop jeune pour mourir ici...
En janvier, il n’était plus question de Revier ; celles qui étaient obligées de quitter le bloc parce qu’elles tombaient à l’appel ne revenaient jamais ; les jeunes mourraient vite et les cheveux blancs étaient prises par le camion dont la destination était pour les Bureaux Allemands « Sana », mais sûrement pour la chambre à gaz ; on nous prévenait d’ailleurs à chaque appel de travailler ou d’être bonne pour le Jugend.
Nous perdions trois belles jeunes filles de notre groupe de Rennes, sans compter plusieurs dames d’environ 50 ans, à cause de la dysenterie ou de la tuberculose attrapée par le froid du matin ou les scènes de nudisme. Notre coin diminuait vite et d’autres étaient bien malades ; il fallait inventer des bonnes nouvelles pour remonter le moral. Mme Leguennec [Le Guennec8] de Quimper, qui voulait tant tenir, mourait en deux jours de la dysenterie ; Mme Mention9 d’Angers également et Mme Genaud [Jeanne Genot] ne savait pas la mort de Mme Leguennec, car c’était sa grande amie et elle-même était souffrante, donc nous lui cachions cette disparition ; un beau jour, elle partait pour le camp de la jeunesse, quelle dérision ! C’est là que nous partions pour la mort en quelques minutes, la chambre à gaz dont on avait si peur… sa fille aînée [Marie Louise Genot] la suivait et l’avenir nous dira si vraiment elles avaient été gazées. Marie-Louise avait 28 ans et était très forte, mais avait voulu suivre sa mère pour la soigner. Si la maman était morte vraiment de maladie, sa fille devait survivre, ceci se passait en février.
Je ne peux expliquer cette vie d'un bloc surchargé, avec toutes les races, où nous étions les plus faibles ; il fallait toujours éviter les coups, dans le début la morsure des chiens ; il faisait si froid ; pour bien se laver, il fallait le faire avant 4 heures du matin, dans le vacherum ouvert de tous côtés, sans lumière, avec quelques robinets seulement.
Au début de février, la vie du camp empirait encore ; tout Kœnigsberg arrivait chez nous ainsi qu’Auschwitz. Après l’arrivée des Russes, nous nous trouvions peut-être 60 000 dans un camp qui pouvait en contenir que la moitié. Le bloc en face du nôtre qui remplaçait la fameuse tente servait d’accueil, sans châlit ou peu, sans aucune couverture ni matelas, je veux dire paillasse...
Après février, c’était devenu impossible, toutes les conduites d’eau étaient crevées ; pour les WC, inutile d’en parler, c’était trop effrayant : 4 places pour 1 600, et nous devions toujours être prêtes pour un appel ou une corvée, il fallait quelquefois attendre son tour une demi-heure, et une Polonaise trop pressée nous relevait brusquement sans que nous puissions nous défendre, ou bien la porte était fermée et il fallait arriver à uriner dehors, malgré la défense et les coups pleuvaient ...
Il y avait de temps en temps des naissances au bloc 26, puisque c'était toujours les dernières arrivées qui étaient avec nous. On entendait les plaintes dans la nuit ; une jeune maman donnait le jour à son bébé dans le châlit, parmi les autres ; nous avions heureusement une sage-femme française dans notre groupe ; on emportait l’enfant et la maman à la maternité où elle avait le droit de rester huit jours ; ensuite, elle devait faire l’appel comme nous et aller avant, c’est-à-dire trois heures du matin, pour allaiter son enfant ; elle pouvait le faire vivre environ quinze jours ; quand la maman n’avait plus de lait, le petit avait du chlemme, bouillon d’orge, comme les malades atteintes de la dysenterie ; les mamans avaient du mal à vivre, elles aussi.
Que les mamans de France méditent cinq minutes là-dessus et elles penseront comme moi que le XXème siècle n’a rien à envier aux sauvages ...
Il était difficile de se rattacher à la vie dans des conditions où nous étions : l’effort, la fatigue.
On venait aussi me chercher pour aider les trop malades du bloc à se laver, quand, moi-même je pouvais à peine y parvenir. Quatre robinets fonctionnaient bien pour 800 personnes… Je faisais ce que je pouvais, mais décidément, mes jambes commençaient à ne plus me porter, et la colonne « lause » qui ne donnait plus de supplément. Nous avions été toutes envahies par les poux malgré tous les essais de poudres, visites et déshabillage dans le fameux bloc 25 où l’on restait à geler une journée sur le ciment en attendant la désinfection du bloc 26.
Toutes les nuits, les femmes hurlaient des coups que leur donnaient les policières, et dans la journée, ayant à peine à manger, elles cherchaient partout pour en trouver. Parmi leurs compatriotes, il y avait beaucoup de Françaises qui avaient souffert du voyage à pied de Kœnigsberg jusqu’au camp ; plusieurs étaient mortes ou étaient fusillées le long de la route selon les témoins saufs...
De ce bloc, tous les matins, on retirait des quantités de mortes et dans un état impossible à décrire ... J’en voyais une sortir et essayer d’aller un peu plus loin, elle n’avait plus que les os, en guenille, elle tombait morte à bout, elle avait certainement dû faire l’appel du matin comme toutes celles qui restaient au bloc. Je ne réalisais pas tout ce que je voyais dans ce pays de fous, heureusement !
Pour cette quantité supplémentaire de prisonnières, on avait établi à la hâte des WC avec des planches et des trous à chaque place. On faisait la queue par centaines et jusqu’à ce que la porte soit fermée pour soi-disant le nettoyage, c’est-à-dire toute l’après-midi, alors on nous chassait parce qu’on nous reconnaissait bien par nos numéros ; naturellement, la nuit sans lumière, il fallait mieux ne pas s’y risquer, parce que nous n’avions rien pour nous changer ; je gardais une chemise deux mois sans la laver et je réussissais à la vendre après pour avoir du pain pour une demi-journée…
Nous sommes restées au bloc 26 jusqu'à la fin de février et nous avions cependant de la peine de le quitter ; Qu’allions-nous trouver encore ? À ce moment-là, tous les jours, les transports partaient sur les routes ; on évacuait petit à petit le camp ; contrôle toutes les après-midi sur la grande allée pour un départ possible ; nous ne savions plus que souhaiter ; en tout cas, il fallait être bien portante, courir une par une devant le Major qui, me voyant tirer la jambe, me rangeait à gauche ; je réagissais vite étant prévenue de ne quitter à aucun prix les bien portantes ; je lui disais « Ich Arbeite » et il me regardait encore, mais me laissait rejoindre l’autre côté. J’avais eu chaud ...
Nous contournions plusieurs blocs et finalement arrivions devant une affreuse baraque où de vieilles couvertures remplaçaient les fenêtres. Nous rentrions avec l’unique pensée de trouver vite un châlit, pas trop exposé au froid et facile à atteindre, mais les coups pleuvaient venant de quelques jeunes droits communs allemands, sauvages, n’ayant aucun droit sur nous, mais hurlant quand même ; hélas, nous étions à ce moment-là seulement une dizaine de notre transport de Rennes, et comment se défendre dans une telle galère, nous devions nous réfugier au fond dans les châlits abandonnés, dépourvus de paillasse et de planche en-dessous, sans lumière du jour ; il faisait terriblement froid et humide...
Ce jour-là, triage sérieux avec le Commandant Major et le Tueur − vous en rappelez-vous ? Camarades, celui qui faisait souffrir moralement, nous évaluant comme des bestiaux.
Au bloc 29, on nous disait de nous mettre nue : malgré tout, plusieurs gardaient leur veste, et nous étions environ 2 000 choisies à nous mettre du côté gauche ; nous avions bien lissé nos cheveux et frotté nos joues pour qu’elles soient roses et nous nous mordions les lèvres. Rien n’y faisait, seulement une dizaine avait le droit de retourner au bloc ; on nous faisait passer de l’autre côté des barbelés intérieurs, sans nous permettre d’aller chercher nos vêtements ; nous avions alors cru à un transport tant de femmes à la fois ; à gauche, c’était impossible de partir toutes en camion et, en effet, malgré nos cris, nous devions nous mettre en colonne parès tous les numéros relevés, sortir du camp du côté du bunker et faisions une marche de quatre kilomètres à pied, la moitié nues, moi un sabot seulement, l’autre était cassé en deux ...
Dans l’ombre du soir, on se croyait des fantômes ; nous ne réalisions pas ce qu’il nous arrivait ; nous avions seulement la vision d’un peu de civilisation en passant devant une jolie petite maison dans le bois ; un S.S. retrouvait sa femme, prenait ses enfants dans ses bras et s’engouffrait dans sa maison, il venait de nous doubler.
Comment pouvions-nous être aussi insensibles à nous voir : depuis un an, nous ignorions ce que cela pouvait être le calme, une cuisine, une famille, et dire que nous avions vécu cela, çà nous semblait si loin…
Le cauchemar du bloc 29
C’était le bloc 29 ! Ce fut un cauchemar, une atmosphère de bousculade, de bataille et de cris. Il était presque totalement occupé par des Juives et des enfants qui se défendaient comme des grandes personnes, vendaient leur soupe pour avoir du pain. Nous trouvions des paillasses humides. Et encore, il fallait faire la garde entre nous Françaises pour les retrouver après les corvées, car il n’y en avait pas pour tout le monde. Pour sortir et entrer au dortoir, ces Allemandes nous attendaient avec des triques ou des seaux d’eau pour activer le passage des 800 personnes. Nous en recevions toutes, et moi-même, plus d’une fois, avais-je roulé d’un bout à l’autre du réfectoire, traînée à coups de pied, parce que je n’allais pas assez vite à leur gré ; mes amies me consolaient dehors ; après cela, il fallait tenir des heures dehors, debout, au garde à vous.
Dans ce bloc, aucune pitié, et toutes mourantes, malades, nous devions sortir plusieurs fois par jour pour le triage de la chambre à gaz. J’étais choisie une première fois avec Paulette, sa maman, Maryvonne, et les Juives les plus malades. En attendant le fameux camion, nous étions enfermées dans le vacherum, sans manger, sans pouvoir s’asseoir jusqu’à six heures du soir ; près de nous, les Russes affectées au service de ce bloc, faisaient cuire des pommes de terre devant nous ; nous aurions donné n’importe quoi pour y goûter ; il ne nous restait plus rien, hélas !
Cependant, une jeune Française qui avait fait le voyage de Kœnigsberg, à pied, était allongée mourante, elle avait pu ramener une belle paire de bottes et la vendait pour une soupe ; elle préférait rester pieds nus, elle avait même droit aux épluchures. Elle mourait le lendemain, son corps restait nu et numéroté dans le couloir toute la journée.
Nous ne savions pas pourquoi le camion ne venait pas nous chercher ce soir-là ; nous retournions sur nos châlits, les nerfs à bout, de la crainte de cette journée (quelques temps après, nous sûmes qu’il avait été bombardé sur la route de Berlin ...)
Au bloc 29, je retrouvais mes dernières camarades de Bretagne et aussi, hélas, la désorganisation la plus complète ; en quinze jours, nous avions toutes changé terriblement 3B pas une de ce bloc ne pouvait tenir un mois de plus et nous avions encore perdu plusieurs des nôtres. Pour nous laver et nous épouiller, nous devions aller nous cacher dans un autre bloc, le 27, surtout occupé par des Françaises.
Voilà un matin, l’organisation d’une colonne de tricots ; je m’empressais d’y aller, mais hélas, nous étions 82 et il en fallait 75 ; j’étais plus jeune, et la Blokova ne me connaissant pas, me remettait à un travail plus dur ; j’allais quitter mes dernières compagnes qui me regardaient partir en pleurant ; j’implorais Dieu dans mon cœur ; une minute après, cette Blokova venait me chercher et me remettait avec les miennes. Quelle action de grâce ce matin, et cela me faisait vivre quelques jours de plus…
En mars 1945
Nous ne pouvions plus échapper au Jugend Lager, les transports étaient tout à fait arrêtés ; c’était le 20 mars et il ne restait plus au camp qu’environ 5 000 femmes pour le travail intérieur, les enfants étant partis avec leur maman ; on ne sut jamais ce qu’ils étaient devenus…
Après avoir fait trois heures de pose, ne sachant où on nous conduisait, après 500 m de marche, j’enlevais mon sabot trop lourd et marchait pieds nus. Il fallait suivre la colonne à tout prix, sans défaillance, et ainsi pendant 7 kilomètres, et sans manger. On nous remettait des pelles, des pioches, et chacune à son poste, il fallait creuser, arracher, je n’en pouvais plus. Une Juive avait une syncope ; la garde Allemande croyant qu’elle était morte lui faisait couvrir son corps de grosses branches en attendant le camion qui prenait les défaillantes pour la chambre à gaz ; mais cette pauvre revenait à elle au bout d’un long moment, et avait le courage de reprendre le travail pour éviter le départ en camion.
Pendant ce mois de mars, il fallait avoir une volonté terrible pour tenir. Quand nous revenions au camp, nous devions encore attendre une heure pour avoir la soupe qui était dévorée, malgré la répugnance qu’on avait pour le rutabaga, souvent sans sel ; ensuite, c’était la lutte pour le châlit ; il fallait bien s’allonger après une telle marche ; mes jambes ne me portaient plus ; un soir, la femme du Commandant du camp qui faisait le triage des colonnes m’enlevait en me disant « nich Arbeit », j’insistais pour y rester quand même, mais je devais retourner au bloc 29 avec tous les risques que cela comportait.
Je retrouvais mes camarades ; Jeannette Couplan10 était très malade, mais nous la gardions avec nous pour éviter le Revier et le départ en convoi noir ; le souvenir de son corps amaigri et de sa pauvre figure gonflée me restera à jamais gravé en ma mémoire.
À quatre, nous la soutenions plusieurs jours aux appels, mais elle tombait à bout. Plusieurs fois, j’essayais de lui chauffer un peu d’eau dans un autre bloc pour lui faire un peu de soupe (du pain et de l’eau avec un peu de sel, mais c’était bon quand même ...) ; je mettais quatre heures au tuyau de poêle pour y arriver, accroupie, bousculée par les Polonaises qui arrivaient, elles, à cuire des pommes de terre volées pendant les corvées, mais nous Françaises, nous n’avions pas le droit à ces colonnes-là ; et j’étais si fière d’avoir réussi, elle se cramponnait à moi. Je l’aidais à se laver, la dysenterie la minait et je pensais qu’à un mois près elle était sauvée ; ensuite, j’adoptais une jeune femme Belge malade de tuberculose intestinale. Chère petite Lisette qui me parlait constamment des siens, qui ne rêvait que de bonne cuisine de la maison, elle se forçait à manger la soupe, mais impossible, elle rejetait tout et s’affaissait aux appels. Je me faisais gronder par mes compatriotes d’user de mes dernières forces pour essayer de soulager mes camarades, mais c’était tellement lamentable… Je dormais dans le même châlit que toutes les malades contagieuses (croup, typhoïde, tuberculose, dysenterie, etc ...), je n'attrapais rien et n'avais même pas peur, et puis à la fin, tout nous étai’ égal là-bas, puisque nous pensions finir bientôt de la même façon ...
La vie devenant absolument impossible, il fallait accepter d’aller au travail au dehors et faire pour cela tout ce que nous pouvions pour paraître forte ; d’ailleurs, depuis une quinzaine, la dernière rangée des blocs était entourée de fils barbelés et nous ne pouvions plus nous planquer, nous devions sortir du camp ou avoir le risque d’être gazée ; sans le savoir, j’entrais alors à la colonne des tranchées antichars ; nous étions 400 alignées comme un départ définitif et mes pauvres sabots qui étaient fendus et si lourds pour la marche. Après un contrôle, nous sortions du camp avec la garde des chiens et des S.S., et nous devions marcher au pas vite. Après quelques kilomètres, nous n’en pouvions déjà plus dès le début, je quittais mes sabots et marchais dans la boue mélangée à la neige, pieds nus. Mes amies portaient chacune un sabot et mon précieux petit sac où, pour toute fortune, il me restait une tranche de pain, une cuiller en bois.
Ne pouvant plus suivre, je pleurais ; là, nous pouvions dire que nous faisions des efforts surhumains pour ne pas tomber, les S.S. étaient armés et les chiens prêts à se jeter sur les défaillantes…
Nous arrivions enfin à un groupe de blocs et on nous disait que c’était le Jugend Lager.
Nous étions tellement anéanties, gelées, ainsi que presque nues, que ce soir-là nous n’avions rien voulu regarder ; les Allemandes était priées de se mettre de côté, on ne les gazait pas elles, sans doute. On nous engouffrait à coups de trique, cette fois 2 000 dans une même pièce, dénudée, sans un banc, seulement que quelques paillasses autour et qui étaient naturellement prises par les Bohémiennes, les Polonaises.
Nous étions une centaine de Françaises seulement ; nous nous groupions pour pouvoir nous allonger tout près les unes des autres ; il restait toujours parmi nous, Françaises, si misérables à ce moment-là, un peu de charité, mais avec les autres Nations c’était terrible ; si nous avions eu le malheur de les toucher ou de mettre notre tête sur leur corps, nous recevions des coups ; dans la nuit, c’était un cauchemar, la moitié avait la dysenterie ; nous étions sur les excréments, une odeur indéfinissable flottait et nous étions gelées.
On nous disait qu'il n'y avait pas d'appel au Jugend Lager, mais nous devions sortir à 4 heures, et vite, nous n’entendions que hurlements ; Mme Tanguy était la dernière, elle recevait une tournée de coups de trique et nous entendions les coups ... Toujours brave, leur tenant tête, elle disait : « Vous pouvez y aller, la carcasse est solide ! » ; à ce moment-là, elle ressemblait à Gandi après avoir eu ses jeûnes.
Le jour venait et nos yeux pouvaient voir un beau coin de campagne, cela n’avait rien du sinistre camp de Ravensbrück ; des barraques sur un seul rang, propres, des parterres que des prisonnières entretenaient, des sapins, de l’air pur, et déjà les premiers rayons du Printemps.
Nous restions quatre heures à l’appel ce jour-là et étions affectées dans un bloc très propre ; nous devions marcher pieds nus dans le réfectoire, et en rang ; nous devions rester sur nos châlits entre les appels, mais alors là, nous étions totalement impuissantes à tuer tous les poux ; pas de couverture, quant à la paillasse, il fallait mieux dire que cela ne comptait pas d’ailleurs, car à mon retour quinze jours après, mes deux côtés étaient noirs d’avoir été sur la planche… nous étions si maigres ... ...
Nous mangions une demi-soupe, très bonne, et on n’en revenait pas de l’avoir mangée si vite, car depuis presque deux jours, nous n’avions rien touché ; deux jours après, on nous remettait enfin nos vêtements, c’est-à-dire qu’il fallait se battre pour arracher n’importe quel paquet qui se trouvait par terre, les Polonaises ayant pris l’initiative du contrôle et se servant d’abord ; moi, je me trouvais au retour avec un beau polis, une robe rayée, usée, avec en plus la vermine, une savonnette, une vraie que je partageais en quatre, une paire de bas en soie naturelle, des beaux petits mouchoirs et un peigne qui faisait l’affaire de tout mon groupe de Françaises.
Nous formions un groupe de quatre inséparables, et notre lot était assez beau, mais de nos vêtements, il fallait refaire vite notre N° sur la robe, et j’avais pu habiller une Française et une Belge avec le supplément, mais quelques-unes étaient restées plusieurs jours avec leur chemise et le manteau seulement ...
Si les blocs étaient relativement propres, le cauchemar était aux latrines ; nous entendions les hurlements des femmes qui étaient obligées de sortir la nuit, d’abord les coup par les policières, et ensuite n’ayant aucune lumière, les malades se trompaient de porte et tombaient dans la fosse où elles étaient impuissantes à sortir seules, et elles devaient rester ensuite dans leur robe n’ayant pas de rechange ; nous ne pouvions absolument plus dormir, à cause de l’odeur, du froid, couchées ainsi sans couvertures ; pour nous nettoyer, une autre brimade ; une femme se trouvait constamment au robinet de commande et nous donnait quelques gouttes d’eau toutes les dix minutes ; nous devions donc d’abord arriver à l’eau et ensuite attendre deux heures pour arriver à se laver à peu près…
La Semaine sainte
Quelques jours après notre arrivée, le Jeudi Saint, le major venait encore nous contrôler ; les pieds enflés devaient se mettre à gauche ; alors là, nous savions que c’était l’ultime lutte pour la vie ; nous avions essayé de cacher nos jambes, nous nous redressions, nous avions trouvé un peu de rouge et nous nous en mettions aux joues, nous avions le courage de regarder le Docteur dans les yeux pour qu’il n’ait pas trop le temps de voir nos enflures, car toutes, nous avions à ce moment-là l’œdème de la faim ; quelques-unes étaient enflées jusqu’aux genoux, d’autres à la figure ; j’avais la chance de passer à droite cette fois encore, mais 300 femmes surtout Juives et 7 des nôtres devaient les joindre, et aussitôt elles étaient dirigées à un autre bloc ; à ce moment-là, personnellement, je ne voulais pas encore admettre qu’on allait ainsi sacrifier tant de femmes qui n’étaient tout de même pas mourantes ...
Le vendredi matin, à l’appel, nous étions 7 de trop ; ces pauvres camarades Françaises voulaient vivre, réussir à s’échapper la nuit et venaient se cacher parmi nous, mais il fallait toutes sortir le matin, une policière passait avec une matraque et fouillait partout. Nous restions de 4 heures à 11 heures à piquer, et enfin le Commandant, lui-même, venait contrôler ; il faisait sortir des rangs toutes les Françaises et menaçait de nous punir toutes ; si les 7 évadées ne se découvraient pas (peut-on imaginer une horreur pareille : ou elles sortaient et nous étions sauves, 100 femmes de sacrifiées encore autrement ...) Enfin, une femme sortait des rangs, puis deux, et toutes suppliaient le Commandant de les prendre au travail, qu’elles ne voulaient pas mourir à la chambre à gaz ... La Blokova était affolée d’entendre parler ces Françaises de chambre à gaz devant le Commandant, et lui ricanait et disait qu’il était trop tard maintenant pour demander du travail, qu’il n’en avait plus besoin ... et malgré cette Polonaise qui prenait la défense de ces femmes, elles devaient rejoindre leur bloc sous les coups ...
Le soir du même jour, ces 300 femmes qui avaient dû sortir depuis 2 heures de l’après-midi sous la pluie étaient montées en camion, soixante à chaque fois, déshabillées en partie, les lunettes et leur petit sac enlevé, et nous entendions les cris, elles ne voulaient pas monter et les coups pleuvaient… c’était mon plus douloureux souvenir ... et pourtant, j’en voyais dans l’enfer de Ravensbrück ... Une religieuse de Lyon était gazée ce jour-là, s’étant mis volontairement à gauche pour accompagner ce convoi, et son amie ayant déjà été choisie…
Mais ce n’était pas encore la fin de Ravensbrück : nous avions pris un petit chemin et nous nous trouvions dans un grand bois de sapins où l’on nous remettait des pelles, des pioches, et nous commencions les fameuses tranchées qui, d’après les S.S., devaient arrêter l’arrivée des Russes dont nous entendions le canon. Combien c’était dur après cette marche, avec naturellement rien dans le ventre depuis la veille, et nous étions debout depuis 3 heures 30 ; nous avions la soupe à 16 heures ... Il fallait mettre une garde autour des bidons pour ne p s provoquer une bataille entre nous, tellement on avait faim ... la soupe était faite de radis noir, ce qu’elle nous semblait bonne…
Je ne pesais plus que 38 kg…
Le retour avait lieu peu après, toujours au pas de course ; il fallait rapporter les gros bidons nous-mêmes ; nous rencontrions de temps en temps des civils qui nous regardaient ahuris et qui fuyaient en vitesse : c’était ainsi pendant plusieurs jours…
Un soir, je faiblissais, je ne pesais plus que 38 kg, et il suffisait de me toucher pour tomber ... Binz m’apercevait au passage à l’entrée du camp, ne pouvant plus suivre, malgré mes supplications de me laisser à cette colonne ; elle me rangeait brusquement, me disant « Nich Arbeit » ; bonne pour le camion, je me glissais vite avec une corvée du 29 et je réussissais à y rentrer le soir, malgré Youp, Française et chef de bloc, assez bonne pour moi par la suite, mais qui laissait un souvenir terrible aux survivantes de son bloc. Binz était la femme commandante du camp, très belle, ayant toujours la schlague à la main ; il suffisait de la voir surgir d’un coin pour que le vide se fasse aussitôt ... En voilà une qui méritait bien d’être punie que les démons de Belsen…
L’exil, la faim toujours lancinante, jours et nuits, nous laissaient indifférentes à la mort, et le four qui brûlait à plein feu, l’odeur du camp, nous attendions, jour après jour, heure après heure, l’arrivée des Russes ; le canon tonnait souvent dans le calme du matin où 60 000 femmes étaient au garde à vous ; c’était le silence de la mort : on suivait mieux la bataille, mais la délivrance ne venait pas, il était trop tard pour presque toutes les nôtres quand ils arriveraient ...
Moi, j’étais déjà trop malade pour comprendre que j’allais mourir là, mais Paulette, elle, réalisait toute la situation ... Le dimanche de Pâques était très triste, à peine à manger ... Au Jugend Lager, on ne travaillait pas, on nous supprimait la moitié de nos rations ; une Française mourrait en dessous de notre châlit, elle m’avait donné la moitié de sa ration de pain pour avoir mon unique chemise ; elle n’en profitait pas, et quand elle était morte, je n’osais plus la reprendre. Le lundi de Pâques, après l’appel, nous avions à peine le temps de retourner à nos places qu’on nous demandait de sortir pour l’appel. Nous étions atterrées… Peut-être était-ce la menace de punition du vendredi qui se confirmait ? En tout cas, il fallait obéir vite, et seules les Françaises étaient appelées…
Nous ne savions que penser : partir du camp, faible espoir, ou punition promise par le Chef ... Aussitôt en rangs, l’officier nous disait qu’il nous arrivait une nouvelle merveilleuse, que nous allions revoir la France si nous avions la chance d’être reconnues en bon état par le Major Allemand. Nous ne pouvions y croire, on nous avait tellement trompées jusque maintenant… Elle nous disait aussi de bien nous coiffer, de nous laver et de paraître en bon état ... c’était difficile !
La soupe venait d’arriver ; nous étions à nous demander s’il valait mieux essayer d’échapper à cette colonne de rêve où on nous prédisait la liberté prochaine, ou bien manger, ce qui était plus sûr ...
Enfin, l’Allemande était aimable, nous parlait de ce beau Paris qu’elle voulait connaître aussi, et quelques-unes avaient confiance. Quelques minutes après, nous quittions le Jugend Lager, et c’était déjà tellement beau ... Nous quittions aussi la sinistre chambre à gaz… Il y avait 4 kilomètres pour retourner au grand camp, je les faisais à pieds nus, mais je ne sentais pas les cailloux. Pas un mot dans la colonne… Nous étions une trentaine à partir et pas encore persuadées, mais en arrivant devant les Usines Symmins [Siemens], tout près du camp, toutes les prisonnières étrangères pour la plupart criaient leur joie de nous avoir libres ... Alors, c’était donc vrai ? ...
Il est impossible de décrire notre joie, notre émotion, mais dans nos rangs il y avait de grandes malades qu’il fallait aider à marcher, et surtout les faire accepter à la visite… Une Belge se trouvait à la porte d’entrée du contrôle, elle faisait passer celles qui étaient lamentables dans la colonne visitée et ainsi ; presque toutes, nous allions aux douches et à la soupe qui se trouvait devant les bureaux.
Nous avions vécu là trois jours terribles par le froid ; on nous faisait encore déshabiller pour nous épouiller, et repartions au bloc avec une seule petite robe en coton en attendant le nettoyage des manteaux ; nous avions essayé de nous réchauffer toutes serrées dans une seule pièce : 350 en tout ! Mais, nous n’avions déjà plus de N°, plus d’appels au dehors ; nous étions presque libres ... Dans cette salle, il y avait le contrôle de notre nom, 50 femmes avaient été éliminées à la fin.
Le dernier matin, pour le départ, Juives, Alsaciennes, ou encore quelques Françaises jeunes se rassemblaient ; nous ne pouvions extérioriser notre joie, car des camarades restaient ... Quel serait leur sort ?
Au départ, on nous remettait un pain pour quatre jours, un saucisson, des biscuits ... On n’en croyait pas nos yeux ... Pour porter notre petite fortune, nous n’avions rien. Notre colonne était comptée pour la dernière fois ; les autres prisonnières qui restaient au camp pleuraient, pensaient au jour prochain de leur délivrance et nous, nous voyions à la sortie des grands camions de la Croix-Rouge Internationale Suisse qui nous attendaient, ainsi que des soldats alliés, des Canadiens qui nous prenaient à pleins bras pour nous mettre dans les voitures… Nous ne vivions pas un rêve…
Il y avait si longtemps que nous n’avions pas goûté du beurre, du fromage, du vrai, du pain à volonté ! Toutes les heures, nous mangions et nous n’étions pas longues à nous rendre toutes malades ... De plus, les camions restaient en panne pendant trois jours ; nous campions dans une salle de cinéma, dans une petite campagne ; il y avait des pissenlits ...
Les Canadiens nous aidaient à faire du feu ; nous réussissions à faire de la soupe avec de l’eau, du saucisson et des pissenlits ... C’était bon, mais la dysenterie nous prenait toutes et onze camarades mouraient dans les cinq jours de voyage à travers l’France.
Nous passions à quelques kilomètres du front et apercevions un gros bombardement à quelques cent mètres de nous et sur toutes les routes ; les familles Allemandes fuyaient à pied, en voiture à bras et regardaient nos camions passer, assez surprises…
Le lac de Constance
Pour prendre le bac, on nous arrêtait devant le Lac de Constance ; le paysage était merveilleux ; quelques-unes avaient le courage de descendre pour se laver au lac ; moi, j’étais trop malade et restais allongée sur la paille. De jeunes Allemandes nous échangeaient des pommes, les premières aussi, depuis si longtemps… Nous en mangions encore beaucoup trop ...
Puis, c’était le passage de la frontière Suisse vers 10 heures. La Gestapo nous comptait encore, même allongées, mais le contrôle était vite fait et, tout à coup, nous nous trouvions derrière la barricade nous embrassant ... Nous étions libres ! C’était fini le cauchemar ! Des infirmières nous attendaient, nous prenaient une par une, nous aidaient à monter dans leur superbe Centre d’Accueil et, là, des docteurs et des officiers s’occupaient de nous, totalement effrayés de nous trouver dans cet état ...
Mon Dieu, que leurs gestes étaient affectueux et dévoués ! Depuis si longtemps, on ne nous avait pas souri, et puis on nous donnait une si bonne soupe, du bon pain blanc, du fromage, et après une épaisse couche de paille et de bonnes couvertures douces à volonté. Nous dormions de toutes nos forces et, le lendemain matin, une bonne douche attendait celles qui pouvaient marcher ; les autres étaient soignées parfaitement et restaient après nous dans une clinique.
La Croix-Rouge Française avait déjà pensé à nous envoyer un peigne et tout le nécessaire de toilette. Un prêtre nous visitait aussi. Tous ces souvenirs des premières heures de liberté resteraient gravés à jamais dans nos cœurs ...
Dès le midi, un train sanitaire nous ramenait en France. Partout où nous nous arrêtions, les femmes Suisses nous offraient des friandises, du pain, du bon café et, toutes, nous avions encore tellement peur de manquer que nous acceptions tout sans pouvoir manger…
À la première petite gare frontière, à Bellegarde, avant Annemasse, toute la ville était là, depuis plusieurs heures, avec la musique municipale qui nous faisait une conduite jusqu’à l’hôtel.
Enfin, nous reposions dans des lits, sans draps, mais c’était si bon quand même et, pendant deux jours, c’étaient les formalités de rapatriement, la visite médicale, l’habillement ... La population donnait de tout cœur pour nous…
Comme nous avions hâte de revoir enfin les nôtres !
J’étais très fatiguée et on voulait me garder à Aix-les-Bains, mais je savais que, seulement ma Bretagne et les miens, me feraient guérir !
Si on tenait bon, on nous promettait une surprise merveilleuse à Paris...
En effet, dès les abords de la Gare de Lyon, les cheminots nous attendaient ...
Un service d’ordre et des fleurs nous arrivaient de partout… Le Général de Gaulle était là, je croyais rêver… Où était le temps où je regardais sa photographie que je cachais ensuite dans un petit coin de mon magasin ? Mais, cette fois, c’était notre récompense ! Nous l’avions aidé dans sa lutte ; nous étions chacune un petit rouage, mais nous avions gagné !
Notre émotion était immense, ma chacune défilait devant lui, et lui donnait sa main de tout son cœur ! Nous étions bouleversées, mais lui aussi de nous voir si lamentables, et les Parisiens nous faisaient une ovation formidable…
Nous nous trouvions à l’hôtel, sans trop nous en rendre compte, tellement tout était beau !
Et voilà ! Notre Guerre était une terrible, mais grandiose aventure !
Je ne regrette rien ! Si seulement j’avais su combien mes camarades souffraient avant moi en Allemagne, j’aurais encore fait davantage, si possible, contre ces monstres qu’on appelait les « S.S. » ou « Nazis » !
Françoise ÉLIE
(au retour ...)
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Il s’agit de deux feuilles manuscrites (cote F/DELTA/RES/0797/48 à La Contemporaine) non signée – autrice à déterminer – concernant les quatre parachutistes du Corps féminin des transmissions (CFT) fusillées à Ravensbrück le 18 janvier 1945.
Le 18 janvier 1945, quatre jeunes parachutistes françaises furent fusillées au Camp de Ravensbrück (Mecklembourg) :
Marie-Louise Cloarec
Jenny Silvani [Eugénie Djendi]
Suzanne Mertzizen [Suzanne Boitte, épouse Mertzisen]
Pierrette
SalinatLouin
Dès l’appel du matin Marie-Louise Cloarec, Pierrette Salinat, Suzy Mertzizen et Jenny Silviani, officiers de liaison-radio, en mission non loin de Paris, arrêtées par la Gestapo, incarcérées à la prison de Fresnes puis déportées en Allemagne, sont averties, suivant la formule d’usage, qu’elles doivent se tenir à la disposition du Commandant avec interdiction formelle de sortir du block jusqu’à l’heure fixée. C’était en fin d’après-midi. 16 h30
Chef de notre block 15 : Vilma Lacherova, Tchèque, amie de la France, elle me charge de rester aussi auprès de mes compagnes auxquelles elle me savait liée d’amitié. Je devais les « occuper », tenter de les « distraire » me dit-elle. Or, nous ne voulions pas envisager le drame, mais espérer au contraire qu’elles seraient transférées dans un camp militaire !
Pierrette et Marie Louise sont si jeunes. Vaillantes, elles font la guerre pour « servir » la France, quels que soient les risques consentis.
Suzy est l’épouse d’un pilote et maman d’une fillette de 6 ans. Toutes quatre sont tombées aux mains des Allemands le 27 avril 194411.
Vers 16 heures environ – autant que nous puissions fixer le temps là-bas, la Blockova vient chercher les prisonnières qu’elle me permet d’accompagner jusqu’au Bureau, à l’entrée du Camp.
Inquiètes, nous attendons le soir. La nuit tombe. Une colonne revient du travail à l’extérieur. Il devait être 19 heures probablement. Or plusieurs de ces femmes disent qu’elles ont aperçu deux camions stationnés près du crématorium et entendu des coups de feu.
Une autre camarade bretonne, Madame Lozachmeur, avait remarqué vers 17 heures, près des cuisines des S.S., quelques soldats qui encadraient nos « quatre petites » en marche, l’une derrière l’autre, vers la sortie du Camp.
Dans l’angoisse, nous attendîmes le matin pour aller aux nouvelles.
Je pus même me faire me faire conduire au bureau où une amie tchèque, Ysolde Saulnie, me montra le registre où l’inscrivaient les transferts. Elle mit le doigt sur les noms que je recherchais, marqués d’une croix significative : « transport sans destination ». Plus tard, une autre prisonnière affectée à la désinfection des vêtements me remit ainsi qu’à une amie française, Renée Rosier, les robes de Marie-Louise et de Pierrette avec leur matricule en échange de nos uniformes rayés.
Le bloc français était bouleversé, frappé de stupeur. Nous ne pouvions plus maîtriser notre chagrin. Nous voulions encore croire à ce que l’on appelle « les lois de la guerre » et ne pas penser à cet affreux massacre : Jeunes Martyres de la barbarie nazie, ainsi sacrifiées trois mois avant la Libération de Ravensbrück
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Ce témoignage est extrait du document « Naître à Ravensbrück », document de 30 pages incluant des photos, des dessins, un poème, une description des pèlerinages réalisés par Jean-Claude à Ravensbrück, son lieu de naissance (cote F/DELTA/RES/0797/53 à La Contemporaine). Le document n’est pas daté, il est postérieur à 1995, autour de l’an 2000.
Hélène Olejnik, épouse Passerat avant-guerre puis Palmbach après-guerre, est née le 17 mai 1921 à Freyming-Merlebach (Moselle) et décédée à Castres le 5 septembre 1996.
Hélène Palmbach, née Olejnik, et son fils, Jean Claude, ont une histoire, un passé bien particulier : Jean Claude est né, en effet dans le camp de Ravensbrück, le 13 décembre 1944 et c'est un miracle qu'il ait pu ainsi que deux autres petits Français, Sylvie Aylmer-Bonnet et Guy Poirot, survivre et échapper à l'enfer concentrationnaire.
Des enfants nés en 1944 au camp de Ravensbrück, Jean Claude est aujourd'hui le seul survivant. Les autres sont morts au camp, certains ont été envoyés en « transport » c'est à dire à Bergen Belsen, d'autres encore ont disparu soit dans un commando d'un autre camp, soit dans les chambres à gaz.
Bien sûr, il est impossible de dissocier l'histoire d'Hélène et celle de Jean Claude.
Hélène dans la Résistance
Hélène, d'origine polonaise, est née en Moselle, elle a 22 ans quand elle entre dans la Résistance, poussée comme d'autres, par le désir d'exprimer son refus d'être soumise au joug des nazis, mais aussi pour chasser ceux-ci de France et permettre ainsi à son pays de retrouver sa souveraineté.
Laissons Hélène raconter les raisons de son engagement :
« En août 1939, Hitler avait précisé que nous, les Français, nous mangerions de l'herbe, ne cachant pas ainsi sa volonté d'exploiter au maximum notre pays... J'avais 18 ans, j'aimais la France où je suis née et ces paroles m'ont donc révoltée. Je me suis faite embaucher dans une poudrerie à Toulouse. Nous étions de très nombreuses femmes, nous travaillions 12 heures par jour. En mai 1940, on nous a licenciées ; je suis donc retournée chez mes parents qui habitaient à Aubin-Le-Gua, dans l'Aveyron.
Mes parents étaient d'origine polonaise, mais naturalisés Français. Ils n'aimaient pas les Allemands et mon père a toujours lutté contre eux. Les Polonais résistants, installés en France, se regroupaient. Comme certains Polonais ne savaient pas très bien le Français, je leur servais d'interprète. C'est ainsi que j'ai commencé dans la Résistance... Les réunions avaient souvent lieu chez mes parents. Je devins ensuite Agent de Liaison : mon rôle était d'aller, à vélo, chercher des lettres qui arrivaient dans un café à Decazeville et de les faire passer aux maquis du Lot où se trouvaient des maquisards de la zone occupée. »
Le maquis dans lequel était engagée Hélène était dirigé par le « Commandant Georges ». Cet homme, de son véritable nom Robert Noireau, appartenait au Parti Communiste. Le 12 août 1943, à Aubin dans l'Aveyron, il fut arrêté par la Gestapo, en tant que communiste. Emmené d'abord dans les locaux de la police allemande, puis transféré dans une ancienne caserne, il parvint à s'enfuir. Apprenant alors que sa femme avait également été arrêtée, puis relâchée, il gagna Capdenac. Pris en charge par un résistant, il fut conduit vers les maquis du Lot. C'était le début de sa grande aventure maquisarde... Sous le pseudonyme de « Commandant Georges », il deviendra successivement responsable des maquis du Lot et du Centre-Midi.
L'arrestation d’Hélène
Le 14 mars 1944, Hélène fut la première de son groupe à être arrêtée, à Aubin, à la suite d'une dénonciation faite à la Gestapo. Écoutons Hélène :
« Un jour, je reçus la mission d'emmener un futur maquisard pour le cacher dans le maquis. Le mot de passe à utiliser me fut donné par Alexis Viguier. L'homme que je devais conduire au maquis m'a bien suivie jusqu'à Figeac, mais, au moment de prendre l'autobus pour La Tronquière, il a disparu. C'est ainsi que je fus repérée, puis dénoncée. »
Neuf hommes tomberont également entre les mains de la police allemande ; parmi eux Raoul Bessière, Martial Pleinecassagne, Jean Rosowski avec son fils, François, âgé de 17 ans.
Dans quelles conditions Hélène fut-elle arrêtée ?
« Quand les Allemands sont arrivés chez mes parents, ils eurent la surprise de trouver deux filles : ma sœur, mon ainée de 4 ans, et moi-même. Ne sachant pas laquelle avait été dénoncée, ils nous emmenèrent toutes les deux. Ma sœur connaissait la langue allemande ; en effet, en Lorraine, où nous avions grandi, l'étude de l'allemand était obligatoire. Quant à moi, je connaissais quelques mots. Ma sœur a donc essayé de nous défendre en allemand, mais sans succès. Au bout d'un moment, quelqu'un que nous ne pouvions pas voir, a dû m'identifier car ma sœur fut bientôt relâchée. »
Les dix résistants arrêtés furent emmenés à Rodez. Le transfert se fit par train, les prisonniers étant attachés deux par deux, menottes aux mains. Au 15 de la rue Candé, ils subirent de très durs interrogatoires. Au cours de l'un d'eux, Hélène eut la mâchoire fêlée par les coups de poing qu'elle reçut. En effet, deux hommes participaient à ces interrogatoires : un posait les questions, l'autre frappait.
Hélène et ses compagnons furent mis au cachot à la caserne Rauch (caserne qui n'existe plus aujourd'hui), toujours à Rodez. Quinze jours plus tard, ils furent transférés à Montpellier où ils restèrent 4 jours. Hélène raconte que, pendant son incarcération, alors qu'elle faisait sa « toilette » dans la cour de la prison, elle vit entrer, avec des Allemands, des miliciens, des jeunes et parmi eux, une jeune fille qu'elle connaissait. Hélène a du mal à décrire ce qu'elle ressentit à ce moment-là...
Pendant qu'Hélène était incarcérée, sa mère reçut une lettre la prévenant du sort réservé à sa fille, lettre dont Hélène ne connaît pas l'origine. Quatre jours plus tard, Hélène était envoyée au camp de Romainville, tandis que ses compagnons étaient dirigés sur Compiègne (sur les dix résistants arrêtés entre le 14 et le 16 mars 44, quatre ne sont pas revenus des camps, deux autres sont morts peu après leur libération). (…)
Le transfert de Romainville à Ravensbrück
Les personnes arrêtées étaient entassées dans des wagons à bestiaux dont le sol avait été recouvert d'un peu de paille. Les portes coulissantes étaient fermées de l'extérieur, les panneaux d'aération rabattus et les ouvertures grillagées. Après de longues heures de voyage, les besoins naturels se firent sentir. Il n'y avait pas de tinette. La dignité de ces femmes était déjà mise à rude épreuve. Elles devaient souvent utiliser une petite boite ou un bidon ; l'air du wagon devenait vite irrespirable.
Pendant le voyage, Hélène et ses compagnes d'infortune eurent très soif. Heureusement, il plut et, en tendant leurs mains sous les gouttières du wagon qui s'était arrêté, elles purent se rafraîchir avec les quelques gouttes ainsi récupérées. Certaines femmes se trouvaient mal dans ces wagons où elles manquaient d'air et d'eau. Après quatre jours et quatre nuits de voyage dans les conditions d'hygiène que l'on peut imaginer, le convoi arriva à sa destination, le camp de Ravensbrück (Parti de la région parisienne le 18/04/1944, le convoi de 400 femmes dans lequel se trouvait Hélène arriva le 22/04/1944).
L’arrivée au camp de Ravensbrück
« À notre arrivée, on nous envoya à la douche, dans un hangar gigantesque. Nous entrions d'un côté, nous nous déshabillions et nous sortions de l'autre côté. Ensuite, nous passions entre les mains d'un « coiffeur ».
Personnellement, je ne fus pas rasée car mon type de cheveu ne convenait pas. En effet, nos cheveux étaient utilisés pour fabriquer des couvertures (on peut encore en voir aujourd'hui au camp d'Auschwitz-Birkenau), et pour cela il fallait un certain type de cheveu. Ensuite, on nous prit nos valises, toutes nos affaires et on nous conduisit aux baraques.
Nous avons été mises en quarantaine pendant une quinzaine de jours, ce qui nous dispensa des appels. Puis, je fus conduite au block 31. » (…)
Hélène ne savait pas qu'elle était enceinte au moment de son arrestation ; elle ne l'apprendra qu'au camp, grâce à une femme médecin russe, prisonnière également. À l'annonce de cette nouvelle qui l'accabla, Hélène déclara qu'au moins, elle espérait que ce serait un garçon, pensant qu'il souffrirait moins qu'une fille de ce qui l'attendait, qu'il résisterait mieux... Quand on connaît les conditions de vie de ces femmes qui ne mangeaient presque rien, qui vivaient dans une angoisse permanente, dans une promiscuité difficile à supporter, qui devaient effectuer des travaux inhumains, le choc que cette nouvelle provoqua chez Hélène est facile à imaginer ! (…)
Femmes enceintes et bébés
Dès la création du camp, il y eut des femmes enceintes. Aucun adoucissement de régime n'était prévu pour elles. Elles faisaient l'appel et travaillaient jusqu'au terme de leur grossesse. La seule « faveur » accordée à ces femmes était de bénéficier d'un peu de soupe supplémentaire. Hélène raconte qu'un jour, elle fut accusée de vouloir tricher en effet, malgré son état, elle n'avait pas grossi, et elle dut fournir un certificat de l'infirmerie précisant qu'elle était enceinte !
Lorsque Ravensbrück n'était qu'un camp de rééducation, les femmes allaient accoucher à l'hôpital de Templin, puis revenaient au camp. À partir de 1942, la situation changea : les femmes enceintes de moins de 8 mois étaient obligées d'avorter, le fœtus étant immédiatement brûlé dans les chaudières.
En 1943, les grossesses étaient menées jusqu'à leur terme. Les femmes accouchaient au Revier (l'infirmerie du camp), assistées d'une sage-femme autrichienne, prisonnière elle aussi. Mais les nouveau-nés étaient étranglés ou noyés sous les yeux des mères. Il fallait parfois attendre 20 ou 30 minutes pour qu'ils meurent ! À la fin de cette même année, les bébés furent laissés en vie, mais comme rien n'était prévu pour eux, ils mouraient rapidement.
Il fallut attendre septembre 1944 pour que soit créée une Kinderzimmer (« chambre d'enfants »), dans une très petite pièce dans un block de malades. Nous verrons, avec le témoignage d'Hélène, dans quelles conditions les bébés y vivaient ou plutôt survivaient.
En mars 1945, 250 femmes enceintes et quelques bébés furent encore gazés.
Après son arrivée au camp, Hélène fut envoyée dans le commando de Wattenstedt, près de Hanovre, dans une fabrique de munitions. Mais, au terme de sa grossesse, elle revint au camp de Ravensbrück avec dix autres femmes malades.
À son retour, Hélène trouva des conditions de vie encore plus dures qu'au début. Avec l'arrivée de tous les convois, le manque de confort, déjà pénible, s'accentua et les dortoirs devinrent de plus en plus invivables. L'entassement était tel, en 1944, qu'on installa des lits à étages jusque dans les réfectoires... « Souvent il manque des planches sous la paillasse et nous manquons à chaque instant de tomber sur les camarades du dessous. Impossible de s'allonger, et c'est, toutes recroquevillées, tête bèche, les unes contre les autres, que nous nous endormons dans cette obscurité que des centaines de respirations, de toux, de ronflements rendent plus oppressantes. »
En raison de la dysenterie et de la cystite dont souffrent de nombreuses femmes, ce sont des allées et venues continuelles, toute la nuit, dans les baraques. Hélène raconte qu'à la fin de sa grossesse, elle était obligée de se lever très souvent la nuit, et qu'à chaque fois, c'était un véritable calvaire car elle devait enjamber de nombreuses camarades.
Une autre indication significative est donnée par Hélène de nombreuses Polonaises avaient été arrêtées après l'insurrection de Varsovie et avaient été amenées à Ravensbrück ; elles étaient arrivées sans leurs enfants, les nazis leur ayant fait croire qu'ils les rejoindraient plus tard. Lorsqu'elles comprirent ce qu'il était advenu de leurs petits, elles pleurèrent, certaines devenant folles de douleur et de chagrin. Pour Hélène qui était sur le point d'accoucher, on peut imaginer ce que cela représentait !
Jean-Claude est né le 13/12/1944, en pleine nuit, à 3h30. L'accouchement eut lieu dans une petite pièce du Revier, à la lueur d'une bougie, avec l'aide d'une sage-femme polonaise de 23 ans, elle-même prisonnière. Le fait qu'Hélène soit d'origine polonaise et qu'elle connaisse la langue, lui a permis, dit-elle, de parler avec cette sage-femme qui fit tout pour la rassurer pendant l'accouchement, qui se passa sans problème particulier.
Jean-Claude qui pesait 3,5 kg fut transféré tout de suite dans un autre block, dans la Kinderzimmer, à côté du dortoir où dormaient les mères, mais aussi des malades. Il y avait certes, un poêle, mais il ne servait pas à grand-chose (c'est en hiver !). Dans cette pièce où étaient rassemblés les bébés, il y avait 4 paillasses sur lesquelles ils étaient couchés en travers, à raison de 10 par paillasse. Les bébés mourants étaient installés dans des corbeilles, les moins atteints sur les paillasses du haut, les plus mal en point en bas pour que les femmes qui s'en occupaient puissent les avoir à portée de main. En effet, des prisonnières avaient été affectées à la Kinderzimmer, par équipe de 2 ou 3, se dévouant autant qu'elles le pouvaient. Parmi elles, Madame Chombart de Lawe.
Les conditions de vie dans la kinderzimmer étaient terrifiantes souvent, le matin, des bébés étaient trouvés morts. N'étant pas assez nourris, ils se tournaient et se retournaient sans cesse, si bien que, parfois, les « bandes » qui compressaient leur nombril, s'entortillaient autour d'eux et les étouffaient. D'autres mouraient de faim, de diarrhée ou de pneumonie.
La journée commençait par une tétée à 5h30, mais les mères, à peine nourries, n'avaient que très peu de lait ou pas du tout. Hélène raconte qu'une prisonnière russe, dont le bébé était mort, et qui elle avait encore du lait, nourrissait les autres bébés. De plus il n'y avait que 2 biberons pour une cinquantaine de nourrissons ! Un appel à la solidarité qui était très importante dans le camp permit de trouver dix flacons, mais il n'y avait pas de tétines ! Une paire de gants en caoutchouc volée par une prisonnière se transforma en dix tétines ! Les bébés buvant lentement, les biberons n'étant pas assez nombreux, dans ces conditions la tétée durait
Un autre problème se posait, celui du lait à donner à ces nourrissons. Il y avait, en général, un litre, parfois un litre et demi par jour pour une quarantaine de bébés, au moment où Jean-Claude est né. Mais, parfois, il arrivait que la Blockowa (la chef de block) volât une partie de ce lait si précieux pour la survie des enfants ! Autant dire que les mères manifestaient fortement lorsque cela se produisait ! Hélène raconte qu'un jour, Jean-Claude a eu, dans son biberon, de l'eau de cuisson des pâtes que les Allemands avaient préparées. D'après elle, cela a dû être son meilleur biberon !
Ces bébés devaient également être habillés (Jean-Claude est né en décembre !) et changés. Chaque mère avait à sa disposition pour son enfant, une petite chemise, un châle, un lange et deux couches. Les bébés étaient changés une fois par jour, dans le meilleur des cas, parfois tous les 2 ou 3 jours Hélène raconte qu'un jour, lorsqu'elle enleva la couche de son bébé, elle découvrit son petit corps brûlé par l'urine, de la taille jusqu'aux pieds ! Elle parvint à faire cicatriser les plaies en les badigeonnant avec un peu de lait. Cette précision donnée par Hélène montre bien dans quelles conditions vivaient ces tout-petits !
Lorsque les mères lavaient la seule couche de rechange, elles la gardaient sur leur ventre pour qu'elle sèche un peu ! Heureusement, grâce à la solidarité dont il a été déjà question, des morceaux de tissu furent récupérés dans le camp, puis, lorsque les mères travailleront à l'extérieur du camp, des vêtements pourront être confectionnés pour les bébés avec du linge qui sera donné par de prisonniers de guerre.
Vivant dans de telles conditions, on comprend aisément ce qu'écrivait Madame Chombart de Lauwe : « Quelle misère ! Ils n'ont plus rien d'enfantin ! Leur figure fripée fait mal à voir ! >>
Après l'accouchement, Hélène resta 3 jours au Revier, puis elle fut transférée au block 11 avant d'être emmenée au block 32. Au block 11 où elle demeura 5 à 6 jours, elle ne reçut aucun soin. On contrôlait seulement si elle perdait du sang. Elle fut ensuite envoyée dans différents blocks, et allait voir son enfant à l'heure des tétées, puisqu'elle avait recommencé à travailler comme les autres.
Il est difficile de dire précisément combien d'enfants sont nés au camp de Ravensbrück : 560 ont été enregistrés, mais d'après les témoignages, ce sont certainement plus de 800 enfants qui naquirent et moururent au camp...
Le dévouement des femmes chargées de s'en occuper permit de leur faire atteindre l'âge de 2 ou 3 mois. Mais, souvent, les enfants bien portants étaient regroupés avec leurs mères, dans des convois qui devaient, officiellement, les emmener travailler dans des fermes ; en fait, ils partaient vers le camp de Bergen-Belsen. Les bébés qui n'étaient pas morts de froid, pendant le voyage, par des températures de -20 à -30 degrés, moururent de faim en très peu de temps.
Quelques jeunes femmes, et parmi elles, Hélène, eurent la chance de réellement partir travailler hors du camp, en emmenant leurs enfants. En janvier 1945, elles furent convoquées au Revier avec leurs bébés. Écoutons Hélène raconter la suite :
« On nous demanda si nous voulions aller travailler dans des fermes voisines ; on nous dit que, là, nous aurions du lait pour nos enfants. Que croire ? Était-ce vrai ? Était-ce faux ? Nous ne savions que penser de cette proposition ! Je demandai alors des précisions au docteur Dzenka Nedvedora, une prisonnière tchèque qui servait d'interprète. Elle me conseilla d'accepter, en me disant que, de toutes façons, je serais moins malheureuse qu'au camp.
Les mamans et les bébés les mieux portants furent sélectionnés pour une visite médicale. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque Jean-Claude fut admis à partir mais pas moi ! Selon la doctoresse S.S., j'étais « à moitié crevée ! ». Le docteur D. Nedvedora insista tellement, en disant qu'en dehors du camp je me referais une santé et que je pourrais travailler, que je fus acceptée pour partir à Fürstenberg, à 3 km de Ravensbrück.
Notre départ fut épouvantable ! Préparées dès l'appel du matin (vers 4 ou 5 heures), nous ne sommes parties que le soir sans avoir mangé de toute la journée ! On nous embarqua enfin toutes les six, sur une charrette, mais sans nos bébés ! Nous sommes redescendues très vite, et une Belge qui parlait Allemand dit que nous ne laisserions pas nos enfants, que nous préférerions mourir ! Après une attente d'une demi-heure environ, on nous amena les six petits, vêtus seulement de leur brassière et enroulés dans un châle ! Nous étions en janvier, il neigeait ! À notre arrivée, ils étaient recouverts de neige !
Un prisonnier de guerre français se trouvait sur notre passage à Fürstenberg et il cria, en Français, à notre conducteur prisonnier lui aussi : « Eh bien ! Tu en as trouvé de joies mômes ! ». Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il entendit l'une d'entre nous lui répondre : « De jolies mômes ! Pauvres malheureuses que nous sommes ! » (pour notre sortie, nous ne portions pas notre uniforme de prisonnière, il ne pouvait donc pas nous identifier).
Cet homme était originaire de l'Aveyron et je l'ai souvent revu après notre retour en France. Plus tard, il me dit : « Je n'aurais pas été plus surpris si vous m'aviez giflé ». Chaque fois que nous nous revoyions, nous parlions de Ravensbrück... Il fut témoin de la façon dont les déportées étaient traitées car, souvent, il était de corvée pour apporter des légumes au camp. Il a même reçu des coups, ainsi que certains de ses compagnons, pour avoir lancé du pain aux détenues. »
La vie d’Hélène et Jean-Claude à Fürstenberg
« À Fürstenberg, nous étions un peu mieux, nous travaillions dans une scierie dirigée par un homme qui s'appelait Zimmerman. Il y avait là 60 prisonniers de guerre français, polonais, italiens et des requis du S.T.O. Nous recevions 300 g de lait par jour et par enfant ; pour nous, quelques rutabagas, quelques pommes de terre et un peu de carottes que nous écrasions pour les bébés. Ce n'était pas assez bien sûr, mais là encore la solidarité des prisonniers a joué ; René Vayssettes, le prisonnier dont je parlais précédemment, organisa une collecte parmi ses camarades (qui sont devenus les nôtres). Les prisonniers de guerre avaient le droit de recevoir des colis, de la Croix Rouge en particulier ; Chacun d'eux donna un peu de lait en poudre ; un autre qui travaillait chez un meunier, vola un peu de farine, ce qui nous permit de faire de la bouillie.
Pour donner une idée de l'état de malnutrition dans lequel étaient les enfants, sachez que Jean-Claude, qui pesait 3,5 kg à la naissance, ne faisait plus que 2,2 kg à sa sortie du camp en janvier, c'est à dire environ un mois plus tard ! En outre, il avait un gros ventre, caractéristique de la malnutrition.
Un autre prisonnier qui travaillait chez un boucher, nous apporta, un jour, un beefsteack qu'il avait volé et caché sous sa chemise, en le plaquant contre son ventre. Inutile de dire que nous n'avons pas regardé d'où venait cette viande ; nous l'avons partagée en six et nous l'avons mangée toute crue !
Ces hommes ont collecté aussi des chemises et des caleçons dans lesquels nous avons taillé des couches et de petites brassières. Ils nous ont procuré également du coton D.M.C. (ce coton avait été réquisitionné par les Allemands en France et les prisonniers étaient de corvée pour décharger les wagons). Les prisonniers nous fabriquèrent des aiguilles à tricoter avec des rayons de bicyclette ! Godeline, une Belge qui avait perdu son bébé, put ainsi tricoter un petit ensemble pour Jean-Claude.
Malgré ces remarquables élans de solidarité, tous les bébés n'ont pas pu être sauvés : sur les six, deux furent enterrés à Fürstenberg : le bébé de Godeline (la Belge dont il a été question plus haut) et celui d'une Polonaise.
Seuls deux de ces six enfants survécurent et rentrèrent dans leur pays : Jean-Claude et un petit Polonais (les 2 autres petits Français dont il a été question au début sont nés en 1945 et ont été évacués vers la Suède à la libération de Ravensbrück).
La Libération et le retour en France
Jean-Claude et sa maman furent libérés le 30 avril 1945 à Fürstenberg, par les Russes. Le 28 avril, ils avaient été évacués dans la forêt voisine. Le 30 avril, les Russes prirent la forêt dans laquelle se trouvaient Hélène et ses compagnons.
Le 12 mai, ils revinrent à Fürstenberg pour tenter une évacuation et un rapatriement, mais ils étaient tellement nombreux dans ce cas, qu'ils durent attendre. Ils décidèrent donc de partir à pied lorsqu'ils apprirent qu'ils pourraient enfin être rapatriés par le train. Ils firent donc demi- tour et revinrent à Fürstenberg. Leur évacuation fut longue car les rapatriés étaient nombreux et les voies de chemin de fer bombardées.
Il y avait du lait pour Jean-Claude et pour les femmes grâce à des vaches que les Russes récupéraient en chemin pour les emmener chez eux. Les prisonniers étaient de corvée pour traire les vaches et, en échange, les Russes leur donnaient du lait et même de la viande. Ils gagnèrent Bernau où un soldat polonais, engagé dans l'armée russe, obligea une Allemande à donner du lait d'une de ses chèvres pour l'enfant et sa mère.
Jean-Claude avait 5 mois quand il rentra en France ; malgré une coqueluche, il avait pris un peu de poids depuis sa sortie du camp...
