La libération du Kommando de Holleischen 2
Témoignage de Denise Le Flohic-Le Graët 13
Témoignage de Simone Le Port 24
Témoignage d’Élisabeth Goupille 30
Témoignage de Thérèse Soubyn 43
Témoignage de Cécile Goldet 58
Témoignage de Germaine Tillion 68
Témoignage de Marie-Claire Vaillant-Couturier 76
Témoignage de Suzanne Orts 103
Témoignage de Madeleine Bimbad-Bolla 112
Témoignage de Sœur Marie-Laurence 121
Témoignage de Ginette Lion 136
Extraits de la page https://pedagogie.ac-reims.fr/memoire/enseigner/memoire_deportation/temoins51/pate.htm le 18 décembre 2025. Jeanne Andrée Gandon, épouse Paté, est née le 15 mars 1914 à Saint-Florentin (Yonne) et décédée le 16 mars 2018 à Athis (Marne).
Témoignage d'Andrée Paté recueilli par Jean-Pierre Husson lors de la Conférence-débat organisée par la délégation marnaise des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation le 29 avril 2000 au Musée de la Reddition de Reims.
Il y a 55 ans, les portes des camps de concentration s'ouvraient ; c'est alors que le monde horrifié découvrait ce que le régime maudit du fascisme était capable de faire.
Pas un seul camp n'a vécu la même libération.
À Buchenwald où mon mari a été déporté, ce sont les déportés qui ont ouvert les portes du camp, car ils étaient puissamment organisés dans un comité international clandestin, alors que tous les autres camps ont été libérés par les troupes alliées et soviétiques ou par des groupes de partisans.
J'ai été déportée au camp de Ravensbrück, puis envoyée au Kommando de Holleischen qui se trouvait à 30 kilomètres de Pilsen en Tchécoslovaquie, et c'est un groupe de partisans polonais et tchèques qui nous ont délivrées le 5 mai à 11 heures du matin.
Quelques jours auparavant, les Polonaises nous avaient prévenues que des partisans étaient tout près dans la forêt.
L'organisation clandestine du camp avait pris ses dispositions en cas d'une évacuation par la route : il avait été décidé que la déportée qui tomberait ne serait pas aidée par ses camarades, car quelques centaines de mètres plus loin c'étaient les trois qui tombaient, abattues par les SS.
Le 4 mai au soir, les SS nous avaient enfermées dans les blocs.
Nous étions inquiètes, car nous savions que le camp était miné, comme tous les camps d'ailleurs, car aucun déporté ne devait survivre.
Nous avions veillé toute la nuit. Aussi quelle joie quand nous avons vu que les SS des miradors étaient mitraillés et tués, et que des hommes en tenue militaire et brassard rouge défonçaient la porte du camp, escaladaient les murs et abattaient quelques SS qui voulaient fuir. Ils étaient partout à la fois, et nos bourreaux ont été pris au piège comme des rats.
Nous étions libres et nous avions la vie sauve !
Après avoir été rassemblés, tous les SS, hommes et femmes, durent être protégés, car je crois que nous aurions pris plaisir à les massacrer.
Mais les partisans nous ont assurées qu'ils seraient jugés et que nous serions témoins à leur jugement.
Pour nous, c'était net, ils méritaient la peine de mort.
Parmi les femmes SS, il y avait celles qui avaient bastonné et envoyé au camp de Flossenbürg trois déportées, une Française et deux Polonaises accusées de sabotage. Une presse avait sauté.
Toutes les trois ont été pendues !
Après nous avoir libérées, les partisans sont partis pour libérer un autre camp. Ils ont emmené avec eux les déportées russes et polonaises. Nous étions le 5 mai, et nous sommes restées 1 500 déportées françaises, seules dans ce camp, sans protection pendant deux jours, alors que les fascistes se trouvaient encore dans la forêt et les Allemands à Holleischen, à quelques centaines de mètres du camp.
Après le départ des partisans, des prisonniers français sont venus pour nous aider à organiser notre camp. L'émotion était grande : nous avons chanté tous ensemble la Marseillaise !
Quelques jours après, nous avons vu les Américains.
Nous avions beaucoup de camarades malades. La dysenterie se propageait rapidement et nous n'avions pas de médicaments ! La première visite d'une mission française fut longue à venir. Le docteur qui l'accompagnait avait comme médicament une petite fiole d'élixir contre la dysenterie. Une goutte d'eau pour le nombre de malades. Cette mission a rapatrié les déportées les plus malades.
Lors de leur deuxième visite, quelques jours après, même petite fiole de médicaments et rapatriement encore de quelques déportées, parmi lesquelles Madame Laurency dont le mari avait été gouverneur du Tchad. Mais celle-ci a refusé de partir et a donné comme message à son mari, qu'elle ne partirait qu'avec toutes les Françaises, ses camarades de combat.
Mais le temps passait, le nombre de malades augmentait. Enfin un jour, nous avons vu arriver des camions américains non bâchés qui nous ont amenées à une vitesse effarante jusqu'à Wisbourg, ville détruite aux trois quarts.
Alors sur une grande place, il y avait un grand nombre de déportés, des hommes, des femmes, squelettes en habits rayés. Et là tout le monde a dû se déshabiller et passer nu devant une machine qui nous aspergeait de poudre désinfectante.
Après une nuit passée dans un des rares bâtiments encore debout, au matin nous avons retrouvé, pour nous rapatrier, les mêmes wagons que ceux qui nous avaient amenées en déportation. Mais ceux-ci avaient les portes ouvertes. Nous n'avions pas de sièges et pas de ravitaillement. Nous avons mis une journée et une nuit pour revoir la France.
À la frontière, nous avons retrouvé notre identité avec la carte de rapatriement qui nous a été donnée avec un peu d'argent. Les uns avaient touché quelques vêtements, d'autres sont revenus à la maison avec leur habit rayé plein de poux, marqué du triangle rouge et du numéro d'immatriculation.
Ce n'est qu'arrivés à Tournes, dans les Ardennes, que le gouvernement a quand même mis des trains de voyageurs à notre disposition. Encore heureux c'était gratuit ! Les trains se suivaient et il y avait de nombreux arrêts. Nous étions cinq Rémoises et nous avions tellement peur que le train ne s'arrête pas à Reims, que nous sommes descendues, loin de la gare et sans que cela nous semble étrange, nous avons marché le long des voies. Ce qui prouve que nous n'étions pas tout à fait dans notre état normal !
Arrivées en gare de Reims, il y avait un petit comité d'accueil. C'était le matin, très tôt. Une de nos camarades apprenant la mort de son mari, fusillé le 6 juin 1944, a fait un grave malaise. Pas de docteur, pas d'ambulance. C'est moi-même qui ai dû la raccompagner chez elle en voiture et attendre que les voisins appellent un docteur. Alors j'ai pu rentrer chez moi, retrouver ma gosse que j'avais abandonnée pendant deux longues années, et mon mari de retour de Buchenwald dans un état de santé lamentable.
Nous n'avions pas d'argent, bien sûr, si ce n'est une petite pension que touchait ma mère qui vivait avec nous.
Mon mari qui avait été arrêté le 3 juin 1941 était très malade. Il n'a pu reprendre son travail que deux ans après. Quant à moi, je suis rentrée comme femme de service dans les écoles.
Il faut dire la vérité, le gouvernement n'avait rien prévu pour le retour des déportés.
Nous avons dû payer nos soins, chercher du travail.
Nous avons dû nous battre pour faire valoir nos droits, avoir les soins gratuits, nous battre pour avoir des pensions, pour nous permettre d'améliorer notre vie.
Ce même gouvernement a établi deux catégories de déportés :
les résistants qui avaient leur titre, les soins gratuits et des pensions correctes,
et les politiques qui n'avaient droit à rien d'autre qu'une minable pension. Le plus terrible fut que les résistants arrêtés avant 1942 ont été considérés comme politiques.
Les organisations de déportés se sont battues pendant plus de dix ans pour que les pensions et soins gratuits soient les mêmes pour tous.
Le malheur est que beaucoup sont morts pendant cette période, faute des soins nécessaires à leur santé.
Le peu de survivants qui restent continueront de se battre, de témoigner, de crier bien haut ce qu'est le régime maudit du fascisme.
Le ventre de la bête immonde est encore fécond.
Vous les jeunes soyez vigilants pour qu'il n'y ait plus jamais de Treblinka, de Buchenwald, de Ravensbrück [...]
Plus jamais ça !
Jeanne-Andrée PATÉ
Plus jamais ça !
Éditions « Les lendemains qui chantent », sans date
J'ai écrit l'histoire de ma vie parce que je voulais que nos enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants sachent que leur grand-père et leur grand-mère, leur tante Armande ont fait partie de ces hommes et de ces femmes qui ont tant lutté, tant souffert pour qu'un jour la paix soit à jamais victorieuse.
Témoignage d'Andrée PATÉ sur sa déportation, recueilli et mis en forme par Marine HÉRAUD, professeur de Lettres, en formation à l'IUFM de Reims au cours de l'année scolaire 2004-2005.
Je suis une battante. J'ai toujours été une battante : c'est ce qui m'a sauvée. Je suis née en 1914, mes premières années ont donc eu pour décor une guerre, la Grande Guerre. Originaire de la Nièvre, de Saint Léger des Vignes, précisément, j'ai quitté ma maison d'enfance à l'âge de neuf ans pour aller habiter à Reims. Là se trouvait mon oncle. C'est lui qui m'a donné le goût de la révolte très tôt. Dès dix-huit ans, j'ai milité activement pour le Parti communiste français. Mon engagement précoce et mon caractère rebelle trouvent leur source dans le spectacle perpétuel de l'injustice. En effet, mon père a été fait prisonnier deux ans pendant la guerre de 14-18, pour refus de guerre. C'était un enfant de la DASS. Sans doute ai-je hérité de ses gènes rebelles ! Mon père est mort lorsque j'avais cinq ans. Ma sœur est née le lendemain de sa mort, comme pour montrer que finalement la vie continuait malgré tout, malgré « l'horreur absolue ».
J'ai arrêté l'école à onze ans, après avoir obtenu mon certificat d'études. J'étais plutôt brillante. Ma mère travaillait alors dans une usine de confection de casquettes, ce qui n'avait rien d'étonnant puisqu'à l'époque Reims regorgeait de ces usines de confection. J'accompagnais ma mère dans son atelier, et à dix-sept ans, je ramenais déjà des corsets et des soutiens-gorge à la maison pour pouvoir participer. Nous habitions à côté de chez mon oncle, communiste tout comme sa femme. Il lisait L'Humanité. Nous vivions médiocrement, et cette vie modeste, ainsi que le spectacle de l'injustice et de l'exploitation au travail ont précipité mon engagement politique, déjà acquis par mon caractère comme je l'ai dit. Jusqu'à mes vingt ans, mes années de travail étaient donc diverties par de nombreuses discussions avec mon oncle ainsi que par des lectures de journaux engagés. Aujourd'hui, je peux me vanter de posséder ma soixante-treizième carte du Parti ! Faites le calcul, j'avais ma première bien avant ma majorité. De nos jours, pourtant, le Parti n'est plus ce qu'il était, il est beaucoup moins virulent qu'à l'époque... La colère gronde toujours en moi, je suis comme ça. Je vois constamment ce qui n'a pas été fait et ce qui aurait pu l'être. Selon moi, par exemple, avant 1914, les socialistes n'ont pas assez lutté pour empêcher la guerre après l'assassinat de Jaurès.
D'avoir vu mon père exploité dans son usine de guerre jusqu'en 1919 a certainement développé en moi une reconnaissance envers la Russie soviétique qui mit le peuple au pouvoir en 1917. L'heure de la revanche avait enfin sonné... en tout cas je le croyais. Je suis ainsi descendue très tôt dans la rue pour y distribuer des tracts : j'appartenais aux Jeunesses communistes qui évidemment s'opposaient à la guerre, pourtant bel et bien en train de se préparer. On a compris en 1934 que ça allait recommencer toute cette absurdité qui allait prendre à nouveau nos hommes. J'avais tout juste vingt ans. Je me rappelle avoir pris la parole pour la première fois dans une usine du quartier Fléchambault de Reims. J'ai adoré ça, j'étais déchaînée. Je sentais que j'avais un tempérament de meneuse, qui ne m'a pas quittée lorsque j'étais dans les camps. J'aime prendre la parole, c'est pour ça que je la prends encore aujourd 'hui, pour que mon récit soit utile, qu'il serve à ce que cette horreur ne se reproduise plus jamais. C'est mon ultime façon à moi de lutter.
Les années 1934-1935 voient donc la révolte gronder dans les usines. À l'époque, les patrons étaient paternalistes certes, mais l'exploitation n'en était pas pour autant moins là. J'ai rencontré mon mari en 1936, dans les réunions du Parti. Il faisait du théâtre. Notre amour a été fort et solide pendant de nombreuses années, où nous militions côte à côte. Nos efforts n'étaient pas vains : en 1936, les grèves ont fait céder le gouvernement français qui a dû « lâcher » des congés payés et des augmentations. De mars 1936 au début de la guerre, le Front Populaire était au pouvoir, mais Léon Blum, pourtant socialiste, ne donnait rien. Ce sont nous, les Communistes, qui avons tout fait. Les luttes se sont intensifiées au début de l'année 1937, le patronat reprenant du poil de la bête. À cette époque, mon mari travaillait dans le textile. Il a fait la grève la plus longue, et a fini par se faire licencier car il appartenait à un syndicat, chose interdite. Quant à moi, je travaillais toujours sur mes corsets. Nous avons connu une période très difficile, puisque mon mari était au chômage ; un salaire pour deux puis trois était insuffisant : en effet, notre fille devait arriver en 1937. De 1938 à 1939, notre vie était rythmée par les luttes : la guerre se révélait imminente, et le Parti dénonçait tout cela. La Russie soviétique n'était pas prête à faire la guerre, et en août 1939, le Parti lui a donné raison, position qui l'a alors mis dans l'illégalité. Le pacte d'amitié demandé à ce moment par la Russie étant refusé, cette dernière a fait un pacte avec l'Allemagne. Que pouvait-elle faire d'autre ? Elle n'avait aucun moyen de faire la guerre, elle a donc pactisé avec l'ennemi.
La Droite a repris le pouvoir en France. Exceptées les perquisitions, notre vie suivait son cours normal. Le peu d'argent qu'on avait servait à acheter de « beaux livres », c'est-à-dire des livres communistes. Mon mari a lu tout Aragon ! La censure était alors très forte sur les écrits politiques ; par exemple le journa, L'Humanité a été interdit. Bien sûr la distribution des tracts devenait de plus en plus difficile, nous étions en pleine illégalité. La déclaration de guerre en septembre 1939 n'a surpris personne. Mon mari fut mobilisé dans les Pionniers, qui préparaient les bateaux de guerre. Quant à moi, après mon accouchement, je m'étais remise à la confection : je fus donc mobilisée pour faire des chemises de soldats.
Le 10 mai 1940, Reims fut bombardée pour la première fois. Mon mari, lors de sa première permission, m'avait suppliée : « Surtout, va aux abris avec la petite ! ». Nous habitions le quartier Sainte Anne, et les abris étaient très loin. Comme ma mère était invalide, nous sommes allés dans la Nièvre. Ma sœur était encore institutrice à cette époque, mais ça n'allait pas durer. Mes activités communistes ont été suspendues là-bas. Mais je suis revenue à Reims au mois d'août. Mon mari, qui n'était pas prisonnier, est parti près de Marseille. Ma sœur fut alors rayée de l'Enseignement car elle était, elle aussi, communiste. Elle exerça donc le métier de comptable. Mon mari est revenu en septembre et la lutte a repris, mais sous une nouvelle forme cette fois. De Gaulle avait fait son appel à la Résistance le 18 juin et le 19, le Parti fit le sien. De nouveau, on a recommencé à distribuer des tracts. Cette fois, il fallait redoubler de vigilance pour s'organiser. C'est pourquoi le Parti a inventé le système du « triangle », pour limiter les dégâts en cas de rafle. Il y avait ainsi un responsable avec deux autres membres. Ce fractionnement évitait aussi les fuites. Les tickets de rationnement ont commencé : c'était une période très dure, où chaque personne avait droit à cent grammes de pain. Evidemment, le marché noir a explosé. Pour ma part, j'étais en bonne santé, chose primordiale pendant la guerre, et combien par la suite... Le Parti se regroupait par quartier, en cellule. J'appartenais à la cellule 3. J'avais une machine à faire des tracts, je me « planquais » chez un partisan de la rue Bazin.
En février 1941, nous avons déménagé dans cette rue, près de chez Madame Goumet, dame qui prit une tragique importance par la suite. C'est elle qui était la détentrice de la machine. Nous étions fichés par la police française [depuis l'interdiction du Parti communiste en août 1939], grâce au procédé de l'anthropométrie qui relevait notre photo, nos empreintes et notre écriture. [En mai 1941 a été créé le Front national de lutte pour l'indépendance de la France]. Le 3 juin 1941, mon mari qui était responsable de trois triangles, a été arrêté. Il avait été « vendu » par Roy, un couvreur. J'étais alors rédactrice d'un journal, La Voix des Femmes. Voici une anecdote qui montre que, quelque part, brillait une étoile au-dessus de ma tête, même si son éclat fut terni par moments. Un jour que j'allais faire la copie du journal dans ma cuisine, ma fille Maryse a surgi, le visage souillé par quelque jeu. J'ai mis de côté mon journal pour la débarbouiller, et à ce moment, la police est entrée pour une perquisition. Elle n'a pas pu voir la copie du joumal et j'ai échappé à l'arrestation.
Ma sœur [Armande Gandon, déportée NN décédée du typhus à Leignitz le 22 avril 1945] est entrée dans la clandestinité le 7 juin 1942, chez les Francs-tireurs et partisans français [organisation armée du Front national de lutte pour l'indépendance de la France]. Elle était résistante dans l'Aube, où son groupe tua deux membres de la Gestapo. Pour cela, elle fut envoyée à la forteresse de Breslau en Allemagne, d'où elle ne fut libérée qu'en 1945. J'étais donc seule avec ma mère et ma fille. La peur nous engageait à prendre beaucoup de précautions. Pendant ce temps, les Allemands préparaient les camps de travail forcé. Je subissais de nombreux interrogatoires par la police française. Mon mari, arrêté, était à la prison Robespierre, mais en juillet, un tribunal de trois juges l'a transféré à Paris, où il a été condanmé à cinq ans de prison, et non à mort comme le furent ceux qui suivirent. Il se retrouva donc à la Centrale de Melun avec les droits communs. Je ne le voyais pas souvent, je savais seulement qu'il était à peu près bien traité : en deux ans, je n'ai pu lui rendre que deux visites.
En avril 1944, tous les prisonniers politiques furent envoyés dans les camps. Lui est parti pour le camp de concentration de Buchenwald, en usine de guerre, où il fabriquait des fusils. Il parvenait parfois à saboter son travail, continuant ainsi à faire acte de résistance. Quant à moi, je poursuivais mon travail clandestin avec Madame Gournet. Je fus pourtant trahie par sa fille à la suite d'un événement dont le caractère anodin et l'absurdité furent les déclencheurs de ma déportation : en effet, sa fille, punie et privée de sortie, avait voulu se venger en écrivant une lettre à la Gestapo, dans laquelle elle dénonçait sa mère qui « écoutait Londres ». Cette lettre a eu des conséquences terribles : sa mère, arrêtée, a parlé sous la menace et a vendu tout le monde, dont Monsieur Fontaine, un responsable haut placé au sein de la Résistance. Ses ouvriers ont parlé à leur tour et une grande partie du réseau a ainsi été démantelée. La fille de Madame Goumet, loin de se repentir, s'est d'ailleurs mise à travailler activement pour la Gestapo. Sa mère a donc été arrêtée par la Gestapo en avril 1943. Sous la menace et le chantage, elle a donné tous les résistants. J'ai moi-même été arrêtée et interrogée cinq semaines, moins d'un mois plus tard. Mon nom de guerre était Antoinette. Durant ces interrogatoires, je n'ai pas eu peur de souffrir, j'ai eu peur de parler. À la prison, mon seul soutien était Gustav, un ancien Allemand de la guerre 14-18, adorable avec les résistants. Lors de mon premier interrogatoire, j'ai été déshabillée, giflée puis frappée à coups de schlague. Cela a duré douze heures. Je n'ai rien dit. Au mois d'août, trois mois après mon arrestation, j'ai été transférée à la prison de Laon. Là, je retrouve deux copines. L'une d'elle a tellement été frappée qu'elle est méconnaissable ; elle a parlé. À Laon, je perds le soutien indéfectible du gardien allemand Gustav. Je suis restée là-bas jusqu'en janvier et malgré tout, je n'ai jamais connu le désespoir.
Je savais qu'il fallait tenir bon. Dans ma cellule, il y avait la femme d'un médecin du 2ème Bureau, la châtelaine de Sillery, Madame Hecht, Madame Hèdre, Madame Morin et Madame Lorrain. Nos conditions de vie n'étaient pas trop déplorables, et les interrogatoires moins musclés qu'à Reims. À la fin du mois de janvier 1944, toutes les prisonnières politiques réunies à l'hospice qui nous servait de prison ont été rassemblées pour aller à Compiègne, en car. Ce fut l'occasion pour nous de faire un dernier acte de résistance : nous avons collé des affiches sur les vitres du car. On peut le dire, chaque minute était une occasion potentielle pour se dresser contre les nazis.
Commence alors le départ pour Ravensbrück, le camp de concentration réservé aux femmes. On ne connaissait pas toute l'horreur des camps, même si on surnommait déjà Compiègne l'antichambre des camps. Là encore, on peut dire que j'ai eu de la chance, puisque je ne suis pas partie tout de suite à Ravensbrück : en effet, à un jour près, j'ai échappé au convoi qui a emmené les déportées au début de l'hiver 1944. Je n'aurai sans doute pas survécu à deux hivers rigoureux dans le camp. De Compiègne, nous sommes allés à Romainville, fort de la région parisienne. Les hommes étaient dans des casemates, tandis que les femmes étaient logées dans la caserne. Là-bas, on ne subissait plus d'interrogatoires et on avait de la soupe. Un souvenir douloureux demeure, cependant : on m'y arracha une dent sans la moindre anesthésie. Nous attendions. Je savais ma fille en sécurité, mais je n'avais aucune nouvelle de mon mari, je ne savais même pas s'il était vivant. Je suis partie pour Ravensbrück par le convoi du 18 avril 1944 ; dans ce camp furent immatriculées 110 000 femmes, toutes surveillées par des femmes SS.
L'enfer a débuté dès le « voyage ». Nous sommes partis de Pantin en train, sous les yeux d'un immense rassemblement de SS et de chiens ; plutôt que de trains, il faudrait mieux parler de wagons à bestiaux... Pour pouvoir nous entasser le plus possible, les SS nous faisaient asseoir les jambes écartées, pour pouvoir accueillir une autre « passagère ». Nous avions des tinettes, espèces de petits tonneaux pour faire nos besoins. Dans chaque wagon, il y avait six SS et un chien. Le train s'est arrêté à Épernay. Là, nous avons crié le plus possible : « On part en Allemagne », pour attirer l'attention des gens. Ils nous ont menacé de tirer lorsqu'on a entonné La Marseillaise. On a roulé toute la nuit sans boire ni manger, à l'exception de sucreries distribuées par la Croix-Rouge. Pour ma part, je n'y ai pas touché, car je savais que la soif provoquée par le sucre ne serait jamais étanchée. Le trajet a duré deux jours. J'ai réussi à le supporter, ce qui n'a pas été le cas de tout le monde. Je savais que ce n'était que le début de l'enfer, mais jamais l'idée que je ne reviendrais pas ne m'a effleurée. De toutes façons, moi je voulais revoir ma petite. Après Stalingrad, ils sont devenus de vrais bêtes sauvages. L'enfer a véritablement commencé lorsqu'ils ont ouvert la porte, à deux kilomètres de Ravensbrück : là, nous attendait un troupeau de SS, avec des mitrailleuses, des chiens qui hurlaient autant qu'eux. Une chape de plomb nous est tombée sur les épaules. Ils nous ont hurlé de nous mettre « fünf bei fünf », et on a fait semblant de ne pas comprendre. Ensuite, nous sommes allées à pied jusqu'au camp des femmes. À notre arrivée, le jour pointait et sous nos yeux s'étalaient des baraquements.
On nous a fait mettre dix par dix et on a dû se mettre nues. Nous avons mis dans un sac nos affaires, nos bijoux. J'ai pu sauver mon alliance que j'ai cachée dans un napperon que j'avais commencé à broder en prison à Reims. Je tiens à dire que ce fameux napperon, qui a été terminé dans le camp, m'a sauvé de la folie et du désespoir : il a constitué le seul échappatoire au milieu de la plus effroyable épreuve qu'un être puisse vivre. À la place de nos vêtements, on nous a donné une chemise, une robe rayée, une culotte et pour ma part le numéro 35265 que je n'ai jamais pu retenir en allemand, encore une révolte inconsciente. Une femme sur dix était entièrement rasée et tondue. J'ai échappé à cette terrible humiliation. Nous sommes allées ensuite dans un bloc de quarantaine composé de quatre cents femmes. Là, on a reçu une gamelle en fer blanc, un gobelet et une cuillère. L'appel était fait sur une place spéciale où on voyait les déportées les plus anciennes, image tragique de ce qui nous attendait.
Nous sommes restées quinze jours dans le bloc de quarantaine. Après, ils ont fait les kommandos de travail : beaucoup allaient en usine de guerre. Très vite, on a retrouvé l'organisation du Parti, avec le système des triangles. Je suis partie pour Holleischen, en Tchécoslovaquie, dans un kommando de travail en usine après trois semaines de travail dans les champs. J'étais au bloc 15, avec des filles communistes comme moi, du Comité féminin clandestin. Il y avait parmi elles une Française juive avec ses trois enfants, qui était là depuis dix-huit mois, et dont le mari officier était prisonnier. Le petit Dédé, âgé de deux ans, faisait bravement l'appel comme nous, à trois heures du matin sur la place spéciale. Cela pouvait durer plus de deux heures et beaucoup tombaient ; personne ne pouvait les relever sans risquer de se faire fusiller. À tour de rôle, nous donnions aux enfants notre ration du soir, composée de saucisson - de viande d'origine douteuse puisqu'un ami, Raymond G. a trouvé un ongle humain dans une tranche de saucisson - et d'une vague soupe de rutabagas. Une grande solidarité régnait au sein de notre groupe communiste. Nous dormions dans des lits superposés, trois par couchette, tête-bêche.