Hélène et Jean-Claude sont rentrés en France le 6 juin 1945, rapatriés par les Russes et les Américains. Le changement d'air fit disparaître la coqueluche que Jean-Claude avait contractée en Allemagne, mais il garda de la bronchite chronique, accompagnée d'asthme. Au début, tous les mois, il avait une poussée de fièvre inexpliquée. Pendant 3 années consécutives, il est allé en cure à La Bourboule, mais il resta fragile jusqu'à l'âge de 8 ans. Jusqu'à 11 ans, il contracta toutes les maladies infantiles ; en outre, son estomac détraqué l'empêchait de bien assimiler la nourriture. Ainsi, il ne pouvait pas manger de viande, se contentant d'en avaler le jus.
Après sa scolarité qui se passa à Rodez, puis à Castres, Jean-Claude s'installa en 1965, à Asnières, près de Paris, où il travailla chez Citroën pendant un an. À partir de 1968, Jean-Claude officia en qualité de surveillant, à St Maurice, près de Charenton, dans un centre de rééducation professionnelle de l'Office National des Anciens Combattants. En 1974, ce centre fut transféré dans le département de l'Essonne et Jean-Claude s'installa à Évry. Arrivé à Clermont-Ferrand en 1987, il exerce depuis, dans cette région, beaucoup d'activités au sein de plusieurs associations d'anciens résistants et déportés. Il fait également partie du Comité Départemental du Concours de la Résistance auquel participent, chaque année, de nombreux collèges et lycées.
Comme pour Jean-Claude, le retour à une vie normale fut très difficile pour Hélène.
À son arrivée en France ses parents, qui avaient été prévenus, vinrent l'attendre à la gare. Quand Hélène mit Jean-Claude dans les bras de sa mère, cette dernière pleura beaucoup en disant : « J'ai perdu un Jean, (l'un des frères d'Hélène, mort quelques années avant), tu m'en redonnes un autre, qu'est-ce que je suis contente ! »
Hélène étant très fatiguée, atteinte d'anémie graisseuse et marquée psychologiquement par la déportation, Jean-Claude était souvent avec ses grands-parents. D'ailleurs, il arrivait souvent que le grand-père dise à sa femme ou à sa fille : « Vous n'allez tout de même pas le disputer ? Vous oubliez où il est né ! »
Hélène dit qu'au début, elle ne pensait qu'à mourir ; elle était habitée par l'idée de la mort qui avait fait partie de son univers quotidien au camp, et qu'elle l'attendait. Il ne faut pas oublier que dans les camps, les déportés ne savaient jamais s'ils seraient encore vivants dans la seconde qui suivait. Hélène ajoute que jamais elle ne pensait qu'elle vivrait si longtemps après son retour. Il faut ajouter à cela que, dépourvue de pension lors de son retour en France, Hélène dut affronter un certain nombre de difficultés matérielles. Par la suite, sa situation s'améliora. Aujourd'hui, Hélène vit à Castres.
Son action dans la Résistance lui valut, bien sûr, un certain nombre de décorations. Hélène est titulaire, en effet, de la Médaille de la Résistance, de la Croix de Guerre avec palme, de la Médaille Militaire, de la Médaille du Combattant Volontaire de la Résistance et de la Légion d'Honneur.
La Médaille du Combattant Volontaire de la Résistance lui fut remise, ainsi qu'à d'autres résistants, en juin 1969, à Romainville. La cérémonie, très émouvante, se déroulait face aux casemates devant lesquelles avaient été fusillés les derniers prisonniers que les nazis n'avaient pas pu emmener le 23 août 1944, 25 ans auparavant.
Hélène reçut la Croix de la Légion d'Honneur des mains de Mr Raymond Triboulet qui fut ministre des Anciens Combattants.
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Transcription du témoignage manuscrit de Yvette Kohler, cote F/DELTA/RES/0797/53 à La Contemporaine. Le fonds ADIR contient deux versions sensiblement identiques de ce témoignage, nous avons retranscrit ici celui qui nous a semblé le plus complet.
Andrée Yvette Rolande Choquet, épouse Kohler après-guerre, est née le 27 janvier 1925 à Nouzilly (Indre-et-Loire) et décédée le 28 juillet 2008 à Clamart (Hauts-de-Seine). Elle intègre en 1943 le mouvement « Libération Nord » sous le pseudonyme de « Chouquette ».
Quand le père a fait la guerre 14-18, un frère aîné la bataille de Dunkerque en 40, un second prisonnier de guerre, dans une famille élevée dans l'amour de la France et de son drapeau, la défaite fait mal.
C'est alors que l'appel du Général de Gaulle reste la dernière chance. En répondant présent, chasser un tel envahisseur semble pourtant une gageure.
Avec la foi de mes 17 ans (la folie peut être), je ne cache pas mon espérance. C'est ainsi qu'un voisin, soupçonné « collabo », me salue chez l'épicier de la Croix-de-Pierre à Châteauneuf : « Tiens voilà la gaulliste ! ». Je réponds : « Vous me faites grand honneur, monsieur ! ».
À cette même Croix-de-Pierre (j'habite le 148 Grande Rue) un collaborateur notoire reçoit souvent les Allemands. Un soir de juin, alors que je passe à bicyclette, stationne devant la maison dudit « collabo » une traction avant allemande et, au premier étage, on trinque joyeusement…
Je passe chez Jean Joudiou, jeune instituteur de même conviction, je lui demande son couteau de scout. Il veut savoir pourquoi. J'insiste et sur le retour je m'évertue en vain à crever les pneus de la traction. Je vais chercher mon frère qui d'un geste du poinçon sur le côté des pneus des gonfles chaque roue…
Grand branle-bas dans la nuit : les Allemands furieux ne peuvent repartir et arrêtent les voitures, rares, heureusement. Le lendemain grand silence. Sans doute étaient-ils hors mission.
Peu à peu, un groupe de jeunes se réunit souvent sous prétexte d'une section de camping de la société sportive. Jean Joudiou anime ce groupe et sait qu'il peut compter sur moi pour distribuer des tracts, rassembler renseignements utiles et même offrir, à la sortie de la messe du dimanche, de petits drapeaux alliés fait de perles bien joliment. Mais tout cela n'est qu’enfantillage ; pourtant on s'installe dans la clandestinité, et des contacts pris sur Paris sont précieux.
Jean Joudiou me parle de Chambord [Chambort], de Gilbert, de Max. Ce n'est que bien plus tard que je saurai qu'il s'agit de Claude Lemaître, Henry Ribière et Jean Moulin.
Deux agents du réseau constitué (Dunois-Libé Nord), André Fougerousse et Jean Hutteau, viennent me demander de me présenter chez un architecte cherchant une secrétaire. Ce Monsieur à Orléans, miliciens au service de la Gestapo, s'active à l'ordre nouveau. Il faut savoir quel est exactement son rôle.
Rassuré par ma jeunesse et mon air innocent, il m'explique que treize dossiers sont politiques, un seul a rapport avec l'architecture. Je lui dis ma déception, car inscrite aux Beaux-Arts j'avais cru sa poste intéressant en suivant les cours (dis-je !)
C'est ainsi que pendant des mois, le plus souvent seule dans le bureau, je passe à la Résistance tous les doubles de lettres, les listes des suspects ou fichés à la Gestapo. Au pied du Pont Royal des agents prennent tous les deux jours courrier et renseignements. Combien, ainsi prévenus, ont échappé à l'arrestation ? Rentrant bredouille de ses chasses au réfractaires et résistants, l'architecte est furieux.
Puis un jour Jean Joudiou est dans les suspects. Je dis le connaître bien à Châteauneuf. J'affirme qu'il y a erreur. Jean doit se cacher et, sous couvert d'une étude géographique, il part deux semaines, en fait à la recherche de terrains de parachutage. Le réseau s'agrandit. Je vais jusqu'à présenter Jean Joudiou à ce sinistre collabo. Ils discutent cordialement. L'incident est clos.
Monsieur X envoie, avec mille promesses, des hommes et des femmes travailler en Allemagne. L'un d'eux écrit d'outre Rhin, disant sa grande déception et combien il souhaite la victoire des Alliés, « victoire de la liberté contre l'esclavage » dit-il. C'est trop beau. Je passe le double mais, peu après, Londres lit la lettre à la radio. Monsieur X l'apprend il est furieux. « Il y a une fuite dans ce bureau » dit-il. Alors je réponds que cet homme a pu écrire à d'autres sa condition et sa déception. Je m'en sors encore…
La guerre avance… notre espérance grandit aussi. La Résistance est maintenant bien organisée, mais les arrestations la déciment.
Ordre m’est donné de regagner Châteauneuf-sur-Loire et de voir si, aux établissements Demangel (forge et estampage travaillant pour le Reich) un poste dans les bureaux serait disponible.
Le fils, Bernard, fréquente une de mes amies, il en parle à son père. La semaine suivante, secrétaire d'Henri Demangel, et avec la plus grande facilité, je peux remettre à Fougerousse et Hutteau (agents Libé Nord) la liste des pièces pour avions partant par camion pour l'Allemagne. Peu arriveront à destination, attaqués en route par la résistance.
Dans notre groupe local, René Garreau, Jacqueline Thiercelin, Marcel Boischant, le Ct André, Raymond Roland sur Orléans, Pierre Kohler avec Madame Deschellerin, Présidente de la Croix-Rouge, nous cachons les réfractaires dans les fermes, Férolles et autres fournissant, par la mairie complice, fausses cartes, tickets, etc.
Arrêtée puis déportée
L'arrestation de Jean Joudiou et Claude Lemaître à Paris démantèle le réseau. Je me cache une quinzaine chez une amie de pension dans le Cher. Je rentre à Châteauneuf et reprends mon travail chez Demangel. Début juillet 44, Jacqueline Thiercelin le demande de recevoir un jeune réfractaire vivement désireux de nous aider. Je suis hésitante…
Mon frère qui, auprès de l'Abbé Visage, est actif sur le maquis de Vitry (parachutage, maniement d'armes) me dis en effet combien il faut se méfier. Toutes garanties m'étant données par Jacqueline Thiercelin, elle me l'envoie. Le piège est flagrant quand, déjà armé, il me demande où est le maquis, sortant une carte d'état-major. Je lui réponds : « Je n'en sais rien ». Mais il en savait déjà trop... Il prend rendez-vous avec mon frère qui, prudent, le met à l'Hôtel de la Gare de Vitry-aux-Loges, lui disant de patienter jusqu'au soir.
Le lendemain matin ce triste sire, Jacques Eulot, un officier allemand, accompagné du chef de la Gestapo d'Orléans, viens m'arrêter au bureau, chez Demangel. Dans l'après-midi il vient arrêter mon frère à Vitry-aux-Loges (que le maquis délivrera dans l'heure suivante).
Alors pour moi commence le chemin du purgatoire. Dans un camion, seule femme avec des maquisards barbus, Robert Tiercelin, Jean-Bernard Badane, Pierre Kohler, arrêtés ce même matin, nous arrivons rue E. Vignat à la prison d'Orléans. Madame Odette Toupense sera arrêtée l’après-midi de ce 13 juillet. Trois jours et nuit de terribles interrogatoires ! On veut me faire avouer que je connais René Garreau. Mon silence l'a sûrement sauvé.
Puis ce fut la forteresse de Romainville : dur séjour dans les casemates. Puis départ pour le camp de Neue Bremm (près de Sarrebruck), un des plus durs bien que peu connu. Le 12 août, embarquement dans les wagons à bestiaux – 100 femmes dans un wagon prévu pour 8 chevaux. Un bidon pour seule tinette, l'horreur, la folie, la mort autour de soi…
À l'aube du 15 août, arrivée à Ravensbrück : l'enfer, matricule 51 344, la fin, la vermine. J'y rencontre Odette Toupense, Mademoiselle Cormier, connue à Gien au pensionnat.
Puis départ en Kommando, Belzig. La faim toujours, le travail (usine, terrassement), 12 h de jour une semaine, la suivante 12 h de nuit, l'épuisement, les coups, les chiens, ces atroces molosses toujours à nos trousses, les appels interminables et l'hiver est là. 27 janvier 1945, j'ai 20 ans !
Mais une chambrée de Françaises, de Française qui prient, qui refont le monde, qui rêvent, qui espèrent, qui pleurent aussi et qui meurent chaque jour.
Les mortes quittent le camp dans un chariot tiré par deux bœufs. Il revient avec un chargement de choux et des rations de pains noirs.
Fin avril le canon tonne et se rapproche. Ce sont les Russes qui avancent. Le camp est évacué. Quatre jours sur les routes, sans manger, pauvres cadavres ambulants. Les SS, aidés de femmes « scouts » nazies, tirent, abattant les plus faibles.
Les SS s'enfuient. Des prisonniers de guerre du Stalag XIA nous recueille, nous ouvrons une bergerie pour la nuit, découvrant avec horreur ces quelques Françaises. Au petit jour les SS reviennent, hurlent et nous remettent sur la route… mais la Croix Rouge arrive. Ils disparaissent à nouveau. Trop faible je ne peux réaliser que c'est fini…
Fin du cauchemar
Une estafette américaine arrive en reconnaissance, car nous sommes de l'autre côté de l'Elbe et les conventions internationales laissent les Alliés sur l'autre rive. Parlant anglais, je les supplie de m'emmener. L'un d'eux enlève sa chaîne et sa médaille, et me la met au cou. Je fais 32 kilos.
Arrivée dans un hôpital de campagne, sous une tente avec Lina [Angelina] Coral, une compagne de Lyon (toutes de sauvées par ces américains), c'est le luxe. Perfusion, une cuillère à café de jus d'orange toutes les heures. La chance… tant d'autres sont mortes en route avec les colis Croix-Rouge : les estomacs ne pouvaient pas.
Un soir nous avons l'autorisation des docteurs d'assister, sur une civière, à une demi-heure de leur spectacle. Tous se lèvent à notre arrivée. L'orchestre joue La Paloma (je n'ai pas compris pourquoi) puis La Marseillaise, émotion suprême.
Transportée à Brunswick, avion sanitaire jusqu'à Mourmelon, hôpital américain à nouveau une longue semaine, enfin train sanitaire pour Paris, arrivée Hôtel Lutetia.
Je retrouve mes parents, mon frère prisonnier est rentré, Claude Lemaître, Raymond Roland Pierre Houdré sont là, mais je suis bien la dernière, les autres sont restés là-bas…
Il a fallu réapprendre à vivre, à réaliser ce retour inespéré. Mais quelle expérience sur l'humanité, son endurance, mesure de son soi profond et richesse d'enseignement, solidarité aussi.
Au nom de tous ceux que nous avons laissés outre-Rhin, n'oublions jamais et, jusqu'au bout de nous-mêmes, défendons les Droits de l'Homme. Restons vigilants : la liberté est si fragile. Nos jeunes reprendront le flambeau – c'est pourquoi il nous faut témoigner, c'est essentiel au devoir de mémoire.
Yvette Choquet-Kohler
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Transcription du manuscrit de deux pages, cote F/DELTA/RES/0797/53 à La Contemporaine.
Alphonsine Gabrielle Virmont, épouse Meunier, est née le 11 décembre 1907 à Saint-Denis (Seine) et décédée le 16 avril 2000 à Bonneville (Charente). Le Livre Mémorial de la FMD indique son passage aux camps de Ravensbrück, Beendorf et Neuengamme (près de Hambourg).
J’ai vu…
Mes yeux ont vu un jour de décembre
La lumière disparaître et mon cœur se fermer,
Mon foyer bouleversé et mon enfant pleurer,
Et sur le bord des lèvres un affreux goût de cendre.
J’ai vu en un cauchemar, s’effacer ma maison,
Tout ce qui est la vie, tout ce qui est raison,
Et je n’ai rencontré comme nouvel horizon
Que le décor glacé de ce qui est prison.
J’ai vu tous les courages et toutes les faiblesses,
Tout ce qui est grandeur et toutes les détresses,
J’ai vu dans la nuit les cellules s’allumer
Comme dernière faveur offerte aux condamnés.
J’ai vu de mon cachot la porte s’entrebâiller,
Et l’ennemi arrogant venir me narguer,
Un instant vainqueur, cynique et sans pitié,
Remplacer ma prison par un wagon blindé…
J’ai vu les camarades comme du bétail parquées,
Inconnues, anonymes, seulement numérotées,
Et leurs corps décharnés, leurs regards enfiévrés,
M’accueillir simplement, comme une sœur bien aimée.
J’ai vu cette terre brûlée, et tous ces uniformes,
Ce ciel noir, sans soleil, et les corbeaux voler,
Ces baraques sans fin, et ces cheminées fumer
Pour réduire en poussière, tout ce qui fut un homme.
J’ai vu dans les aubes blêmes des appels sans fin,
Épuisées de misère et se mourant de faim,
Mes compagnes vaciller avant de s’effondrer…
Les cravaches se lever… j’ai vu le sang couler…
J’ai vu naître un enfant en cet enfer immonde,
Le visage de la mère s’illuminer de joie,
Pour s’évanouir bientôt dans la détresse profonde
D’un corps qu’elle embrassait, qui était déjà froid.
J’ai vu mourir sans larmes tant de filles de vingt ans,
Le regard serein, le sourire un peu las,
Étonnées de partir sans attendre le printemps,
En s’excusant déjà, de ne pouvoir être là.
J’ai vu passer les jours, j’ai vu passer les nuits,
Et tous les désespoirs, et toutes les espérances,
J’ai vu se révolter, crier d’ignominie,
Et comment l’on meurt pour le doux ciel de France !
J’ai vu un jour enfin, le soleil se lever,
Le sol se reverdir, et les oiseaux voleter
Les sourires refleurir, les yeux de larmes mouillés,
Et le ciel purifié, par tant de sang versé.
J’ai vu par une douce nuit, des rives de la Baltique,
S’embraser au loin dans un décor féérique,
Copenhague, célébrant dans la liesse et la joie
Le canon qui tonnait pour la dernière fois.
J’ai vu tant de traîtrises et tant de lâchetés
De foyers détruits, de serments profanés,
Que de tous ces yeux morts, il fallait la pureté,
Pour continuer à vivre, et pouvoir pardonner…
Mes yeux ont vu ce qu’il ne faut plus voir,
Pour que les vôtres, peut-être un peu émus ce soir,
D’avoir parcouru cette page d’histoire
Puisse un jour se fermer, sur un immense espoir…
Lt F.F.L. Gabrielle Meunier
Officier de la Légion d’honneur
Matricule 46 903 Ravensbrück
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Transcription du manuscrit de 4 pages, cote F/DELTA/RES/0797/53 à La Contemporaine. Il manque les pages suivantes.
Henriette Yvette Lundy est née le 22 avril 1916 à Oger (Marne) et décédée le 2 novembre 2019 à Épernay (Marne). Elle est déportée à Ravensbrück, puis Buchenwald et au kommando de Schlieben. Deux de ses frères, Lucien et Georges, sont également déportés vers Dachau. Lucien en reviendra mais Georges décède le 13 mars 1945 au kommando de Schörzingen.
Yvette Lundy est une figure de la Résistance marnaise, elle a beaucoup témoigné sur le Résistance et la Déportation.
Ma Famille habite une bourgade (au Nord de Reims) qui a été détruite complétement pendant la Grande Guerre. Vivant dans un pitoyable baraquement pendant 5 années, l'esprit n'était pas aux bons sentiments pour les Allemands.
Septembre 1939. La guerre. Les quatre frères mobilisés !
Et voici le 10 mai 1940 qui va changer le cours de cette guerre.
Je vis alors de mon côté, dans un petit village, Gionges, où j'enseigne tout en étant secrétaire de mairie.
Des réfugies arrivent, particulièrement des départements du Nord et du Pas de Calais. Puis c'est pour tous l'exode. Je parcours en zig-zag 800 km environ pour retrouver le contact avec ma famille évacuée.
J’apprends « en pédalant » la demande d’Armistice de Pétain, première seconde, la réaction est telle que « les combats sont fins », pensée fugitive. Mais les occupants foncent vers le Sud. Vers le 22/23, j’entends parler de l’Appel d’« un » Général à Londres. Tout à coup, la pensée a un autre cours.
Fin juillet la famille se retrouve et seul un frère n'est pas encore revenu, il sera démobilisé fin août.
Chacun de nous ressent l'occupation comme une récidive de vingt ans plus tôt !
Les premières manifestations sont apparemment bénignes mais (…) le moral : changer les plaques de direction, crevez les pneus, donné de mauvais renseignements. D'autre part il y a, à une vingtaine de kilomètres de Reims, une concentration de près de 3000 prisonniers français assez peu gardés par les Allemands. Les plus astucieux s'évadent et passent dans la famille, où ils sont hébergés, ensuite on leur donne l'adresse de tels parents ou de tels amis pour aller vers le Sud.
Dans mon petit village, j'ai la charge des réfugiés auxquels il faut fournir des papiers (souvent égarés sur les routes). Lorsque je vais à la sous-préfecture d'Épernay, je demande des cartes d'identité vierge pour eux, mais… un peu plus un pensant aux prisonniers de guerre évadés. Et voilà la mise en route d'une Résistance discrète mais combien efficace.
Une amie était à Gionges et à Paris et, travaillant les chapeaux, avait beaucoup de contacts avec des Juifs qui lui fournissaient le feutre ; et puis un jour : « Vous qui êtes à la mairie, vous serait-il possible de faire des cartes d'identité pour des fournisseurs ? Ce sera discret… ». « D'accord ». J'ai fait de très très nombreuses cartes pour ces personnes.
Mon frère, qui avait commencé, avec ma sœur (mon père était mort en octobre 1940), à la ferme, le relais des prisonniers, a eu l'opportunité de cacher telles personnes en vue. J'établissais les faux papiers.
Puis sont venus chez moi des jeunes gens qui ne voulaient pas partir en Allemagne. Un seul à la fois, c'était plus discret. Le séjour s’échelonnait de 4 jours jusqu'à plus de 15 jours, en attendant le relais sécurisant.
L'organisation se perfectionnait. L'agent de liaison logeait régulièrement chez moi.
Il y eut aussi des aviateurs anglais puis américains ; les raids sur l'Allemagne sillonnaient souvent le ciel champenois et la réaction de l'occupant obligeait les aviateurs touchés par la DCA à trouver un gîte. Il y en eut beaucoup chez mes frères et ma sœur.
Et puis voilà, c'est un rythme, une satisfaction est aussi des précautions.
En mars 1944, un parachutage a lieu à une vingtaine de kilomètres de Gionges et, en même temps, un avion allié est abattu à 4 km. J'ignorais ces faits. Le lendemain, « P’tit Blaude », l'agent de liaison, arrive accompagné : « Je vous en amène quatre ! » Reprendre son souffle et dire : « OK on y va ! »
3 sont repartis plus tard avec P’tit Blaude et le 4e est resté chez moi plusieurs jours. Qui ? Comment ? Où ? Cela ne me regardait pas et jamais je n'ai posé une seule question.
Je continuais à faire des vraies fausses cartes pour les jeunes. Tout ceci, timbre fiscaux ou séjour chez moi, ont été gracieux évidemment.
Fin mai 1944, je dois faire un stage assez court au CREPS, à Reims. Je suis fidèlement les activités, mais pendant les périodes libres, dans le parc, l'agent de liaison ou le responsable viennent me confier ce qui se passe. Visites personnelles qui n'attirent aucune attention.
Je reprends ensuite mes fonctions à Gionges ; je suis alors sollicitée pour les cartes d'identité. (…) on me fait demander une carte pour un jeune Châlonnais que je ne connais pas, mais qui m'est recommandée par l'intermédiaire. Hélas, son père pétainiste fouille sa chambre, interroge son fils qui dénonce l'intermédiaire. Ce dernier est arrêté par la Gestapo. Il a livré mon nom, mais sous quelles tortures ?? (Je n'ai jamais dit qui il était, j'ai appris évidemment ceci à mon retour de déportation alors qu'il est mort dans un camp).
Le 19 juin à 16h, c'est encore l'heure de la classe. Brutalement la porte s'ouvre, trois hommes, le 4e est resté dans la traction. Fouille dans les différentes pièces de l'appartement, dans la classe ; les enfants sont médusés.
J'ai pu, dans le désordre des papiers, subtiliser un petit portefeuille qui contient un message et le cacher. Un point pour moi !
Les sbires de la Gestapo venaient de Chalon et ma sœur avait été arrêtée en 1942 par ceux de Reims. À l'interrogatoire : mes parents décédés, célibataire, fille unique (alors que je suis la 7e de la famille). Cet éclair de réponse : 2e point pour le moral !
J'ai quitté la prison de Châlons le jour où l'on y amenait deux de mes frères, à ce moment la Gestapo a compris que toute la famille était dans la Résistance. Mes deux autres frères ne furent pas arrêtés. Un est mort au camp …
(Les pages suivantes ne se trouvent pas dans les archives de l’ADIR)
Tapuscrit sur calques de machine à écrire contenu dans le dossier « Lou Peters » sous la cote F/DELTA/RES/0797/53. Nous ne savons pas qui est l’auteur de ce document ni quelle est sa relation avec Lou Peters.
Je vais vous parler de ces monstrueuses créations de l’esprit allemand qu’on appelle les camps de concentration. Ce ne sera pas très réjouissant, mais ce sera véridique, car je vais vous raconter ce que j’ai vu au cours des derniers mois pendant lesquels j’ai eu le malheur d’être interné dans l’un de ces enfers.
Il y avait en Allemagne et dans les pays occupés par les Allemands environ une centaine de ces camps qui ont contenu, au cours de ces dernières années, plusieurs dizaines de millions de détenus.
Je m’en vais vous parler du camp dans lequel j’ai été interné qui s’appelle Flossenbürg, surnommé par les Allemands eux-mêmes la Sibérie allemande.
Ce camp se trouve à 900 mètres d’altitude, en Haute-Bavière à la frontière tchécoslovaque. On arrive par une route qui monte pendant des kilomètres et des kilomètres pendant lesquels on ne voit que corbeaux, sapins, rochers ; c’est à dire un paysage absolument sinistre, à un portail énorme, au-dessus duquel se trouve une plaque de marbre sur laquelle sont écrits ces mots : « Arbeit macht frei » – c’est à dire « Le travail rend libre ».
Aussitôt après avoir franchi la porte, on arrive dans une immense cour, et on est pris à la gorge par une odeur bizarre qui, je l’apprendrai plus tard, provient du crématoire, où nuit et jour on brûle des cadavres.
Lors de mon arrivée au camp il y avait plus d’un mètre de neige, car c’était au début de l’hiver, et il faisait une température d’environ – 25°.
On nous fit descendre dans une immense salle de douches, où après nous avoir tondus, complètement déshabillés et dépouillés de tout ce que nous avions (montres, argent, bijoux) on nous fit généreusement cadeau d’un pantalon plus ou moins troué, d’une chemise sans boutons et d’une paire de galoches à semelles de bois. Puis un S.S. vint inspecter la dentition de chacun des arrivants. Tout homme ayant des dents en or était mis à part, et séance tenante ses dents aurifiées lui étaient arrachées.
Puis on nous fit retourner dans la cour d’arrivée. C’est alors que je pus regarder autour de moi et contempler le sinistre décor qui nous entourait : le camp, composé d’une cinquantaine de barraques en bois dans le genre de celles construites par les chantiers de jeunesse, mais beaucoup plus grandes, s’étageait sur les pentes de la montagne. Une triple enceinte de fils de fer barbelés et électrifiés l’entoure. À l’extérieur de cette enceinte, tous les 20 mètres, se trouve un mirador muni d’une mitrailleuse et d’un projecteur, et tout autour, toujours le même paysage, sapins, corbeaux, rochers.
C’est alors qu’on nous conduisit dans une des baraques que désormais j’appellerai un « bloc », où nous devions rester en quarantaine pendant quelques jours avant d’être affectés à un bloc de travailleurs ou envoyés en dehors du camp dans un Kommando de travail.
Nous entrons donc dans ce bloc de quarantaine, véritable tour de Babel, en effet, nous y rencontrons des Français, des Belges, des Hollandais, des Russes, des Tchèques, des Serbes, des Italiens, des Polonais, enfin toutes les nations de l’Europe qui avait à subir le poids de l’occupation nazie.
Aussitôt arrivés, un homme à tête de bandit, qui ne se départissait jamais d’un sourire cynique, nous fit tenir le discours suivant qui nous fut traduit en 5 langues par des interprètes :
« Vous êtes ici dans un camp de concentration ; voici les règlements de la discipline :
Tout détenu qui tentera de s’évader et qui sera repris sera pendu.
Tout détenu qui déchirera une couverture, soit pour s’en faire des morceaux pour s’envelopper les pieds (je rappelle qu’il y avait un mètre de neige et que nous étions à peu près pieds nus) soit en dormant, sera considéré comme ayant fait du sabotage, et sera pendu.
Tout détenu que je verrai fumer dans le bloc sera considéré comme ayant voulu y mettre le feu et sera pendu.
Tout détenu qui volera du pain à un chef de bloc ou à une autorité quelconque sera pendu.
Tout détenu qui refusera de travailler ou qui abimera le matériel qu’on lui prêtera sera pendu.
Tout détenu qui volera recevra 50 coups de « Goumi » (le goumi est un instrument qui joue un rôle considérable dans les camps de concentration. C’est une matraque en caoutchouc d’un diamètre appréciable qui, lorsqu’on en reçoit un coup donne la sensation de recevoir un fer rouge dans la chair ; dix coups de goumi bien appliqués suffisent pour tuer un homme). »
Après ce discours de bienvenue que le chef de bloc nous adressa sans se départir de son sourire, on nous distribua à chacun un petit morceau de toile sur lequel était inscrit un numéro que nous devons coudre sur notre veste ou notre chemise. À partir de ce moment, nous perdions toute personnalité pour n’être plus qu’un matricule anonyme.
À ce moment − il était environ 18 heures et il faisait complètement nuit − on nous fit sortir pour l’appel, cérémonie qui devait se répéter tous les soirs, et au cours de laquelle un S.S. compte les détenus pour s’assurer qu’il n’en manque pas. Cet appel sera le cauchemar quotidien du prisonnier ; en effet, il faut d’abord faire mettre en rangs par 5, à l’extérieur, les centaines d’hommes qui se trouvent dans le bloc et qui parlent 6 ou 7 langues différentes ; cela prend pas mal de temps, et les coups de gummi pleuvent abondamment sur les crânes. Une fois rangés par 5 les pieds dans la neige, à peu près nus, en pleine nuit, sous un vent glacial, au garde-à-vous, il faut attendre le bon plaisir du S.S. Nombreux sont ceux qui tombent frappés de congestion, ou qui ne peuvent rester debout, leurs pieds gelés les faisant trop souffrir. Et cela peut durer des heures de et des heures.
La nourriture du camp se compose à midi d’une soupe assez épaisse, mais faite à la farine de marrons d’Inde qui devient acide en 2 heures, ce qui fait mourir de dysenterie des milliers de détenus ; à 5 heures, nous recevons 250 g de pain avec quelquefois un petit morceau de margarine ou de saucisson. Et c’est tout pour la journée.
Il me faut maintenant vous parler de l’organisation du travail dans ces camps ; c’est certainement une des choses les plus diaboliques que l’esprit humain ait jamais inventée : Il y a, parmi les détenus politiques quelques allemands qui sont condamnés de droit commun − assassins, escrocs, criminels de toutes sortes − et ce sont ces gens-là auxquels les S.S. ont confié les postes de direction du camp ; ce sont eux qui sont chefs de blocs, contremaîtres au travail (on les appelle des « Capos ») ; ce sont eux qui distribuent le pain et la soupe, ce sont eux qui ont le gummi et qui, par conséquent, font régner l’ordre et la justice dans le camp ! Vous voyez d’ici ce que cela peut donner, et les sentiments d’humanité que l’on peut attendre de ces gens qui, étant non seulement des bandits sont en outre des Allemands.
Les idées les plus machiavéliques emplissent les cerveaux de ces hommes sadiques, pour qui la vie d’un homme est moins que rien. Ainsi, lorsqu’après avoir distribué la soupe, il en reste un peu, ils annoncent qu’il y a du « rab ». Affamés, nous nous précipitons pour tâcher d’avoir encore de ce brouet ; eh bien, s’ils annoncent qu’il y a du « rab », c’est à seule fin de pouvoir distribuer quelques coups de gummi supplémentaires sur les malheureux qui se précipitent autour du bidon. C’est ainsi que, deux jours après mon arrivée au camp, je vis un de mes camarades tomber la crâne fendu et la cervelle éclaboussant la terre aux alentours.
Après quelques jours de séjour au camp, je pars à ce qu’on appelle un Kommando de travail. Nous partons 50, nous en reviendrons cinq semaines plus tard 22 vivants. Dans ce Kommando, situé près de Nuremberg, notre travail consistait à décharger des wagons de matériel électrique pour la Luftwaffe. Des hommes affaiblis, tenant à peine debout, doivent porter des caisses de 70 à 90 kg, des rouleaux de fil de cuivre. Si l’on n’a pas assez de force pour soulever le colis qui vous est destiné, l'on reçoit, pour vous encourager, un nombre impressionnant de coups de gummi, et ceci de la part de nos gardiens, qui ne sont ni des S.S., ni des condamnés de droit commun, mais des soldats de la Luftwaffe qui se montrent aussi cruel que les bourreaux des camps de concentration.
Il y a à côté de nous un camp de 100 femmes qui font le même travail et subissent les mêmes traitements que nous.
La baraque où nous couchons est mal couverte, mal jointe ; il n’y a pas de feu, ce qui fait que, la neige y pénétrant, nous couchons sur la terre glacée et enneigée, subissant nuit et jour une température allant jusqu’à -30°. Comme nous ne recevons aucune matière grasse, les pieds et les mains gelés ne tardent pas à faire leur apparition. Des souffrances atroces s’abattent sur nous, mais il faut continuer de travailler pour le grand Reich.
Le dimanche après-midi, en principe, et quand il n’y a pas de wagons, nous ne travaillons pas ; mais ces messieurs de la Luftwaffe n’ayant pas de distraction, imaginent de nous faire chanter et jouer des pièces, pour employer nos quelques instants de répit ; et ce serait je crois, la pire de nos souffrances.
Au bout de 5 semaines de ce régime, le Kommando étant plus que décimé, on décide de nous ramener à Flossenbürg, voyage que nous effectuons sur la plate-forme d’une camionnette où nous restons debout, en plein vent et en pleine neige, pendant 14 heures, sans absorber la moindre nourriture.
En arrivant au camp, il nous semble y trouver quelque chose de changé ; en effet nous voyons des milliers de détenus immobiles devant les blocs ; c’est que nous sommes en février, et l’avance des Russes a été foudroyante. Les nazis se sont vus obligés d’évacuer les camps de Pologne, de Silésie, de Prusse Orientale. Des milliers de détenus arrivent de Birkenau, d’Auschwitz, de Mauthausen, de Grothasen [Gross-Rosen ?], etc. Le camp, construit pour environ 15 000 détenus en contient maintenant 40 000. C’est alors que les S.S. commencèrent sur une grande échelle, l’extermination.
Il faut croire qu'ils y réussirent fort bien, car dans le camp on peut à peine respirer. On est pris à la gorge par la fumée épaisse qui emplit l’air, et cette fumée provient des bûchers où l’on brûle des cadavres, car le crématoire ne suffit plus. Peu après, les bûchers deviennent eux aussi insuffisants, et les S.S. nous font creuser des fosses où ils jettent, vivants, des milliers d’êtres humains qu’ils recouvrent de chaux vive et de sable.
Les moyens qu’ils emploient pour l’extermination sont variés : ils nous font par exemple, faire ce que nous baptisons « la ronde de la mort » : en pleine nuit, ils nous font lever, sortir torses nus et pieds nus et tourner pendant des heures et des heures autour du bloc. Ou bien, ils nous soumettent à des heures d’exposition, c’est à dire que nous devons rester immobiles, les bras en l’air, au garde-à-vous, interminablement.
Il y’a aussi un autre moyen très efficace : Le soir, après l’appel, on nous fait entrer dans le bloc et déshabiller complètement ; puis on nous fait faire environ 200 m à travers la neige et le vent glacial pour aller jusqu’à la salle de douches, où l’on nous enferme à plus d’un millier, ce qui fait que nous sommes tellement serrés qu’il est absolument impossible de s’assoir. Alors on déverse sur nous une douche brûlante, et l’atmosphère de la salle, déjà surchauffée par la présence des centaines d’hommes qui s’y trouvent, se remplit de vapeur d’eau et devient irrespirable. Comme il est interdit de sortir dans le camp pendant la nuit, nous devons rester dans cette salle, debout et à moitié asphyxiés, jusqu’au lendemain 6 heures, c’est à dire pendant 12 heures de suite. Des dizaines d’hommes tombent étouffés. Puis, au matin, on nous fait sortir de cette étuve, toujours complètement nus, et nous retraversons la cour glaciale et enneigée. Des milliers meurent de congestion.
Pendant la journée, ceux qui ne travaillent pas restent continuellement debout dehors, et la nuit ils n’ont même pas droit à un châlit pour s’étendre ; ils ne reçoivent qu’une demi-ration de pain et un demi-litre de soupe.
À ce moment, se déclare une épidémie de typhus, mais à l’infirmerie, comme il n’y a ni sérum ni médicaments, les hommes crèvent comme des mouches. Les poux nous envahissent ; nous ne pouvons même plus dormir, car nous passons la nuit à nous gratter ; tout le monde est en sang, ce qui n’est pas pour arranger les choses, car cela excite les chiens des S.S. qui se jettent sur nous et nous dévorent vivants.
Et tous ceux qui viennent des camps de Pologne ou qui sont évacués d’Auschwitz nous racontent des faits encore plus épouvantables.
Ainsi, me dit-on, au camp de Birkenau, les nazis avaient installé des chambres à gaz dans lesquelles ils asphyxiaient hommes, femmes et enfants. Ces chambres à gaz pouvaient contenir plusieurs milliers de personnes. Ce sont des détenus qui sont chargés d’envoyer les bombes à gaz, et nombreux seront ceux qui auront ainsi tué leurs propres père, mère, frère ou sœur. Les détenus qui sont chargés d’asphyxier les autres sont fusillés tous les 6 mois, afin que, si jamais ils en réchappent, ils ne puissent pas raconter ce qu’ils ont vu. Auprès de ces chambres à gaz se trouvent 5 fours crématoires, grands comme des usines, qui fonctionnent jour et nuit. Rien qu’à Birkenau, les Allemands brûlèrent en 4 ans près de 5 MILLIONS de personnes.
D’autres évacués racontent les chambres de torture, les chambres de dissection où les médecins S.S. faisaient des expériences sur les détenus ; puis ce sont les récits effroyables de l’évacuation d’Auschwitz sur Flossenbürg. Plus de 70 % des prisonniers succombent au cours du voyage. Avant le départ, les S.S. avaient exécuté tous les malades, tous les invalides. Ceux qui peuvent marcher font d’abord 300 km à pied, tout homme qui s’assied ou qui s’arrête quelques instants pour se reposer est immédiatement abattu. Puis on les met dans des wagons ouverts, à raison de 100 par wagon ; il faut rester debout, jour et nuit. Tout homme qui s’assied est un homme mort, piétiné par ses camarades. Ils restent ainsi onze jours sans recevoir la moindre nourriture, et lorsqu’ils arrivent c’est pour être exterminés à Flossenbürg.
Mon frès pourrait aussi vous raconter son évacuation de Dresde vers Prague ; les Allemands fuyaient devant les Américains. Ils sont, eux aussi, plus de 80 par wagon. Une nuit, un de ses camarades se met debout pour uriner ; il est immédiatement abattu. Dans le wagon voisin, un petit morceau de pain a été volé à un S.S. Les Allemands décident, par représailles, d’exécuter 20 détenus. Pour les choisir, ils font descendre tous les hommes des wagons et leur font faire des heures de gymnastique ; ce sont ceux qui ne mettent pas assez d’énergie à exécuter les mouvements commandés qui sont exécutés.
Aux arrêts, les S.S. s’amusent à faire descendre quelques prisonniers et leur ordonnent de courir dans telle ou telle direction ; ils s’en servent comme cible et les abattent comme des chiens. D’ailleurs, au cours du voyage, on leur annonça qu’on les emmenait dans une carrière où ils devaient tous être fusillés. Mais, grâce à l’avance des troupes alliées, les nazis ne purent mettre leur projet à exécution.
Mais revenons au camp. Un jour, on nous fait tous rassembler sur la place pour assister à la pendaison de 6 détenus. Comme il n’y avait pas assez de potences pour les pendre tous les 6, les S.S. avaient installé 2 tréteaux sur lesquels reposent des poutres qui soutiennent des cordes. Les 6 condamnés arrivent torses nus. Ils doivent monter sur les tabourets et se passer eux-mêmes la corde au cou. Leur condamnation est lue à haute voix et traduite en 5 langues par un interprète. Un des condamnés, un Russe, nous crie : « Courage, camarades, mort aux Nazis ! » Nous avons peine, malgré notre endurcissement, à retenir nos larmes. Puis le commandant du camp lui-même, un colonel S.S., donne un coup de pied dans les tabourets et après quelques soubresauts, c’est fini. Ce ne sont plus que des cadavres qui se balancent au bout des cordes. Ils y restent plusieurs jours.
À côté des gibets, au milieu de cet ulcère créé par des hommes à la surface de la terre, se dresse, monstrueuse hypocrisie des nazis, un gigantesque arbre de Noël qu’ils illumineront pendant toute la période que l’on appelle « des fêtes ». Et cette vision, ce rappel des douces et joyeuses soirées des Noëls d’autrefois, lorsque nous étions des hommes, nous étreint et ne fait qu’augmenter notre souffrance morale. L’hypocrisie de ces monstres de cruauté et de barbarie que sont nos gardiens ne connait pas de borne. Que de fois ne nous conduira-t-on pas à l’infirmerie où nous faisons la queue pendant des heures, sous prétexte de prélèvements d’analyses, d’examens qui ne sont que d’infames plaisanteries. Et pourquoi ? Pour ne jamais soigner les malades, les infirmes, mais pour que dans les archives du Grand Reich on trouve des dossiers qui prouveront de quelle hygiène, de quels soins nous étions l’objet.
Alors que les S.S. se livrent à cette ignoble comédie, les blocs de travailleurs de transforment peu à peu en blocs de malades. Aux douches, toute l’horreur des privations et des mauvais traitements endurés se manifeste : corps squelettiques pour la plupart aux ventres ballonnés, chairs ridées, meurtries, tachées de cicatrices affreuses, marbrées de plaies purulentes, d’abcès infectés ; avec leurs têtes rasées et leurs bouches édentées, on croit assister à quelque vision dantesque. Les malades qui ne meurent pas assez vite sont trainés hors du bloc, et en pleine nuit, arrosés d’un jet d’eau glacée. Le respect de la mort a aussi disparu ; les cadavres nus sont trainés à terre, entassés sur des charrettes et conduits vers le four ou vers les bûchers.
Vers le 20 février, on choisit 6 000 parmi les plus robustes prisonniers, dont je fis partie. On nous envoya sur un terrain d’aviation à 30 km du camp. L’aérodrome était couvert de neige. Nous devions pendant 12 heures par jour piétiner l’épaisse couche qui couvrait le sol afin d’aplanir le terrain pour permettre aux avions d’atterrir : le damage humain. Comment des hommes, mêmes les plus robustes, peuvent-ils résister à de tels travaux ?
Un soir à l’appel, trouvant que nous ne nous rangions pas assez vite, le chef de bloc et ses aides distribuent çà et là de nombreux coups de gummi. J’en reçois un sur le crâne d’une telle violence que je tombe inanimé, la boîte crânienne entamée. Les quelques 900 prisonniers que contient le bloc, tel un troupeau en folie, bousculés, harcelés par nos bourreaux, passent les uns à côté de moi, les autres me piétinent. Par miracle, un de mes camarades français m’aperçoit, et au risque de se faire lui-même écraser, réussit à me trainer hors du passage. Mais après l’appel, il est obligé de me laisser là. Je restai, m’a-t-on dit, 36 heures sans connaissance, et je revins à moi alors que j’étais déjà chargé sur la charrette qui emmenait les cadavres au crématoire. Je ne peux exprimer l’horreur qui m’empli à ce moment ...
Peu de temps après cette macabre aventure, le 10 mars, on forme un Kommando de 400 prisonniers, et nous sommes expédiés en Bavière méridionale. Lorsque nous serons libérés le 3 mai, c’est à dire moins de 2 mois plus tard, il ne reste que 123 vivants dont 80 agonisants.
Le voyage dure 4 jours pleine pendant lesquels nous ne recevrons aucune nourriture ni aucune boisson. Nous sommes 120 par wagon, le moindre mouvement est à peu près impossible. Lorsque nous arrivons, 4 sont morts dans mon wagon et 7 sont devenus fous.
Le lendemain de notre arrivée, nous commençons le travail sur un aérodrome situé à 5 km de l’endroit où nous logeons. Nous devons construire une piste cimentée. La pelle et la pioche 14 heures par jour, 10 km de route, à peu près rien à manger. Voilà à quel régime nous sommes soumis. Chaque soir, en revenant du travail, des hommes s’affaissent épuisés sur le chemin ; Ils sont ramenés au camp, achevés à coups de gummi, de crosses, ou bien parqués dans une sorte d’enclos ou on les laisse mourir de faim, ne leur donnant aucune nourriture puisqu’ils ne peuvent plus travailler.
Mais toutes les souffrances physiques dues au froid, aux maladies, à l’excès de travail, aux mauvais traitements, toutes les souffrances morales, l’humiliation d’être battus par les Allemands sans pouvoir rien faire, tout cela est dominé par cette épouvantable torture qu’on appelle la faim ; que ce soit au camp ou en Kommando, que ce soit le jour ou la nuit, nous ne pensons, ne rêvons qu’à une chose : manger, manger, manger. Et cela fait perdre toute dignité, tout sentiment humain. L’homme redevient animal. Il n’y a plus de camaraderie, plus d’honnêteté, d’entraide. Il faut manger ; tous les moyens sont bons pour essayer de calmer cette faim dévorante qui ne nous quitte pas. Nous mangeons des épluchures de pommes de terre crues, aux trois-quarts pourries, ramassées le long des routes, des morceaux de betteraves fourragères gelées, des pissenlits ; nous suçons même pendant des heures les os laissés par les chiens des S.S. (car ces animaux reçoivent chaque jour d’énormes morceaux de viande qu’on leur donne exprès sous nos yeux). Nous volons ...
Ainsi les Allemands, au moyen de ces camps de concentration détruisirent en quelques années des dizaines de millions d’êtres humains. Dans ces enfers, ils purent donner libre cours à leur imagination sadique et à leur monstrueuse hypocrisie. Demandez à ceux de Buchenwald, de Dachau, d’Auschwitz, à celles de Ravensbrück ou de Birkenau, tous, toutes vous diront la même chose : nous n’oublierons jamais !
Eh bien vous, qui serez les citoyens de demain, et qui avez eu le bonheur de rester en France, et pour quelques-uns de vous battre pour elle et pour la Liberté, vous aussi, je vous en conjure, c’est nécessaire pour la paix de l’Europe et du monde, vous aussi, n’oubliez jamais !
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Six pages manuscrites de Jeanne Guhl épouse Cilia, cote F/DELTA/RES/0797/53 à La Contemporaine.
Dans la nuit du 2 au 3 mars 43 mes parents et moi-même ont été arrêtés sur dénonciation (mais sans preuve). Cela s’est passé en Alsace, car dès 1940 l’Alsace a été occupée et rapidement annexée, nous changions donc de nationalité, ce qui était impensable pour mes frères et moi-même.
J’avais un frère qui avait l’âge d’être mobilisé, donc pas question d’être soldat allemand, nous l’avons fait partir via la Suisse avec un copain, ils ont pu traverser ce pays pour prendre le maquis sous un faux nom dans les Hautes-Alpes. Plusieurs jeunes gens sont passés chez nous et avec l’aide de mon père ont pris la même direction pour éviter d’être mobilisés.
Six mois après, donc le 3 mars 43, la Gestapo s’est présentée chez nous, nous avions dix minutes pour nous préparer et laisser tout derrière nous, partir dans un camp de rassemblement, en prison, et enfin en camp de concentration.
Nous avons passé par le camp de Sarrebruck à coups de matraques, 8 jours après dans un camp de triage à Saulgau, où nous étions très nombreux et déjà plusieurs nationalités (Belges, Luxembourgeois, Français de l’Est, Hollandais, Danois), là il fallait travailler, les uns dans différents ateliers, d’autres dans les bois (ma mère a été affectée à des travaux intérieurs de ce camp), nous étions environ quarante tous matins à partir à pied pour aller défricher une forêt à environ 3 km. Il y avait des gardiens, mon père et moi faisions partie de ce troupeau.
Au bout de 3-4 jours mon frère me dit : « Tu vas me suivre », nous nous sommes évadés ce jour-là, mais le surlendemain nous avons été arrêtés pour la 2ème fois, à Illfurth, devant notre maison. Emprisonnés à Mulhouse, je ne vous dis pas les coups que nous avons reçus. J’ai cru qu’ils allaient nous tuer. À partir de là nous avons été séparés et nous ne savions plus rien l’un de l’autre.
Je me suis trouvée au camp de Ravensbrück où j’ai découvert l’horreur et des milliers de femmes et enfants de toutes nationalités.
Ce camp a été construit sur un marécage près d’un lac et battu par le vent venant de la Baltique, les allées étaient stabilisées avec du mâchefer et, comme il pleuvait souvent, on pataugeait dans de la boue noir charbon.
Là nous avions une robe rayée (bleu sale et blanc sale) des bagnardes, rehaussée d’un numéro matricule, j’étais le 22 791.
Au moment des appels, il fallait répondre à son numéro respectif, car comme seul nom nous n’avions plus qu’un numéro.
J’ai été affectée à des travaux durs, retirer du gravier du lac, ou dans les bois comme bûcheron, j’ai souffert des mains terriblement et j’avais tous les jours les pieds en sang car j’avais des espèces de galoches qui n’étaient pas à ma pointure.
Nous manquions de nourriture, dans les bois je mangeais les bourgeons de sapin, de l’herbe, voire grignotais des écorces d’arbre, je ne voulais pas mourir en Allemagne, tous les jours étaient des jours gagnés sur la vie.
Le 5 mars 45 j’ai été évacuée de Ravensbrück en pleine nuit, à pied jusqu’à la gare de Fürstenberg, à environ 4-5 km de là, j’étais en pleine crise de cystite, l’horreur, il fallait marcher 5 par 5, deux camarades de chaque côté qui me traînaient, pas question de défaillir, les S.S. qui nous escortaient révolver au poing auraient eu vite fait de dégainer. Un train de marchandise était en gare, on nous a poussées dans les deux derniers wagons à bestiaux et nous sommes parties pour l’inconnu avec une tranche de pain. Nous sommes arrivées 4 jours après à Dachau (car ce train a été mitraillé par les Alliés ne sachant pas ce qu’il contenait, je suppose, et il devait souvent s’arrêter sur des voies de garage. Une tranche de pain pour 4 jours, rien à boire, la tinette qui débordait, une odeur nauséabonde et quelques-unes qui étaient mourantes.
À Dachau, apparemment, on ne nous attendait (car il n’y avait que des hommes). Au fond du camp ils ont vidé la moitié d’un block pour nous y enfermer. Nous y restions en quarantaine jusqu’au 29 avril 1945, jour où l’armée américaine du Général Patton a libéré ce camp, entre 17h et 18h. J’en suis sortie le 8 mai et rentrée chez moi le 24 mai 1945. Je n’ai trouvé personne et ne savais rien de mes parents, une tante m’a recueillie quelques temps. J’avais toujours sur moi ma robe rayée et j’étais pleine de poux, j’ai voulu que mon oncle brûle immédiatement cette robe.
J’ai pu rejoindre mon frère dans l’Indre où il a pu trouver asile, au fur et à mesure que la France se libérait. Mon père est rentré de Buchenwald bien plus tard, car il a été hospitalisé en cours de route à Lunéville, trop faible pour continuer.
Bien plus tard j’ai su que ma mère est morte dans une mine de sel à Barth au bord de la Baltique.
Ajout de Jacqueline Fleury :
Jeanne ne fait pas le récit d’un épisode vécu par elle au camp de Ravensbrück et qu’elle appelle « Mon 6 Juin ». Ce jour de 1944, travaillant dans la forêt, elle a entendu deux femmes S.S. parler du débarquement en France. Sur son visage est passé une petite marque de joie que les deux gardiennes ont remarquée. Battue, traitée d’espionne (elle parlait fort bien l’allemand, mais ne l’avait jamais dit), elle fut conduite chez le Commandant du Camp qui pour lui faire avouer sa connaissance de l’allemand et sa joie d’avoir appris l’arrivée des Alliés sur la terre de France, lui a broyé les doigts d’une main dans une porte, dont elle garde la trace à jamais : Son 6 Juin 1944.
Jacqueline Fleury
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Ce tapuscrit de 7 pages (cote F/DELTA/RES/0797/57 à La Contemporaine) est titré « Témoignage de « Perce-Neige » » et inclut la note : « Extraits d’une causerie faite au temple du Mas d’Azil à la demande du Pasteur ATGER, juste après la fin de la guerre, juillet 45 ».
… vous le comprendrez, j’en suis sûre, les Déportés n’ont pas du tout envie de parler des années qu’ils viennent de vivre. Ils sont tout à la joie du retour à la vie, veulent vivre dans le présent et surtout dans l’avenir, et cela leur fait mal de se replonger dans cet horrible enfer dont ils ont pu miraculeusement s’échapper.
… Je ne vous parlerai donc pas en détail des souffrances physiques que nous avons eu à endurer dans les bagnes. D’autres vous l’ont dit. Je me bornerai à témoigner que tout ce que l’on a pu vous dire ou tout ce que vous avez pu lire était au-dessous de la vérité.
(Un grand merci aux amis dont la pensée et les prières ont été une aide essentielle)
Et puis, je voulais aussi vous dire ma joie d’être en liberté. Je suis comme la femme de l’Évangile qui, ayant trouvé la pièce d’argent qu’elle cherchait, ouvre la fenêtre et crie à ses amis sa joie d’avoir retrouvé ce qu’elle avait perdu. Cela n’intéresse peut-être personne, mais tant pis ; son cœur déborde d’allégresse et il faut qu’elle dise son bonheur à tous ceux qui l’entourent. Moi aussi, j’ai retrouvé ce que j’avais perdu : la liberté, et c’est encore une joie de tous les instants. Tout me semble merveilleux et luxueux, ne serait-ce qu’une nappe blanche sur une table. J’ai des joies d’enfant et je suis désolée à la pensée que, petit à petit, je vais redevenir comme avant. Et je suis bien de l’avis du pasteur de Pury lorsqu’il dit qu’il faudrait que nous recevions chaque heure de notre vie comme le captif reçoit les premières heures de sa libération. Alors tout semblerait beau et facile.
J’ai été arrêtée le 2 février 1942 par les services de la Geheim Feld Polizei, alors que j’étais secrétaire générale d’un mouvement de résistance dans la zone occupée. Nous avions été vendus par un agent double qui s’était introduit dans notre groupe.
Ma première prison a été celle de la Santé à Paris, qui me laisse le plus pénible souvenir. Elle me laisse un pénible souvenir parce qu’il y faisait froid, sans doute, parce que la cellule était sale et pleine de punaises, mais surtout parce que c’est là que j’ai dû accepter l’idée que j’étais prisonnière. Les premiers jours d’internement sont de beaucoup les plus durs. On pense qu’on n’arrivera jamais à tenir cette éternité que seraient quinze jours ou trois semaines, tandis qu’au bout de deux ans de captivité, on se dit que s’il n’y avait plus que six mois à faire, on serait tout de suite au bout de sa peine.
Accepter... Voilà bien la chose la plus difficile en prison, et c’est à cela que je me suis appliquée. Je me souviens qu’à mon arrivée à la Santé, la gardienne m’a remis un livre de lecture, un livre très austère puisqu’il s’agissait des Pensées de Marc-Aurèle, et le hasard a voulu qu’en ouvrant mon livre j’aie lu d’abord la pensée que voici.... « Ce qui importe dans la vie, ce n’est pas l’événement qui vient fondre sur vous, mais c’est la manière dont vous l’acceptez. »
Je ne vous parlerai pas en détail de ces 4 mois à la prison de la Santé, suivis de 17 autres à la prison de Sarrebruck en Allemagne, ce qui fait 21 mois entiers de secret absolu. Il y aurait beaucoup à dire cependant sur ces deux années de solitude totale, sur ces longues journées, toutes semblables et qui n’étaient éclairées par rien, ni par une lettre, ni un par paquet. Au risque de vous surprendre, je veux cependant vous dire que c’est un grand privilège de pouvoir une fois dans sa vie être seul si longtemps, en face de soi-même.
Puis ce fut la période du procès, devant la Haute Cour de Berlin. Nous étions 42 accusés, dont 23 furent condamnés à mort : 17 hommes et 6 femmes. Je viens d’apprendre que nos camarades hommes condamnés à mort ont tous été exécutés. Quant aux femmes, 2 sont mortes, 2 sont « disparues » et 2 seulement sont rentrées. Deux sur 23, cela nous a coûté trop cher.
En maintenant, je voudrais répondre à une question que beaucoup d’entre vous m’ont posée : « Quel effet cela fait-il lorsqu’on entend que la peine de mort est prononcée contre vous ? » Il est impossible de répondre à cette question sous cette forme, car elle est incomplète... Il faudrait dire : « Quel effet cela fait-il lorsqu’on entend dire : la peine de mort est prononcée contre vous étant donné que l’on est déporté politique, fier d’avoir travaillé pour sa patrie et que l’on n’a qu’un seul regret : celui de n’avoir pu en faire davantage. » Vous comprenez déjà ma réponse : tout est une question d’atmosphère.
… D’abord ce n’est pas à ce moment-là que nous avions fait le sacrifice de notre vie, mais bien le jour où nous avions accepté de travailler dans la Résistance.
… Et puis, vous allez comprendre notre joie quand, en écoutant l’acte d’accusation, nous avons entendu cette phrase : « les accusés qui comparaissent devant nous ne serons pas tant punis pour ce qu’ils ont fait, puisqu’ils n’ont travaillé que quelques mois, mais ils seront punis au maximum puisqu’ils sont à l’origine d’un mouvement de résistance qui met l’armée d’occupation en danger. » Or nous ne savions rien de ce qui se passait en France depuis deux ans et quelquefois (je veux dire rarement) un doute avait effleuré notre esprit ; nous nous demandions : nous serions-nous trompés ? Serions-nous partis trop tôt ? Et voilà que nos juges eux-mêmes venaient de nous apprendre la formation de l’Armée Secrète et la volonté de résistance de la France entière. Pensez-vous alors qu’il était difficile de mourir ? Non, n’est-ce pas ? Nos cœurs étaient gonflés de joie et, j’ose l’avouer, de fierté, face aux Allemands. Et si j’ai répondu sans emphase à mon interrogatoire, je sais cependant que mon assurance suffisait pour dire à la Haute Cour : « C’est ainsi que sont les femmes françaises. »
Mais je tiens à vous dire ici combien l’attitude de nos camarades masculins a contribué à faire l’atmosphère très élevée de ces journées de procès. J’y tiens d’autant plus qu’ils ne rentreront pas. En fin de journée, après les interrogations, le réquisitoire et la défense, les accusés ont eu la parole et je veux seulement rappeler le souvenir de deux d’entre eux. L’un dit simplement : « Au moment où vous demandez ma tête, je tiens à dire que je n’ai aucune haine contre l’Allemagne... J’étais pour une entente, en tout cas économique avec l’Allemagne avant la guerre, mais en ce moment mon pays est en guerre et je me devais d’avoir une autre attitude. Du reste, n’est-ce pas votre grand Schiller qui a dit : « Avant la vie, il y a l’honneur » ?
Comme notre camarade se rasseyait, les juges se sont regardés, mais pas un n’a eu un mot de réponse.
Un autre se lève et dit : « Je veux, moi aussi, comme mon camarade, au moment où vous demandez ma tête, vous assurer que je n’ai aucune haine contre l’Allemagne. Mais c’est bien encore un des vôtres, Fichte, qui disait au moment de l’occupation napoléonienne à la jeunesse étudiante allemande : « Devant l’occupant, restez dignes, et résistez ». C’est simplement ce que nous avons fait.
Comme précédemment, les juges se sont regardés et sont restés muets.
… À ce moment-là, nous n’étions que des patriotes ayant l’honneur de défendre la France devant la Haute Cour allemande et nous avions conscience de notre privilège…
Pendant que nos juges délibéraient et que nous savions que nous serions condamnés à mort, nous avons pu pour la première fois parler entre nous... Nous nous sentions à l’unisson... Un de nos camarades catholique (alors que nous étions très mélangés comme croyance) a sorti son missel de sa poche et nous a lu ce passage de l’Apocalypse : « Ceux qui sont vêtus de robes blanches, qui sont-ils ? d’où viennent-ils ? Et je lui dis : Mon Seigneur, tu le sais, ce sont ceux qui viennent de la grande tribulation ; ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l’agneau ; c’est pour cela qu’ils sont devant le trône de Dieu et qu’ils servent Dieu nuit et jour dans son sanctuaire. Et celui qui est sur le trône les abritera : ils n’auront plus faim, ils n’auront plus soif, le soleil ni aucune chaleur brûlante ne les accablera, car l’Agneau qui est là, au milieu, devant le trône, les paîtra et les conduira aux sources des eaux de la vie, et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux. « …
Ensuite, c’est la prison de Cologne, avec les fers aux mains nuit et jour, les bombardements incessants et l’idée que l’on pouvait, d’une minute à l’autre, venir vous chercher pour l’exécution. Puis, au bout de quatre mois de ce régime, l’envoi aux travaux forcés dans les forteresses de Lübeck et de Mottbus où il fallait, avec une maigre pitance, travailler chaque jour douze heures dans un atelier. Enfin, pour finir, les camps trop fameux de Ravensbrück et de Mauthausen.
… Comme vous venez de le voir, mon affaire ayant d’abord suivi un cours normal au point de vue judiciaire, j’ai surtout fait de la prison et de la forteresse, et ce n’est qu’en novembre dernier que j’ai été envoyée au camp de Ravensbrück. Ce n’est tout de même pas à dire que ma vie en prison ait été une vie paradisiaque ; mais, si je peux m’exprimer ainsi, c’était (au moins là où j’étais) une vie normale à côté de celle du camp.
En travaillant pour la Résistance, nous savions à quoi nous nous exposions. Aux yeux des Allemands, et comme le disait un de mes juges, nous avions joué et perdu. Il fallait payer. Tout cela était régulier. Je ne me plains pas des 21 mois de secret... Je ne me plains pas de mon jugement par la cour et de ma condamnation à mort ; je ne me plains pas enfin de mon travail forcé en forteresse. Tout cela était prévu et accepté d’avance ; tout cela n’avait rien d’avilissant au point de vue moral ; au contraire. Mais je me plains de la vie du camp, inacceptable et indigne d’un être humain. Ces camps où nous attendait la mort lente des corps, mais surtout, oh ! surtout, la mort lente des âmes. Cette mort des âmes pour laquelle les Allemands, avec cet esprit morbidement scientifique qui caractérisait le régime SS avaient ce mot « Seelentod ».
Je voudrais vous dire avec quel raffinement nos geôliers s’acharnaient à détruire en nous tout sentiment noble et altruiste. Ils nous entassaient comme des bêtes dans des wagons à bestiaux pour nous faire voyager. Ils nous obligeaient, dans maintes circonstances, à abdiquer tout sentiment de pudeur. Ils nous contraignaient à un état de saleté répugnant ; ils nous forçaient, par cette vie en commun et cette promiscuité odieuse, à révéler ce qu’il y avait de mauvais en chacune de nous. C’était la lutte pour la vie. On aurait vendu son âme pour une gamelle de soupe et on regardait avec fureur, envie et jalousie le morceau de pain de sa voisine quand par hasard il paraissait plus gros que le sien. Cette atmosphère favorisait en nous les sentiments les plus dégradants et certainement, ce dont nous leur en voudrons le plus, c’est de nous avoir appris la haine.
Nous savons bien... que la haine ne saurait avoir le dernier mot, mai’ nous sommes tout de même obligés d’avouer que là-bas, au camp, nous avons été bien près d’abandonner notre idéal chrétien, et que ce n’était pas de notre faute.
Comme tout cela était différent de la vie de cellule ! Comme je vous le disais tout à l’heure, je suis restée 21 mois seule, dans une cellule, au grand secret, et je puis vous assurer que l’on sort de cette solitude et de ce silence profondément enrichi, moralement et spirituellement. Mais je puis vous assurer aussi qu’il faut faire un effort considérable sur soi-même pour ne pas faire le contraire dans un camp S.S.
… Je m’en voudrais maintenant de ne pas dire un mot de celles qui, pour tenir jusqu’au bout, ont réagi d’une manière admirable. Elles ont pensé qu’il fallait faire taire tout sentiment personnel et se porter au secours des camarades blessées et découragées. Et je ne veux citer que l’une d’elles, la femme d’un pasteur de Marseille qui, malgré ses 65 ans, était toujours prête à aider dans la mesure de ses moyens celles qui étaient particulièrement faibles …
… Pour terminer… disons seulement que nous rêvons d’un avenir où, malgré les guerres, nous irions vers une humanité meilleure et où, si la déportation politique (moyen de défense légitime d’une armée combattante) devait subsister, seraient abolies à jamais les méthodes barbares du nazisme.
S’il n’est pas téméraire de penser à un tel avenir au milieu des ruines matérielles et morales qui nous entourent, c’est que cette souffrance elle-même a été une purification et qu’elle sera pour nous tous, qui l’avons épuisée, une force.
Jane Sivadon, Font Brascous, 09290 Le Mas d’Azil, 28 juillet 1945
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Transcription du tapuscrit de 7 pages archivé à La Contemporaine, cote F/DELTA/RES/0797/55. C’est un discours prononcé par une tierce personne à l’occasion de la remise de l’insigne d’Officier de la Légion d’Honneur à Yvette Guéguen, épouse Sibiril.
Yvette Guéguen-Sibiril, mon amie depuis 55 années, a souhaité que cette cérémonie se déroule dans sa petite ville, avec la plus grande simplicité, qu’elle soit celle de la fidélité au souvenir et que se trouvent réunis autour d’elle en un lieu symbolique choisi par elle et par son mari, tous les êtres qu’elle aime, qu’elle estime et qui, dans des circonstances difficiles, l’ont aidée à vivre et même parfois à survivre.
L’hommage qui lui est rendu ici, l’est aussi, c’est son vœu le plus cher, à sa mère, à son père, aux amis et parents disparus dans la tourmente et dont les ombres planent autour de nous en cet instant. II l’est enfin à tous les combattants anonymes, aux maquisards, aux FFI, à ceux de l’épopée Schelborn qui ont risqué leur vie pour que 135 aviateurs et 15 agents secrets réembarquent du lieu où nous sommes, pour l’Angleterre. Celui qui allait devenir son époux était un des maquisards qui ont œuvré pour la réussite de cette entreprise périlleuse.
Je vais brièvement évoquer l'histoire de ma camarade ; Yvette, âgée de 19 ans en 1944, était auxiliaire à la mairie de Trebrivan dans les Côtes du Nord. Dieu sait qu’à cette époque et en cette région où les maquis avaient un rôle de plus en plus actif, une simple employée municipale pouvait être un précieux recours fabrication de fausses cartes d’identité pour les réfractaires et les résistants, fourniture de cartes d’alimentation, substitution de cachets officiels et de timbres etc... Les parents Guéguen n’étaient pas en reste et la maison familiale, à la fois épicerie et café, servait de refuge pour les FFI et les FTP. On informait ces derniers de l’activité des troupes ennemies dans le secteur et on pourvoyait à leur ravitaillement. Sur sa bicyclette, Yvette acheminait le courrier.
Mais, alors que toute la France commençait à espérer – le débarquement venait d’avoir lieu – ce dernier été de la guerre allait voir se multiplier les arrestations, les exécutions et les convois en direction des camps dont nous ne savions rien.
Le 29 juin 1944, un groupe important de soldats allemands bien informés et secondés par des miliciens, s’approche du village. Les Guéguen sont prévenus. Yvette, une timbale de lait à la main, se rend chez une proche voisine, une amie, à la quête de renseignements plus précis.
C’est là qu’elle est interpellée : « Tu es la fille qu’on recherche ». Menottes aux mains, mitraillette dans le dos, elle arrive devant sa maison où déjà l’incendie fait rage. Une trentaine de personnes, parmi lesquelles se trouve Madame Guéguen, sont rassemblées là. Un ordre bref : « Que la patronne du café sorte du rang, sinon on fusille tout le monde ». La menace n’est pas feinte (« Oradour » a eu lieu le 10 Juin) et l’intéressée s’exécute. Pendant ce temps, sous les yeux de sa femme et de sa fille, Monsieur Guéguen va être carbonisé, ainsi que deux jeunes résistants présents dans la maison. Pour les deux femmes, le long et douloureux périple va commencer : école de Maël-Carhaix, prison de Guemené-sur-Scorff, de Pontivy où les cris des torturés parviennent à leurs oreilles. Yvette sera elle-même soumise à un interrogatoire « musclé » et on sait ce que cela veut dire. Mais têtue et courageuse comme une bretonne, elle tiendra bon et aucun de ses chefs ne sera inquiété ultérieurement. Après une semaine de voyage dans un train bondé de prisonniers récupérés par l’occupant dans les divers lieux de détention de la région, elles arrivent au fort de Romainville vers le 22 juillet. C’est là que je vais les rencontrer pour la première fois. Tout de suite, mon regard s’arrête sur elles. Comment pourrait-il en être autrement ? Madame Guéguen est vêtue du costume et de la coiffe traditionnels de la région et elle s’exprime en breton. Yvette, avec sa tête ronde, ses cheveux frisés, ses pommettes légèrement saillantes, ressemble encore à une enfant. Et c’est un spectacle étrange et émouvant que de voir cette gamine s’activer avec tendresse autour de la paysanne silencieuse et digne, perdue au milieu de toute cette agitation. Celles qui ont connu de longs mois de cellule, parfois la torture, apprécient pourtant le calme relatif dans lequel nous allons vivre durant quelques jours. Nous pouvons nous regrouper dans la cour du fort par affinités et par région, échanger des propos et parfois des confidences. C'est ainsi que j'apprends le drame récent vécu par mes deux nouvelles amies. Celles-ci espèrent encore que leur mari et père a pu s’enfuir par une issue arrière de la maison... Elles se raccrocheront longtemps à cet espoir... Déjà, nous parvient le bruit du canon. Les alliés approchent de la capitale. Hélas, le 15 août nous quittons Romainville ; Les autobus qui nous transportent traversent un Paris désert, nous laissant entrevoir quelques passants aux regards interrogateurs. Notre convoi parvient à la gare de triage de Pantin et l’embarquement se fait au milieu des vociférations des SS, des aboiements menaçants de leurs chiens. Nous sommes entassées dans des wagons à bestiaux surchargés, avec nos maigres bagages qui seront d’ailleurs confisqués à l’arrivée au camp. Madame Guéguen empêtrée dans sa tenue vestimentaire se hisse tant bien que mal avec l’aide de sa fille. Elle subit, sans jamais émettre une plainte. Je ne m’étendrai pas sur les conditions difficiles du voyage maintes fois décrites : chaleur et promiscuité infernales dans des wagons hermétiquement clos, problèmes posés par nos organismes stressés, tinettes puantes et débordantes qu’il faut vider au travers des grillages et dont le contenu revient nous asperger, cris d’hystérie de celles qui n’arrivent plus à se contrôler. Parfois les SS ouvrent les portes et sous leurs regards amusés et leurs quolibets, nous évacuons le trop plein de nos corps. Quelle épreuve, là encore pour une femme déjà âgée, une bretonne pour qui la pudeur est de règle !
La Résistance, les cheminots, s’efforcent mais en vain, en sabotant les voies, de retarder l’acheminement du convoi qui entraîne également avec lui vers l’Allemagne des centaines d’hommes enchaînés aux pieds, deux par deux, extraits en hâte des prisons de France et parmi lesquels certaines d’entre nous reconnaissent leur mari. Ceux-ci seront orientés vers Weimar et Buchenwald tandis que six jours plus tard nous arriverons à Fürstenberg, une petite ville de l’Allemagne du Nord. La descente du train se fait sur la voie, dans la bousculade, dans une atmosphère irréelle de bruit et de fureur.
Bientôt apparaissent de coquettes villas : ce sont celles de nos gardiens ; les jardins sont fleuris, on aperçoit même de petits nains sur les pelouses et de beaux enfants blonds jettent allègrement des pierres dans notre direction. Et voici l’entrée du camp de Ravensbrück : « Arbeit Macht Frei » : Le travail rend libre. Telle est l’inscription qui surmonte le portail. Preuve à l’appui, nous allons savoir bien vite ce que cela veut dire : un cortège de femmes amaigries, rasées, en costume rayé de bagnardes, défile devant nous, cinq par cinq, la bêche sur l’épaule, au pas cadencé. Leurs mises en garde lancées au passage, en diverses langues, parfois en français, nous emplissent de craintes pour notre "devenir".
Et c'est la longue attente, des heures durant, dev nt la salle de douches, accroupies en tas dans le mâchefer qui partout recouvre le sol ; c’est l’angoisse devant la transformation des compagnes qui ressortent les premières de ce lieu, accoutrées de tenues variées – il n’y a plus assez d’uniformes rayés dans ce camp surchargé – des cris de détresse nous parviennent par les soupiraux du Bunker, cette prison de Ravensbrück décrite dans le récent ouvrage de Geneviève De Gaulle « La traversée de la nuit ». La rage au cœur, les filles assistent au déshabillage, à la mise à nu intégrale de leur mère et elles défilent avec elles sous les regards amusés de nos gardiens : « Schnell, schnell, schweinerei ». Que de fois nous avons entendu cette appréciation ! Et la violence partout, contre nous, entre nous, la faim, la soif qui ont vite fait de transformer des femmes du monde en harpies mais aussi, parfois, de révéler la gentillesse, la générosité de citoyennes très ordinaires qu’on a l’habitude d’appeler « des petites gens ».
Il y a des appels interminables le matin, le soir et parfois la nuit, le spectacle des petits Tziganes soumis eux aussi à ces stations debout épuisantes, les corvées à la carrière de sable, où il faut pousser les wagonnets tout en ayant le ventre vide, les châlits infestés de vermine sur lesquels reposent tête bêche, en sardine, trois et même quatre femmes et dont la superposition en étages pose des problèmes d’ascension et de descente, surtout lorsque ces manœuvres s’effectuent sous la menace et dans la précipitation.
Vers le 15 ou 20 septembre – il m’est difficile de me remémorer la date exacte – noyées que nous sommes dans ce monde de fous, la nouvelle se propage : une partie des 57 000, c’est ainsi qu’est désigné notre convoi, va quitter Ravensbrück ! Les plus âgées et les malades resteront dans le camp. Pour Yvette et sa mère c’est le drame ! il est facile d’imaginer leur désespoir durant les dernières heures de leur vie commune. Elles tentent de s’encourager l’une l’autre. Yvette m’a confié sa souffrance, une souffrance qu’elle n’a jamais clairement exprimée à ses proches. Les « partantes » sont regroupées sur la grande place du camp pour un ultime appel. Une fois encore, au risque de se faire repérer par les gardiens ou par les chiens, Yvette parvient à s’introduire à nouveau dans le block où se trouve sa maman. C’est alors qu’elle découvre celle-ci étendue à terre, effondrée, prostrée, sanglotant comme une enfant et c’est cette vision terrible que mon amie emportera à tout jamais dans sa tête, dans son cœur et dans ses yeux. Pourtant elle se reprendra, elle fera face, elle saura rester ma gentille, ma souriante petite compagne et notre amitié qui a perduré au long de 55 années explique ma présence ici aujourd’hui et le rôle qu’elle m’a demandé de remplir.
Après Ravensbrück, voici Torgau. Nous devons travailler dans une usine d’armement, une poudrerie. Nous restons certes des bagnardes, des « Stücks », des morceaux. Notre triangle rouge et la grande croix au dos de nos tenues disparates (pour ma part j’ai hérité d’une robe en crêpe de chine bleu marine incrustée de fleurs de cerisier) nous signale aux regards alentours. Mais c’est quand même un intermède apaisant, en comparaison de ce que nous venons de vivre ; il ne se prolongera pas, puisque trois semaines plus tard, la mauvaise qualité de notre travail à l’usine va déclencher de la part des autorités supérieures de Ravensbrück dont dépend le Kommando, la décision de vider ce personnel improductif. De nouveau, notre convoi de 600 femmes sera partagé en deux les unes repartiront vers Ravensbrück – pour une grande partie d’entre elles ce sera la mort –, les autres, Yvette et moi faisons partie du deuxième groupe, seront dirigées vers le Kommando d’Abteroda en Thuringe situé à proximité d’Eisenach, la patrie de J.S. Bach, et sous commandement de Buchenwald. Nous allons y travailler durement 72 heures par semaine, alternativement de jour et de nuit, plantées devant nos machines, fabriquant pour la Luftwaffe des pièces dont on peut deviner la précision. Il y aura toujours les brimades, la peur, la faim, les longues heures d’attente dans la campagne enneigée lorsque nos gardiens apeurés par le mugissement des sirènes annonciatrices de bombardements nous entraînaient avec eux dans les bois environnants.
Ce sont pourtant ces trois mois d'Abteroda qui permettront à beaucoup de survivre : les appels ont lieu dans le block, alors qu’à la même époque nos infortunées compagnes subiront dehors les rigueurs de ce rude hiver durant lequel le thermomètre descendra parfois jusqu’à -30°. À notre tour, nous allons apprendre bientôt que le froid peut faire franchir les frontières du désespoir ; Noël et le nouvel an sont passés. Nous nous interrogeons : le Rhin est-il ou non franchi ? serons-nous bientôt libérées ? La réponse arrive avec l’annonce d’un nouveau transfert : quatre jours durant, par un froid terrible, les wagons nous emmèneront vers le camp de Markleeberg dans la banlieue de Leipzig, camp déjà occupé par des juives hongroises rescapées d’Auschwitz et de Bergen Belsen. À notre descente, une violente tempête de neige et les vérifications habituelles nous accueillent : passage à la douche, rasage, expulsion au dehors dans la tenue d’Eve.
Les corvées journalières se succèdent déchargement de wagons de charbon, extraction de cailloux destinés à la fabrication d’une route et qu’il faut tasser en tirant le rouleau, comme des chevaux. Yvette garde malgré les épreuves un esprit frondeur. Elle parvient un jour à récupérer quelques oignons qu’elle dissimule dans une jambe de sa salopette, notre nouvel uniforme toujours marqué d’une croix incrustée dans le dos. Les oignons s’échappent lors de la fouille. Elle est rouée de coups par la commandante et doit stationner debout dehors durant plusieurs heures devant les fenêtres de notre block. Elle parvient subrepticement à nous faire quelques pitreries qui veulent être rassurantes...
Début avril parvient jusqu’à nous le bruit assourdi du canon, un bruit que nous avons déjà entendu à Paris et que nous reconnaissons bien. Le 13 avril, sur injonction du commandant, vers 16 ou 17 h, nous allons entreprendre la longue marche dite « marche de la mort ». Direction inconnue. Ravitaillement : l’herbe des routes. Nous sommes fixées. À la nuit tombante, 5 par 5, notre lamentable cortège franchit les portes du camp. Accompagnées de place en place par les SS, nous marcherons ainsi deux semaines durant, jour après jour, nuit après nuit, certaines tirant le chariot qui transporte les bagages de ces messieurs. Houspillées par les cris de nos gardiens, nous traversons la ville de Dresde rasées deux mois plus tôt par les bombes incendiaires (il y aurait eu 300 000 victimes). Nous franchirons l’Elbe, nous nous dirigerons vers la région des Sudètes et le camp de Theresin, antichambre d’Auschwitz. Mais Yvette, la petite bretonne, astucieuse, plus dégourdie que moi, profitant de l’obscurité, a pris très vite la tangente, presque à la sortie du Camp. Il fallait pas mal de culot pour oser. Elle s’est réfugiée dans les bois tout proches et elle a été récupérée deux ou trois jours plus tard par les troupes américaines. Les autres, et j’en suis, continueront jusque vers le 25 ou 27 avril ; je serai à mon tour recueillie presque inconsciente par 5 prisonniers de guerre français du petit commando de Stadice, à 60 kilomètres de Prague. Ils me cacheront, à leurs risques et périls – le maire du village est un hitlérien farouche – jusqu’à l’arrivée des troupes russes, le 9 mai 1945. L’un de ces 5 hommes vit encore et j’ai fêté ses noces d’or avec sa famille, en 1996.
Dès son retour en France, Yvette apprendra qu’elle est orpheline. Elle l’apprendra dans des circonstances qui méritent d’être rapportées : Monsieur et Madame Bernheim, comme beaucoup de familles, en ce mois de mai 1945, sont venus à l’hôtel Lutétia où sont accueillis les rescapés des camps. Ils s’enquièrent du sort de leur fille, Rosine, déportée elle aussi au cours de l’été 1944. Rosine est l’une des infirmières du Vercors – elle est présente aujourd’hui parmi nous’ Ses parents montrent à l’entour la photo de leur fille. Yvette reconnaît aussitôt notre compagne, encore vivante en avril. En présence du couple, et de la bouche d’une autre rescapée, Cécile, elle apprend la mort de sa mère, survenue à Ravensbrück en février 1945, incinérée dans les fours et dont les cendres ont été jetées dans le lac, ce joli lac sur lequel, aujourd’hui, on aperçoit des bateaux de plaisance. J’ajoute, à titre d’hommage posthume, que mon ancienne directrice du lycée de Dijon, Marcelle Pardé, déportée avec moi de cette ville, mourut là-bas à la même date que Madame Guéguen et que ses restes y subirent le même sort. Son portrait figure aujourd’hui au musée de Ravensbrück, avec celui de 27 autres femmes venues de tous horizons et de toutes nations, et jugées dignes de représenter toutes les autres victimes.
À l'annonce du destin tragique de sa maman, Yvette se réfugie dans les bras de Madame Bernheim. Elle garde, envers ce couple aujourd’hui disparu, une immense reconnaissance : elle n’a pas oublié combien ils l’ont soutenue dans sa détresse ; ils l’ont aidée moralement et matériellement durant des mois et même des années, tout simplement parce qu’ils avaient un grand cœur qu’ils étaient des êtres généreux, des « justes » dans le sens le plus complet du terme.
Le retour à une nouvelle vie n’a été facile pour aucun d’entre nous. Mais il l’a été moins encore pour mon amie. Plus de père, plus de mère, plus de maison, pas d’argent, une santé délabrée. Sur sa route, heureusement, il y avait un grand frère, Yves, de 15 ans son ainé, décédé il y a deux ans et qu’elle a pleuré comme un père. Et puis, il y avait Pierre Sibiril, ce Pierrot dont elle nous parlait si souvent, et qu’elle a épousé en 1946.
Forte de sa douloureuse expérience, Yvette, membre de la FNDIRP depuis son retour, Présidente de cette association pour la région de Plouha depuis 1980 et membre de l’ADIR se rend inlassablement dans les lycées et collèges. Elle discute avec les jeunes, elle les met en garde contre la violence, le sectarisme, l’intolérance, le danger permanent de voir se reproduire ce qui a déjà existé – nous en avons, hélas aujourd’hui, l’illustration. J’ai relevé quelques phrases dans un ouvrage signé de Ruth Kluger, une rescapée de Theresin et de Auschwitz, publié en 1957 sous le titre « Refus de témoigner » : « Au fond, nous le savons tous, Juifs ou Chrétiens, une partie de ce qui s’est passé dans les camps se reproduit et se reproduira en maints endroits, aujourd’hui et demain et les camps de concentration n’étaient eux-mêmes que des imitations, certes uniques, d’agissements d’avant-hier ».
C’est pourquoi, jusqu’à notre dernier souffle, nous les anciens et anciennes des camps, nous devons continuer de témoigner, même si, parfois, le doute nous assaille.
Pierre a donné à Yvette ses trois enfants, Alain, Annick et Soizic, qui, à leur tour, ont offert au couple une guirlande de petits enfants. Tous vont connaître, en ce 23 mai 1999, la fierté, l’émotion et la joie de me voir remettre à leur épouse, mère et grand’mère, la rosette d’officier de le Légion d’Honneur.
Yvette, ma très chère amie, j’ai l’honneur et le plaisir de prononcer, à ton adresse, la formule consacrée à cet effet :
Au nom du Président de la République,
et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés,
nous vous faisons Officier de la Légion d’Honneur
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Transcription du tapuscrit archivé à La Contemporaine, cote F/DELTA/RES/0797/55, pages 21 à 45. Marie Médard, épouse Fillet, était membre du réseau « Jonque » affilié aux FFC, internée à Fresnes et déportée à Ravensbrück, Torgau, Kœnigsberg, Uckermark, libérée par la Croix-Rouge suédoise le 23 avril 1945.
La Résistance
Réflexions sur l’attitude à avoir. Actes ponctuels.
Je trouvais que notre attitude de chrétiens ne devait pas nous cantonner uniquement dans le domaine caritatif, mais, le cas échéant, à faire un acte effectif de résistance. J’aurais ainsi accepté de participer à la diffusion ou à la préparation de journaux clandestins, s’ils avaient défendu une position qui m’était chère. Mais je n’ai fait que recevoir quelques numéros de Cahiers du témoignage chrétien, de Résistance, de Défense de la France que j’ai fait lire autour de moi ; j’ai aussi copié en plusieurs exemplaires une lettre de protestation au maréchal Pétain. C’était, si je me souviens bien, au sujet du sabordage de la flotte à Toulon. Laurence, une camarade du Foyer trouvait que cette protestation n’allait pas assez loin. Elle avait parfaitement raison, car il aurait mieux fallu que la flotte française rallie De Gaulle et les alliés, mais il est bien évident que la marine n’était pas mûre pour cela. De plus, il faut pouvoir convaincre ceux qui sans être pro-allemands sont vichystes.
Dès le début de l’occupation, j’étais très concernée et ouverte à une action ou à une façon de manifester une attitude hostile à l’occupant. De nombreuses conversations avec d’autres étudiants tournaient autour de l’actualité. Je me rappelle des balades en banlieue avec d’autres. Dans le train qui va à St-Rémy-lès-Chevreuse, il y avait des jeunes doriotistes. Nous manifestions en portant des vêtements tricolores, en chantant Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine, Chers enfants de la Lorraine. Nous faisions lire à d’autres les journaux clandestins reçus dans nos boîtes à lettres.
Mais dans le domaine de la propagande, je n’aurais pas fait n’importe quoi un jour une de mes camarades du Foyer, Jacqueline Soyer12 me propose de participer aux activités du Front national (rien à voir avec le F.N. actuel ; il s’agissait d’un mouvement d’inspiration communiste). Je n’étais pas d’accord avec le contenu des tracts de cet organisme et de ses inscriptions sur les murs. J’ai pensé que coller des papillons qui n’exprimaient pas ma pensée profonde était un risque sérieux pour des buts qui ne l’étaient pas. Il était préférable de se garder pour une action plus efficace. Aussi, malgré la peur de paraître lâche, je refuse.
Par une belle soirée d’été je sors justement avec les sœurs Soyer. Elles regardent avec attention la devanture de la Librairie allemande du quartier latin ; Je m’en étonne. « L’art n’a pas de patrie », dit Jacqueline. Quelques jours plus tard, la librairie est plastiquée.
Par contre, j’accepte très volontiers de garder dans mon placard la serviette d’Annie Rospabé, contenant des revolvers.
Je suis allée Bd St Germain participer à l’œuvre de Ste Foy, où étaient confectionnés des colis pour des internés, à qui on les faisait parvenir. J’ai ainsi rencontré Yvonne Barrate, que j’ai retrouvée en déportation. J’étais prête à faire davantage, si quelqu’un me demandait un service plus régulier, dont il me croirait capable et cela dans une organisation ayant un rôle effectif dans la guerre contre l’Allemagne. Car il aurait été illogique de souhaiter de tout cœur la défaite allemande c’est-à-dire la fin des méthodes nazies d’asservissement du monde et d’extermination de milliers d’humains, la libération de la France et de bien d’autres pays d’Europe et de ne pas être prêt à lutter soi-même pour la victoire alliée.
Convoyage d’enfants juifs en zone sud
J’avais entendu dire qu’une étudiante de la Fédé, Marie-Louise Held, connaissait un moyen d’aider les juifs. Je m’adresse donc à elle. Quelques jours après, je vois arriver dans ma chambre, une jeune fille de mon âge, qui porte sur son manteau l’étoile jaune. C’était Hélène Behr.
Par son intermédiaire, je suis chargée d’abord de convoyer une toute petite fille d’environ deux ans jusqu’en zone Sud, où je la confie à un monsieur qui était venu nous attendre à la gare avec sa bicyclette. Les gens s’étonnaient dans le train de la voir voyager, alors que visiblement, elle avait la fièvre. Je répondais qu’il fallait la mettre à l’abri des bombardements.
Une autre fois, c’est un peu plus compliqué. Je me rends chez une famille juive, dans le quartier du Marais. Il s’agit de convoyer trois enfants, entre 6 et 12 ans auprès de leur oncle réfugié dans une ferme isolée en Corrèze. Heureusement la mère de famille, dont le mari avait été déporté précédemment, avait une lettre lui expliquant avec beaucoup de précisions comment se rendre chez son frère. Il fallait prendre le train jusqu’à Brive ; de là un car qui menait à un village dont j’ai oublié le nom. Ensuite on devait monter au bord d’un champ. L’itinéraire était très bien expliqué, il me suffisait de le mémoriser. Dans un paquet de farine, j’ai caché les cartes d’alimentation des enfants ; le voyage s’est effectué sans encombre, mais en approchant de la maison, la nuit était tombée, on entendait une voix de stentor, la voix de l’oncle, qui devait sans doute essayer de se faire écouter de sa nombreuse famille. Les enfants, du coup, avaient peur. L’oncle était très heureux que je lui amène ses neveux, une fille de 12 ans, un garçon de 8 ans et un autre enfant plus jeune, très raisonnables. Pourtant, une de leurs tantes leur fait des recommandations en disant qu’il y avait un loup dans le puits, alors qu’ils étaient parfaitement capables de comprendre, sans qu’on leur raconte d’histoires. J’ai partagé le lit d’une des filles. Parmi les quatorze personnes qui habitaient déjà là avant notre arrivée, tous couchant dans la même pièce, il y avait deux dames qui ne parlaient presque que yiddish. Il y avait un grand adolescent que son père avait beaucoup de mal à canaliser, car il avait tendance à aller en ville. Le patriarche se met à me couvrir d’éloges, me promettant qu’il parlerait de moi au Président Roosevelt (rien que ça). À la demande de ce chef de famille, j’ai convoyé peu de jours après sa sœur et le bébé jusqu’à Brive, où j’ai remis à la maman, avant qu’elle monte dans le car, un sac contenant ses cartes d’alimentation. Cet endroit, très isolé, en pleine montagne, était magnifique, mais je n’ai jamais pu le retrouver. Lorsque mon frère Pierre a habité la Corrèze, j’ai recherché cet endroit, mais en vain.
Dans le réseau Jonque (mars 44 à juin 44)
M. et Mme Behr m’invitent en même temps qu’un de mes coreligionnaires, Maurice Nosley. Après un excellent dîner, nous allons ensemble prendre le métro École militaire. Maurice appartient à un réseau de renseignements de la France combattante, le réseau Jonque. En chemin, il me demande de servir d’agent de liaison. Il s’agit de transporter des enveloppes contenant des renseignements ou des ordres. J’ai demandé un court temps de réflexion et après avoir pris l’avis de Francine Buss, responsable de la Fédé, j’ai donné une réponse positive.
Je me sentais tout à fait à ma place et j'étais tout heureuse de traverser Paris en tous sens à pied, en métro ou à bicyclette. Jamais je ne me suis sentie aussi gaie, en aussi bonne santé et en si bon équilibre. J’ai été immatriculée dans le réseau sous le n° 1794, nombre facile à retenir, car c’est la date de la fin de la Terreur.
Maurice m’a d’abord chargée de porter et chercher du courrier chez une concierge. On voit bien qu’il est polytechnicien, aux moyens mnémotechniques qu’il utilise « Vous habitez au 96, soit trois fois 32 ; elle habite au 64, soit deux fois 32 » (encore aujourd’hui je peux retrouver ce numéro, alors que j’ai oublié le nom de la rue, que je situe pourtant dans le quartier de la Trinité).
Un peu plus tard, j’allais dans un immeuble de la rue Drouot, je montais quelques étages et, sans avoir à rencontrer personne, j’entrais dans une cuisine, dépendant d’un local commercial. Le commerçant s’appelait M. Constant. Je prenais ou je mettais du courrier dans un petit placard. Maurice avait fait refaire une clé pour ce placard. Nous étions allés la chercher ensemble (c’est alors qu’il m’avait appris l’arrestation d’Hélène Behr et de ses parents13, qui sont morts tous trois en déportation).
Lorsque Maurice désirait me rencontrer, nous nous retrouvions à la sortie du culte, rue Cortambert ou rue Madame. J’assurais la liaison avec Latour, membre du réseau qui me transmettait et à qui je transmettais le courrier. Les rendez-vous étaient fixés dans la rue, souvent place du Carrouzel. Le vélo de Latour avait une plaque jaune avec l’indication « Bouches du Rhône ». Les vélos de la région parisienne avaient un numéro d’immatriculation semblable à ceux des voitures. C’était le cas du mien.
En dernier lieu, j’ai été chargée d’apporter chez un photographe du Bd Magenta, M. Desangin, des documents à reproduire, qu’il me rendait le jour suivant. Parfois, j’ai eu affaire à sa femme. J’avais l’habitude de placer ce vélo sous le porche, ce qui fait que je l’ai retrouvé après-guerre et que j’ai pu l’utiliser de nombreuses années. Mais cette pièce de musée n’existe plus aujourd’hui.
De l’arrestation à la déportation (23 juin 15 août 44)
L’arrestation
C’est à ce moment-là que le réseau m’a procuré un pneu neuf, peut-être en prévision de la libération de Paris. Je suis ravie. Un voisin l’installe sur mon vélo. On me confie une lettre libellée avec une adresse en clair à porter dans le même quartier que celui du photographe. Je mets cette lettre dans mon sac à main au milieu d’autres papiers. Je laisse mon vélo sous le porche. J’entre chez le photographe. Il n’est pas là. Je demande :
Où est le photographe ?
Les hommes de la Gestapo sont là, ils s’emparent de mon sac, trouvent les documents que j’apporte. Ils voient bien l’autre lettre et demandent :
Qu’est-ce que c’est ?
Une lettre.
Comme il y a plein de lettres personnelles dans mon sac, ils n’en font pas cas, et n’ont jamais été voir à cette adresse. Je fus fouillée et j’avais sur moi la preuve de ma culpabilité.
Tu ne nous intéresses pas, c’est Latour que nous voulons.
Ils me conduisent rue de la Pompe, où se trouvaient déjà M. Desangin et son épouse. Ils l’ont relâchée, car ils étaient persuadés qu’elle ne savait rien.
Elle n’est pas au courant, n’est-ce pas ?
Ce n’est pas moi qui aurais dit le contraire ! Je crois bien qu’elle l’était, car il lui était arrivé de me remettre un pli.
Je prie Dieu de me taire, quoiqu’il arrive, et j’ai alors la certitude de mon silence, certitude si nécessaire pour supporter ce qui suit : en effet, pour me faire parler, ils me plongent nue dans une baignoire, la tête sous l’eau. Ils l’y laissent deux ou trois minutes, puis la replongent. Ils me prennent pour une championne de natation, habituée à nager sous l’eau, ce qui n’est absolument pas le cas. Simplement contrairement à beaucoup de personnes, je ferme la bouche sous l’eau, et ne l’ouvre que pour prendre de l’air, lorsqu’ils sortent ma tête du bain. Après m’avoir rhabillée, ils mettent devant moi du papier et de l’encre et me disent :
On va te fusiller. Tu peux écrire à tes parents.
J’étais persuadée qu’ils mentaient, et je me trouvais devant la feuille de papier, totalement dépourvue d’inspiration, ce qui était très bien, car ils me disaient :
Tu sais, Rouen n’est pas si loin.
Ils ont dû croire que mes parents m’étaient indifférents. Pendant que j’étais devant ma feuille de papier, ils m’avaient apporté un verre de Cognac, pour me requinquer après la baignoire. Je vide le verre. En quittant la pièce, ils avaient la bouteille à la main et voulaient me faire boire davantage. Alors qu’ils ne s’y attendaient pas, j’ai saisi la bouteille et je l’ai renversée. J’étais enchantée, mais ça ne leur a pas plu du tout. De toutes façons, ils veulent me faire parler : ils me font mettre à genoux, les bras en l’air, un livre dans chaque main, me frappant à coup de nerf de bœuf chaque fois que je donne un signe de fatigue. Cela dure environ quatre heures et demie. Puis avec des menottes serrées très fort, ils lient derrière mon dos (j’étais à genou) la main gauche au pied droit, brûlent deux doigts de la main gauche. Je leur donne un faux rendez-vous et une description de Latour très différente de la réalité :
Il est de taille moyenne, costume marron...
Le photographe dit qu’il est grand et élégant.
Le photographe dit ce qu’il veut.
Ils ne saisissaient pas les motifs qui me faisaient agir. Je leur disais que je voulais lutter contre le nazisme parce que chrétienne.
Mais, nous ne sommes pas anti-chrétiens, nous ne bombardons pas les églises, nous ne massacrons pas les populations civiles... D’ailleurs, moi, je crois en Dieu, me dit un gestapiste allemand, après avoir vanté les mérites de Hitler et du national-socialisme.
Ce n’est pas le même Dieu, moi je crois au Dieu de Jésus-Christ.
Jésus-Christ ? Il eut l’air étonné. Les autres riaient.
Le lendemain un autre Allemand, professeur de langues vivantes et excellent pianiste m’offre du thé et engage la conversation :
Je suis chrétien, mais je suis Allemand, me dit-il en montrant des médailles de saints pour preuve de son christianisme.
Je regrette de ne pas lui avoir demandé alors, pourquoi il appartenait à la Gestapo, et d’avoir répondu simplement « Je suis protestante », pour montrer que les médailles ne m’impressionnaient pas. Le lendemain, quand ils virent que je les avais menés en bateau, ils recommencèrent à me tourmenter, me demandant qui m’avait fait entrer dans la résistance. Entourée de policiers qui me disaient : « Tu es prise, tu n’es plus libre, tu as joué, tu as perdu », je savais qu'eux n'avaient pas gagné par les coups et les tortures, que la violence ne pouvait rien, que j'étais libre de me taire. Mais c'est troublant de se trouver en face d'hommes qui ne semblent plus être des hommes. Je ne les comprenais pas et eux ne me comprenaient pas non plus...
La Gestapo n’a jamais fouillé ma chambre, où elle n’aurait d’ailleurs rien trouvé concernant mes activités. Ma cousine Gaby Benignus y a cherché tout ce qui pouvait être compromettant et n’a pu ramasser que quelques journaux clandestins, sans rapport avec mon réseau.
Comme ils avaient arrêté le même jour que moi une autre étudiante, Maryvonne14, ils se demandent si nous ne sommes pas de la même affaire. C’était samedi, ils ne pensaient pas, sans doute, apprendre de moi grand-chose d’essentiel et arrêtent de me torturer. Ils nous emmènent le photographe, Maryvonne et moi, rue des Saussaies, où on nous fait asseoir au milieu d’autres personnes ; je donne à M. Desangin des morceaux de sucre, que je n’avais pas mis dans le thé et que j’avais gardés dans la poche de mon tailleur. Ensuite, nous avons été conduits à Fresnes dans le panier à salades.
Fresnes
25 juin – 10 août 44
Avant de nous amener dans nos cellules, nous sommes enfermées Maryvonne et moi dans des cagibis voisins. C’est ainsi que nous faisons connaissance. Persuadées avec juste raison que nos affaires n’avaient rien de commun, nous parlons librement de nos études, de nos convictions religieuses, de nos familles...
Ma cellule était au deuxième étage, claire. Je suis agréablement surprise de cette lumière et aussi de la sollicitude du soldat qui me fait porter un drap, une serviette, un peigne. Je loue Dieu de ces petites choses inattendues, qui rendent la vie supportable. Je suis seule et pourtant des voix parviennent jusqu’à moi par les tuyauteries et les fenêtres... Dès mon arrivée je suis accueillie par des voisines de cellule. Jacqueline Marié était dans la cellule au-dessus de la mienne. D’autres m’avaient précédée et je déchiffre les inscriptions sur le mur : « Ma petite Nicole, je pense à toi, ta maman qui t’aime », « J’ai une petite fille, je suis innocente, je vais mourir. » Il y a tant de souffrances inscrites, d’autres restées secrètes. Je me sens proche de toutes celles qui sont passées ou passeront dans cette cellule, de tous ceux qui sont enfermés dans cette prison. Je n’ai jamais eu comme alors de temps d’intercession pour ceux qui étaient au même moment à Fresnes (en particulier le photographe chez qui j’avais été arrêtée et celles dont j’entendais la voix), pour les prisonniers, les combattants, pour ceux qui mouraient, pour mes camarades de réseau, pour mes amis, ma famille, aussi personnellement que possible. Pourquoi, dans la vie courante, négligeons-nous tant la prière ? Pourquoi faut-t-il une halte forcée et l’isolement pour nous aider à prier ? Je crois que par la prière, nous marquons que nous attendons tout de Jésus-Christ, nous affirmons qu’il n’est pas un étranger pour nous, nous reconnaissons ses bienfaits ; il augmente par là notre foi qui se manifeste joyeusement.
Peu de jours après mon arrivée à Fresnes, je reçois la visite de l’aumônier allemand, le pasteur Peters, qui m’apporte une bible et des commentaires. Il est pour moi durant ces quelques semaines un vrai pasteur. J’étais là pour avoir lutté contre son pays, et voici que nous étions unis en Christ et dans l’Église. Nous avons prié ensemble pour nos deux pays. Il a fallu que ma joie s’extériorise. J’ai chanté par la fenêtre II faut grand Dieu que de mon cœur, la sainte ardeur te glorifie ; mais on a vu mon carreau enlevé, je suis menée au cachot. Pas de paillasse ni de couverture. Le cachot était humide et malodorant. Je déchiffre les inscriptions murales : « J’ai trois jours ». Et moi aurai-je trois jours aussi ? Trois jours là-dedans, comment y dormir ? « Je suis mère de quatre enfants, je me suis évanouie quatre fois sans qu’on me porte secours », « Ce cachot est dur, mais on en sort, les Boches, eux, ne se sortiront pas de cette guerre atroce qu’ils ont voulue », « Gil, mon chéri je t’aime... Je suis Betty, la célèbre danseuse acrobate que tout Paris connaît ». Je trouve un clou et j’écris « L’Éternel est mon berger... » et encore « Jésus avec nous ici. » Au bout de deux jours je reviens dans ma cellule. Là, j’ai lu la Bible comme jamais auparavant. Les psaumes ont pris un relief saisissant. Je sais ce que c’est d’être la proie d’ennemis et de n’avoir de refuge qu’en Dieu. Je relis Romains VIII : « Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu. » Je relis Matthieu VI : « Ne vous faites pas de soucis sur ce que vous mangerez et boirez... cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice et le reste vous sera donné par-dessus. » Je comprends la parabole du serviteur impitoyable, ce qu'est le pardon de Dieu. J’ai souffert beaucoup par d'autres hommes et voici je sais que j'ai offensé Dieu, aussi gravement et plus qu’ils ne m’ont offensée. C’est inconcevable et terrible et pourtant Dieu pardonne et je n’ai pas autre chose à faire.
Le dimanche à Fresnes, je le vivais toujours en communion avec l’Église. Je me redisais la liturgie, je priais pour le culte dans les différentes paroisses.
J’ai fait allusion au carreau enlevé. Ce n’est pas moi qui l’avais enlevé, mais comme il l’était, j’avais vue sur l’extérieur. Un interné « briseur de coffres-forts », plutôt sympathique, est venu le remettre. Nous avions droit à des promenades dans la cour et j’y allais seule puisque j’étais au secret. Je cueillais des fleurs de trèfles dont je faisais un bouquet que je mettais dans mon quart.
10 – 15 août 1944
Jours d’attente et d’espoir en cellule commune. Je partage cette cellule avec quatre ou cinq personnes. Parmi elles, deux Bretonnes : une résistante qui avait été torturée, la quarantaine ou plus. Elle s’occupait très gentiment de l’autre Bretonne, une jeune putain, qui avait une plaie aux lèvres. Avait-elle la syphilis ?
Est-ce la déportation ou la libération ? Nous entendions le canon américain. Les alliés étaient à Chartres, plus près encore peut-être. Les cheminots faisaient grève. Nous ne partirions pas.
Déportation
De Fresnes à Ravensbrück (15-21 août 1944)
Espoir déçu ce jour du 15 août. Appelées par ordre alphabétique, nous montons dans des autobus parisiens verts. Je revois Maryvonne. Je me trouve, grâce à l’alphabet, à côté d’Hélène Maspero15. Je lui demande si elle est parente de l’égyptologue Gaston Maspero, dont je connais le nom par mes études d’histoire. C’est son beau-père. Henri Maspero, son mari est sinologue, et a lui aussi été arrêté, car la Gestapo recherchait leur fils Jean. Je fais aussi dans le bus la connaissance de Françoise Piot, dite Hélène, que j’avais aperçue à la Sorbonne, coiffée d’une faluche, lors d’un lancer de tracts salle Descartes.
Nous embarquons à la gare de Pantin, dans des wagons de marchandise « Hommes 40, chevaux 8 », où nous sommes bien plus de 40. Les personnes qui ont été internées à Romainville nous rejoignent dans ce train. Un pont sur la Marne a été coupé par un bombardement récent ou par un sabotage ; l’espoir renaît16. Mais hélas, nous faisons à pied, avec nos affaires environ 5 km ; les Allemands font porter avec brutalité leurs lourdes malles à des prisonniers, ce qui donne un arrière-goût de ce qui nous attend. On nous a prévenus qu’en cas d’évasion, un certain nombre de prisonniers seraient fusillés ; nous aboutissons sur l’autre rive de la Marne, où nous sommes embarqués dans un nouveau train, en gare de Nanteuil-Saâcy, et cette fois pour l’Allemagne, d’où nous sommes rentrés si peu. J’avoue qu’avant de monter dans ce train, j’ai eu un moment de découragement. L’entassement, la soif, occasionnaient des disputes continuelles. Où était la belle communauté que j’avais rêvée ?
Dans mon wagon, il y avait deux récipients pour boire de l’eau. Bêtement, je me réjouissais de n’être pas du même côté que la jeune Bretonne dont j’avais partagé la cellule les derniers jours de Fresnes. À cause de sa plaie à la bouche et j’imaginais qu’elle aurait pu transmettre la syphilis. Quand je pense à toute la promiscuité, au manque d’hygiène dans lequel nous avons vécu, je mesure ce que ce souci avait de dérisoire.
Après l’entrée en Allemagne, le train s’arrête près d’une pièce d’eau. Celles qui le désirent sont invitées à se baigner. Il fait très chaud. Elles sont filmées. Je suppose que les Allemands veulent montrer ces images aux actualités pour faire admirer leur grandeur d’âme17.
Ravensbrück
Une ville de femmes. Une odeur de mort et de tinettes, de la poussière, des baraques. Ma première pensée : « Je vis un moment historique. » Je vois la scène comme si j’étais un témoin extérieur. Je resterai un témoin, mais un témoin agissant et subissant, et vivant les événements de l’intérieur. Nous étions en rang, en plein soleil, attendant d’entrer, pour les formalités de l’arrivée. Des camarades françaises, vêtues de robes rayées, tentent de nous approcher et nous disent de nous débarrasser de nos affaires avant d’entrer, puisque tout va nous être retiré. Nous sommes effectivement dépouillées de tout et habillées avec des robes, qui comportent en travers du tissu des croix d’un tissu différent. Nous recevons une gamelle. Je n’ai pu garder ma Bible. À une amie qui voulait conserver la sienne, une policière répondit : « Ici Dieu est absent ». J’ai trouvé à Ravensbrück Mme Roux18. Son mari, Charles Roux, pasteur à Marseille et elle avaient été arrêtés à la place de leur fils Jacques, radio. Elle avait réussi à introduire sa Bible dans le camp. Le dimanche, elle réunissait quelques protestantes au coin d’un bloc ou en déambulant dans les allées, pour lire la bible et chanter quelques cantiques. Pendant notre quarantaine au bloc 24, nous avions célébré un culte pour les protestantes, je prononçais de mémoire les paroles de la liturgie réformée. Nous étions une trentaine. De leur côté, les catholiques récitaient la messe. C’était interdit et nous faisions le guet les unes pour les autres. Yvonne Barrate19 a créé la chorale des pouilleuses. Elle nous faisait chanter entre autres : De bon matin à la fraîche, « La belle si nous étions... devant ce fourneau, nous y mangerions des p’tits pâtés tout chauds...». Les sept infirmières20 arrêtées à la grotte de la Luire, hôpital de fortune du maquis du Vercors, nous ont appris Le chant des partisans et encore Souvenez-vous camarades. Lors de leur arrestation, malgré l’intervention des blessés allemands, soignés par les médecins et infirmières du maquis, tous les hommes blessés et les médecins avaient été fusillés.
Torgau
Le 5 septembre, nous partons en commando de travail. Est-ce à Ravensbrück, juste avant le départ que nous nous trouvons nues, dans une grande salle cimentée et que Maryvonne danse Le Lac des cygnes ?
À Torgau, il nous est facile de célébrer des cultes le dimanche. Les prisonniers de guerre nous procurent des nouveaux testaments. Une communiste en demande un. Un de ses camarades avait écrit dans sa dernière lettre, avant d’être fusillé, « Vive le Christ ! » Le Christ n’était-il pas le premier des communistes ? Je m’aperçois qu’il est difficile de parler de Jésus-Christ avec quelqu’un de totalement ignorant. Pourquoi sommes-nous si enfermés dans des formules d’intellectuels, alors qu’il faudrait traduire le message de Jésus-Christ concrètement.
Le commandant du camp demande qui veut travailler aux champs et qui à l’usine. Presque tout le monde veut travailler aux champs. Mais la majorité est obligée de travailler à l’usine pour nettoyer des obus avec de l’acide. Comme ma brûlure n’était pas tout à fait guérie, ce qui ne m’aurait sans doute pas donné la dextérité nécessaire, je suis affectée au ponçage des caisses qui étaient destinées à contenir les obus. Ce n’était pas fatigant et j’étais la seule jeune affectée à ce travail. J’essayais de passer le plus de temps possible à effacer les traces noires ; la contremaîtresse n’était pas exigeante. Il y avait dans la même équipe deux femmes qui étaient amies, alors que leur itinéraire politique aurait dû les opposer. Ce n’était d’ailleurs pas le seul cas. L’une était communiste et l’autre était une réfugiée russe qui avait fui l’U.R.S.S.
En comparaison de ce que nous avons vécu ailleurs, la nourriture était convenable. Les prisonniers de guerre nous procuraient de la nourriture et des vêtements. La nourriture fut donnée aux plus jeunes et les vêtements aux plus âgées.
Françoise Piot occupait la couchette voisine de la mienne (nous jouissions d’une couchette par personne). Elle avait rapporté de l’usine des petits papiers orange, qui nous servaient à écrire son futur mémoire de maîtrise sur les lois internes à notre communauté (lois établies par nous-mêmes). Dans ce camp, pourtant très supportable, deux diphtériques moururent faute de médicaments : Mme Labarthe, qui était accompagnée de sa fille Georgette et Agnès Kirman, qui se faisait appeler Mme Holweig. En fait, elle n’était pas la femme du scientifique, mais sa secrétaire et sa maîtresse. Elle s’imaginait que Dieu la punissait de son adultère. Elle me faisait bénéficier de sa soupe, qu’elle ne pouvait avaler. Georgette Labarthe en voulait à notre doctoresse Perreti, parce qu’elle n’avait pas tenté de trachéotomie pour sauver sa mère. Mais qu’aurait pu faire Perreti dans les conditions où nous nous trouvions ? Georgette disait aussi que l’état d’esprit des prisonniers de guerre pendant la guerre de 14, dont elle avait entendu parler par son père, était bien meilleur que le nôtre. C’est un avis très subjectif.
Comme résistantes, nous avons refusé de travailler aux munitions. Nous avons dressé une liste de celles qui refusaient ce travail, liste remise par notre porte-parole et interprète Madeleine au commandant du camp, qui fut sidéré. Madeleine fut immédiatement mise au cachot. Notre convoi fut séparé en deux : une partie fut envoyée en Thuringe, et l’autre, à laquelle j’appartenais, renvoyée à Ravensbrück. En fait, dans le convoi parti vers Abteroda, il y eut plusieurs camarades qui étaient sur la liste comme Jacqueline Marié ou Maryvonne, et avec nous des femmes qui n'avaient pas refusé le travail.
Deuxième séjour à Ravensbrück (6-14 octobre 44)
Pendant le trajet en train, deux de nos camarades, Françoise Perret et Yvonne Pagniez, ont réussi à s’évader. Je les connaissais toutes deux : Françoise Perret, Suissesse et protestante, avait participé à nos cultes, et Yvonne Pagniez21, journaliste m’avait interviewée sur mon arrestation pendant notre trajet entre Nanteuil-Saâcy et Ravensbrück. Elle l’a raconté plus tard dans un de ses livres Scènes de la vie du bagne, avec des inexactitudes. Françoise avait été arrêtée le 13 août, deux jours avant notre départ de Fresnes. Elle tenait le ménage de son frère et s'était aperçue qu'il travaillait pour la Gestapo. Elle avait averti des membres de la Résistance menacés ; son frère s’en était rendu compte et l’avait dénoncée. Françoise s’était procuré des tenailles pour couper les barbelés de la fenêtre. Elle s’était confectionné un sac pour mettre des provisions avec du tissu pris dans la robe que je portais. Elles profitent d’un arrêt pipi, pendant lequel nos gardiens regardaient du côté où les femmes étaient descendues. La fenêtre était du côté opposé. Je leur fais la courte échelle. Françoise Piot leur lance un sac qu’Yvonne Pagniez avait laissé. Mais elles sont déjà loin et les Allemands ne se sont pas rendu compte de leur évasion avant l’arrivée à Ravensbrück. Heureusement pour nous, lorsqu’ils nous ont comptées, ils n’ont pas repéré le wagon qu’elles avaient quitté, et il n’y a pas eu d’enquête, donc pas de représailles.
Nous avons réussi à introduire des nouveaux testaments à l’intérieur du camp en les cachant dans nos chaussures. J’ai revu Mme Roux, sans pouvoir assister à un de ses cultes. Pendant une journée de travail très dur, nous nous donnons du courage, Françoise et moi en chantant des cantiques. Le soir, avec Hélène, nous lisons le nouveau testament. Mais comme la fatigue nous envahissait, comme il était difficile de prier, il était bon d’avoir des prières liturgiques, des cantiques, de pouvoir dire ensemble Notre père. Lorsque les catholiques récitaient leur chapelet, je m’associais à l’Oraison dominicale et au Credo.
À l'arrivée à Ravensbrück, de nouveaux numéros nous sont attribués. Nous sommes maintenant des 75 000. De nombreuses dames polonaises de Varsovie, des 76 000, nous rejoindront à Kœnigsberg.
Kœnigsberg (Neumark)22 40 (15 octobre 1944 – 2 février 1945)
Trajet. Arrivée. Installation
Dans le train qui nous amène à Kœnigsberg, le soldat qui nous surveille offre à Françoise une tranche de pain. Comme elle ne veut rien recevoir d’un Allemand, elle tend la tranche de pain à une Russe. Dans notre wagon, nous lisons tout haut le nouveau testament, nous chantons des cantiques. Nous avons reçu le message « Je suis le bon berger. »
Nous débarquons par un jour ensoleillé. De nombreux avions tournent en rond au-dessus de nos têtes. Kœnigsberg est un centre de la Luftwaffe. Nous passons devant d’horribles casernements en briques et arrivons dans notre camp, des baraquements entourés de barbelés. Nous nous installons peu à peu. Les Françaises arrivent à se regrouper. Un feldwebel criard qui aurait pu être caricaturé par Hansi, nous réceptionne. Déjà certaines choses s’annoncent mal : les blocs sont sales. Il y a des poux dans les couvertures. Aucune nourriture ne nous est servie, à notre arrivée. Il faut attendre très tard pour avoir enfin une soupe à l'orge bien épaisse (la seule bonne soupe que nous ayons eue pendant la durée de notre séjour à Kœnigsberg), mais pas de pain. Hélène Fessy23 nous prépare de la salade de pissenlit, ce qui n’a été possible que le premier jour ; par la suite, il n’y en avait plus. Nous nettoyons et aménageons les blocs. Il me semble qu’au début, il y a eu un peu de cafouillage ; j’ai le souvenir d’avoir changé de chambrée une ou deux fois, et même de bloc. Finalement, je couche dans la chambrée 3 du bloc 11 (ou 13 ?), dans un châlit du 2e niveau que je partage avec Janine Carré, à peu près au milieu de la rangée de droite, lorsqu’on regarde la fenêtre et qu’on a le dos au poêle. Dans les lits superposés qui nous font face, il y a Yvonne Barratte et toute l’équipe de jeunes qui l’entourent : Suzon, Gerbie, Georgette, Poussin, Maryse... Non loin de moi, il y a les sœurs Rousseau, Lucette et Dominique. Mon amie Hélène Fessy est dans la même chambrée, mais plus loin de moi.
Le plateau
À Kœnigsberg, notre vie fut éreintante. Nous avons souffert terriblement de la faim, du froid, de la fatigue. Nous travaillons pour la Luftwaffe. Au plateau, il s’agit d’aplanir et d’agrandir le terrain d’aviation. C’est un travail de terrassement avec la pelle et la pioche. Le sol est souvent dur. Il faut aussi découper des carrés de pelouses avec une espèce de charrue que nous tirons à plusieurs, puis les empiler dans des wagonnets, les pousser sur des rails, les décharger, les mettre en place, puis aplanir. Parfois, nous devons déplacer les voies avec des bâtons qui servent de leviers. Je me souviens d’un jour de pluie froide. Hélène et moi pleurions et tentions de nous abriter dans une cabane. Mais, il nous arrivait de chanter pour nous donner du courage. Une camarade me dit :
Tu peux chanter au moins. Tu es croyante, tu ne souffres pas comme nous.
Si, je souffre aussi, mais je sais que Jésus-Christ souffre avec nous ; ce n’est que pour un temps ; ça n’empêche pas que ce soit très dur maintenant.
Qu’est-ce que ça peut faire que Jésus souffre avec moi, et pourquoi est-ce que je souffre, je n’ai rien fait de mal, ce n’est pas juste.
Une camarade dit : « Personne n’a souffert dans des conditions pires que les nôtres. » Je me souviens alors d’une version grecque, que j’avais eue à traduire lorsque j’étais au lycée en première, intitulée « Prisonniers au fond des carrières syracusaines ». Cela valait ce que nous subissions. Je pense que dans de telles circonstances, à des époques diverses, le pire est ce que l’on subit soi-même. Simplement, je n’aime pas entendre dire à tout bout de champ : « C’est la galère. ». Ce qui était spécifique sous le national-socialisme, c’est la planification, l’organisation et les buts poursuivis. Un autre jour, je chantais À toi la gloire et Hélène Maspero a identifié la musique de Haendel.
Un jour, j’avais été retenue au camp, je ne sais plus pourquoi, c’était tout à fait exceptionnel et un de ces soldats m’a servi d’accompagnateur pour regagner, je crois, le plateau. Je me souviens qu’il m’a demandé le mot français pour neige, et m’a appris le mot allemand Schnee. Notre conversation n’a guère dépassé ce stade. D’ailleurs mon gardien a arrêté une camionnette militaire qui nous a pris en stop.
La forêt
Les Allemands construisaient une piste d’atterrissage pour les avions, une large artère, au milieu de la forêt. La route était plus longue que pour aller au plateau. Le paysage était beau. J’ai vu un jour des biches sortir de la forêt. C’était réjouissant ; mais le travail était aussi pénible qu’au plateau. Le long de la piste, il fallait aussi pousser des wagonnets, déplacer de la terre. Il y avait pourtant une tâche qui ne me déplaisait pas, celle de déraciner des souches ; je trouvais intéressant de suivre les ramifications des racines ; on s’amuse comme on peut ! Les jours de neige, le trajet était très pénible, car la neige collait à nos chaussures et déstabilisait notre marche. Je me rappelle des feuillées dans la forêt. Je nous vois aussi y faire la queue pour la soupe, alors que je n’ai aucun souvenir de ce genre sur le plateau. Pour aller à la forêt, comme pour se rendre au plateau, nous étions escortées par des « Posten » (des gardes, qui appartenaient à la Luftwaffe, sans doute des réservistes). Hélène Maspero s’est entretenue en anglais avec l’un d’eux.