Au bout de trois semaines, les rumeurs rapportaient qu'on irait bientôt dans un nouveau kommando. Plus les SS étaient durs, plus j'avais le moral : en effet, c'était le signe que ça allait mal pour eux. À Holleischen, nous avions des journaux de manière clandestine. Le bloc 32 n'étant jamais fouillé, on en avait fait une cachette. Parmi les choses les plus atroces que nous vivions quotidiennement, il y avait les expériences sur les Polonaises, les Soviétiques. Et quand un enfant naissait, il fallait le mettre dans la cachette la nuit de sa naissance, où il mourait le plus souvent très vite ; le plus vieux a vécu un mois. D'ailleurs, début 45, il y a eu beaucoup de naissances à Ravensbrück, mais aucun enfant n'a survécu exceptés trois petits dont la naissance a été suffisamment proche de la libération par les Soviétiques en mars 1945.
Le kommando d'Holleischen, donc, qui a débuté pour moi en avril 1944, n'était composé que de jeunes et de femmes en bonne santé. Certaines se sont fait remplacer pour ne pas y aller. Une de mes amies, Madame Mathieu, qui pesait alors vingt-cinq kilos, a été prise quand même. Dès qu'elles avaient plus de quarante ans, les femmes étaient mises dans les « convois noirs » qui partaient pour Auschwitz, camp d'extermination. Holleischen était un « petit camp » ; il n'y avait que deux heures d'appel, et deux kilomètres nous séparaient de notre lieu de travail. Là-bas, l'unique lavabo était surmonté, détail ô combien dérisoire, d'un miroir. En réalité, il avait une utilité monstrueuse : à la moindre faute, les femmes pouvaient être rasées. Notre journée était rythmée de la manière suivante : il y avait deux heures d'appel le matin, puis on buvait de l'eau chaude que décemment nous ne pouvions nommer café. Ensuite cinq par cinq, on marchait pendant deux kilomètres à travers la forêt pour atteindre l'usine. Cette forêt était magnifique et le chemin me réconfortait. Cela aussi a contribué à me faire tenir. De plus, nous y trouvions des limaces, qui nous remplissaient un peu le ventre. Notre travail consistait à faire des obus pour la DCA. Les conditions de vie étaient aussi difficiles qu'à Ravensbrück. Quand les Allemands connaissaient une victoire, nous avions droit à du goulasch, que nous ne pouvions avaler de désespoir. Par contre, les soirs où nous n'avions même pas notre doigt quotidien de margarine, on se disait : « Ils ont pris la toise ! ». Il y avait beaucoup d'alertes la nuit, il fallait alors sortir et nous coucher dans les champs.
On avait tellement de poux qu'un jour, ils ont décidé qu'il fallait procéder à la désinfection. Celle-ci s'est déroulée dans des petits blocs, dans la forêt. On nous a mises dix par douche, et ils nous ont distribué un liquide. Ce liquide brûlait atrocement, faisant hurler de douleur les femmes qui s'en servaient. Voyant cela, je n'y ai pas touché. Pourtant, nous aurions tant eu besoin, sinon d'eau chaude, au moins de savon ! On nous a privé de nos vêtements alors que le froid était terrible. Avec le recul, je peux dire que la seule chose qui nous ait sauvées, c'est le moral que nous voulions garder coûte que coûte. Par ailleurs, contrairement aux hommes déportés, je ne peux pas raconter de cas de folie. Sans doute étions nous plus fortes psychologiquement. On peut également le constater en regardant les photographies faites au moment de la libération : les hommes ont le regard hagard, tandis que les femmes ont le sourire aux lèvres, malgré les corps décharnés.
Un jour, à l'usine, trois presses ont sauté d'elles-mêmes. On a cru à un sabotage. Les filles ont eu droit à la bastonnade, puis ont été pendues. Buchenwald venait d'être libéré. Le 14 juillet 1944 - j'ai toujours pu, notamment grâce aux journaux, me repérer dans le temps - l'organisation a décidé qu'il fallait marquer le coup. Toutes les Françaises ont été de cet avis, même celles qui n'étaient pas communistes. Les filles de moins de vingt ans ont confectionné des petits macarons tricolores et à minuit, l'équipe de nuit - on travaillait douze heures d'affilée avant la relève de jour - s'est mise à chanter le premier couplet de La Marseillaise. Les SS dormaient. Les ouvriers, dont certains étaient des Tchèques, ont entouré les filles, admiratifs. Quant aux ouvriers allemands, ils sont restés médusés face à ce drôle de spectacle. Ensuite, les SS sont arrivées, elles ont distribué des coups de schlague et menacé de se servir de leurs mitrailleuses. Malgré tout, l'hymne a pu être terminé et ce fut une première victoire. Le matin, l'équipe de jour, dont je faisais partie, a mis ses macarons. Sur le chemin, des prisonniers français qui passaient en camion, se sont découverts en voyant les macarons. Cette marque de respect a paru suspecte aux SS qui nous ont sauté dessus. Quand on est arrivées à l'usine, les filles de nuit ont chanté avec nous. Mais ça n'a pas duré longtemps, cette fois-ci. Le soir, l'équipe de nuit n'est pas montée : le commandant avait décidé que trois filles seraient punies pour cet « acte de sabotage ». Une camarade, polyglotte, a pu les défendre ; elle a dit que c'était un chant de libération et a réussi à convaincre le commandant, qui n'était pas un SS mais un officier supérieur de la Première Guerre mondiale. Le lendemain, il a annoncé qu'il ne ferait pas de rapport.
Un Tchèque, qui était aux commandes d'un petit train, amenait parfois le journal allemand à cette fameuse copine polyglotte. Quand l'Allemagne subissait une défaite, elle transmettait l'information au triangle. Nous passions nos dimanches bouclés dans nos baraquements et pendant Noël de l'année de 1944, nous avons réussi à organiser une petite fête. Nous savions que la fin était proche, il fallait tenir. Nous étions seulement quatre à savoir que les Allemands reprenaient du poil de la bête mais nous n'avions rien dit pour ne pas démoraliser les copines. Avoir le moral, on ne le répétera jamais assez, était essentiel.
Chacun avait ses « trucs » pour tenir. Madame Michelin voulait à tout prix une messe ; alors, un dimanche matin, les filles du Parti communiste ont fait le guet pour la protéger. Les Allemands ne l'ont su qu'après, quand il était trop tard. Madame Michelin tenait à sa messe. Une autre, tenaillée par la faim en permanence, a écrit un livre de recettes.
J'étais responsable d'un triangle composé d'une fille de Paris et une autre du Nord. Les journées étaient de plus en plus perturbées par les alertes ; les camp des alentours commençaient à se vider : les déportés étaient ramenés vers le centre de l'Allemagne, pour un ultime voyage, tristement célèbre sous le nom de « marche de la mort ». On voyait passer les wagons près de notre camp : ils s'arrêtaient pour vomir des cadavres ambulants qui devaient finir le trajet à pied, ce qui était pratiquement impossible dans leur état. Les SS étaient de plus en plus odieuses. Pour dormir - enfin, pour passer la nuit - on nous distribuait des couvertures pleines du sang des filles de joie françaises, syphilitiques, avec lesquelles les Allemands avaient couché. La plupart d'entre nous préférait dormir sans rien, collée pour se réchauffer plutôt que d'accepter ces couvertures infâmes. Régulièrement depuis Ravensbrück, on nous faisait des piqûres. À Holleischen, ce n'était plus en intraveineuse, source de nombreux abcès et partant de morts. Encore aujourd'hui, on ne sait pas ce qu'on nous injectait. Toujours est-il que, dès le début, nos règles se sont interrompues.
À partir de la fin du mois d'avril 1945, les bombardements n'ont plus cessé. Les SS devenaient enragées quand elles voyaient que nous n'avions pas peur. Il fallait aller dans les champs et personne n'essayait de fuir. Qu'aurait pu faire une femme, lâchée dans la nature en robe rayée ? De toutes façons, je n'ai jamais essayé d'échapper à mon sort ; j'allais où on me disait, suivant ainsi le précepte de ma grand-mère : « Va où tu veux, meurs où tu dois ». À cette époque, les Polonaises nous ont dit qu'elles seraient libérées par des partisans polonais. Les responsables des triangles répondaient « peut-être ». Enfin, un jour, il y a eu un bombardement terrible, et nous sommes restées trois jours sans manger ni travailler. Un soir, une voiture tirée par des chevaux a fini par amener de la soupe, mais une alerte a retenti et nous n'avons pas eu de soupe. Il faut savoir que le camp était miné, car Hitler voulait qu'aucun déporté ne sorte vivant des camps. Les Polonais savaient où étaient les mines de chaque camp. À ce moment du bombardement, je montais la garde à la fenêtre. Ma copine ne cessait de se lamenter ; elle me disait : « Dédé, je ne reverrai pas mes enfants ». Et, parce qu'il ne fallait pas céder au désespoir, ni la laisser sombrer, je répondais invariablement : « Tu m'emmerdes ».
Les gamines juives se sont mises à sautiller devant nous en voyant les partisans arriver. Il y a eu des tirs de mitrailleuse sur les hommes du mirador. Cinq Polonais sont venus, portant presque le même uniforme que les SS, mais avec un brassard rouge, tandis que les SS étaient en train de déjeuner. Ils ont ouvert les portes de nos baraquements et toutes les filles ont voulu aller chercher les SS pour les « mazibler », c'est-à-dire les mettre en pièces. Le Polonais leur a alors dit : « Vous les jugerez vous-mêmes ». Les filles étaient véritablement hors d'elles. Les partisans ont emmené les Russes et les Polonais. Je dois préciser qu'à Buchenwald, où était mon mari, les hommes se sont libérés eux-mêmes, les Américains étant restés aux portes du camp. Quant à nous, on nous a dit de ne pas bouger, car il y avait des SS dans la forêt. Nous sommes devenues les « maîtresses du camp ». Il a fallu organiser le ravitaillement car tout le monde se jetait sur la nourriture de manière complètement anarchique. Des doctoresses françaises, qui faisaient partie des déportées, nous avaient mises en garde : trop manger, c'était mourir sur le champ après des mois, voire des années de terribles privations. D'ailleurs, la dysenterie n'a pas tardé à faire ses premières victimes et ce fut l'épidémie malgré les avertissements.
Les jours passaient, de manière très étrange. Le camp était à la fois libéré des SS et toujours prisonnier. Ce qui changeait, par exemple, c'était que nous ne buvions plus d'eau chaude mais du vrai café dans la cuisine des gardiennes SS qui avaient été emmenées au campement des Polonais, dans l'attente de leur jugement. Elles étaient rasées, en robe rayée, comme nous, et ont été condamnées à mort. L'avant-dernière semaine de mai, une ambulance avec deux infirmières et un docteur est venue chercher Madame Michelin, qui était malade. Naturellement, on se disait : « Et nous ? On sait qu'elle est là et pas nous ? ». En réalité, cela prenait beaucoup de temps, car il y avait énormément de monde à rapatrier : les prisonniers, les déportés et les STO.
En cas de « marche de la mort », les responsables - dont je faisais partie - avaient dit qu'il ne fallait pas relever les camarades qui s'écrouleraient : nous ne pourrions pas les aider, et cela n'aurait fait qu'augmenter le nombre de victimes. Mon amie, Madame Mathieu, m'avait supplié de le faire, en dépit de cette cruelle règle. Je lui avais assuré que je le ferais, mais au fond de moi, je savais que non.
Un jour, une autre ambulance est arrivée pour Madame Laurency, l'épouse de l'ancien gouverneur du Tchad. Elle a refusé de partir en disant : « Vous direz à mon mari que je suis ici avec 1 500 Françaises et que je ne partirai pas sans elles ». Trois jours après, on nous a entassées dans des wagons à bestiaux et on a roulé très vite, toute la journée. À Wisburg, une ville allemande aux trois quarts démolie, nous avons été bousculées par les Américains sur une grande place avec tous les déportés. Les hommes étaient dans des états lamentables, nus ou en « rayés ». Il y a eu une distribution de poudre qu'on a vaporisée sur nos corps dénudés. Par contre, on ne nous a pas nourris. Le lendemain, à la gare, on a encore eu droit aux wagons à bestiaux, toujours sans eau ni nourriture. J'y ai retrouvé cinq Rémoises. J'ai voyagé une journée, les jambes pendantes hors du train. Mon état d'esprit pouvait se résumer à ceci : revoir ma petite. Au cours de ce trajet, nous avons failli basculer dans le Rhin. Jusqu'au bout, il aura ainsi fallu littéralement s'accrocher à la vie. Nous sommes arrivés à la nuit tombante à la frontière française. Nous avons dû attendre pour l'État civil. On nous a alors distribué une feuille de rapatriement et 500 francs, autant dire rien du tout à l'époque. Depuis la gare de Tournes, dans les Ardennes, nous avons voyagé dans un vrai train, jusqu'à Witry-les-Reims, où on a continué à pied vers Reims. Là, un comité d'accueil nous attendait avec du ravitaillement.
Je savais depuis longtemps que le mari de mon amie, Madame Mathieu, avait été fusillé le 6 juin 1944, le jour du Débarquement. Mais je m'étais bien gardé de lui dire, car elle n'aurait jamais tenu le coup dans le camp. Elle l'a appris par le comité d'accueil, et s'est évanouie. Malgré mon vif désir de rentrer chez moi, je l'ai d'abord raccompagnée chez elle, toujours au nom de cette solidarité qui a sauvé des vies. Quand je suis enfin rentrée chez moi, j'ai vu ma mère. Comme tous les matins depuis mon départ, elle avait préparé sur la table du petit déjeuner mon bol : elle m'attendait ainsi tous les jours. Ma fille avait alors six ans. Personne n'avait de nouvelles de ma sœur. Nous avons su après qu'elle était morte du typhus le jour de sa libération. Parmi toutes mes épreuves, celle-ci fut la plus dure à supporter. Les retrouvailles ont été très intenses ; j'ai retrouvé mon mari, alité car gravement malade et couvert de furoncles. Mes vêtements avaient été cambriolés, j'ai dû garder ma robe rayée, que j'ai toujours au fond de mon armoire par ailleurs.
J'ai ensuite cherché du travail pendant deux mois. Une nouvelle organisation s'est constituée avec les déportés. La vie a donc repris rapidement son cours, notamment grâce à ma bonne constitution - même si je pesais 32 kilos à mon retour - et mes règles sont revenues au mois de juin, signe que tout recommençait. Pour preuve, au mois d'août, j'étais enceinte de mon fils. Mon mari, revenu beaucoup plus affaibli que moi, a attendu deux ans avant de pouvoir retravailler. Nous nous comprenions mieux que jamais : nous avions vécu les mêmes épreuves, traversé la même période innommable de l'Histoire.
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Extrait du document https://musee-resistance-chateaubriant.fr/wp-content/uploads/2020/04/le-flohic_denise_temoignage.pdf
Denise Marie Joséphine Le Flohic, épouse Le Graët après-guerre, est née le 5 janvier 1923 à Bourbriac (Côtes-d’Armor) et décédée le 11 mai 2022 à Saint-Agathon (Côtes-d’Armor).
Dans la nuit du 31 décembre 1940, Ferdinand Steunou, Louis Derrien, Arthur Hamon1, Raymond Le Guillec (qui était de Plouguernével, boulanger chez Thomas à Bourbriac) et Albert Toupin se rendent dans la baie de Morlaix afin de rejoindre l'Angleterre par bateau. Malheureusement, lorsqu’ils sont arrivés au pont de la Corde à Henvic, la mer était basse. Leur tentative échoua. À leur retour à Bourbriac, ils sont arrêtés par les Allemands. Un citoyen de Bourbriac, qui avait pignon sur rue, avait envoyé une lettre à la kommandantur à Guingamp. Ils sont internés à la prison de Quimper. Albert Toupin m'a contacté pour me demander de trouver des jeunes filles de Bourbriac pour être leur marraine. Ainsi je suis devenue la marraine d'Albert. Nous leur écrivions assez souvent afin de leur remonter le moral. En juin 1941, ils sont envoyés en forteresse en Allemagne. Après 4 ans de captivité, ils reviendront ; seul Albert Toupin est mort le 24 avril 1944.
Il n'y avait pas beaucoup de monde à Bourbriac qui savait que je distribuais ce journal ; je ne le donnais, évidemment, qu'à ceux qui militaient comme moi. Je faisais beaucoup de vélo pour établir les contacts entre les maquis. Ils se faisaient toujours de bouche à oreilles, jamais d'écrits. Jean Devienne me fournissait le nécessaire pour établir les faux papiers et les différents tickets. Il se les procurait dans les mairies.
La veille de la rafle, je dis à ma mère : « Je crois que ça va barder ici ». Les Allemands semblaient très nerveux, on les voyait sur toutes les routes. Je me suis posé la question : « Est ce que je m'en vais par derrière la maison, rejoindre la campagne ? »
Et je me dis : « Je ne peux pas, je ne peux pas, je ne peux pas faire ça ; mes parents subiront des représailles et ne les supporteront pas ».
Le dimanche 14 mai, en début d'après-midi, ma mère me dit : « on abaisse le store et on ferme le café ».
En fin d'après-midi, les Allemands ont fait rassembler tous les jeunes gens sur la place. Ils avaient reçu leur convocation pour le STO qu'ils refusaient. Leurs papiers étaient faux, c'était moi qui les avais établis. Les Allemands sont venus me chercher ainsi que mon père.
Moi, j'étais sous la bonne surveillance d'un russe blanc qui tenait pointé sur ma poitrine le canon de son fusil. Je vais vous dire, il y avait des maquisards qui n'étaient pas sérieux ! Ma mère m'a sauvé la vie. Je vais vous expliquer pourquoi.
Quelque temps avant la rafle, un matin, le car de la CAT (Compagnie Armoricaine des Transports) qui faisait la navette entre Guingamp et Saint-Nicolas-du-Pélem, s'arrête à la maison. Le chauffeur dépose un colis assez volumineux entouré dans une toile de jute. Je n'avais pas regardé le nom du destinataire, mais je pense qu'il était à mon nom. Ma mère et moi l’ouvrons : quelle surprise ! Une radio pour communiquer en morse, avec Londres ; je ne savais pas m'en servir et je ne savais pas qui me l'envoyait. Nous l'avions entreposée dans la salle de bal attenante au restaurant. Quelques jours avant mon arrestation, ma mère me fait part de ses mauvaises nuits de sommeil depuis la réception de ce colis. Il va falloir s'en débarrasser. Elle prend la brouette et s'en va le déposer en lieu sûr à la périphérie de Bourbriac.
Imaginez-vous, si les Allemands l'avaient trouvée chez nous ? Car après la rafle ils ont envoyé tous les jeunes, ainsi que mon père, dans la salle de bal. Moi, ils m'ont mise dans la cuisine sur une chaise. À un moment donné, j'ai demandé à aller assouvir un besoin naturel. « Non, vous n'irez pas dehors ! » me rétorqua un soldat allemand.
Alors je vais aller dans une chambre. Je suis montée à l'étage et c'est là que je me suis aperçue qu'ils avaient fouillé de fond en comble toute la maison ... Je me suis dit : « S'ils avaient trouvé cette radio, nous aurions été fusillés !».
Lorsque je suis revenue de déportation, j'ai questionné ma mère pour savoir si quelqu'un était venu chercher cette radio. Elle me dit : « un homme est venu mais il n'a pas décliné son identité ».
En fait, il s'était servi de mon nom pour recevoir ce colis délicat, pour ne pas, lui, se faire prendre. Il s'était dit, elle va se débrouiller pour camoufler cet outil compromettant ou alors, les Allemands n'iront pas perquisitionner chez elle car c'est ouvert à tout public !
La veille de mon arrestation, il y avait un mariage chez nous : repas du midi et du soir, suivis du bal de noce. Au cours de la soirée, certaines personnes s'aperçoivent que quelques maquisards se sont invités au bal. En effet, ils arborent fièrement leurs armes. Puis, subitement, arrivent des gendarmes et des soldats allemands : grande débandade, frayeur dans l'assemblée. Moi je n'ai rien vu, ni entendu, car j'étais en train de faire la vaisselle ; cependant je me suis aperçue qu'il se passait quelque chose.
Dans la section de soldats allemands, il y avait un Alsacien qui servait d'interprète. Il vient me voir et me dit : « dans la petite salle à côté de la cuisine où se trouvent une table et un buffet, j'ai vu des armes et des munitions sur le haut du meuble. Mais je n'ai rien dit ! » En fait, les maquisards ont eu peur et ils ont jeté leurs armes. C’est pour dire que tous les maquisards n'avaient pas conscience du danger, ni pour eux, ni celui d'exposer les autres à la vindicte allemande.
Les faux papiers, je les faisais à la main et j'avais le tampon de la mairie de Bourbriac ; par contre je n'avais pas celui de la gendarmerie. Mais deux gendarmes collaboraient : Le Gloan et Guyaumard. En particulier le gendarme Guyaumard, originaire de Plestin-les-Grèves, que je connaissais bien. Ils m'avaient dit qu'ils assuraient une permanence au bureau, tous les mardis, pendant que les autres gendarmes allaient patrouiller. Ainsi lors de l'établissement de faux papiers et quand le tampon de la gendarmerie était nécessaire, je disais aux personnes intéressées de se rendre à la gendarmerie le mardi et d'aller voir monsieur Guyaumard puisque nous étions de connivence.
Les Allemands avaient réquisitionné la maison Botcazou, à côté du café, et c'est là qu'ils m'ont interrogée une première fois. Ils n'ont jamais admis que Denise Le Graët était mon vrai nom ; ils soutenaient que c'était mon nom de guerre. À Bourbriac, ont été également arrêtés : le fils du facteur, Roger Bricon, Edouard Pavee ainsi que Mazeo (boucher à Lanrivain) et bien d'autres que je ne connaissais pas. Ils se sont évadés lors de l'attaque du train à côté de Langeais, après notre départ de Rennes2.
Puis ils m'ont envoyée à la prison de Guingamp. Comme je n'avais rien, une personne est venue m'envoyer des chaussons et une robe de chambre. Les Allemands venaient me prendre pour m'envoyer dans une grande maison bourgeoise de la rue Saint-Nicolas, qu'ils avaient réquisitionnée. Là, j'ai subi plusieurs interrogatoires. Ils prétendaient que je connaissais un grand responsable de la résistance locale en la personne de Jean Devienne. Mais je leur répondais toujours la même chose : « je ne sais pas ce que vous me reproche !!! »
La veille de l'arrestation, deux jeunes hommes sont venus manger au restaurant ; je ne les connaissais pas. Par contre, je les ai bien reconnus dans les locaux de la Gestapo, lors des interrogatoires. Le premier, un dénommé le Corre, est venu me présenter deux photos, format carte postale. Sur l'une, il était en militaire français et sur l'autre en uniforme allemand. J'ai pris les photos et les lui ai balancées à la figure en lui indiquant qu'il était mieux sur celle où il était habillé en français. Le second s'appelait Le Guilcher, on me l'a présenté, tenu par deux soldats allemands. Il faisait semblant de traîner ses pieds comme s'il avait été torturé. J'ai bien vite compris que c'était une mise en scène et leur ai dit de terminer cette mascarade. J’ai été interrogée pendant plusieurs jours ; j’avais l'impression que ma tête était une boite de conserve qui se cabossait sous les coups.
Ces deux jeunes hommes étaient originaires du côté de Quimper et faisaient partie de la milice. Le Guicher a été fusillé après la guerre, mais Le Corre, je ne sais pas ce qu'il est devenu. On a trouvé le rapport qu'ils avaient rédigé sur moi, à la kommandantur de Guingamp.
Avant de quitter la prison de Guingamp, j’ai ramassé mes chaussons et la robe de chambre que l'on m'avait donnés. J'ai réussi à trouver un bout de papier, un crayon et écrit un petit mot à mes parents.
J'ai camouflé cette « lettre » dans une épaulette de la robe de chambre et ainsi mes parents ont eu quelques nouvelles. J'ai quitté la prison de Guingamp le 21 mai1944.
Arrivée à la prison de Saint Brieuc, on m'a jetée dans une cellule où se trouvait une autre jeune femme assise sur le bord de sa paillasse. Elle me demande : « Pourquoi vous êtes là ? » « Je ne sais pas pourquoi, moi, je n'ai rien fait », lui répondis je. Ses questions étaient suffisamment pressantes pour me rendre compte que c'était un mouton. Elle était là pour me tirer les vers du nez ! Le lendemain matin, un gardien est venu la chercher et je ne l'ai plus jamais revue.
Cette prison était crasseuse, les murs étaient maculés de sang. Je pouvais lire les messages écrits de leur sang par ceux qui avaient été torturés, qui à leur femme, qui à leurs enfants, à leur mère ou à leurs proches. Je me demandais bien pourquoi ils m'avaient mise dans une telle cellule. Je n'avais qu'une peur, c'était qu'ils me fassent subir la torture de la baignoire3 que j'avais entr'aperçue, lors de mon passage dans le couloir.
Les Allemands me reprochaient énormément de choses.
Puis j'ai été incarcérée à la prison Jacques Cartier de Rennes le 1er juin1944. Nous étions 6 femmes dans la cellule N°15 : Cécile Paumier, Mme Le Corre, Mme Bergeman, Suzanne Delcorte, Albertine dite Betty David et moi, sous la surveillance d'une femme allemande. La pitance était maigre mais le moral était bon. La libération était proche, du moins nous le pensions.
On nous servait deux fois par jour un brouet à base de choux !!! Nous n'avions pas le droit de dormir dans la journée, sinon nous l'aurions fait afin de trouver le temps moins long. Nous couchions sur une paillasse avec des poux, des puces et des souris qui nous courraient dessus la nuit. L’hygiène, il n'en était pas question, quinze jours sans se laver. Nous nous contentions d'un verre d'eau par jour en plein mois de juillet et il faisait chaud.
Nous correspondions entre nous de cellules en cellules. Betty David transmettait les nouvelles en tapant avec sa cuillère, sur les tuyaux de chauffage puis elle parlait la bouche près du tuyau. Les autres, quand elles avaient reçu le message, retapaient dessus.
Le 8 juin 1944, 32 résistants, dont 9 Espagnols, avaient été sortis des geôles de la prison Jacques Cartier pour être exécutés.
La Croix Rouge Française nous rendait visite. Je me souviens, en particulier des serviettes hygiéniques qu'elle nous distribuait mais que nous n'utilisions pas. Nous découpions des mouchoirs dedans et nous nous amusions à les broder pour passer le temps. Léonie le Corre, secrétaire de mairie à Notre Dame du Guildo, avait envoyé avec elle un morceau d'un caleçon de son mari. Nous avions récupéré le fil de ce caleçon pour nous en servir de fil à broder !
De temps à autres, les détenus recevaient des colis de la maison afin de leur soutenir le moral et obtenir un peu de victuailles. Le contenu était partagé car une grande solidarité régnait entre nous. Mais moi, je ne recevais rien et étais dépitée. À mon retour, j'en fis part à ma mère. Elle me confirma qu'elle en avait expédiés, à plusieurs reprises. Une personne de Bourbriac avait même été à Rennes et avait profité pour en déposer un à la prison Jacques Cartier. Je me suis dit : les autorités allemandes et leurs collaborateurs français en me frustrant m'auraient usée psychologiquement.
Le vendredi 3 août, les Allemands nous ont prévenues que nous devions partir pour une destination inconnue et qu'il fallait préparer nos affaires. À quatre heures de l'après-midi, le canon se mit à retentir avec force ; puis les canons de 75 allemands ripostèrent. Les hommes, qui devaient également rejoindre le convoi, nous rassurèrent en nous criant que les Américains allaient arriver et ainsi nous ne partirions pas. Les obus commençaient à tomber tout autour de nous, les plâtres du plafond des cellules tombaient ; nous avons commencé à défoncer les portes. Une détonation plus forte que les autres .... C’était la maison du gardien qui était touchée. Nous avons réussi à sortir de nos geôles et les gardiens français, je dois le dire, nous ont aidées à descendre au sous-sol de la prison afin de nous mettre à l’abri.
Les Allemands nous affirmaient que nous allions être libérées lorsque la canonnade aurait cessé. Ils étaient fort aimables, ils ont distribué des conserves, biscuits et confiture. Ils s'étaient réservé les alcools dont ils abusèrent.
Nous commencions à faire des projets, nous allions retrouver nos familles ...
Le canon cessa puis vint un officier SS. Il nous adressa quelques mots : « vous allez être libérées, mais il est tard, maintenant c'est la nuit et nous ne voulons pas vous laisser partir à cette heure. En attendant demain matin, allez dans vos cellules et dormez ». Après avoir un peu protesté, nous avons obéi... nous nous tassâmes dans les cellules du bas puisque les autres, aux étages supérieurs, avaient été endommagées lors du bombardement. Vers quatre heures du matin, une gardienne française vint, en pleurant, nous réveiller et nous dire : « Mes pauvres petites, ils vous emmènent » Eh oui ! les Allemands nous ont emmenées.
Nous nous sommes rendues en colonnes jusqu'à la Courrouze, un quartier de Rennes, puis ensuite nous sommes montées dans le train qu'ils avaient préparé pour nous. Inutile de vouloir essayer de nous échapper, les soldats étaient ivres et ils nous auraient sûrement tiré dessus.
Le samedi 4 août 1944, le premier char américain apparaît à dix heures sur la Place de la mairie et le dernier convoi ferroviaire quitte la gare de Rennes4.Dans ce convoi (appelé « train de Langeais »), composé de wagons à bestiaux, les Allemands nous ont entassées comme des bêtes. Combien étions-nous ? 50,60 ; en tous les cas nous étions obligées de rester debout.
Mais comme le débarquement avait eu lieu, c'était une très grande pagaille sur le réseau ferroviaire. Le convoi pris la direction de Nantes. Les maquisards déboulonnaient les rails, l'aviation anglaise et américaine pilonnaient les convois. Le pire fut le 6 août 1944, à proximité de Langeais (Vallée de la Loire), le train fut immobilisé par un mitraillage de l'aviation anglaise. Mais rien n'y fait de la détermination des Allemands ; le lendemain, les deux locomotives étaient remplacées ; une devant et l'autre derrière, tellement il y avait de wagons. On est reparti. Il arrivait que le convoi, après avoir roulé toute la nuit, se retrouve dans la même gare, le lendemain matin. Nous avions tourné en rond ; les maquisards avaient fait sauter certaines lignes. Nous sommes descendues jusqu'à Digoin. Les Allemands vidaient toutes les prisons : Angers, Tours et Dijon, tout le long du parcours.
Au bout de quinze jours, nous sommes arrivées à la caserne du Fort Hatry de Belfort que nous pensions être la dernière halte car les Alliés étaient proches. Nous y avons séjourné trois jours, dans des chambres de 50 détenues, deux par paillasse. La voie ferrée Paris - Belfort - Mulhouse, située au pied même de la caserne, voyait, nuit et jour, passer des convois ; l'armée allemande se retranchait dans ses frontières.
Les Allemands procédèrent à la libération de 241 prisonniers, 52 femmes et 104 hommes venant de Rennes. Puis ils nous dirent que le lendemain ce serait notre tour. Le lendemain matin, les Allemands nous firent embarquer à nouveau dans des wagons, en nous affirmant qu'ils nous envoyaient en Suisse ... Lorsque nous avons embarqué, un cheminot plomba les portes des wagons (alors qu'elles ne l'étaient pas au départ de Rennes) et il nous a dit :« Cette fois-ci, mes enfants, vous passez de l'autre côté !!!! » Puis, le convoi 456 quittera Belfort le 1er septembre 1944.
J'ai encore écrit un petit papier pour donner des nouvelles à mes parents et je l'ai laissé tomber sur la voie ferrée, pensant que quelqu'un le ferait suivre. Malheureusement il n'est pas parvenu.
Nous sommes arrivées à la gare de Fürstenberg près du camp de Ravensbrück, à 100 kilomètres au nord de Berlin, le 4 septembre. Le convoi était en piteux état car nous avons essuyé, à plusieurs reprises, des bombardements. La première chose que l'on nous a fait subir a été de nous mettre nues dans une cour comme un jardin. Là se tenait un SS qui nous faisait ouvrir la bouche, sûrement pour voir si nous avions des dents en or ou autre métal précieux, et écarter les doigts, afin de repérer si nous avions la gale. Ensuite nous sommes passées sous la douche et nous nous sommes épouillées. Les gardiens nous ont remis des robes rayées ayant été portées auparavant par des détenues maintenant décédées. Nous portions sur cette robe un triangle rouge. Ils nous ont enlevé nos montres, bagues, colliers ... puis regroupées par nationalité.
Ils m'ont attribué un numéro matricule : 69 845. Ils nous ont coupé les cheveux ; mais lorsque je suis passée devant la femme polonaise préposée à cette tâche, je l'ai supplié de ne pas le faire et elle m'a dit de vite disparaître. Ainsi, j'ai pu garder les miens. À trois heures du matin, au retentissement de la sirène, il fallait être debout, sur la place centrale du camp, pour l'appel. La première fois, je me suis trouvée au premier rang. Ça n'était pas la meilleure des places, car les SS étaient devant, avec des chiens. Ils nous palpaient la poitrine pour voir si nous n'avions pas dissimulé du papier ou du carton sous nos vêtements, afin de nous préserver un peu du froid, car début septembre, en Allemagne de l'Est, il commence à geler.
Il y avait plusieurs types d’appels : en plus du « Zählappell » pour le contrôle numérique par block, il y avait « l' Arbeitsappell » et enfin, plus exceptionnel, l'appel général pour le contrôle des effectifs du camp (appel qui n'est qu'une longue punition déguisée). Les Zählappell, qui se renouvellent matin et soir, durent des heures. Les Kommandos extérieurs qui ne partent qu'avec le lever du jour restent en rang dès 4 heures et ils ne démarrent qu'à 7 heures quand, l’hiver, la neige et le brouillard ne les retardent pas. Le soir, il n'y a pas de limite : deux heures est un minimum. Les Allemands se trompent constamment, car dans la journée il y a eu des mouvements : morts, départ au revier (infirmerie) regroupements de plusieurs blocks... Les jours suivants, personne ne voulait plus aller sur le premier rang ; il nous semblait avoir plus chaud quand nous étions entourées d’autres détenues. Combien sont mortes dans ces rangées figées par le froid et l’épuisement ?
Les femmes qui distribuaient la soupe étaient appelées des « blokova ». C'était la plupart du temps des Polonaises. Souvent elles se favorisaient au détriment des Françaises et des Russes. Une gamelle, cuillère, fourchette et pot pour boire l'espèce de café du matin, avaient été distribués. Il fallait toujours veiller à ce que l'on ne nous les vole pas ; le soir nous les mettions sous notre tête. Si tu n'avais pas de gamelle, tu n'avais pas de soupe et cela m'est arrivé une fois. Quelques jours après une détenue m'a dit : « moi je travaille à un endroit où il y a des enjoliveurs de roue d'avion et je vais en prendre un pour te confectionner une gamelle ». Mais elle n'était pas pratique ; puis, une autre femme a eu pitié de moi et a réussi à m'en avoir une autre. J'avais confectionné un petit sac, dans une serviette hygiénique, pour les ramasser et je le portais toujours sur moi. Nous n'avions pas de couteau, mais je m'en suis procuré un qui avait été confectionné avec les moyens du bord.
La soupe que l'on nous servait était la plupart du temps faite avec des rutabagas ou des trognons de choux, ou, comme on l'appelait, de la soupe blanche. Cette soupe, je n'ai jamais su ce qu'il y avait dedans, cela ressemblait à des grains de riz mais ce n'en était pas. De plus il y avait plein de petits vers comme ceux que l'on trouve dans la farine (des charançons) ; nous nous mettions dans des coins obscurs, pour la manger afin de ne pas voir ces bestioles !!! Nous nous disions : «si nous trions, nous n'aurons plus rien à manger ».
Avec une autre serviette, j'avais fabriqué un bonnet que j'avais donné à Madeleine Hamon, ma copine de Bourbriac. On lui avait coupé les cheveux ainsi ce bonnet de fortune atténuait le regard des autres détenues sur son crâne chauve.
Nous nous rassemblions par clans et affinités géographiques. Moi, je me trouvais souvent avec Odette Lavenant, institutrice, originaire de Pabu et d'autres femmes originaires du côté de Nantes. Odette et moi dormions dans ces baraques en bois sur un châlit (cadre de lit en bois de 70 centimètres de large, sur lequel était posé un sac avec de la paille). Nous montions sur le troisième car ils étaient superposés. Souvent ceux qui n'avaient plus la force de se hisser, restaient dans le deuxième et ceux qui étaient à bout, mouraient sur le plus bas. Nous dormions l'une contre l'autre, en chien de fusil, afin d'avoir plus chaud ; et lorsque nous voulions changer de côté, on le faisait ensemble. Nous ne dormions pas beaucoup. Pour m'endormir je récitais dans ma tête les prières du chapelet, mais comme je n'en avais pas, je finissais par m'endormir sans savoir où j'en étais.
En aucun cas nous ne devions aller dans les autres baraques. Une fois Odette Lavenant et moi avons été dans celle à côté de la nôtre, dénommée : « baraque des tricoteuses ». Les femmes d'un certain âge y étaient regroupées pour tricoter des chaussettes pour l'armée allemande. Deux femmes de Guingamp, qui s'appelait toutes les deux Le Gall, mais sans aucun lien de parenté, s'y trouvaient. Malheureusement elles ne sont jamais revenues.
Sur la place, devant les baraques, on voyait des hommes et des femmes marcher en rond, avec une charge d'au moins 50 kg sur le dos, pendant de longues heures. En fait, ils avaient des chaussures neuves aux pieds, ils « cassaient » la raideur du cuir. Ils assouplissaient le cuir des chaussures neuves destinées aux soldats allemands. Au début, les SS nous disposaient en ligne, dans une carrière de sable. Nous devions, avec une pelle, déplacer des tas de sable. Gare à celle qui levait la tête ou voulait s’arrêter ! Nous étions sous la surveillance d'une garde allemande accompagnée d'un chien.
Puis, un directeur d'usine est venu, un matin, sur la grande place. Il choisissait les femmes pour les faire travailler, mais il a pris les Polonaises. Le lendemain, un autre est venu et il a pris les Françaises (il y avait également une Italienne avec nous). Les camps de concentration servaient d'immense réserve de main-d’œuvre. Les firmes allemandes, liées par contrat aux SS, s'y approvisionnaient pour assurer la production de guerre. L'extermination par le travail était aussi l'objectif des dirigeants du IIIe Reich.
Nous avons été conduites à Genshagen, dans l'usine d'aviation Daimler Benz à 25 kilomètres de Berlin. C'était comme un camp, entouré de barbelés et surveillé par des SS. Nous étions un peu réconfortées car nous nous disions : « au moins nous ne passerons pas par les fours crématoires ».
Elle avait été bombardée par les Américains en mars 1944. Un nouveau bombardement, plus efficace, aura lieu en août. Il avait neigé peu de temps avant notre arrivée. Nous devions ramasser les décombres, et elle fut assez rapidement remise en état. Ensuite nous avons été désignées pour les différents halls de montage de moteurs d'avion. Il y en avait trois et pour ne pas passer de l'un à l’autre, on nous avait collé un point de couleur dans le dos (bleu, rouge et vert). J'avais un gros point bleu.
Nous réparions des vieux moteurs qui ensuite étaient expédiés, non loin de là, dans une autre usine pour être remontés. Un ancien prisonnier de guerre de la région, est venu, après la guerre, me voir. Il m'a dit : « Denise, tu n'étais pas loin d'où j'étais. Moi je montais les moteurs que vous répariez, dans une usine souterraine » c'est comme ça que j'ai su la destination de ces moteurs.
Les 1 100 femmes vivaient sur place : travailler, manger et dormir. Le travail lui-même était pénible, épuisant, sous la surveillance et la menace constante, non seulement de coups, mais des « tu vas avoir affaire à Potsdam », c'est-à-dire à la Gestapo et au SD (service de sécurité). Le régime était aussi dur qu'à Ravensbrück : lever à trois heures du matin pour l'appel, par tous les temps. Pendant que les gardes comptaient et recomptaient, il nous fallait rester au garde-à-vous. De temps à autre, on nous faisait nous déshabiller sous le motif de désinfecter les vêtements, mais, vu le nombre, nous restions longtemps nues. En fait, c'était pour mieux nous humilier. Ils nous faisaient lever à trois heures du matin pour compter les couvertures. À l'appel, si l'une d'entre-nous avait été admise au « revier »16, dans la nuit, il fallait impérativement savoir où elle était. Lorsque l'on se rendait au « revier », qu'importe le motif de santé, les infirmières nous donnaient toujours les mêmes cachets. Il y avait avec nous des femmes allemandes qui portaient le triangle vert : c'étaient des lesbiennes. Souvent, lorsque l'on se rendait aux toilettes, elles nous prenaient à partie et nous expulsaient. Avant notre départ, un prisonnier de guerre de Lanrodec me donna un petit sac de semoule, des pruneaux et d'autres choses dont je ne me souviens plus. Une de ces lesbiennes avait vu que ce monsieur m'avait donné à manger. Elle vint me voir pour me demander de les lui remettre afin de les cuire. Jamais je n'ai revu cette femme.
Lorsque nous avions quelques moments à nous, on s'échangeait quelques recettes de cuisine. On se procurait des morceaux de papier dans l'usine et on écrivait là où il y avait encore un peu de place. J'avais un tout petit morceau de crayon à papier que je ménageais et que j'utilisais avec précaution. Ensuite nous pliions ces petits morceaux pour les dissimuler. Moi je les mettais dans une petite boîte rouge dans laquelle il y avait un petit morceau de savon ; je me rappelle encore la marque : Gibbs. Un jour, une gardienne m'a surprise en train d'écrire la recette des « choux rouges aux marrons ». Elle est venue me subtiliser le papier sur lequel j'étais en train de l'écrire. Un monsieur allemand, qui avait eu les pieds gelés sur le front soviétique, avait vu la scène et n'avait pas apprécié. Il est allé manifester son mécontentement auprès de cette gardienne. Cet homme se promenait avec une canne et un petit système de chauffage ambulant et souvent il nous faisait partager la chaleur que diffusait ce dispositif. Il existait dans ce Reich quelques personnes qui avaient encore quelques onces d'humanité. Par la suite, j'ai confectionné un double fond à ma boîte afin de préserver mes recettes : je suis toujours en possession de ces recettes. La promiscuité était permanente et cela libéra la nature profonde de chacune d'entre nous.
Mais la pression des combats se faisait sentir de plus en plus. Nous étions prises en tenaille entre les Soviétiques et les Américains.
Nous avons été évacuées le 17 avril 1945, vers le camp d'Oranienburg Sachsenhausen. On m'a à nouveau remis un numéro matricule : 8029.
La veille du départ, le 16 au soir, il y a un grand tumulte autour de la baraque. Odette me dit : «je vais voir ce qui se passe ». La baraque à côté de la nôtre servait aux Allemands pour entreposer les colis issus des familles et de la Croix Rouge. Des détenues avaient pensé aller la piller. Odette a ainsi fait trois aller-retours et moi pendant ce temps-là, je les cachais, sous moi, dans le châlit. J'avais tellement faim que j'ai pris un paquet que je croyais être du chocolat ; Mais, à ma plus grande surprise, je l'ai craché car c'était du savon ! Le 21 avril 1945, il faut partir, à pied, rejoindre la mer Baltique. Auparavant, les SS ont eu le soin de brûler les archives et d'exterminer les « porteurs de secrets » (les chauffeurs des fours crématoires) pour ne pas laisser de traces, ni de témoignages.
À la sortie du camp, les SS nous ont mis en colonnes, rangées par cinq. Au cours de la marche, si l'une de nous défaillait, c’était le rang qui était rayé !!! Les Allemands sont en tête, puis des SS tout le long de la colonne. Cette « marche de la mort » va durer 10 jours au cours desquels je vais devoir parcourir 400 kilomètres, pieds nus, car mes galoches me blessaient les pieds. Pendant tous ces jours, j'aurai connu la famine, le froid, le dénuement le plus absolu. Cela fit périr de nombreuses compagnes. Plusieurs fois des femmes quittaient la colonne, un soldat leur tirait, sans état d'âme, une balle dans la tête. Là où les détenues avaient passé la nuit ou fait halte, on trouvait des cadavres en partie jetés dans les feux de camp et à moitié brûlés. La Croix Rouge suédoise nous a longtemps cherchées. Comme les Allemands ne voulaient pas encombrer les grands axes de circulation afin de laisser les civils partir devant les Américains et les Russes, ils nous faisaient marcher sur des petites routes. Elle ne nous a pas trouvée set donc nous n'avions rien à manger. Nous avons dû chercher dans la nature des racines et des herbes folles ... boire l'eau croupie des mares ; parfois on apercevait des fermes vides car les habitants avaient fui. Là, nous aurions pu trouver quelques pommes de terre ou autres choses de comestible ...mais il n'en était pas question. Par contre, les SS, eux, faisaient ripaille trois à quatre fois par jour.
Nous étions 1 200 Françaises ! Puis, au bout de 10 jours, les Allemands nous ont abandonnées dans le bois Below. Le soir nous nous sommes couchées sur nos couvertures, par terre, lorsqu'une femme s'est décidée à aller voir si les soldats allemands étaient toujours présents. Elle ne voit personne, seulement une ferme abandonnée depuis peu ; du petit lait était en train de s'égoutter au-dessus d'un évier. Elle revient nous prévenir et ainsi nous avons pu aller dormir dans un hangar où il y avait de la paille. Arrive un prisonnier de guerre français, un prêtre, il nous annonce :« Savez-vous mesdames que vous êtes libres ? Si vous voulez me suivre, nous sommes à 4 Km à Stople, de toute façon je vous donne rendez-vous, demain matin, et on s'occupe de vous par la suite ». Seules deux femmes sont parties avec lui et nous nous sommes endormies dans la paille jusqu'au lendemain matin.
Arrivée à Stople, j'ai rencontré un prisonnier de Lanrodec qui connaissait ma famille, il habitait le même village qu'un frère à mon père. En me voyant pieds nus, il est parti me chercher des chaussures, malheureusement trop grandes et je lui ai dit que je ne pourrai pas marcher avec !
« Attends-moi là je vais te prendre trois paires de chaussettes et cela fera l’affaire ». Lorsque je suis rentrée à la maison, ma mère me disait de mes pieds aux personnes qui venaient me visiter. J'en avais marre de montrer les chaires qui pendaient. Mais lorsque nous étions sur les routes, je ne sentais pas le mal. Je ne sais pas ce qui nous tenait à ce moment-là. J'étais à bout de force. La veille de notre libération, j'avais la dysenterie et je n'en pouvais plus de marcher sur des corps. J'ai dit à ma copine Odette : « Je ne bouge plus, je n'ai plus de force, Odette je n'en peux plus ». « Si, si, dit-elle ; je vais chercher une meilleure place, garde nos sacs et attention que l'on ne nous les vole pas ». Elle est revenue me chercher, elle avait trouvé un meilleur endroit pour se reposer.
Le 15 mai 1945, rapatriement vers la France.
Nous avons débarqué à Lille où l'on nous a remis des vêtements décents. Je n'avais que la robe rayée (j'ai regretté de l'avoir laissée dernière moi), et une veste d'aviateur allemand sur le dos. J'ai eu, je me rappelle encore, un chemisier rose et une paire de chaussures. On nous a permis d'expédier des télégrammes à nos familles. Moi, j'en ai envoyé un à ma tante de Gennevilliers pour l'avertir que j'arrivais à la gare du Nord. Mais elle était morte pendant ma captivité, je ne le savais pas. Son fils est venu m'accueillir à la gare du Nord. Normalement nous devions transiter par l'hôtel Lutétia, mais mon cousin a été voir les autorités et leur a dit : « non ce soir elle va dormir à la maison, et je vous promets, demain matin elle sera à l'hôtel. J'ai une voiture cachée, cela va me donner l'occasion de m'en servir ».
Le lendemain matin je me suis rendue à l'hôtel Lutétia pour subir un interrogatoire par des officiers de l'armée de la Libération. Ils étaient en possession de renseignements sur nous qu'ils avaient trouvés dans les kommandanturs, les prisons ... après la débâcle de l'armée allemande. Ils nous demandaient pourquoi nous avions été déportées ; certaines personnes ne savaient même pas pourquoi elles avaient été arrêtées. Je ne pesais plus que 37 kg ; ma peau était jaune, mes yeux exorbités. Je suis arrivée à Bourbriac le 18 mai 1945.
Maintenant que je suis âgée, je peux parler facilement de tout ça, mais auparavant nous ne parlions qu'entre déportés. On ne nous croyait pas ou alors nous n'étions pas compris.
Au niveau administratif, on s'est bien occupé de nous lorsque nous sommes revenues. Je me suis rendue à Saint Brieuc pour établir mes papiers. Il m'a fallu faire des photos d'identité, le photographe a dû se prendre à plusieurs fois car je ne souriais pas et n'avais vraiment pas envie de le faire ! En 1946, l'État, nous a alloué une bourse pour apprendre un métier ou pour se refaire une nouvelle vie ; certaines femmes avaient été déportées deux ou trois ans. Moi je suis allée deux ans à Paris, rue Cuyas, pour apprendre le métier de pédicure. Je me suis mariée le 8 août 1948 avec Marius Le Flohic de Lanrivain, et j'ai eu deux filles.
Voici l'itinéraire que j'ai griffonné sur un bout de papier :
La route est longue et dure. Orianenburg, samedi 20 xxx5. Kremunan Wall, Karwio, Gnewikov, Neuruppin, Netzeband, Darsikow, Rossow, Vossoww, Wittstock, Krüssow, Pritzwalk, Laoske, Putlitz, Nettebak, Dreubav, Luckow, Marnitz, Tessenow, Slate, Parchin, Stolpe. Le 1er mai à 1 km les boches nous abandonnent en plein bois (quelques femmes abattues). Nous passons la nuit dans le bois, le canon tonne. Les Russes sont à 2 km (c'est une vraie débandade). Le lendemain matin nous montons au village pour se ravitailler : pain, pomme de terre ? nous montons (avec bagages) dans une ferme nous passer la nuit dans une grange ; il y a de la paille ça va aller ; 1 h après un prisonnier français arrive et nous crie « vous êtes libres », immédiatement grand remue-ménage – nuit un peu agitée car ils revenaient le lendemain midi nous chercher pour se rendre à leur convoi qui doit partir de Stople à 1h à 4 km de xxx (saccagée par les Russes) Neustadt, Ludwigslust (couché en caserne), Eldena, Mallik, Voosure, Jessenitz – le 4 dans un camp d'usine (?) tous bien. En route pour Celle le 10 un xxx couché sur des paillasses ; bonne nuit. 14 devant chaque bloc, attendons le départ puis on ne part que demain donc départ pour Sulingen ; passons une nuit dans un camp lendemain départ pour Rheine, nous sommes très bien reçues, on s'occupe particulièrement des politiques, tous les soldats Français nous entourent nous questionne. Passons ? une nuit dans ce camp lendemain départ pour Clèves (en ambulance) passons une bonne nuit, lendemain matin attendons le départ pour la gare - en route vers la France, passons le Rhin à 4 h de l'après-midi. Webmunster (dimanche 13)
Sur carte Silva Vekehriskarte Freistaat Hecklenburg
Lorsque je suis revenue d'Allemagne, je n'ai pas revu toutes les personnes que j'avais aidées. Certaines ne se sont pas manifestées. Je leur ai souvent évité la déportation, mais moi j'y suis allée. Mais en aucun cas je ne regrette « d’avoir fait ce que j'ai fait ». Je ne blâme pas ce résistant qui m'a dénoncée car il a cédé sous la torture. J’ai toujours su que je reviendrai, et c'est cet espoir qui m'a permis de rester en vie. Bien sûr avec des hauts et des bas ! Toutes celles qui ont baissé les bras sont mortes dans les camps. Mon plus grand regret est de ne pas avoir assisté à la Libération de mon pays. »
Propos de Denise le Flohic née le Graët – Recueillis par Jean-Paul Rolland
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Extrait de la page https://patrimoine.lorient.bzh/3945/temoignages-ecrits/le-port-simone le 18 décembre 2025. Ce témoignage est également paru dans « Ami entends-tu… », Journal de la Résistance bretonne, N°111, quatrième trimestre 1999, pages 11-12 : https://polejeanmoulin.com/resources/ami-111.pdf
Simone Marguerite Le Pen, épouse Le Port, est née à Inguiniel (Morbihan) le 3 juillet 1920 et décédée à Riantec (Morbihan) le 12 juin 2009.
Simone Le Port, agent de liaison pour le BOA (Bureau des opérations aériennes) du Morbihan, déportée à Ravensbrück en juillet 1944
L'arrestation
Je suis rentrée dans la résistance le 1er mars 1943 comme agent de liaison dans le groupe BOA du Morbihan dirigé alors par mon mari, Julien Le Port.
J’ai hébergé les résistants de mon groupe, recueilli des STO (Service du travail obligatoire), transporté des armes et également participé aux parachutages d’armes sur un terrain proche de mon domicile au Ruffaux en Melrand.
J’ai été arrêtée le 16 avril 1944, sans doute suite à une dénonciation. Avec deux jeunes enfants, mon fils Robert, âgé de trois ans et demi et Guy, âgé de quatre mois, fils d’Henriette, une camarade présente sur les lieux, je suis restée volontairement attendre l’arrivée des Allemands qui commençaient à cerner la maison, pour permettre aux cinq autres membres du groupe, dont mon mari, Julien, et mes deux frères, Robert et Aimé Le Pen, de s’enfuir. Je voulais éviter une défense désespérée du groupe et les représailles sur le village, mais, à ce moment-là, lorsque je réussis à convaincre Julien de partir, je n’imaginais quand même pas ce qui allait suivre.
Ce fut ma première expérience de la violence gratuite : être sauvagement battue devant mon tout jeune enfant, dès que les Allemands trouvèrent un revolver et une ceinture de parachute oubliés dans le foin.