À l'intérieur du camp
Il n’était possible d’entrer au Revier (infirmerie) que si on avait de la fièvre. Je me rappelle avoir fait la queue pour la soupe, un soir, sans ressentir de faim. C’est qu’effectivement j’avais de la fièvre, j’ai donc connu le Revier de Kœnigsberg. Pendant les premières semaines Perreti, médecin, et Nanouk, infirmière, ont pu y soigner les malades. Nanouk était très dévouée (je me souviens, plus tard, à Ravensbrück d’une déportée avec laquelle je n’avais aucune langue commune, qui m’interpelle en disant « Nanouk, Nanouk ! », car elle se souvenait de m’avoir vue avec elle et la personnalité de Nanouk l’avait marquée.) Mais ni Perreti, ni Nanouk n’eurent le droit de continuer leur travail au Revier. Elles s’épuisèrent au plateau et à la forêt comme tout le monde. Perreti fut remplacée par une Autrichienne qui n’avait, je crois, aucun titre médical. Pendant que je séjournais au Revier des camarades, parmi elles Madeleine, se confectionnaient des soutiens-gorge. À côté de la salle principale, il y avait une pièce plus petite, où étaient couchées les contagieuses (d’après d’autres témoignages, c’était dans un bâtiment voisin). Plusieurs étaient atteintes d’érésipèle. Les personnes atteintes de maladie de longue durée, comme la tuberculose, les invalides, les personnes incapables de travailler étaient renvoyées à Ravensbrück. Michèle Moet, à un moment où sa mère était au bout du rouleau, craignait de la voir repartir pour Ravensbrück. Comme elle ne voulait pas se séparer d’elle, elle se débrouillait pour rester au camp. Beaucoup, pendant l’appel, pour échapper au travail, feignaient de s’évanouir. Elles étaient remises debout par des coups. Nous avions surnommé la championne des coups « la vachère ». Un jour que j’étais restée au camp, j’ai eu du pot. J’ai été chargée d’une corvée dans un local qui contenait des pommes de terre. J’avais une ceinture autour de la taille. J’enfile donc quelques pommes de terre dans ma robe, qui comportait une ceinture. Une surveillante me tâte. Ou bien elle ne les a pas décelées − ce qui serait étonnant − ou bien, elle a fait semblant de ne s’apercevoir de rien. Ce n’était pas la vachère.
Quotidiennement, notre activité principale au camp, en dehors du travail, était l’épouillage. Les poux pondaient leurs lentes sur les coutures des vêtements. Un bon moyen de s’en débarrasser était de griller les lentes en passant rapidement ces coutures contre le poêle, ce que j’ai fait quelquefois.
Dans notre chambrée, il y eut quelques moments marquants : à l’initiative de sa sœur Dominique, chacune offrit à Lucette une tranche de pain, sur laquelle était posée une rondelle de carotte. Au moment de Noël, Yvonne Baratte eut l’idée de confectionner une crèche. Est-ce à ce moment-là ou une autre fois, Huguette, comédienne de profession, nous joua une scène de Molière avec Nadine Gruner24. Quand Cigalette nous lit-elle ses poésies, qui nous décrivaient « avec nos robes à croix » ? J’aimerais les réentendre.
Le jour de Noël, l’atmosphère du camp est changée. Les femmes de nationalité différentes se congratulent. Des Russes font des danses de leur pays, acrobatiques comme il se doit. Je me demande où elles puisent la force physique nécessaire à leur exécution.
Peu de gens avaient le courage de se réunir le dimanche après-midi, pendant les quelques heures libres de la semaine. Le témoignage chrétien aurait été de rester joyeuses et de ne vivre que pour les autres, au lieu de se lamenter sur soi et de garder jalousement le peu qu’on avait. Ce témoignage a toujours été celui de Nanouk, qui allait voir les malades au Revier après le travail, toujours prête à rendre service jusqu’à l’épuisement. Un jour où nous étions ensemble à la forêt, ces mots m’échappent : « J’ai faim ! » Elle m’a alors tendu une tranche de son pain. « Oublies-tu de prier ? », me dit Yvonne un jour ; c’est vrai, je priais en effet alors si peu. Beaucoup profitaient du moment de l’appel pour le faire.
Dans la chambrée de Nanouk, il y avait à la fois des Françaises et des Allemandes. C’était une constante occasion de frottements. Un jour une baptiste croate prend la parole : « Je sais tout ce qui vous oppose, mais Christ est mort pour toutes. » Elle demande un morceau de pain qu’elle partage entre les femmes présentes et fait circuler une gamelle de café. Le jour de Noël, sous la présidence de Nanouk, nous renouvelons ce geste de la Cène. Un dimanche, c’est mon amie Hélène qui fait le culte dans notre chambrée. Les protestantes s’étaient rassemblées autour de la table. Nos camarades étaient dans leurs lits. Je ne sais plus ce qu’elle lut, ni ce qu’elle dit, je sais simplement que c’était le message de Jésus-Christ s’appliquant à notre situation et à notre vie présente. Le silence se fit et toutes nos camarades, des catholiques, des incroyantes remercièrent Hélène de ce message. Je me souviens aussi d’une conversation avec elle, j’étais frappée de voir comme elle acceptait la perspective de la mort, sans crainte, tant était grande sa foi dans la Résurrection. Et moi, j’avais un tel désir de revivre une vie terrestre normale.
Le répit de la Chandeleur (31 janvier – 2 février 45)
Fin janvier, nous voyons passer des colonnes de réfugiés qui fuient l’avance russe. Nous nous réjouissons, car nous espérons une libération prochaine. Le 31 janvier, nous sommes ramenées au camp en catastrophe. L’Oberaufseherin quitte le camp, suivie de peu par les autres gardiens. Les Allemands semblent avoir abandonné Kœnigsberg. Nous nous croyons libres. On entend au loin le bruit des canons.
J’éprouve le besoin d’un grand nettoyage. Je vais dans le camp voisin, abandonné par des travailleurs libres, j’entre dans le Waschraum d’un bloc évacué. Non seulement, je fais une grande toilette, mais je mets mes vêtements pleins de poux à tremper dans un seau. Quelqu’un m’a donné une autre robe, qui porte un triangle avec un P et un numéro qui n’est pas le mien. J’aurais pu mourir sous une fausse identité.
Françoise Piot, dite Hélène, me semble bizarre. On dirait qu’elle a perdu ses repères. Elle me dit : « Te souviens-tu de Jacqueline de Grandmaison ? » J’ai eu l’impression qu’Hélène essayait de se raccrocher à son passé. Peu après, elle a quitté le camp, seule, à moitié vêtue.
Les réserves de la Luftwaffe semblent abandonnées. Nous nous y approvisionnons. Nous mangeons à satiété, et comme c’est la période de la Chandeleur, certaines confectionnent des crêpes qui sont délicieuses. Des prisonniers de guerre viennent nous visiter. Hélas, sans doute à cause du dégel, le répit est de courte durée : le 2 février, dans la nuit, deux prisonniers de guerre français sont abattus dans une chambrée. Nous n’avions pas été oubliées. De nombreux S.S. ramassent 750 internées dont environ 200 Françaises. Ils laissent sur place les malades du Revier, après avoir incendié le camp. Georgette Labarthe, blessée lors d’une incursion des Allemands dans les dépôts de la Luftwaffe et qui n’a pas voulu aller au Revier, est parmi celles qui reviendront à Ravensbrück, où elle mourra, sans doute sous la tente.
De Kœnigsberg à Ravensbrück
De nouveau, notre espoir est déçu. En nous éloignant, de la route, nous voyons la fumée à l’emplacement du camp et croyons nos camarades perdues. Un coup de feu, et la triste nouvelle circule : Nanouk a été abattue. Je ne voulais pas le croire. La doctoresse Perreti, qui avait été témoin de cet assassinat, me le confirme. Elle me dit de ne pas pleurer, pour garder mes forces. Je ne connais alors que très peu de mots allemands. Pourtant je me souviendrai toujours de ce soldat, qui croise notre convoi et demande à un de nos accompagnateurs S.S. : « Sind die Russen schon in Koenisgsberg ? » (Les Russes sont-ils déjà à Koenigsberg ?) Je réalise que, une fois de plus, nous manquons la libération de peu.
Pendant le trajet, j’ai prié et chanté des cantiques et j’ai compris que Dieu m’aidait à marcher et qu’il me garderait jusqu’au bout. Je me vois cheminer à côté de Lucette.
Nous faisons une courte halte. Il y a là une vache crevée, vestige de récents combats, dans une grande flaque d’eau. Bientôt nous nous trouvons face à l’Oder. Il m’apparaît très large. Nous nous engageons sur le pont, et nous nous disons que ce fleuve éloigne encore plus les Russes de nous. Nous arrivons dans une ville, Schwedt-an-der-Oder, sur la rive gauche. Nous sommes hébergées dans une sorte de grange. Une Russe m’offre un morceau de vache. C’est la seule fois où j’ai mangé, et avec plaisir, un bifteck tartare. Le lendemain, nous sommes embarquées dans un train jusqu’à Ravensbrück.
Troisième séjour à Ravensbrück
L’arrivée
Contrairement à nos deux premiers séjours, nous ne passons pas à la douche, mais nous stationnons dans une grande salle cimentée, éclairée, qui est peut-être bien la salle de douche. Il y a dans cette salle un bac avec un robinet. Nous sommes assises, serrées les unes contre les autres ; poussée par la soif, je ne réfléchis pas, je me lève et je vais boire. Quand je veux revenir à la place que j’occupais précédemment, impossible de m’asseoir, car les femmes sont assises si serrées les unes contre les autres qu’il n’y a plus d’espace où poser mes fesses. Je supplie qu’on me fasse une place, mais ce ne serait possible qu’en m’en cédant une. Je dois donc rester debout. Je me sens très seule au milieu de cette foule.
Sous la tente
Les jours qui suivent notre retour sont particulièrement durs. En effet, au lieu d’être placées dans des blocs normaux, nous sommes parquées sous une tente. La seule ouverture est une porte, à l’extrémité. Il n’y a aucun éclairage. Nous vivons dans des conditions d’entassement et d’hygiène effroyables La nuit, lorsque l’une de nous a besoin de sortir, il lui faut marcher sur des corps endormis pour gagner la porte. Beaucoup sont atteintes de dysenterie et ne peuvent atteindre la porte avant de se soulager. Les femmes mouraient chaque jour plus nombreuses, du typhus, de la typhoïde d’autres maladies contagieuses ou simplement d’épuisement. Pendant la journée, nous nous tenions dehors. Je me rappelle Ginette Fabre, qui délirait. Elle disait : « Mon père va venir en avion me chercher. » Je crois qu’elle avait la fièvre typhoïde. Moi-même, alors que nous faisions la queue pour la soupe, je ne sentais plus la faim, je pense qu’alors j’étais atteinte du typhus, car plus tard un test indiqua que je l’avais eu. Peut-être ai-je aussi eu des hallucinations ? En effet, après mon retour de déportation, j’ai reçu une demande de nouvelles d’une camarade morte sous la tente. Je raconte dans ma lettre que j’ai vu sortir son corps et entendu quelqu’un dire : « Levez-vous en l’honneur de... ». Mon correspondant a été indigné, car il croyait que je lui racontais des histoires. En fait, ce souvenir est très précis. Il s’agissait d’une personne que je connaissais à peine, et que par conséquent je n’avais pas de raison d’admirer particulièrement. Les paroles que j’ai cru entendre ont-elles été prononcées ou est-ce un rêve éveillé ?
Nous étions toutes épuisées. Nous sommes mises en colonne pour partir en transport. Je ne veux pas y aller. D’ailleurs, j’ai la diarrhée et nous passons justement devant une grande baraque, où sont des rangées de cabinets. D’instinct, je m’y engouffre et quelques autres avec moi. Le reste de notre convoi est embarqué pour Rechlin, dont environ 85 Françaises. La plupart ont été ramenées à Ravensbrück, peu de temps après pour être gazées, parmi elles la doctoresse Peretti, qui n’a pas voulu les quitter, par qui on a su qu’elles étaient des Françaises du kommando de Kœnigsberg. D’autres sont mortes à Rechlin. Leurs conditions y étaient aussi mauvaises que celles que nous avions vécu sous la tente, pires au dire de Denise Villard. D’après le témoignage de Melle Estève, mon amie Hélène Herrmann serait morte à Rechlin.
Au bloc 20
Avec d’autres Françaises de Kœnigsberg, qui ont échappé à Rechlin, nous nous trouvons dans un bloc normal de Ravensbrück, où nous étions deux ou trois par châlit ; après le séjour sous la tente, ce bloc nous semble confortable. Bien sûr nous continuons à subir l’appel du matin. Mais curieusement, nous ne sommes pas réquisitionnées pour des corvées, comme lors de nos autres séjours. Je suis séparée de mes amies et je m’en fais de nouvelles : Germaine Hommel me prend sous son aile. C’est une femme qui a la nationalité suisse par mariage. Elle parle très bien allemand. Du lait est attribué aux enfants ; elle m’engage à faire la queue pour en obtenir, mais je me fais rabrouer d’un « Du, ein Kind ! », bien mérité. La mortalité reste très forte. Chaque jour, on emporte des mortes. Près de moi, il y a une camarade (Jeanine Cats ?), qui connaissait l’histoire d’une de mes parentes éloignées, la tante Gautier25, dont elle était peut-être parente elle-même. Eh bien ! Je l’ai vue mourir à mes côtés. Dans le camp, les camarades ne nous abandonnent pas. Me trouvant faible, la doctoresse Don Zimmet me procure une ampoule pour fortifier le cœur. C’est qu’il y a de fréquentes sélections pour la chambre à gaz à Ravensbrück, déjà depuis janvier (ou décembre). Il ne faut pas avoir les jambes enflées. Je me vois passer devant le médecin sélectionneur. Il regarde la tête et les jambes, pour repérer les œdèmes ; l’aspect général influence aussi son jugement. Germaine est derrière moi ; il me regarde et hésite ; elle s’adresse à lui en me désignant : « Sie ist meine Tochter. Sie ist sehr gesund. » (C’est ma fille. Elle est en très bonne santé). Je passe du bon côté.
Il y a des Françaises d'autres convois dans ce bloc. Par hasard, lors d'un appel, je me trouve à côté d’une femme qui a l’accent de Ste-Foy. Elle s’appelle Mme Dumora. Elle est effectivement du coin ; c’est la sœur de Mme Naturel auprès de laquelle j’ai fait ma première expérience d’institutrice, à St Avit en 1939. Le monde est petit.
Le Jugendlager
Le 31 mars, jour du vendredi saint, nouvelle sélection. Germaine et moi et d’autres camarades de Kœnigsberg, nous trouvons dans le troupeau des plus éclopées. Nous ne sommes cependant pas dirigées directement vers la chambre à gaz. Nous traversons le camp et nous passons devant des baraquements occupés par les prisonnières qui travaillent chez Siemens. Elles nous regardent passer comme des condamnées à mort. Nous arrivons au Jugendlager, rebaptisé Uckermark, car ce n’est plus depuis quelques années un camp de jeunes. Là, nous sommes d’abord placées dans une grande pièce et ensuite dans un bloc, plus clair que les blocs du grand camp, mais sans toilettes dans le même bâtiment. Nous utilisons, Germaine et moi, une boîte de conserves que nous vidons par la fenêtre. Pendant la nuit meurt Simone Plessis, secrétaire de la directrice du lycée de Dijon, Mme Pradet, décédée précédemment. Simone était une des sept Françaises de Kœnigsberg, sélectionnées plus particulièrement que les autres, et qui le savaient. Je ne comprends pas pourquoi ni comment, mais sur le moment, je ne me posais pas de question à ce sujet. Toujours est-il que les six restantes sur les sept essaient d’échapper à leur destinée. Elles se cachent dans les latrines. Nous sommes alignées pour l’appel, nos surveillants allemands, face à nous. Les six sortent des latrines, puisque les Allemands ne peuvent les voir, elles tentent de se cacher derrière le bloc voisin. C’est compter sans les centaines de paires d’yeux, qui, instinctivement, sans réfléchir, suivent leur déplacement. Elles sont donc perdues. Et nous, comment se fait-il que nous n’ayons pas été gazées, je l’ignore. Le 2 avril, lendemain de Pâques, les Françaises descendent au grand camp, cette fois pour une bonne sélection : un échange de trois cents Françaises par la Suisse. À ma connaissance, aucune des déportées de Kœnigsberg n’est sélectionnée pour le départ en Suisse. Mais nous avons quitté l’endroit particulièrement dangereux qu’est le Jugendlager.
Le Revier
L’équipe d’entraide du camp me tire d’affaire. J’ai un souvenir très flou : je vois Marie-Claude Vaillant-Couturier portant un brassard rouge (de policière ?) me faisant passer d’un bloc à l’autre. J’entre ainsi au Revier du bloc 8, l’un des moins dangereux, sous prétexte d’albumine, pour expliquer mes jambes enflées. J’échappe ainsi aux appels ; Anise m’apporte une soupe épaisse. Doit-elle me la donner ou la donner à Hélène Roederer ? Qui a le plus de chance de s’en tirer ? Elle opte pour moi. Il est vrai que je peux me lever pour aller aux toilettes. La pauvre Hélène est si affaiblie qu’elle ne peut quitter son lit et est parmi celles qui crient « Schieber, Schwester, bitte ! » (Bassin, infirmière, s’il vous plait). Ensuite nous sont distribués des colis danois, de quoi nous redonner un peu de force. Hélène Roederer est ma voisine de lit, à ma gauche, près de la fenêtre. Elle qui était une si belle jeune fille si courageuse et pleine d’entrain est au bout de rouleau. Elle décèdera à Ravensbrück au moment de la libération du camp. À ma droite il y a une mythomane qui a l’avantage d’être très distrayante et de bien raconter. Pendant le temps passé au bloc 8, je suis amenée un jour au bloc 9 voisin, pour refaire les pansements de mes plaies d’avitaminose ; j’ai alors vu de mes yeux une prisonnière qui avait à la jambe une plaie tout à fait bizarre, l’eau y entrait par un trou et sortait par un autre. Je pense qu’il s’agissait d’un « lapin26 ».
De la libération au retour
Libération – Vers la Suède
Le Comte Bernadotte a négocié la libération des déportés ressortissants des pays belligérants occidentaux, en les rachetant à prix d’or à Himmler. Aussi le 23 avril, des cars de la Croix-Rouge suédoise pénètrent à l’intérieur du camp de Ravensbrück. Seules des malades intransportables et celles qui ont voulu rester avec elles ne partent pas. Capable de marcher, je me trouve avec celles qui vont quitter le camp. On nous fait monter au camp des hommes qui a été vidé. Beaucoup enlèvent leurs triangles et leurs numéros et les jettent. Nous montons dans les cars. J’ai vite fait connaissance avec des camarades d’autres convois. Je me lie d’amitié avec Alix Viey, Ginette Bourgeois et Nora Pincherle. Nos cars sortent du camp. Nous traversons le nord de l’Allemagne. Arrêt dans une forêt. Le sol est couvert d’anémones sauvages, comme dans les forêts normandes. Je pense à la chanson J’irai revoir ma Normandie et c’est ce que je mentionne dans la première carte que j’envoie de Suède à mes parents. La plupart des villes que nous traversons sont détruites. Pourtant Lübeck semble intacte. À notre arrivée au Danemark, des femmes nous accueillent chaleureusement dans une grande salle où elles nous servent un repas merveilleux : des pommes de terre en béchamel. Nous abandonnons les cars pour le chemin de fer. Le train s’arrête en gare de Kolding. La population entière de la ville est sur le quai. Une fillette me donne un album de photos d’Afrique du Nord et son adresse. Je projette de lui écrire.
La Suède
Mais à notre arrivée en Suède, tout ce que nous avons rapporté avec nous sera brûlé par mesure d’hygiène. En effet un bateau nous emmène du Danemark à Malmö, où tout est parfaitement organisé pour nous recevoir. Par mesure d’hygiène, les Suédois qui craignent les épidémies, en particulier le typhus, enlèvent tout ce que nous transportons avec nous, donc aussi ce que les Danois nous ont donné au passage. Et celles qui auraient voulu garder un souvenir du camp, recettes de cuisine vêtement, dessin ou poésie et qui, dans un pays libre, ne se méfient plus, se voient retirer ce qui avait échappé aux fouilles des Allemands. Sur le moment, c’est mal accepté. Mais avec le recul, nous le comprenons très bien. À Malmö nous passons à la douche. Nous sommes habillées de vêtements propres et neufs, on nous fait prendre de l’huile de foie de morue pour nous fortifier, comme cela se faisait dans mon enfance. Nous couchons dans des draps de papier, qui seront brûlés après notre départ. Nous sommes emmenées de Malmö dans un camp près de Göteborg, à Robertshöjd I, un endroit boisé avec des bouleaux. Pendant quelques jours, nous sommes en quarantaine, toujours par mesure sanitaire. Nous sommes bien nourries. Je prends 1 kg par jour : en un mois je passe de 30 kg à 60. Nous passons des visites médicales. Kouri27 commence son enquête sur les différents convois. Je reprends des forces. Je me souviens du jour où je peux porter un seau d’eau et j’en suis très fière. Nous avons pu écrire chez nous et recevoir du courrier. Nous faisons des spectacles. C’est à cette occasion que j’ai appris une chanson pleine d’entrain, mais dont les paroles détonaient dans la bouche d’une fille de pasteur. Le refrain disait « Sans l’dire à papa, sans l’dire à papa et sans l’dire à maman ! » À mon retour, je l’ai pourtant chantée à mes parents qui, s’ils n’ont pas apprécié, n’ont rien dit et n’ont fait aucune réflexion. Mais je n’oserais pas en prononcer les paroles aujourd’hui. J’étais alors un peu naïve et, tout en sentant que les paroles étaient osées, je ne les comprenais pas pleinement. Pendant cette même période, on nous a passé un film sur la libération de Paris. Pour nous alors, c'était enthousiasmant.
Pendant la quarantaine, j’ai eu l’occasion de revoir Igna Molander, Suédoise que j’avais connue à la Fédé de Paris, comme étudiante. Elle est venue me voir depuis Stockholm. Elle se tenait à l’extérieur du camp et moi à l’intérieur.
Les sœurs d’oncle Hugo, les demoiselles Ekelund habitaient justement Göteborg. Je suis entrée en contact avec elles, en particulier avec Eva. Dans son studio, au-dessus de son lit, il y avait les photos de mes cousins Ekelund enfants. J’ai trouvé cela formidable. Ça m’a fait terriblement plaisir. Eva m’a invitée avec mes amies Alix, Ginette et Nora dans un restaurant où, pour 2 couronnes, on pouvait manger à satiété tout ce qu’on voulait. Eva m’a recommandé de ne pas m’asseoir sur le siège des cabinets, pour ne pas risquer d’attraper des maladies. Quand on pense d’où nous sortions !
Nous prenions le bus pour les trajets du camp à Göteborg. Un jour en rentrant, toutes quatre ensembles, un homme nous a fait des avances. Nora était effrayée. Mais nous n’avions rien à craindre, car nous avions alors repris des forces et nous étions quatre. J’ai été frappée en Suède par le fait que tout le monde avait le téléphone. Il a fallu des années pour que ce soit le cas en France. Mais il est vrai que les Suédois n’avaient pas subi la guerre. Dans un tout autre ordre d’idées, comme nous étions là en juin, il n’y avait plus de nuit, mais c’était trop au sud pour voir le soleil de minuit.
Nous envoyons et nous recevons du courrier’ Je reçois même un petit mot, qui vient d'un autre camp de Suède, signé par des camarades de Kœnigsberg, rescapées de Rechlin : Poussin, Maryse, Lucette et Dominique.
Le retour
Au bout d’un mois j’ai eu la chance de prendre le premier avion pour la France. C’était un avion militaire. Nous avons survolé le nord de l’Allemagne. Les cratères de bombes avaient fait de grandes taches blanches sur le vert de l’herbe. En passant au-dessus des Ardennes, nous percevons les trous d’air. Nous atterrissons à Villacoublay. Dans un grand bâtiment public, nous remplissons un certain nombre de démarches administratives. Les employés se montrent très accueillants. J’y rencontre Marc Zamanski, le fiancé de Mimi Hervé dont j’avais fait la connaissance en Suède. Mes parents sont venus m’attendre là. Ils trouvent assez anormal d’avoir été aspergés de D.D.T. Nous nous étreignons. Moment merveilleux, inoubliable et tant attendu ! Avec le recul et les récits d’autres retours, je réalise à quel point j’ai été privilégiée de retrouver tous les miens. Des pompiers nous ramènent gentiment chez tante Marguerite, Bd de Courcelles. En attendant que nous puissions regagner Rouen, nous y couchons une nuit. Dans la chambre où je couche, qui est souvent celle d’oncle Maurice, y a un livre de René Benjamin qui raconte les bombardements de Tours par les Anglais, auxquels il préférait les Allemands. Je n'apprécie pas. Le lendemain, nous regagnons Rouen. Mes frères et soeur et grand'mère nous attendent à la gare.
Conclusion
C’est après coup seulement que je peux retirer les fruits de cette expérience. Je crois qu’elle n’a pas été vaine, qu’elle ne doit pas l’être. Il me semble qu’après avoir vu la mort de si près, nous devrions vivre en ressuscités, émerveillés du don que Dieu nous a fait de retrouver notre famille, nos amis, tout ce vers quoi nous tendions avec une telle impatience. J’ai été rendue à la vie. C’est un exaucement à la prière de tous mes amis. Et voilà, je suis vivante, je jouis de mes forces nouvelles, mais je pense constamment à tous ceux et à toutes celles qui sont morts là-bas. Des membres de leur famille m’ont dit : « Nous avons tellement prié pour elle. » Pourtant, elle est morte. Comme la nôtre, sa pensée était tournée vers le retour, l'espoir de vivre ailleurs que dans cet enfer. Il en est tant qui sont morts sans famille, souvent sans ami, après des mois d’une vie atroce. Pourquoi alors n’ont-ils pas été tués tout de suite et ont-ils supporté ces souffrances pour devenir ce cadavre, un peu de cendre ou quelques ossements ? Il faut croire que la grâce de Dieu est pour eux, et pour eux aussi la promesse du royaume de Dieu et de la Résurrection.
Il est utile d'avoir connu la misère pour la comprendre autrement que par u e vague pitié. Je suis heureuse de ne pas en être restée à ma belle expérience de Fresnes. J’ai vu mon courage flancher, j’ai vu mon égoïsme dans les difficultés de la vie en commun, l’échec du témoignage, que j’aurais voulu rendre. Dieu m’a montré ma faiblesse, pour rabaisser mon orgueil, non pour me désespérer. J’en ai retiré au contraire une volonté de vivre par la foi, de prier, de ne pas gaspiller cette vie qui m’a été si miraculeusement rendue. Et pourtant, près de soixante ans après, quand je regarde ma vie, si je peux remercier Dieu des joies qu’Il m’a données, je reconnais que je n’ai pas été auprès des miens le témoin que Dieu attendait. Je sais qu’Il me pardonne, je sais aussi qu’Il est auprès d’eux, comme auprès de moi, même s’ils n’en sont pas conscients et j’espère pour mes enfants et petits-enfants qu’ils auront la joie un jour de se savoir accompagnés par l’amour de Dieu et que cette certitude les soutiendra et les aidera à vivre.
Bien des déportés ont été déçus en rentrant, car l’avenir n’a pas correspondu à leurs espérances, ni dans leur vie personnelle (deuils, abandon des leurs, déceptions amoureuses...) ni par le déroulement des événements dans le monde. C’est essentiel que le national-socialisme ait été vaincu. Mais tout au long de ces années, aux quatre coins du monde, des hommes continuent à être torturés, emprisonnés, massacrés, affamés, à se faire la guerre. Alors nous crions à Dieu : « Pourquoi ? ». Et Il nous rappelle qu’au milieu de toutes ces horreurs, celles de la déportation, comme celles perpétrées dans toute l’histoire humaine, il se fait connaître à travers des personnes, véritables lumières, venues de lui. Je peux remercier Dieu de m’avoir donné, pendant ma déportation et plus tard durant ma vie, d’en avoir rencontrées. Dans ce monde tel qu’il est, Dieu nous demande de continuer à être concernés par ce qui se passe auprès de nous et dans le monde, de continuer à vouloir la justice, et de croire qu’il peut changer nos cœurs et le cœur des hommes, de prier avec confiance et d’espérer.
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Transcription du tapuscrit de 13 pages archivé à La Contemporaine sous la cote F/DELTA/RES/ 0797/55.
Récit de ma déportation
Ravensbrück – Uckermark
17 mars 1944 – 23 avril 1945
Germaine Romang, Matricule 39363
L’arrestation
Branle-bas à la maison très tôt au matin du 17 mars 1944. On me réveilla, maman me dit que mon frère Marcel s’était échappé par la fenêtre arrière, et qu’il y avait beaucoup d’Allemands dehors.
On frappa violemment à la porte. Mes parents durent ouvrir et, quelques minutes plus tard, on ramena mon frère, le bras ensanglanté. Une balle avait touché son bras gauche.
Mon frère Marcel était depuis la fin de l’année 1943 réfractaire à la Wehrmacht. Il se cachait dans la forêt, proche de notre maison. Les jours de mauvais temps il trouvait refuge chez une famille qui avait gentiment mis à sa disposition une chambre dont l’accès était très facile depuis la forêt. C’est mon père qui assurait habituellement son ravitaillement mais ce jour-là Marcel était à la maison ; ma mère le soignait : il était malade depuis deux jours.
Nous étions très surveillés étant donné que la Commandantur était située juste deux maisons en contre bas de la nôtre. Le chef de la Commandantur, qui était tireur d’élite, avait pris position près de la forêt. C’est lui qui blessa mon frère.
Cette rafle du 17 mars 1944 se déroula dans tout le pays de Bitche (Moselle), beaucoup de réfractaires ainsi que leurs familles furent arrêtés ce jour-là.
On nous emmena tous les cinq à la mairie de Goetzenbruck pour nous interroger. Nous avions pris soin au préalable de fermer la maison ainsi que de rassembler quelques affaires. Notre maison fut réquisitionnée, nos bêtes quant à elles furent abandonnées à leur triste sort.
Après notre interrogatoire on nous fit monter dans un camion où se tenaient deux rangées de soldats armés. Direction Schiresthal. Après avoir parcouru les cinq kilomètres qui séparaient Schiresthal de Goetzenbruck, le camion s’arrêta devant le seul restaurant du village qui fut aussitôt perquisitionné. On n’y trouva aucun réfractaire, par contre le restaurateur fut lui aussi embarqué avec un sac de provisions salées. Le convoi repartit vers Meisenthal. On s’arrêta alors dans une voie sans issue, et les soldats continuèrent leurs perquisitions. Avec le pain que le restaurateur réussit à nous procurer et un reste de lard que nous avions ramenés, nous pûmes manger. Le reste de la journée se passa dans le camion, parcourant la région en embarquant d’autres réfractaires. On emmena aussi deux soldats de Bitche.
En repassant par Goetzenbruck on fit descendre le restaurateur près de l’église. Petite anecdote étrange qui m’amusa : en descendant du camion il ouvrit son sac et coupa un beau morceau de lard ; le soldat assis juste à côté de lui s’empressa de le faire disparaître sous son casque. On apprit plus tard que rien n’était arrivé au restaurateur. On l’avait bien enfermé un moment dans la cave du café « Chez Florentine » mais il fut ensuite relâché... C’est certainement le lard qui le sauva. On repris enfin la route vers Saint-Louis-lès-Bitche où l’on embarqua encore une personne. Puis le convoi se rendit à Bitche ou nous avons déposé les deux soldats qui étaient en fait des fugitifs. Ces deux-là étaient morts de peur à l’idée de rejoindre la Citadelle qu’ils avaient déserté. Quant à nous, notre voyage s’arrêta à la prison de Sarreguemines.
Le 21 mars 1944, nous apprenons la bien triste nouvelle. Les arrestations se sont poursuivies. Une cousine à ma mère, Mme Madeleine Nirrengarten et son mari Victor, et un peu plus tard Mr Georges Fuss le beau-frère de mon père, tous les trois arrêtés parce qu’ils avaient porté assistance à mon frère Marcel.
Départ pour Ravensbrück
20 avril 1944, nous apprenons que le lendemain matin, nous serions transportées vers l’Allemagne. J’étais alors dans ma cellule, au dernier étage du bâtiment. C’est par la fenêtre de cette cellule que je pu annoncer cette mauvaise nouvelle à mon oncle Georges. Il était de Sarreguemines et venait souvent se promener dans la rue en dessous de la prison afin d’avoir de nos nouvelles.
21 avril 1944, le départ. Nous sommes descendues à pied jusqu’à la gare. J’étais avec ma mère et ma sœur, Mme Ackermann et sa fille qui étaient de Rahling, Mme Fabing et sa fille Léonie de Metschbrück près de Montbronn, Mme Amann et sa fille Jeanne de Bliesbrück. Nous étions toutes là pour les mêmes raisons, nous avions toutes un fils ou un frère réfractaire à la Wehrmacht auquel nous étions venues en aide. Mais je me souviens aussi que la cousine à maman (Madeleine) était du voyage, elle ne remplissait pas ce critère, mais elle était très proche de notre famille et de plus elle était la marraine de mon frère Marcel.
Mon oncle avait averti la famille de notre départ, nous avons eu la chance de voir la fille de Madeleine, mais aussi une camarade de classe et bien sûr des membres des autres familles qui nous accompagnaient. Nous avons appris avec beaucoup de joie que le mari de Madeleine était rentré chez lui la veille. Les gardiens qui nous accompagnaient avaient été un peu complices, on nous avait glissé discrètement à manger.
Le trajet Sarreguemines – Brême d’Or que nous avons passé dans un wagon à bestiaux s’est bien passé. On a pu manger les provisions que nos familles nous avaient ramenées. Heureusement que nous avions bien mangé, à notre arrivé il fallut tout déposer. Nous sommes restés une douzaine de jours à la Brême d’Or, avant de reprendre la route vers la prison de Trèves, mais cette fois-ci en voiture. Les familles Ackermann et Amann étaient toujours avec nous. Puis ce fut la prison de Frankfort, nous avons également passé un jour et une nuit à Leipzig avant d'arriver au camp de concentration de Ravensbrück le 18 mai 1944.
Ravensbrück
La première chose que j’ai apprise à Ravensbrück et que j’ai bien retenue, c’était que nous étions censés être des « Schmuckstück » (« une pièce de bijoux »). Les deux expressions qui y étaient le plus citées :
Reden ist Auschwitz (Parler c’est Auschwitz)
Schweigen ist gold (Se taire c’est de l’Or)
Dans ce climat le seul moyen pour ne pas se faire piéger c’était le système D.
Ma sœur était malade à notre arrivée à Ravensbrück, un mal de poitrine, elle se retrouva au Revier et nous en quarantaine. De ce fait nous n’avons jamais pu être ensemble dans le même block, sauf les derniers jours. Ma sœur était au block 14, maman, Madeleine et moi au block 12. Dans ces deux blocks il y avait beaucoup de personnes originaires de Moselle ainsi que des détenues Allemandes.
Ma mère faisait partie des tricoteuses, Madeleine de la section vêtement de l’« Industriehof », ma sœur fut affectée à un « kommando » qui travaillait au champ. Quant à moi, j’ai travaillé plusieurs jours dans une usine qui fabriquait de minuscules pièces en métal, ce travail à la chaîne était très pénible. Je réussis sans mal à me faire intégrer dans un « kommando » pour le travail aux champs, mais on ne m’autorisa pas à rejoindre celui dans lequel travaillait ma sœur. Pour se rendre aux champs il fallait tout d’abord marcher jusqu’à Fürstenberg, qui se trouvait à environ 3 kilomètres du camp. Là nous prenions le train qui nous acheminait à Gransee où nous attendait un dénommé Zilke avec son char à ridelles, nous traversions la ville jusqu’à destination. Le travail était dur, nous étions pratiquement toujours baissées ou sur les genoux. Nos outils avaient de petits manches. Nos repas n’étaient pas variés, soupe de rutabaga à midi et pommes de terre chaudes, non épluchées bien sûr, pour le soir. Heureusement que Madeleine avait travaillé dans une boucherie et que sa fille nous envoyait des colis qu'elle recevait de la bouchère. La future belle-mère de ma sœur nous envoyait aussi quelques provisions qui nous aidaient bien à survivre. Quand nous rentrions des champs, nous étions bien souvent le dernier Kommando à rentrer au camp, il n’était pas peu fréquent que le « Waschraum » (pièce d’eau commune) fût déjà nettoyé. On ne nous laissait alors guère le temps de nous laver.
C’est vers la fin septembre que les choses allaient se compliquer pour moi, je tombais malade, j’étais pleine de gros abcès prêts à s’ouvrir, et ma gorge commença à me faire souffrir. L’infirmière du soir décida de m’envoyer au Revier. Le lendemain, dans cette infirmerie, les malades attendaient leurs tours dans le couloir. Il y avait tellement de malades que la file paraissait interminable. J’étais accroupie par terre et j’avançais sans me relever, j’étais épuisée. Quand arriva mon tour, le diagnostic tomba tout de suite : j’avais la Diphtérie, et donc l’interdiction de rentrer au block. Il y avait là, au fond de la salle une infirmière ou une doctoresse à qui je montrais alors mes nombreux abcès. Elle parlait un peu français et s’occupa de moi. Elle m’incisa quelques-uns de mes abcès, j’en pleurais, mais je savais que c’était pour mon bien. Elle soigna mes plaies, et me précisa de ne les montrer à personne. Elle vint tous les deux jours pour me soigner. La pièce des Diphtéries n’était pas bien grande. Il y avait une seule rangée de lits superposés (neuf couchages), qui étaient placée du côté gauche, une table du côté droit et une fenêtre barricadée avec du fil de fer barbelé. C’est par cette fenêtre que je pouvais apercevoir ma mère de temps à autre et donc avoir quelques nouvelles. J’eu droit à une piqûre et à des gargarismes chaque jour, je me remettais de ma diphtérie, et mes abcès se cicatrisèrent grâce aux bons soins que me prodiguait ma bonne samaritaine, je lui dois une fière chandelle. Ce furent mes meilleurs jours à Ravensbrück, malgré la douleur de mes abcès. Pas d’appel, à six heures du matin une soupe au lait sucré dont tous se souvienne, tous les prisonniers ont eu cette soupe le soir de noël 1944, un vrai délice. J’eu quelques jours de repos et comme je n’avais plus de travail, je me retrouvais avec ceux que l’on nommait « Verfügbar » (« les disponibles »). Être un « Verfügbar » n’était pas très facile, la hantise de toutes était de se retrouver dans la « scheisscolonne » (« la colonne de la merde »). Je m’y suis retrouvée par deux fois, et j’ai donc été affectée à faire tous les travaux. J’ai ainsi fait deux jours au « industriehof » dans la section vêtement, mon travail consistait à trier et à ouvrir les coutures des vêtements. Ce travail me permit d’emmener quelques affaires dont on avait bien besoin. Quand j’avais un peu de temps je m’aventurais jusqu’aux derniers blocks, là je pouvais me reposer, couchée à même le sol sous le soleil, quand il y en avait. Les « Aufseherinen » portant l'uniforme S.S. ne s’aventuraient jamais jusqu’au block 32.
Il ne fallait par contre pas rater l'heure de retour au block, il m'était arrivé plusieurs fois de rentrer par la fenêtre, j’étais jeune et insouciante, mais Maman et Madeleine se faisaient beaucoup de soucis.
Entre temps ma sœur avait réussi à trouver un travail au « Ladekommando » (« déchargement »), Elle faisait partie d’une équipe de dix détenues, presque toutes Polonaises. Leur travail consistait à décharger du pain et de la houille etc. Elle put ainsi nous ramener du pain quand il y avait de la casse. Elle arriva également à me faire enrôler dans ce que l’on appelait « Ersatzladekommando », une équipe qui remplaçait la première en cas de besoin. Mon groupe était généralement chargé du travail du soir, le garage du camp était alors vide, à l’intérieur de ce garage il y avait une sorte de tribune où nous placions des chaises. Cette installation permettait d’organiser des soirées cinéma pour les S.S., le lendemain on enlevait à nouveau les chaises pour les stocker dans un coin.
Un beau soir, près d’une tribune, nous découvrîmes des paquets de la croix rouge. Je pense que c’était début novembre, nous n’avions pas pu résister et nous nous étions toutes servies. Mais à la fin de notre service il y eu une petite fouille et nous dûmes à nouveau déposer nos provisions. Par chance je portais un pantalon bleu à bandes rouges qui cachait mes chaussettes que j’avais bien remplies et auxquelles je ne touchais donc pas. On nous laissa rejoindre nos blocks en nous promettant le « Strafblock » (« Block disciplinaire »). J’eu très peur ce soir-là, mais je n’entendis plus jamais parler de cette histoire. Le lendemain les colis avaient tous disparus, ces colis étaient destinés aux détenues françaises, le cadeau de Noël de notre Croix Rouge, cadeaux auxquels nous n’avions pas droit étant donné que nous étions considérées comme des Allemandes.
Madeleine
Nous avions été séparées de Madeleine qui avait dû changer de block, je ne me rappelle plus la date exacte, mais c’était à la fin du mois d’octobre. Puis elle fut transférée au « Industriehof » directement sur les lieux de son travail. Noël et Nouvel An passèrent et nous pûmes la voir à peine deux fois. Il n’était pas facile d’aller jusque chez elle, ni d’ailleurs de venir de chez elle chez nous. La seule chose qui nous soulageait un peu c’est qu’elle n’était pas toute seule. En effet Marie Ackermann, qui avait fait partie du même transport que nous, travaillait-elle aussi au « Industriehof », alors que sa mère était restée au camp où elle décéda le 22 janvier 1945 au Revier. C’est à moi qu’incomba la lourde tâche d’annoncer à Marie le décès de sa maman, et c’est à ce moment-là que l’on me signala que Madeleine était très malade elle aussi. Je me rendis de suite à la porte de l’« Industriehof » qui était gardée par une détenue, je lui dis que ma mère était très malade et elle me laissa entrer sans plus de questions. J'avais alors trouvé une Madeleine très amaigrie, je la réconfortais comme je pouvais, mais j'étais très inquiète. Je promis de revenir le lendemain, mais je ne pus tenir cette promesse, et c'est donc le samedi soir avec ma sœur que je revins nous repassâmes la porte avec la complicité de la gardienne, et cette fois ci c’est au Revier que l’on trouva Madeleine.
Il était de plus en plus dur de la consoler, on essaya de la persuader que la guerre était bientôt finie, qu’elle allait guérir et que les Russes n’était plus loin. Je partis demander à l’infirmière la cause de son mal, elle me répondit : « Krebsverdact », sans doute le cancer. Elle nous laissa encore un moment et nous dit de partir.
Le 27 janvier 1945 au soir, comme nous n’allions pas au travail le lendemain puisque c’était un dimanche, nous avions promis à Madeleine de venir la voir juste après l’appel. Après une nuit très agitée que nous avions essentiellement passée à prier, en espérant qu’un miracle sauve notre Madeleine, je cherchais ma sœur qui était vite retournée à son block pour chercher du linge de rechange. Quelles précieuses minutes avions-nous perdues, à notre arrivé au Revier, Madeleine était morte. Elle avait reçu une piqûre mortelle juste après l’appel. On l’avait laissée là, en attendant notre arrivée. Sa voisine de lit remit à ma sœur l'alliance qu'elle avait retirée à la défunte.
Nous étions atterrées, elle n’était plus, elle qui était pourtant si courageuse et dévouée envers nous et nos malheureuses compagnes d’infortunes. La pensée de rentrer sans elle était tout simplement insoutenable. Il fallait également le dire à maman, pour elle aussi la nouvelle allait être terrible.
L’infirmière nous autorisa à rester un bon moment au côté de notre parente, puis nous demanda de partir. Je n’ai jamais très bien compris cette gentillesse à notre égard, était-ce parce que nous parlions allemand nous aussi, qu’elles étaient humaines envers nous ? C’était au matin du dimanche 28 janvier 1945, au Revier du camp des hommes.
Uckermark
Huit jours après le décès de notre parente, donc début février 1945, tous parlaient de « Uckermark », un camp où il n’y avait pas d’appel et où les tricoteuses n’avaient pas besoin de travailler. Ma mère faisait partie du kommando des tricoteuses de « Ravensbrück ». Les numéros des personnes qui partiraient furent affichés. Le nom de Romang Marie était bien présent sur cette liste mais sous le numéro 39362. Le numéro de maman était le 39361, ma sœur étant son homonyme, c’est elle qui se retrouvait sur cette liste. J’en parlais sans plus attendre à la « Blockowa », en lui demandant de rayer ma sœur de sa liste. Je prétextais que le numéro qui ne correspondait pas, mais aussi les malheurs qui nous avaient frappés il y avait tout juste une semaine. Mais cette dernière ne voulut rien entendre. Je partis chercher ma sœur et nous nous rendîmes directement chez la « Lagerälteste » du nom de Tury. Nous lui expliquâmes notre cas, le décès de Madeleine et que si nous étions séparées, nous ne verrions peut-être jamais plus notre mère. La « Lagerälteste » consulta alors sa liste et confirma que c’était effectivement le numéro de ma sœur qui y figurait. Comme Marie avait un travail régulier, elle travaillait toujours dans le « Ladekommando », elle serait rayée de la liste de départ pour « Uckermark ». Je devais en avertir la « Blockowa », ce que je fis sans plus attendre.
Le lendemain malheureusement, après l’appel, maman dût bel et bien partir avec les autres tricoteuses à « Uckermark », la « blockowa » n’avait pas tenu compte de ces ordres. De suite, nous retournions voir la « Lagerälteste » pour lui expliquer ce qui venait de se passer, elle fut prise d’un sentiment de colère envers la « Blokowa », mais dût nous expliquer qu’elle ne pouvait plus rien changer. Elle nous promit de nous faire rejoindre maman en nous envoyant à notre tour à « Uckermark » comme « Stubowa » pour ma sœur et « Hilfstubowa » pour moi. C’est ainsi que nous nous retrouvâmes ma sœur et moi-même avec trois autres détenues devant la porte du camp pour aller à « Uckermark ». Il fallait montrer le laisser passer, la porte était toujours surveillée par des S.S. ainsi que des « Aufseherinnen ». L’un des S.S. dit en me désignant du doigt : « Mais qu’est-ce qu’elle veut faire celle-là ?» J’avais 18 ans mais j’étais mal fichue. Un autre S.S. lui répondit : « Laisse, elle pourra rentrer dans la kesselcolonne ». On nous laissa partir, c’était le 5 ou 6 février 1945.
Ma sœur fut affectée à la « Turnhalle » (« salle de gymnastique ») et moi-même au block à côté. Ma sœur se mit de suite à la recherche de maman, avec l’accord de la « Blockowa ». Elle la retrouva, assise à même le sol, complètement désorientée. Il était temps que nous la retrouvions. La « Blokowa » permit à ma sœur de garder maman auprès d’elle dans la seule pièce qu’il y avait. Elle fut aussi très gentille envers elles.
Nous étions alors dans ce nouveau camp. Là nous ne connaissions aucune « Blockowa », « Stubowa » ni la « Lagerpolizei », pas même un nom. J’étais donc au deuxième block, il y avait une « Blokowa », une « Stubowa » et moi-même comme « Hilfstubowa ». On portait des bandes vertes au bras gauche. Je n’avais rien à faire sinon aller avec les détenues chercher le repas. Parfois j’ai distribué la soupe, mais seulement vers la fin de notre détention à « Uckermark ».
Pour situer un peu les lieux, il y avait trois blocks. Le premier était la salle de gymnastique. Entre mon block et la salle de gymnastique se trouvait un abri ouvert sur les quatre cotés. Sous ce petit toit, on avait placé des planches en équilibre au-dessus d’une fosse. Cet endroit servait de W.C. pour les détenues. L’odeur qui y régnait était pestilentielle. J’avais la chance de pouvoir utiliser le W.C. de mon block. La « blockowa » m’avait autorisée à prendre la clef. De l’autre côté de la « Lagerstrasse », en face du troisième block se trouvait le Revier, ainsi qu’à la droite du Revier, un monticule clôturé par des barbelés. Derrière ces barbelés, travaillaient des jeunes filles. J’avais essayé de voir ce que transportaient ces filles en uniforme gris clair dans leurs brouettes. Mais je n’ai pas réussi à l’apercevoir. J’avais pourtant prêté une attention plus précise à ces jeunes filles, car j’aurais très bien pu être l’une d’entre elle. En effet à la prison de Sarreguemines on voulait d’abord m’envoyer dans un « Jugendlager ». J’ai appris par la suite qu’elles faisaient partie de la « Scheisskolonne ».
Il n'y eu pas d'appel les premiers jours au « Jugendlager » donc je situe notre arrivée là-bas le 5 où 6 février, et je suppose qu’il y a eu des départs de détenues de nuit de la Turnhalle. Je n’en ai rien su, ma sœur me tenant en dehors de tout ça. Elle ne m’a jamais révélé quoi que ce soit, jusqu’au jour où il y eu un transport pendant la journée. Je vois encore la Turnhalle, il y avait un escalier avec une rampe de plusieurs marches pour y accéder. On rentrait du côté gauche il y avait une petite entrée, et à droite, il y avait la chambre de la « Blokowa ». J’ai pu rendre visite à ma mère par deux fois, elle se remettait lentement dans la chambre citée précédemment. Mais je n'ai pas pu voir dans la salle de Gymnastique.
Donc ma sœur se tenait en haut sur le palier pour faire descendre les prisonnières, moi j’étais en bas à gauche et un ou deux S.S., je ne sais pas quel grade ils avaient. Il y avait aussi un camion. Les prisonnières durent jeter tout ce qu’elles avaient sur elles, en bas à droite du camion. Il y avait beaucoup de petits objets de valeur en argent : cuillères, fourchettes etc. Pour moi c’étaient des prisonnières qui venaient de l’extérieur. Et une bonne femme dût jeter son beau morceau de pain, elle cria après. Je le lui ai ramassé et un S.S. dit : « Ach lassen sie doch das wo sie hin kommt braucht sie das nicht mehr », là où elle va aller elle n’en aura plus besoin, et on fit monter les pauvres femmes dans le camion, mais sans brutalité ni panique. Les S.S. ont dû être contents que tout se passe bien, je n'avais rien à faire, j'étais là pour tranquilliser. Mais j’avais l’impression que les détenues étaient comme droguées, dociles, absentes de tout. Moi-même je ne me sentais pas dans mon état normal.
Le soir de la première sélection à laquelle j’avais assisté, j’ai pris contact avec ma sœur pour en savoir plus. Elle me supplia de me taire. France avait demandé à un S.S. de laisser partir une belle jeune fille, en prétextant que c’était dommage. Il lui avait répondu violemment « vous voulez y aller à sa place ? »
Au block deux, les détenues étaient dans les châlits, il y avait bien une salle commune mais trop petite pour tout le monde. Le block étant bourré de détenues. Les longs appels et le dépouillement des vêtements commencèrent lorsque la « Turnhalle » fut vide. Ce fut alors au tour du Block numéro deux, j’étais pour la deuxième fois avec ma sœur pour les sélections. Je dois d’ailleurs lui rendre hommage pour le courage dont elle a su faire preuve ce jour-là. Une mère et sa fille, deux Lorraines, devaient faire partie du convoi. Ma sœur dit alors à l'un des S.S., « Aber das sind doch Deutsche » (« Mais elles sont Allemandes »). Le S.S. dit alors : « Ach nein, nicht die Deutschen » (« Ah non, pas les allemandes ») et elles furent sauvées. Des détenues extérieures venaient souvent, le fait qu’elles soient presque toutes de petite taille m’avait marqué. C’était des Juives hongroises qui venaient de différents endroits : Auschwitz, ghetto de Varsovie, de partout. Je ne sais pas comment ces détenues disparurent. Les appels se faisaient toujours, mais les autorités S.S. avaient perdu le fil des comptes, et ne géraient plus vraiment le nombre de détenus dans notre camp.
Entre temps, je dus emmener une malade au Revier. Je ne vis que le couloir, mais il débordait de monde. Puis une autre fois on m’avait chargée d’accompagner la « Lagerpolizei » qui faisait emmener une morte dans une petite cabane remplie de cadavre. Deux autres détenues étaient chargées de porter le corps. Je me rappelle de ce qu’avait dit la « Lagerpolizei » : « Quand les vieilles auront disparu ça ira mieux ». J’avais très peur pour maman. L’air du camp était pollué par tous les gaz qui s’échappaient du four crématoire.
La Turnhalle étant vide, ma sœur fut affectée au block trois et il y eu une troisième sélection, c’était le S.S. Pflaum et un autre S.S. qui sélectionnaient les détenues. Ils regardaient l’âge et s’il y avait de l’eau dans les jambes, et c’est là que ma sœur, sur le conseil de la Blockowa cacha vite notre mère dans le « waschraum ». On ne regardait plus les nationalités.
Les sélections s’arrêtèrent enfin. On reconstitua même un kommando pour le travail aux champs auquel j’ai appartenu. Nous glanions çà et là quelques informations vraies ou fausses. On finit par nous retourner au camp de Ravensbrück. Nous étions enfin toutes les trois réunies dans ce block 32, je ne me rappelle malheureusement plus la date. Nous avons encore eu une piqûre dans la poitrine, elle nous avait fait très mal. Ma sœur la refusa. Je compris plus tard qu’elle redoutait que ce soit la dernière. Nous avons également eu droit à un colis de la croix
La libération
Donc début avril 45 nous étions au block 32, ma mère, ma sœur et moi-même, après être revenues du Jugendlager (le camp des jeunes) mais devenu lieu d’extermination.
Le 21 ou 22 avril 1945 pendant la journée ont a été inscrite avec les Françaises pour un départ. Le soir du 22, envoyées au camp des hommes. Nous étions déjà un peu libres. On s’organisait comme on pouvait, quelques une réussir l’exploit de faire du feu, mais nous étions très inquiètes.
À 3 heure et demie dans la nuit du 23 avril on nous appela pour nous diriger vers la sortie du camp, quelques noms furent appelés, certainement pour les retenir, mais personne ne sorti du rang. On a respiré en voyant à la porte du camp des hommes grands et beaux qui avaient si fière allure dans leur bel uniforme. Gentiment on nous compta par rangées de 6 et on nous fit monter dans le bus qui était devant le camp avec distribution d’un paquet de la croix rouge.
Nous étions sauvées, c'était le 23 avril 1945, départ de Ravensbrück pour la liberté.
Marcel ROMANG
Mon frère Marcel Romang, réfractaire de la Wehrmacht, arrêté le 17 mars 1944, blessé par balle lors de son arrestation, fut condamné à mort par un Sondergericht à Metz. Peine commuée à 8 ans de travaux forcés, qu’il devait acquitter après leur victoire.
Déporté à Torgau ensuite à Dachau, il fut libéré par les alliés en mai 1945.
André ROMANG
Mon père, arrêté le même jour, a été déporté au Struthof, Munchen-Allach et Buchenwald d’où il fut libéré par les alliés en mai 1945.
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Transcription du tapuscrit de 7 pages archivé à La Contemporaine sous la cote F/DELTA/RES/0797/55. Le nom de l’autrice n’est pas indiqué. Dans le Livre Mémorial FMD le matricule 79 988 correspond à Marthe Lhermitte, qui a suivi le même parcours (« NN » passée par Lauban puis Ravensbrück) mais décédée à Ravensbrück. Il s’agit sans doute du témoignage de Paulette Gouache, épouse Charpentier.
VOICI COMMENT J’AI VECU LA RESISTANCE DE 1943 A 1945
Pourquoi avoir cherché à y entrer ?
Parce que l’occupation allemande m’était intolérable et que les théories du National socialisme, qu’on voulait nous imposer, étaient barbares et fausses scientifiquement.
Comment suis-je entrée dans un Réseau et lequel ?
Grâce à un ami qui m’a téléphoné pour me donner un rendez-vous dans un café des Champs Élysées, très fréquenté par la Wehrmacht.
À mon arrivée il me prend dans ses bras et me dit à l’oreille : « Faites comme moi, nous sommes deux amoureux » ; et aussitôt : « Voulez-vous entrer dans un réseau de la résistance s’occupant d’évasions ? » Je dis oui tout de suite, sous réserve de l’accord de mes parents chez qui j’habitais, 15 rue de Tocqueville Paris 17ème. Après un dernier baiser, nous nous quittons.
Je réfléchis, en rentrant, à la façon de présenter la chose à mes parents. L’argument décisif a été : « Vous avez trois filles, deux sont mariées et ont des enfants ; votre descendance est assurée. Je suis célibataire, on m’a toujours appelée : le garçon manqué, laissez-moi être le garçon que vous n’avez pas eu et servir le pays à sa place ». Le lendemain, ils ont dit : « d’accord ». Ma mère en a parlé à Nounou qui a élevé tous les enfants, et lui a proposé de retourner à la campagne et de revenir après la guerre finie. Elle a été très vexée qu’on lui pose cette question ; c’était naturel pour elle de continuer la vie avec nous, en partageant les risques.
Je téléphone à mon ami pour dire que tout le monde était d'accord. Un membre important du réseau viendra prendre contact avec nous et nous expliquer ce qu’on attend de nous.
Il s’agit de recevoir des aviateurs alliés tombés en territoire occupé. « On » nous les amènera, un à la fois, et que « on » viendra les rechercher. Les consignes de sécurité sont : ne jamais donner ou demander, un nom ou une adresse.
Les garçons ne doivent jamais sortir, ni se mettre à la fenêtre, ni fumer, ni chanter, etc.
On nous remet des tickets d’alimentation car le ravitaillement est très difficile. Précisons que ces tickets sont faux et faits par un groupe de résistants.
Nous avons reçu environ sept ou huit aviateurs, l’un après l’autre, entre janvier et août 1943.
Un jour « on » nous amène un Canadien francophone très jovial. Il m’appelle aussitôt « ma cousine ». Habitué à vivre en plein air, il supporte mal d’être enfermé et devient triste : il a envie de voir des petits enfants, comme les siens. Alors, violant la consigne de sécurité, je l’emmène au Parc Monceau, très proche.
Il est heureux, organise des jeux, et les parents commencent à se poser des questions, car il parle très mal.
Je l’emmène rapidement et nous allons dans un petit cinéma. Je lui rappelle qu’il ne doit pas parler et il a obéi mais il riait si fort que tout le monde le regardait. Nous sommes rentrés très rapidement à la maison et il a retrouvé sa joie de vivre.
Nous ne savions rien sur ces garçons, ni d’où ils venaient, ni où on les conduisait. Ce n’est que beaucoup plus tard, que nous connûmes le fonctionnement de « Comète Évasion », réseau franco-belge avec deux chefs : un à Paris, Robert Aylé et un à Bruxelles, Paul de Jongh. Tous les deux furent fusillés [référence dans le livre « Les témoins qui se firent égorger », chapitre VI : Le secours du ciel, page 65]. Tout fonctionne bien jusqu’au mois d’août où les arrivages cessèrent sans aucune nouvelle. Mauvais signe. Nous nettoyons tout l’appartement très soigneusement afin de ne laisser aucune trace de nos amis étrangers.
Le 3 août 1943, un coup de sonnette à 7h du matin ; c’est la Gestapo, la fameuse police allemande. Ils viennent me chercher pour me demander pourquoi j’avais reçu des aviateurs ennemis. Je nie, mais un me demande de les suivre sans autres explications.
Prison de Fresnes : Août 1943 – Avril 1944
Je suis conduite au siège de la Gestapo rue des Saussaies, PARIS 8ème. J’attends des heures. Beaucoup de monde comme moi. Une porte s’ouvre ; un individu apparait, pitoyable : oreille arrachée, visage tuméfié, un œil fermé, du sang sort du nez et de la bouche... Il me dit : « C’est moi Robert Aylé, votre chef. Un traitre est entré dans le réseau et il nous a tous vendus. Rien à faire, ils savent tout ».
Je suis appelée pour l'interrogatoire. J’ai à faire à un individu genre chic, distingué. Il me demande pourquoi quelqu’un de si bien élevée que moi, travaille avec des terroristes et des communistes. Je réponds que je suis prête à m’associer avec le diable pour les chasser.
Il rit. Pose des questions à bâtons rompus. Je vois qu’il connait mieux que moi l’organisation du réseau. Je n’ai pas droit aux coups. En partant il me dit que toute la maisonnée est arrêtée. Je ne le crois pas et j’ai raison.
Je pars en fourgon pénitentiel à Fresnes, ancienne prison française de droit commun.
Je suis conduite dans une cellule. Nous sommes cinq dans une chambre individuelle. Un robinet d’eau et une fenêtre fermée. C’est mon nouveau home.
Je suis bien accueillie. On me demande des nouvelles de la guerre. On m’explique les consignes et comment on peut arriver à mieux vivre. Impression globale satisfaisante.
Mais j’ai appris à redouter, au début du jour, les appels pour le tribunal. On participe aux angoisses des unes et des autres car on sait que notre tour viendra aussi.
Un jour je suis appelée ; un avocat allemand vient me dire que je vais être jugée par le tribunal militaire.
Le lendemain après-midi on m’emmène au Tribunal installé dans une grande pièce. Questions entre le juge et mon avocat. Je n’y comprends pas France. Quand la séance est levée, mon avocat vient me dire que je suis condamnée à mort, que j’irai probablement à la campagne (?). C’est tout. J’ai retrouvé l’ambiance sympathique de ma cellule avec plaisir.
Ce n’est que le 2 août que je suis appelée à faire mes bagages pour partir ; où ? je n’ai pas idée. Adieux émus à mes camarades. Beaucoup d’autres sont déjà parties. Au rez-de-chaussée, un groupe d’un millier de personnes sont alignées, toutes inconnues de moi. Après un tour d’horizon, je remarque deux personnes : une jeune femme et une jeune fille. Mon instinct me pousse vers elles ; quelques mots suffisent, le courant passe. C’est le début d’une bonne camaraderie, qui devient et est toujours une grande amitié.
Nous montons dans des trains de 2ème classe, gardés par la police. Étrange car la plupart des convois se faisaient en wagons à bestiaux ? On jette des morceaux de papier adressés à nos familles et qui seront ramassés par les employés du chemin de fer et envoyés aux destinataires.
Après avoir roulé toute la nuit et toute la journée, nous arrivons en Allemagne. Nous descendons. Nous sommes en Basse Silésie, à Lauban en Allemagne de l’Est.
En forteresse à Lauban en Basse Silésie
C’est une prison de croit commun. On se déshabille et nous revêtons les uniformes des anciennes prisonnières. Les gardiennes sont persuadées que nous sommes de grandes criminelles. J’explique que nous sommes seulement des patriotes ; alors elles disent : « Des terroristes ? » et elles ont peur.
Nous sommes installées dans un grand dortoir de vingt matelas au sol, pleins de vermines.
Les travaux forcés nous attendent : une semaine de jour, puis une de nuit pour battre le lin. Nous serons conduites en camions bâchés hors de la ville, dans un hangar. Après il faut charger les bottes sur un chariot. Nous nous amusons à faire tantôt des concours de lenteur, tantôt des concours de vitesse. Les gardiennes n’y comprennent rien et nous punissent.
Le dimanche, repos. On en profite pour se laver et se coiffer.
Je suis prise un jour d’une grosse rage de dent. Notre gardienne m’a emmenée chez le dentiste, en prenant de l’argent dans mon porte-monnaie, déposé à l’arrivée au vestiaire. J’y suis allée trois fois ; à chaque fois, je rapportais un journal ; sa femme, un jour, en cachette, me donna une pomme.
Ma gardienne, que nous appelions « la grosse », me dit en pleurant : « Vos armées ont débarqué en Normandie, qu’est-ce qui va se passer quand les Russes entreront ici ! »
Inutile de dire avec quelle joie j’ai communiqué à mes camarades la bonne nouvelle !
À proximité de notre prison forteresse, se trouvait un groupe de prisonniers de guerre français qui travaillaient dans les champs.
Intrigués, ils se sont groupés pour « acheter » notre gardienne, dite « la grosse », bien connue pour son faible pour les Français.
Ils ont appris qui nous étions et ont demandé nos noms et adresses pour écrire et donner des nouvelles à nos familles.
C’est ainsi que sur la liste, l’un reconnait le nom de mon père qui l’avait fait travailler. Ma lettre arrive : sa femme qui la porte à mes parents nous renvoie un colis de conserves que nous mangions la nuit, en partageant bien sûr en trois.
Le froid commence à se faire sentir ; on sent l’inquiétude qui pointe avec l’avance des Soviétiques.
Arrive l’ordre d’évacuation de tous les camps du coin vers Ravensbrück en Allemagne, entre Berlin et Stettin.
Camp de concentration à Ravensbrück
Toujours en train de 2ème classe et toujours avec notre balluchon (que Fresnes et Lauban avaient laissé intact !) nous arrivons de nuit au camp. Spectacle à la fois féérique, hallucinant, et surtout je reste éblouie par des projecteurs énormes, abrutie par un orchestre de femmes marchant par cinq (zu fumf) en jouant du Wagner. Une horde de squelettes se traine, silencieuse, à bout de force... C’est le retour après une journée de travail.
Nous sommes conduites dans un baraquement, dépouillées de tout, entièrement rasées y compris les cheveux. Après une douche, on nous donne des vêtements usagés, râpés, blanc et bleu, c’est l’uniforme, ou des vieux vêtements récupérés, Dieu sait où !
Nous sommes méconnaissables et comprenons que nous avons franchi les portes de l’enfer. Dirigées vers des baraquements où nous serons affectées, j’entends une voix qui m’appelle : « Paulette, Paulette, est-ce possible ? ». C’est Paule, mon amie de cellule à Fresnes ; comme elle a changé depuis son départ ! et aussitôt me demande « Quelles sont les nouvelles ? ».
Connaissant beaucoup de choses sur le camp, elle me dit de venir partager son lit. Je réponds : pas possible, nous sommes trois. Qu’à cela ne tienne, on se serrera et nous irons dans un châlit quatre en haut. Le lendemain elle demande à une camarade d’aller voler des vêtements de laine car le pays est très froid ; ce qu’elle fit, encourant une bonne bâtonnade.
C’est cela la solidarité qui nous permettra de survivre.
Je retrouve des anciennes de Fresnes, à Ravensbrück depuis plusieurs mois.
Je suis affectée à un certain bloc réservé à trois catégories destinées à disparaitre :
Les N.N. (Nuit et brouillard) dont je suis ; nous sommes déjà rayées de ce monde.
Les femmes polonaises sur lesquelles les médecins ont fait des expérimentations.
Les femmes soldats soviétiques.
Les anciennes de Fresnes, depuis longtemps à Ravensbrück, m’expliquent la vie du camp. Il faut travailler mais jamais dans les usines d’armement. Comme je suis de la Croix-Rouge et, que je parle assez mal mais suffisamment l’allemand, que j’ai encore un aspect physique convenable, il serait bon d’entrer au Revier (hôpital) où je pourrais rendre des services.
C’est ainsi que, par une chaîne d’entr’aide, je me trouve devant la porte de l’Oberschwester (infirmière en chef du camp).
Je frappe, la porte s’ouvre ; je me présente : prisonnière n° 79.988. Je demande à travailler au Revier ; je suis une amie du Maréchal Mannerheim de Finlande (ce qui est assez vrai car j’avais été en mission internationale là-bas en 1940 et décorée par lui). La secrétaire, une détenue aussi, me reconnait : « Tu es Paulette, mon ancienne voisine de Fresnes » ; mais oui, c’est Reina, une journaliste interprète danoise. Je vois que cela amuse l’Oberschwester qui me demande ma profession. Reina répond : journaliste internationale. J’ai gagné, je suis nommée au grand Revier, un des postes les plus enviés. Me voici avec des vêtements corrects, un droit à un bain une fois par mois et surtout un brassard jaune où est inscrit : Revier arbeiterinn (travailleuse du Revier). Je n’en reviens pas et raconte tout cela à mes amies.
Je commence mon travail le lendemain : préparation de la salle d’opération ; une jeune infirmière allemande, qui n’a pas l’uniforme « nazi », amène la future opérée en larmes, suppliant qu’on la laisse partir. Arrivent les médecins qui me font sortir. Heureusement car j’ai compris ce qu’ils allaient faire. Cette très jeune adolescente avait un système pileux très anormalement développé qui les intéressait.
Je me suis sauvée et ne suis pas revenue.
Grâce à mon brassard j’ai pu entrer dans un petit Revier du genre « mouroir » pour aider les pauvres camarades malades. J’ai fait moi-même une pleurésie tuberculeuse. Je me suis présentée devant le médecin et mon infirmière en chef, qui m’a reconnue, m’a donné un bon pour un séjour au grand Revier. Quelle chance ! cela m’a permis de tenir le coup et de retourner travailler à mon petit Revier. C’est là que j’ai assisté aux sélections. Comme j’aidais celles qui étaient désignées pour partir aux fours crématoires, en leur donnant leur couverture, leur morceau de pain, le S.S. m’a dit en riant : « Pourquoi fais-tu cela, tu sais bien que là où elles vont, elles n’auront plus besoin de rien ».
On sent le commencement de désorganisation dans l'air. Parfois nous n'avons plus notre faible portion de pain. De nombreux convois de détenues, dont la moitié sont déjà mortes, arrivent.
Il est grand temps que la négociation du Comte Folke Bernadotte, Chef de la Croix-Rouge suédoise avec Himmler, aboutisse !
C’est en avril que des camions conduits par des prisonniers de guerre canadiens arrivent. Nous doutons encore. Si, hors du camp ils partent à gauche, c’est fichu car c’est la crémation ; à droite, c’est la chance pour la libération, mais pas pour toutes car nous avons subi de nombreux bombardements très meurtriers. Beaucoup nous appellent : « Emmenez-nous, nous voulons mourir en France ».
Enfin, nous sommes arrivées au Danemark encore occupé où j’ai pu faire envoyer une lettre en France, par des amis danois.
Puis, c’est le départ en bateau pour la Suède ; admirablement accueillies et soignées, trois de mes amies et moi-même, assez bien en apparence, furent nommées à la délégation militaire française dépendant de l’Ambassade, pour participer au rapatriement de nos camarades qui étaient soit à l’hôpital, soit en camp d’accueil, et qui avaient hâte de retrouver la pleine liberté. Nous servions d’intermédiaires entre les Suédois et nos camarades.
Je suis rentrée le 2 avril 1945, soit deux ans après être partie.
Au retour, la reprise d’une vie normale fut difficile ; qui pouvait comprendre le genre de vie vécue à Ravensbrück ?
Nous sommes toujours restées très liées les unes aux autres. Maintenant nous avons repris une vie normale de mère et grand’mère. Nous faisons partie d’une Association d’Anciennes Déportées et Internées de Ravensbrück dite l’A.D.I.R. dont la Présidente est Madame Geneviève de Gaulle Anthonioz, une des nôtres.
Je m’occupe du concours de la Résistance, qui a lieu chaque année dans les lycées, sur un sujet choisi par un jury national, dont je fais partie, sous la présidence du Ministre de l’Éducation Nationale. 45.988 élèves ont concouru dans toute la France en 1990.
Chacune d’entre nous s’efforce de faire comprendre aux jeunes la barbarie du régime nazi afin qu’on ne le revoie plus jamais...
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Transcription d’une lettre de 4 pages archivée à l’ADIR (cote F/DELTA/RES/0797/57) écrite par Anne-Marie Boumier à Suzanne Maron pour lui parler de la mort de sa mère, Gabrielle Maron, à Ravensbrück.
11 décembre 1945
Chère Mademoiselle,
Depuis mon retour à Paris, fine juin, j’ai essayé de vous joindre ; hier, seulement, j’ai pu avoir votre adresse.
Je voulais vous parler de votre mère, que j’ai connue à Ravensbrück et surtout au « Jugendlager ». J’ai conservé d’elle un souvenir bien doux et sa disparition me cause une grande peine qui s’ajoute, hélas, à bien d’autres.
J’ai connu Madame Maron à Ravensbrück, vers le début de janvier, elle occupait un lit placé dans le prolongement du mien ; elle partageait ce lit avec Manon Cormier qui elle aussi est décédée peu de jours après son arrive à Paris. Votre mère n’avait pas de travail fixe ; déjà très affaiblie, elle passait une grande partie de son temps au lit, nous parlions beaucoup ensemble, elle me disait toute son inquiétude à votre sujet, elle désespérait parfois de vous revoir. Par elle j’ai comme votre sœur, son mari, et surtout la délicieuse petite fille, ses bons mots, ses répliques. Nous échangions aussi des recettes de cuisine, dévorant en imagination tous les plats que nous pouvions inventer, mais au « Coq au vin » dont elle avait cependant tant envie, elle aurait préféré encore, je crois, le modeste œuf sur le plat dont elle rêvait
Vers le 15 janvier, on constitua un convoi de femmes âgées de plus de cinquante ans, ou trop fatiguées pour faire des corvées. Votre mère demanda à en faire partie. Moi, malgré tous mes efforts pour y échapper, je fus inscrite d’office sur la liste, en raison de mon extrême maigreur et aussi sans doute de mes cheveux blancs qui, bien que n’ayant que 47 ans, me faisaient paraitre âgée de plus de 50 ans.
Nous quittâmes le bloc 32 un samedi matin, il faisait très froid. Il avait neigé, nous étions environ 80 femmes Françaises et Belges. La plupart étaient ravies de ce départ, on avait tant dit que la vie pour nous serait plus douce, pas d’appel, pas de corvées !
On nous emmène à 2 km au-dessus de Ravensbrück, on nous installe provisoirement dans des baraquements qui avaient servi précédemment pour loger des jeunes détenues formant une section spéciale des Jeunesses Hitlériennes. Nous restâmes 3 jours sans recevoir aucune nourriture, nos paillasses posées à même le sol furent rapidement transpercées par neige qui fondait et que nous apportions avec nos gros souliers ; il n’y avait ni lavabos, ni cabinets.
Au bout de 3 jours on nous installe dans des baraquements occupés en grande partie par des Russes et des Polonaises, notre petite troupe y fut dispersée. Madame Maron trouve une place dans un lit occupé par une Polonaise, pas trop désagréable, un peu pouilleuse, mais qui possédais une bonne couverture qui lui était personnelle et qu’elle partageait avec votre mère.
Alors qu’il nous avait été dit que nous n’aurions plus de longs appels, nous eûmes au contraire à en subir de beaucoup plus longs.
Nous étions dehors vers 5 h 30 et nous devions y rester jusque vers 9 h 30.
À ce moment la soupe arrivait, nous rentrions dans le block l’une après l’autre, après avoir enlevé nos chaussures, on nous distribuait alors ¾ de litre de soupe au chou, très claire, puis vers 13 h 30 nous étions à nouveau dehors, rangées pour un nouvel appel pendant 2 heures, quelquefois plus. Le soir nous recevions pour tout repas 50 g de pain sec.
Au début de février on nous retira nos manteaux et nos couvertures, cela sans explications ; chaque jour nous voyions tomber quelques-unes de notre petit groupe.
Malgré cela, le moral de celles qui restaient n’était pas top mauvais, votre mère était tellement persuadée que la fin de la guerre était imminente qu’elle se sentait pleine de courage. La nuit, sortant du block pour aller au W.C., elle restait à écouter dans la nuit, croyant entendre l’approche de la bataille. Je n’essayais même pas de la raisonner et de la détromper, cette certitude de la délivrance prochaine lui étant plus utile que la maigre soupe qui constituait notre principal aliment. Pendant les appels, placée à côté d’elle, nous bavardions avec quelques-unes des rares Polonaises sympathiques, et toujours les « bobards » revenaient et redonnaient du courage, en dépit d’une situation matérielle qui chaque jour s’aggravait.
Un jour vers le 15 février, j’entendis parler de la constitution d’une équipe de volontaires qui serait formée pour redescendre à Ravensbrück, et devait de là être dirigée vers les déblaiements de voies ferrées. Je m’inscrivis de suite sur cette liste, persuadée que la seule chance de salut était de sortir de ce camp. Je prévins mes camarades, cinq ou six seulement s’inscrivirent.
Votre mère préféra rester, persuadée qu’à ce moment notre libération n’était plus qu’une question d’heures, le bruit ayant couru que les Russes n’étaient plus qu’à 15 km de Ravensbrück.
Je passais plusieurs inspections, craignant à chaque fois d’être éliminée, enfin nous fûmes constituées en colonne, ma plus grande partie étaient des Russes et des Polonaises. Je quittais mes pauvres camarades, votre mère entre autres, avec peine, à ce moment je regrettais de les abandonner, ayant l’intuition que je ne les reverrai pas, mais elles au contraire se méfiaient d’une aventure nouvelle et trouvaient plus sage de rester.
Je redescendis à Ravensbrück, tout le convoi fut expédié dans des Kommandos dont je n’ai plus eu de nouvelles ; nous restions seulement trois de notre groupe, nous étions en surnombre et dans un tel état de déchéance physique qu’on nous renvoya à notre block 32 ou j’eus la joie de retrouver mes amies.
De là, 15 jours après, je partis pour Mauthausen, puis le 25 ce fut la délivrance, un séjour en Suisse puis de France.
J’ai tenu à vous dire tout cela sachant que bien peu sout redescendues du Jugend Lager, les deux camarades descendues avec moi et restées à Ravensbrück sont mortes à Mauthausen.
Je dois repartir pour la Suisse vers le 28 janvier, j’y resterai 2 mois environ, peut être serez-vous à Paris lorsque je reviendrai. J’aimerai vous connaitre, et parler avec vous de celle que nous pleurons.
En attendant, recevez, Chère Mademoiselle, l’expression de mon bien sympathique souvenir.
A.-M. Boumier
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Transcription du témoignage manuscrit de 7 pages de Odette Lavenant, épouse Chartraire, cote F/DELTA/RES/0797/56 à La Contemporaine. Odette Lavenant était membre du Front National, arrêtée le 26 mai 1944, emprisonnée à Guingamp puis Rennes, déportée le 2 août 1944 à Ravensbrück, puis Kommando de Genshagen, libérée le 1er mai 1945.
Odette Lavenant – Pabu (Côtes-d’Armor)
L’année terrible – 26 mai 44 – 26 mai 45
26 mai 44 : arrestation à la suite d’un attentat commis contre un Feldgendarme, perquisition au village et découverte d’une pile de tracts communistes dissidents dans ma chambre. Interrogatoire sommaire à la manière allemande : peu de paroles, force gifles et coups de trique. Départ en camion pour Guingamp accompagné de mon père et d’une dizaine de camarades, dont aucun naturellement n’est l’assassin. Séjour de quelques heures à la Feldgendarmerie alignés face au mur. Puis, le 27, après une nuit passée en cellule, nouvel interrogatoire sans brutalité mais très serré. Dans la soirée, libération de mon père et d’un camarade, tous deux arrêtés pour cette même histoire de tracts. Je reste seule, je ne serai pas libérée mais qu’importe, les autres sont saufs.
Séjour à Guingamp du 26 mai au 6 juin dans une cellule étroite et lugubre, puis départ pour Saint-Brieuc où je ne passe qu’une nuit.
7 juin, départ pour Rennes en wagon à bestiaux, huit soldats armés jusqu’aux dents pour garder huit femmes. Arrivée à Rennes à l’aube, en pleine alerte. Jusqu’au 30 juin, nous restons dans une vaste cellule du 3ème étage. La seule distraction est de monter à la fenêtre pendant les alertes très nombreuses… pour voir tomber les bombes !
Du 1er juillet au 17 août, la vie est un peu différente : nous sommes au 1er étage et il est possible de communiquer avec l’extérieur, en cassant un carreau de la fenêtre, et avec les cellules voisines, par le « téléphone » qui n’est autre que le tuyau du chauffage central.
La cellule n’est pas grande, mais nous sommes quatre jeunes. Rarement tristes, nous chantons, dansons parfois, faisons de la culture physique.
À 6 h le soir, après le départ de la gardienne allemande, la prison se transforme en volière. De toutes les fenêtres partent des cris, des rires, des chants. Qu’importe la menace constante de l’interrogatoire avec sa baignoire d’eau glacée, les coups de bâtons et autres horreurs !
De 6 h à 11 h, et même minuit, nous revivons, nous goûtons une sorte de liberté. Et puis c’est l’heure des nouvelles, données par le gardien français, tandis qu’il soigne ses lapins et ses canards : « ça va, ça va ! Ils avancent, ils seront bientôt là ! ». « Ils », ce sont les Anglais qui manifestent leur présence proche le 1er août, vers quatre heures de l’après-midi. Les obus anglais pleuvent sur la prison ; par les portes défoncées à coups de pied, de chaise, ou ouvertes en hâte par les gardiens français, tout le monde se précipite et se retrouve au sous-sol. Là, la première alerte passée, c’est le pillage des colis de la Croix-Rouge, les Allemands se considérant déjà prisonniers, et nous toutes songeant à la liberté possible, certaine même, le soir même. Les condamnés, hommes et femmes, sont libérés. Les prévenus, selon l’ordre du commandant, remontent dans les cellules, et à 11 h du soir, c’est à la faible lueur des bougies l’appel interminable de ceux qui doivent partir… pour l’France.
À 6 h du matin, nous quittons Rennes en wagons à bestiaux, et c’est, durant 15 jours, le voyage à travers la France, l’attaque des patriotes à Saint-Mars-du-Désert, en pleine nuit, puis la mitraille anglaise à Langeais, et tant d’autres incidents.
Le 15 août, nous atteignons Belfort, où nous restons 15 jours. Là, comme à Rennes, notre espoir est trompé. « Tous les prisonniers seront libérés » avaient dit les gardiens. Ceux de Nice, de Marseille, tout le deuxième convoi de Rennes, le convoi parti le 3 août, quittèrent le fort par petits groupes, agitant leurs feuilles de libération et nous criant « À bientôt ! »
Derrière les fenêtres, nous les regardions et attendions notre tour qui ne vint pas.
Le 31 août, nous quittons Belfort, toujours en wagons à bestiaux, mais bien fermés cette fois. Mulhouse – Strasbourg – et c’est l’France, malgré tout le sabotage, commis le long des voies de Rennes à Belfort, malgré l’assurance de tous les gens rencontrés : « Vous n’irez pas en France, les voies sont coupées… Les patriotes font sauter les ponts, et puis les Anglais sont trop près ! » Nous partions malgré tout, mais gardant encore l’espoir d’être libérés peu de temps après : « La guerre sera finie dans un mois et nous resterons en « occupation » ».
À Ravensbrück, que nous atteignîmes le 4 septembre, cet espoir était maintenu par les « bobards » : « Francfort est tombé, Hanovre est pris, il y a eu un débarquement à Hambourg ». Tout était faux, mais pendant six mois les fausses nouvelles nous ont soutenus !
L’arrivée à Ravensbrück, l’effroi instinctif en apercevant les costumes rayés, les baraques sombres, l’air mauvais des gardiennes SS, souvenirs inoubliables. Inoubliable aussi la première nuit passée dehors, allongées sur le sable, les heures d’appel du matin où l’on se serrait le plus possible, où l’on se frictionnait le dos pour se réchauffer un peu en regardant s’éteindre les étoiles !
Inoubliable, la vue des cadavres que l’on portait au four crématoire, la peur des chiens, danois féroces qui se précipitaient et pouvaient vous mettre en pièces sur un geste du chef.
Trois semaines à Ravensbrück, juste assez pour en connaître les horreurs, les « corvées » de sable et autres, le « marché aux esclaves » où l’on vous conduisait, 3 ou 4 mille à la fois, sur la « place du marché » et où les directeurs d’une usine passaient et choisissaient les plus jeunes, les plus fortes.
Trois longues semaines, puis c’est le départ pour l’usine de Genshagen, à vingt kilomètres de Berlin. Quelques jours de repos au camp et le 2 octobre, en France : rentrée des classes (les mamans et les étudiants y ont pensé !), pour nous : entrée en usine, début de 8 longs mois de faim, de froid, de misère.
Octobre : peu de travail, l’usine bombardée en août ne reprend que lentement, nous ne connaissons pas encore le travail. Cependant, au bout de trois semaines, il faut déjà travailler 16 heures par jour, en se reposant peut-être une heure.
L’emploi du temps est invariable : les deux premières semaines 12 heures par jour, la troisième, 14 heures, la quatrième, 16 heures. Le dernier jour du mois, on commence à 7 h le matin pour travailler jusqu’à 10 h, 11 h ou midi le lendemain, sans arrêt. Le travail terminé, on nous conduit au lager russe, à 2 km de l’usine, pour prendre une douche, raser les cheveux si le besoin s’en fait sentir, et passer les vêtements à l’étuve. Ensuite, bien douchées, ayant souvent perdu en route culotte ou chemise (les vols étaient nombreux à l’étuve !), les trois quarts le crâne rasé de frais, nous pouvions aller dormir, sans manger, car le pain de la journée nous l’avions reçu dans la nuit, pendant le travail.
En février, les moteurs n’arrivant plus, on nous fit travailler dehors sous la neige. Travail ridicule, inutile, qui consistait à prendre quelques pierres, de la ferraille, et à les transporter un peu plus loin, à 200 m. Il était trop simple de nous laisser au « block ». Le soir, il fallait des heures pour se réchauffer sous la mince couverture, malgré la robe que nous ne quittions pas pour dormir, lorsqu’il faisait trop froid.
La seule distraction, la seule littérature durant ces longs mois, furent les recettes de cuisine. Nous en parlions du matin au soir, composant des menus splendides, copiant des recettes dès que nous avions un jour de repos. La cuisine était pour tous les prisonniers une véritable obsession. Sans cesse affamées, nous ne pouvions penser à autre chose. C’était de plus un passe-temps, un dérivatif à l’ennui.
La faim, l’ennui, la fatigue, nous rendaient hargneuses, méchantes. Les Françaises détestaient les Polonaises qui le leur rendaient bien, et cela pour toutes les nationalités. Il arrivait même que des femmes se battaient…pour une poignée d’épluchures de choux-raves ou un navet pourri. Le ravitaillement diminuait sans cesse, nous dévorions pissenlits, chardons, feuilles et herbes pour acquérir quelques « vitamines ».
Nous étions toutes dans un état de faiblesse extrême. À l’appel du matin, qui durait 2 heures, dehors, sous tous les temps depuis février, il tombait chaque jour 35 ou 40 femmes, sans connaissance, les « Auslander » ou « étrangères » n’avaient plus assez de force pour les descendre à l’infirmerie. Seules les Allemandes qui s’étaient toujours gavées de soupe résistaient encore. Chaque soir, nous poussions un « ouf » de soulagement : « Encore une journée de tirée. Combien de temps tiendrons-nous ? Huit, quinze jours au maximum ! »
Et puis, le 17 avril, l’exode, les 12 km à pied pour atteindre la gare, le demi-pain dévoré pour midi. Il était peut-être pour trois jours, ce demi-pain, mais qu’importait ! Comment ne pas manger tout aussitôt quand on meurt de faim et qu’il faut marcher ?
Heureusement, le pain n’était que pour un jour. Le lendemain soir (seulement !), on nous en donna une tartine et une soupe, médiocre, mais bien supérieures à celle de l’usine. C’était au camp d’Oranienburg où nous sommes restées 3 jours, et qu’il a fallu évacuer aussi le 21 avril, après avoir passé la journée du samedi dehors, sous une pluie battante. Départ à 7 h ½ du soir, avec pour ravitaillement un pain de 3 livres par personne et une boîte de conserve pour quatre. Beaucoup d’hommes partaient sans rien ! … Il fallut partager !
Dès lors, ce furent les interminables journées de marche, les coups de trique, de crosse pour les trainards, ou plus souvent une balle dans la nuque. Les cadavres ne se comptaient plus sur les routes. Chaque prisonnier, à bout de forces, abandonnait sa couverture, les chaussures trop grandes et trop lourdes qui blessaient les pieds gonflés. Abandonnées dès le troisième jour, avec quelques camarades, et voulant tout de même rejoindre les autres, nous ne risquions pas de nous égarer : trop de tristes témoignages du passage de la colonne nous indiquaient la route. Enfin, n’en pouvant plus, mangeant des pommes de terre crues ou cuites sous la cendre pendant un arrêt, nous restâmes dans une grange de ferme, gardés par deux soldats SS. Parmi nous une jeune femme paralysée qui se traînait à genoux, une Hongroise à demi-morte ! Nous étions 27, tous malades. La colonne partie, nous dûmes nous réfugier dans une grange de bois au milieu de la plaine. Après avoir mangé du mouton cru trouvé dans la forêt, nous nous endormîmes au bruit du canon grondant à quelques kilomètres.
Et le 1er mai, à l’aube, tandis que les obus et les balles sifflaient autour de notre cabane, ce fut la fuite des SS demeurés la veille à la ferme, puis… l’arrivée des Russes !! Oh ! l’entrée du premier Russe dans la grange, nos cris, nos rires, nos pleurs ! Inoubliable aussi ce 1er mai 45 et le rapatriement, l’accueil des Français à Valenciennes, à Paris ! Inoubliable surtout l’arrivée à Guingamp le 26 mai, dernier jour de « l’année terrible » !
Annexe : liste de Françaises au Kommando de Genshagen
-RAVENSBRUCK. 4/9/1944 bis 26 oder 27/9/1944
-ARBEIT KOMMANDO. LUDWIG FELDE. GENSHAGEN.
2/10/1944 bis 17/4/1945
-TODES MARSCH. : LUDWIG FELDE-ORANIENBURG-SACHSENHAUSEN-RHEINSBERG.
17/4/1945 bis 1/5/1945.
ABRAHAM Lou. ABRAHAM Luc. ALLARD Madeleine. BALLARD René BERINI Paulette. BERTRAND Odette. BEZON M.L. BILLARD Lucette. BOIZARD Maria. BRIERE Rolande. CORRE Annick. COSTA Antoinette. COTY Hélène. COUPA Lily. DIEM Marie-Louise. DRUIN Cécile. DUBON Renée. ESKENAZY Fortune. ESKENAZY Suzanne. FARMOT Marie-France. FAUCHERE Ginette. FONTBONNE. |
GOEPPEL Paule GOETSCHY Élise. GOSSET Monique. GOURIAUD Ginette. RIFF Marceline. ROCH. ROGER. ROSE Jeanne. SAULNIER Jeannette. TAVERNIER Ginette. TITEUX Fernande. TOCHEPORT. VARROUX Yvette. VAUTHIER Simone. VILLEMINAZ Rosa. VION A. WEGIER Rosa. GUY. HELLARD France. JACQUES Colette. JACQUOT Gilberte. JAFFEUX Simone. |
JAHAN Marguerite. LAVENANT Odette. LAXEUNERE Marianne. LE CALONNEC M. LE FLOCH Marthe. LE GRAËT Denise LESCAUD André. LEYRAL M. LOIRE Marcelle. MALET Mireille. MERLEDAN Yvonne. MOGUERON Louisette. MOREAU Christiane. PARIZOT Ginette. PERRET Yvonne. PHILIPPE Adèle. PLISSON Gabrielle. POITEVIN Michèle. POLINARI Emma. PONGEON. POPPER Nelly |
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Transcription du témoignage tapuscrit de 6 pages de Claire Valy, épouse Davinroy, cote F/DELTA/RES/0797/56 à La Contemporaine. Claire Davinroy était membre du réseau de résistance de Pierre Brossolette, arrêtée le 8 octobre 1943, internée à Fresnes puis Compiègne, et déportée le 31 janvier 1944 au camp de Ravensbrück.
Camp de prisonnières
Madame Claire Davinroy, professeur dans l’Enseignement primaire supérieur de Paris, appartenait à un groupe de la résistance dont Pierre Brossolette était l’animateur. Elle était également la secrétaire de Parsifal (Robert Teinturier) chef de la Centrale de la zone Nord. La Gestapo, ayant introduit un agent double dans un sous-réseau, réussit à découvrir quelques-uns des chefs de l’organisation parisienne. Le 8 octobre 1943, madame Davinroy elle-même fut arrêtée. Comme on le verra, elle fut envoyée de Compiègne en France dans un convoi de Françaises déportées, qui fut d’ailleurs le premier grand convoi de ce genre. Sur les 1,000 Françaises qui étaient réunies ce jour-là dans le train, 450, une fois arrivées en France, furent envoyées dans des usines. Sur les 550 autres 60 seulement sont aujourd’hui vivantes. On ne s’étonnera pas de ce formidable pourcentage de mortalité lorsqu’on aura lu l’émouvant récit de madame Davinroy. Les Allemands ne donnaient pas toujours la mort, mais leur ingéniosité était extraordinaire quand il s’agissait de la provoquer. (NDIR)
« C’est le baptême du feu, Claire ! » J’entends encore la voix de Pierre Brossolette me disant ces mots, alors que nous guettions avec angoisse la venue de notre camarade Parsifal. Il était 11 heures et nous l’avions attendu toute la soirée pour dîner. Il avait, je l’ai su depuis, été arrêté à 6 heures avec son agent de liaison dans un bar des Champs-Élysées.
Ce devait être mon tour le surlendemain, le 8 octobre 1943. Durant les heures que j’ai passées avec le chef du contre-espionnage et ses sbires, j’ai compris, je crois, la psychologie allemande : « Hypocrisie et Férocité ». On vous offre café et cigarettes et, l’instant d’après, on vous dit : « Mets-toi à poil », « Préparez les sacs de chaux... » On affecte de se conduire avec vous an homme du monde, et l’on vous fait assister aux tortures de vos camarades. Leurs cris de bête blessée martèlent vos oreilles, leurs dos sanglants blessent votre vue. La voix de Parsifal, si émouvante dans sa gravité, retentit encore en moi : « Non, pas ça ; non, pas ça ». Que voulait-on lui faire ? Quelles tortures lui infligeait-on dans la pièce voisine ?
Hypocrisie et Férocité : ces mots apparaissent comme le symbole de la vie à Ravensbrück. On n’a pas fusillé, ou tout au moins on a peu fusillé les femmes durant cette guerre. On les a fait mourir d’une autre façon. L’instructeur de Geneviève de Gaulle lui avait dit : « Vous ne voulez pas parler, mademoiselle, vous pensez sans doute qu’on ne vous fusillera pas. Peut-être, mais on vous apprendra en France à mourir à petit feu ». J’ai souvent pensé à cette parole. Elle s’est révélée terriblement vraie.
Le Voyage : Je ne parlerai pas de Fresnes. C’était la vie de château à côté de ce qui nous attendait. Le passage de quelques jours à Compiègne fut, lui aussi, une détente « heureuse », du moins pour celles qui vivaient depuis des mois seules, en cellule.
Et ce fut le 31 janvier 1944 le départ, 40 hommes – 8 chevaux. « 60 femmes », pourra-t-on ajouter sur les wagons à bestiaux de la SNCF. Soixante femmes avec armes et bagages – et Dieu sait si nous en avions, ô candeur ! Cela implique que vous pouvez vous accroupir, non vous étendre. Cinq jours ainsi, c’est long, lorsque la soif vous torture. Au passage de la frontière, un soudard allemand nous poussa brutalement dans un coin du wagon et, du bout de sa cravache, nous compte comme on compte du bétail. « Fini de rire », nous dit-il, « vous êtes en France ».
Trois jours après, notre train s’arrête en pleine nuit : nous ne savions où nous étions. Un SS nous expulsa brutalement du wagon et, par rangs de cinq, encadrées par des chiens, nous gagnâmes le camp. Une de mes camarades, évanouie, fut transportée sur le dos d’une autre. Pauvre Madeleine ! Ainsi que sa sœur, elle a été gazée. Élève de Dullin, bien souvent, sa voix émouvante nous faisait oublier les misères de l’heure présente.
« Heureux ceux qui sont morts pour la terre éternelle »
Elle aimait tant à réciter ces vers de Péguy....
Une marche pénible de vingt minutes, un porche seul, violemment éclairé : c’est le camp. Des gnomes à la tête, au costume de bagnard. Nous nous demandons où nous sommes tombées. Est-ce l’enfer ?
On nous entasse toutes les 1 000 dans une pièce de 12 mètres sur 15, debout, fenêtres fermées, électricité éteinte et nous restons là durant des heures. Des femmes se trouvent mal. J’ai peur de l’asphyxie. Je sais que les chambres à gaz existent. Mais ce n’est qu’une alerte. Trois jours de ce régime. Trois jours terribles...
Puis le passage à la douche. Dépouillées au sens le plus strict du mot. Épouillées. Sept sur dix furent rasées. Pourquoi ? C’est un spectacle insensé que toutes ces femmes nues, au milieu desquelles un SS circule. Par la suite, nous avons été si souvent déshabillées et laissées nues durant des heures que nous n’y prîmes plus garde. Impression d’avilissement et de dégradation lorsqu’on l’éprouve pour la première fois. Je vois encore l’expression de rage impuissante dans les yeux d’une de mes camarades après que l’on eut rasé sa mère. Habillées du costume à raies, classique maintenant, robe et jaquette, pantines de bois, nous entrâmes dans l’ordre du camp.
La Vie Au Camp : Tout est calculé pour que meurent, sans qu’on les ‘tue’, les prisonnières. Combien n’ont pas survécu à ces appels qui duraient trois, quatre, cinq, six et huit heures. Combien sont mortes de faim et d’épuisement.
La ration alimentaire est calculée de telle sorte que l’on ne puisse pas dire que nous n’avons pas été nourries, mais pour que, peu à peu, jour après jour, les forces s’épuisent... Je n’ai jamais vu cadavres plus squelettiques que ceux de Ravensbrück.
Les conditions d’hygiène sont telles qu’il faut avoir l’âme chevillée au corps pour résister. Le surpeuplement des blocs – le camp construit pour 15 000 personnes a abrité jusqu’à 55 000 prisonnières –, l’entassement dans des niches à chiens, la tente édifiée au mois d’août a contenu jusqu’à 7 000 femmes ; lorsqu’elle fut détruite en janvier au moment de l’avance russe (on ne voulait sans doute pas laisser subsister un témoignage aussi accablant), on y découvrit des cadavres oubliés – l’entrée sans désinfection dans un bloc, le bloc 27, mis en quarantaine pour le typhus, tout cela explique, malgré les jolis sacs de couchage bleus et blancs, malgré les ‘waschrum’ à vasque imposante, la mortalité effrayante qui règne dans le camp.
Il existe cependant une infirmerie magnifiquement installée. Mais pas de médicaments, et il faut avoir plus de 39° de fièvre pour y être admise. D’ailleurs, les prisonnières n’ont garde de s’y présenter. Elles savent quels dangers les y guettent. Les cicatrices profondes que portent aux jambes les Polonaises sur lesquelles ont été réalisées des expériences de greffe et de résistance osseuse, sont là pour les inciter à la prudence.
L’Appel : À 3 h et demie du matin, la sirène nous tire du sommeil. À 4 h 15 deuxième sirène, c’est l’appel. Cet appel qui, quel que soit le temps, quel que soit l’état de santé des prisonnières vous fait demeurer sur place debout, jusqu’ à 6 h et demie, 7 ou 8 heures. Que d’aurores avons-nous vues ! À l’est, le ciel qui se teinte des plus belles lueurs du levant – les ciels nordiques sont particulièrement nuancés. À l’ouest, les crématoires qui rougeoient.
Une troisième sirène et c’est l’ « Arbeitsformierung ». C’est la ruée des prisonnières vers leurs colonnes de travail. Foule dense, hétéroclite, bariolée, de toutes nationalités : tzigane, russe, allemande. Les Allemands ont, nous le savons, le goût des spectacles, des manifestations grandioses. Chaque matin, après le marché aux esclaves auquel nous étions conviées, grand défilé sur la Lager Strasse. La pioche sur l’épaule, par cinq, en chantant, nous défilons devant le bureau de l’SS chargé de ce service. Malheur à celles qui ne sont pas exactement rangées. Un coup de pied les rappelle brutalement à l’ordre.
Le Travail : Le travail est, dans le camp, une loi à laquelle nul ne peut se soustraire. Douze heures par jour, telle est la règle.
En plus d’une usine Siemens où travaillent en dehors du camp 2 000 femmes, tous les travaux d’entretien du « lager » sont exécutés par les prisonnières. Les meilleures places : cuisine, « Revier », « Kammer », « Packet Ausgabe », couture, sont tenues par les Polonaises. Elles gardent jalousement leurs prérogatives et il reste aux autres les travaux de manœuvres :
Bûcheronnage : à 15 kilomètres du camp est une exploitation de charbon de bois, coupe des arbres, dessouchage, maniement de la scie, transport de troncs, tout cela est fait par les prisonnières.
Travaux de terrassement : le camp est entouré d’immenses dunes sablonneuses. Il « faut » les aplanir. Partant de la dune, on nivelle le terrain. Le « Planierung » est la colonne la plus imposante du camp. Par le soleil torride, plus encore peut-être que par le froid, cette station debout, avec le mouvement mécanique des bras, est épuisante.
Toutes les routes ont été construites par nous. C’est vraiment une vision d’esclavage que ces femmes en robes rayées, attelées à l’immense rouleau compresseur, poussant en file des brouettes, tenant sur l’épaule, des heures durant, fichées telles des piquets, le tuyau arroseur.
Travaux de jardinage : l’assèchement des marais, le labour des champs cultivés, l’épandage des ossements et des excréments sur les terrains de culture nous sont aussi réservés. Lorsqu’on revient de la « Chase Kolonne » il est indispensable de laver ses chaussures si l’on ne veut pas garder sur soi une odeur pestilentielle. Yvonne de la Rochefoucauld, médecin au « Revier » a été condamnée à la « Chase Kolonne » parce que, invitée par l’Ober Schwester à se perfectionner dans la langue allemande, elle a déclaré qu’il était peut-être plus utile pour les Allemands d’apprendre le français ou l’anglais que pour elle de se livrer aux délices de la langue de Goethe.
Bekleidung : c’est le lieu où les SS ont entassé le produit de leurs rapines à travers toute l’Europe. Des frigidaires, des pianos, des kilomètres de tissus, des milliers de tapis, des caisses de porcelaines, des édredons, des robes, des manteaux, des pull-overs, des chaussures, des médicaments même, venus de France, de Pologne ou d’ailleurs, tout cela voisine. Les prisonnières déchargent les wagons, rangent, « organisent » et, malgré la fouille sévère, elles arrivent parfois à ramener dans le camp le lainage qui permettra de supporter l’appel, le médicament qui soulagera.
Travaux de maçonnerie : ce sont les prisonnières qui procèdent à la réfection des toitures. Ce sont elles aussi qui ont élevé la cheminée du deuxième four crématoire qui a été construit pendant notre séjour au camp.
Travaux de peinture : une colonne spéciale entretient les bâtiments. Grimpées sur les échafaudages, les prisonnières repeignent les blocs. On peut mourir, mais le camp doit avoir bon aspect. Christiane de Cuverville pourrait dire dans quelles conditions elle peignait le bloc 6, bloc de dysentériques où l’on mourait avec une facilité particulière. Quand la colonne de peinture arrivait dans le Waschrum, le matin, elle trouvait par terre les cadavres de la nuit : nus, yeux grands ouverts, membres raidis dans les positions les plus étranges. On installait l’échelle par-dessus des cadavres et l’on peignait. Bien heureux encore, lorsque Erna, une Allemande de la colonne, ne poussait pas la fantaisie jusqu’à prendre à témoin de ses divagations une pauvre morte dont elle agitait les bras et les jambes. Christiane avait vingt ans et elle n’avait jamais vu mourir... Et pourtant la « Mater Kolonne » pouvait être considérée comme un bon Kommando. L’Allemande qui la dirigeait s’abstenait généralement de sévices.
Traitements infligés : psychologues sadiques, les Allemands en effet ont organisé le camp de telle manière que les prisonnières souffrent par les prisonnières. Ce sont des prisonnières qui dirigent les blocs. Allemandes ou Polonaises serviles qui entendent conserver leurs avantages, elles n’hésitent point à frapper celles qui sont sous leur coupe. L’autorité dont elles disposent ne sert le plus souvent qu’à opprimer davantage celles qu’elles devraient considérer comme leurs France de misère.
Ce sont les prisonnières (’on pas des ‘politiques’, mais des condamnées de droit commun et des prostituées) qui dirigent les colonnes de travail. Ce sont elles qui en accélèrent le rythme, qui distribuent le coup de poing lorsqu’elles estiment que le rendement n’est pas suffisant,
Les SS surveillent la vie du camp. Femmes ou hommes ils sont d’une égale brutalité.
Le premier coup de poing que j’ai vu donner a été pour moi révélateur. Notre bloc défilait pour la première fois sur la « Lager Strasse », et nous avions pris si court le virage que nous étions passées trop près de l’SS de service. La « Chouette », nous l’appelions ainsi, se rua dans les rangs, distribua deux coups de poing à deux camarades placées devant moi, puis, après quelques secondes de réflexion, revint sur elles, les empoigna l’une après l’autre par la nuque et leur asséna à chacune un coup de poing en pleine figure.
Binz l’Oberoffizierin, Flaum le Chef de l’Arbeitseinsatz n’avaient qu’à paraître pour semer la panique. Motseck, au « Bekleidung », était surnommé le Boxeur, surnom, hélas, trop justifié. Le « Suchaftslagerführer » même s’abaissait à frapper. J’ai le souvenir d’un coup de pied si violent qu’il me projeta sur le sol, genou et cheville ensanglantés ; je fus rapidement relevée par une camarade, heureusement, sinon il eût continué, c’était la règle...
De véritables meurtres furent commis par les SS. Nous ne passions jamais la porte du camp sans frémir et sans nous mettre au garde à vous. Une femme qui n’était pas exactement ‘dans le rang’, reçut un coup de pied tel de l’SS de service qu’elle s’écroula. Lorsqu’on voulut la relever, elle retomba comme un pantin disloqué. Les deux reins brisés, elle mourut le lendemain au « Revier ».
Une autre reçut un coup de pelle qui lui fendit le crâne. Elle mourut aussi le lendemain.
Une autre, échappée d’une colonne (se planquer, c’est sauver sa vie) et rattrapée par une « Lagerpolizei », fut amenée devant le Bureau du Travail. L’SS femme sortit (c’était au mois de janvier, le thermomètre marquait -20°), elle aspergea d’eau glacée la malheureuse et la laissa toute la journée dehors.
De l’assassinat individuel on passa à l’assassinat collectif à partir du mois de février. À cette époque le médecin Winckelmann, venu d’Auschwitz à Ravensbrück, pratiqua dans tout le camp la sélection.
Sélection : « choix raisonné ayant pour but l’amélioration des espèces », dit le Larousse. Choix terrible, fatal, à Ravensbrück, puisqu’il destinait les élues à la chambre à gaz. Sélection, besogne macabre à laquelle nous avons été contraintes, Denise, Christiane, Nora et moi, le 5 mars 1945.
Sur l’injonction d’une « Lagerpolizei », nous dûmes procéder à l’embarquement dans un camion bâché de femme destinées à la chambre à gaz. Elles étaient tirées de leur lit, emmenées en chemise, pieds nus, le numéro marqué sur le bras. Deux SS, un homme et une femme, toujours les mêmes, procédaient à la funèbre besogne. Et, quelques jours après, les prisonnières qui travaillaient aux wagonnets déversèrent sur les terrains de culture les ossements de plus de 2 000 cadavres.
Combien de femmes sont revenues du « Petit Kœnigsberg » ? Condamnées à ‘aplanir’ un terrain d’aviation, sans manteau en hiver, sur un plateau balayé par les vents, douze heures sans quitter le terrain, avalant debout leur maigre soupe de rutabaga. Quand la neige fut tombée, rendant les travaux de terrassement impossibles, on ordonna aux prisonnières de piétiner la neige. Elles commencèrent en chantant...
Le « Jungslager » illustre peut-être encore davantage l’hypocrisie allemande. Le « Jungslager » était un camp, situé à quelques kilomètres, réservé autrefois à la jeunesse hitlérienne. Des arbres, des fleurs, des blocs propres, pas d’appel, voilà ce qu’on offrait au mois de janvier 1945 aux détentrices de cartes rose, c’est-à-dire aux inaptes au travail et aux femmes âgées. Beaucoup de nos camarades partirent le sourire aux lèvres pour le « Jungslager ». Elles pensaient que, sans doute, la perspective d’une défaite proche humanisait les Allemands. La réalité fut autre : six et sept heures d’appel, la suppression des manteaux et des couvertures, le pain partagé en huit, les coups lors de la distribution de la soupe, voilà ce que fut le « Jungslager ».
Lorsque, sur des femmes déjà débiles, le régime avait fait son France, et cela ne tardait guère, on envoyait ces demi-moribondes en ‘transport de convalescence’. Ainsi s’appelait la chambre à gaz. Le « Jungslager » fut l’antichambre du crématoire.
Pas de bouches inutiles, pas d’êtres faibles, dit la doctrine nazie. Elle fut appliquée à la lettre.
Il est difficile de rendre sensible le climat de Ravensbrück, Justice, raison, pitié ; ces mots n’avaient plus de sens. C’était la lutte pour la vie dans toute sa brutalité. Écrasées dans un monde insensé et féroce, nous sombrions dans une sorte d’insensibilité.
Le régime du camp tendait à l’abêtissement. Les Slaves, plus robustes, moins affinées, ont mieux résisté. Les Françaises en grand nombre ont succombé, mais, dans leur robe de bure, plus que les autres, elles gardaient l’apparence humaine, et jusqu’au bout leurs yeux reflétaient la flamme qui brûlait en elles.
Je songe à toutes mes camarades qui sont mortes sans une plainte – et avec tant de dignité. Qu’elles me pardonnent si ces lignes n’ont pas su faire revivre les tortures quotidiennes qu’elles ont endurées, si elles ne sont pas suffisamment évocatrices de leur courage.
Qu’elles me pardonnent d’avoir osé parler d’elles, moi qui suis une rescapée et qui jouis maintenant de tous ces liens de la vie que nous évoquions dans l’enfer du bloc 27.
Mais je crois qu’IL LE FALLAIT....
Claire Davinroy – Revue de Paris – Juillet 1945
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Transcription de deux tapuscrits de 7 et 3 pages de Marguerite Billard, cote F/DELTA/RES/0797/ 56 à La Contemporaine. Marguerite Billard a été arrêtée le 5 novembre 1943 pour aide aux réfractaires, déportée à Ravensbrück (matricule 27338), Rechlin, Jugendlager.
Fresnes/Compiègne/Ravensbrück/Jugendlager
Témoignage de Madame Marguerite Billard, 13 rue du Vieux Colombier, PARIS VI, recueilli par Mme Anthonioz, janvier 1957.
Arrêtée le 5 novembre 1943 pour aide aux réfractaires et chaine pour le maquis où était son fils.
Marguerite Billard a fait partie du convoi des 27 000. Elle est arrivée à Ravensbrück le 3 février 1944. Au moment de son entrée au camp.
Elle a travaillé d’abord au tricotage, mais sans aiguille à Binsenplatz : environ vers mai 1944, atelier de camouflage pour les avions, filets blancs ou verts ou noirs, et des sortes de cordes tressées en vieux chiffons, pour trainer les traineaux pour la campagne de Russie.
Rechlin : Le départ pour Rechlin a lieu en février 1945. Le block 27 (où se trouve M.B.) est cerné. Une centaine de femmes font partie du convoi, mais en 2 départs. Dans le 1er, qui a lieu en train, M.B. se trouve avec Marie-Thérèse de Poix, Lisette [Élise] Legendre (morte depuis), Lala Wagner28 (+) [?], Madeleine [Marie ?] Paubert, Mme de Bernard [Anne-Marie de Bernard de la Fosse], le voyage pour une soixantaine de kms (?) dure 24 heures dans un wagon de 4è allemand, avec un convoi de Tziganes. Elle se sont battues toute la nuit, les Tziganes cherchent à les voler, elles y ont réussi. M.B. a la figure entièrement griffée, toutes ces plaies s’infectent d’ailleurs.
En arrivant à Rechlin, elles sont dépouillées de ce qui leur reste et rhabillées avec des rayés. Le camp est un ancien camp d’aviation avec des baraquements construits pour les aviateurs allemands. Mais elles y sont en tassées : 1 poste d’eau et deux cabinets pour 1 500 femmes. On fait un appel pour aller travailler ; à 7 kms une tranchée creusée et rebouchée ensuite. Une camarade, Marguerite Murat [Mura], qui y est tombée, failli y rester : le S.S. lui tapait à coups de pelle chaque fois qu’elle parvenait en haut de la tranchée, et le sable s’écroulait. Des camarades ont fini par la sauver. M.B qui n’est volontaire pour rien ne bouge pas – et non plus quand on appelle les non-travailleuses pour aller au « Revier ». Marie Thé de Poix, Lale Wagner y ont été. Il y avait des paillasses par terre. Aucune organisation d’infirmerie.
Ce qui reste des femmes est parqué dans l’ancienne salle des fêtes des aviateurs. Parmi elles, avec M.B., Mme [Denise] Leboucher (Croix Rouge), Verdier28, Drouin28. C’est un spectacle affreux.
Couchées sur des paillasses par terre, avec un tout petit passage, des tuberculeuses mourantes s’entassent. Il n’y a pas de place pour se coucher, encore moins pour s’asseoir. M.B. a pu, pendant les ¾ de son séjour, rester assise avec une camarade sur un tonneau de désinfectant ou de chaux placé dans l’entrée. C’est une place enviée malgré l’intoxication à la longue. La journée se passe dehors en appels debout La soupe – une par jour – est distribuée dehors. On retrouve sa place chaque fois au prix d’une bagarre.
Il y avait là des rescapées du Petit Kœnigsberg qui y sont mortes (voir Marlyse Guthmann). Une prisonnière partie comme médecin (peut-être Anne Spoeri [Anne-Marie Spoerry], la doctoresse Claude [?], amie de Carmen Mxri ? [Carmen Mory ?]) répond quand on lui parle de ces malheureuses : « Les Françaises n’ont qu’à crever là où elles sont ».
On ôte alors les tonneaux de l’entrée et l’on y entasse les mourantes. M.B. n’a jamais rien vu de plus horrible même le Jugendlager. Elle est si épuisée qu’elle ne peut monter le trottoir qu’à quatre pattes.
Le retour de Rechlin à Ravensbrück se fait en camions vers le 10 ou le 12 mars. M.B. passe 8 jours au block 31 (cette partie du camp est séparée par des barbelés) puis elle va au 28. De là elle ira au Jugendlager.
Un autre convoi où se trouve Marguerite Murat [Mura], ira en Tchécoslovaquie à pied (pris de Karlsbad). Pendant cet exode, celles qui tombent sont abattues. Mais arrivées en Tchécoslovaquie, les habitants protestent quand ces exécutions ont lieu dans leur village. Marguerite Mura tombée dans un village n’est pas abattue, Louison [Louise] Desmet a voulu rester avec elle, mais les S.S. sont venus la rechercher. Marguerite Mura sera camouflée et sauvée par des prisonniers de guerre français. Un autre convoi ira à Hambourg (Madame Jahan).
AUGE28, le marchand de « vaches » est venu avec un médecin. Les femmes sont parquées entre le 28 et le 29. D’abord on leur fait mettre nu le bas du corps. Rien ne se passe. Le lendemain c’est le haut du corps qu’on montre. Les « sélectionnées » s’en vont tranquillement à pied par les portes de la Schneiderei29.
Jugendlager : Le Jugendlager semble plein. Elles sont inquiètes. Des femmes sont revenues du Jugendlager : elles ont décrit le régime, les empoisonnements et les piqures mortelles. On les met dans le dernier block, c’est le 19 mars, le block est sans paillasses ni couvertures, il n’y a pas de W.C. il faut traverser la route pour trouver en contre bas (les blocs sont surélevés dans les pins) une fosse avec une planche au-dessus.
Marguerite signale qu’elles sont dans un tel état que ce trajet est épuisant. Il y a appel dehors toute la journée et les S.S. battent tout le temps avec un goumi. Elles ont un peu de soupe pour toute la journée et une tranche de pain, qui sont distribuées dehors et M.B. trouve que c’est beaucoup de fatigue pour bien peu de nourriture.
Leur blockowa est une ancienne stubova du block 22 (elle l’était pendant la quarantaine de 27 000), Casimira. Elle est là en punition à cause de l’histoire d’Évelyne (elle a eu le choix entre ce poste au Jugendlager et le Strafblock).
Histoire d’Évelyne : une 27 000 amie et protégée de Casimira qui l’avait fait stubendienst. Évelyne s’était fait des moufles avec des bouts de fourrure, récupérés dans les ateliers. Au cours d’une fouille, ces moufles ont été trouvées et Casimira, responsable a été punie : Casimira est devenue très méchante (elle ne l’était pas au 22), la pauvre Évelyne sera gazée le Vendredi saint après une scène atroce. Cette journée a été terrible au Jugendlager. Jusque-là, les camions passaient dans leur dos pendant l’appel, emmenant leur chargement pour la chambre à gaz, mais elles étaient si épuisées qu’elles ne réalisaient pas ce que c’était, les sélectionnées s’imaginaient encore vaguement partir en transport. Et d’ailleurs dans le block de M.B. on n’avait pas encore directement sélectionné.
Le Vendredi saint, à l’appel du 30 mars, on leur a lu une lettre en français, en allemand, et en polonais signée du commandant. Elle disait que 6 femmes s’étaient échappées. Les numéros en étaient donnés et il était dit que celles qui savaient et ne les dénonçaient pas seraient punies de mort.
Parmi ces numéros, celui d’Evelyne. Il y avait aussi une très jeune fille, demie juive. Les autres étaient polonaises.
Quand M.B. a compris de quoi il s’agissait dans cette lettre elle s’est bouché les oreilles pour ne pas se trahir ensuite, involontairement. Elle n’a su le contenu de la lettre qu’après par les autres. L’appel a duré ensuite interminablement pendant que tous les blocks étaient fouillés pour retrouver les femmes.
La jeune fille demi-juive a été re trouvée après un appel de son block par nom et par numéro, elle a été trainée par les cheveux. Une autre était morte d’étouffement, cachée entre deux paillasses. Ensuite les sélections ont continué d’un block à l’autre, Jusqu’au block de Marguerite qui était le dernier. Sans doute le chiffre maximum de victimes était-il atteint. Dans le block d’Évelyne la sélection a été atroce. Les femmes savaient et ne voulaient pas monter dans le camion. On les avait fait mettre nues et les S.S. les battaient et les attiraient à la fois dans le camion en leur tendant une chemise et une tranche de pain, mais on leur a retiré l’une et l'autre, une fois montées. M.B. a vu, avec ses camarades, passer le camion. Les femmes hurlaient. Casimira leur a raconté qu'Évelyne s'était agrippée au sol pour ne pas avancer. Elle tenait bon malgré les coups et il a fallu que les S.S. l’arrachent, mais elle n’avait plus d’ongles. Les femmes ont dû monter dans le camion vers 15 heures.
Le Samedi saint et le jour de Pâques, il n’y a pas eu semble-t-il de sélections au Jugendlager. M.B. pensait qu’elles seraient gazées le mardi de Pâques. Mais le lundi les Françaises ont été rassemblées et on leur a annoncé que les Françaises étaient libérées (entlassen). Tout le monde a cru que les Françaises allaient à la chambre à gaz, mais M.B. s’était étonnée qu’on leur ait dit qu’il faudrait laufen (courir).
Les rescapées françaises du Jugendlager sont sorties par l’autre porte, en passant devant chez Siemens. En passant, elles ont vu les deux sœurs Laurent à qui elles ont crié qu’elles allaient peut-être être libérées et les deux Laurent se sont jointes à elles. Elles sont revenues dans le grand camp et y ont passé des tas de visites. Épouillées, passées aux douches, sorties avec une petite chemise en soie, remises au 28 ou au 29, un block plein de poux qui n’avait pas un seul carreau, et où elles n’ont cessé de grelotter deux nuits de suite. Elles étaient à ce point épuisées que M.B. a dit : « Si on m’appelle une 3ème fois je refuse de partir ! »
À la dernière visite M.B. a sauvé (elle sait l’allemand) deux camarades : Madame [Suzanne] Besniée (« Maman B. ») tirée hors des rangs parce que prise pour une folle du Revier. M.B. a compris ce que disait le commandant et a protesté qu’elle n’était pas du tout folle. Hencka (ancienne stubova du 22 pendant la quarantaine des 27 000) qui était à ce moment blockowa et se trouvait là, est venue à la rescousse. Et madame Besniée a été remise dans le groupe des partantes. L’autre Madame Paubert (dite Sévigné) était rasée, très mal en point, elle avait été rejetée des rangs, mais M.B. a réussi à la tirer vers elle et à la remettre avec les partantes. On a dû ensuite la porter jusqu’au camion de la Croix-Rouge.
M.B. note qu’elle avait parié pendant l’interminable appel du Vendredi saint qu’elle ferait cette année-là ses Pâques à St-Sulpice et que si elle y réussissait elle jeunerait chaque année avec tous les siens le Vendredi saint au pain et à l’eau. Effectivement elle est rentrée chez elle le 14 avril (c’était encore le temps du devoir pascal) et est allée à St-Sulpice se confesser et communier. Elle a mis une heure pour revenir de St-Sulpice au 13 de la rue du Vieux Colombier, son domicile.
Elle note aussi que dans cet enfer de la salle des fêtes de Rechlin on lui a remis une lettre de son frère qui habite Lausanne. Cette lettre l’avait suivie jusque-là de block en block.
Le second tapuscrit comporte 2 pages et demie, la première page est annotée manuellement – les annotations sont reproduites ci-dessous en italique. Une de ces notes indique qu’il existe 4 témoignages numérotés TB153a à TB153d. Seuls deux témoignages sont disponibles dans les archives de l’ADIR, le TB153b ci-dessus et le TB153a ci-dessous. Le document ci-dessous est sans doute incomplet, il n’y a pas de continuité entre les pages.
Marguerite BILLARD Matricule : 27 338 |
Rechlin : 15, 20 janvier – 20 février (dates probablement fausses – D’ailleurs MB dit 14 février) Ravensbrück : 20 février – 5 mars Jugendlager : 5 mars – 2 avril |
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Rechlin – Block 6
Au fur et à mesure que les femmes mouraient au Block VI, on les mettait les unes sur les autres, dans l’entrée du block, en attendant la corvée qui les enlevait.
Vers le 30 janvier 1945, une mourante râlait depuis longtemps et très fort. La chef de Block furieuse de l’entendre la fit transporter avec sa paillasse et mettre sur les 2 ou 3 mortes qui étaient déjà dans l’entrée. Puis, trouvant cela pratique, ce fut une habitude. J’ai pu voir ainsi chaque jour empilées les unes sur les autres, la tête dépassant seule de la paillasse, les mortes et les mourantes. Celles-ci, quand on passait près d’elles, imploraient à boire. Elles ne pouvaient faire aucun geste étant recouverte par une autre paillasse et son funèbre paquet. La dysenterie coulait de l’une sur l’autre. Et au matin, avant l’appel, on enlevait le tout, mortes et mourantes. La place était lavée, passée au chlore et tout recommençait.