Emmenée à la caserne de Pontivy où je fus enfermée dans un cachot pendant huit jours, je dus subir des interrogatoires quotidiens à partir de 7 heures du matin. Puis je fus transférée à la prison de Vannes et condamnée à mort, peine commuée en déportation sur décision du « fürher », après le débarquement.
Pendant cette période, je découvris l’angoisse et l’atroce douleur de devoir quitter ma famille, sans grand espoir de retour. Pendant les deux mois de mon incarcération à Vannes, je pus quand même voir à deux reprises mon fils Robert, et me remplir des images qui allaient, par la suite, me permettre de survivre pour revenir, malgré tout retrouver mon mari, mon fils, tous les miens.
Le départ pour Romainville
Cour de la prison de Vannes, le 1er juillet 1944 à 5 heures : nous sommes sept femmes à attendre, une petite valise à la main. Soudain, nous sommes “ enfournées ” au fond d’un camion militaire, entourées de soldats armés ... Ne sommes-nous pas des terroristes ? Suzanne Bouvard et Annick Philouze, deux cousines arrêtées comme infirmières après la bataille de Saint-Marcel, Marceline Le Carrer, résistante à Bubry, Anne et Mélanie Le Calonnec, résistantes à Saint-Thuriau, Annie Pizigot, agent du BOA à Locminé et moi ?
Conduites à la gare des marchandises, nous sommes “chargées” dans un des wagons à bestiaux, occupé aux deux tiers par des prisonniers allemands, dont nous sommes séparées par une cloison à claire à voie.
Le voyage va durer onze jours, en passant par Paris, le 9 juillet 1944, Compiègne, le 10 juillet 44, arrivée le 11 à Romainville : première expérience de la promiscuité, mais aussi apprentissage de la solidarité pour ces petits riens de la vie quotidienne qui forgent les amitiés : se nourrir grâce aux colis de la Croix rouge, dormir côte à côte, partager la peur des bombardements pendant les alertes dans les gares d’Angers, de Tours, essayer de faire passer des messages pour nos familles.
Ainsi, Annick et Suzanne, qui allaient devenir mes inséparables compagnes, purent-elles remettre à des habitants de Chartres-sur-Loir une lettre dont le contenu parviendra à ma famille : « prévenir Madame Daniel, ruelle du quai à Étel que Simone est avec nous ».
Peu avant Romainville, l’un de nos gardiens, Hermann, nous a fait comprendre que nous partions pour l’Allemagne : Romainville, dernière étape de repos avant un enfer dont nous n’osons pas encore imaginer l’existence.
Le 18 juillet 1944, nous sommes regroupées dans une casemate pour être embarquées dans un train, compartiment troisième classe : seules, Suzanne, Annie et moi parvenons à rester ensemble.
Le " voyage " vers l'Allemagne
Peu d’images subsistent, sinon l’impression de chaleur accablante et la vision de ces Françaises, qui prisonnières comme nous, ne purent surmonter leur faim, et se ruèrent pour s’arracher les quelques colis en nombre insuffisant que donna la Croix Rouge à Nancy pour les 50 femmes du wagon : honte devant les sourires narquois des SS, responsables pourtant de cette distribution indigne.
Et aussi, la rencontre avec Yvette Coutant et Micheline Voiturier, dite Michou, arrêtées pour faits de résistance, Yvette dans le Loir-et-Cher, et Michou, âgée de seize ans, lycéenne à Amiens. Nous ignorions encore que nous allions rester ensemble jusqu’à la libération du camp, mais dès ce moment, je pris Michou sous ma protection, et dans les épreuves à venir, la nécessité de ne pas me laisser succomber au désespoir devant elle fut pour beaucoup dans la préservation de mon moral.
L’arrivée au camp de Neue Bremm allait nous donner le pressentiment de l’horreur qui nous attendait et qu’aucune imagination humaine ne peut inventer ni évoquer, que la mémoire parvient difficilement à restituer à travers nos pauvres mots.
Dans la nuit du 20 au 21 juillet 1944, nous passons la frontière franco-allemande : le train s’arrête, on nous donne l’ordre de descendre, et après une heure d’attente, on nous pousse brutalement, délestées de nos valises dans deux voitures cellulaires pour nous conduire au camp de Neue Bremm où l’on nous débarque sur une sorte de petite place encadrées par trois grilles et une baraque. Puis les S.S nous poussent dans une pièce sans meubles et nous contraignent à nous allonger à même le sol. Deux d’entre nous sont retenues quelques moments à l’extérieur, puis nous rejoignent escortées de S.S. riant : nous ne sûmes rien de ce qu’ils firent subir à ces deux femmes.
À six heures, une grande allemande blonde accompagnée d’une prisonnière, interprète, arrive et alors s’abattent alors sur nous les ordres qui allaient ponctuer notre existence pendant ces longs mois : “ Raus, Loos, Schnell ”, avec leur lot habituel de coups, de cris, de rires sadiques.
Elle nous dirige vers le camp des hommes, et au passage, on nous restitue nos bagages. À ce moment-là, un spectacle hallucinant nous est imposé : des squelettes d’enfants en haillons s’avancent vers nous, mains tendues, mains où nous mettons ce qui nous reste de pain, de gâteaux secs, les quelques douceurs que nous avons pu préserver. Le regard des enfants s’illumine un instant, puis soudain, guettant sans doute cela de leur bloc voisin, une bande de SS surgit, schlagues et bâtons à la main, tape, frappe ces enfants, leur arrache nos pauvres dons, les piétine. Les enfants s’enfuient, les SS se retirent, nous laissant seules, hébétées : plus jamais nous ne serons les mêmes.
Puis commence l’appel de nos noms : nous entrons dans une baraque, l’une après l’autre, et là nos valises nous sont enlevées. Alors que nous attendons, dehors, debout, que tout le convoi soit passé à la fouille, les SS poussent hors d’un baraquement un homme, grand, nu qu’ils contraignent à marcher sur une grande surface recouverte de planches d’où émergent, de deux à trois centimètres, les pointes de gros clous. Que dire, plus de cinquante ans après, de l’horreur de ce spectacle, de notre impuissance face à ces bourreaux, de notre incapacité à soutenir le regard de bête traquée de leur victime ...de notre honte à souhaiter qu’un tel traitement nous soit épargné ! et aussi de la haine qui grandit et qui va devenir, hélas, l’un des ressorts de notre survie, pour que le monde sache, pour que tous ces tortionnaires paient un jour leurs méfaits ...
De ce court passage au camp de Neue Bremm, qui fut un des plus meurtriers, nous sommes restées frappées de stupeur, mes compagnes et moi, n’osant tout d’abord pas parler de ce que nous venions de voir, découvrant avec angoisse ce qu’extermination veut dire, redoutant de ne pouvoir y échapper.
Aussi, avons-nous accueilli avec soulagement notre départ vers Ravensbrück le 26 juillet 1944, nous disant que rien ne pouvait être pire que ce que nous venions de voir. Et pourtant, le transfert en wagons à bestiaux, aux ouvertures d’aération bouchées, aux tinettes malodorantes, sans possibilité de s’allonger, sans nourriture durant trois jours et trois nuits, fut éprouvant.
Ravensbrück
À 4 heures, le 30 juillet 1944, je pense, nous arrivons en gare de Ravensbrück. Des camions chargés d’êtres aux crânes tondus, vêtus de tenues rayées, et qui chantent “ Heihi, Heiho ”, nous croisent. D’autres femmes, (car c’étaient des femmes, les occupants des camions) portant pelle ou pioche sur l’épaule, s’accompagnant du même chant, défilent, encadrées de femmes SS, dites “ les souris grises ”. Sylvie, montée à Nancy avec nous, affirme que bientôt nous grossirons leur nombre, ce que nous avons encore peine à croire.
Nous parvenons au camp, cité de bâtiments en bois, entourés de fil de fer barbelés dont une rangée électrifiée avec, de distance en distance, des miradors d’où des sentinelles surveillent, jour et nuit, tous les mouvements du camp. Une nouvelle fois la fouille, où tout ce que nous avions pu préserver de celle subie à Neue Bremm, nous est retiré ... nous voilà, nues, perdues, subissant le rire d’autres femmes, déportées comme nous pourtant, mais porteurs d’un brassard rouge, les “ polizei ”, ou d’un brassard bleu, “ les blokovas et stubowas ” chefs et sous chefs de bloc, recrutées le plus souvent parmi les russes et les polonaises du camp parlant l’allemand, jouissant de quelques privilèges, meilleure nourriture, vêtements plus chauds, lits près du poêle dans le petit réfectoire, à condition de servir de gardes chiourmes de leurs semblables ... parfois même plus haineuses envers nous, comme si elles se défoulaient sur plus misérables de leurs propres souffrances. (Ainsi, nous devions, plus tard, découvrir que notre blokova, belle et jeune polonaise d’à peine 20 ans, avait survécu à quatre années à Auschwitz avant de se voir proposer ce poste, où elle mettait tout son zèle, pour ne pas retomber dans l’enfer précédent, si près de la fin de la guerre). Il faut revêtir l’habit rayé, et être affublée d’un numéro pour moi, le 47 358 : pendant dix mois nous n’allons plus être que des numéros.
Par miracle, toutes les cinq demeurons dans le même groupe. Nous sommes restées au camp central de Ravensbrück jusqu’à la mi-août, où nous découvrons le rythme des camps : lever vers 3 heures 30, appel, après avoir avalé au plus vite un jus noir brûlant, appel interminable d’une, deux, parfois trois heures puis le travail harassant : porter de lourds billots de bois, ou rouler des wagonnets remplis de sable, de 6 heures du matin à 6 heures le soir, avec un coupure d’une heure à midi où nous recevions une maigre soupe, et de nouveau, au retour, l’appel sans fin, et enfin le repas du soir distribué par la blockova, pain, un peu de pâté ou de margarine, ensuite nous rejoignions nos châlits où il fallait dormir à deux, sur une paillasse peuplée d’une multitude de poux, dont nous ne parvenions pas à nous défaire malgré nos séances d’épouillage mutuelles quotidiennes.
Le camp annexe de Neubrandenburg (kommando pour femmes)
Aussi, c’est presque avec joie que nous recevons la nouvelle de notre départ pour Neubrandenburg.
Et pourtant, quand, à la nuit tombée, nous descendons dans la petite gare, des SS hommes et femmes nous accueillent une fois encore, une fois de plus, aux cris de “ Los, Raus, Schnelle ” ponctués de coups de cravache, et de bottes, si bien que nous ne pensons plus qu’à une chose, éviter les coups, écrasées par l’impression que nous ne sommes plus des humains, mais des choses dont on dispose et à qui on ne laissera même pas le droit de mourir en paix, mais seulement celui de crever d’épuisement et de souffrances.
Nous avons dû marcher ainsi, dans la crainte des coups, pendant une heure environ avant de parvenir au camp où, clémence incompréhensible, on nous laissa un répit de huit jours, sans appel, sans travail, à pouvoir jouir du soleil de cette fin août.
Violette, dans l’état-civil Simone Séailles, présente au camp depuis quelques semaines, nous redonna le goût de la résistance, faisant circuler une pétition qu’avec d’autres je signai, pour demander que les déportées politiques ne soient pas contraintes au travail, pétition qu’elle alla remettre au commandant du camp, ce qui lui valut huit jours sans pain et menace d’être pendue si elle ne cessait pas sa rébellion, ce à quoi elle dût se résoudre. N’empêche grâce à elle, nous avions retrouvé le sens de notre dignité et le souci de la préserver.
Début septembre, fini “ le farniente ” ... Nous sommes transférées au block des Françaises, le n° 3, où nous devons à nouveau nous soumettre au rituel nazi : appel à 4 heures, départ au travail nus pieds souvent dans des sabots en bois, gamelle et cuillère en bois à la ceinture, en rang cinq par cinq, pour aller déblayer à 5 kilomètres du camp un terrain d’aviation détruit par un bombardement, puis creuser des tranchées anti-char.
Jusqu’à la mi-octobre, ce “ régime ” fut à peu près supportable. Mais, avec la venue de l’hiver et des températures chutant à - 30°, le travail à l’extérieur devint un calvaire, où nos faibles forces risquaient de s’épuiser. Dans cette épreuve, une des choses qui n’empêcha de m’allonger au fond de la tranchée pour en finir avec la souffrance, fut mon attachement pour mes compagnes, notamment Annick et Michou, plus faibles encore que moi, et qu’il fallait surveiller sans cesse pour éviter qu’elles ne s’évanouissent, ou pour les prévenir de l’arrivée de l’aufseherin afin qu’elles fissent semblant de piocher.
Notre amitié à toutes les six, notre confiance mutuelle jamais démentie, malgré nos orientations différentes (trois communistes, trois ferventes catholiques), nous ont, seules, permis de surmonter, jour après jour l’épreuve de la brutalité de nos gardiens.
L’appel du soir devenait un supplice, l’inhumain appel, debout, sans bouger, sans parler, suivi de la course aux douches, alternativement glacées ou brûlantes, auxquelles nous n’accédions du reste que rarement de peur de nous faire voler nos pauvres vêtements.
La nuit, dans un immense dortoir glacial, aux portes ouvertes malgré le froid, les tinettes se trouvant sur le petit palier d’entrée, ne nous apportait aucun réel repos, puisque, n’absorbant pour ainsi dire que du liquide, nous devions parfois nous lever, à tour de rôle, plus de dix fois par nuit, au point d’en venir à maudire chacune notre compagne de misère.
Noël approchait, le froid mordait davantage chaque jour, la faim nous tenaillait, même si nous tentions de la déjouer en échangeant des recettes de cuisine en souvenir des temps heureux, que nous parvenions à peine à nous représenter. Je me souviens que certains matins, je me levais avec l’impression que cette vie était la mienne depuis toujours et ne cesserait qu’avec ma mort. Il me fallait faire un effort de volonté pour me rappeler de Julien, de Robert, d’Étel, de la vraie vie... et sentir à nouveau en moi le désir de m’en sortir pour revoir tout cela.
Et pourtant, malgré cette immense détresse, nous avons réussi à organiser un vrai Noël. Avec deux ou trois carottes, trouvées dans les détritus du camp, et bien lavées, du pain trempé dans le café du matin et un peu de margarine, Suzanne réussit à faire une bûche. Quelque temps avant Noël, j’avais été affectée au travail en usine, et j’eus, si l’on peut dire, la chance d’être placée dans un petit atelier faisant des pièces pour les sinistres V1. Le responsable de l’atelier, appelé le “ Meinster ”, un vieux soldat de la guerre 14/18, ancien coureur cycliste, qui était venu à Paris au Vélodrome d’Hiver, a sans doute eu pitié de mon état. Il me donna cinq ou six petits gâteaux faits par sa femme, et avec son aide, je réussis à faire dans des débris de backélite deux petites croix. Aussi, le soir du réveillon, je pus offrir à Suzanne et Annie, une croix, et à Michou, malade et incapable d’avaler la soupe au chou, les petits gâteaux. La joie de mes amies fut la plus belle récompense du sacrifice consenti et du risque couru, même si deux jours plus tard les croix furent volées.
Le travail en usine nous a sans doute sauvées, car au moins, nous étions à l’abri du froid et pas sous la surveillance constante des gardiennes, qui n’avaient pas le droit de pénétrer dans l’atelier. Le répit fut cependant de courte durée, car les bombardements avaient endommagé l’usine qui n’était plus approvisionné en électricité. Il fallut donc reprendre l’harassant creusement des tranchées anti-char. Nos tortionnaires sentaient la fin proche et devenaient de plus en plus cruels. Un soir, de retour du travail, une femme, qui nous paraissait âgée, tomba, roula le long de la colline et fut achevée à coups de grosse. Impossible de porter secours à la malheureuse, sinon c’était subir le même sort. L’horreur, qui parfois encore me réveille, en pleine nuit, c’était, outre la vision du corps supplicié, le rire des assassins et celui de nos gardiennes.
Les mesures arbitraires se multipliaient : ainsi Violette et Suzanne furent enlevées de notre équipe pour être envoyées dans un autre camp (Violette ne revit jamais la France, et mourut du typhus peu après la libération des camps)... Et, toujours la crainte d’être envoyée au cachot, ou à l’infirmerie, deux endroits dont le plus souvent on sortait les pieds devant. Fin avril, la rumeur de l’avance des Russes se précise. Nos nervis deviennent de plus en plus nerveux. Michou, épuisée, a dû être placée au revier.
La Libération
Fin d’après-midi, le 28 avril 1945, des SS et des soldats excités investissent le camp et nous chassent des baraquements avec ordre de former une colonne. À plusieurs reprises j’essaie d’atteindre le revier pour aider Michou à sortir, à chaque fois un soldat me chasse à coups de crosse. J’entends encore les suppliques de Michou, m’implorant de ne pas l’abandonner. Mais que faire contre un fusil ? Heureusement, elle sera sauvée un peu plus tard.
Quant à moi, séparée des autres, je suis poussée dans la colonne, la peur au ventre, craignant un massacre final, si près de la liberté. Deux jours de marche, encadrées encore par des soldats à la gâchette facile. Puis, la deuxième nuit, avec un petit groupe de femmes, nous nous sommes enfuies dans une forêt, les gardiens s’étant éparpillés à cause d’un bombardement des Russes. Par chance, nous avons rencontré un groupe de STO, en meilleure forme que nous, qui nous ont pris en charge, nous conduisant de ferme en ferme pour trouver vêtements, nourriture, abri, en évitant les routes principales où les SS continuaient la chasse aux déportés. Que de cadavres avons-nous aperçus, morts d’épuisement, ou achevés d’une balle dans la tête.
Le 3 mai 1945, des soldats russes nous dépassent sur la route, nous disant de continuer en direction de l’armée américaine, car ils n’avaient pas les moyens de nous rapatrier, et pour eux la guerre n’était pas finie : ils marchaient sur Berlin. Nous avons traversé Waron, Gastrov, brutzov et sommes arrivés le 8 mai 1945 en zone américaine.
Je crois qu’enfin, à ce moment j’ai cessé d’avoir peur pour moi, malgré mon état, mes trente-cinq kilos : la guerre était finie, mais quand et comment allais-je retrouver ma famille à Étel ? Il y avait tant de prisonniers. Le rapatriement était une vraie pagaille : huit jours dans une caserne, hommes d’un côté, femmes de l’autre ; puis départ vers la gare, à pied, pour ceux qui pouvaient marcher. J’en étais.
Une fois encore, voyage dans un wagon à bestiaux, mais sans toit, et la pluie tombait en trombes. Puis direction la Belgique, arrivée en France à Hazebrouck, transfert dans un train vers Le Mans. Enfin, avec des heures d’attente dans les gares, arrivée à Auray. Pendant tout ce trajet, personne n’avait pu me donner de nouveaux vêtements et c’est dans le pantalon d’un ancien SS et avec des chaussures du 42 que je suis arrivée à Étel, que ses habitants commençaient à peine à réinvestir. Mon mari était en Allemagne, mon fils ne me reconnaissait plus, mais j’étais revenue, vivante ... comme toutes celles dont j’ai parlé dans ce récit, à l’exclusion de Violette.
Il allait falloir réapprendre le bonheur ... Ce fut un autre combat, difficile ... des années avant de pouvoir en parler, des années avant de pouvoir dormir sans cauchemars, et, toujours prête à ressurgir, la douleur pour toutes ces morts injustes, pour cette barbarie qui pourrait renaître car « c’étaient aussi des Hommes et des Femmes » ceux qui ont planifié ces massacres ou les ont exécutés.
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Extrait du document « Chienne de vie, je t’aime d’un amour fou », documents rassemblés et commentés par Catherine Avdjian Gotte, Publication : Saint-Cyr-sur-Loire : Association S'Père, 2007, https://www.cdlr.fr/editions/download/56ds65ds6ds6sd5/6079aa7a9aba1617
Élisabeth Jeanne Marie Thérèse Goupille, épouse Lamaignère après-guerre, est née le 5 mars 1924 à Descartes (Indre-et-Loire) et décédée le 23 avril 2012 à Saint-Avertin (Indre-et-Loire). Elle est déportée avec sa mère Jeanne Goupille, née le 20 mai 1896 à Paris.
ARRESTATION
Un jour, notre réseau, le réseau Marie-Odile, a été démantelé. On a été dénoncé par un couple de Russes que mes parents abritaient gratuitement. Mais cela leur a coûté cher car les Allemands « nettoyaient » leurs indicateurs ; ils punissaient ceux qui dénonçaient. Ils ont été arrêtés et déportés.
Cela arriva dans la nuit, comme il était d’usage chez les Allemands. Le soir, je m’étais endormie en lisant Le Réfractaire de Balzac lorsque, vers une heure du matin, nous avons été réveillés brusquement par des cris et des coups dans les portes et les volets. Des rayons de lampes électriques dansaient au plafond. La maison était cernée de partout. La moindre résistance s’avéra immédiatement inutile. Ils pénétrèrent revolver au poing, bousculant tout et cependant méfiants : ils craignaient à chaque instant une réaction de notre part ou de quelqu’un d’autre caché dans la maison, aussi passèrent-ils rapidement les menottes à mon père et à mon frère puis après une fouille sommaire, ils nous ordonnèrent de les suivre ou plutôt de les précéder jusqu’aux voitures qui nous attendaient au bas du chemin. Là, ils firent descendre quelqu’un d’une camionnette (vraisemblablement le curé Péan arrêté depuis le dimanche précédent) et le firent monter dans une traction. Quant à nous, on nous entassa dans une camionnette où montèrent avec nous un Français, Jean, et une autre sentinelle.
La nuit était froide et claire. Dans le grand silence de la campagne, les autos démarrèrent. Une lumière brûlait encore à la fenêtre de la maison. Après diverses étapes dont une particulièrement longue à Sepmes où les hommes furent obligés d’aller déterrer des armes reçues lors d’un récent parachutage, nous arrivâmes vers onze heures à Tours à la prison Henri Martin. Passées les formalités d’usage, on nous conduisit à nos cellules. Bruit de clefs et de ferraille, semi-obscurité, humidité froide, je me trouvai bouclée dans la cellule n°5. Quelques heures plus tard, la gardienne entra pour me fouiller, je protestai devant le fait qu’il manquait un carreau à la fenêtre, que je n’avais qu’une couverture. Le tout me valut une belle gifle qui me donna immédiatement le ton de la maison.
Les journées passèrent interminables. Sept heures et demie, le jus, midi, la soupe, six heures, la soupe ; de temps à autre, l’œil de la porte se soulevait, des pas lourds s’arrêtaient à une cellule voisine. On venait chercher quelqu’une d’entre nous pour un interrogatoire et puis de nouveau tout retombait dans le silence. Il n’était possible de communiquer qu’à la tombée de la nuit, soit par les vasistas, soit en soulevant l’œil du judas avec un objet un peu pointu, soit, en cognant dans le mur. La lettre « V » en morse était le signal d’appel.
Un soir, le 28 février 1944, je dormais tout habillée lorsque je fus réveillée brutalement. Un gardien m’aboyait aux oreilles quelque chose que je ne compris pas et me poussa dehors. Je ne réalisai pas très bien ce qui m’arrivait, je le suivis tout en courant et tout en regardant fixement une femme effondrée dans un coin du hall. La veilleuse accroissait encore l’aspect effrayant et moribond de cette loque humaine et je pensai : « Encore une malheureuse qui va mourir ! ». À ce moment-là, je reconnus maman. Je hurlais et me débattais pour l’approcher, mais entraînée et frappée, je fus à nouveau enfermée au «15 » où je dus faire la grève de la faim pendant trois jours afin d’obtenir des nouvelles. Quelle nuit j’ai passée ! Les autres détenues, à mon cri, étaient venues haletantes se jeter contre les portes, se demandant ce qui arrivait. Pour moi, dans l’obscurité je m’assis sur la paillasse et j’entendis sonner toutes les heures de la nuit, passer toutes les autos, sortir et rentrer la Gestapo ; j’attendais, je voulais savoir ; je croyais qu’ils avaient tué maman et pourtant, je ne pouvais pas pleurer.
Les interrogatoires ne se faisaient pas à la prison, mais rue George Sand. Comme tant d’autres, j’attendis longtemps avant de pénétrer dans l’un des bureaux. Tout de suite, aimablement, l’Allemand qui établissait mon dossier me dit : « Si vous étiez venue nous dire ce que faisaient vos parents, nous aurions fumé une cigarette ensemble et maintenant vous seriez libre. » Qu’importait ce que j’allais leur dire ! Mon sort était fixé et le 30 mars, nous quittions la rue Henri Martin pour Romainville… »
ROMAINVILLE
Après ces six semaines de cellule, on me fit monter avec d’autres prisonnières dans un train. Ce voyage, en 3ème classe, nous parut pourtant agréable. On pouvait respirer, la rue George Sand était loin, nous nous retrouvions, entre prisonnières, nous avions tant de choses à nous dire et puis les nouvelles étaient bonnes et toujours nous espérions que le mois prochain nous serions libérées. Ce fut seulement le lendemain soir, que nous arrivâmes en gare de Pantin. Des cars nous conduisirent directement au fort de Romainville. Pour toutes les prisonnières, Romainville fut la halte, le repos avant d’affronter la vie terrible et épuisante des camps de concentration. Romainville ! C’était une semi-liberté à l’intérieur du fort. Nous n’avions rien à faire et le temps passait assez vite à se faire des visites, à papoter, à danser même ! La nourriture était passable, beaucoup recevaient des colis, du linge. Nous étions encore un nom et pas encore un numéro ! Nous étions encore une personne, pas encore une morte en sursis ! Pas encore un squelette survivant.
De là, nous sommes parties pour Ravensbrück.
LE VOYAGE
Le 18 avril, nos gardiens nous embarquaient dans des wagons à bestiaux. Chaque wagon fut plombé. À tous les arrêts, nous chantions à pleins poumons afin de faire savoir à tous ceux qui pouvaient entendre que ce train hermétiquement clos ne renfermait ni des marchandises ni des animaux, mais des femmes que l’ennemi déportait. Cinq cents femmes – des jeunes et des vieilles, toutes sont parties avec le même espoir, revenir un jour, un jour prochain dans une France libre. Combien sont revenues ?
Parties le mardi, nous avons passé la frontière à Pagny sur Moselle le jeudi. La porte du wagon s’est ouverte et brutalement, une cravache à la main, un officier est monté pour nous compter comme du vulgaire bétail. Notre convoi est ensuite allé jusqu’à Stettin. Le temps qui était au beau à notre départ de France changea à un tel point que le toit de notre wagon s’arracha sous le vent.
LA QUARANTAINE AU CAMP
Fürstenberg : on nous fait descendre à grands coups de gueule, renforcés de coups de trique. On nous fait placer par cinq « zu Fünf » et la colonne s’ébranle lentement vers le camp dont, après vingt minutes de marche, nous franchissons la grande porte gardée militairement.
Ravensbrück : un camp voulu par Hitler, exécuté par Himmler qui avait choisi lui-même l’emplacement dans le Mecklembourg, proche de sa propriété, d’un petit village bien propre et d’un lac.