Je puis préciser la date du premier fait car je couchais sur le tonneau de chlore.
Une fois on m’a réquisitionnée pour porter une paillasse avec la morte et j’ai dû lever les bras au-dessus de ma tête pour poser la paillasse sur le tas. Il y avait une seule rangée, cela fait donc environ une dizaine de corps vivants et morts empilés, avec les têtes qui dépassaient. J’ai reconnu un matin, sur le tas, la tête d’une française, Madame Marie… une 27 000. Elle ne parlait presque plus, mais elle geignait un peu, je lui ai vidé ma ration dans la bouche. Il y avait avec moi :
Madame Besniée,
Madame Jahan,
Tante Yvonne,
Jeannette Drouin,
Renée Coeffard [Coiffard],
et des petites sorties du Jugendlager, en particulier :
Une petite marchande de poisson à Toulouse, Madame [Marie] de Francheville (chef de soupe avec une autre française secrétaire de son mari),
Une boulangère à Vichy,
Madame Fouche (sa fille l’a vendue).
Eh non, je ne peux pas me le reprocher, les chefs de block nous battait. Ce que je me reproche c’est de n’avoir donné à boire qu’à cette française. Maintenant, ça s’estompe un peu. Au début, je n’ai pas voulu en parler chez moi.
Je pense qu’ils passaient les cadavres à la chaux.
qui se tassaient là devaient se lever et rester debout, les pieds dans une fange innommable. Dans la journée, les 2 W-C et l’unique poste d’eau étaient fermés, il fallait donc tenter de se laver la nuit, au prix de batailles acharnées.
On empilait les mortes et les mourantes avec leurs paillasses Bouillées, parfois 7 ou 8. Seule leur tête dépassait et quand nous passions devant elles, leurs yeux imploraient à boire. Il se dégageait une odeur épouvantable. Au matin, après l’appel, on enlevait les mortes et les mourantes et on les jetait, nous a-t-on dit, dans une vaste fosse au milieu d’un champ voisin en le recouvrant de chaux vive.
Cette horrible situation a provoqué un certain nombre de cas de folie. Ces folles continuaient à vivre avec nous, nous remplissant d’effroi, surtout la nuit. Nous nous souvenons d’une en particulier qui était devenue subitement folle dans les W.-C. On lui avait attaché les pieds, on l’avait dépouillée de tous ses vêtements et elle a fini par mourir, nue dans les 10 cm d’excréments, la tête appuyée sur la cuvette des cabinets. Pendant des heures, tout le reste de la nuit, les femmes ont continué de se servir des W-C en enjambant ce cadavre.
La soupe et le café, avec une seule tranche de pain par jour, nous étaient distribués dehors, devant le block, parfois par -10 ou – 20°. Il nous était interdit de rentrer pour manger. Nous avions été obligées de faire une équipe de surveillance, car les Russes et les Gitanes des autres blocks se précipitaient sur nous pour essayer de nous voler les bidons ou les gamelles de soupe. Il y avait alors des batailles terribles, mais jamais personne n’est intervenu pour y mettre de l’ordre. Le plus clair de notre temps se passait en appels, depuis le lever du jour jusqu’à la nuit.
Le commandant (petit, brun) ne se montrait que rarement dans le camp. À notre arrivée, il assista à notre dépouillement, ensuite vint avec nous aux douches. Il regardait les femmes nues se laver et les passait toutes en revue. Il est même venu tout près de l’une d’elles lui faire remarquer qu’elle ne se lavait pas bien le dos. Nous ne l’avons jamais vu surveiller la soupe, ni assister à sa distribution.
Pourtant, il a assisté en personne à notre départ du camp, nous a fait donner une soupe à ce moment-là, mais nous n’avions qu’une gamelle pour deux prisonnières et n’avions pas de cuillères pour la manger.
Rechlin
Le Block VI se composait d’une petite entrée carrée d’environ 2 m 50 de côté. Sur la droite, une porte conduisait aux toilettes avec un poste d’eau et un petit lavabo et 3 W.C. (sans portes). Ce poste d’eau était le seul pour tout le block et n’était accessible que pendant la nuit. Nous étions bien 800 femmes à nous en servir pour nous laver.
Presque toutes les nuits, le lavabo se bouchait de même que les W.C. : tout se déversait alors par terre et on pataugeait dans l’eau qui, au matin, atteignait au moins 10 cm de hauteur. Toutes les nuits, on devait se battre pour atteindre le lavabo ou les waters.
Une nuit, une femme, après des souffrances horribles, mourut de dysenterie. Elle tomba du siège des water, sa tête baignait dans l’eau et toucha presque la cuvette dans une position effrayante. Personne ne l’a enlevée toute la nuit, les femmes l’ont enjambée en la bousculant pour atteindre le robinet. Ce n’est qu’au matin avant l’appel, que la « corvée des morts » est venue la prendre et la jeter sur les autres mortes qui se trouvaient dans l’entrée du block.
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Ce tapuscrit de 5 pages, cote F/DELTA/RES/0797/56 à La Contemporaine, contient le discours prononcé par Madeleine « Mado » Tourrette, épouse Moreau, lors d’une remise de décoration à Colette Chaine, épouse Desbrosses, le 2 juillet 1995. Colette Chaine Desbrosses a été arrêtée avec sa sœur Elisabeth Chaine par la Gestapo de Mâcon le 2 mars 1944, internée à la prison de Lons-le-Saulnier puis au Fort de Romainville, déportée en avril 1944 à Ravensbrück puis Holleischen, libérée le 5 mai 1945 par les Partisans polonais.
(…)
En ce cinquantième anniversaire de la libération des camps de concentration et de l’écrasement des armées nazies, on ne peut manquer d’évoquer tous ceux qui ont combattu pour le même idéal et qui ne sont plus, fusillés, morts sous les tortures de la Gestapo ou disparus dans la nuit et le brouillard des camps.
La Résistance, c’était un état d’esprit, une révolte de tout être libre contre une doctrine infamante, le nazisme, et une occupation de notre sol, notre Patrie, par des étrangers qui l’incarnaient. C’était aussi souvent une affaire de famille, ce fut ton cas, Colette, comme le mien d’ailleurs.
Ton frère Raymond, secrétaire de police, appartenait au Réseau Gallia. Vous connaissant, il n’hésita pas à demander à Elisabeth, ta France et toi, d’héberger un de ses chefs qui venait de s’évader du siège de la Gestapo. La réponse fut ce qu’il espérait. Votre demeure abrita donc des clandestins et devint le rendez-vous souvent nocturne, des responsables de la Résistance.
Tu étais institutrice à l’école Sainte-Cécile à Mâcon et tes trajets effectués en bicyclette furent utilisés tout de suite. Tu devins tout naturellement agent de liaison. Malheureusement quelques jours après vous appreniez l’arrestation de votre frère.
Pour ne pas éveiller les soupçons après cette arrestation, le réseau vous débarrassa de vos hôtes encombrants. Mais, hélas le mal était déjà fait et vous aviez été dénoncés à la Gestapo. C’est celle de Mâcon, mandatée par celle de Lons qui vint vous arrêter dans la nuit du 1er au 2 mars 1944.
Ce jour-là, votre père et une de vos sœurs étaient présents mais ils ne furent pas inquiétés. Ils ne purent qu’assister, impuissants, aux scènes de violence des premiers interrogatoires qui eurent lieu sur place. Et puis Colette, ton calvaire continua. La prison de Lons-le-Saulnier jusqu’au 20 mars. Le départ de la prison que le maquis ne put empêcher malgré une tentative qui échoua. Puis ce fut l’arrivée au fort de Romainville où nous nous sommes connues.
Ma France et moi, nous sommes restées un mois en casemate mais presque toute la journée nous étions dans la même cour et à partir de ce jour nous sommes restées ensemble, comme tu le dis, les France Chaine et les France Tourrette. Nous étions dans la même situation, c’est-à-dire deux France et la même différence d’âge nous séparait, nous les benjamines de nos France aînées.
Le départ de Romainville eut lieu le 18 avril 1944 et après cinq jours de voyage, dans des wagons à bestiaux surchargés et dans des conditions épouvantables, ce fut l’arrivée à Ravensbrück.
Nous avons été bloquées devant la porte par la rentrée du travail et nous avons vu des hordes de femmes, une pelle sur l’épaule, le crâne rasé, maigres dans leurs haillons rayés... elles n’avaient plus rien d’humain.
Nous étions persuadées, nous, de ne pas subir le même sort. Nous étions prisonnières politiques et nous pensions que ce n’était pas la même chose. Nous avons vite déchanté car on nous a très vite mises dans l’ambiance.
D’abord se laisser raser la tête, revêtir le costume rayé et travailler dur, dans le froid, sous la pluie, l’estomac quasiment vide, avec les chiens à nos trousses et souvent sous les ordres des triangles verts, les prisonnières allemandes de droit commun.
Que dire encore des « Appels », le matin à 4 heures dans la nuit et le froid, appels se prolongeant jusqu’au départ au travail à 7 heures où l’on était comptées et recomptées, les S.S. allemandes n’arrivant jamais aux bons chiffres et pourtant, les mortes de la nuit étaient sorties des blocks pour être elles aussi comptabilisées.
Et ces heures interminables où, déshabillées dans la cour, dans le froid et sous la pluie nous attendions une problématique visite médicale qui se résumait à un passage en revue d’un officier S.S., superbement dédaigneux qui nous détaillait d’un regard glacial... et le block des expériences médicales que nous appelions « le block des lapins », et le block des folles... tel était Ravensbrück, assombri encore par les nuages de fumée s’échappant des fours crématoires.
Mais, le 3 juin 1944, nous sommes désignées pour partir en « transport », départ dans l’inconnu mais qui, à nos yeux, ne pouvait être pire que ce que nous quittions. Trois jours après c’était l’arrivée à Holleischen, en Tchécoslovaquie où, le lendemain, nous apprenions le Débarquement des Troupes alliées en Normandie.
Mais, nous étions toujours en camp de concentration et le travail, les privations et les coups continuaient dans une ambiance où alternaient l’horreur et l’espoir. L’horreur car trois Françaises de notre camp étaient encore pendues le 8 avril 1945 et l’espoir car au milieu des bombardements nous entendions le bruit des canons qui se rapprochait.
Nous étions à la jonction des Armées de l’Est et de l’Ouest et le 5 mai 1945, nous avons été officieusement libérées par une armée de Partisans Polonais car, ne pouvant évacuer le camp, il était question de le passer au lance-flammes.
Le 6 mai 1945, les Américains arrivaient.
Colette, en chrétienne fervente, tu avais réussi au cours de ton travail en usine à convertir une de nos camarades arrêtées dans la Jeunesse Communiste. Travaillant à ses côtés, tu lui avais fait connaître Dieu et l’espoir que tout être humain peut mettre sur lui. Elle désirait le baptême et ce fut le 10 mai 1945 une émouvante cérémonie dans ce village lointain où l’aumônier d’un Stalag de prisonniers Français baptisa une jeune Déportée Française. Les invités étaient en loques rayées ou dans de pauvres uniformes militaires usés par cinq ans de captivité... mais quel beau souvenir.
Le 18 mai, c’était le retour dans des camions canadiens et les routes défoncées. Nous avons mis plus d’une heure à traverser Nuremberg, ville jadis florissante et artistique dont il ne restait que ruines et désolation. Puis notre arrivée au camp de regroupement de Wursburg, ancienne caserne encore partiellement debout, la plus hétéroclite cité qui puisse exister où des femmes, des hommes, des enfants de toutes nationalités circulaient librement.
Le lendemain, nous prenions le train pour la France. Wagons à bestiaux encore, mais avec les portes largement ouvertes et le drapeau français, fabriqué par les prisonniers, flottant au vent. Cela ne rappelait en rien les cellules de la mort qui nous avaient emmenées en France, et c’est avec joie que, sur la paille, nous avons repris le chemin de notre Patrie. C’est dans la nuit du 22 au 23 mai que nous avons franchi la frontière, toutes, debout malgré l’heure tardive, impatientes et émues aux larmes de respirer l’air de la France.
Mais d’autres épreuves vous attendaient te France et toi. Je me souviens de la gare où l’on a demandé aux France Chaine de descendre du train pour continuer par la route. Nous nous sommes posées des questions, puis, peu après, nous avons appris ce que l’on voulait vous dire avant l’arrivée chez vous.
Votre père et votre France aînée étaient décédés et votre frère Raymond était mort à Mauthausen. Quel triste retour auquel vous aviez pourtant rêvé depuis 15 mois.
Mais la vie continuait et tu t’es mariée à Armand, un brave et charmant garçon qui t’a soutenue toute ta vie et te soutient encore. Tu as eu cinq beaux enfants, l’un d’eux a disparu, mais tes petits enfants assurent l’avenir. Ils peuvent être fiers de leur Grand-Mère et je souhaite qu’à son exemple et quelles que soient les circonstances, ils agissent toujours avec courage et loyauté.
En plus de tes charges de famille tu t’es dévouée de longues années à la mairie de Paray-le-Monial, malgré une santé précaire due aux séquelles de la déportation.
Colette, tu es déjà titulaire de la Carte de Déportée Résistante, de combattant Volontaire de la Résistance et du Combattant 39-45. Tu as aussi reçu la Médaille Militaire, la Croix de Guerre avec palmes et le titre de Chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur.
La distinction qui t’est aujourd’hui attribuée est largement méritée. Elle représente des mois de jeunesse offerts à la France et à la Liberté, des années de dévouement à ta famille et à ta ville, elle représente surtout le courage dont tu as fait preuve en toutes circonstances.
Aussi, est-ce avec beaucoup de plaisir et d’émotion que je te dis....
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Transcription d’un article de 7 pages, cote F/DELTA/RES/0797/56 à La Contemporaine. Il s’agit d’un article paru dans la rubrique « Chroniques » de « La vie spirituelle », Edition du Cerf, en novembre 1945. La copie comporte quelques ajouts manuels qui ont été intégrés en italique dans la transcription. Marcelle Douard, appelée la « petite Marcelle », était membre du Réseau Comète-Évasion, arrêtée le 18 juin 1944, déportée à Ravensbrück puis Holleischen
La vie religieuse dans un camp de déportées
Je suis partie en France convaincue que nous pourrions, comme à Fresnes ou à Romainville, conserver des livres et que nous aurions tout de même de temps en temps la visite d’un aumônier allemand. Il venait bien à Fresnes ! Hélas dès notre arrivée à Ravensbrück j’ai compris... C’était = Défense à Dieu d’entrer ! Avant de pénétrer dans les blocs, nous passions à la douche et à la « vêture » ; nos geôliers s’employaient à nous prendre tout ce que nous apportions de France (livres, vêtements, nourriture). J’avais dans ma valise missel, bréviaire, deux bibles, un nouveau Testament et d’autres livres. La valise me fut si rapidement « soufflée » que je n’ai pas eu le temps de dire « ouf », encore moins de réclamer quoi que ce soit. Une amie, protestante pieuse, demanda sa Bible, on la déchira devant elle ! Par bonheur j’avais dans un autre paquet un petit manuel du chrétien contenant l’ordinaire de la messe, vêpres, complies, tout le Nouveau Testament, les psaumes et l’Imitation. De l’or en barre ! Je réussissais à le « passer », parce qu’il était de petit format. J’arrive avec mon trésor au bloc 15, pour la quarantaine.
Les quatre cents femmes parties de Paris six jours auparavant s’y trouvaient bien tassées mais il y a eu pire ensuite. Après les premiers jours « d’installation », mon entourage immédiat sut très vite que j’avais un « Manuel » et il circula à longueur de journées. En cachette, car c’était défendu d’avoir des bouquins et surtout de caractère religieux. Mes compagnes (pas toutes bien sûr) lisaient un court passage d’Écriture. À ce moment-là, c’était l’Imitation qui avait le plus de succès.
Le soir nous nous retrouvions une dizaine, tassées sur une paillasse, nous lisions ensemble un texte et nous discutions, puis nous faisions une courte prière. Dans nos journées de quarantaine, la conversation s’est élargie bien des fois, et debout, assises, couchées, sûrement tassées, nous touchions les grands problèmes moraux, sociaux, humains quoi. C’était très chic et vivant, il y avait des femmes de différents milieux et ça discutait dur, mais à mi-voix. Tout cela en plus de « conférences » ou « causeries » organisées par les déportées elles-mêmes pour l’ensemble du bloc afin de nous faire passer ces journées sans travail où nous devions rester calmes et quasi silencieuses. Pour le dimanche, les « petits groupes du manuel » s’élargirent et en plusieurs « paroisses », la messe était dite30, en union avec l’Église et la France. C’était très recueilli et très émouvant. Mimi, une Jéciste, traduisait du latin les magnifiques prières de l’ordinaire de la messe.
En plus de ces « manifestations du culte », il y avait pas mal de chapelets récités soit en particulier, soit en groupe (petits groupes toujours). À mon avis, on le récitait trop vite, sans énoncer les mystères et cela le rendait lassant pour l’entourage. Notre quarantaine au bloc 15 ne fut pas rigoureuse et ne dura que du 23 avril à la mi-mai. L’effectif du transport fut partagé en trois blocs les 26, 27 et 31. J’emportais le manuel au 26 et adieu notre « repos » de quarantaine, les corvées commencèrent tout de suite, pour certaines du moins et j’en étais. La fatigue se fit vite sentir. Il ne fut plus question, au moins régulièrement, de causeries du soir, mais le manuel circulait toujours, il passait même dans les autres blocs. Je me souviens de l’émotion de Danielle (A. Postel-Vinay31) quand elle reconnut l’édition exacte dont se servait sa maman. Les autres « transports » avaient bien camouflé, eux aussi, ce qu’ils avaient pu, un missel complet, et plusieurs « manuels du prisonnier ». La communauté chrétienne s’élargissait et mettait ses richesses en commun. Les « paroisses » déménagées se regroupèrent comme elles purent et la messe du dimanche fut encore entendue régulièrement. Les « groupes du soir » découvrirent très vite des chics filles, jécistes, jocistes et jacistes (pas nombreuses, mais si ardentes), si amoureuses du Christ et qui aimaient tant à parler de Lui.
Malgré la fatigue, les « anciennes » demandèrent un moment de prière ou de réflexion en commun. Alors en fin de semaine, le samedi soir ou le dimanche, à n’importe quelle heure, où nous pouvions, dans les lavabos, sur le sable noir au coin d’un bloc, assises ou debout avec le manuel, nous reprîmes nos entretiens. Pas tout à fait sous la même forme qu’au bloc 15. L’une de nous lisait à haute voix un texte court, Évangile ou Imitation et chacune (à la manière des groupes d’Oxford) disait tout haut et rapidement, pour la communauté, ce qu’elle en pensait dans le fond de son cœur. C’était simple, direct et Dieu était avec nous « en Esprit et en Vérité ». Oui en vérité, car nous savions que nous ne valions rien par France et nous lui demandions sa grâce, surtout son amour, sa charité. Tout cela ne durait pas longtemps, un quart d’heure, vingt minutes, nous ne voulions pas nous faire remarquer (les groupes étaient toujours suspects à la police) et, autre raison majeure, il y avait toujours une compagne qui se trouvait mal, qu’il fallait asseoir, soutenir ou emporter à sa paillasse.
Nous avons pu nous rencontrer ainsi plusieurs fois en mai ; quel soutien moral c’était pour les participantes, cela vous regonflait pour la semaine et facilitait beaucoup l’oraison. Une compagne m’a dit à son retour : « Tu ne peux savoir ce que ces « moments de prières communes » me servirent par la suite ». Et moi donc, le bon Dieu savait bien où il me conduisait, vers quel plus grand dénuement et Il voulait me laisser un souvenir tout récent de sa « douce présence ». Nous avons pu aussi « dire » une messe avec participation très élargie, pour une compagne morte au Revier. Elle récitait chaque jour une prière de sa composition à la Sainte Trinité. Une amie la récita pour nous toutes. C’était très beau et bouleversant « d’amour abandonné ».
À fin mai et en union avec toute l’Église, nous célébrâmes la sainte Vierge. Dehors, un soir, le ciel était presque accueillant, nous dîmes une dizaine de chapelet médité et chantâmes un cantique. Nous étions ravies.
Hélas ! ça ne devait pas durer. Dans les mêmes jours, grand branle-bas pour mon convoi. Visites et revisites. Enfin annonce d’un « transport de travail ». J’étais choisie parmi les « aptes ». Et un certain soir, début juin, il a fallu, très vite dire au revoir à celles qui restaient, que nous aimions, et leur laisser les précieuses choses que nous avions pu passer clandestinement, le petit manuel y compris. Cette fois nous devions nous présenter aux douches sans rien autre chose qu'un mouchoir et quelques objets de toilette. Nous entrions plus avant dans la pauvreté. Cela n'a pas empêché Jacqueline de me dire, avec toute sa foi si vivante : « Pars, ma chérie, dans la joie de ton Seigneur ». J'ai pleuré, mais plus tard dans les moments de détresse intérieure, j’ai entendu bien des fois cette voix de ma compagne et elle m’a fait retrouver la douceur de la Croix.
En attendant nous retrouvions le wagon à bestiaux et nous arrivions dans notre nouveau camp relativement assez vite. Pas assez vite cependant pour les malheureuses à qui on avait arraché une ou plusieurs dents juste avant de partir de Ravensbrück et qui souffrirent pendant tout le trajet sans aucun soulagement. N’est-ce pas ma petite Colette ? (Moi aussi, avec abcès, mais partie plus tôt, en avril).
Et nous sommes passées à minuit devant votre petite Église silencieuse d’Holleischen, mon Dieu. Vous y habitiez et pendant plus de onze mois nous avons dû vous dire bonjour de loin, mais vous saviez déjà, en ce premier soir, que nous pourrions passer, malgré toutes les distances et défenses, de si bons moments ensemble. Le pauvre corps défaillait de sommeil pendant ces affreuses nuits à l’usine mais l’âme et le cœur étaient tout de même, avec votre grâce, encore plus forts et avec vos saints quand même nous avons tenu de bonnes conversations.
Oui nous avons travaillé pendant de longues semaines de jour, puis de longues semaines de nuit. Nous avons fait des munitions et malgré notre intention bien arrêtée de « saboter », nous avons beaucoup souffert. Nous avons souffert jusqu’au désespoir. Nous ne pouvions plus, en fait de prière, que lancer des S.O.S. et vers un ciel que nous sentions vide. Heureusement nos amis les saints, les doux et courageux saints de France, nous ont aidées à sortir de notre « mouise » spirituelle. Nous n’avions plus de livres pour nous aider à prier, mais nous nous sommes servies de tout pour « retrouver » Dieu : le ciel si beau dans les Sudètes, les sapins, le soleil qui fait étinceler les gouttes de rosée, et petit à petit nous nous sommes remises à la prière en commun. Un petit groupe (une dizaine) se réunissait de temps en temps, avant l’appel, nous disions une dizaine de chapelet et nous faisions ensemble quelques réflexions sur la messe généralement. Ça a duré juillet et août. Nous avions préparé le 15 août avec ferveur, par une neuvaine plus suivie. Puis nous avons pensé au 8 septembre. Mes compagnes ont dit un chapelet dans le bloc, il paraît que c’était bien. J’étais au cachot, et en fameuse rogne... Quand j’en suis sortie, c’était pour un « kommando » plus dur, mais c’était là que j’ai passé mes meilleurs moments avec le Seigneur. C’était là qu’il m’a fait comprendre sa richesse et son amour à Lui. Et je me suis fait mendiante de son amour, pour moi et pour toutes mes compagnes. Malgré la vie d’enfer que nous menions, j’étais « dans la joie de mon Seigneur ».
Puis nous avons harcelé Notre-Dame de la Merci, nous voulions absolument être libérées de quelque manière pour sa fête le 24 septembre. Miracle, nous avons reçu, juste pour cette date, des chapelets, plusieurs « ordinaire de la messe » (avec propre de la messe du Saint-Sacrement) et diverses prières, un seul petit missel plus complet avec évangiles et épîtres des principales fêtes de l’année, enfin un évangile de saint Luc. Tout cela nous venait des prisonniers de guerre français qui travaillaient dans la même usine. Pas dans les mêmes ateliers, mais, « ô zélés souris et posteu », malgré vos « bons soins », c’est arrivé jusqu’à nous et malgré toutes vos savantes et fréquentes fouilles, ces précieux petits livres (pas tous) nous sont restés jusqu’à la fin de la captivité. Et pour la première fois à Holleischen, dans notre bloc qui était une étable, un dimanche soir, dans le quartier « France d’abord », assises sur les paillasses ou debout dans l'auge ou l'allée de l'auge, nous avons dialogué la messe. Et quelle messe ! c’était le 17 » dimanche après la Pentecôte. Lisez les textes et vous verrez si saint Paul, et saint Matthieu ne s’adressaient pas « spécialement » à nous ! Nous n’étions pas très nombreuses et nous avions dit la messe pour tout le camp (je n’ai pas précisé qu’il y avait avec nous des Russes et des Polonaises, en tout huit cents femmes), et spécialement pour notre « Blokova », une communiste mais délicieuse compagne et si dévouée (c’est pour cela qu’elle nous a été enlevée assez vite d’ailleurs). Une camarade lui annonça « tu sais on a dit la messe pour toi, Thérèse ! ». Elle en fût très touchée et nous remercia vivement. Quant à nous, participantes, nous étions bouleversées. Les prières de l'Ordinaire sont si belles, si « complètes » et saint Paul, prisonnier comme nous qui venait nous exhorter à l’humilité, la douceur et la patience et saint Matthieu qui criait encore plus fort ! Notre-Dame de la Merci ne nous affermissait-elle pas dans la « liberté intérieure ».
Nous repartîmes bien regonflées et les anges gardiens, avec saint François et les « Thérèse » et la sainte Vierge du Rosaire, furent très priés en octobre. Nous apprenions pendant ce mois la libération de presque toute la France, nous jubilions.
Notre Toussaint fût plus triste. Une fouille générale avec changement de bloc et de blokova nous mit encore à nu et à plat pendant quelques jours. Je restais dans l’étable mais je perdis mes anciennes compagnes et notre missel avec Propre. Je récupérais l’Évangile de saint Luc dans les ordures et il nous restait des ordinaires de la messe bien camouflés. Nous commencions à être vraiment fatiguées et la messe était dite individuellement, sur les paillasses ou par petits groupes de deux ou de trois.
Nous avons cependant préparé le 8 décembre par une neuvaine de « souvenez-vous » dits au kommando pendant la pause. Nous étions de nuit, nous tombions de sommeil, c’était presque héroïque de se priver de quelques minutes d’allongement sur les caisses ou par terre, mais la prière n’y perdait rien !
Nous sommes arrivées à Noël avec le froid et l’angoisse au cœur. Nous n’avions aucune nouvelle ni de la marche des opérations, encore moins de nos familles et nous étions toujours là. Mon Dieu, que mes camarades ont donc été courageuses ! Les « mamans », surtout, que de souffrances du cœur qui vous ont été généreusement offertes, mon Dieu, pour l’Église, pour la France et pour « eux », comme nous disions. Et comme mes camarades communistes ont bien réagi en réalisant, avec des moyens de fortune, mille choses pour l’œil, le cœur et la joie de toutes.
Les Polonaises de mon étable et quelques Françaises ont fait une crèche si naïve mais si touchante (voir dessin de Jeannette l’Herminier) ; elle a été exposée sur une table, dans le bloc et les « souris » n’ont pas osé l’enlever. C’est devant cette crèche dans l’étable, que nous avons dit nos messes de Noël. Et quelle messe ! celle du soir dite la veille après l’appel, sans préparation ni avertissement spécial fût dialoguée tout haut pour tout le bloc (avec les camarades des autres blocs nous étions bien trois cents dont une centaine de Polonaises et de Russes). Au commencement du dialogue et sans que nous l’ayons demandé, le silence fût complet et très impressionnant. Surtout au memento des vivants et des morts, nous ne savions plus où nommer ceux que nous aimions. Vous saviez bien qu’ils étaient déjà chez vous, Seigneur, alors daignez le faire sentir et consoler ceux qui restent, votre petite Colette, en particulier !
Comme le Seigneur était présent ce soir-là ! Mes compagnes m’ont dit : que c’était beau et réconfortant. Le lendemain matin, Noël, pas de travail. Les Polonaises chantèrent d’abord, dans la matinée et devant la crèche un long office, c’était très recueilli. Nous prîmes leur place et plus nombreuses que la veille mais moins silencieuses, nous avons dialogué la messe avec lecture de la nativité en saint Luc. Une compagne nous récita un beau poème de sa composition : Offrande de la France, l’Église et la France, dans notre prière, c’était bien uni !
Nous avons repris notre messe dialoguée le premier dimanche de l'année. Nous avions sauvé de toutes les fouilles une consécration du genre humain à la sainte Vierge. Elle est si belle et si complète cette prière, c’était l’idéal de pouvoir la dire au commencement de l’année. Mais nous étions de plus en plus fatiguées et nous avions de plus en plus faim, froid et sommeil, alors nous n’avons repris notre messe qu’à Pâques.
Saint Joseph a été très prié, nous avions copié ses litanies et nous les disions en particulier chaque jour. Nous avons célébré la Semaine Sainte comme nous avons pu, le jeudi en disant la messe, mais en particulier le vendredi la Passion fût lue par petits groupes et celles qui étaient au bloc dans l’après-midi firent un chemin de croix. Notre Pâques fût froide et « légère et court vêtue », nos robes rayées d’hiver nous furent enlevées contre les minces robes d’été à manches courtes. Nous avons quand même chanté la messe, oui chanté, car la chorale était bonne et Éliane avait composé un Pater et un Ave. Elle nous chanta « son Pater ». C’était dans le bloc 3. La messe était dite aux intentions de toutes nos camarades. Il y avait beaucoup de communistes dans ce bloc. Certaines me dirent les larmes aux yeux combien elles avaient trouvé cela très beau.
Ça n’empêche que nous n’avons eu que le temps de nous disperser quand « l’Ober-souris » monta dans le bloc pendant la messe. Ce n’était qu’une petite algarade pour la pauvre Blokova. L’orage passé, nous reprîmes la prière et tout se termina dans le silence au bloc 3. Mais les « Pouf »32... de mon étable m’avaient dit en riant « chiche que vous venez dire la messe chez nous, Marcelle ». Je montais sans me le faire dire deux fois, sur leur lit, au troisième étage et elles ont dialogué la messe avec moi. Ça les intéressait sûrement car la soupe arriva et elles terminèrent très sérieusement les prières avant de descendre. Elles avaient faim cependant et
Nous avions encore de bien lourdes journées à vivre, le froid, la faim, les bombardements, et ce déblaiement dans l’usine démolie..., mais le Seigneur allait, une fois de plus, nous protéger et nous gâter. Dès le lendemain de notre libération, l’aumônier des prisonniers de guerre (abbé Mermoz) arrivait à notre camp avec ses camarades et à quatre heures de l’après-midi dans le bloc 3, pas dehors à cause du mauvais temps, la messe fût célébrée. La communion distribuée après l’absolution générale... Mon Dieu, que votre petit Prêtre était donc grand, quelle puissance vous lui avez donnée ! Soyez béni pour ce sacerdoce de ceux que vous avez choisis et qui peuvent vous donner aux âmes.
Le cher aumônier se mit à notre entière disposition. Le lendemain la messe était dite dans le bureau du commandant, sur sa table de travail. Ce que nous avons été heureuses de préparer l’autel ! Triomphe de l’Esprit sur la force. Les pauvres malades communièrent et toute la journée les confessions marchèrent bon train. Beaucoup de mes camarades qui revenaient de loin pleurèrent... mais de joie. Quelques jours après, c’était l’Ascension, non seulement nous avions la messe pour nous, dans l’église paroissiale, mais l’aumônier baptisait une jeune camarade de vingt ans. Et Colette qui est sa compagne de tout l’exil et sa marraine sait bien que c’est une conquête de la sainte Vierge !
Quel Te Deum nous avons chanté ! Les jours suivants, en pleine liberté, nous revînmes à l’Église pour la messe quotidienne ou pour des « visites ». La petite église possède une réplique, pas jolie mais si touchante de Lourdes et une grande photo de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. Comme elle ressemble bien à une modeste église de France et comme nous avons été profondément émues en franchissant son seuil. Toutes ces émotions sont déjà moins vives en moi. Mon Dieu, ne partez pas surtout, restez bien avec moi, ne me laissez pas oublier ce que je croyais avant ma captivité, ce que je sais maintenant d’abord que « vous soutenez la faiblesse de notre corps par votre constante vigueur » et qu’ensuite rien, pas même tous les régimes nazis du monde avec leurs inventions d’enfer, ne peuvent nous « séparer de l’Amour du Christ ».
Marcelle Douard
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Transcription du tapuscrit de 4 pages, cote F/DELTA/RES/0797/56 à La Contemporaine. Madeleine Lansac, née le 27 août 1898 à Paris, entrée en Résistance en avril 1943 (réseau Comète), est arrêtée chez elle à Colombe suite à l’action de l’agent double Jacques Desoubrie.
En ces jours anniversaires de la plus grande partie de nos libérations de camps, la tentation revient plus forte encore d'évoquer le souvenir de nos camarades, les revenues, les non revenues, toujours si présentes en nous, même à l'état latent, même à notre insu. Ce qui fait d'ailleurs la force de ce souvenir c'est qu'il s'attache surtout à la « partie positive » de leur être, ainsi que le dit Alain, laissant de côté « cette malicieuse connaissance de l'homme dans ce qui lui manque, ce qui n'existe point ».
Car la connaissance que nous avons eu de leurs caractères a bénéficié du dépouillement des normes de nos vies de civilisés. Et c'est par là que les liens qui nous unissent ne se rompent jamais ; ils font les unions et les associations. Cependant nous avons trop souvent une impression de dépaysement, de discordance avec nos souvenirs, et finissons par nous demander si cette union n'était qu'une illusion, un leurre du moment.
Mes camarades, il faut laisser parler et nos cœurs et nos souvenirs tels qu'ils sont, tout purs et tant soit peu immatériels qu'ils puissent paraître, car c'est là qu'est la « vraie vérité » plus que dans les vérités sordides d'intérêt, de difficultés matérielles de vie, de vanités creuses et de rancœurs (parfois justifiées, mais stériles). Si nous nous recueillons tant soit peu, nous ne pouvons pas ne pas nous émouvoir, moitié sourire, moitié tristesse, de la moindre anecdote rappelant le regard, le sourire gai, courageux ou las, mais affectueux de l'adorable Melle de Chazel, crâne rasé, silhouette amenuisée, mais venant présider « sa » table comme elle eût reçu chez elle, répandant le réconfort d'extraordinaires bobards (y croyait elle ?), ou les séries de conférences faites avec compétence sur les sujets les plus inattendus : les curiosités et mœurs de la Pologne (Annie de Monfort33), la culture de la vigne – contradictoire sur les mérites comparés des vins de Bourgogne et Bordeaux, l'élevage du lapin angora, etc... N’avons-nous pas eu des cours d'anglais, voire de latin ? Qui dira par quel hasard Thérèse s'était procuré une Apocalypse en grec et en avait entrepris l'étude ? Cette même Thérèse, à la voix si délicieuse n'avait-elle pas monté une chorale où la discrète Marie Aline Begbeder34, entre ses cours d'anglais, chantait avec Odette arc en ciel (non rentrées toutes deux, hélas), Thérézou, Andrée Besse35, Geneviève, Éliane Jeannin36, Fabienne et Françoise Michel-Lévy37. Cette chorale s'est reconstituée à Holleichen d'ailleurs, avec Marie Claire, Neige, Titi, Lili de la Savoie, Jeannette de Lyon et d'autres dont les noms m'échappent ; Françoise Michel-Lévy en faisait encore partie lorsqu'on nous l'arracha, nous laissant cette sorte de plaie vive. Qui dira l'héroïsme de ces répétitions après les jours ou les nuitées de travail, la faim et l'anxiété, et le comique de Thérèse et Germaine arc en ciel, reconstituant le duo des contes d'Hoffmann (Zéphirs embaumés .... !) dans la nuit des W.C. de Ravensbrück, aidées par Germaine Tarlet, utilisant son talent de professeur de piano à harmoniser les chants dirigés par « Thérèse qui chante ».
Un éblouissement ne prend-il pas au souvenir de cette revue ultra-parisienne, en costumes, s'il vous plaît, composée et jouée en plein camp de Ravensbrück !
Qui ne serait ému au rappel de la Noël 1944, plein de ferveur et d'espoir (malgré les nouvelles d'une reprise d'activité des Allemands en Luxembourg) portés par les prières dites par Mimi, l'Adeste Fidéi et l'Alleluiah de Mozart, chantés par notre chorale et les décorations effectuées avec quelques matériaux de fortune et beaucoup d'imagination.
Les séances de poésie où Lucienne Laurentie38 et Charlie reconstituaient les poètes, alternaient avec les épiques démêlées du Commandant et de Raymonde, dont la silhouette farfelue s'essayait encore à l'humour le plus populaire et frondeur durant ces interminables heures de piquet qui lui étaient infligées.
Mais, ce qui nous atteint au cœur, n'est-ce pas le souvenir de ces dévouements spontanés, obscurs, non mentionnés, la relève d'une corvée jugée trop dure pour la voisine et accomplie au prix d'un peu de sa vie propre, le mensonge du « pas faim » pour céder sa part de soupe à telle spécialement épuisée.
Tout ce courage confinant à l'héroïsme de tant de nos camarades, exténuées mais se redressant encore et toujours, – ah, ne l'oublions pas ! Ne laissons pas s'estomper les images de celles qui n'ont pu rentrer, mais gardons-les vivantes encore et toujours, avec leurs lumières et leurs ombres car ceux-là même qui les aimaient le plus tendrement ne peuvent avoir autant de raisons que nous de maintenir vivace leur souvenir.
Et ceci nous empêchera de sombrer dans la veulerie trop générale, l'égoïsme alimentaire ou moral. De surplus cela nous aidera à pratiquer beaucoup d'indulgence et de compréhension envers les petits travers et même les torts qu'on pourrait nous faire. Que sont-ils par rapport à l'air pur que nos camarades mortes peuvent encore nous donner, pour peu que nous nous y prêtions, continuant cette longue, intime et secrète solidarité des camps ?
Madeleine Lausac
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Transcription du tapuscrit de 8 pages, cote F/DELTA/RES/0797/56 à La Contemporaine. Madeleine « Mado » Tourrette, épouse Moreau, est née le 20 janvier 1924 à Clermont-Ferrand et décédée le 15 août 2017 à Marcenat (Cantal). Agent de liaison, elle est arrêtée dans la nuit du 10 au 11 janvier 1944 avec son père Henri et son frère René. Son père décède suite aux tortures endurées. Sa sœur Germaine et son beau-frère Jean Bonnet sont également arrêtés. Ils sont tous envoyés en déportation. Jean Bonnet n’en reviendra pas. Elle reproduit ici les notes écrites dans un carnet les derniers jours de sa déportation au camp de Holleischen.
19 avril 1945
Depuis 7 heures nous travaillons au kommando " III depuis deux jours " [?] lorsqu'un coup de téléphone mystérieux nous fait cesser.
Qu'est-ce encore ? Habituées aux émotions et sans chercher à comprendre, nous nous laissons vivre une demi-heure les bras croisés. Un coup de sifflet de l'S.S. nous met en rangs et nous nous dirigeons vers la forêt. Il s'agissait d'emballer des percuteurs dans des casemates souterraines. Une demi-heure à peine s'était écoulée qu'une escadrille anglaise survole l'usine dans la forêt. Nous la regardons un instant évoluer au-dessus de nous quand, soudain, un appareil se détache, descend brusquement et mitraille à 100 mètres à peine. Cette première rafale nous couche au sol et, profitant d'un léger intervalle, nous gagnons les bois proches. Cela dure un quart d'heure au plus pendant lequel se succèdent les vrombissements bien connus de descentes en piquet, suivis du bruit effroyable de la mitraille qui nous secoue malgré la distance.
Puis les avions s'éloignent, le calme renait. Nous sortons des bois. Devant nous un spectacle grandiose. Le but visé et très bien atteint était la gare du téléphérique reliant les différentes usines de la région. De ce bâtiment il ne reste plus rien mais l'incendie a gagné un dépôt d'huile et de munitions qui flambent et explosent à intervalles presque réguliers.
Les flammes dépassent la cime pourtant haute des pins. Six ou sept chevaux servant au transport et pris sous l'incendie mêlent au bruit de l'éclatement des munitions leurs épouvantables hurlements d'agonie. Les voitures de pompiers et les secours arrivent pour essayer de réduire les dégâts.
Quant à nous, nous retournons au camp conduites par les SS furieux de notre joie qu'ils devinent.
Les Anglais sont adroits, personne maintenant ne peut le contester ; La gare du téléphérique est rasée et seules quelques balles de mitraille sont tombées sur les kommando les plus proches, à la grande frayeur des Allemandes, Polonaises et Russes car les Françaises ont su se tenir, remplaçant quelquefois le courage par la volonté de sauvegarder leur honneur.
Vers le soir, une équipe de hafling part au déblaiement. Une demi-heure après deux Russes reviennent blessées, l'une à la jambe, l'autre à la tête, par une explosion à retardement.
Elles nous rapportent que deux prisonniers de guerre italiens de l'armée à Badoglio, travaillant au dépôt, sont morts, quelques autres blessés.
Le reste de la journée se passe sans incident mis à part l'agitation fébrile de part et d'autre, causée par la crainte dans le camp allemand et par l'espérance du côté des prisonnières.
20, 21, 22, 23 avril : travail régulier dans tous les kommandos. Nous, au III, nous emballons toujours les obus et les percuteurs dans les casemates de la forêt.
24 avril 1945
La sonnette électrique drille dans la nuit et sur une voix stridente glapit au milieu du block : "Auf stehen"
Réveillée en sursaut, je réalise mal. Déjà ! mais soudain une lumière se fait dans mon esprit. Je suis une rentrée de minuit, j'ai encore la permission de dormir et malgré le vacarme au block, je sombre à nouveau dans le sommeil lourd et sans rêve des condamnées.
À 8 h nouveau réveil, mais par les prisonnières cette fois. Quelque-chose d'anormal semblait se passer. Un kommando revient au camp et remonte au block sans appel… qu'y a-t-il ?...
Les travailleuses expliquent :
À 8 h 1/4 un coup de téléphone et immédiatement on a arrêté les machines, laissé tout sur les tables et : "Schnell ! schnell !" reparti au camp. Des traces de coups récents sur la tête de certaines marquent évidemment la fébrilité des SS. En 1/4 d'heure tous les kommandos sont de retour. On fait descendre les malades au Revier et on ferme tous les blocks.
Dans la cour un spectacle très nouveau. Tous nos gardiens et gardiennes font leurs préparatifs de départ et descendent leurs valises. On fait pénétrer au camp une charrette à foin avec deux chevaux que l'on charge de bagages à grand renfort de cris et d'injures. Cinq minutes après, on la décharge pour la recharger l'instant suivant. Dans cette bousculade éperdue de gens effrayés et moitié-morts de peur, on juge sans peine l'ordre, la méthode et la discipline allemande. Au milieu de ce chao sans nom, trois Français, le responsable des requis, celui de la D.A.S. avec un assistant représentant le stalag, fermé ; comme nous, se présentent au poste de garde et demandent le kommandant. Depuis longtemps déjà, leurs gestes et leur attitude nous avaient promis leur protection. Aussi une grande joie nous étreignit à leur vue. Ils venaient demander à s'occuper de notre ravitaillement. Il était en effet assez tard et nous n'avions rien mangé. Il est vrai qu'aucune de nous, je crois, ne s'en était aperçu. Sur une réponse affirmative du kommandant, Il nous fut distribué 1/2 pain, soit 400 grammes, et 2 soupes délicieuses.
À 15 heures il ne restait dans le camp qu'un kommandant et quelques soldats, tous les autres étant enfin partis.
Quant à nous, tassées dans nos blocks, nous attendions incertaines et un peu inquiètes sur le sort qui allait nous être réservé. Le canon tonnait toujours et nous nous efforcions de traduire son roulement continu en paroles d'espoir.
Mais... vers 7 heures du soir on signale la colonne des Boches sur le retour vers le camp. Oui ! c'est bien eux !!...
Ils arrivent, déballent leurs affaires et à 20 heures le calme revenu à l'intérieur du Lager, la sonnette drille à nouveau. « Appel !... »
25 avril 1945
Après cette fausse alerte, nous ne savions plus que penser. La journée du lendemain fut calme, sans travail, sauf 50 d'entre nous qui partirent en corvée à Holleischen. Deux appels relativement courts furent les seuls ennuis de la journée.
26 avril 1945
Le jeudi, tout le monde reprenait le travail dans les kommandos. Le III devait, bien entendu, partir le soir. À 15 heures donc, nous nous mîmes en route vers la forêt et à mi-chemin, à peine, nous fûmes rejoints par un Posten qui nous donna ordre de retourner au camp.
Vers 17 heures, une escadrille anglaise survola le pays. Aussitôt nous fûmes enfermées dans les blocks et nos SS partirent aux abris. Cinq minutes après une deuxième... bientôt un vrombissement fort et continu nous empêcha même de nous entendre. Soudain un appareil descendit en piquet et commença à bombarder la gare du village, d'autres allèrent à droite sur une usine, le Werck I ; enfin les autres s'attaquèrent à l'usine de la forêt et à la voie ferrée à gauche et au sud du camp. C'était un fracas épouvantable. Fermées au deuxième étage, chaque bombe nous envoyait d'un côté et de l'autre, secouant tout le bâtiment. Au bout d'un quart d'heure environ, une explosion formidable fit trembler tout le camp. Les carreaux volèrent en éclats, les tuiles s'abattirent dans la cour. Un wagon de munitions, sous-dénommé par eux « wagon sanitaire », venait d'exploser.
Mais le bombardement continuait, nous ne voyions plus rien. Une fumée noire, épaisse, nous suffoquait. Vingt minutes après le premier, un deuxième wagon sautait, enlevant toute la toiture du camp et arrachant les fenêtres... seuls les barreaux résistaient.
Peu après le calme revint, les avions repartirent et, placées au premier plan dans notre nouveau solarium, nous pûmes admirer un paysage inimaginable. L'incendie faisait rage et le camp entier sur un rayon de 500 mètres était entouré de flammes.
Déjà les Allemands s'activaient afin de limiter les dégâts. Nos camarades qui travaillaient à l'extérieur arrivaient en colonnes. Elles avaient eu de grosses émotions mais aucun mal, s'étant dispersées dans la forêt.
Avant l'extinction des feux, une équipe recrutée à grands renforts de coups par les SS furieux descendit déblayer la cour.
L'alerte avait été chaude mais une protection spéciale semblait nous être accordée
Ce jour-là, nous nous endormîmes très excitées..
27 et 28 avril 1945
Le lendemain nous entreprîmes un nouveau travail. Après l'appel qui dura deux heures, nous fumes toutes acheminées vers Holleischen. Il s'agissait de déblayer les usines bombardées.
Le travail était facile mais très pénible. De plus nous n'avancions qu'avec beaucoup de précautions sur tous ces débris accumulés car nous avions peur des explosions à retardement et sur nos têtes des morceaux de tuiles et des plaques de verre, tenant encore par un fil à certaines poutres de la toiture, se balançaient d'une façon provocante. Le travail n'avançait guère, il faisait très froid, les courants d'air étaient mortels. Aussi lorsqu'on découvrait par hasard la bouche d'un souterrain, on se glissait dans l'ombre jusqu'à ce qu’un rugissement de SS nous en fasse sortir. Cela durait parfois 1/2 heure. Nous avions cependant une petite compensation. Tout le personnel étranger travaillait avec nous et nous côtoyions ainsi sans cesse les Italiens, les Grecs et les Français, surtout ces derniers avec lesquels nous arrivions à glisser quelques mots.
Ils nous mirent ainsi au courant de la situation actuelle. Les Américains à 50 kilomètres du village et la fuite éperdue de l'autre jour était due à une reconnaissance des unités blindées et motorisées à 20 kilomètres de là.
Malgré les conditions de vie de plus en plus déprimantes, le moral restait bon. La colonne française d'Holleischen attendait avec hâte les alliés.
Samedi, même travail jusqu'à 12 heures. Après nous eûmes droit à ce que les Allemands dénomment « repos », c'est à dire la vie au camp avec ses corvées, ses appels, ses blokowa...
29 avril 1945
Le dimanche fut semblable mais avec une fouille en règle qui nous tint toute la soirée dehors. Nous y étions habituées... j'ai pu sauver mon carnet.
30 avril 1945
Le lundi, reprise du travail de déblaiement sans incident notable.
Mardi 1er mai 1945
Pour la première fois ma sœur travaille. Dans la matinée, ma sœur, deux petites camarades et moi, nous faisons une découverte. Nous mîmes à jour un abri de l'usine dans lequel nous passâmes une grande partie de la matinée en compagnie d'un grand Italien qui parlait le français à la perfection et l'italien avec l'accent français. La vie était belle dans ce petit coin sombre à l'abri du vent où une conversation presque mondaine nous éloignait de ces lieux, quand surgit un maester allemand qui nous délogea sans toutefois prévenir les S.S.
Mercredi 2 mai 1945
Même travail, mais ma sœur ne travaille pas...
Jeudi 3 mai 1945
Ma sœur reprend. Nous en étions toujours au déblaiement dans nos usines à claires voies quand un ronflement nous fit lever la tête. Trois avions assez haut survolaient le village. Soudain un quatrième surgit beaucoup plus bas et vint mitrailler à 20 mètres peine de notre petit groupe composé d'une dizaine de Françaises. La déflagration d'air nous couche au sol et sur notre dos s'abattent des débris de briques, de tuiles, de verres et de poussières. Par bonheur aucune de nous n'est blessée et, pendant que l'appareil remonte nous émergeons au-dessus de ces ruines et gagnons l'abri voisin. Cette première alerte dure peu et comme accident, seule est à signaler une chute à plus de vingt personnes dans les escaliers d'un souterrain car nos posten et nos S.S. bousculent tout le monde.
Au coup de sifflet bien connu nous remontons dans l'usine et, cinq par cinq, nous prenons le chemin du retour. Arrivées aux restes de ce qui fut la gare, une nouvelle escadrille arrive et cette fois bombarde. Nous partons toutes en débandade. La première bombe sépare notre groupe en deux et ma sœur avec quelques camarades se trouvent projetées contre un tas de briques, alors que deux autres et moi nous tombons dans un fossé.
Un court répit nous permet de gagner un endroit du dit fossé qu'abritent d'énormes troncs d'arbres en travers. Au milieu du fracas des bombes un posten parvient à nous regrouper et nous conduit à l'abri.
Une demi-heure après nous voilà à nouveau sur le pied de départ quand pour la troisième fois les avions reviennent. Notre abri est un vestiaire français. Pendant que le bombardement fait rage, nous secouant même dans les profondeurs de la terre, nous retrouvons des compatriotes avec lesquels nous pûmes parler tranquillement car nos gardiens, à moitié morts de peur, ne pensent même pas à nous surveiller.
Au bout d'une heure et demie nous ressortons sur un champ de désolation et de ruines. Les trois usines et la gare sont maintenant rasées. La route entièrement défoncée est impraticable. Nous regagnons le camp en longeant la voie ferrée. C'est la désorganisation la plus complète. Des petits groupes de prisonnières égarées pendant le bombardement se présentent au poste de garde pour pouvoir réintégrer les blocks.
À six heures du soir nous n'avions encore rien mangé. Un groupe de volontaires demandent à partir chercher la soupe au village. Le révolver à la main le Kommandant désigne deux SS et deux Posten pour les accompagner. À 8 h du soir seulement nous eûmes chacune une gamelle de soupe qui portait d'ailleurs elle-même les traces du bombardement.
La sirène qui la veille n'avait cessé de hurler est maintenant silencieuse. Plus d'électricité, plus d'eau non plus car les conduites ont éclaté à plusieurs endroits.
En résumé un bien sombre horizon si un grondement continu et de plus en plus rapproché ne nous annonçait nos libérateurs.
Vendredi 4 mai 1945
Personne ne part travailler. Deux appels très longs et une fouille marquent seuls la journée. J'ai encore sauvé mon carnet...
Samedi 5 mai 1945
Pas d'appel le matin. On est fermé dans les blocks. Vers 9 h on voit, par une ouverture du deuxième étage, des petits groupes de soldats armés, vêtus de kaki sortir de l’orée du bois de la fabrique, côté Holleischen. Ils descendent le long du téléphérique et s'arrêtent quelques secondes sur le pont. Ils se divisent. Une partie rejoint la route du village et nouvelle séparation, les uns se dirigent vers le village les autres vers le pont.
Une autre partie des soldats, le fusil à la main et légèrement courbés, les uns derrière les autres, longent la rivière et se dirigent vers le camp. De l'autre côté des soldats descendent la rivière et le chemin. Ils encerclent le camp.
Nous sommes toutes suspendues aux fenêtres car cet encerclement a duré quelques minutes. Ceux qui arrivaient de la fabrique échangèrent quelques coups de feu et arrivèrent devant la porte du camp.
Vus de près on reconnait aux détails de la tenue, brassard rouge et blanc, une armée de partisans polonais signalée dans les environs. À ce moment-là se déroulent des scènes différentes qui demandent beaucoup d'explications et pourtant se déroulèrent rapidement.
De la fenêtre du block II où je me trouvais, nous vîmes le Kommandant du camp et deux gardiennes se diriger dans le jardin d'une maison civile, poursuivis par les Polonais. Une rafale de fusil mitrailleur blesse la sous-ober et décide les trois personnages à se montrer les bras en l'air. Ils sont désarmés et bientôt rejoints par notre deuxième kommandant qui vient également les bras en l'air.
Pendant ce temps les Polonais ouvraient la porte du camp des Juives et enfonçaient celle des blocks de notre camp.
Deux S.S. dont Graf se trouvaient dans la cour. Des Polonaises reconnaissant des compatriotes se précipitaient sur elles et commençaient à les rosser.
Alors se produit l'arrestation de toutes les SS qui descendent une à une de leur chambre.
Aidée de Marie-Jo, une prisonnière, l'une d'elle cherche à s'évader en prenant une tenue rayée. Dénoncée, elle est déshabillée et emmenée prisonnière en petite culotte avec sa complice.
Plusieurs d'entre elles sont rossées par les détenues. L'Ober cherche à partir du côté des abris avec ses chaussons et son parapluie à la main. Elle est rejointe par une détenue qui, à grand renfort de coups, la force à se rendre.
La Lager avait disparue. Soudain deux détenues, Betty de Paris et Choura la Russe, entrainent quelques Polonais dans une maison civile où on la découvre se cachant sous un lit. Les Polonais sont obligés de la soustraire à la colère des détenues.
Tous les soldats deutch sont alignés avec les SS puis toute la colonne, pieds nus et encadrée par les Polonais, prend le chemin de la forêt au Q.G. des maquisards. Entre temps les prisonniers également libérés et les S.T.O. Français sont arrivés au camp et devant la porte on chante La Marseillaise d'une même vibrante voix, celle de la Liberté.
Des cris stridents troublent notre extase. Les Juives, plus minables encore que nous, sont en train de piller le camp et tentent d'emporter nos couvertures. Des bagarres, des heurts, les Juives regagnent leur camp et nos couvertures sont sauvées.
Quelques prisonniers français restent au camp avec nous.
Avant leur départ, les Polonais achèvent un soldat allemand blessé.
En fin d'après-midi trois soldats allemands reviennent au camp, s'habillent en civil et repartent.
Dimanche 6 mai 1945
Au petit jour arrivent les Américains.
Dans la matinée, dans la cour du camp, avec tous les Français, on hisse le drapeau tricolore.
Les Polonaises ayant suivi leurs compatriotes, le camp semble presque vide avec les seules Françaises et quelques Russes, les Ukrainiennes ayant également suivit les Polonais. Le soir à 16 heures, la messe est célébrée par l’aumônier du stalag, au block I.
Juste avant la messe, Josette vient me prévenir de l'arrivée de trois Auvergnats : Prince, Tonio et Rozier. En garnison très près et ayant appris la présence de nombreuses Auvergnates dans le camp, ils ont fugué jusqu'à nous. Ils repartent avec de nombreuses correspondances griffonnées n'importe comment et sur n'importe quoi.
Le soir, pour la première fois, Clairon, Jany et moi allons jusqu'au village, à l'église où nous entrons par la sacristie.
Lundi 7 mai 1945
Messe à 8 h. Les scouts de France nous apportent des revues. August l'Italien vient nous rendre visite. On l'accompagne au Village. Puis nous allons avec les scouts de France jusqu'au stalag XIII B. Certains prisonniers s'en vont. L'un d'eux me cède une valise en bois. Ils vont à Stankau.
Mardi 8 mai 1945
Visite aux Polonais dans les bois. Ils nous font voir nos SS enfermés dans les barbelés. Ils nous distribuent bonbons et cigarettes.
Nous chantons La Marseillaise devant le drapeau Polonais. Le Kolonel nous fait un discours auquel répond Thérèse, Polonaise d'origine. Il est à remarquer l'émotion des partisans et la chaleur de leurs applaudissements.
Les Polonais laissent entrer vers les SS celles qui veulent aller régler certains comptes. Elles sont très peu.
Le soir à 18 h au retour on a la surprise d'avoir la radio installée par les Américains au camp et om entend le discours du Général de Gaulle annonçant l'armistice aux Français.
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Transcription du tapuscrit de 7 pages, cote F/DELTA/RES/0797/56 à La Contemporaine. Marguerite Bazin, épouse François, arrêtée à Nice le 15 novembre 1943, internée à la prison de Nice puis aux Baumettes à Marseille et à Romainville, déportée le 18 avril 1944 au camp de Ravensbrück, libérée par la Croix-Rouge internationale en avril 1945.
Mme François Marguerite née Bazin
Née le 7 juillet 1894
Demeurant 4 rue de Torrini à Nice
Arrêtée le 15 novembre 1943
Remis en mars 57 à G. Anthonioz
J’ai été arrêtée chez moi, le 15/11/43 avec le Chef Régional de l’A.S. pour les Alpes Maritimes, alors que nous préparions un plan d’évasion du Colonel Bonnet, arrêté quelques jours auparavant et détenu aux prisons de Nice.
Notre activité remonte assez loin, puisqu’il faut la situer en mai 41 alors que Paulette tout d’abord, mon mari et mon fils organisaient dans la ville un mouvement de résistance que nous appelions « Combat » et que Vichy surnomma la « Allemagne Libre ». Mon mari arrêté comme Chef de Ville le 28 octobre 1941, mon fils le 10 janvier 1942. Malgré une grosse surveillance de Vichy, nous continuâmes, Paulette et moi, notre activité dans le mouvement.
Sur l’ordre de nos chefs, nous dûmes néanmoins rester quelques temps en veilleuse pendant le séjour de mon mari au Fort St-Nicolas à Marseille et de mon fils à Grasse. Ceux-ci, dès leur libération, partirent rejoindre à Lyon Messieurs Henri Fresnay, Maurice Chevance et de Bénouville.
Le contact fût alors rétabli de nouveau avec les miens jusqu’au moment de leur arrestation à Paris, en avril 1943, dénoncés par Marongin. Sur place, ici, nous faisions tout ce que Résistant pouvait faire : diffusion de tracts et de journaux, cachettes et port d’armes, renseignements, fausses cartes d’identité. Mon appartement était un lieu de rendez-vous. Ce fut un ancien P.P.F. de Paris qui, réussissant à s’infiltrer parmi nous, arrêté lui-même le 2 novembre 43 devait, après avoir reçu une gifle et moyennant une prime, communiquer mon adresse permettant à ces Messieurs de la Gestapo de venir à mon domicile me cueillir, le lundi 15 novembre à 11 heures, et nous emmener, mon chef et moi, à l’Ermitage pour interrogatoire et le soir, conduits aux Nouvelles Prisons de Nice.
Sous appellation de Terroriste, je fus internée :
Du 15 novembre 1943 au 20 janvier 1944 20 janvier 1944 à la mi-mars Mi-mars au 18 avril |
Nouvelles Prisons de Nice Les Baumettes à Marseille Romainville |
|---|
Notre départ, le 18, fut semblable à celui des autres. Quittant le matin Romainville pour la gare de Pantin, nous fumes chargées et entassées dans les wagons à bestiaux avec, pour tout confort, deux banquettes, le plancher comme sommier, les quelques provisions reçues la veille par les Quakers et … une tinette. Vers midi, le train part, nous emportant vers notre tragique destin. Sur toutes sortes de bout de papier nous confions au hasard de la voie ferrée le soin de faire parvenir aux nôtres, ces dernières nouvelles de France. Beaucoup de ces lettres sont parvenues à destinations grâce aux cheminots. J’étais chargée d’expédier ses tristes missives puisque « déjà » privilégiée, j’étais assise sous l’ouverture grillagée. J’accomplissais ce travail sous les yeux d’un gardien Italien qui restait impassible devant ce manège, me prévenant même discrètement, lorsqu’il craignait un danger.
J’aimerais placer ici une petite anecdote concernant la « tinette » ... au bout de deux jours et de deux nuits celle-ci devenait insuffisante, à notre désespoir nous regardions son contenu se déverser sur le sol ; que faire ? C’est alors que Madame Henri Leyenberger39, prenant une décision énergique, eut l’idée en s’aidant d’un pot de rillettes vide de son contenu, de puiser à même le mélange, le vidant dans un petit trou pratiqué à cet effet à même le plancher... Pouvais-je me douter qu’une nuit il m’arriverait une chose plus désagréable encore, puisque je devais tomber dans un trou garni de cette chose nauséabonde ?
Après un détour par Stetin, au bout de trois jours, nous arrivons en gare de Fürstenberg (je crois) pour gagner à pied le camp de Ravensbrück où nous attend la réception d’usage : soirée et nuit dehors, assises à même le sol devant les douches, le lendemain, nous y pénétrons après avoir été dépouillées de ces mille petits rien qui, appartenant déjà au passé, étaient devenus pour nous de véritables trésors. Pour beaucoup ce fût la tonte, pour toutes, la robe rayée et les godasses, en attendant le triangle rouge et le numéro qui faisaient de chacune une bête parmi l’énorme troupeau.
Au fur et à mesure de notre « désinfection » nous partions au Bloc 15 pour la quarantaine, journées sans histoires, seulement égayées par les chansons de Bella, les conseils de beauté de Françoise, les quelques poèmes sous forme de lettres, que j’avais écrits en prison et dédiés aux miens.
Après la quarantaine, ce fut le bloc 26 ou j’eus la chance, avec une poignée de camarades d’être désignée côté B, y être accueillie par la stubova Sochka qui allait devenir ma providence à ce bloc, et voici comment : accroupie à même le sol, je regardais une jeune fille s’activant à la confection d’un soutien-gorge sans y parvenir. Timidement, j’osais un conseil et me retrouvais sur-le-champ, avec soutien-gorge, fil et ciseaux en mains. « Tenez, débrouillez-vous ! » ... Elle me demande de quel coin de France j’arrive. Coïncidence, Mady « Polonaise », avait été arrêtée à Nice, la nuit de Noël 42, dans un groupe de résistance Polonais ayant à leur tête maître Dumarquez, affaire qui, à cette époque, avait fait beaucoup de bruit en notre ville. Elle fût heureuse de connaître les quelques détails dont je pouvais encore me souvenir. Sochka, présente, s’intéressa et s’imposa de suite à moi, me supprimant les corvées, me priant d’exécuter de menus travaux de couture et un napperon (jours et broderies) qui devait être remis à la Chef tricoteuse, le jour de sa fête, par ses ouvrières... Par certaines confidences de Sochka, j’ai cru comprendre que cette femme, avant-guerre, travaillait pour son pays, affiliée à un certain service de renseignements, ce qui l’avait obligée à beaucoup circuler en Europe, en France, notamment à Nice qu’elle connaissait fort bien et où elle se promettait de venir me retrouver après-guerre – lorsque j’ai appris sa mort, décidée et exécutée par les Allemands, j’eus beaucoup de peine, je perdais en elle une amie.
Quittant le 26 arrivant au 31, j’étais désemparée, ayant sur le moment perdu mes camarades, me retrouvant seule au milieu de visages étrangers, en une arrivée mouvementée ou le Tagesraum devait remplacer le dortoir. Aucun lit, le plancher pour tout confort, nous devions essayer de dormir, entremêlant bras et jambes. C’est alors qu’une Française, qui fût charitable pour moi à cette époque, dont je tairai le nom car elle devint, par la suite, aussi ignoble qu’elle avait été bonne. Se repentant, sans doute, elle me fit faire des excuses par Lisette, le jour de mon départ. Cette femme travaillant de nuit, m’offrit la moitié de son lit, me trouvant ainsi voisine proche de Marguerite Flamencourt, Gisèle Jansel40, Madeleine et Germaine Tambour, de vous, Geneviève, reléguée au dernier lit du haut. J'y retrouvais également Jacqueline d’Alincourt41, Chonchon, Diane, Lisette et quantité d’autres 35 000.
Là se trouvait la stubova Majwinska qui aimait les françaises, les protégeait de son mieux – personnellement, elle m’évita tous les appels d’après-midi, une seule fois je fus « piquée » pour aller décharger des voitures pleines de vêtements que nous chargions aux douches (larcin d’un dernier convoi) pour les porter à la désinfection. Ce fut l’unique fois, pendant mon séjour au camp, ou je dus aller au travail, j’en rapportais cuillères, fourchettes, couteaux qui firent la joie de quatre ou cinq camarades, aussi une paire de chaussures en toile bise que je pus troquer contre mes vieilles pantoufles trouées, sous l’œil approbateur de l’Aufseherin qui lançait un regard de convoitise sur une splendide serviette en cuir que lui montrait une Polonaise placée à ses côtés. L’accord pour mes chaussures fut bon prétexte, lorsque les ayant mises au pieds, je relevais la tête, la serviette avait disparue. C’est encore au 31 que je devais rencontrer une Blokova (blonde et Tchèque) je crois antipathique à beaucoup et méchante à ses heures. Un jour elle me fit appeler, fit traduire ces quelques paroles : « Je sais que vous cousez, que vous pouvez m’arranger cette robe, veuillez le faire !! »
Ayant été me confier à Sochka, celle-ci se mis à sourire, me conseillant d’accepter, j’ai compris que là encore, cette femme avait travaillé pour moi, car naturellement la blokova m’exempta de certaines corvées et me protégea jusqu’à la fin.
Chaque matin, après le grand appel, nous allions à celui du travail, il fallait alors agir de ruse pour ne pas être choisie par Frau Louise et Toury qui venaient là, chaque jour, cueillir les femmes nécessaires aux colonnes de travail. La tête recouverte d’un foulard noir à petites fleurettes sombres bien collé sur les oreilles, fortement rabattu sur les yeux et moi-même bien pliée en deux, je prenais l’allure de petite vieille usée et malade. Ainsi je ne fus jamais choisie. Sitôt l’appel terminé, je retrouvais force et vigueur et c’était, avec Josiane et Suzanne Marjeska une course effrénée vers notre bloc, souvent poursuivie par les Policières que nous arrivions à distancer, nous grimpions à nos lits par les fenêtres sans vitres et attendions l’arrivée des ouvrières de nuit. Je ne comprends pas encore comment, pendant des mois, nous avons pu réussir ce petit jeu de passe-passe, devenant ainsi Verfügbars.
J’étais encore au 31, lorsqu’un matin, Bella, une belge 35 000, vint vers moi me disant : « Maguy, je viens te chercher ; Carmen veut faire cadeau d’un pyjama à sa "claude", elle cherche quelqu’un, j’ai pensé à toi, cela te supprimera certains appels, tu auras droit à une soupe supplémentaire, au pain, tu pourras aider les camarades ». Je pensais à Diane, à Chonchon, qui avaient toujours faim. Je mis trois jours à me décider… Accueil charmant de Carmen qui m’installa côté A, avec les malades non contagieuses. Elle me mit entre les mains une pièce de satin rose et bleu pour les biais. Je passais là nombre d’après-midi, m’y rendant sitôt après la soupe. Lorsque le travail arriva vers la fin, Carmen me relégua du côté B en compagnie des malades dernier degré (peu importe que je sois contaminée !!, le travail étant presque terminé). Celles qui se trouvaient là étaient condamnées, on ne faisait rien pour elles, une soupe tous les deux jours !!, aucun soin ne leur était donné, à toute heure de la journée il en mourrait, qu’on laissait en spectacle aux yeux des camarades qui attendaient leur tour. Que de gémissements, de plaintes et de râles n’ai-je pas entendu là !! Carmen m’avait fait promettre de terminer le travail, je n’osais manquer à ma parole, mais que de fois, partant le soir, je me promettais de ne plus revenir et puis, je l’avoue, j’avais peur de Carmen (l’ange noir) et de ses représailles. Je revois une camarade 35 000 dont j’ai oublié le nom qui, me reconnaissant, me suppliant d’intervenir près de Carmen pour la tirer de cet enfer et la conduire de l’autre côté. Ma supplique adressée le soir même à Claude fût rejetée, et lorsque le lendemain, ne la trouvant plus dans son lit, je m’informais d’elle, il me fût répondu qu’elle était morte dans la nuit – sans doute, la poudre blanche avait joué son rôle. D’une autre camarade encore, qui consciente de ses derniers moments me chargea de ses Adieux pour ses camarades (à Violette Moriss [Maurice] si mon souvenir est exact) et me pria de lui donner mon Chapelet, celui que je lui avais fait lui ayant été retiré.
Je croyais avoir rencontré là le summum de la souffrance, il n’en était rien !! Il me restait encore à entrevoir l’agonie des pauvres folles qui, enfermées, entassées telles des bêtes dans un local trop exigu pour elles, s’injuriaient, se mordaient, se battaient !! c’était l’enfer, dans toute son horreur !! Je ne peux chasser cette vision : voir Claude pénétrant chez ses malheureuses, faisant tournoyer sa cravache avant de la laisser retomber sur ces pauvres femmes qui se mettaient à hurler, c’en était trop pour moi !! Jetant un grand cri, je m’enfuis en courant – je crois me rappeler que les jolis biais bleus ne furent jamais posés par moi. Je craignais les foudres du « ménage », heureusement, une érysipèle avec phlegmon dans le genou droit, survenant à point, m’envoyait au Revier pour 6 semaines, je vécus là des heures de souffrance et de fièvre, mais aussi de repos ; comme il faisait bon dans ce bloc chauffé quelque peu !! alors que la neige tombait à gros flocons sur mes camarades moins favorisées. Là aussi, on y souffrait beaucoup, on y mourait autant. Mon souvenir va vers cette pauvre Française qui fut amenée non loin de moi, un matin, et qui, entièrement nue, se plaignant du froid, réclamant une chemise – inutile de lui donner satisfaction, elle devait mourir dans la journée. Cette autre Polonaise, camarade de lit qui, souffrant atrocement d’une plaie ouverte dans la cuisse, réclamait la mort depuis le matin, grâce qui ne lui fût accordée que le soir vers huit heures, alors que tous les cadavres de la journée étaient ramassés. Je ne pouvais que prier pour elle, remerciant le Ciel d’avoir abrégé ses souffrances – voulant oublier que je couchais avec une morte, je réussis à m’endormir.
C’est dans ce bloc que je rencontrais les Doctoresses Françaises, une Lyonnaise dont le nom m’échappe, qui ne fût jamais conciliante, ni bonne avec ses camarades, contrairement à cette brave Loulou dont je ne pourrai jamais oublier le dévouement.
Et le 15 novembre 1944, date anniversaire de mon arrestation, je retournais au 31, pour bien peu de temps, de grands changements se préparaient qui n’allaient pas adoucir notre vie.
Un jour, le côté B du bloc 31 fut vidé et les Françaises l’occupant furent partagées entre le 15, le 27 et le 29. Tôt, dans l’après-midi, de notre groupe, je fus seule appelée et jointe à un convoi de tricoteuses tchèques, défiler avec elles devant le Commandant et finir au bloc 26. J’étais à peine arrivée que l’on venait me reprendre !! car ce n’était pas de moi qu’il s’agissait mais de Françoise Rebert et Marguerite Le Coannec [Lecoanet]. La stubova (fille d’un ministre polonais) avait acceptée de prendre ces dernières avec elle, sachant qu’elle allait de nouveau assurer le service. Les deux prénoms accolés avaient formé le mien – dont erreur de la Blokova. Je revins au 31 jusque vers 10 heures du soir où, de nouveau, on me reconduisait au 26. J’y passais la nuit et, le lendemain matin à l'appel, j'étais en surnombre !! Cris, gesticulations, on me fait sortir des rangs, on me met seule sur le côté, ensuite on me conduit au 29. La Blokova ne voulut pas de moi : on me ramena alors au 31. Le bloc devait être vidé complètement dans la journée et, une fois encore, on me reconduisit au 26, rien à faire !! on ne voulut pas me prendre. Retour au 29 où je fus mêlée à des travailleuses libres. J’y restais deux jours et fus redemandée au 26 où je retrouvais la Blokova du 31 qui assurait à nouveau le service de ce Bloc. Ce fût l’histoire la plus drôle de ma vie au camp.
Décembre se passa ainsi : couture, soutiens-gorges, chapelets pour les camarades, mouchoirs que j’ornais d’une dentelle à l’aiguille.
Noël nous amena, rentrant d’Auschwitz, un convoi de Juives, troupeau de femmes squelettiques et hagardes qui nous arrachaient des pleurs lorsqu’elles défilaient sous les coups de fouet, devant les fenêtres du 26. C’est de ce convoi, paraît-il, que plusieurs d’entre-elles se pendirent la nuit même de leur arrivée au Bloc 25 où le sol n’était qu’un terrain détrempé.
Puis ce furent les premiers mois de l’année, mois qui devaient s’avérer si terribles pour toutes. Appels, contre-appels, déplacements à toute heure du jour et de la nuit, barrages, transports noirs, lutte continuelle pour se raccrocher à la vie alors que celle-ci semblait nous fuir, perdant tout espoir, autant parce que les forces nous abandonnaient, que les représailles s’accentuaient, que les coups de cravates pleuvaient, les chambres à gaz fonctionnaient à cadence accélérée ; il a fallu une véritable volonté à vouloir survivre, tout en surmontant les terribles épreuves de ces trois derniers mois.
Début mars, il devait y avoir piquage au 26, nous allions avec Marguerite nous réfugier au 24. S’il y eut transport noir parmi les 26, il y eut certainement le départ des NN. Alors que, réfugiées chez elles depuis peu, nous vîmes arriver la Binz, immédiatement le bloc se trouva encerclé, impossible de fuir, nous dûmes partir avec les camarades, coucher au Strafblock, prêtes à les accompagner à Mauthausen. Le lendemain matin Babar venait nous chercher : Marguerite, Rosine Deréan42, gracieuse, une autre et moi-même, affirmant que nous étions demandées au Revier. Nous rentrâmes dans nos blocs respectifs mais l’après-midi même affolement général au 26. On parlait d’un transport monstre !! Il n’en fut rien, on prit seulement des volontaires, soi-disant pour le travail !! Beaucoup y crurent, c’est ainsi qu’une amie d’Angers voulut malgré mon insistance, partir. Elle couchait le soir même au Jugendlager.
Vers le 15 mars, Sima vient nous trouver, nous affirmant qu’une rafle gigantesque devait avoir lieu chez nous. Il était bon de fuir, ce que nous décidâmes de faire avec Marguerite et deux ou trois autres. Nous partîmes chercher refuge au petit camp qui depuis peu hébergeait, dans les blocs nouvellement construits, les ouvrières des Betriebs.
Je ne pouvais plus à cette époque marcher et devais soulever mes jambes, l’une après l’autre, pour avancer. Je me souviens de trois marches où Marguerite dut m’aider et m’attendre alors que je la suppliais de partir et de m’abandonner, craignant de nous faire prendre toutes deux. Lorsque nous voulûmes rentrer au camp, la route était barrée, je frémis encore d’horreur au souvenir de ce défilé de femmes qui n’avaient plus rien d’humain, les yeux hagards, à moitié dépenaillées, nu-pieds, se traînant, funèbre cortège formé par toute ces pauvres femmes (anciennes tricoteuses, pour la plupart) qui, une dizaine de jours auparavant, avaient été emmenées au JL soi-disant dans un camp de repos, et qui était en réalité l’avant-cour des chambres à gaz.
Il régnait à cette époque une telle perturbation dans le camp que l’appel du matin sur le Lagerstrasse n’existait plus. Ayant échappé de justesse à une rafle, Sima décida de nous cacher, d’accord avec la Stubova du 18 ou 19, je restais là enfouie entre deux paillasses pendant deux ou trois jours. Melle Zimmermann était avec nous ainsi que deux autres ; Sima nous apportait le pain.
Lorsque les appels reprirent, la Blokova alertée nous fit conduire au bloc 23, bloc de passage de toutes les malades, c’est là que Pflaum et la Binz venaient chercher le ravitaillement pour le Crématorium qui chauffait juste derrière. C’est au 23 que je devais vivre les plus grandes angoisses puisque, le lendemain de mon arrivée, au cours d’un contre-appel effectué en fin d’après-midi, je fus piquée la troisième. Mise en vedette au premier rang je ne pouvais fuir, le marchand de vaches était là !! Connaissant le sort qui m’était réservé, j’eus un instant de défaillance. Une prière ardente monta de mon cœur à mes lèvres, je fus exaucée puisque, au lieu de partir immédiatement, on me parquait à nouveau dans le bloc, et si la porte en était fermée, les fenêtres sans carreau permettaient la fuite. Je partis de suite au 24 ou l’ancienne blokova du 26 (lors de mon premier séjour en ce bloc) m’accueillit et me conduisit au milieu de quelques françaises rescapées des transports Mauthausen. L’accueil du début fût plutôt froid, même plus, c'est humain, elles avaient peur que je les ’asse repérer, c'est une petite stubova Alsacienne qui, me prenant sous sa protection rétablit l’ordre.
Chaque matin je me rendais à l’appel, le 23 et le 24 étaient ensemble ; je partais ensuite me réfugier au 15, près de certaines amies 27 et 35 000. Il y avait là Claire Davinroy, Nora, une petite italienne très bonne et dévouée et notre brave Sima. Un matin ou vint me prévenir que la voiture venait d’arriver au 23, qu’il ne fallait pas bouger. Une d’entre nous se dévoua pour aller rôder aux environs et n’en revint que l’ordre rétabli. Je partis et trouvait, m’attendant au 24, Gracieuse qui avait assisté à la crise de fureur et de violence des autorités. J’étais sauvée une fois encore, mais non point rassurée pour autant puisque mon matricule avait été relevé. Aussi lorsque le lendemain matin mon numéro fût appelé, je ne répondis pas, suivant le conseil donné par la Blokova, et c’est alors que croyant l’épreuve terminée, je vis arriver la Binz qui, passant dans les rangs examinant les visages. Minutes angoissantes : je me croyais cette fois définitivement perdue et n’osais lever la tête. Marguerite placée juste derrière suivait la Binz du regard, lorsqu’elle la vit tout près, elle me pinça si fort les deux bras, que je sentis le sang me monter au visage, inconsciemment, je relevais la tête, croisais le regard de la Binz et la vis s’éloigner.
Jamais pinçon ne me fît plus plaisir, merci Margot !!
À peu près à la même époque on nous prévint que des piqûres contre le typhus allaient être faites à toutes ; nous décidâmes, Melle Zim, Françoise Rebert, deux ou trois autres et moi-même, de nous cacher. Notre absence ayant été constatée, nous fûmes priées le soir en rentrant de nous trouver à heure fixe le lendemain matin pour recevoir ces piqûres. Elles nous furent faites, l’une dans le sein droit, l’autre dans le sein gauche (plutôt à la place du sien lorsque l’on pèse 29 kg). Melle Zim mourait du typhus en rentrant en Allemagne à Aix-les-Bains (je crois), le mien, très violent paraît-il, se déclarait en arrivant en Suisse et fut très difficile à déceler d’après les docteurs, parce que point déclaré comme un typhus ordinaire. Françoise Rebert venue me voir à Berne m’apprenait que les camarades piquées en même temps que nous étaient mortes en arrivant à Constance (Kreuzlingen). Elle-même mourait deux mois après – drôle de piqûre contre cette maladie, et qu’en penser !!
Malgré les quelques colis reçus, m’apportant biscuits, sardines, sucre, malgré les piqûres que je dois dire, à la décharge de Claude, et que celle-ci me faisait chaque jour afin de me soutenir, je continuais à m’épuiser, me traînant sans cesse davantage. Mes jambes de plomb ne pouvaient me porter, je refusais de me cacher, m’abandonnant au sort que je devinais.
La veille de Pâques au matin, le sifflet réveillant le camp à 4h30 me fît mal, tout-à-coup, comme un coup de massue sur la nuque, il me fallait me lever, filer aux toilettes avant que celles-ci ne fussent occupées par les Polonaises, mes forces étaient telles que ne pouvant me bouger, il me fallut solliciter l’appui de Melle Zim, compagne de lit, pour descendre de ce dernier. C’est alors que, adressant au Ciel cette bizarre prière, je dis au Seigneur : « Mon Dieu ne me laissez plus l’entendre. Arrangez-vous comme Vous Voulez, je ne veux pas mourir à Ravensbrück » – et ce fut le miracle !! je ne devais plus l’entendre qu’une seule fois, au moment du départ, il sifflait la délivrance.
Le premier avril, jour de Pâques se leva, je n’eus pas le courage de me rendre au bloc 15 comme je le faisais tous les dimanches pour réciter les prières de la Messe entre Françaises, je restais et priais seule, dans mon lit.
C’est ce jour de Pâques qu’il nous fut annoncé qu’aucun appel n’aurait lieu avant le lundi après-midi, différents bruits circulaient à travers le camp, on venait me le répéter, il était question d’un échange, ou d’un transport général. À 17 heures il nous fut confirmé que toutes les Françaises, le lundi matin à 9 heures, devaient se réunir sur la Lagerstrasse emportant toutes leurs affaires. Sima, assez au courant de toutes ces choses par Mickie qui travaillait à l’Arbeitseinzats nous affirmait l’échange. Je n’osais y croire, le lendemain matin notre espoir allait grandissant en voyant la Binz, le commandant et le vacher parcourir nos rangs bavardant entre eux sans aucune arrogance.
Je crois que mon cœur cessait de battre à l'appel de mon numéro, je retrouvais mes jambes pour suivre mes camarades au Strafblock, premières étapes des trois pénibles journées qu’ils allaient nous faire vivre avant de nous ouvrir les portes, attente sous la pluie, désinfection, douche, déshabillage et retour sur les paillasses complètement trempées.
Et le 5 au matin pour la dernière fois, en rang par cinq, nous quittions le bloc et partions aux douches prendre nos provisions de route avant de franchir la porte du camp.
Péniblement, mais le cœur en joie, je suivais le troupeau qui gaillardement grimpait la côte, allant au-devant des camions de la Croix-Rouge parqués dans les bois. J’arrivais bonne dernière, toutes les places sur les banquettes étaient occupées, un de ces Messieurs Suisses, étalant un peu de paille dans un camion, m’aida à y monter et à m’y coucher (ainsi je ne resterai pas).
Partagée entre la joie de partir et la peine de laisser là de bonnes camarades, j’évoquais leur souvenir, demandant un Pater pour le repos de leur âme. C’est donc sur une Prière que nous disons Adieux à cette terre d’agonie.
Notre beau convoi (onze camions de la Croix-Rouge Suisse se suivant), attirait bien des regards, nombre de petits poings d’enfants se levaient à notre approche, allant à notre passage jusqu’à cracher sur les voitures !! (Oh : haine teutonne !!)
Nos convoyeurs durent nous déposer dans un petit village sur l’autodrome Berlin-Munich (à Uberkhtzlau [Oberkotzau ?]) et partirent chercher de l’essence en Suisse, l’Allemagne en étant tout à fait dépourvue. Nous dûmes attendre là, les 6, 7 et 8 avril, pour arriver le 9 au soir en Suisse, sur le lac de Constance à Kreuzlingen. Le 10, très malade, je dus quitter mes camarades de route en gare de Berne d’où l’on me dirigea sur la Clinique Universitaire de la ville. Je devais y rester cinq mois, soignée pour typhus, septicémie, myocardite, paralysie des membres inférieurs, pleurésie purulente et tout cela en pesant 29 kg.
Je rentrais en France le 7 juillet 1946 [1945 ?].
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Transcription du manuscrit de 24 pages, cote F/DELTA/RES/0797/56 à La Contemporaine. Ce manuscrit est accompagné de copies de photographies d’objets ramenés du camp (« une broche, boucles d’oreilles, cahier de recette de Maman », « Découpé dans une brosse à dent le n° d’immatriculation de Maman 34 145 fait par une Polonaise », une liste de détenue), carte de rapatriée et médailles. La famille strasbourgeoise Streisguth est composée des parents, Georges Streisguth et son épouse Jeanne Burger, et des enfants Paul (dit « Stanley »), Marie-Louis (Ninette) et Georgette (Georgy). La famille s’est réfugiée à Clermont-Ferrand en 1940. Jeanne Streisguth, sa fille Marie-Louise et Catherine Kollros, arrêtées ensemble à Clermont-Ferrand en janvier 1944 et déportées à Ravensbrück (convoi des 34 000) puis Mauthausen.
Après les 2 récits précédents écrits par pour la chronique Streisguth puis le récit d’Yves Barbier, époux de Georgy Streisguth, voici le récit (peut être trop long) de la déportation de
Jeanne, Catherine et Ninette
Arrestation à Clermont-Ferrand
Le vendredi 21 janvier 44 à 8 h du matin : bruits de bottes et 2 hommes pénètrent dans ma chambre, suivis de Maman stupéfaite : « Vous empêchez les jeunes Français de faire leur devoir en Allemagne ». Je proteste, demandant des preuves.
« Habillez-vous et venez vous expliquer à la Gestapo, prenez une valise et des vêtements chauds toutes les 2 : »
Je m'occupe de Maman, et enfourne aussi ma Bible et mon ouvrage de médecine – prévoyant une durée. Je revois encore, suspendue à la porte de notre maisonnette, une mitrailleuse. Oh, si je savais m'en servir ! …
Les voisins nous regardent partir, désolés.
Prison militaire du 92ème RI, on nous introduit chacune dans une cellule, nous apprenons très vite que Georges et Catherine ont été cueillis au magasin et sont là aussi.
Notre sort à tous les 4 est bien inquiétant, mais j'ai l'espoir que Maman et Catherine seront vite libérées car enfin leur chef d'accusation ne peut être que très mince : elles auraient écouté la radio de Londres !
En fait je soupçonne la Gestapo d'avoir voulu vider la maisonnette où nous étions provisoirement installées dans l'espoir d'y trouver des richesses, alors que nous avions quitté l'Alsace en y laissant tous nos biens.
La prison à Clermont
Cris, interrogatoires, rencontres.
Notre petit cousin Margolf serre la soupe, nous ne le reverrons pas car il sera fusillé hélas.
1er interrogatoire, Avenue de Royat, siège de la Gestapo : je nie énergiquement et exige des preuves médicales à l'accusation.
2e interrogatoire : je revois mon père Georges et entend à travers la porte qu'on veut l'obliger à rentrer en Alsace ; nouveau refus, pas de brutalité.
On me présente un procès-verbal en langue allemande, je fais semblant de ne rien comprendre, on me le traduit. En plus d'avoir réformé les gars du STO, j'aurais aussi ravitaillé le maquis et comploté contre la sûreté de l'État. Je vais donc être cataloguée « Deutsch feindlish » (ennemi de l'Allemagne) – ce que j'ai retrouvé en effet sur ma fiche à l'Arbeitseinzats de Ravensbrück.
La Gestapo est visiblement bien informée, par qui ? Ils sont allés jusqu'à rappeler à mon Père qu'il avait, en pleine occupation allemande (avant 1xxx), lui un « Volksdeutcher », enterré son oncle Charles Streisguth dans un drapeau français.
Après 7 jours d'isolement je retrouve Maman et Catherine dans l'ancienne chapelle de la prison où nous étions une vingtaine. Quelques noms me sont restés : Mémé Bernard, Suzon, Madeleine et sa sœur Maria, « les Bouclettes », et Hélène, la servante de ces « messieurs » dont il fallait se méfier.
Madame Frère (femme du général Frère) obtient que j'aille voir en consultation notre ami Eppel43, professeur à la fac de théologie protestante de Strasbourg, qui avait été blessée au ventre lors de son arrestation.
Je revois aussi l'affreux visage de notre secrétaire Vacher44 qui, après tabassage et torture, a fait une tentative de pendaison. Les seuls mots qu'il a pu me glisser étaient : « Je ne vous ai pas trahi ! » Il n'a pas survécu, pas plus que notre infirmier Boucher.
Transfert Clermont - Romainville
Le 23 février 44, 25 détenus dont 7 femmes, encadrés par l'armée, sont embarqués sur Paris Romainville. Maris et femmes peuvent voyager côte à côte, enchaînés, puis ce sera la séparation pour de longs mois.
Papa par à Compiègne avec les hommes et nous ne saurons plus rien les uns des autres jusqu'en mai 1945. Je suis très inquiète pour lui, le sachant atteint d'un cancer de la gorge – qu’il ignore heureusement, ainsi que maman, cela leur permettra à tous 2 de garder l'espoir de se retrouver un jour.
Maman, Catherine et moi serons acheminées sur Romainville, le fort aux portes de Paris, et à partir de là nous ferons tout pour rester ensemble, ce sera notre force.
Romainville : une caserne de regroupement, des femmes venues de tous les coins de France, une grande cour qui donne l'impression de liberté, une nourriture acceptable, des paquets de la Croix-Rouge.
Tout en perfectionnant mon anglais avec Mademoiselle Zimberlin45 (prof de l'École des Arts et Métiers de Cluny), je me doutais bien qu'il fallait être très fort pour ce qui allait suivre et pour soutenir mes deux « vieilles » de 57 et 58 ans.
La veille du départ on nous transfère dans la casemate ; nuit abominable qui nous donne un avant-goût de ce qui risquait d'être notre vie par la suite.
Départ pour la longue route
Nous quittons Paris et sa tour Eiffel le 16 mars 1944, après un mémorable « chocolat » offert par Mme Frère à l'occasion de mes 30 ans. Cette fois la grande aventure vers l'inconnu commençait ; on nous rend argent et bijoux et un colis de la Croix-Rouge à chacune.
Notre convoi se composait de 47 détenues 46 venues de Nîmes, Cluny, Rouen, Poitiers, Clermont-Ferrand, Toulouse, Bordeaux et Paris etc. Nous allions rester ensemble sous le vocable « les 34 000 », numéros d'immatriculation à notre destination définitive.
De Romainville à Ravensbrück
Le voyage de 3 semaines du 16 mars 1944 au 5 avril 44 ; ce fut surtout une prise de contact :
Contact avec le peuple allemand sous la forme de ses shupos
Contact avec le peuple sous la forme des droits communs allemands dont nous partagions « le gîte et le couvert »
Contact avec celles qui allaient devenir nos compagnes
Vision de la guerre des villes bombardées (Hambourg surtout) mais aussi des bombardements que nous subissions (Hxxx).
Le voyage
Première étape : Aix-la-Chapelle, enfermées à 10 dans des compartiments de 8 avec nos bagages, le convoi est accompagné d'un SS et d'une gardienne de Romainville qui nous quitte à la frontière. Rodaient impuissants autour des wagons les employés de la SNCF, mais impossible de communiquer avec eux.
① Aix-la-Chapelle : séjour sans histoire, parquées à 3 dans 16 cellules individuelles. Faux départ le 18, on nous ramène de la gare à la prison ; vision d'un prisonnier qui s'évade en se glissant sous les wagons, s'en est-il sorti ?
Départ le 19 dans des conditions pénibles, à 5 dans une cellule individuelle, avec nos valises, sans nourriture, coincées, mi-debout, mi-assises. Le voyage ne devait pas être long mais à Harum « Fliegeralarm », arrêt en gare et fuite des convoyeurs vers les abris. Enfermées et violemment secouées par le bombardement de la gare, je prends la tête de maman entre mes genoux. Un abri est touché et fait de nombreuses victimes, le train est indemne. Au retour des convoyeurs, engueulades des fuyards par leur chef qui exigent l'ouverture des portes des cellules. Ouf ! on respire mieux. Nous passons la nuit sur une voie de garage.
② Essen : nous y serons le 20 au soir, couchés par terre à 20 par chambrée, le lendemain par chambre de 4.
③ Nouvel embarquement pour Hanovre. Le convoi est coupé en 2 et Catherine part vers Lübeck, la retrouverons nous ? Dans une immense salle commune (peut-être une centaine de femmes) où vont se croiser celles qui sont libérées des camps (Allemandes) et celles qui s'y rendent, toutes nationalités confondues.
Nous discutons avec une Française libérée, dit-elle, par protection politique. C'était une femme d'une soixantaine d'années, de petites tailles, à cheveux gris. On lui avait restitué tous ses bijoux (de grande valeur ?), son manteau de fourrure et tous ces vêtements, avec sa valise. Cela nous a paru bien étrange !? De plus les indications qu'elle nous a données (difficilement) sur le camp ne furent pas rassurantes. Elle est repartie le lendemain pour une destination inconnue.
Les 8 jours à Hanovre, du 21 au 29 mars, furent très durs. Si la nourriture nous apparut acceptable, il n'y avait qu'une seule cuvette minuscule pour 100 femmes et les WC dans la même pièce. Pas une seule promenade dans la cour et impossibilité d'ouvrir les fenêtres car la pièce était au rez-de-chaussée. Ajoutons à cela les bombardements incessants, dans le quartier seule la prison était encore debout.
④ Hambourg : départ le 30 mars arrivé le jour même. Prison modèle : eau courante, WC à chasse d'eau, drap sur le lit, visite quotidienne de l'infirmier et de celle, le soir, du directeur de la prison qui nous demande si nous ne manquons de rien. Un vrai paradis après Hanovre !
Nous avons la joie de retrouver Catherine avec le groupe qui était parti vers Lübeck. Il ne manque personne au groupe initial et nous resterons ensemble jusqu'au bout de notre route, destination « Ravensbrück ». Deux femmes s'étant chamailler sérieusement seront emprisonnées, mais nous les retrouverons après leur passage au Strafblock de Ravensbrück.
Le 3 avril nous quittons Hambourg en wagon de 3e classe et le 5 avril vers 16 heures nous débarquons à Fürstenberg. C'est presque un « Ouf ! » que nous poussons car tout plutôt que de mourir enfermées dans les 4 murs d'une prison ou d'un train sous les bombardements.
Mais ce que nous allions découvrir, qui aurait pu s'en douter ?
Ravensbrück
Nous allons y vivre, ou mieux y survivre, du 5 avril 44 au 2 mars 45.
Nous sommes au nord de Berlin, dans une région sableuse de résineux et de bouleaux, le climat y est très rude, ce serait la « petite Sibérie Mecklembourgeoise ». Nous y arrivons en avril, ce n'est pas encore le printemps, nous en répartirons le 2 mars, l'hiver n'est pas terminé.
Nombreux sont ceux ou celles qui ont raconté ce qu'était la vie là-bas. Je vais donc me borner à évoquer quelques événements qui m'ont marquée.
Notre convoi arrive le 5 avril 1944 vers 16 heures et va stationner devant les douches jusqu'à la nuit tombée, puis on nous fait pénétrer et nous allons bouger sur le ciment. Les 47 Françaises seront immatriculées de 34 104 à 34 150, Maman sera 34 143 et moi 34 144. Pendant toute la durée du camp nous ne nous appellerons pas par nos prénoms mais par « Madame ».
Le lendemain dépouillement complet, impression de nudité ; ma Bible et mon livre de médecine sont jetés dans un coin, j'arrive à sauver ma brosse à ongles – elle me permettra, sans savon bien sûr, le brossage des dents des ongles, des cheveux et de ma chemise le dimanche.
Nous voilà toutes 3 sur une autre planète. Un cours isolement au bloc 27, puis transfert au 32.
Le bloc 32, bloc dit des NN. Nous ne savions pas ce que ce sigle signifiait : « Nacht und Nebel », nuit et brouillard, disparition dans la nuit de ces résistantes à l'Allemagne hitlérienne. Les trois Alsaciennes que nous étions ont été classées sur le fichier du camp « Deutschfeindlich », ennemi de l'Allemagne. (Eh oui !)
Première période : avril 44 à juillet 44
À 375 (Stück) par demi-bloc (prévu pour 210) la vie était encore possible. « Betzug » à carreaux bleu et blanc changés tous les premiers du mois, linge de corps soi-disant propre venant de la buanderie (j'y ai trouvé des poux), lavabos qui permettait de se laver à l'eau froide et certains ateliers avait droit à une douche par semaine !
Notre chef de bloc, dite « la Knoll », était depuis 7 ans prisonnière (communisme) et ne comprenait pas un mot de français, détestant visiblement les Françaises qui le lui rendaient bien. Elle mettait son point d'honneur à ce que tout le monde soit au travail, ce qui avait pour résultat de vider le bloc au maximum dans la journée, si bien qu'il restait en ordre et que, réellement, il était le mieux tenu de tout le camp. Mais que d'engueulades pour des lits mal faits et des pieds de tabouret insuffisamment frottés au sable.
Ces travaux « d'art » dans la vie de tous les jours nous paraissait bien superflus. Cette période fut bien courte, hélas !
Deuxième période : juillet 44 à février 45
Le surencombrement va augmenter la misère. De tous les coins d'Europe les femmes seront ramassées et entassées. Le camp prévu pour 1 000 passera à 45 000 ! Nourriture de plus en plus misérable, entassement dans les blocs ou sous la tente, il n'y a pas de travail pour toutes.
Comme on ne sait pas où se mettre, on s'entasse sur les lits à 3 ou 4. De 210, l'effectif du demi-bloc passe à 800 ! Pauvre Knoll et son rêve d'ordre !
Promiscuité, vermine, impossible d'accéder au « waschraum », plus jamais de douches qui ne servent qu’aux arrivées et aux départs en transport.
D'après mes informations du 5 avril 44 au 1er mars 45, c'est-à-dire en 11 mois, il y aurait eu : 106 000 (dernier numéro connu par moi à l'Arbeitseinsatz) moins 34000 (notre convoi) c'est-à-dire 72 000 arrivées.
Un certain nombre de transports ont décongestionné cet afflux, mais les transports étaient insuffisants et la surpopulation allait s'en amplifiant– et ceci malgré une mortalité croissante.
De ces mortes il faut bien en parler. Au début on voyait dans le camp passer la charrette où 2 gaillardes jetaient les corps qui s'entassaient et la cheminée brûlait en permanence pour l'incinération. Puis peu à peu la mort frappe à l'intérieur du bloc, ce sont alors nos compagnes, quelquefois nos amies, épuisés, affamés, malades. La mort ainsi s'approche lentement de chacune de nous. Les premières touchées sont généralement nos aînées.
Catherine 58 ans
Un jour de fin avril 44, Knoll, pour aérer le bloc, réalise un superbe courant d'air glacé en faisant décrocher les fenêtres des 2 façades du bloc. Le lit de Catherine se trouvant vers une ouverture, elle prend froid et fait une adénite aiguë avec dysenterie grave qui la conduisent au bloc des contagieux (on croyait à un typhus). Je la trouve si affaiblie que je désespérais qu'elle puisse s'en sortir.
Mais miracle de l'espoir, ses forces lui sont revenues après un très gros mensonge de ma part, lorsque je lui ai affirmé que le drapeau français flottait à nouveau sur la cathédrale de Strasbourg (pour elle une belle image). Nous en étions loin, hélas ! le débarquement venait à peine d'avoir lieu…
Maman 57 ans
C'est plus tard, vers l'automne, que sa santé s'est dégradée. D'abord perte de la mémoire : elle tricotait des bas et plaçait le talon n'importe où. Puis atteinte de grave dysenterie, seul un supplément de nourriture aurait pu l'aider.
Mais où la trouver ?
C'est à cette époque que Knoll prit Maman en pitié et me dit qu'il fallait la mettre au travail pour permettre de lui retirer sa carte rose (cette carte permettait aux personnes âgées de rester à tricoter dans le bloc) Maman a donc travaillé aux Betrieb de raccommodage, elle tenait à peine debout et, paraît-il, dormait cachée derrière les piles de linge à raccommoder !
Cette action de la Knoll l'a sauvée de la chambre à gaz !
Quant à moi, Knoll m'affirma qu'elle en avait assez de me voir pelleter le sable, que les froids arrivaient et qu'elles m'avaient trouvé une place à l'Arbeitseinsatz – travail de nuit et, comme je ne sais pas taper à la machine, classement des fiches des entrées et sorties du camp, les fiches étant tapées par mes compagnes (une Norvégienne, une Yougoslave, une Allemande et une Française, Madame Crabbé47 de Strasbourg). Toutes recevaient des paquets et, pendant l'arrêt de nuit, mangeaient gaillardement, alors que leur soupe restait sur le comptoir pour servir de monnaie d'échange pour l'équipe de la forêt qui apportait des fagots pour notre poêle.
N'y tenant plus, je dis un soir à Frau Fliessehalje, notre Norvégienne chef d'équipe, que Maman se mourrait de faim (nous n'avions pas droit au paquet comme NN). Cela n'a pas tardé, le jour même j'apportais 3 à 4 soupes dans un seau, réchauffée sur notre poêle, et tous les jours j'ai pu à partir de ce moment donner une demi-louche à maman et une demi-louche à Catherine et porter aux camarades qui étaient au Waschraum avant la distribution du café ce qui restait.
Cette demi-louche de notre soupe infâme en suppléments a permis à mes deux « vieilles » de tenir le coup. Était-ce l'action psychologique ou le peu que pouvait contenir ce jus : Toujours est-il qu'elles ont survécu et ont retrouvé quelques forces jusqu'au départ sur Mauthausen.
Je ne détaillerai pas le rythme de nos journées, cela a déjà été fait par d'autres.
4 h : Zählappel (pour nous c'est l’appel), la plus grande des souffrances par moins 30°. Défiler sur la Lagerstrasse, le tout au rythme des sirènes.
Au travail, toutes, usine, terrassement, peinture, forêt, wagon. La règle : en faire le moins possible, à condition de ne pas se faire pincer !
Trois événements ont marqué pour moi cette période :
14 juillet 44 : mot d'ordre à toutes les Françaises, se rendre à l’appel en rang et dans le plus complet silence pendant toute la durée de l'éternel comptage et recomptage des Stücks. Nos gardiennes, stupéfaites de notre inhabituel sagesse, ne se doutaient pas que nos pensées étaient vers les nôtres et ceux qui combattaient et mouraient pour nous sur le sol de notre France. Quelle force s'est dégagée de ce silence et de se recueillement !
Pâques 1944 : le bloc 32 est puni pour « infraction au règlement ». Suppression des repas et pose devant le bloc pendant 3 dimanches de suite. Et là a joué la solidarité cachée, discrète des autres blocs, se privant d'un peu de cette nourriture si précieuse pour nous soutenir. Quelle somme de sacrifices cela représentait et quelle fierté pour toutes !
L'équipe de déchargement des wagons : travail héroïque s'il en
fut, n'est-ce pas Bérangère et son équipe qui partait grelottante le
matin au travail et revenait en fin de journée revêtues d'un ou deux
chandails pour leurs camarades. Les risques étaient considérables car se
faire prendre, c'était le Strafblock, avec des coups bien sûr !
Cela s'appelait « organiser » – on ne volait pas ! Miracle de la
solidarité.
J’ai même reçu de Bérengère, médecin, des médicaments peu avant notre
départ pour Mauthausen, je raconterai comment ils ont été
utilisés.
Comme Bérengère j'étais médecin, et mes camarades ont insisté pour que j'aille travailler au Revier, à cause surtout de ma connaissance de la langue allemande.
À contrecœur j'ai quitté la pelle et la pioche pour faire ma demande auprès du médecin chef, le docteur Treite. Celui-ci, du haut de sa grandeur, m’a jugée inapte à ce service (peut-être trop apte à comprendre tout ce qui se passait à l'infirmerie). Je suis revenu gaiement vers la pelle, la pioche, le rouleau compresseur.
Mais au bloc les appels des amies malades étaient nombreux. Je me glissais le soir d'un lit à l'autre, prodiguant des bonnes paroles, les encourageant à éviter le Revier car nous savions qu'il s'y passait des choses horribles et que l'euthanasie, chère à Hitler, y était pratiquée par des infirmières, agents serviles des SS (elles ont été jugées et condamnées).
On ne peut pas évoquer ici l'extermination sauvage de nos « vieilles » et de nos malades qui ont quitté, pleines d'espoir, pour le Jugendlager où on promettait qu'elles seraient soignées, qu'on leur éviterait les appels si éprouvants. Celles qui, bien rares, ont eu la chance d'en revenir, savent très bien ce qu'il en a été et peuvent affirmer que Ravensbrück a bien été un camp d'extermination pour un certain nombre d'entre nous.
Vie spirituelle
Les physiologues qui ont étudié notre ration calorique ne comprennent pas comment quelques-unes d'entre nous ont pu résister à un régime aussi carencé pendant de longs mois. D'après leurs calculs, personne n'aurait dû s'en tirer. Quelle merveilleuse affirmation de la primauté et de la victoire de l'esprit sur le corps que le retour d'une partie de ces déportés !
Et c'est justement pour concrétiser ce qui précède que je veux reprendre les quelques lignes écrites en juin 45 à l'intention du « Christianisme au XXe siècle ». Je joins ce texte à ce dossier, avec les précisions suivantes : l'ami dont il est question est la mère d'un de nos théologiens, Hébert Roux. Madame Roux, femme de pasteur, nous a accompagnées spirituellement pendant de longues semaines, elle a pu rentrer mais, hélas, n'a pas retrouvé son mari, mort en déportation.
Nous n'étions pas les seules à prier, et nos amies Polonaises m’émerveillaient par leurs moments de prière. Mutilées et opérées de force pour une expérimentation dont on n'a jamais su l'intérêt, elles vivaient au bloc 32.
Transport Ravensbrück – Mauthausen, 2 mars 45 - 7 mars 45
Faire partie de ce transport signifiait pour moi éviter à Maman et à Catherine le Jugendlager. Choisir un transport vers un camp d'extermination (Mauthausen) était un autre danger car la chambre à gaz était sans doute promise aux NN et aux Tziganes qui nous accompagnaient nombreuses.
Nuit au strafblock puis rassemblement, munies d'une miche de pain et d'un morceau de margarine. Ce que je n'oublierai jamais c'est Knoll nous regardant partir et disant en pleurant : « Ich will mit meine Franzozen fort » (Je veux partir avec mes Françaises). Savait-elle le sort qui nous était réservé ? Voulait-elle vraiment aller avec nous jusqu'au bout ? Qui le saura jamais ?
Nous partons à pied vers la gare ; attente interminable dans le froid et le vent de ce début mars. Dans la soirée seulement, poussées, entassées dans des wagons à bestiaux où nous allons être enfermées pendant 5 jours et 5 nuits.
Nous sommes 78 par wagon, mais nos 3 gardiens occupent à eux seuls 1/3 de la surface (avec paille) Douloureux voyage, des mortes, et puis une naissance : Un petit garçon plein de vie faisait son entrée dans le monde, plus pauvre que le Seigneur puisqu'il n'y avait même pas un peu de paille pour le réchauffer. Je ne suis pas prête à oublier l'atmosphère qui a entouré la naissance de ce petit Tzigane et je tiens à en faire le récit.
Naissance d'un petit Tzigane le 5 mars 45
C'était le soir du 3e jour. Nous dormions les jambes recroquevillées, grognantes, gémissantes – train arrêté. Au loin, le bruit des lourdes portes à glissière des wagons s'ouvrant et se refermant, puis la nôtre, avec ce cri : « Vite un médecin ! vite, vite ! il y a une femme qui accouche ! » En deux minutes, munie d'une paire de ciseaux (interdits !) et retirant le cordonnet du col de mon pull (interdit aussi !), avec ces deux seules richesses, je saute du train et, accompagnée du gardien, nous rejoignons un autre wagon loin, beaucoup plus loin.
J’entre et, près de la porte, un groupe de Tziganes et d'enfants chantent à tue-tête en frappant des mains. C'est bruyant, trop bruyant pour nos pauvres têtes malades, mais les visages sont éclairés par la flamme vacillante d'une bougie et je me trouve transportée dans un autre monde.
Dans un coin, debout, deux femmes tendent une couverture derrière laquelle est allongée une jeune femme en travail. On m'offre, ô richesse, un peu d'eau dans un bol et un minuscule bout de savon. Je me lave rapidement le bout des doigts, examine, la délivrance ne saurait tarder. Cela va aller très vite : rupture de la poche des eaux et la tête de l'enfant s'engage, un petit garçon bien formé pousse son premier cri.
Je demande qu'on me donne de quoi le sécher et le vêtir, rien n'a été prévu ! … La grand-mère alors relève sa longue robe de Tzigane et déchire un bout de son grand jupon plissé. La moitié servira à sécher le bébé, l'autre moitié sera un lange.
Les SS agités me demandent d'aller vite, la bougie arrivée à sa fin et la nuit était noire, noire.
Imprévoyante maman, il fait froid et pas de brassière, ni même un morceau de couverture de laine. Je retire alors ma robe et enlève le tricot de laine rose « organisé » pour moi par nos amis des « wagons » et en entoure le petit corps fragile et le colle bien serré contre sa maman qui devra encore voyager deux jours sans rien pour se laver et s'alimenter.
Le lendemain je retourne les voir. La maman a faim et ses compagnons se privent de leurs misérables provisions pour lui venir en aide. L'enfant vit, mais il a froid. Nous lui mettons encore une brassière que maman a coupée avec des ciseaux volés dans une serviette de table et que nous avons cousue, avec quelle ardeur !
Il faudrait ajouter à cette nuit extraordinaire qu’au moment de la naissance, dans le même wagon, on m'appelle pour une femme qui essaye de se pendre. Puis dans un autre coin, une épileptique entrée en crise, et pendant tout ce temps-là, les mêmes mélopées des enfants assis et battant des mains.
Les Tziganes me proposent, pour me remercier, de rester avec eux : » Vous aurez plus de place ici et vous dormirez mieux ». Malgré la tentation de m'allonger, je demande à rentrer dans mon wagon où m'attendent des êtres chers. Le gardien, à moitié endormi, me laisse repartir seule. Dans la neige et par la nuit noire, je dois retrouver « ma prison », alors que tout m'appelle à la fuite ! Trajet qui m’a paru interminable, je trébuche sur les traverses, je cogne à toutes les portes : « Non, ce n'est pas ici ! », je longe peut-être 10 à 12 wagons pour retrouver enfin le mien et perdre un nouveau ma liberté.
Mais l'histoire de s'arrête pas là !
Un matin, à Mauthausen, une jeune Tzigane m'accoste et me tend une schussel de soupe en me disant : « C'est pour toi, merci de m'avoir aidé ! Mon bébé et moi allons bien ». Émue aux larmes de cette offrande, je l'ai bien sûr refusée, affirmant à la Maman qu'il fallait qu'elle la mange pour pouvoir nourrir son bébé.
Quand on connaît le sort particulièrement tragique des Tziganes, on se demande pourquoi tant d'affolement de la part de nos convoyeurs pour ces gens qui seront exterminés parce que « asociaux » !
Mauthausen, 7 mars 45
5 h du matin : expulsion des wagons. Je serre fort le bras de Maman et surveille du coin de l'œil Catherine. Il fait froid, très froid, les corps sont engourdis, jambes et reins douloureux, tête vide, estomac creux et une soif terrible nous ronge.
Maman m'a promis de marcher. Catherine suit. J'entends encore le bruit de nos sabots quand nous traversons le village endormi ; personne aux fenêtres, ils en ont tant vu passer.
Rue de montée, 4 km : Maman trotte comme elle ne l'a jamais fait de sa vie. Nous traversons la forêt et tout à coup, à gauche, dans la neige, un corps informe, immobile, nul ne saura jamais sa race, son âge, son nom. La colonne passe, nos cœurs se serrent. Coup de feu qui achève celles qui ne peuvent plus avancer (comme un cheval qui s'est cassé la patte).
Les quelques pilules volées au wagon (pardon, « organisées ») par Bérengère et qu'elle m'a remise avant le départ vont me permettre de soutenir les défaillantes du rang précédent ou suivant, effet psychologique certain, car dans cette nuit je ne vois pas exactement ce que je distribue, je savais seulement que c'était sans danger. Merveilleuse médecine !
Enfin, nous voyons poindre les lumières du camp, là-haut, et c'est à bout de force qu'enfin les portes nous engloutissent à nouveau.
Attente… attente : Parquées dans une grande cour… et enfin un café chaud, premier liquide chaud depuis 5 jours. Longues heures d'attente, puis la douche bienfaisante qui révèle à nos yeux ahuris l'horrible spectacle de nos corps décharnés, ravagés par la faim et la misère. En caleçon et chemises d'homme nous allons traverser le camp pour nous rendre au bloc d'isolement, au passage admirées, jugées, janxxx par les hommes, nos compagnons de misère.
Et c'est à cet instant précis que j'ai vu avec horreur des hommes se jeter à terre pour lécher, à même le sol, un peu de soupe échappée d'un bidon.
Un seul mot d'un détenu m'a paru doux devant notre aspect squelettique : « Comment peut-on en arriver à réduire les femmes à cet état-là ? » Le détenu employé aux douches avait pourtant sûrement l'habitude d'en voir d'autres !
J'étais sûr que la phase ultime de notre passage à Mauthausen serait la chambre à gaz. Mais beaucoup d'entre nous l'ignoraient, et il fallait lutter jusqu'au bout et ne rien dire. Les NN Françaises, relativement épargnée jusque-là, ont dans les blocs 16, 17, 18, souffert terriblement des blockovas, allemandes de droit commun, hurlantes, féroces et vicieuses.
Journées monotones, interminables, coincées dans nos blocs, et la nuit toujours recroquevillée pour permettre aux plus fatiguées de s'étendre.
Le 8ème jour appel en vue d'un transport. Les plus fatigués iront à Bergen-Belsen avec les Tziganes et leurs enfants ! Le chef du camp lui-même fait le tri !
Allons bon Catherine est prise – ce n'est pas étonnant, car il suffit de la voir marcher. Qu’en sera-t-il de Maman ? Je suis à côté d'elle, si menue, si faible et c'est avec aplomb qu'elle répond à la question : « Und Sie, können Sie arbeit ? » (Et vous, pouvez-vous travailler ?). Droit dans les yeux, la tête haute, elle répond : « Und ob ! » (Et comment !). En riant il répond : « Ha, und ob ! Na gut arbeiten Sie ».
Me voilà tiraillé entre Catherine et Maman. Nous cacherons la première au moment du départ pour Belsen.
La veille du départ j'ai enfin réussi à pénétrer dans ce bloc 16, à refaire quelques pansements sur ces plaies d'avitaminose mais que faire contre la dysenterie qui les tenaille toutes ?
Vonvon, Madame Monge, Madame Petit, comme vous avez été braves alors, et Mademoiselle François, qui après avoir soigné sa mère et lui avoir fermé les yeux, a demandé à rester dans cet enfer pour soigner de jeunes compagnes qui s'accrochaient à elle. La doctoresse Noury accompagnera le convoi, elle qui avait fait 3 ans de prison et à qui on avait promis le retour. Hélas ! Nous savons maintenant ce qu'a été le camp de Bergen Belsen, rares sont celles qui en sont revenues. Un officier anglais qui était présent à la libération du camp m'a dit que, de toute sa vie, il ne pourrait oublier le spectacle auquel il a assisté.
Pour nous qui restions à Mauthausen, la vie continuait. Le bloc 16 vidé, on devait nous répartir sur les 3 blocs, donc un peu décompressées ! Mais dès le surlendemain, nouveau coup de théâtre : c'est le drame d’Amstetten du 24 mars. Un commando de femmes, chargées d'aller déblayer les voies du chemin de fer après un bombardement, va être à son tour sous les bombes des alliés. Il y aura de nombreuses victimes et des blessés en grand nombre.
C'est au bloc 16 que finalement seront installés nos blessées, après un nettoyage hâtif du bloc et l'installation de lits à 2 étages. Comment allons-nous faire face ?
La première blessée nous arrive toute pansée du Revier des hommes. Toute recevront leurs premiers soins là-bas, et toute la nuit, sans interruption, nous hospitalisations 80 camarades. Pendant que hâtivement, autour de nous, les hommes montent des lits, au petit jour chaque blessée est couchée, seule dans un lit avec plusieurs couvertures, lavée, nourrie, et les sourires prennent peu à peu sur leurs visages la place de l'horreur de ce qu'elles ont vécu.
Notre courageuse Frasciska (prostituée de son état) me dit avoir ramassé pendant des heures les morceaux déchiquetés des victimes (35 tuées) mais à son tour elle va s'effondrer et il faudra aussi prendre soin d'elle.
Nous avons des malades graves, fractures dont 6 du bassin, de nombreuses fractures des membres et des côtes, contusions, plaies diverses et chocs graves. On trouve enfin du café et de la soupe, car toutes ces femmes n'ont rien mangé depuis 24 heures.
C'est le lendemain seulement que nous obtenons quelques détails et faisons la liste des absents. Il en manque 83, enterrées vivantes dans le sol de la forêt où elles s'étaient réfugiées, sol devenu en un instant une véritable fondrière, avec des corps déchiquetés et des arbres qui se sont rabattus sur les victimes. Les paysans sont accourus du voisinage et ont aidé à dégager et transporter les blessés. Mais dans le même temps vont s'ajouter à ces blessées celles de nos compagnes des blocs 17 et 18 qui se meurent d'épuisement, et notre effectif va être de 127 malades et il faudra se serrer à 2 par lit !
Nous sommes 2 médecins à veiller sur elles, bien démunies de matériel médical, mais tellement aidées par nos aides volontaires, souvent bien jeunes, n'est-ce pas Marie-Jo ? Ma compagne était-elle vraiment médecin ? Peu importe en fait, car elle va s'occuper avec efficacité de l'organisation matérielle de notre infirmerie, bettzug en toile à carreaux bleus et blancs, soupe spéciale » Sonderkost » sucrée, soupe enfin à la pomme de terre avec des gros morceaux de viande où la cuillère tient presque debout ! Pas de décès parmi nos blessées qui au sortir de cet enfer se raccrochent fort à la vie.
Nous avons eu aussi un confraternel contact avec le service de radiologie du camp, dont les appareils avaient été bricolés avec astuce par des confrères français et espagnols, à qui nous amenions, pour des contrôles, nos fracturées.
Pour nos grandes malades au corps usé, s'abandonnant à la douceur du repos dans un lit, la mort guettait pour s'introduire dans la place. Doucement, sans lutte, nos amis s'endormaient pour de bon. Que pouvions nous faire ?
La débrouillardise et la roublardise de ma consœur nous avaient assuré quelques médicaments de base, oh ! très peu, mais enfin cela nous paraissait extraordinaire et rendait jaloux nos confrères. J'établissais une liste « modeste » de nos besoins que ma compagne essayait d'obtenir du pharmacien SS : solucamphre, huile camphré, extraits de café, sulfamides, calcium, sirop, etc. De plus, grâce à une savante astuce, les électriciens du camp, en échange de 100 cigarettes volées à la cantine des SS, nous ont fabriqué un réchaud électrique qui, à longueur de journée, nous a permis de préparer des tisanes et de faire bouillir seringues et aiguilles. Tous les jours aussi un homme apportait 10 draps propres et emportait 10 draps sales ; c'était presque l'hôpital, un hôpital où l'on manquait de gamelles, de bassins et de presque tout, mais le dévouement des infirmières n'avait pas de limites et, pourtant affaiblies comme les autres par les privations, elles devaient fournir un effort au-dessus de leurs forces et ont miraculeusement tenu jusqu'au bout.
Au bloc 16 la vie s'organisait chaque jour, malgré les interventions bruyantes du « somba Ramon », SS infirmier ? nous obligeons à des pirouettes.
Plusieurs fois il a fallu déplacer les lits !... Quelle rage a donc ce peuple à déménager sans cesse ! Que de souffrances inutiles pour nos blessées. Mais hélas nous n'étions pas au bout de nos peines ! Les lits à 2 étages furent remplacés par des lits à 3 étages ! Toute une journée perdue pour les médecins encore solides à l'ouvrage : empoigner les malades, les lits, les paillasses ! Épuisement pour toutes !
Me rendant un jour à la pharmacie prendre livraison de quelques médicaments, véritable trésor pour nous, le pharmacien en chef, Gerber, en grande tenue SS, m'attire dans un coin : « Vous vous appelez Streisguth et vous êtes de Strasbourg, moi aussi : » Je frémis et ne bronche pas. Et Gerber continue : « J'ai été obligé de porter l'uniforme, mais je vous promets que je ferai l'impossible pour vous aider ». Il a payé à la fin de la guerre sa dette pour avoir porté l'uniforme SS (volontairement ou non), mais j'ai accepté de dire qu'il a été responsable de l'attribution des médicaments qui nous ont aidés.
Ci-joint un extrait de presse le concernant.
Arrête, arrête un instant de tourner, ronde infernale ! Dis-nous quand nous pourrons soigner en paix, avoir le temps de voir toutes les malades chaque jour !
On change vite en 24 heures, les malades se transforment tellement : une piqûre négligée ou au contraire camphre, caféine administrée au bon moment peuvent déclencher la réaction salutaire. En plus de ces 127 alités il y a, pour les autres, consultation et admission. Des queues impressionnantes, chacune attend, espère avoir enfin un lit pour pouvoir dormir tous sont soûl. Tous les 2 jours, pansements jusqu'à 22 ou 23 h : que des plaies affreuses pour nos pauvres richesses (bandages en papier, sur vaseline, ichtyol, poudre de sulfamide, pâte à l'eau, mercurochrome, pommade à l'huile de foie de morue).