Quand je suis arrivée à Ravensbrück, j’avais tout juste 18 ans. Le camp s’étendait devant nous un peu en pente, ses longues avenues encadrées de blocks tous pareils, vert sombre avec leurs fenêtres aux rideaux à carreaux bleus et blancs, et devant, leurs massifs de pensées. On nous aligna et nous attendîmes. Le bruit courait que nos provisions devaient nous être retirées ! Aussi hâtivement que possible, nous avons ouvert des boîtes et fait disparaître tout ce qui restait. Nous avons attendu 48 heures debout, le cœur étreint d’angoisse, le dos déjà courbé sous les coups. Accompagné d’une Aufscherei (gardienne), et d’un énorme chien, le commandant nous passa en revue et d’une voix rude et rauque rugit un discours qui ne fut au fond qu’une longue suite de menaces. Puis, cinq par cinq, nous allâmes déposer nos bijoux, papiers et argent au bureau. Le tout fut mis dans une enveloppe scellée, que nous signâmes et qui devait nous être remise à notre libération !!!??? O ironie ! O mensonge !
Puis nous revînmes prendre nos places en attendant de passer aux douches, debout en plein vent – un vent glacial de la Baltique – sans permission de bouger ni de s’asseoir. Enfin, ce fut notre tour, on nous dépouilla de tout, puis nous passâmes à l’épouillage. Ce fut notre première inspection complète, minutieuse au cours de laquelle notre pudeur ne fut évidemment pas épargnée. Les réactions étaient diverses, beaucoup pleuraient, d’autres étaient anéanties et n’avaient même plus la force de pleurer. Nous passâmes alors à la douche et avant même d’avoir pu nous essuyer, il nous fallait endosser le plus vite possible le linge et les vêtements du camp. Une chemise, un pantalon, une robe à raies grises et bleues, une paire de « pantines », semelles de bois avec une bride d’étoffe. Enfin, nous sortîmes en emportant notre numéro d’immatriculation et notre triangle rouge marqué du « F » qui nous servait d’indicatif (Française). J’avais le numéro 35216. Mais nous emportions aussi cette fixité horrifiée effrayante du regard que les déportés ont gardée même longtemps après leur retour !
Les triangles ou « Winkel » étaient de couleurs différentes suivant les raisons pour lesquelles les femmes ou les hommes étaient internés. Rouge signifiait Politique ; Vert : assassin ; Noir : les sans patrie, les gitans ; Rose : les prostituées ; Violet : les objecteurs de conscience. Le mien était rouge sur le bras gauche avec au centre un F, française. Pourquoi sur le bras gauche ? Parce que c’est toujours par le bras gauche que le SS, l’officier ou le gardien peut vous attraper et vous tirer hors du rang pour aller sur l’Arbeit (lieu du travail).
Une « chef » nous dirigea enfin vers notre block, le «15 » ou block de quarantaine. Nous étions à la fin avril et il faisait très froid. Un vol de corbeaux (Ravensbrück signifie « le pont aux corbeaux ») passa lentement au-dessus de nos têtes. Notre vie de bagnards allait commencer. Vie atroce que beaucoup d’entre nous n’auront pas la force de supporter.
Combien sont mortes ? Et elles furent horribles toutes ces morts là-bas. Ces yeux agrandis sur des dernières visions effroyables de la vie et les premières de l’au-delà ! Ces corps nus pas même recouverts d’une couverture ou d’un drap. Beaucoup n’ont même pas eu la place de s’étendre pour mourir, elles ont dû mourir debout ou recroquevillées dans quelque coin.
En principe, pendant ce temps, nous n’avions droit à aucune communication avec le reste du camp ; des détenues plus anciennes nous apportaient de la soupe puis le café, revenaient chercher les bidons vides et les Aufscherinen, nos gardiennes, faisaient l’appel à domicile. Nous étions entassées entre 500 et 600. Aussi vivions-nous sans pouvoir nous asseoir et sans pouvoir nous déplacer sans heurter quelqu’un. Nous étions dans une perpétuelle bousculade. Nous ne pouvions aborder les lavabos ou les toilettes qu’à coups de poings. D’ailleurs, les lavabos étaient toujours inondés, et les cabinets, trop petits et trop peu nombreux pour la foule, étaient dans un état de saleté indescriptible. C’est pourtant là que se tenaient les discussions politiques et que se faisaient tous les marchés.
Je n’ai jamais vu chose plus curieuse que le trafic qui existait dans les camps. Les Allemandes, les Polonaises et les Juives nous achetaient pour quelques rations de pain ou une soupe, un foulard, un crayon ou quelque objet que nous avions pu sauver de la fouille.
Le reste de la journée se passait en conférences. Certaines, à tour de rôle, racontaient une histoire ou bien chantaient. Nous croyions, à ce moment-là, que nous pourrions garder un certain niveau de culture, de raffinement. Nous n’étions pas encore épuisées par douze heures de travaux de force ; nous avions donc le courage de parler et de penser alors que quelques semaines plus tard, nous allions nous jeter aussitôt la fin de l’appel sur les paillasses, à bout de nerf et de résistance, terrassées par la fatigue.
La quarantaine finie, nous avons été réparties dans différents blocks et nous avons mené la vie de tous les détenus.
LA VIE DE DETENUE
Maman et moi dormions ensemble sous la même couverture, tête bêche. Nous essayions de nous tenir chaud car un froid intense venait des fenêtres grandes ouvertes. Le soir, les « Stubova » (chefs de salle) les décrochaient pour empêcher que nous les refermions pendant la nuit.
La vie du camp commençait de bonne heure. À 3 heures 30, lever ! À 4 heures 10, appel numérique dans la rue du block et les rues avoisinantes. Nous devions être toutes groupées par block et rangées par dix. Cet appel, par tous les temps, durait à peu près trois heures car c’est un fait incontestable, les Allemands ne savent pas compter ! Aussi se reprenaient-ils indéfiniment car indéfiniment, ils se trompaient. Cela les énervait et ils frappaient avec ce qui leur tombait sous la main. Plus ils frappaient, plus ils s’excitaient. Leurs yeux brillaient. L’écume aux lèvres, ils ne s’arrêtaient que lorsqu’ils n’en pouvaient plus.
Nous étions gardées par des chiens loups extrêmement bien dressés. Personne ne bougeait ; personne ne parlait (nous n’avions plus rien à nous dire !). Parfois nous dormions sur place, debout. Quand on entendait une chute, c’était qu’une femme de plus avait succombé. Le chien allait la renifler et elle irait prendre le chemin du crématoire. Tout était fait pour qu’un jour, chacune d’entre nous prenne ce chemin !
Pendant ces appels interminables, nous n’avions pas le droit de taper des pieds ni d’agiter les bras pour se réchauffer ou même de relever une camarade évanouie. Il fallait attendre ! Attendre que la sirène hurle la fin de l’appel. À ce moment-là, les rangs se disloquaient et chacune rejoignait sa colonne de travail et l’appel du travail ou « Arbeit Appell » commençait.
Celles qui avaient un travail fixe allaient dans un endroit déterminé de la place d’appel. Près des magasins, les tricoteuses se rassemblaient, tandis que les « Zimmerdienst », autrement dit les femmes de ménage, se groupaient près du « Revier », l’infirmerie. Toutes celles qui n’étaient pas embauchées et par conséquent disponibles, attendaient que le marchand d’esclaves du bout de sa trique fasse le choix des plus valides pour les travaux intérieurs ou extérieurs au camp.
Ces travaux ordinairement faisables par des hommes en pleine force étaient néanmoins imposés à des femmes dans un état de déficience telle que beaucoup mouraient la pelle ou la hache à la main. Tirer le rouleau compresseur, fumer les jardins des SS avec des « excrétas » pris à pleine main… Il était interdit de se laver les mains lorsqu’on avait travaillé à la « Cheise Kolonne ».
Enfin, nous défilions par cinq devant le commandant et nous allions au travail, encadrées par des militaires, les « Posten » (sentinelles). A la fin de l’appel, celles qui n’avaient pas été «piquées » pour le travail regagnaient les blocks et faisaient la corvée de bidon et de nettoyage.
À midi, la sirène retentissait de nouveau et les ouvrières accouraient se bousculant pour la distribution de trois quarts de litre de soupe de rutabagas déshydratés ou de choux à l’eau ; le meilleur était la soupe à la betterave, le plus détestable, les soupes à l’herbe, intitulées « soupes aux épinards ». Ces soupes causaient des dysenteries redoutables. On nous la mettait dans un saladier en émail rouge avec une bordure noire (« Schlüssel ») et avec des cuillères de fortunes que nous nous étions fabriquées, nous mangions à cinq notre « repas », ceci pas sans disputes…
Le soir, les femmes épuisées par ces douze heures de travail quasi ininterrompues devaient attendre de nouveau pendant au moins une heure d’être comptées. L’équipe de jour « Tagschicht » était remplacée par une équipe de nuit « Nachtschicht ».
Nous touchions alors notre pain et nous avions droit enfin à partager, à deux ou trois, une paillasse grouillante de vermine. Nous occupions les lits que l’équipe de nuit venait de quitter et il nous fallait à tâtons courir après les couvertures qui disparaissaient à la moindre minute d’inattention. Dans ce cas, il fallait guetter une Allemande ou une Polonaise endormie et lui retirer doucement sa couverture. Cela s’appelait faire « comme-ci, comme-ça » ! Pourtant, avant de tomber de sommeil quasi léthargique, tout le monde s’épouillait. On voyait des torses nus efflanqués, couverts de plaies purulentes ou simplement des morsures de poux, des mains décharnées fouillaient les chevelures ou du moins ce qu’il en restait, les chemises et les robes. Avec mon amie Nina, nous avions encore la force de « jouer » au Roi Salomon et à la reine de Saba. Celle qui avait le plus de poux était la reine (car les hommes, on le sait, sont plus paresseux) et les offraient au Roi Salomon. Les autres prisonnières nous criaient dessus ; nous avions l’air de sottes…
Il n’était pas question d’état sanitaire, ni d’hygiène malgré l’apparence qu’en voulaient donner médecins et infirmières. La « Stubova » emmenait les malades en groupe au « Revier » et nous attendions des heures nues devant la porte. Enfin, le docteur SS arrivait et nous défilions deux par deux, dans une petite pièce pour l’examen des dents et de la gorge. Par contre, pour l’examen gynécologique, on nous faisait garder nos vêtements !
Quelques temps après notre arrivée, nous sommes passées au bureau politique puis à l’anthropométrie et nous avons été interrogées sur nos capacités.
La seule chose belle au milieu de tant d’horreurs, de tant de choses tristes, c’était le ciel. Un ciel magnifique avec des tons merveilleux, que je ne me lassai pas de regarder pendant les longues heures d’appel.
Je me rappelle que vers la fin, il y avait de plus en plus d’enfants qui venaient. Les pauvres, ils ne faisaient pas long feu ! Un jour, un enfant s’est éloigné pour cueillir une fleur dans un massif, il a été fusillé sous mes yeux. On tirait sur tout ce qui bougeait
La nuit, c’était le silence implacable. Ce qui me réveillait c’était les coups qui étaient donnés, ou la charrette qui ramassait les morts et qui grinçait. Les corps étaient jetés les uns sur les autres. Ils retombaient grotesques comme des poupées désarticulées, et la charrette repartait pour balancer la suivante. Pas de larmes que les gouttes d’eau de la pluie qui tombe… Elle prenait la direction du crématoire qui ne s’arrêtait pas de brûler. L’odeur infâme me poursuivra jusqu’au jour de ma mort.
Une fois, j’ai failli être noyée comme on noie une bête enragée : une nuit étoilée, mais glacée, attachée à un poteau qui aurait pu être une potence ! Mon soi-disant crime : « Votre conduite amoureuse avec une femme dévoyée ! » Dieu ! Quel mensonge mais là-bas, le mensonge était « parler courant », pas besoin de preuve lesbienne ou non, peu importe. Une accusation est à peine nécessaire, c’est pour dire plus simplement que vous êtes juste bonne à mourir, propre à rien.
Au mois de juillet, je commençais à être malade et le supplice de maman en fut accru. Je ne pouvais plus me tenir debout sans ressentir à la nuque de violentes douleurs qui me faisaient m’évanouir. Nous pouvions donc craindre d’être séparées et de disparaître sans que nul ne sache ce qui nous serait arrivé. Aussi le départ en Kommando si redouté d’habitude fut-il pour nous une chance inespérée, bien que nous partions dans l’un des plus terribles Kommandos de Ravensbrück, celui de Beendorf.
MME BOEGNER
Je n’ai même pas besoin de fermer les yeux pour la voir. Tout est très net dans ma mémoire. Le camp à Ravensbrück était fait de baraquements parfaitement alignés. Les allées, les massifs étaient parfaitement entretenus, les fenêtres des baraquements avaient des rideaux à carreaux. Il ne fallait pas regarder à l’intérieur ! ! ! L’extérieur était impeccable, il reflétait l’ordre et la discipline si chers aux Allemands. Chaque baraquement était numéroté. Le mien, c’était le numéro 10. Dans le 21, on y avait mis les femmes condamnées à mort mais que l’on conservait car il s’agissait de personnalités qui pouvaient être susceptibles d’être échangées contre des prisonniers allemands. On appelait ça un « échange diplomatique ».
Il y avait une femme, au baraquement 21 qui m’a énormément marquée, c’est Mme Boegner, une femme de pasteur. Le dimanche, elle s’asseyait sur les marches devant son bâtiment pendant que les « Offizierinen » allemandes rejoignaient les garçons. Elle sortait un livre qu’elle avait caché toute la semaine et le lisait. Elle parlait avec douceur, gentiment. Il s’agissait de la Bible. Bien que cela soit strictement interdit – on aurait pu recevoir une sacrée briquée si on avait été prise - on en profitait pour sortir car la porte n’était pas fermée à clef. En ayant l’air de chercher quelque chose, on essayait de s’approcher le plus possible pour écouter des bribes de cette Parole de vie. Il ne fallait surtout pas se faire remarquer en se rassemblant. On allait et on repartait…
Les risques étaient partagés : elle de lire et nous d’écouter ! Cette désobéissance aurait pu nous coûter la vie. Elle parlait haut pour que l’on saisisse une phrase ou deux. Dans ses « pantines », elle avait glissé des papiers roulés où étaient inscrits des versets bibliques, des mots de réconforts pour celles qui étaient à bout. On lui faisait savoir « une telle vient de perdre sa fille », « telle autre désespère » ou encore « celle-là perd la foi » … Toute la semaine, elle préparait ces versets en étant sensible aux besoins de chacune. Et nous, on se nourrissait de ces paroles que l’on repassait dans nos cœurs toute la semaine… Je découvrais la foi. Je n’avais jamais entendu la Parole de Dieu. On disait qu’elle était une « sainte ». On ne vit pas sans repère ; elle a été un repère.
… « Car à l’image du Maître, notre seule force est de n’en avoir aucune. » (Extrait du récit du culte célébré au Musée du Désert à Mialet le 18.09.05 par M. le Pasteur Breyne)… Je l’ai revue, elle ! … Madame Boegner… Oui c’était un dimanche à Ravensbrück. Il pleuvait une pluie froide. Ainsi le Royaume ne sera ni en fuyant hors du monde ni en pensant devoir l’établir nous-mêmes comme un droit sur le monde. Madame Boegner dans sa robe rayée grise et bleue de bagnard « condamnée » à cause de sa religion. Madame Boegner lisant la Bible assurait qu’il n’y a en effet pas de royaume sur terre pour nous ; mais que nous connaîtrions le Royaume de Dieu… ainsi les déportées qui passaient venues malgré les risques graves entendaient que, pour nous, il y aurait un Royaume, le Royaume de Dieu. Je la revois, - à peine pouvait-on entendre sa voix «de la terre » - mais nous entendions que nous aurions, nous les condamnées, un jour un Royaume éternel, un véritable Royaume. J’ai vraiment reçu le message comme celles parmi nous qui passions « comme dans une grave et silencieuse procession » recueillies pour entendre Sa Parole… Je me souviens tellement, ce jour-là, il faisait froid. J’étais pieds nus, mes « pantines » m’avaient été volées… je me souviens de ce courage qui m’était revenu puisque pour nous aussi, il y aurait un Royaume, c’est Dieu le Maître… »
BEENDORF
Après une nuit d’attente sur le « Lager Strasse » (la route) on nous fit partir par un clair matin. Nous avons marché pendant quelques temps dans les pins et cette promenade donnait une impression de liberté. Nous respirions avec délice, nous venions d’échapper aux murs électrifiés de Ravensbrück, et sans savoir pourquoi nous avions une minute de répit dans notre perpétuel effroi. Hélas, déjà nous atteignions un long convoi arrêté en pleine campagne où l’on nous entassa dans des wagons à bestiaux pour quatre jours.
Beendorf ! Le camp était situé à quelques centaines de mètres des mines de sel. C’était d’anciens bâtiments destinés à l’entreposage des munitions. Les blocks étaient en briques, tout en hauteur, avec des minuscules ouvertures, très haut placées. Au milieu, un long couloir, à droite les dortoirs, à gauche les lavabos, Revier, bureaux, magasins.
Le commandant nous reçut du haut de l’escalier par un discours ponctué de coups de cravache. On nous dirigea vers nos dortoirs respectifs. Notre impression première ne fut pas mauvaise, les gamelles étaient propres, nous en avions chacune une. La soupe chaude était servie relativement épaisse, nous avons pu nous étendre et dormir. Hélas, cela ne devait pas durer.
Je reçus le matricule 35216. Il fallut descendre à la mine et le cauchemar commença ! Après d’interminables marches dans l’obscurité des souterrains, un ascenseur nous descendait brusquement six ou huit cents mètres plus bas dans le sel. Ces longues galeries de sel étaient d’ailleurs curieuses à voir. Elles étaient de couleurs différentes, blanches, grises, vertes ou saumon en tons dégradés. Nous marchions en silence en trébuchant entre les rails des wagonnets qui servaient à transporter soit le sel, soit les munitions.
Dans les galeries supérieures se trouvaient tous les objets d’art que les Allemands avaient volés en Europe : peintures, statues… Au-dessous, d’autres galeries abritaient les usines à fabriquer les pièces détachées pour l’aviation (les « V1 »). J’étais sur une machine qui fabriquait des clous. Nous souffrions de ce qu’il nous fallait travailler pour la guerre, alors que pendant tant de mois nous avions tout fait pour saboter le matériel allemand. Le travail se faisait à la chaîne, et les travailleuses libres, les Polonaises, les tsiganes le rendaient fatigant au possible par le rendement qu’elles fournissaient pour se faire bien voir ou pour obtenir de menus adoucissements. Car les meilleures travailleuses touchaient des bons dits « Marks de camp », avec lesquels elles avaient le droit d’acheter du vinaigre de toilette, des porte-plume (sans encre et sans plume !), de la poudre, du rouge à lèvres.
Nous avions froid. L’air glacé du dehors arrivait sur nous par les bouches d’air ou par la cage de l’ascenseur. L’humidité montait du sol même. À cette époque, je n’avais plus de linge de dessous ni de chaussures. Souvent, j’ai pleuré de souffrance lorsque, après des appels qui avaient duré plusieurs heures, mes pieds recommençaient à se réchauffer un peu. J’avais froid ! J’ai souffert du froid la nuit pendant les quelques heures où nous avions le droit de dormir. Sans couverture, j’ai claqué des dents, recroquevillée sur moi-même, les mains cachées sous mon dos. Je ne pouvais plus penser. Je suppliais seulement le Seigneur d’arrêter ma souffrance un tout petit peu, le temps de me ressaisir. La nuit, je cachais sous ma robe du papier volé à l’usine pour me préserver et remplacer la chemise qui me manquait. Nous dormions sur des planches de bois. Nos « pantines » pour oreiller. Que de fois me les suis-je fait chiper par les Polonaises ! Que de fois ai-je essayé d’en voler aux Allemandes ! Quand j’étais prise, on me battait.
Nous avions faim parce que les douze heures de présence obligatoire à l’usine, même lorsque les machines ne fonctionnaient pas, n’étaient interrompues que par une distribution de soupe très claire, à des heures variables de la journée. Le matin, nous n’avions rien. Au fur et à mesure que la fin de la guerre approchait, les rations diminuaient. La faim qui nous obsédait, nous faisait parler à chaque instant de recettes de cuisine. J’ai vu les femmes faire les poubelles, j’en ai vu, au risque des pires représailles, fabriquer des carnets pour inscrire les recettes les plus inimaginables et les plus compliquées. J’ai su depuis que la même idée fixe hantait les hommes.
Un jour, j’ai découvert qu’entre le faux plafond et le toit d’ardoise du bloc où je dormais, des champignons de bois avaient poussé à cause de la condensation de toutes les respirations des prisonnières (environ un millier dans le bâtiment !). J’étais tellement mince et agile que je grimpais en cachette pour m’en nourrir chaque nuit. J’étais égoïste. J’en ai rarement fait profiter les autres. Mais cette nourriture me donnait la diarrhée.
Une fois, Mme de Poix qui était originaire de chez moi et qui était « infirmière » au camp, m’appelle en cachette et me propose de boire un bol de soupe. Je l’ai avalé goulûment. Et je me suis enfuie sans un mot de remerciement. Quand je l’ai revue, de retour en France, je lui ai demandé de m’excuser pour mon impolitesse et celle-ci de me répondre : « Comment pouvais-tu me dire merci ? Ce mot était effacé de ta mémoire. »
Il est beaucoup moins pénible de mourir de faim que de mourir de soif. Le premier stade de la faim passé, on s’anémie, on ne se rend plus compte, on s’éteint ! Pour la soif, il n’en est pas de même ! Car, hélas, nous avons eu soif ! L’air était saturé de sel et desséchait les poumons. J’en ai perdu un d’ailleurs ! Nous n’avions rien d’autre à boire que, de temps à autre et avec parcimonie, l’eau noire et infecte appelée café dont les « Führerinen » (les chefs) avaient largement prélevé leur part. Quand nous le pouvions, nous buvions l’eau des WC des SS. La soif est de beaucoup la souffrance la plus horrible. Elle rendait folle, déformait la bouche, faisait gonfler la langue et donnait des mirages ! Un jour où je mourais de soif, je vois une flaque d’eau. Je me suis jetée dessus pour la boire et espérant me laver… Je l’ai léchée mais c’était de la saumure et je me suis brûlé l’estomac. Pour soulager ma brûlure, une ouvrière allemande qui était également employée sur le chantier, a pris un linge et s’en servit pour me chercher de l’eau au risque de sa vie ! Ces gestes de solidarité, il y en a eu d’autres : parfois, on nous glissait dans la main une tartine ou une tomate… Ces allemandes qui travaillaient à nos côtés dans les usines ou les chantiers avaient honte de ce que les dirigeants de leur pays nous faisaient endurer.
Nous avions sommeil ! Rarement, nous nous couchions avant dix heures. Vers minuit, nous avions le droit d’aller aux WC et à 3 heures et demie, c’était déjà le réveil. - En parlant des toilettes, il pouvait arriver que cette autorisation nous soit même refusée ! J’ai vu des femmes âgées en pleurer ! Alors, nous prenions des boîtes de conserves vides qu’ensuite nous vidions dans les carters des machines. Certaines ne tenaient plus et faisaient sur elles. - Quand nous étions de l’équipe de nuit, il n’était pas possible de se reposer pendant la journée car la « Blockova » inventait alors de diaboliques raisons pour empêcher tout repos. C’était une punition, une corvée, un appel... À l’usine, malgré les menaces et les coups, je retombais sans cesse endormie sur ma machine. Une fois, je me suis même coupé un doigt.
Les dimanches à Beendorf étaient des jours de terreur. Ces jours-là, nous étions en buttes aux pires brimades, pauses, fouilles, corvées de camps. Jours de terreur aussi furent les jours de fête ! Noël 1944 ! Pâques 1945 ! Aux longues stations debout, aux appels encore plus longs que de coutume, s’ajoutait le souvenir des Noëls d’autrefois, entouré des siens où nous étions si heureux d’être simplement tous là ensemble.
Souffrance aussi de ne rien savoir des siens, de vivre séparées de tout, du moindre objet qui aurait pu nous rappeler un être tendrement aimé. Ne ses livres combien les jeunes qui sont partis dans les camps et qui rien savoir du lendemain ! Mais la pire épreuve fut de voir souffrir ma mère. Ma mère était avec moi dans les camps. L’écrivain Elie Wiesel explique dans avaient un parent à leurs côtés ont souffert davantage encore car ils avaient à leur charge, la responsabilité de prendre soin des leurs. Que de fois ne suis-je pas allée après mes 10h de boulot dans le « Kammer » (magasin) tenter de voler quelque chose pour répondre aux réclamations de ma mère : Elle ne supportait pas de se coiffer avec les doigts comme nous autres elle voulait un peigne ! Comme elle perdait toujours ses godasses et que je devais lui donner les miennes, et je devais m’en procurer d’autres… (Les Kammer étaient des entrepôts où se trouvaient tous les habits, objets qui avaient été réquisitionnés à l’arrivée des prisonnières : un Kammer était réservé aux chaussures, un autre aux jouets d’enfants, un autre aux foulards…) Que n’ai-je souffert de ne pouvoir lui apporter le moindre soulagement, pas même un peu d’eau. Elle était dans un tel état que j’en vins à souhaiter, à désirer la mort de ma propre mère. Mais je ne pouvais plus la voir agoniser lentement et rester là, impuissante. J’ai du mal encore en y pensant.
Pendant de longs mois, notre vie a été entre les mains de nos gardiens. Ils ont joui de nos souffrances ! Ils les ont accrues avec tout le sadisme dont ils étaient capables. Sadique entre tous fut notre commandant, espèce de bellâtre continuellement occupé de la « Korrektheit » (correction), de son uniforme, et des effets que son élégante tournure d’italien pouvait produire sur certaines détenues allemandes ou polonaises. C’est lui qui, un jour, s’étant placé auprès de la porte obligea les prisonnières à passer, une à une, devant lui et leur asséna à chacune un coup de Schlague. Il y avait aussi «la panthère noire » avec une sinistre réputation. Engagée comme volontaire à 18 ans, dans les SS pour garder les détenues. Cette femme était une véritable brute dont le visage reflétait toute la haine et le mépris. Nos chefs ne se contentaient pas de frapper, ils toléraient et même ils encourageaient leurs subordonnées à en faire autant. D’ailleurs, il n’y avait pas que les « Aufschereien » qui frappaient, mais aussi les prisonnières allemandes ou polonaises placées comme « Stubova » (chef de salle) ou « Blokova »(chef de block). Combien moururent de coups de Gummi (trique) de coups de bêche, comme cela arriva un matin de mai 1944 à une petite Russe qui travaillait au sable près de moi ? Combien moururent de morsures de chien, rapidement infectées à cause de la saleté dans laquelle nous vivions ?
Quant aux deux infirmières chefs du « Revier », Bertha et Dora, elles outrepassèrent largement leurs pouvoirs sur les prisonnières, les malades, ne leur livrant, par exemple, un cachet d’aspirine que contre une ou deux journées de pain ! Et pour nous, ce pain représentait beaucoup plus qu’il est possible de le dire, c’était un peu de notre vie ! Pourtant lasse de souffrir ou de voir souffrir, nous acceptions ce terrible marché.
L’état sanitaire du camp devint rapidement épouvantable. Nous devions nous laver à 500 ou 600 dans la même vasque d’eau sale. Et pour y aborder, les corps nus se pressaient. Puis nous nous roulions dans la couverture immonde tachée par le contact de plaies monstrueuses. Nous partagions l’écuelle d’une inconnue qui pouvait être syphilitique ou tuberculeuse. La dysenterie régnait. Je l’ai contractée en février. Un matin, j’étais allée en cachette dire bonjour à maman, lorsque je me sentis brusquement mal et la dysenterie me prit en même temps qu’une syncope si violente qu’elle me jeta à terre avant même que j’aie pu m’en apercevoir. On me transporta au « Revier » où je fus abandonnée parmi tant d’autres, absolument nue et sans couverture. Nous étions condamnées. Le hasard voulut qu’au bout de quarante-huit heures une « Croix Rouge » allemande réussisse à venir jusqu’à nous et à nous faire distribuer une soupe et une couverture. Une prisonnière allemande nous soigna avec beaucoup de dévouement.
Je m’en suis sortie mais à partir de ce moment, ma santé fut très atteinte et j’eus beaucoup de mal à tenir jusqu’à la libération.
BIENTOT LA LIBERATION
Les alliés avançaient rapidement ! L’ordre est venu de nous évacuer. Depuis quelques jours, la « pointe » des alliés sur Magdeburg et Brünswig, précipitait les ordres et les contre ordres au sujet de notre évacuation.
Un soleil radieux donnait l’impression de préparatifs pour une grande fête ou au mieux un départ en vacances. Soldats, Aufschereien allaient et venaient, valises en main, sacs au dos. Des autos, des camions circulaient bondés de fuyards ou simplement d’objets hétéroclites. Dans notre block, « Radio Bobards » de minute en minute, d’instant en instant annonçait :
Ils ne sont plus qu’à 8 kilomètres
Non, 10
Non, on a affirmé qu’ils ont passé sur la grande route.
Le Block-Führer (chef de bloc), du bout de son bâton nous compta, tel un marchand à bestiaux. Puis ayant fait vider tous les casiers et armoires du magasin d’habillement, il nous obligea à nous charger d’énormes ballots de vieux linges et de vêtements. « Il ne tombera rien entre les mains de l’ennemi » dit-il. Les Allemands savaient qu’ils étaient vaincus. Alors ils ont essayé d’effacer le plus possible les preuves de leurs méfaits car ils savaient qu’ils devraient payer pour leurs exactions. Moins ils livreraient de prisonniers, moins ils seraient accusés : « Los, los » ; « Vite, vite ».
LE TRAIN FANTOME
Cinq par cinq, dûment encadrées, nous avons quitté le camp en direction de la gare. Lugubre défilé, pitoyable cortège que ces trois mille femmes que l’on embarquait précipitamment afin de les conduire au grand camp de Neuengamme-Hambourg pour être gazées. Et le bruit du canon se rapprochait toujours. Derrière nos bourreaux, nous avions aperçu quelques tanks qui manœuvraient dans la campagne. Demain, nos libérateurs seraient là. Quelle fête ! Mais le convoi, après une nuit d’attente sur une voie de garage s’ébranla lentement. Les alliés arrivaient !
Le voyage commençait. Durant les douze premiers jours, neuf cents sur trois mille devaient mourir. C’est, en grande partie, au cours de ce transport, véritable convoi d’extermination, que sont mortes beaucoup de nos camarades. Du 10 avril au 2 mai, par une chaleur atroce, sans vivres, sans eau, sans air, nous avons été évacuées dans des wagons à bestiaux
Ce fut atroce ! 110 à 120 dans les wagons bien connus, sur lesquels est inscrit : Chevaux 8 – Hommes 40. Nous étions 120, vivantes et mortes, Françaises et Allemandes, Polonaises ou Juives. Il faut essayer de s’imaginer de concevoir ce que put être la souffrance physique et morale de ces femmes pendant trois semaines ! Les nuits étaient terribles. Le train stationnait. La chaleur suffocante. L’obscurité se peuplait d’ombres effrayantes. Les sinistres lueurs des incendies aux alentours découpaient des silhouettes de cauchemar. Nous prenions l’apparence de véritables fantômes, nous débattant contre d’hallucinants mirages d’eau fraîche, de lits aux draps blancs, de soupe chaude. Les filles hurlaient, les malades se plaignaient, les mourantes râlaient, les SS frappaient ou tiraient des coups de mitraillettes à travers les parois des wagons, les cadavres s’amoncelaient !
Je vois encore cette forêt de sapins tout noirs, les rails luisants qui se perdent à l’horizon, des lointains nuages teintés de rose et de blanc annonçant l’aurore d’une belle journée, et j’entends encore, poignants, déchirants, des cris, des hurlements, des coups de feu. Ils venaient d’attacher les femmes juives et roumaines sur les wagons plateaux et les ont fusillées. En silence, j’ai cherché la main de maman, je l’ai serrée bien fort. Le calme s’est rétabli et le train est parti. Nous laissions de nouveaux cadavres sur le ballast de la voie.
Pourtant l’espoir nous donnait la force. Demain, ils seraient là ! Nous voulions vivre, nous voulions rentrer. Et toujours, à l’instant où les alliés allaient nous atteindre, le train repartait, sans but déterminé, à l’aventure seulement pour que nous ne soyons pas délivrées.
Je revois encore cette nuit interminable que notre convoi a passé, tout entière, en gare de Hambourg, entre un train de munitions et des citernes d’essence. Des avions passèrent très bas, tournèrent très longtemps. Nous n’avons pas été bombardées.
Je revois Stendhal, sa gare à demi détruite, des ambulances, des blessés, des soldats qui fuyaient en auto, en bicyclette, à pied. Vingt minutes, seulement vingt minutes et les alliés seraient là. Notre convoi repartit.
Là encore, nous avons eu faim, mais surtout nous avons eu soif. Au risque d’être frappées jusqu’à ce que mort s’en suive, déjouant la surveillance de nos gardiens, les plus valides allaient voler de l’eau… Eau de pluie, eau de vaisselle… Eau de toilette… Eau de caniveaux…
Nous avons été parfois plusieurs jours sans sortir du wagon. D’eau, il n’était plus question, pas plus que de l’herbe que nous arrachions habituellement au bord des talus. La nourriture était quasi nulle ou invraisemblable. Un jour, à nous les assoiffées, on nous a distribué dans le creux de la main quelques nouilles crues et une cuillérée de sucre cristallisé !
La souffrance dans les wagons devint intolérable. Pendant de longs moments, nous ne pouvions bouger, ni détendre un membre engourdi, ni nous asseoir, ni nous appuyer, balancées sans fin brutalement par la marche du train. La vermine nous rongeait, elle courait le long de la paroi du wagon, elle courait sur nous.
Depuis quelques temps, notre commandant, nos « Aufschereien », nos « Posten » avaient été remplacés par des soldats de la « Wehrmacht ». Je crois que nos gardiens habituels ne tenaient pas à être avec nous à l’heure de la libération. Ce doit être la raison pour laquelle on nous emmena à la Ochsenzoll dans la banlieue de Hambourg afin de nous regrouper et de nous trier.
Un jour, enfin, le 2 mai, nous avons été remises à la Croix Rouge danoise. Certes, au moment de partir, le bruit circulait que nous allions être rapatriées, mais il en avait si souvent été question depuis notre arrivée à Ravensbrück que nous n’y croyions plus beaucoup. Toutefois, la tenue des Allemands à notre égard avait changé brusquement. Ils allèrent même jusqu’à nous aider à monter dans les wagons qu’ils avaient garnis d’un peu de paille.
Vers trois heures de l’après-midi, le convoi s’arrêta presque en pleine campagne et des civils vinrent nous apporter la certitude de notre libération. Pendant des mois nous avions attendu. Beaucoup étaient mortes en espérant cette minute, la minute où nous retrouverions la liberté !
Dans ce « train fantôme », qui a erré de lieu en lieu mon œil est sorti de son orbite puis je suis tombée dans le coma. Quand je me suis réveillée, j’étais dans un hôpital en Suède. Puis on m’a transportée dans un camp de la Croix Rouge au Danemark. Je pesais alors 24 kg ! Quand on a retrouvé les traces de ma famille, j’ai dû attendre de peser 30 kg et de pouvoir marcher un peu avant d’être rapatriée dans un avion militaire français le 5 ou 6 juillet 1945.
PRIERE DU DEPORTE
Quand les alliés sont arrivés dans les camps, ils ont cherché tout indice qui pourrait être utile par la suite pour comprendre ce qui c’était passé. Un soldat américain a trouvé sur un tas d’immondices cette prière écrite sur un morceau de carton au crayon dans une langue qui lui était inconnue et il a apporté ce feuillet à son supérieur. Cette prière est arrivée entre les mains d’une de mes amies, communiste, qui me protégeait des coups au camp… Voici la prière du déporté :
« Seigneur, lorsque tu viendras dans Ta gloire
Ne te souviens pas seulement des hommes de bonne volonté !
Mais souviens-Toi également des hommes de mauvaise volonté…
Ne te souviens pas alors
De leur cruauté, de leurs sévices
Ni de leurs violences. Souviens-Toi des fruits que nous avons portés
A cause de ce qu’ils ont fait
Souviens-Toi de la patience des uns
Du courage des autres, de la camaraderie
De l’humilité, de la grandeur d’âme
De la fidélité qu’ils ont éveillée en nous
Et fais, Seigneur que les fruits que nous aurons portés
Soient un jour leur rédemption »
RETOUR
Je n’étais pas là pour voir le jour de la Libération et je le regrette... À mon retour, ma marraine m’a déshéritée. D’abord à cause de la conduite de ma mère mais aussi parce que sa famille soutenait Pétain et n’avait pas compris pourquoi la nôtre s’était engagée dans la Résistance.
Beaucoup nous considéraient comme des voyous, des intrus, des hors la loi… Pourquoi avions-nous été en prison ? On a été incompris. À cette époque, tout le monde ne possédait pas de radio. Ils mélangeaient tout. Pendant des années, on n’a pas compris ce qu’a été la déportation. Nous gardions cet épisode tragique de notre vie secret. La Résistance n’a pas été « digérée » tout de suite... Ce n’est que plus tard que j’ai été acceptée, une fois que l’on a expliqué que j’avais été déportée pour avoir « défendu la France ».
De retour sur Tours, j’ai été mise dans un pensionnat pour jeunes filles de bonne famille, en face de l’école St Martin. À cette époque, on a connu la faim. On recevait des tickets d’alimentation. Un jour, pour une tablette de chocolat, on a acheté mes services : je devais ouvrir une fenêtre… Voilà que toute une bande de gars s’est dispersée dans les chambres des filles ! ! On m’a mise à la porte sur-le-champ. Mais comme mes parents avaient des connaissances, j’ai pu réintégrer le pensionnat dès le lendemain !
J’ai cherché à me procurer une Bible. Je savais que mon père lisait la Bible. Il connaissait beaucoup de passages par cœur. Il en avait reçu une lors de son séjour en prison, juste après son arrestation à Tours. Je n’avais pas d’argent mais mémé et ma tante m’en ont donné.
MARIAGE ET VEUVAGE
C’est vers l’âge de 26 ans, que j’épouse Jean, un médecin. Mais le destin s’acharne… Un jour, mon mari ne revient pas. On a mis six jours pour retrouver son corps noyé. Je ne reçois aucune explication. S’agissait-il d’un meurtre ? S’agissait-il d’un suicide ?
Je ne saurai jamais ce qui s’est passé. Autour de moi, c’est le grand silence. Je ne garderai aucun objet de lui si ce n’est une carte de visite, retrouvée dans le portefeuille de mon mari, que l’eau de la Creuse avait épargnée. Cette carte que le Commissaire de Police m’a remise portait ces mots : « Je t’aime d’un amour fou. » Je ne pourrai jamais faire vraiment mon deuil. Ma famille honorable était froissée, vexée, furieuse. Tout est retombé sur moi. Mais « l’amour est fort comme la mort ». Mon cœur est resté fidèle à l’amour de ma vie.
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Extrait de la page https://www.havrais-en-resistance.fr/view/annuaire-2020/entry/34673/
Thérèse Soubyn a publié « Les camps des déportées » dans le Bulletin de l'association amicale des anciennes élèves de l’Ecole normale supérieure de Fontenay-aux-Roses, un des premiers témoignages sur Ravensbrück.
Thérèse Julia, Lucie, Augustine Soubyn, épouse Negrin, est née le 28 décembre 1917 à Rouen et décédée le 15 mai 2002 à Poissy (Yvelines).
Les Camps de Déportées
Avant la défaite complète des nazis, le secret des camps de concentration était jalousement gardé. Sur Auschwitz pourtant, quelques bruits sinistres étaient parvenus ; on en parlait dans les milieux de Résistants et dans les prisons allemandes ; on en parlait comme d’un mystère redoutable. Mais le grand public n ’en savait rien. En fait, les camps gardaient leur secret.
C’est pourquoi le départ pour Compiègne, en janvier 44, ne m ’effraya pas beaucoup. Comme la plupart de mes camarades, j ’imaginais un régime analogue à celui des prisonniers de guerre : des baraques où la discipline serait assurée par nous-mêmes ; la vie au grand air, entre les barbelés, un certain nombre d’heures par jour ; une carte de correspondance et un colis de Croix Rouge de temps en temps. Après des mois de prison, au secret, c’étaient des conditions de vie presque enviables. Rêvant ainsi, nous essayions d’accepter mieux ce qui nous serrait le cœur : notre impuissance au fond de l’Allemagne pendant que les nôtres se battraient, l’exil, l’inconnu... Et la dernière nuit, tandis que les phares des miradors balayaient le camp, l’âpre chant des bagnes nazis s’éleva d’une baraque :
« O Terre de détresse Où nous devons sans cesse Piocher ».
Un voyage de trois jours et quatre nuits nous amena à Ravensbrück — pénible voyage dans des wagons à bestiaux entièrement fermés, sans eau pendant vingt-huit heures ; l’air était empuanti par deux tinettes sans couvercle, bousculées à chaque cahot. Je m ’excuse de ce détail que je ne veux pas rendre plus précis : il représentait, pour ces soixante femmes entassées à terre dans un espace rigoureusement clos, une souffrance de plus. Ravensbrück... le « Pont des Corbeaux » ... La senteur des pins parfumait la nuit ; mais, le long des wagons brutalement ouverts, les lanternes sourdes des SS s’agitaient. Comme je mettais trop de temps à rassembler mes bagages, un soldat m’attrapa par les cheveux et me précipita hors du wagon., Je compris — et quelques coups de poing m ’y aidèrent — qu’il ne fallait pas tenir pour négligeables les « schnell » vociférés par les gardiens.
Où arrivions-nous ? Il pouvait être deux heures et demie du "matin. Par cinq, les Françaises marchaient, abruties par la fatigue, les cris, par l’air marin (Ravensbrück est situé entre Berlin et Stettin, à environ 80 km de la Baltique). Nous enfoncions dans un sol sableux. De chaque côté de la route, les projecteurs qui accompagnaient le convoi fouillaient la profondeur des pins.
Enfin les pavés sonnèrent sous nos pas et, à un tournant, l’entrée du camp violemment illuminée parut. Cette première vision nous glaça : murs bétonnés, herse de fer, réseau de fils à haute tension couronnant les murs, enfin corps de garde botté, casqué, armé jusqu’aux dents. A cette minute, chacune de nous se sentit prise, et bien prise. Nous venions de franchir la porte d’un monde nouveau d’où toute humanité était bannie. Une sirène avait mugi au moment où nous passions le sinistre portail ; les feux continuaient de briller, et même les baraques que nous longions s’éclairaient. Il était trois heures. Des vociférations écartaient de nous des groupes d’ombres, bizarres silhouettes rayées. Nous allions toujours comme dans un cauchemar, stupides, muettes, vers un « block » illuminé qui nous absorba.
J ’ai passé trois jours dans ce block ; c’est le temps qu’il fallut à l’Administration de Ravensbrück pour enregistrer le convoi et pour faire, de mille Françaises, mille silhouettes anonymes perdues dans la foule de vingt mille autres silhouettes toutes pareilles. On avait résolu d’abord, de nous parquer dans une seule pièce. A la porte, des policières polonaises et allemandes — prisonnières aussi, mais « anciennes » au camp et ayant gagné la confiance des SS — fonçaient de tous leurs muscles dans la masse hum aine qui se tassait toujours un peu plus. Les rideaux noirs de la défense passive bouchaient soigneusement toutes les fenêtres. Les respirations se faisaient courtes, les poitrines tentaient de se dégager pour absorber un peu de cet air raréfié et pesant.
Nos esprits demeuraient lucides : s’ils voulaient nous asphyxier systématiquement, pourquoi nous avoir amenées si loin ? Soudain les lumières s’éteignirent. Une horrible épouvante nous étreignit, - nous étions à demi évanouies, portées les unes par les autres. Je ne saurais dire si cela dura longtemps. Quand l’électricité revint, on avait décidé de nous accorder une seconde chambre. C’est ainsi que nous avons pu passer trois jours recroquevillées sur le parquet, trois jours coupés d’appels au cours desquels cinquante, cent femmes étaient chaque fois emmenées.
Le troisième jour dans l’après-midi, mon tour arriva. Après une longue attente dehors, on nous fit entrer dans une très grande baraque. Au premier bureau, nous déposions argent et bijoux.
Dans la pièce voisine, on s’emparait de nos bagages et on nous déshabillait ; ahuries, nous assistions en spectatrices à notre propre dépouillement, obnubilées par la perspective de passer dans l’autre pièce, le « salon de coiffure ». Là, notre tête était le principal-objet — pas le seul — de l’examen des inévitables Polonaises « de confiance ». En principe, on tondait les femmes qui avaient des poux. _En réalité, l’administration du camp exigeait un certain nombre de chevelures. Tant pis pour vous si vos cheveux « inspiraient » la coiffeuse. Vous ressortiez, la tête parfaitement rasée et l’on vous projetait, deux fois nue semblait-il, dans la salle des douches où attendaient des dizaines de camarades.
Je ne saurais dire l’humiliation, la rage éprouvée alors. Il ne restait plus qu’à revêtir la tenue du camp : un pantalon, une chemise, la robe et la veste rayées, une paire de bas et de sabots, — tout cela attribué au hasard, sans tenir compte de la taille.
Nous étions désormais des « stücke », de simples unités bonnes pour le travail, bonnes pour tout, et, loin de tout contrôle international, livrées au caprice, à l’arbitraire, au sadisme des nazis. Je ne parlerai pas en détail de la vie au camp ; d’autres l’ont fait, telle Denise Dufournier, dont le livre « La maison des mortes » raconte l’histoire de notre convoi. Je voudrais seulement fixer quelques images qui ont laissé en moi une trace plus vive.
Pendant les premières semaines au camp, comme tout nouveau convoi à cette époque, nous étions en quarantaine : période bénie, exempte de travail, période d’initiation. A trois heures du matin, la sirène puis la voix de la « blockova » polonaise (chef de block) nous tirait de nos paillasses pouilleuses. 275 femmes se bousculaient autour de quinze lavabos. Quarante minutes plus tard, nous étions devant le block, rangées par dix, immobiles, silencieuses, pour une interminable attente. La neige, souvent, nous accueillait. Nous la redoutions moins que la pluie ou le vent ; mais elle faisait de nous des statues blanches, et finissait par nous transpercer avec une lenteur insidieuse. Une heure et demie, deux heures plus tard, un « achtung ! » (attention !) sec claquait : une silhouette noire et bottée approchait. Il fallait rectifier la position, regarder droit devant soi tandis que lentement la SS nous dénombrait. Après son passage, il fallait encore attendre : là-bas, sur l’avenue du camp (la Lager Strasse) d’autres SS comptaient d’autres prisonnières par milliers. Quand enfin le compte était juste, vers six heures et demie, la sirène lâchait une volée de femmes qui s’engouffraient dans le block de quarantaine ; sur la Lager Strasse un autre appel commençait : l’appel du travail. Plus tard, j ’ai pu voir à cet appel des enfants de six ans (peut-être moins), quelques petits Juifs échappés par hasard au sort de milliers de leurs pareils à Auschwitz. J’ai vu aussi des camarades s’évanouir de fatigue ou de froid ; nous les étendions sur la neige ; vite, au passage de la SS nous les redressions car, mort ou vif, on demeurait un « stüek » indispensable dans la comptabilité de l’administration. Sans doute les malades pouvaient être admises à l’infirmerie : c’était difficile et dangereux.
D’une manière générale, il fallait avoir 40° de température pour y entrer sans discussion. Mes camarades en ont rapporté des visions horribles. J’eus la chance de n ’y jamais pénétrer, chance qui m’a donné un certain scepticisme à l’égard des microbes : dans un manque total d’hygiène il était possible de vivre impunément au milieu d’épidémies de scarlatine, diphtérie, érysipèle, et de mêler chaque jour son existence à celle de prisonnières tuberculeuses ou atteintes de maladies vénériennes. Les otites étaient fréquentes- et jamais soignées ; les malades demeuraient astreintes aux douze heures d’usine, et aux appels dans le vent et la neige. Plus tard, à Ravensbrück, le typhus sévit ; j ’avais alors changé de camp.
Chaque jour, nous allions chercher aux cuisines les lourds bidons de soupe. De ces corvées, certaines images me sont restées. Un matin, vers huit heures, j ’aperçus près du bureau du commandant, une femme debout et nue sous sa robe rayée. Vers cinq heures du soir, elle était encore là, immobile dans les courants d’air de l’esplanade. Je suppose que sa punition s ’acheva le lendemain au terrible « Revier » (infirmerie), antichambre du four crématoire. Tout un dimanche après-midi j ’ai vu marcher au pas, dans les allées du camp, les femmes du « block de punition » qui n ’avaient pas droit au repos dominical. Au long des mornes rues de mâchefer noir, les blocks vert sombre s’alignaient ; souvent derrière les vitres, on pouvait voir les chairs blêmes d’une prisonnière cherchant ses poux. Parfois, un groupe de corvée, trop faible, laissait tomber le précieux bidon ; alors, les femmes se précipitaient et, à genoux, recueillaient à même le sol ce supplément inattendu. Les prisonnières que nous croisions au hasard de ces courses nous étonnaient douloureusement : des jambes squelettiques, un ventre souvent alourdi par l’excès d’alimentation liquide, le teint terreux, et surtout le regard morne et traqué qui se posait à peine sur vous, où on ne lisait rien. « Ces femmes qui furent belles et aimées », dit l’une de nous dans un poème, voilà ce qu’ils en avaient fait. C’est alors que nous avons pris la résolution de ne pas laisser s’éteindre en nous la flamme de l’esprit ; de continuer à « résister » moralement à la déchéance.
Pendant toute ma captivité, j ’ai vu des camarades prendre sur leur repos pour se mettre des bigoudis et se faire, le matin, de jolies coiffures que le bonnet dissimulait, pendant l’appel, à nos impitoyables gardiennes. Coquetterie vaine et ridicule, dira-t-on.
Non : coquetterie héroïque plutôt, de la Française qui, d’instinct, continuait à s’affirmer. Dans le même esprit, nous avons maintenu entre nous, jusqu’au bout, une activité intellectuelle et artistique. Nous marquions les anniversaires, les fêtes : une chorale s’était formée à l’insu des Allemands et s’exerçait aux w.-c., aux lavabos, des talents de peintre se découvrirent. Au camp de Tchécoslovaquie où je passai Noël 44, il y eut _une crèche décorée d’images, Pour le 14 juillet, des écussons et des cocardes tricolores, confectionnées Dieu sait comment, furent semés tout le long de la route qui conduisait à l’usine, prisonnières et civils.
En effet, je n ’ai pas passé à Ravensbrück les quinze mois de ma captivité en Allemagne. Après quelques semaines de travail dans les marais où parfois les gardiennes armées emmenaient leurs molosses, je fus dirigée vers un petit camp des Sudètes.
Jamais je n’oublierai le désarroi ressenti au soir de la première journée de travail à l’usine de munitions. Pendant douze heures, nous devions fabriquer des obus de DCA, une semaine le jour, une semaine la nuit. Nous étions étroitement contrôlées — saboter, ralentir, nous y pensions sans cesse, mais il fallait s’y prendre habilement car les SS se méfiaient. A la moindre erreur, voulue ou non, une explosion dangereuse se produisait ; mais elle immobilisait l’usine pendant plusieurs heures. Trois de mes camarades ont été pendues à la suite d’un accident de ce genre. D’autres châtiments nous étaient réservés : la bastonnade publique, le cachot glacial, la tonte des cheveux, l’exposition dehors pendant des heures, debout et peu vêtues. Quant aux gifles et aux coups de poing, ils étaient monnaie courante.
Les maux ordinaires les plus pénibles pour moi furent le manque de sommeil et le froid. La faim se surmonte mieux ; elle se fait sentir à certains moments, aiguë, puis s’oublie. Cependant, elle éveille des instincts inconnus : un rutabaga dérobé dans une cave, au cours d’une alerte, quelle aubaine ! Un autre jour, j’ai fouillé subrepticement dans les poubelles pour récupérer une pomme de terre crue ; avec envie, j’ai suivi des yeux, un dimanche, une camarade qui avait fait cuire sans sel une gamelle d’épluchures de pommes de terre acquises au prix de ruses mystérieuses; un autre dimanche de giboulées, en mars ou avril 1945, le déchargement d’un wagon de charbon m ’apparut comme une corvée intéressante : en effet les gardiennes SS de mon équipe, assez bonnes filles pour une fois, nous distribuèrent quelques morceaux de pain noir et moisi, oubliés dans je ne sais quel recoin.
Les derniers mois, entre la soupe et la tranche de pain de 18 heures, et la soupe de 13 heures (sans pain) du lendemain, nous ne recevions rien qu’un peu d’eau chaude appelée « café », au réveil. La matinée semblait longue. J’étais alors aux champs, munie d’une pioche pour défricher. Par moments, la tête tournait ; nous savions qu’il fallait éviter les mouvements rapides, ne pas se baisser trop brusquement ; la pioche devenait très lourde ; épiant la gardienne la plus proche, nous ne travaillions que lorsque son regard se dirigeait vers nous. Entre temps, avec les voisines, nous échangions des recettes de cuisine. Que de plats savoureux furent évoqués, mirages de la famine ! — Nous déterrions des pissenlits ; il fallait les manger tels quels en cachette. Nous avions confectionné avec des matériaux de fortune des petits sacs que nous bourrions de pissenlits pour nos camarades demeurées à l’usine. C’était plus qu’une nourriture : un remède, car l’avitaminose commençait ses ravages. Malheur à celle qui se faisait prendre par la SS ; elle était fouillée, dépouillée de son butin ; séance tenante, elle devait l’enfouir elle-même ; ensuite, elle recevait une râclée. A peine la gardienne s’était-elle éloignée que les pissenlits étaient récupérés, rendus à leur propriétaire qui arrivait souvent à les rapporter au camp, dissimulés aux endroits les plus imprévus.