Et la nourriture, hélas ! ne suit pas cet arsenal thérapeutique. Impression d'impuissance ! Où trouver le temps de lutter avec chacune, que d’ombres dans cette période si courte ; et comme on mesure son incapacité à servir !
Plus de temps pour la prière et, tombant comme une masse dans le demi-lit que je partageais avec maman de minuit à 5h, je m’anéantissais dans le sommeil.
Puis ultime déménagement !
Courant avril (le 5 je crois) on nous annonce que nous allons quitter le camp des hommes et qu'il faudra déménager l'infirmerie, ses malades, son matériel. Avec un infirmier allemand (vieux cadre de réserve) nous allons inspecter les locaux qui nous sont réservés. Il s'agit, en dehors du camp, d'une usine désaffectée, très vaste, entourée bien sûr de barbelés. Nous décidons de mettre l'infirmerie au bout du bâtiment, vers une porte pouvant assurer l'aération et l'évacuation des mortes.
Très vite on se met en route. Les plus valides marcheront, les autres seront portées sur des brancards par des détenus. On ne peut imaginer cette caravane tragique, ces femmes squelettiques soutenues par les prisonniers blafards et chancelants, ces brancards lourds portant ses corps qui paraissaient avoir perdu toute obéissance aux lois de la pesanteur et qui rebondissaient sur la toile en geignant.
Le cortège s'ébranle vers 16 heures, il devra faire la descente tragique des 187 marches de la carrière, au couchant du soleil qui éclairait en traces le sang ce granit ou tant d'hommes avaient laissé leur vie !
Puis ce sera le cheminement dans une petite vallée, prairies fleuries, et quelques fermes éparses.
Rentrant dans notre nouvelle demeure la place était prise et il fallut placer les lits en tous sens. À 10h du soir chaque malade avait retrouvé son lit. Pendant ce temps, nouvel arrivage de femmes Russes et Polonaises ce qui amena l'effectif (à près de 3000 ?)
Tout était atroce, la nuit entassée les unes sur les autres, à même le sol, seules celles qui dormaient près de la porte pouvaient sortir, pour les autres il fallait enjamber tous ces corps et toute la nuit c'étaient des hurlements. Impossible de dormir.
À l'infirmerie, les gardes de nuit passaient sans relâche les bassins, mais pour les vider elle devait elles aussi enjamber des corps entremêlés, puis descendre au ruisseau et rincer le tout dans deux doigts d'eau !
Pas d'eau potable pour cette foule, et quand le café du matin tardait (il était porté par des femmes depuis le camp des hommes), nos malades pleuraient de soif et nous ne pouvions rien leur donner.
Oui, c'était l'enfer pour toutes ! Qu’allions-nous devenir ?
Le 21 avril 45, dans la matinée, se présente un gros officier SS bardé de décorations qui me fait demander. « Dites à vos malades qui peuvent marcher de se préparer à quitter le hangar et à remonter au Lager, vers l'infirmerie ! » J'écoute ébahie ! Que veut dire cela ? Est-ce la fin pour nous toutes ?
Je ne peux me résoudre à transmettre cet ordre, ne serait-ce pas les envoyer à la mort : Je tourne en rond, le cœur serré, désobéir mais comment ?
Une ou deux heures après, le même personnage, toujours plus impérial, perd patience, m'engueule, et je pleure d'impuissance intérieurement, toujours décidée à ne pas transmettre l'ordre à mes malades. Je n'ai dit mot de tout cela à mes compagnes, et soudain on m'appelle :
« Viens vite Ninette, il y a quelqu'un à la grille avec un brassard de la Croix-Rouge ! »
Je me précipite et là je trouve en effet un secouriste de la Croix Rouge qui me dit en français : « Je suis Suisse, nous sommes là avec des camions pour vous chercher ».
Sans avoir le temps de le remercier, je bondis à l'infirmerie et demande à toutes celles qui le peuvent de se lever, les autres seront transportés par camion jusqu'au camp des hommes. Nous y passerons la nuit, soignées autant que faire se peut par le personnel médical du Revier.
Que d'émotion encore ! Mais de tout autre ordre devant tant de gentillesse.
J'ai le souvenir d'un chirurgien tchèque qui a absolument voulu remplacer mes « pantines » par des souliers d'homme en cuir, mais trop grands ! C'est bien sûr tout ce qu'il pouvait faire pour moi, je lui en suis encore aujourd'hui reconnaissante.
Maman et Catherine, dont j'ai eu bien un peu le temps de m'occuper, sont là sous mon regard, vivantes, et vont connaître la joie des heures de la délivrance.
Je sais maintenant que c'est grâce à nos camarades, déjà rapatriés de Ravensbrück vers la Suède, que la Croix-Rouge Suisse a su qu'un gros convoi de Belges, Hollandaises et Françaises avait été expédié sur Mauthausen. Ils sont arrivés à temps, le gaz ayant manqué pour notre extermination, et la misère n'avait pas encore fait son œuvre pour une partie d'entre nous.
Brave équipe médicale suisse. Comment a-t-elle réussi cet exploit ?
Les discussions avec le Commandant du camp n'ont pas dû être simples. La présence de femmes dans ce lieu a-t-elle vraiment gêné les Allemands, qui armaient certains des leurs à l'approche des Alliés ? Le saura-t-on jamais ?
Mais le résultat était là : hissées dans 32 camions blancs qui nous attendaient à l'extérieur du camp, nous serons conduites vers la France par des chauffeurs noirs canadiens !
Quelques hommes ont réussi à se glisser dans notre convoi, je me souviens en particulier du copain de notre doctoresse qui disait descendre de la grande famille des « Thurn und Taxis ». Ce couple, à son retour en France, s'est fait coincer pour grivoiserie !
Nous allons passer plusieurs jours en route, souvenir d'une auberge où nous passons, toujours entassées et par terre la première nuit. Le lendemain nous croisons des fuyards, soldats, civils. J'ai encore la vision de 2 pendus. Tous les moyens de transport les plus primitifs seront utilisés.
Une partie de notre convoi va être arrêtée à la frontière Suisse, dans les champs ou on les a fait descendre. Elles attendront « l'autorisation d'Hitler » ou de son État-Major ?
Nous voilà Kreuzlingen puis à Saint-Gall, nettoyées, désinfectées, désinsectisées ! Dans une école, couchées sur la paille, bien isolées de la population (gare au typhus !)
La sagesse suisse nous offre, après ce jeûne prolongé, un café au lait, un petit bout de fromage, une pomme de terre et une pomme. Nous trouvons qu'ils sont bien radins !! … Ils nous ont ainsi sauvé la vie.
Prochaine étape Annecy (Hôtel Impérial !) avec les premières tâches de vin rouge sur la table, ce qui remplit de joie Maman.
Puis Lyon, où un coup de fil à un ami de mon père m'assure qu'il va bien, qu'il est à Strasbourg et qu'il nous attend avec confiance, en préparant un nid douillet pour nous recevoir. Quelle foi chez cet homme !
Nous allons aussi retrouver Paul, qui est nommé à Valence pour la liquidation des dommages de guerre de l'armée américaine. Il restera en France quelque temps et, avec ma sœur Georgy et son mari Yves, libéré de la prison de Toulouse, nous serons tous regroupés et au complet alors que tant d'autres ont été déchirés.
Nous étions tous bien vivants et c'est un vrai miracle pour lequel je ne cesse de rendre grâce.
Nous nous sommes levés tous ensemble contre l'ennemi et nous avons eu la grâce de nous retrouver tous ensemble après les épreuves de cette tourmente.
Les souffrances nous ont appris la faim, la misère, la cruauté, la bêtise. Les liens se sont resserrés entre nous, nous ont ouvert aux autres, la recherche de chacun c'est en profondeur mais dans la plus absolue liberté spirituelle.
Papa resté fidèle à la confession d'Augsbourg.
Paul a pris la responsabilité de la science chrétienne en Espagne.
Georgy et Yves, installés à Paris, se sont rattachés à l'Église libérale du Foyer de l'Âme.
Ninette a accepté par deux fois de siéger au Conseil régional de l'Église réformée.
Catherine, restée fidèle à l'église catholique, a rendu presque jusqu'au bout de sa vie service à tous les membres de la famille.
Maman, restée Mère au Foyer, a vécu avec tout son amour et son ouverture à tous son rôle de liaison, de paix et de tendresse pour tous les siens et pour leurs amis.
Pourtant aucun de nous ne devait en réchapper, les faits vécus sont trop monstrueux pour être crus.
Les Allemands de cette époque, témoins éventuels des infamies commises dans les camps, se sont tus ! Les sociétés industrielles qui nous exploitaient (main d’œuvre gratuite), celles qui tiraient profit des fournitures faites au camp (tissu de nos robes rayées, végétaux séchés pour la soupe, sandales de bois, matériaux de construction, four crématoire et cyclone48, etc. Que pouvait penser le personnel des entreprises, et tous ceux des chemins de fer ?
Aveugles, ils étaient tous aveugles, donc tous complices.
Le pardon est difficile. Après chaque évocation, c'est un pardon à recommencer.
1870 -1914 -1940 ! …
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Témoignage extrait d’un tapuscrit de 47 pages, cote F/DELTA/RES/0797/56 à La Contemporaine.
Marie Louise Clémence Mignan, épouse Cadennes, est née le 15 février 1894 à Guerny (Eure) et décédée le 3 janvier 1986 à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine). Son mari, Ambroise Cadennes, chef de bataillon du 39e RI, est fait prisonnier avec son unité en mai 1940. Détenu à l’Oflag XB à Nienburg (Allemagne), il y décède le 14 juillet 1942 après plusieurs tentatives d’évasion (source : Le Maitron). Marie-Louise a trois fils, dont Louis, le plus jeune.
(…)
Je reviens un peu en arrière, en juillet 1942. Le matin du 27 je reçois une carte de mon prisonnier dont le moral me souciait beaucoup. Elle était douce, détendue, tendre ; je n'en avais jamais reçu de pareille. François le premier surpris me dit : « Comme elle est gentille, la carte de papa ». En fin de cette même journée vers 18 Heures, nous étions à la grille, je vois Monsieur l'Abbé Boyer et Robert Bernhard s'avancer vers mois, la mine soucieuse. J'ai pressenti une mauvaise nouvelle. "C'est Paul" leur ai-je dit. Et quand, assise dans le salon, Monsieur le Curé m'apprit que le Commandant Cadennes s'était éteint le 14 Juillet au matin, « Est-ce possible » répétais-je sans arrêt. La captivité l'avait tué. Et dans le calme du soir, François et moi avons causé très tard dans la nuit. Le chagrin de cet enfant a renforcé en lui son désir d'agir en homme. Le matin, près de mois, il était à la Sainte Table.
J'avais hâte de savoir, savoir s'il avait souffert, si nous avions été dans sa pensée ; mais les détails m'ont appris que fatigué le 13 juillet il s'était endormi et qu'une hémorragie cérébrale a dû se produire au matin. Les Allemands lui ont fait des funérailles solennelles, j'ai eu des échos par des camarades.
Finie notre vie à deux, nous ne vieillirons pas ensemble ; il ne verra pas la réussite de ses grands fils, par contre deux épreuves lui seront épargnées : la mort de François et ma déportation.
Comme maman en 1914, j'ai trouvé un apaisement en allant vers d'autres douleurs semblables à la mienne et elles étaient multitude.
La vie a continué pour François et pour moi côte à côte ; j'ai mesuré à ce moment-là ce que représentaient la douceur et l'affection de cet enfant, mais je me suis rendu compte aussi du changement qui s'opérait en lui et qui s'est accru avec les mois. Bien sûr ses études avaient été médiocres et décousues, bien sûr sa santé l'obligeait à se reposer et à se distraire en faisant du sport, je faisais confiance à l'avenir, que la guerre se termine et on aviserait.
Et c'est fin 1942 que j'ai mis le doigt dans l'engrenage, c'est-à-dire dans la Résistance. Trois jeunes gens dont le réseau était culbuté sont venus me trouver pour que j'essaie de les relier à un autre réseau. Je ne voulais pas les décevoir, mais ça n'était pas si facile ? Enfin, Monsieur Rambourg et son fils furent les premiers maillons ; de fil en aiguille nous avons été mis dans le bain. D'abord avec l’O.C.M. (Organisation Civile et Militaire) et en 1943 nous étions reliés au réseau Mithridate. Ma maison était mise à la disposition de tous ceux qui servaient la même cause, sans restriction. Que de réunions, de discussions dans le salon de la rue Guynemer. Il s'agissait d'abriter des parachutistes, de trouver des terrains afin que des armes soient parachutées. Jean et Jacques Lartigue étaient du nombre.
J'ai surtout entreposé la presse clandestine "Défense de la France", "Combat", "Résistance". Quelles piles s'entreposaient dans ma petite mansarde. Et aussitôt d'autres jeunes venaient avec des mallettes et allaient les distribuer ailleurs. Ça n'était pas bien méchant, et, au fond, je me rends compte qu'auprès d'autres camarades, mon activité a été modeste. À la disposition de tous, j'ai surtout eu un rôle de liaison et de contact. Combien ont connu de plus grands risques !
J'ai bien failli être arrêtée au début de 1943. A Paris, le P.C. de la presse clandestine a été découvert, il y a eu beaucoup d'arrestations qui se sont étendues à Versailles. Nous le savions et pendant 4 ou 5 jours, j'ai tendu le dos, ne sachant que faire. Partir ou rester ? Finalement le silence s'est fait sur cette affaire, j'ai respiré, mais j'ai continué.
Finalement le 2 juillet 1943, le jour des 17 ans de François, pour son anniversaire je lui ai dit que je m'étais préparée à ce nouveau sacrifice et que je le jugeais capable de partir et de tenter l'aventure. Je m'attristais de le voir de plus en plus sombre, silencieux, ne pensant qu'à rejoindre ses frères. J'avais beau lui dire que son devoir près de moi était aussi sacré, il souriait. Le sourire de François… Il est fou de joie, m'embrasse et me dit : « C'est vrai, tu consens, que je suis heureux ».
Nous nous sommes occupés de trouver un réseau de passage. Par Versailles et un tas de ramifications nous en trouvons un qui fait passer chaque semaine et qui n'a jamais eu d'accrocs.
Le passage est vers Biarritz, Saint-Jean-Pied-de-Port. Les papiers, les préparatifs et... coïncidence, son départ fut fixé le 17 septembre, même date que Paul. L'heure qui a précédé son départ, assis sur le divan du salon tous les deux, nous taisant ou lui, écoutant mes conseils, mes dernières recommandations de prudence. Quelle tendresse il a mise pour m'adoucir cette cruelle séparation. Je l'ai conduit à la gare des Chantiers, ce fut un baiser d'adieu, encore.
Le retour seule dans cette petite maison qui nous avait vu tous les cinq !! Je suis anxieuse et impatiente de savoir quelque chose. Quatre jours après, l'écriture de François me surprend, j'ouvre fébrilement. Pauvre enfant ! Il annonce par quelques lignes qu'il a été arrêté à Biarritz. Fausse identité, faux papiers, quelques noms dans son portefeuille. Bref, le voici en prison à Bayonne. Ne parait pas abattu moralement. Quel désespoir pour moi ! J'apprends qu'il est transféré à Bordeaux au Fort du Hâ, et là par une famille amie, les Oltramare, très accueillants, j'irai aussitôt pour essayer de le voir. Cette faveur m'a été refusée. Grâce à des attestations de professeurs qui affirmaient sur l'honneur que François Cadennes faisait ses études, je crois que cela lui a valu de ne pas être déporté en Allemagne. On le transféra au Camp de Mérignac, là un télégramme joyeux de Monique Oltramare m'apprenait que je pouvais le voir. Et pour Noël 1943, nous nous sommes retrouvés trois jours de suite. Se revoir !! Encore un souvenir qui ne mourra qu'avec moi. Toujours la douceur du sourire. Je retrouve un grand fils, un peu éprouvé physiquement, mais courageux, ne regrettant que sa malchance. Dure captivité au Fort du Hâ. Brutalisé pendant les interrogatoires, il avait souffert. Il m'apprend que les Allemands l'envoient comme travailleur libre en Allemagne, ce qui ne lui plait guère. Le 4 janvier 1944, je suis allée lui dire au revoir au train de Berlin ; ils étaient encore sous surveillance allemande jusqu'à la frontière.
Si j'ai vu des larmes dans les yeux de François, il n'a pas vu les miennes. Le soir en rentrant, je retrouvais Denise Elluin et Monique Oltramare qui ne voulaient pas me savoir seule. Nous pensions à ce train roulant, roulant, emmenant celui qui ne désirait certes pas çà.
Germaine, le lendemain, est venue aussi pour me redire son affection et la tristesse de la bonne grand-mère, si malheureuse de connaître ces épreuves à son âge.
Nous avions fini de déjeuner. À 14 heures, un coup de sonnette. Quel coup !! C'était François, le chapeau sur le nez, des lunettes noires. Était-ce vrai ? « Retrouver la maison » seront ses premières paroles. Émotion, cris de joie de Denise et de Monique et aussitôt le "magnificat" à genoux dans le salon. Vite un bain, s'habiller en citadin... et dans le salon quelle gaieté en prenant le thé tout en écoutant son récit. A Châlons-sur-Marne, le train a ralenti, François et trois autres camarades ont sauté du train en marche par le demi-carreau de la portière. Quel exploit !! Il ne s'était pas blessé, est resté blotti contre le talus de la voie pour éviter la mitrailleuse en queue de train. Puis chez le garde-barrière heureux de compter neuf évadés ; nuit dans une grange et le lendemain l'express direction Paris tout en avouant une certaine crainte.
Il fallait être sérieux, François ne voulut pas coucher à la maison, çà n'était pas prudent. Il craignait d'être recherché. Monsieur et Madame Marié (parents de Jacqueline Marié-Fleury), dont je veux souligner la gentillesse et dont les enfants Pierre et Jacqueline travaillaient avec moi, l'ont accueilli comme un fils.
Il valait mieux l'éloignement de Versailles, le lendemain Madame Lelong l'attendait avec joie. François passa huit jours agréables dans cette maison du Trou-Moreau qui lui était si familière. Il mangeait bien et se reposait beaucoup. Puis après, une quinzaine à Gisors où il fut si gâté. Bien entendu, je ne le quittais guère.
Mais cette claustration lui pesait, il désirait revenir à Versailles ; il se hasardait à venir déjeuner avec moi, nous dinions chez les Marié. La gaieté ne perdait pas ses droits. François ne perdait pas de vue qu'il désirait repartir, il réfléchissait...
Le soir du 2 février, j'avais fait des crêpes pour nous tous ! « Ça nous portera bonheur » ai-je dit. Sans savoir pourquoi, il planait un vent de cafard. Combien de fois Jacqueline et moi avons évoqué cette soirée. J'embrasse François pour lui dire bonsoir et avec une certaine tristesse au fond de moi je suis revenue vers lui l'étreindre une deuxième fois. Çà sera le dernier baiser...
Le lendemain matin, 3 février 1944 à 10 Heures, les Allemands viennent m'arrêter. Grâce à Dieu, je suis revenue !! Je ne reverrai ma petite maison que 16 mois après, le 21 mai 1945, mon petit François manquera à l'appel. Quel chagrin !!
Louis Fournier était à la fenêtre, lui aussi avait voulu passer la frontière et avait dû revenir les pieds atrocement gelés. À mon retour, il m'a avoué qu'il s'était retenu à quatre pour ne pas tirer... Pauvre Louis !! il est allé mourir en Algérie à Ouargla le 30 mai 1960... et combien d'autres !!...
10 heures. Je reviens à mon arrestation : le 3 février 1944, contrairement à mes habitudes je suis encore en robe de chambre. Un coup de sonnette. Je ne vois que l'arrière d'une auto noire, le pilier cache le visiteur, je pense que c'est Madame Lelong. Je descends précipitamment... je me trouve à la grille en face de deux Officiers allemands. Je reste interloquée ! Ils rentrent, ils parlent français et me disent qu'ils viennent perquisitionner. Ils visitent et fouillent les meubles, ne trouvent rien de très compromettant mais concluent en décidant de m'emmener quelques jours pour interrogatoire.
J'ai obéi comme une automate ; je pensais à François dormant si près et à son chagrin, n'ai pas eu l'idée d'emporter quoi que ce soit, couverture ou affaires de toilette. J'ai mis seulement sous le nez de l'Allemand mon livre de messe et mon chapelet. « Ya » me dit-il. Il faisait très froid, la neige tombait. Les voisins, témoins muets étaient atterrés, bouleversés.
Douze jours je suis restée au Commissariat de Maisons-Laffitte, gardée par des agents français bien désolés. Çà n'était pas agence en prison, aussi, à mon arrivée l'agent embarrassé devant l'Allemand me dit : « Ma pauvre dame, je suis obligé de vous enfermer avec quatre hommes » « Faites donc, on aura tout vu ». Le regard de ces hommes me voyant entrer avec mon petit voile de deuil ont dû penser que çà ne serait pas très drôle...
Je me suis présentée et, plaisantant, je leur ai dit qu'ils avaient de la chance d'avoir une maîtresse de maison pour éplucher leurs pommes de terre... Et ce fut cordial ; furent très respectueux, m'ont laissé la seule petite paillasse dans un coin et ont couché à quatre en travers du matelas, couverts par ma grande couverture marron. J'ai désiré être fidèle à mes quelques instants de prière ne voulant pas avoir la lâcheté dès les premiers jours de ma captivité de renoncer à ces quelques minutes de recueillement. Ils restaient silencieux et respectueux.
Germaine qui est une femme de tête, m'a apporté dès le lendemain bien des affaires très utiles. Elle ne m'a pas vue. Et tout le temps de ma captivité, elle se montrera dévouée au-delà de ce qu'on peut imaginer. Pauvre maman, c'était pour elle encore une épreuve de plus.
Deux jours d'interrogatoire très serré ; c'est très fatigant.
L'Officier allemand, le même qui m'a arrêtée, était correct ; j'ai compris que l'arrestation de François avait déclenché une enquête sur moi et mes trois fils ; ainsi j'ai pu nier sans arrêt mon appartenance à un réseau. Beaucoup de questions au sujet de vous deux, mes grands fils, la correspondance, votre départ, le pourquoi, le lieu où vous étiez, ce que je pensais... Comme vous ne risquiez rien, je n'ai rien caché, j'ai dit la vérité. Quand il m'a demandé si je lui confierais les lettres de mon fils Paul, je lui ai répondu : « Oui, mais pour moi ce sont des reliques » Je crois qu'il a vu mes yeux humides : « Je vous les rendrai ». Beau serment, en vérité ! Enfin, rien n'a été donné, j'ai signé mon interrogatoire et sans le savoir, j'étais embarquée dans la galère pour 16 mois.
De Maisons-Laffitte je suis allée à Fresnes où tant et tant de camarades y étaient déjà ; c'était le 15 février 1944, mon cadeau d'anniversaire !! Flanquée dans une petite cellule faite pour un prisonnier, nous étions cinq !! J'ai été frappée par le regard désespéré de ces quatre compagnes assises. Toujours se présenter, puis on raconte son histoire, c'est l'habitude ; puis la vie s'amorce.
Dans le coin, un poste d'eau pour faire sa toilette et aussi ce que vous pensez... C'est épouvantable. Il faut accepter et ne pas s'aigrir. Je n'avais qu'une idée, rester sur ma paillasse comme une bête ! Pas du tout, c'est défendu. Café à 6 heures pas de "grasse matinée" ; toilette et grattage du parquet ciré avec des boites à sardines vides. Eh bien ! çà fait très bien et ça brille...
Et la longue journée commençait. L'œil nous surveillait. Nous discutions, nous priions, faisions en rond du footing !! et mettions quelques secondes notre nez dans un trou grand comme une pièce de 10 Francs pour humer un peu d'air. Celles qui le voulaient avaient la messe une fois par semaine, l'absolution générale était donnée avant l'office. Bien entendu, pas de visites.
J'ai reçu des colis fantastiques apportés par tantine ; à tel point que nous partagions avec la cellule d'à côté.
Ce régime, a duré pour moi jusqu'au 10 mars environ. Quelle destination ? Mystère. Nous arrivons à Romainville, petit camp de concentration, près de Pantin, antichambre de l'Allemagne. Nous étions très nombreuses et avions le droit de communiquer de chambre en chambre et de profiter de la cour. Le premier soir, comme j'ai regretté le silence de la cellule ! Nous tombions au milieu de femmes qui chantaient, criaient, dansaient, causaient sans arrêt. Une sorte d'hystérie qui faisait suite à la claustration. Et puis les habitudes se sont prises, chacune allait vers ses sympathies, surtout nous avions l'air et le soleil. J'ai même fait des bridges !
Un soir, alors que notre porte de chambre venait d'être fermée à clé et que les barbelés faisaient leur office à la fenêtre, nous avons eu un bombardement terrible au-dessus de nos têtes. Tout tremblait, nous pensions notre dernière heure arrivée. Quand on échappe, on apprécie la vie...
Chaque semaine, le matin, il y avait appel pour désigner celles qui partaient en Allemagne. C'était toujours une petite minute d'angoisse.
Mon tour est arrivé le 10 mai. En car nous avons gagné la gare de Pantin. À 7 heures notre wagon à bestiaux était plombé, nous ne sommes parties qu'à 21 heures !! 80 femmes enfermées, tassées par une chaleur torride ; il y eu des bagarres ! Certaines compagnes devant cet énervement, m'ont demandé de prendre sous mon autorité la moitié du wagon, la nôtre. J'avais un peu d'appréhension, mais tout s'est bien passé. Impossible de s'allonger, la tinette qui débordait et qu'on allait vider chaque matin, que sais-je encore ? Ayant beaucoup de provisions, mon groupe a été bien restauré. C'était le cas de dire « Quand l'appétit va, tout va ». Nous avions très soif, nous quémandions un peu d'eau aux arrêts, quand les sentinelles se laissaient toucher. L'air ? nous ne l'avions que par la petite lucarne protégée par des barbelés.
Et nous roulions, j'ai reconnu la Rhénanie, puis la Forêt Noire, Berlin et nous roulions toujours nous demandant où nous pouvions aller ! Quatre jours ainsi. Dans la nuit du 14 au 15 mai, les portes s'ouvrent, on entend hurler, vociférer ; on est arrivé.
Nuit noire, pas une lumière ; il faut descendre sur un remblai, se mettre en colonne par cinq et suivre un chemin invisible. C'est là qu'aussitôt nous avons fait connaissance avec les coups. Brusquement une lumière nous aveugle, nous sommes devant une porte imposante, genre citadelle, nous arrivons au camp de Ravensbrück.
Jusqu'au jour on nous tasse dans une pièce sans aucun siège bien entendu. Toujours le troupeau de moutons ! Le lendemain matin, jour de l'Ascension, nous sommes dépouillées de nos affaires, mises nues comme des vers par des femmes qui hurlent des injures... Puis la douche chaude qui nous semble délicieuse. Distribution du costume rayé de bagnardes, sur la manche le triangle rouge, pour les Françaises. J'ai eu la matricule 38 875 puis conduites en quarantaine au bloc 15. -
Toujours ces 300 femmes qui, dans la journée restaient parquées, tassées et qui ne savaient pas se taire. Pour la nuit, une paillasse de 0,60 m sur un châlits ; nous y couchions à deux tête-bêche ou à deux dans le même sac de couchage... Il y avait 4 étages. Quel entassement, çà n'est pas croyable !! Et une vraie Tour de Babel françaises, russes, polonaises, anglaises, belges, etc...
Notre surveillante polonaise m'avait chargée d'être chef de table, le n°1. Je me serais bien dispensée de cet honneur ! 32 autour d'une table pour 6 personnes et 32 paires d'yeux qui fixent le partage du pain et du petit bâton de margarine. C'est terrible ! Ma table me tenait à cœur, elles l'ont senti, elles ont toutes été très gentilles. Nous n'avions que 6 tabourets ; j'ai fait une de ces polices pour qu'aucune en dehors de ma table ne vienne s'asseoir ! Vous imaginez, vous, le roulement qu'il fallait établir pour que chacune prenne un peu de repos : des demi-fesses ou même des quarts de fesses sur un petit coin ! Je ne m'asseyais presque jamais, aussi, mes jambes ont eu à en souffrir.
Appel le matin, appel le soir, des heures et des heures debout, comme nous étions 60 000 femmes à compter, je vous laisse à penser !! Puis, tout-à-coup une Allemande entrait, hurlait ; vite se mettre en rang pour l'identité. C'était au "Revier" (infirmerie) et pour prendre notre nom, nous étions toutes nues, attendions des heures, l'une derrière l'autre. Quel spectacle !! Une autre fois encore, toutes nues nous avons été examinées, nous subissions une piqûre ; certaines ont dit que certaines jeunes femmes étaient devenues stériles à la suite de cela. Ce qu'il y a de sûr c'est que bien des déportées ont servi de cobayes. Et nous repartions vers notre parc à moutons...
Quand notre quarantaine a été finie, nous sommes allées au bloc 31. Beaucoup ont été désignées pour travailler. Nous devions porter les bidons de soupe : il fallait s'y mettre à quatre. La vie de ces blocs était infernale, quel tapage !! et pourtant un « taisez-vous » tonnait de temps à autre. Disons que c'était une société hétéroclite !! Beaucoup d'aristocratie, beaucoup de communistes mises en prison par le Maréchal Pétain, libérées par les Allemands et envoyées en camp de concentration, beaucoup aussi de femmes de généraux et ce qui était émouvant, il y avait beaucoup de femmes âgées qui n'ont pas résisté.
Ma table était mon gros souci. 44, elles étaient ; « Mon pain aujourd'hui était un peu plus petit, vous avez vu... il y avait une encoche à ma margarine ». J'étais malheureuse parce que c'était purement imaginaire. Mes compagnes m'avaient demandé de lire la messe le dimanche, j'étais debout sur un tabouret, et il y avait toujours un grand silence pendant ce moment-là.
Un beau matin, à 9 heures, appel de ma table et de beaucoup d'autres pour partir en transport, c'est-à-dire en commande de travail. Soi-disant visite médicale. Dehors il pleuvait, nous étions nues, défense de nous couvrir. Nous attendions. À midi, une Allemande nous baragouina que le docteur est parti déjeuner, qu'il reviendra à 14 heures. Et nous, toujours debout, toujours nues... Peut-on imaginer ce spectacle. C'est vraiment gênant et pas joli du tout, répété à tant de modèles !!...
La visite est passée et quelle visite ! On défile simplement. Le 21 juillet (la fête de maman) nous repassons cette imposante porte, nous découvrons un paysage austère le ciel de Ravensbrück, au nord-est de Berlin, est gris, triste, monotone. Mais tout en marchant nous admirons les bois, les lacs, les fleurs. À notre passage les enfants nous jetaient des cailloux. Nous allions retrouver les wagons à bestiaux. Ce départ me rappelle une anecdote : la porte de mon wagon n'a pu s'ouvrir, j'avais des "godasses" d'homme du 45, il fallait monter sur le remblai pour passer sous les tampons afin de monter de l'autre côté. Je n'arrivais pas à escalader avec mes chaussures qui glissaient, à force de coups, de hurlements, j'ai tout de même saisi un tampon. Je n'ai pu m'empêcher de penser que j'étais comme un malheureux cheval que l'on abrutit de coups pour le faire avancer... Wagon très sale, infecte ; encore une nuit à passer les unes sur les autres, il y avait surtout des Polonaises.
Le matin, arrivées nous ne savions où ? Colonne par 5. Nous nous trouvons en face d'un groupe d'usines très importantes, la barrière s'ouvre, une gifle magistrale m'attendait, accompagnée des hurlements traditionnels, parce que nous n'étions que quatre à notre rang qui était le premier. Nous entrons dans une grande bâtisse claire qui nous parait un paradis : une paillasse pour une seule, un immense réfectoire où à midi nous mangeons notre soupe, assises sur une chaise et des lavabos au sous-sol, c'est-à-dire une quantité de robinets sur des auges. Tout cela était fait pour les ouvriers allemands. Nous apprenons que nous sommes à Schönefeld, faubourg de Leipzig. Très peu de Françaises et de Belges, mais des centaines et des centaines de Polonaises, surtout des Juives.
Le régime se montrera terrible, mais ça n'est pas l'extermination comme à Ravensbrück ; notre commando dépend de Buchenwald, camp d'hommes. Nous travaillons en usine, douze heures de jour, douze heures de nuit. La semaine de nuit était très fatigante. Peu à manger : une soupe, 4 tartines avec margarine, quelquefois, un rond d'un quelconque saucisson. C'était un extra !! Le soir un quart de café, si l'on peut dire... J'ai d'abord été placée sur une machine : douze heures debout. Je vérifiais des culots d'obus, la machine se chargeait de les remettre à la mesure exacte. Pas difficile. Je me suis efforcée de saboter quand je le pouvais. Et puis, la Providence a eu pitié. J'ai été malade, la fièvre, la fatigue, le cœur. Heureusement reconnue, je suis allée huit jours au "Revier". Dormir, dormir, dormir, pas d'appel. Pas de soins !! Je n'ai pas oublié cette sensation de bien-être.
À la sortie, j'ai été changée de travail. Dans un atelier, il fallait trier des pièces très petites pour les grenades. Être assise, quel bonheur ! nous avions un rendement très sévère. Çà n'était plus les jambes, mais nous souffrions du dos.
Nous arrivions à l'automne 1944. Un jour un travailleur libre hollandais qui passait chaque jour à proximité de ma table ainsi qu'un petit Dijonnais qui la veille m'avait murmuré : « Cette fois on les a au cul » dans les Vosges, m'ont fait repérer. Mais, moi, j'ai été bien surprise, je pensais nos armées en Allemagne, il fallait donc s'attendre à passer l'hiver.
J'ai été surveillée, je continuais mon petit trafic. Un beau jour le Directeur m'a fait demander : « Warum, Warum » (Pourquoi, Pourquoi). Très calmement, je lui ai répondu que je désirais avoir des nouvelles. Cela m'a valu une nuit au cachot. Quelle dimension avait-il ? Juste la planche, un seau... Ma nuit s'est passée à me préparer aux 24 coups de bâton et à être rasée.
Au matin, la porte s'ouvre, ma blockowa se jette dans mes bras devant l'aufscherin (femme soldat allemande qui nous gardait) éberluée : « Le commandant veut vous voir ». Grand, maigre, brutal, grossier, on le craignait comme la peste. « Tant mieux » répondis-je. Je me présente à lui, une Polonaise sert d'interprète ; j'essaie d'être digne. « Vous savez ce que vous méritez » et tout un jargon méprisant. Toujours avec calme je lui ai répondu : « Je suis femme d'Officier, je vous donne ma parole d'honneur que je suis une prisonnière disciplinée ». Il a grogné, a réfléchi, s'est adouci et m'a fait répondre : « Dites-lui qu'elle est assez punie, mais qu'elle changera d'atelier ». Personne n'en revenait. Quel accueil de joie au bloc. Je pouvais dire « Merci, mon Dieu ».
Envoyée dans un autre atelier. Jusqu'au 15 avril 1945, date à laquelle les Allemands nous mettrons sur les routes, je ferai tout, tout moralement surtout pour rentrer en France. Combien de fois, j'ai cru mourir de fatigue !! et même devenir folle !! En plus de mon travail, j'avais toujours mon groupe de femmes à servir. J'ai demandé à être remplacée.
Là, on appelait "block" chaque grande pièce. Elles étaient grandes pour contenir 300-400-600 femmes. Toujours quatre étages de lits !! Sans m'étendre, je peux dire que le calvaire fut l'endurance de la schlague, les bombardements incessants et la lutte contre la faim. Souvent le pain était à peine distribué que l'on entendait « Ça y est, on a volé mon pain ». Mais oui, que de femmes se sont abaissées à voler leurs compagnes. Et puis, les punaises qui dégringolaient comme grêle sur nos têtes la nuit. Et les poux ? C'est une autre expérience ! Quelle prolifération !! On les cherchait tous les jours, mais rien n'y faisait. Quel supplice ! Je ne leur reconnais qu'une qualité, ils ne sautent pas comme des puces.
Le lever à 4 heures, vite au lavabo ; 4h1/2, appel dehors même l'hiver dans cette plaine de Leipzig au vent glacial. Cinq par cinq on se blottissait, car nous étions très peu couvertes. En allant à l'usine nous étions surveillées par nos aufscherin, escortées par des soldats et leur chien. Il ne s'agissait pas de tomber... Combien de fois nous avons eu des alertes la nuit, c'est inouï ce que les Allemands avaient peur et nous, au galop on nous emmenait dans les abris.
Pendant tous ces mois, nous n'avons jamais eu de secours religieux ; j'étais toujours un peu chef de file. Toujours la lecture de la messe le dimanche, chaque jour le chapelet. Il était notre paratonnerre. Quelle richesse que d'avoir la Foi.
Pour Noël, le soir, c'est une petite de Bayonne qui a chanté "Minuit Chrétien". Nous étions toutes bien émues en pensant à tous les nôtres. Pour moi, c'était toujours mon "trio" qui me hantait. Où chacun était-il ? Si j'avais su à ce moment-là que François nous avait quittés. Quel désespoir !!
Le Printemps arrivé, nous nous rendions compte que le travail fait, mis en caisses, De partait plus. On entendait le canon, les Allemands étaient mauvais, çà discutait fort dans les usines.
Mars a été très beau, certains ateliers fermaient, nous restions dehors, allongées au soleil, sans force. Nous savions que Russes et Américains avançaient, mais quelle serait la fin pour nous ?
Le 14 avril à midi, on distribuait le café, quand tout-à-coup un violent bombardement se déchaîne, les carreaux volent en éclats ; une compagne est tuée. Un vrai troupeau affolé, criant, se précipitant vers le même escalier ; une vraie panique. Certaines compagnes ne voulaient pas me quitter. Que faire ? Je les ai entraînées vers l'autre escalier, plus exposé, mais il n'y avait personne. Nous sommes arrivées très vite au sous-sol, nous attendions, quant à 17 heures, les ordres retentissent, c'est immédiat : toutes ces centaines de femmes sont mises en colonne et nous voici sur les routes, toujours escortées par nos "anges gardiens". À la fin du jour, une halte à Ochatz, dans un grand pré où des centaines de femmes y étaient déjà. Encore un bombardement sérieux. Et il faut repartir. Toute la nuit nous marcherons sans rien savoir et sans halte. Je sais maintenant ce que sont les mirages !! La fatigue, la marche m'hallucinaient. Il ne s'agissait pas de rester en panne, celles qui ne pouvaient suivre étaient abattues. Les coups de feu dans la nuit, encore maintenant je revis ce cauchemar.
Le 16 au matin, dimanche du Bon Pasteur, un beau soleil matinal, enfin on fait halte encore dans un grand pré. Avions-nous faim ? Avions-nous sommeil ? Pour ma part, j'ai mangé quelques pissenlits du pré et je me suis endormie. Comme j'étais bien !!
Mais à 16 heures, brusque réveil par les hurlements du Commandant que nous pensions ne plus revoir. Il fallait reprendre la route et nous ne pouvions plus avancer. Le groupe de Françaises marchait en queue. Depuis un moment, nous nous disions : plus de soldat, plus d'aufscherin, nous nous interrogions, nous avancions péniblement. Nous étions abandonnées, chacune a agi à sa guise.
Beaucoup n'ont plus voulu avancer. A quelques-unes nous nous sommes dirigées vers un petit village, le clocher nous guidait ; premier contact avec des Français travailleurs libres, ils nous ont apporté des pommes de terre et nous avons couché sous une grange de paille. Était-ce la liberté ? C'eût été trop beau.
Le lendemain matin, alors que nous savourions notre tranquillité, nous entendons des « Raus, Raus ». Cette fois, c'était des vieux de la Wehrmacht qui étaient chargés de faire le "ramassage". Et il y en avait des milliers de déportés !! Il fallait donc encore marcher... sans rien manger ; on nous faisait toujours miroiter une soupe qui n'arrivait jamais...
Nous nous demandions où nous pouvions aller ? Un soir, nous franchissons l'Elbe, nous sommes désolées, nous comprenons que nous tombons dans le secteur russe. Nous arrivons à Meissen ; visiblement les Allemands ne savent que faire de tout ce cortège... Ils nous font asseoir par terre sur une grande place ; bien entendu, il y a tout de suite un attroupement et quels regards !! Très vite, il y a protestation des habitants parce que, parait-il, nous sentons mauvais. Était-ce possible ?... A la nuit nous repartons, arrivons je crois à Radeburg, sommes poussées dans une étable. Déjà pleine de gens de toutes sortes. Bien du mal à trouver à se placer. Le lendemain on reparle de soupe. Enfin !! Quel flot humain, il en sort de partout, de toutes races, de tout sexe, beaucoup de vieillards, chacun tendant son quart. Quelle bousculade !!
Pendant plusieurs jours nous avons tourné en rond, nous étions à 10 kilomètres de Dresde. Un après-midi, un orage épouvantable nous a surprises traversant un petit pays. Chacune cherche à se mettre à l'abri, la surveillance se relâche, il y a dislocation. Nous étions un petit groupe de sept : des travailleurs libres qui se sauvaient de Dresde en feu nous ont forcées à les suivre afin de nous libérer complètement. Nous avons risqué. Dans une petite baraque au bord de l'autostrade Berlin-Dresde, ils nous ont pressées de nous déshabiller. Les femmes en culotte, blouson ; j'ai eu l'aubaine de trouver jupe et veste à ma taille. La consigne ? Vous êtes des travailleuses libres qui vous sauvez de Dresde. Ils nous ont donné à manger, nous avons dormi dans une usine désaffectée.
Il fallut tirer des plans pour essayer de refranchir l'Elbe ; nous entendions le canon de tous côtés, nous avons vu l'exode allemande fuyant les Russes dont ils avaient une peur atroce. A 27 nous avons repris la route, mais très prudemment, nous avions des hommes, nous nous sentions épaulées, nous avions aussi deux Officiers Français évadés de leur camp et en uniforme.
A la première halte près d'un petit village, Steinbach, un de ces hommes qui avait dû être au mieux avec une femme allemande nous a demandé de patienter dans un petit bois. Il est allé lui expliquer notre situation et cette femme à qui nous devons beaucoup a consenti à nous héberger pour la nuit dans son petit pavillon.
Son mari était en Russie et elle se trouvait un peu en dehors de la vue. Nous avons promis d'être tranquilles. Rentrer dans une maison, écouter la radio, avoir un fauteuil, une salle de bains... était-ce un rêve ? Immédiatement elle est allée dans son jardin et nous a offert un tas de choses avec une grande gentillesse. La gaieté commençait à revenir...
La nuit a été reposante, calme, mais ceux qui ne voulaient pas nous quitter, c'était les malheureux poux !!
Le lendemain cette femme si hospitalière nous fait dire que si nous promettons d'être aussi tranquilles, elle veut bien risquer de nous garder quelques jours. Le soleil et le petit jardin nous redonnent un peu de force. Nous écoutons la radio clandestine : l'étau se resserre, nous sommes en plein dans la canonnade russo-américaine, nous attendons la fin. Un soir, nous apprenons la mort d'Hitler ; sur notre Allemande cette nouvelle a paru ne faire ni chaud ni froid. Le lendemain matin, le 6 mai, les hommes frappent à notre porte : « Debout, les Russes sont là, nous sommes libérés ». Nous avons mis un écriteau à la barrière : « 28 Français », englobant ainsi celle qui nous avait abritées. Toute la journée ces troupes de choc à face mongole ont défilé ; certains rentraient, voulaient boire, chantaient, dansaient, nous prenaient par le cou, nous, les femmes, nous avions un peu froid dans le dos, mais la présence des hommes nous rassurait. Un s'est permis de voler le bracelet-montre au poignet d'un camarade. Nous avons cru qu'il allait se jeter sur lui, heureusement sa crispation a été sa seule réaction... mais, après, quelle colère !! Ces hommes nous faisaient vraiment peur. Drôle de libérateurs !!
Cette fois, c'était vrai, nous étions libres, mais nous voulions revenir vers Leipzig, secteur américain. Après avoir reçu quelques provisions prises sur l'habitant, puis remercier très chaudement cette Allemande généreuse, le 8 mai au matin, jour même de la fin de la guerre, petit drapeau en tête, nous nous sommes mis en route. Un Officier nous l'avait permis, mais à nos risques et périls.
À marche forcée, toujours par une grosse chaleur, nous avons fait de longues étapes ; le matin ça allait, mais après le repas de midi et un peu de sieste, il fallait de la volonté pour repartir. C'était dur. Nous couchions n'importe où, dans des maisons sinistrées. Un soir, une de nos jeunes compagnes a failli être violée par un soldat russe, avec son révolver nous a interdit de la suivre et l'a fait monter. Un sous-officier russe alerté à temps par nous a compris et est arrivé à la dernière seconde. Cette petite a eu en nous retrouvant une crise de nerfs...
Ce fut le seul incident. Nous avons traversé l'Elbe sur un pont de planches un peu branlant et nous avançons avec courage. Renseignement pris, nous avons encore la Muhle à traverser. C'est un affluent de l'Elbe ; on nous indique la direction d'un gué où on traverse et de l'autre côté c'est la zone américaine. Nous arrivons devant un fleuve, à mon avis presqu'aussi large que la Seine à Paris, et quel gué !! Nous avions de l'eau jusqu'à la poitrine, les hommes ont aidé les femmes, sans eux nous nous serions sûrement noyées. Beaucoup de courant et beaucoup de dénivellation. Ouf !! le petit groupe est passé, le soleil va nous sécher... Nous sommes sauvés, voici le premier américain. C'était fini ; à 25 kilomètres de Leipzig, nous n'avions plus le courage d'avancer. Un des Officiers demande à un Officier américain de nous faire conduire en camion, il explique qui nous sommes et insiste sur la présence de sept femmes déportées sortant des camps de concentration. Première déception : il refuse ne pouvant accepter que les deux Officiers français qui, bien entendu, ne veulent pas nous quitter. Ça sera le bourgmestre qui se mettra en quatre pour avoir un camion et se procurer de l'essence ; il nous déposera à Leipzig au Commissariat français des rapatriés. C'était un dimanche, nous nous entendons dire : « Mercredi, vous prendrez un train pour la France ». Enfin !!
Le retour
Pendant ces trois jours, nous sommes hébergés dans un camp ; des baraques et des humains à perte de vue... vision d'apocalypse... Combien de milliers d'errants étaient là, de toutes nations, des hommes, des femmes, des enfants, beaucoup de juifs. Quelle somme de souffrances représentent tous ces gens délabrés, sales, misérables. C'est ahurissant de penser que les Allemands étaient arrivés à déporter sur leur sol tant et tant de civils ; nous paraissions multitude et pourtant combien de milliers étaient morts, surtout les juifs exterminés dans les fours crématoires d'Auschwitz.
Mais, nous, perdues au milieu de tout ce monde, nous nous moquions de tout. Nous sentions la France...
Le mercredi matin, nous sommes conduites à la gare de Leipzig et quelle ne fut pas notre surprise de voir surgir de tous côtés des colonnes de femmes que nous reconnaissions. Le "ramassage" si je peux m'exprimer ainsi avait été bien fait. Heureuses de nous retrouver, si heureuses toutes ces femmes qu'elles retrouvaient leur volubilité. Toujours wagons à bestiaux, mais paille fraîche. J'ai eu de la chance. Madame Giry, une compagne malade et qui perdait un peu la tête avait été mise dans le petit wagon du convoyeur. Un géant noir américain !! Elle ne voulait pas être seule et a demandé que je sois près d'elle. Assises sur une banquette et recevant à pleines mains des conserves américaines, nous trouvions le régime princier. Ce mercredi était le 18 mai. Jusqu'à Paris, nous roulerons très lentement, des trains et des trains se suivaient : tous ces déportés étaient un vrai cortège de squelettes !!
Une nuit nous avons traversé le Rhin à Mayence sur un pont de bois très étroit. A la portière je me suis recueillie. Mayence ! les années de joie, les enfants petits. Que de souvenirs m'ont envahie !!
Et le dimanche matin 20 mai 1945, jour de la Pentecôte, nous avons traversé l'Alsace au son des carillons d'églises. La population aux arrêts nous acclamait. Et le train repartait doucement vers Paris ; au fur et à mesure que nous approchions chacune de nous se demandait : « Qu'allons-nous retrouver » : parents, mari, enfants ? Le lundi matin 21 mai à 8 heures, nous arrivons à la gare de l'Est, nous chantons la "Marseillaise" : c'était l'heure de la foule. En car à travers Paris retrouvé nous étions très émues.
Nous arrivons à l'Hôtel Lutetia, boulevard Raspail, mis à notre disposition. Toutes les formalités, les repas, les papiers à recevoir pour régler dans l'avenir notre situation. Certaines familles arrivent déjà. Avec un peu de vulgarité je peux dire que çà "grouillait". Combien étions-nous ? Et pourtant je me suis sentie bien seule. À 15 heures tout est fini pour moi. Là, le ressort se détend, les larmes aux yeux, je me demande où je vais. Je ne veux pas rentrer seule dans ma petite maison de Versailles, je crains les démonstrations précipitées et surtout j'ai hâte d'avoir des nouvelles de mes trois fils... je ne veux pas surprendre maman si brusquement et prendre le train avec mon accoutrement.
Je téléphone à Madame Lelong qui fut véritablement une mère pour François et dont la maison nous a été si souvent ouverte. Exclamation au bout du fil : « J'arrive », me dit-elle. Le haut-parleur m'appelle, mon cœur se serre, mon amie est là, nous nous jetons dans les bras l'une de l'autre.
« Dites vite, les trois enfants ? » Ce fut ma première question. « Paul est en Angleterre, il revient ces jours-ci, Georges est avec ses chars en Allemagne, on l'attend » Un petit moment d'arrêt... « Et François ? » – « Eh bien, François, nous n'en avons pas de nouvelles, mais vous êtes courageuse ». J'ai compris. Comment il en manque un… mon petit François, mon si doux compagnon que j'ai laissé partir. L'auto démarra pour rentrer au Trou Moreau, mais j'ai demandé de rentrer dans la première église qui fut sur notre chemin. C'était une petite chapelle. Et là, devant le tabernacle retrouvé, j'ai offert au Seigneur cette nouvelle épreuve devant laquelle ma déportation me semblait si peu de chose.
Je retrouvais la vie civilisée auprès de cet accueil si affectueux de mes amis Françoise, Monique, Michel qui ont été pour François de si charmants camarades. Vite je téléphone à Gisors. Germaine vient le lendemain, nous nous retrouvons à Versailles. J'aurais voulu passer inaperçue, mais dès le seuil franchi, à peine je pus me recueillir dans mon salon où rien n'était changé ; que des quantités d'amis sont arrivés pour me revoir et m'embrasser. Je ne réalisais pas très bien : trop d'émotions coup sur coup.
En auto, Madame Lelong me rapatrie à Gisors, où maman nous attend. Je vous laisse à penser quelle fut cette minute ! Là, dans cette maison familiale, je me sens à l’abri.
Georges et Paul ont été prévenus par télégramme. Et là, à Gisors, je suis restée à me reposer, à me remettre. Tellement fatiguée, ébranlée, les consignes de repos sont strictes, il le faut car je suis assaillie de visites.
Le premier arrivé fut Paul en uniforme. Les grands bras qui se tendent, son sourire. Il est là, j’ai si souvent craint pour lui. Georges bloqué en Allemagne restait silencieux, il est arrivé plus tard, je ne savais rien de lui depuis son départ d'Espagne.
À trois, notre vie allait reprendre ; depuis 17 ans se sont écoulés !
Nous avions tant de choses à nous dire. J'apprends que Georges, en Afrique, a désiré rejoindre le Général Leclere en Lybie ; il revient en Angleterre où il a la chance de revoir Paul, il fait le débarquement, rentre dans Paris et fait la campagne toujours avec ce grand chef at sa 2e D.B.
Par un message, juste avant mon arrestation, Paul m'apprenait qu'il était rentré en Angleterre, très heureux de retrouver ses amis Beatty. Mais j'ignorais son engagement dans les parachutistes ; entraînement qui fut très dur. Tombé très sérieusement malade, il a dû être hospitalisé et n'a pas combattu. Il aurait dû faire partie de ce bataillon de parachutistes lancé en Bretagne où si peu ont échappé à la mort. « Le destin s’est déplacé pour vous » lui disait son infirmière. Pour l'instant il était à Hautteville.
Et François ? Pauvre enfant, Le jour de mon arrestation il fut ébranlé, prostré. André, mon frère, est venu le chercher pour le garder à Melun. Il s'est ennuyé, Un jour, désirant revoir Versailles et la maison, le hasard a voulu que, rencontrant Jacques Lartigue qui lui raconta son activité, son évasion, sa résistance, François lui demanda de l'emmener avec lui au maquis militaire du Colonel Pommiès, n'ayant qu'une idée : faire comme ses frères. C'était en juin 1944.
Pas un mois après, quelques jours après ses 18 ans, le 6 juillet, il tombait à Andrest, près de Tarbes, touché par une grenade et tué par des Miliciens. Je ne dirai rien. On me fait trop mal.
Il est tombé près de la barrière de braves gens, Monsieur et Madame René Fontan ; Ils l'ont transporté dans leur cour, étendu, été chercher le prêtre, lui ont adouci ses derniers instants, l'ont enseveli. Ses camarades du maquis ont fait l'inhumation à Tarasteix, la paroisse du maquis ; pendant quelques années il est demeuré dans ce petit cimetière. À ma grande satisfaction les Anciens Combattants ont permis le transfert dans le cimetière militaire de Strasbourg auprès de son père. Et là, ils reposent tous les deux, côte à côte à tout jamais.
Je garde à cette famille Fontan toute mon affection ; ils ont été les derniers à voir François. Jean et Jacques Lartigue m'ont dit à ce moment-là leur peine, regrettant cette rencontre de Versailles qui fut une fatalité.
Et voilà un récit un peu trop long, peut-être, de mes souvenirs d'enfant, de notre vie de famille et de notre foyer si brusquement amputé. Au fur et à mesure que ma plume courait, je revivais toutes ces années. Pour ma part, j'ai connu une douloureuse expérience, je ne regrette rien. Les années ont passé, on parle encore des "camps de la mort" : c'était exactement cela et il a mieux valu pour moi aller dans un commando de travail que de rester à Ravensbrück où les derniers mois ont été l'enfer sur terre.
(…)
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Mme Mouteux. Sa mère Mme d’Ours de Lasalle (Gard)↩︎
Danièle Jomaron [Danielle de Jomaron]↩︎
Madeleine Larose↩︎
Claire↩︎
Sylvia Rousselin↩︎
Note manuscrite : Madeleine Floquet-Prévost↩︎
Note manuscrite : Ils avaient marché pendant longtemps.↩︎
Héléna Le Guennec, décédée à Ravensbrück le 22 janvier 1945.↩︎
Sans doute Eugénie Moret épouse Mansion, qui décèdera à Ravensbrück le 15 mars 1945.↩︎
Jeanne Couplan, décédée à Ravensbrück le 26 mars 1945, elle avait 28 ans.↩︎
Note de l’éditeur : en fait Eugénie faisait partie d’une mission parachutée distincte de celle de Marie-Louise, Pierrette et Suzanne, elle a été arrêtée juste après son parachutage, le 9 avril 1944. Voir leurs articles Wikipédia respectifs.↩︎
J'ai assisté, pendant que nous étions au Foyer à son mariage à l'église St Jacques. Elle avait, dit-elle, rencontré son fiancé dans le train.↩︎
La sœur d'Hélène, Denise Mme François Job, alors enceinte, se trouvait à l'abri. Elle échappe à la déportation.↩︎
Maryvonne Laquerre, (ép. de La Chaise) cf. Voix et visages, n° 173, p. 5 et La Chaise (Maryvonne de) Évasion 1945 In Voix et visages, n° 173, p. 3.↩︎
cf. Voix et visages, n°255,1997 par Michèle Agniel p. 6-7 et Maspero (François) Les Abeilles et la guêpe.↩︎
D'après des témoignages de beaucoup de mes camarades dont Jacqueline Fleury-Marié, Virginia d'Albert-Lake, Yvonne Pagniez et bien d'autres, nous sommes longtemps bloquées sous le tunnel. Curieusement, je n'en ai pas gardé le souvenir.↩︎
Jacqueline Fleury se rappelle que la pièce d'eau où ces camarades s'étaient baignées servait au nettoyage des locomotives et qu'elles en sont sorties noircies par les résidus de bitume.↩︎
cf. Voix et visages, n°113, p.7, 1968. Henriette Roux par Germaine Tillion.↩︎
cf. Notre Yvonne. Voir bibliographie et dans Voix et visages, n° 2, 1946.↩︎
cf: Pèlerinage au Vercors. Sept infirmières partiront pour Ravensbrück. In: Voix et visages, n° 69, 1959. Pinhas (France). Une infirmière dans le massif du Vercors... In: Voix et visages, n° 240, p. 6-7 et ?↩︎
Cf. : Y. Pagniez. Évasion 44 et Anne-Françoise Perret. À propos d' « Évasion 44. Voix et visages, nº 21, 1949, p. 2.↩︎
Aujourd'hui Chojna (Pologne), appelé dans les récits des déportées Petit Koenigsberg, Klein Koenigsberg, Koenigsberg-sur-Oder.↩︎
Hélène Herrmann (sans parenté avec moi). Se considérait comme l'épouse de Liauthaud. Avait appartenu à la Fédé de Lyon. Un poème de Françoise Estève en annexe.↩︎
Auteur de livres pour enfants.↩︎
La légende familiale disait que revenant à l'âge de 70 ans dans la maison de son enfance, elle était descendue, à cheval sur la rampe de l'escalier.↩︎
Jeune fille polonaise utilisée comme cobaye, par les médecins S.S. du camp. Voir : G. Tillion. Ravensbrück.↩︎
Germaine Tillion, auteur du meilleur livre sur Ravensbrück. Op. cit.↩︎
Non identifiée dans le Livre Mémorial de la FMD.↩︎
Atelier de couture↩︎
Note de l’autrice : Bien entendu, il n'y avait pas de prêtre, donc pas de messe, mais le texte de la messe était lu à haute voix et même dialoguée. La prière des déportés rejoignait ainsi de son mieux la grande prière de l'Église.↩︎
« Danielle » était le nom de résistante de Anise Girard, épouse Postel-Vinay après-guerre.↩︎
Note de l’autrice : « Pouf » est un terme de l'argot des camps pour désigner les prostituées. On sait que dans les camps, les trois catégories de détenues (politiques, droit commun et prostituées) étaient mêlées.↩︎
Arthémise Deguirmendjian-Shah-Vekil, dite Annie, épouse Archambault de Montfort, née à Paris le 16 décembre 1897 et décédée à Ravensbrück le 10 novembre 1944 (source : FMD).↩︎
Non référencée dans la base Livre Mémorial FMD.↩︎
Andrée Bes, épouse Astier, née le 20 mai 1919 à Sète (Hérault) ?↩︎
Éliane Jeannin, épouse Garraud après-guerre. Voir ses dessins.↩︎
Simone Michel-Lévy, dite « Françoise », née le 19 janvier 1906 à Chaussin (Jura), décédée (pendue) à Flossenbürg le 13 avril 1945 (source : FMD).↩︎
Lucienne Serres, épouse Laurentie, née le 1er avril 1905 à Clichy et morte le 1er avril 1994 à Néron (Eure-et-Loir).↩︎
Berthe Marie Bodereau, épouse de Henri Leyengerger, née le 21 décembre 1894 à Cossé-en-Champagne (Mayenne), décédée à Louveciennes le 17 octobre 1984.↩︎
Non répertoriée dans la base FMD.↩︎
Jacqueline de La Rochebrochard, épouse d’Alincourt avant-guerre puis Pery après-guerre.↩︎
Rosine Jeanne Schlotterbeck, actrice française sous le nom de « Rosine Deréan ».↩︎
Robert Eppel, arrêté et grièvement blessé par la Gestapo à Clermont-Ferrand le 25 novembre 1943, lors de la rafle au sein de l’Université de Strasbourg repliée en Auvergne, il fut déporté le 16 août 1944 à Buchenwald d’où il revint en avril 1945.↩︎
Henri Marcel Vacher, né le 1er juillet 1912 à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), mort sous la torture par la police allemande le 23 février 1944 à Chamalières (Puy-de-Dôme) ; employé du service du STO ; résistant au sein des Ardents (source : Le Maitron)↩︎
Marie-Louise Zimberlin, née le 30 juin 1889 à Saint-Just-en-Chevalet (Loire), déportée, morte le 14 avril 1945 à Ambilly (Haute-Savoie) ; résistante (source : Le Maitron)↩︎
La liste I.189 de la FMD recense 51 noms au départ (transport de Paris vers Ravensbrück via Aix-la-Chapelle, 16 mars 1944), mais les matricules de trois d’entre elles indiquent qu’elles sont arrivées à Ravensbrück par un convoi différent.↩︎
Elisabeth Crabbé, matricule 37 306 (NB : erreur sur le nom dans la base FMD : CRABLE)↩︎
Écriture phonétique de Ziklon ?↩︎