La sous-alimentation contribua à rendre le froid plus difficile à supporter. L’usine était chauffée, pour la conservation de la poudre, mais la transition était d’autant plus brutale au moment des appels : 20 à 24° dans l’usine, - 20 à - 35° dehors pendant plus de six semaines. Pour tout lainage nous avions un pull-over en loques, nid de poux et de lentes. Le matin de Pâques, au cours d’une interminable pause en plein vent, on nous l’enleva. Puis, après une attente dans les w.-c. où on nous avait parquées nues par groupes d’une trentaine, après un passage symbolique de cinq minutes dans la salle de douches (il n ’y avait plus d’eau) on nous remit « la » chemise, « la » culotte, la robe d’été à manches courtes en coton, et la veste rayée. Deux jours plus tard, à sept heures du matin, un soleil rouge montait au-dessus du champ couvert de gelée branche où nous attendions, grelottantes et affamées, que les heures passent ; nos gardiennes se serraient frileusement dans leurs grandes capes et avaient trop froid pour nous harceler ; au milieu du champ, loin de l’abri des haies d’où nous avaient chassé les soldats SS, nous offrions un frêle barrage aux rafales de la bise. Cela dura jusqu’au soir. Et le lendemain au réveil, dans la tiédeur relative de la paillasse que nous partagions avec des familles de souris, nous appréhendions la nouvelle journée à vivre. Ce fut la période la plus pénible de ma captivité.
Nos volontés tendues nous soutenaient toujours, mais nous sentions nos forces nous échapper de plus en plus.
Le manque de sommeil accélérait cet affaiblissement. Quand nous travaillions le jour, nous pouvions dormir à peu près six heures. Mais les semaines de nuit étaient épuisantes : après douze heures de travail dans le bruit des machines, nous rentrions au camp vers huit heures. Si tout allait bien à l’appel, il ne restait plus à faire que les corvées du camp : laver les blocks, rentrer le charbon, enlever la neige de la cour avec des pelles et des caisses. Parfois, une fouille du block nous tenait dehors jusqu’à dix ou onze heures du matin — ou bien une alerte nous arrachait au premier sommeil ; dans ces cas-là, nous étions menées rondement aux abris. Mais le ronron réconfortant des avions alliés nous consolait de ces heures passées debout dans une humidité glaciale de cave. Seulement, quand les détonations semblaient plus fortes, nous tremblions pour nos camarades qui elles, en pleine usine d’explosifs, n’avaient pas le droit d’aller aux abris.
De la sorte, nous parvenions à dormir en moyenne trois heures par jour. Et il n ’était pas question de somnoler à l’usine pendant la nuit de travail. Plusieurs fois, une telle semaine s’acheva par une grande séance d’épouillage, invention de la surveillante en chef qui nous arriva d’Auschwitz vers septembre octobre 44. Au retour du travail, le dimanche matin, nous n ’entrions même pas au dortoir ; on nous parquait, debout et sans nourriture, dans les lavabos d’où nous partions par paquets vers l’établissement de bains du village, à une demi-heure de marche.
Après une inévitable attente, toujours debout, nous abandonnions tous nos vêtements dans le couloir où circulaient soldats et gardiennes qui, surexcités par la fatigue, nous frappaient pour se détendre. A deux ou trois par douche ou par baignoire, nous goûtions enfin le rare plaisir de l’eau chaude. Des vociférations abrégeaient ces délices. Encore à demi-mouillées (nous n’avions guère plus d’une serviette pour deux, ou trois) nous devions accepter la chemise et le pantalon sale qu’une policière prenait au hasard dans le tas de linge abandonné à l’entrée. Une ou deux heures encore, et nos robes, désinfectées elles, revenaient de l’étuve, humides ou roussies. La nuit était tombée quand nous rentrions au camp, n’ayant pris aucune nourriture ni aucun repos depuis la veille. Après six heures d’un sommeil coupé par les servitudes humiliantes des cystites puis des dysenteries, nous repartions vers l’usine, pour une nouvelle semaine d’esclavage.
C’est alors que nous avions besoin de faire appel à toutes nos ressources, qu’il fallait songer à la France qui se libérait, aux nôtres qui nous attendaient ; qu’il fallait écouter les suggestions du splendide pays ou le sort nous avait conduites : nous avions sous les yeux les aspects magnifiques d’une vallée des monts de Bohême : les grands lupins bleus, le ciel chatoyant, les lumières jouant dans les clairières (l’usine était camouflée dans les bois), les cerfs libres entrevus dans la forêt. Nous avons ainsi atteint le début de mai 45, subissant sans aucune perte bombardements et mitraillages. Deux jours avant l’armistice, les Américains et des groupes de partisans nous enlevaient de justesse à une extermination certaine. Et ce fut la merveille du retour à la vie.
Mille femmes étaient parties de Compiègne un matin de janvier 44. Aujourd’hui, un plus de quatre cents ont retrouvé leur foyer trop souvent dévasté ; bien des maris et des fils ne sont pas revenus de Buchenwald et d’ailleurs. Comme beaucoup de déportées, elles sont rentrées pleines d’espérance, fortes de la fraternité des camps. Elles ont eu des déceptions, mais elles ont gardé leur foi. Elles ne regrettent pas la dure expérience, qui fut en même temps si riche. Si les mesquineries, l’égoïsme des petites préoccupations de chaque jour les heurtent, elles retrouvent un peu de force dans le souvenir des mortes et des morts, courageux et fiers jusqu’au bout.
Et c’est pour que leurs souffrances, à eux, ne soient pas oubliées, que ceci est écrit.
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Extrait le 19 décembre 2025de la page https://polejeanmoulin.com/page-28/page20/, « par Jean Nédélec d'après les archives de Marie ».
Marie Cam, épouse Salou, est née le 30 novembre 1914 à St Marc (Finistère) et décédée le 12 juillet 2011 à Bohars (Finistère).
Arrestation et Déportation
Le 1er octobre 1942, des messieurs en chapeaux mous nous attendaient. Après une fouille en règle, ils n'ont rien trouvé, mais ils m'ont quand même embarquée. Le plus gros des arrestations eut lieu ce jour-là. Toute la police était sur les dents, même les agents de ville. Nous avons été répartis dans les différents commissariats de la ville de Brest, les hommes un moment à la prison de Pontaniou ou j'ai vu les gendarmes, gantés de blanc, les y enfermer. Je n'y suis pas restée parce qu'on n'y gardait pas les femmes.
Par la suite, nous avons été regroupés au Château d'ou les hommes sont partis pour Rennes afin d'être interroges par la SPAC (Section de Protection Anticommuniste). Ils en sont revenus bien amochés : Albert Abalain, son bridge cassé, Paul Ie Guen les pieds écrasés etc. .. Conduites également à la Centrale de Rennes avec trois compagnes : Yvette Richard, Angele Le Nedellec et Raymonde Vadaine, nous avons été nous aussi jugées par la SPAC et condamnées à cinq ans de prison. Le 18 avril 1943, nous avons été remises aux Allemands et emprisonnées à la prison Jacques Cartier de Rennes où se trouvaient déjà des camarades hommes. Le 23 juillet, c'est le départ pour Fresnes avec une de mes compagnes.
Là, dans une baraque qui servait de tribunal, nous avons été rejugées Ie 28 août et condamnées à mort, ainsi que 19 hommes qui seront fusilles Ie 17 septembre 1943 au Mont Valerien.
Après six mois passes à Fresnes, j'ai quitté mes compagnes de cellule. Le 23 decembre je partais pour I'Allemagne, Raymonde Valaine m'avait devancée d'un mois. Le lendemain, 24 décembre, j'étais dans la prison de Karlsruhe, après avoir fait Ie voyage avec Capelle, une autre française, arretée pour avoir hébergé un deserteur allemand. II y avait aussi deux Allemandes : Anne Roth, arrêtée pour avoir aide son fiancé à déserter (il faisait partie de la DCA de Guilers) II ne voulait pas servir Hitler. II s'est évadé, fut repris et fusillé, Anne condamnée à deux ans de prison. II y avait aussi Alma qui avait volé dans les colis destinés aux soldats partant pour Ie front russe.
Huit jours avant un convoi de françaises, était parti pour Lubeck. Le voyage avait duré trois mois. Je passais la nuit de Noël à Karlsruhe. Anne et Capelle sont allées à la Messe de Minuit et je suis restée avec Alma qui en a profité pour voler les provisions des autres.
Ici c'était Ie régime pois chiches bourrés de charançons. Nous sommes restées quatre jours à Karlsruhe qui était la plaque tournante vers les différentes destinations. Nous avons été transferées à Heildelberg ou je retrouvais plusieurs resistantes françaises qui étaient en Allemagne depuis déjà un bout de temps. On les baladait de prison en prison. II y avait Margot qui en état à sa 24ème prison et qui est morte depuis son retour. II y avait aussi Yvonne Muller, vendeuse aux Hailes de Paris et une vieille dame de Bayonne.
Le 1er janvier 1944, j'étais à Francfort-sur-Ie Main. Nous avons atterri dans une énorme pièce qu'ils appelaient Presidium. La vivaient depuis un certain temps quelques femmes russes dont deux étaient malades.
Les autres allaient au travail dans la journée et rentraient Ie soir. Nous avons sejourné huit jours dans cette pièce ou les châlits étaient infectés par les poux, les punaises et les puces. Des que les SS arrivaient, iI fallait se ranger pour que la chambrière dise combien nous étions. Le matin nous avions un ersatz de café dans des gamelles toutes grasses puisque nous les lavions a I'eau froide. L'ersatz de café était accompagné d'une tranche de pain que nous frottions a I'ail.
A la suite de mille ruses nous avions réussi à ramasser une tête d'ail sur Ie quai de la gare d'Heildelberg. A midi nous avions une soupe de choux rouges, bien grasse elle aussi. Pour la nuit de la Saint-Sylvestre nous avons demandé de coucher sur les bancs et les tables, à cause des parasites. On nous avait répondu affirmativement, mais au milieu de la nuit les SS sont arrivés comme des fous, criant "Schnell in bet" (Vite au lit) en nous envoyant des coups de bottes. Avant de quitter ce fameux Présidium, avec quel soulagement, nous avons assisté à une scène affreuse. Une couverture avant disparu, une Russe avait été soupçonnée de I'avoir volée pour s'en faire une jupe.
Un matin arrivent les SS qui appellent la femme, la frappent tant et plus. Pour en finir lui jettent un seau d'eau en pleine figure et lui ordonnent de laver Ie parquet de la pièce qui faisait bien dix metres de long sur six mètres de large. De là, nous avons passé une nuit à Kassel dans la prison qui avait été bombardée. Ensuite, un train nous a conduites à Magdebourg. lci nous avons été séparées et je suis partie seule de mon bordo J'ai passé une nuit dans une baraque à Leipzig avec des hommes de plusieurs nationalites.
Ce fut ensuite Gueimenitz ou j'ai passé trois jours avec quatre allemandes, dont I'une avait été arrêtée, avec toute sa famille, parce que son frère, qui était sur Ie front russe, avait critique I'état major du grand Reich dans son courrier Une Russe était venue nous rejoindre. Elle venait soi-disant d'un camp de travail. Elle avait un de ces pochons à I'oeil. Elle portait une grosse veste matelassée, mais rien dessous.
Comme j'avais des vêtements je lui ai passé des tricots et Ie soir, lorsque j'ai exprimé de coucher près d'elle, les Allemandes m'en ont dissuadé en me disant que Ie lendemain cette femme serait tuée. Effectivement, elle est partie seule Ie lendemain. Je suis arrivée à Waldheim Ie 7 janvier 1944. Là, comme mes trois compagnes, j'ai été tondue. J'avais de longs cheveux, et pas de poux. La forteresse gardait les cheveux pour en faire de la bure. Lorsque la première est passée à la toise, nous I'avons entendue.
Nous nous demandions ce qu'on lui faisait. Quand nous I'avons vue, Ie crâne complètement rasée, les autres se sont mises à pleurer, et moi de les consoler en leur disant que ça ne faisait rien puisque nous serions bientôt Iibres.
L'une d'elles avait plus de cinquante ans et n'était condamnée qu'à un an. Elle a tout de même passé à la toise. Je suis passée la dernière. Ils me demandaient s'iI fallait Ie faire aussi à la 'Frantzose' En me demandant ma peine, j'ai répondu ' A mort'. « Allez, vite aussi » fut la réponse.
J'ai été mise en cellule toute seule, il faisait plusieurs degrés en dessous de zéro. Je pensais rester dans cette prison jusqu'à la fin puisque ma condamnation à mort avait été commuée en réclusion. La discipline était très dure.
C'était une vieille prison, mais propre. N'empèche qu'll n'y avait pas mal de punaises. Toutes les semaines, je devais laver mon parquet à I'eau de lessive. Le linge aussi était changé chaque semaine. La nourriture était mangeable, mais pas suffisante. Nuit et jour, j'entendais les colonnes qui partaient au travail. De temps en temps, on me donnait des peaux de lapins qu'il fallait découper en tout petits morceaux afin de récupérer les poils ou j'enlevais I'arête des plumes de poulets.
Le 13 fevrier, on est venu me chercher pour aller au bureau, puis au grenier, afin de récupérer mes vêtements. Au retour on me change de cellule. La gardienne me prévient de me tenir prête pour 6 heures Ie lendemain.
Je me demande ce qui va se passer. Le lendemain en effet on me conduit au bureau. On me remet un pain et un peu de margarine. Après maintes discussions, un homme d'un certain âge est arrivé, un policier d'une soixantaine d'années. II m'ordonne de Ie suivre. Dehors il fait froid, on gelait, les enfants allaient à I'école en luge.
Après quelques pas, nous sommes entrés dans un commissariat ou on m'a passé les menottes, et en route pour la gare ou il a fallu attendre Ie train. Avec mon gardien, nous avons voyagé dans les compartiments réservés au personnel des chemins de fer. Je ne comprenais pas grand-chose de ce que me disait mon gardien. II ne parlait qu'allemand, bien qu'il prétendait être natif de Metz.
Les employés qui voyageaient avec nous lui ont demandé qui j'étais, ce que je faisais là. J'avais I'air bien, avec mon crâne rasé et les menottes. Mon gardien leur disait que j'étais française et précisait pourquoi j'étais dans ce train. C'était de grosses et grandes exclamations 'Oh, scheinerie' (cochonne) Les femmes enviaient mes bas, elles demandaient au gardien si j'en avais dans mon balluchon. Elles auraient bien voulu en prendre mais Ie gardien Ie leur refusa. A midi nous étions à Berlin. Pour traverser cette ville, nous avons pris Ie métro, dans Ie compartiment des ballots. Mon gardien s'y est d'ailleurs fait disputer pour y être entre.
Je regardais partout si je ne distinguais pas de visage connu, quelqu'un qui aurait pu m'aider à me lâcher de mon garde du corps. J'entendais parler français, peut-être des ouvriers de I'arsenal requis pour Ie S.T.O., mais hélas ! Nous avons repris un train pour Hambourg, ou après un nouveau changement, nous étions Ie soir même, vers 19 h à Lubeck. Nous avons pris un tramway pour se rapprocher du gasthaus (centre d'hébergement) qui était retiré de la ville et c'est la que mon 'cavalier' m'a laissée.
Je retrouvais à nouveau une cellule glaciale, seule, avec seulement une couverture. Etant arrivée trop tard Ie soir, je n'ai pas eu de pain, mais Ie lendemain on m'a donné ce qui allait avec Ie pain, Ie 'zulag' (repas) qui était un jour une cuillerée de confiture, un morceau de margarine ou un peu de petit sale que j'ai dû manger comme cela.
Heureusement qu'il y avait de I'eau dans la cellule, car je crevais de soif. La soupe se composait surtout de rutabagas et pois cassés. Souvent des asticots surnageaient. Le lendemain après-midi, j'ai entendu les Françaises qui allaient à la promenade. Au retour quelqu'un a frappé doucement à ma porte en me disant que des camarades que je connaissais étaient là, et que Ie soir, après la seconde cloche, il me faudrait vider I'eau de ma cuvette de water avec un chiffon et qu'a ce moment quelqu'un me parlerait. Ce que je fis et j'entendis des conversations dans tous les sens.
J'appris ainsi que les Françaises et les Belges étaient nombreuses et travaillaient en atelier. Moi, dans ma cellule, je découpais des uniformes verts de gris, tout macule de sang et qui sentaient Ie 'macchabée' à plein nez. Malgré cela, la nuit j'avais tellement froid que je m'en servais comme couverture Un jour, a la suite d'une dispute dans une cellule, on me transporta ailleurs afin de mettre à ma place une camarade qui, je crois avait perdu la tête.
Je me retrouvais ainsi, avec trois campagnes qui, dans la journée, allaient aux ateliers et je restais seule. Un jour qu'ils nous avaient prêté un livre Assimil, j'ai appris la phrase" Je voudrais aller à I'atelier" Ce qui fut fait et là je confectionnais des sacs à provision, Ie moins possible évidemment. Les gardiennes, en général, n'étaient pas terribles, à part le chef nommee Jansen, qui était pendue au judas
Le 9 mai, je suis partie en train, pour Cottbus. II faisait un temps splendide. Nous étions au moins 150, dans ce train. Nous avions presque I'impression d'être Iibres. Hélas ! Nous avons passe une nuit dans la gare de Stettin qui avait été bombardée.
Arrivées à Cottbus, nous avons retrouvé des camarades du convoi qui nous avait précédées lei, la nourriture était mangeable, mais peu copieuse. Dans la prison, nous travaillions en atelier à la confection de chemises d'hommes. Le pensum était de 7 chemises par jour, nous en faisions 7 par semaine. Nos gardiens étaient fous de rage. Ils nous ont transférées à I'atelier de tissage ou avec des brins de jonc ou des feuilles de mars nous devions faire des boules. La encore, il nous était demandé une boule par jour. Nous la faisions dans la semaine, ce qui fait que nous étions privées de nourriture. Lors des promenades, nous devions ramasser des glands sous Ie chêne de la cour, ou les épluchures lorsque nous passions devant les cuisines. Pour finir, nous avons été gardées en cellule et nous n'avions plus droit aux promenades que de temps en temps, parce que nous étions au moins 300 françaises et que ça faisait un tel chahut ces sorties !
Nous étions cinq par cellule de trois Iits. Deux avaient Ie droit de coucher par terre, avec une couverture. C'était des cellules à tinettes, nous avions un unique broc d'eau pour notre toilette. Nous devions nous laver toutes les cinq dans la même eau et après la toilette c'était Ie Iinge. Sur les six mois nous n'avons pas eu de Iinge de rechange. En juin 44, j'ai fait une otite carabinée qui a duré plus d'un mois. Un jour j'ai été conduite au spécialiste, en ville, avec 39° degré de fièvre menottes aux mains. Le docteur avait décidé de me mettre à I'infirmerie, mais comme il n'y avait plus de place je n'y suis pas allée.
Nous avons quitté Cottbus début novembre, avec une gardienne que nous surnommions Villette.
Elle nous donnait souvent des nouvelles et nous souhaita bon courage en nous quittant. Nous allions dans un camp très dur. Des le départ nous en avons eu un aperçu. Nous étions rangées par cinq, sous la garde de la Wehrmacht. Pour ma part, mal rangée, j'ai reçu une bonne paire de claques. Le long du parcours nous avons chanté tout ce que nous avons pu : la Marseillaise, l'internationale, et tous les chants patriotiques de chez nous. Nos gardiens nous disaient : « Chantez, ce soir vous déchanterez. » En effet, dans la nuit, nous avons débarqué en pleine campagne.
Ravensbrück
Le 9 mars 1944, nous étions à Ravensbrück.
C'est là que me fut attribué Ie numéro 85225 de ma déportation.
Aussitôt rangées par cinq et en colonnes nous sommes entrées dans ce camp, dont nous apercevions au loin les lumières.
A cette heure tardive, des colonnes de prisonnières partaient au travail. Nous avons fait une pause devant les douches, puis nous y avons été enfermées, entassées.
Dans la nuit il y a eu des bombardements. Avant Ie jour les 'kubels' (récipients) débordaient. Nous étouffions et étions malades avec les odeurs. Aussi, au petit jour, les portes s'étant ouvertes, quel soupir de soulagement. Hélas ! C'était pour voir des choses de plus en plus horribles. Comme ils n'avaient pas Ie temps de s'occuper de nous, ils nous ont plaquées dans une tente immense, d'au moins 400 mètres carrés où se trouvaient plusieurs centaines de hongroises dont plusieurs avaient déjà perdu la tête.
Puis nous avons fait des kilomètres à pied et ensuite sur des wagons découverts. Vers 11 heures, ils se sont décidés à nous donner une soupe. Ensuite de fut une nouvelle pose devant les douches, à I'entrée du camp. Nous étions près du cabanon ou étaient enfermées les folies. De là, nous avions vue sur la morgue ou nous voyions arriver des cadavres entravés, sur des charrettes à bras .. Nous sommes restées là, jusqu'à la nuit, sans que personne, s'occupe de nous, puis ramenées à la tente ou deux femmes se promenaient avec un bâton, pour mettre de 'I'ordre' si besoin était. Nous étions épuisées et il nous fallait dormir à même Ie sol. II y régnait une odeur infecte.
Le lendemain nous avons été reconduites devant les douches, toute la journée, avec seulement une soupe dans Ie ventre. Cette fois, dans la soirée, nous sommes passées à la douche, par groupes. On nous mettait nues afin de nous enlever nos affaires personnelles et on nous donnait de vielles frusques à la place. En plein mois de novembre, je recevais une chemise à fleurs en crêpe de chine artificiel, une jupe de coton bayadère et un manteau avec une croix blanche dans le dos, car c'était une régie pour toutes. Ensuite nous avons été dirigées vers Ie bloc 32 et réparties en colonnes de travail pour Ie lendemain. Le lever avait lieu à quatre heures du matin, souvent par 25° ou 30° degrés au-dessous de zéro, et après avoir bu une espèce de lavasse appelée café, il nous fallait monter sur Ie 'lager strass' (Ia grande rue) pour I'appel qui durait jusqu'au petit jour.
Nous devions nous ranger, la 'blockova' (Ia surveillante) nous comptait et nous devions attendre que les SS viennent contrôler. Pendant ce temps nous essayions de nous réchauffer en tapant du pied. Après cet appel il fallait rejoindre sa colonne en nous cachant Ie visage afin d'apparaitre plus vieilles pour éviter la corvée. Ces fameux wagons arrivés, à I'extérieur du camp, nous avions bien 800 mètres de marche a pied pour nous y rendre.
Certains allaient au sable, d'autres au 'betrieb' (atelier de couture) Moi je faisais partie des 'wagons'. Le travail consistait à tirer les produits des rapines qui venaient des pays de l'Est. Nous y trouvions les objets les plus hétéroclites : des équipements militaires, capotes, bidons, chaussures, machines à écrire, machines à tricoter, vêtements, literie, porcelaine, cristaux. II y avait un hangar pour ranger chaque catégorie d'objets. Par exemple, pour la literie, il y en avait sur une longueur de 500 mètres au moins. Parfois nous trouvions, enfoui dans un tapis de table noué aux quatre coins, un tricot commencé. C'était du linge que I'on sentait, entassé à la hâte par quelques réfugiés.
Je me rappelle, un jour nous avons trouvé des gamelles militaires, presque toutes neuves. Je m'étais promis d'en prendre une, à la place de ma vieille. J'attendais la soupe, quant tout à coup je sens qu'on me I'arrache des mains et aussitôt je reçois un violent coup sur la tête. L'instant d'après, je me tourne vers une camarade qui portait des lunettes, qui lui étaient indispensables. Je m'inquiete de savoir s'il lui était arrivé le même coup. Or, elle aussi avait change sa gamelle et le SS qu'on appelait 'Ie fou' lui avait assené un coup également et cassé ses lunettes. Le soir, tard, nous rentrions au camp ou il fallait passer à la fouille.
Souvent nous ne pouvions pas nous défaire tellement nous avions les mains engourdies par le froid. Après la fouille, nous avions quelquefois une tranche de pain et un rond de saucisson, en rentrant au block une soupe et un nouveau morceau de pain. Notre réconfort, c'était quand Marie-Claude ou Danielle venaient nous donner des nouvelles. Avant de se coucher, il fallait faire la grande toilette, à I'eau glacée, car le matin c'était impossible. II ne fallait pas se laisser gagner par la vermine.
Vers février 45, les Russes approchant, nos gardiens étaient sur les dents. II y avait de I'énervement dans I'air. Pendant plusieurs jours, ils nous ont fait passer sur le 'lager strass' des journées entières, avec notre balluchon, prêtes a partir. Nous étions un peu inquiètes. Le soir on rentrait au block. Un jour, dans I'après-midi, nous en avions marre et nous sommes rentrées au block par les fenêtres. Mal nous en a pris. Aussitôt entrées, la 'stoupova' nous en faisait sortir, avec son bâton et dehors le SS que l'on appelait 'le marchand de vaches' parce que c'était lui qui préparait les colonnes de transport, nous attendait pour nous taper dessus à coups de planches et nous faisait remonter à la pose. Un après-midi, nous passions devant le block quand nous vîmes un SS s'en prendre à une grand-mère bretonne, la tabasser tant et plus. Notre camarade lui tenait tête en lui disant : « Vous en faites pas, bientôt ce sera votre tour »
Mauthausen
Début mars, c'est un nouveau départ. Je me réjouissais, bien que nous que nous sachions que ce serait de plus en plus dur. Je disais aux camarades : « Ne vous tracassez pas, c'est un nouveau pas vers la Iiberté. » Malheureusement, combien ne I'ont pas connue cette Iiberté ? Après avoir été parquées dans un block pour la nuit, nous avons rejoint la voie ferrée pour monter dans des wagons à bestiaux, 70 par wagon. Nous avons reçu pour le voyage : un pain, un morceau de margarine et du saucisson.
Ce voyage dura cinq jours et cinq nuits. Aussi, il y avait longtemps que le pain était dans les talons avant I'arrivée. Ce fut un voyage infernal. Nous devions uriner dans nos gamelles, les dysentériques de même. Nous avons été bombardés de nuit. Pour ma part, j'ai réussi a dormir une seule nuit, pendant ces cinq nuits. J'ai cru devenir folle. Aussi, quand j'ai entendu les beuglements annonçant l'arrivée, quel ouf !
Hélas, dans plusieurs wagons, il y avait des morts. Nous apprenions, en arrivant, que nous étions a Mathausen. Le sol était recouvert de neige. Nous avions une bonne marche à faire et Ie tout dans une montée. II a été proposé que les malades montent en camion. Les plus fatiguées se sont armées de courage et ont pris la route. Nous n'avions pas fait 200 mètres que certaines commençaient à tomber. Dès que I'une tombait un SS approchait. D'une balle silencieuse, il I'abattait et repartait. Enfin nous avons aperçu sur les collines les lueurs du camp. II était peut-être minuit et nous avons attendu jusqu'à I'après-midi devant les cuisines.
Heureusement, je ne sais par quel subterfuge, les cuisiniers qui étaient espagnols pour la plupart, avaient réussi a nous donner un peu de café chaud. Nous sommes ensuite passées aux douches, entre une haie de SS et de capots qui nous mettaient un grand K dans Ie dos, de celles qui leur paraissaient mal en point, puis badigeonnaient les endroits pileux d'un produit désinfectant. Je ne vous raconte pas la scène, d'autres I'ont fait avant moi. Nous sommes sorties de la, habillées d'un caleçon long et d'une chemise d'homme. Nous avons été placées en quarantaine, sous la garde de tziganes. Pendant la soupe, elles organisaient une certaine pagaille, ce qui amenait une trentaine de françaises à ne pas en avoir. Quand les vêtements arrivaient de I'étuve, elles les resquillaient si bien qu'il y avait plusieurs camarades qui sont restées en caleçon un certain temps. Des fois, au milieu de la nuit, on nous appelait encore pour la douche.
Dès notre arrivée, ils ont formé un transport pour malades. Gardées dans un block, parquées comme des bêtes, elles y sont restées quelque temps et réexpédiées à Bergen- Belsen.
Sur 300 3 seulement sont rentrées en France. Dans Ie block où nous étions, les premières ont réussi à avoir un lit, les dernières, couchant à même Ie sol. Pour ma part, j'étais entre deux camarades, têtes bêche. Le 19 mars, nous avons été appelées pour former soi-disant un commando des champs. Bien que plutôt méfiantes, nous envisagions la possibilité de pouvoir manger des légumes.
Le lendemain 20 mars, nous avons été réveillées à quatre heures du matin et, au sortir du block, installées sur un 'lager strass'. Quelle ne fut pas notre surprise de nous voir encadrées par des civils, les fusils braqués sur nous. On se demandait si c'était des prisonniers. II y en avait un tous les deux mètres, des vieux et des jeunes, nous avons su que c'était la 'volkstum'. Nous sommes descendues, cinq par cinq, à pied, jusqu'à la gare de Mauthausen. II y avait aussi une colonne d'hommes.
Nous étions environ 200 femmes et 80 hommes. Puis nous avons pris Ie train, debout tout Ie long. Celles qui savaient I'allemand essayaient de deviner ou nous allions, mais motus. Nous avons traversé Ie Danube, et des kilomètres après nous nous disions que I'on ne retournerait sans doute pas au camp.
Mais à la gare d’Amsteten, nous sommes descendues et là nous ont remises une pelle et une pioche à chacune d'entre nous. II s'agissait de déblayer les voies de chemin de fer bombardées la veille et recouvertes de glaise. Moins d'une heure après avoir commencé à déblayer, c'était une alerte. Le bombardement a duré quatre heures. Nous avons dû nous réfugier dans un bois. Les bombes tombaient sur la gare et hélas ! Les deux dernières étaient pour nous.
Le petit bois a été complètement retourné. Nous entendions crier les camarades "Adieu, adieu". Quand nous avons pu relever la tête, c'était un triste spectacle. Certaines étaient en charpie à la cime des arbres, dont une Olga, rescapée d’Auschwitch. Yvonne, de Bordeaux, avait Ie bassin fracture. La petite Rosette (Therese Rigaut) et moi nous nous sommes dépêchées de gratter la terre avec nos mains pour déterrer les compagnes qui étaient ensevelies, dont une petite roumaine, Berthe, ancienne elle aussi d’Auschwitch.
Elle avait des côtes fracturées et elle s'en est tirée. II y avait aussi deux sœurs belges qui étaient déjà toutes violacées ainsi que Yvonne Kieffer. Nous avons eu 90 tués. L'alerte terminée, les habitants de I'orée du bois sont venus et ils ont fait boire du schnaps à certaines. Ce jour la, nous sommes rentrées tard au camp, après un voyage très pénible.
Les mortes ou mourantes étaient arrivées avant nous. Nous avons vu descendre les corps au crématoire. Quelques jours après, il y eut un moment d'affolement. C'était appel sur appel, ils ne savaient pas au juste combien il y avait de manquants. Pendant ce temps, au camp, ils ont voulu une colonne pour nous remplacer Ie lendemain, mais ayant su que nous avions été bombardées, elles ont protesté. Elles ont été menacées d'être enfermées dans la salle de douches et fusillées. Ce fut une grande panique parce qu'elles ont cru qu'on allait les gazer, mais tout s'est passé sans anicroches.
Quand tout a été remis en ordre, une partie des camarades a été gardée au camp, et le plus grand nombre descendu dans une horrible carrière ou nous nous couchions à même le sol, sauf les blessées du bombardement qui avaient droit à une paillasse. Nous logions dans une grande baraque, entourée d'un ruisseau, à I'orée d'un petit bois, ou nous avions des biches comme voisines.
Dans I'obscurité, à la moindre alerte, lorsqu'il fallait se lever pour aller faire ses besoins, on marchait sur des blessées. Les dernières nuits, on ne pouvait même pas s'allonger. Le matin, avant de commencer Ie travail, il fallait sortir de cette carrière, marcher et rentrer au camp pour défiler, en rang, devant ces messieurs.
Croix Rouge Internationale
Nous sommes revenues sur les lieux du travail qui consistait à ramasser des pommes de terre pour les mettre dans des caves. Nous les transportions à deux à I'aide de ' draguers' (petites caisses à brancard). C'était un travail éreintant, surtout que le soir il fallait monter au camp pour la fouille. Heureusement, sur Ie travail nous pouvions manger des pommes de terre ou du pissenlit. Un jour, nous avons même découvert un silo de betteraves pour vaches, mais elles n'étaient pas faciles à manger.
A la mi-avril Nous avons appris par les groupes résistants clandestins du camp que la croix internationale était sur les Iieux. Nous avons eu un espoir lorsque les Norvégiennes et les Hollandaises sont parties. Cependant, la vie devenait de plus en plus pénible. La nourriture diminuait toujours et Ie crématoire marchait à plein.
Lorsqu'il nous arrivait de sortir la nuit, nous voyions de longues flammes s'élancer dans le noir et cette odeur de viande grillée qui nous remplissait les narines. Le 22 avril, nous étions descendues au sillon, comme d'habitude. Dans I'après-midi, nous avons vu une voiture s'arrêter près de nous, un homme en descendre et annoncer à une camarade qui se trouvait sur la route que le lendemain nous serions rapatriées.
Aussitôt, plusieurs laissèrent éclater leur joie, à la grande colère des SS bien entendu. Un d'entre eux assena une bonne paire de claques à celle qui se trouvait la plus près de lui. Les plus sages continrent leur joie, car il fallait toujours se méfier. Au retour du travail, nous avons vu monter les malades au camp. Nos gardiennes SS avaient disparu, elles devaient se cacher. Nous sommes partis à la douche. Pendant que nous attendions notre tour, nous avons vu passer devant nous, un groupe d'hommes nus, plutôt des squelettes qui montaient du petit camp. Ils étaient recouverts d'une simple couverture et allaient sûrement à la chambre a gaz.
Plus près de nous quelques prisonniers étaient là Ie visage tourné vers le mur et bien surveillés.
Nous avons réussi à savoir qu'ils y étaient depuis plusieurs jours, sans manger. C'était des Alsaciens et de Lorrains qui avaient refusé de porter I'uniforme allemand.
Après la douche, retour à la carrière. Le lendemain matin, nous sommes montées au camp ou nous avons attendu à nouveau dans la salle de douche. Enfin, nous avons été conduites au terrain de sport (qui servait évidemment aux SS) De là nous avons vu arriver toute une colonne de camions de la Croix Rouge Internationale dans lesquels sont montées les plus pressées.
Faute de places, plusieurs d'entre nous n'ont pu y grimper. Désespérées, nous sommes retournées à la salle de douche et I'après-midi d'autres camions sont arrivés pour nos prendre. II nous a été distribué du pain à la sciure de bois et du pâté confectionné avec les vieux chevaux malades, couverts de plaques, que nous avions vu revenir du front russe. Nous avons protesté et nous avons obtenu qu'il nous soit distribué du pain des SS et du saucisson mangeable. Nous avons traversé une grande partie de I' Autriche en car, de jour et de nuit. Le 24 avril au matin, les cars sont montés sur Ie bac qui traverse le lac de Constance.
Aussi, c'est avec un Ouf ! de soulagement que nous avons posé nos pieds sur le sol Suisse, car jusque-là nous n'étions sures de rien. Dans ce pays d'accueil, nous avons été bien reçues sur Ie quai. II y avait presque une infirmière pour chacune. Nous avons passé une visite médicale.
Celles jugées incapables de continuer le voyage sont restées en Suisse ou plusieurs, hélas, sont mortes.
Voila un résumé de mon parcours à travers I'univers concentrationnaire. J'aurais beaucoup à ajouter. Je voudrais pouvoir oublier, mais c'est impossible quand nous voyons tant de camarades laissées derrière nous. Pour que ceci ne se renouvelle pas, nous devons crier bien fort ce qui s'est passé. Nous n'avons pas lutté contre le nazisme, contre la mort, pour voir ce qui se passe aujourd'hui.
Rédigé d'après les notes remises par Marie Salou à Jean Nédélec
Brest Mai 2006
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Extrait de Le Pionnier du Vercors, N°59, juillet 1987, qui inclut pages 17-21 ce témoignage extrait du livre de Simone Saint-Clair, aux éditions Taillandier en 1946 : « Ravensbrück, l'enfer des femmes ». https://www.vercors-resistance.fr/wp-content/uploads/2019/05/Bulletin_n°59_juillet_1987.pdf
Cécile Goldet et née le 1er novembre 1901 et décédée le 8 février 1987 à Paris.
Qu’avez-vous fait jusqu'ici ?
J’étais infirmière à la poudrerie de Torgau, partie en transport avec les cinq cents Françaises qui y travaillaient.
Êtes-vous diplômée ?
Parlez-vous allemand ?
Où avez-vous travaillé en France ?
Immobile devant l'Oberschwester Elisabeth Marshall, j'essaie de répondre calmement à son flot de questions. J'ai l'espoir d'entrer à l'infirmerie de Ravensbrück, et c'est avec émotion, qu'après quatre heures d'attente, derrière la porte, j'entre dans ce fameux bureau que toutes les prisonnières connaissent comme étant l'antre de l'éminence grise du camp.
Énorme femme taillée comme un gendarme, grasse et lourde, à cheveux blancs, elle me dévisage rapidement. Son regard précis voit tout, et, malgré l'effort que j'ai fait d'être bien vêtue, grâce à un ensemble de choses prêtées par des camarades, je crains de lui déplaire et dissimule mal ma joie lorsqu'elle me convoque pour l'après-midi. Je sais que je dois paraître devant le médecin-chef, le fameux docteur Treil, maître des destinées de l'immense horde de malades et de mourantes de l'infirmerie du camp. De nouveau, j'attends plusieurs heures et, subitement, je suis, dans ce même bureau, devant ce couple de bourreaux. De nouveau, je subis un questionnaire, puis :
Je n'aime pas les Françaises, dit-il. Elles sont sales, paresseuses, menteuses. Ce peuple est dégénéré, ne sait pas travailler.
Pourquoi voulez-vous rentrer à l'infirmerie ?
Ne croyez pas que la vie y est douce, si vous ne marchez pas droit, vous le payerez cher !...
Haussant les épaules, il sort de la pièce d'un air navré.
Je savais la partie gagnée : mon sort était réglé déjà ce matin, puisque Elle le voulait ainsi...
Je commence mon service au bloc 9, bloc de chirurgie.
Triste à dire, c'est le royaume du pus. Nous sommes trois infirmières pour cent cinquante malades.
Elles sont deux par paillasse, souffrantes, gémissantes.
Je me mets vite au travail... Vision d'horreur...
Toutes ces plaies suppurent, les pansements en papier ne tiennent pas, et le pus coule partout... sur les couvertures, sur les voisines.
Les plaies, surtout aux membres inférieurs, sont pleines de paille et de matières... La dysenterie règne chez toutes.
Avec ardeur, je vide l'armoire à pansements et essaie de mettre un semblant d'ordre dans les rangées de châlits qui me sont confiées. Les étages supérieurs sont pénibles pour les opérées, et pourtant la place manque. Là, comme en dessous, il faut se serrer.
Mon espoir de bien faire est vite refroidi. J'ai commis un crime. Tout le service retentit des cris de l'infirmière-major S.S. « Il est formellement interdit de faire les pansements plus de deux fois par semaine, dans quelque état que soit la malade. »
Il faut que je me résigne à voir la ouate cellulose et la bande en papier trempées, souillées, déchirées, souvent arrachées.
Le linge est très difficile à obtenir. La Kammerfrau est une lingère-dragon devant laquelle je tremble. Allemande hurlante, quoique prisonnière. C'est un « triangle noir », pour nous, c'est tout dire, et c'est un problème insoluble qui se répète tous les jours, savoir lesquelles changer, de toutes celles qui, ayant la diarrhée et des plaies purulentes, gisent dans un lit souillé.
Celle-ci va-t-elle mourir ? Aujourd'hui ? Demain ?
J'adopte le principe d'aider, surtout, celles qui ont une chance de vivre. Quelle angoisse pour moi de faire ce choix !...
Tous les matins, en arrivant, je fais le tour de mes malades pour constater les décès de la nuit. C'est la corvée journalière.
Il faut tirer les cadavres à deux et les porter dans le Waschraum. Là, j'inscris leur numéro au crayon encre sur leur poitrine et ils attendent la charrette qui fait, chaque matin, le tour de tous les blocs pour ramasser les mortes.
Souvent, un voyage ne suffit pas. C'est une vision dantesque que ces prisonnières, jeunes filles, jeunes femmes, choisies parmi les plus fortes, et en meilleure santé, pour cette colonne de « Leichenträger » (transport de cadavres), traînant ces corps nus, décédés dans des positions invraisemblables, bouche et yeux grand ouverts, et les hissant n'importe comment sur une petite charrette à bras, qu'elles poussent et tirent à travers le camp, jusqu'à la morgue.
Là, un mécanicien dentiste S.S. arrache toutes les dents en or.
Le Grand Reich utilise toutes les sources de revenus possibles...
La majorité de mes malades ont les membres gelés. Les Juives hongroises sont, très nombreuses, revenues en partie à pied de Francfort où elles travaillaient à des terrassements de défenses. Elles sont épuisées et gémissent beaucoup.
Je constate avec émotion que nombreuses sont celles que l'on n'opère pas.
Les deux pieds noirs jusqu'aux chevilles, une jeune fille de vingt ans a mis dix jours à mourir en suppliant à chaque visite la doctoresse Elisa de la soigner...
Nombreuses sont celles dont les moignons suppurent après l'opération. Elles souffrent atrocement jusqu'à la mort, et je me demande, malgré ma sourde révolte devant l'attitude d'indifférence de la doctoresse Elisa, si elle n'a pas raison !...
Pourquoi opérer ? Puisque le résultat est le même.
Parmi les phlegmons, j'ai parfois une guérison. Quelle joie ! Quand je vois que la malade a une chance de s'en tirer, je vole des pansements et la soigne régulièrement, sans que cela se sache.
Je dois me méfier terriblement de ses voisines qui sont jalouses. Les malades allemandes, surtout, me guettent, m'épient, car le favoritisme est interdit, et la délation est leur fort.
Les plaies sont atones, molles et grises. Comment peut-on espérer une cicatrisation sur des êtres dont le ventre crie famine depuis des mois, dont la seule nourriture est cette éternelle soupe de rutabagas, une fois par jour, et deux cents grammes de ce mauvais pain noir. Aussi, le ravitaillement de mes rescapées est-il pour moi un grand souci.
Il faut savoir se débrouiller... Tous les systèmes sont bons s'ils réussissent. Ma grosse source de revenus, ce sont les mourantes. Savoir tirer, de sous leur oreiller, le pain de celles qui ne le mangent plus, sans que l'entourage s'en aperçoive, est tout un art. Donner deux soupes à la même malade, au moment de la distribution, demande une habitude de la resquille.
Échanger par la fenêtre, à la nuit, une ration de pain contre des pommes de terre volées aux cuisines, les faire cuire sans susciter de bagarres, sur l'unique poêle du bloc, qui est réservé aux autorités, tout cela demande une énergie, une souplesse et un nombre d'heures incalculables.
Les carottes, les poireaux crus sont matières de grande valeur. Dans ce bagne où l'on se meurt de famine, les vitamines jouent un grand rôle. Je râpe les carottes et hache menu les poireaux ; les malades mangent cela avec délice.
Le marchandage aux fenêtres est un jeu dangereux mais passionnant. Dehors, la police surveille, marche de long en large auprès des blocs. Il est difficile d'approcher, pour les Polonaises et les Tziganes qui sont spécialistes de ce marché clandestin. Il y a un cours, selon la facilité avec laquelle les prisonnières aux cuisines subtilisent les légumes... Et c'est la discussion en sourdine, dans l'inquiétude et la hâte. Une pomme de terre en moins se discute longuement !...
Le soir, après la rentrée de toutes les colonnes de travail, j'ai ma clientèle privée. À travers la fenêtre, seule issue clandestine par où je puisse communiquer avec celles qui ont besoin de moi, je passe quelques cachets d'aspirine volés à la pharmacie, et, telle une aveugle, armée d'un long bâtonnet garni d'un tampon de tripaflavine, je badigeonne, dans la nuit, les gorges douloureuses qui s'ouvrent devant moi, de toutes celles qui, pendant toute la journée de travail, gardent les vêtements mouillés par la neige ou la pluie des longues heures d'appels.
Les mauvais tissus, imbibés, collent au corps. Aucune possibilité de séchage. Ce soir, elles coucheront ainsi, dans leurs vêtements humides. Et, d'ici quelques jours, malgré leur désir de l'éviter, elles seront alitées à l'infirmerie, avec 40° de fièvre.
Les mardis et vendredis sont pour moi les jours de « cauchemar ». Ce sont les jours de pansements. Ils sont tous faits devant le docteur, sur la table de la salle d'opérations. Rares sont celles qui peuvent marcher jusque-là. Nous devons les porter, les traîner à deux infirmières, et c'est pour moi un calvaire, chaque fois.
Ces corps épuisés, gémissants, qu'on ne sait par quel endroit saisir, dont les plaies coulent, qui ont si souvent de telles diarrhées qu'il faut porter le bassin d'une main, en les soutenant de l'autre.
Ces pansements faits en série, à l'appel du numéro, sans contrôle préliminaire, sur des êtres qui mourront une heure après. Il m'est arrivé de porter péniblement, à travers les rangées de châlits trop serrés, des malheureuses n'ayant même pas la force de gémir et de me demander si elles arriveraient vivantes sur la table de pansement.
Les malades que nous transportons sont parfois nues.. Nous n'avons pas assez de linge, et les chemises sont si souillées que nous ne pouvons pas les leur laisser.
Pour aller du dortoir jusqu'à la table d'opération, nous devons traverser le Tagesraum6. Là, bavarde, rigole, mange le personnel indifférent du bloc, Stubova et ses acolytes, les Dienstzimmer7, entourées de leurs amies préférées. Là aussi, écroulées ou assises par terre, attendent patiemment, pendant notre lamentable défilé, les « entrantes », qui doivent prendre place au dortoir, quand les pansements seront terminés.
Triste vision pour celles qui ne sont pas aveugles d'épuisement et qui sont destinées à être opérées le lendemain.
Il m'est arrivé d'être appelée pour assister le docteur.
Toutes les anesthésies sont très courtes, et, lorsque l'opérée n'a rien aux membres, elle est secouée, réveillée brutalement, mise debout et poussée hors de la pièce. Là, titubante comme une femme ivre, elle doit regagner son grabat...
Les amputées sont transportées par une infirmière qui, souvent, elle-même épuisée, porte péniblement son fardeau.
Il m'est difficile de pouvoir exprimer l'atmosphère d'angoisse qui plane dans ce dortoir. La peur de la mort est la seule idée qui les hante toutes. Souvent, lorsque la voisine de couche meurt la nuit, elles attendent, sans pouvoir dormir, de longues heures, jusqu'à l'aube.
Pas une n'ignore son mal. Ce n'est pas comme en médecine, où je peux mentir et dissimuler les progrès de la maladie... Non, ici, c'est implacable !...
J'ai et j'aurai toujours en mémoire la vision de cette ravissante Parisienne de vingt-cinq ans, coiffeuse rue de Châteaudun, qui, chaque heure, m'appelait, d'une voix angoissée, à travers toute la salle...
- Cécile, viens voir... Cela monte...
Comment nier l'œdème des membres qui gagnait les cuisses, le ventre : la noirceur des tissus qui s'étalait, la paralysie ?...
Arrêtée avec trois de ses amies à Paris, toutes agents de liaison de la résistance, elle les a vu mourir à Ravensbrück et me répète sans cesse : « Il n'en restera pas une, Cécile... Je suis bonne pour la cheminée... » Je n'ai ni le temps, ni l'envie de lui dire le contraire.
Pourquoi essayer de la convaincre devant l'évidence ?
Ce matin, j'ai une fillette de douze ans, dont le ventre, largement ouvert, n'a pas été recousu. Elle a subi une stérilisation. Cette malheureuse gosse sert d'expérience à son bourreau, le docteur Treit... qui surveille, par la plaie béante, les suites de son opération. C'est la porte ouverte à la paille, aux poux, à toute la saleté qui habite sa paillasse, car le pus a tôt fait de réduire en bouillie son pansement de papier.
Je la bande très fort avec une vieille chemise, mais elle arrache tout ce que le lui mets, et, malgré les coussins que je tâche de glisser sous elle, son lent gémissement plane sur tout le dortoir, et me hante encore maintenant.
J'apprends que je suis changée de service et dois passer aux infectieux. Je quitte sans regret ce bloc où le travail est épuisant et les résultats si peu encourageants... mais considère avec stupéfaction mon nouveau service : la scarlatine...
Un long corridor de 1,70 m de large. Des grabats par terre et des femmes couchées comme des sardines dans une boîte, serrées les unes contre les autres, toutes de côté sur une hanche, dans l'impossibilité totale de bouger.
Je ne peux pas entrer sans enjamber des corps et mettre mes pieds de travers, entre une fesse et un ventre emboîtés. Je ne peux que difficilement ouvrir la porte, et confie aux premières malades le soin de transmettre le thermomètre aux suivantes.
Une petite fenêtre éclaire, au bout du corridor, cette série de malheureuses qui manquent d'air et ne peuvent bouger.
Une grande Hollandaise de vingt ans n'a jamais pu s'allonger complètement, car elle mesurait 1,80 m, et dut vivre les jambes pliées, constamment rabrouée par ses voisines, parce qu'elle rentrait ses genoux dans leurs reins.
Les soins sont réduits au minimum : quelques cachets distribués sans discernement par le docteur qui répugne à entrer parmi les malades et donne au hasard des demandes...
Désirant réduire les chances d'épidémie, les autorités exigent que soit respecté le délai de quarante jours, et c'est dans ce réduit immonde, jamais nettoyé, où mangent, dorment, souffrent toutes ces scarlatineuses, que doivent se passer les longues heures de celles qui, depuis longtemps convalescentes, attendent que leur soit indiqué leur jour de sortie. Et tant est atroce la vie du camp, ce terrible appel du matin, que j'ai vu certaines femmes tricher en prenant leur température, faire monter leur fièvre, pour ne pas quitter « la boîte à sardines » et, ainsi, retarder le jour où elles devront reprendre le collier de misère du travail.
Je dois également soigner les diphtériques.
Chambre carrée de quatre mètres sur quatre. Les châlits sont à deux étages, comme toujours, et deux malades par paillasse.
Dans la pièce voisine sont les typhiques, et je m'aperçois, avec étonnement, que nous devons nous servir des mêmes thermomètres. Je dois les remettre matin et soir à ma collègue. Elle me les rend après usage.
Lorsque les malades viennent de notre camp et que les diagnostics ont été rapidement faits, la guérison est possible, car le sérum est injecté. Mais nombreuses sont celles qui arrivent, après plusieurs jours de transport, d'une fabrique lointaine qui ne possède aucun médicament et renvoie consciencieusement, à Ravensbrück, en wagons à bestiaux, des malheureuses qui étouffent déjà au départ et viennent mourir sur une paillasse de l'infirmerie.
La chambre doit être fermée à clé et dans le noir toute la nuit. Celles qui étouffent et râlent empêchent les autres de dormir. Celles qui meurent tombent de leur lit, font des efforts pour atteindre la fenêtre, espérant y trouver l'air qu'elles cherchent en vain, et butent en mourant sur le lit de leurs camarades.
Telles je les trouve le matin, mortes en travers de la pièce, dans l'indifférence des unes et la terreur des autres.
Lucile, une charmante jeune fermière belge, arrêtée pour avoir hébergé des aviateurs en détresse, souffre d'un érysipèle à la jambe, qu'elle cumule avec sa diphtérie. Je suis forcée de mettre, dans son lit, une voisine qui aura sa jambe dans la figure, et, tant que les prélèvements de gorge de Lucile seront positifs, je ne pourrai pas la transporter au bloc des érysipèles.
Je vis dans l'angoisse de voir sa voisine contaminée.
Dans cette pièce, véritable bouillon de culture, où toutes se gargarisent dans le même verre, crachent et se lavent dans la même cuvette, sont amenées les prisonnières qui sont porteuses de germes.
Dans tous les services de la cuisine, un prélèvement est fait à chacune, chaque semaine. Les Allemands ont la terreur de la diphtérie et enferment immédiatement les suspectes avec les malades.
Les erreurs de laboratoire sont fréquentes, mais, malgré les prélèvements négatifs des semaines suivantes, elles doivent rester vingt et un jours dans cette chambre infecte et n'échapperont pas à la contagion inévitable.
Les intrigues, les potins, les délations sont le pain journalier. Les Polonaises, de beaucoup les plus nombreuses parmi les infirmières, tâchent d'éliminer les autres nationalités.
Elles détestent les Françaises et leur font une vie d'enfer ; mais, quoique nous soyons très peu nombreuses et difficilement admises par les autorités, nous sommes arrivées à nous infiltrer six dans les différents services... Triste minorité !...
Heureusement, nous sommes plus que doublées par les Belges, magnifiques sœurs d'équipe que j'admire et que j'aime.
Les ordres et les contre-ordres se suivent dans une totale incohérence. Il ne faut jamais essayer de comprendre, les initiatives, publiquement entreprises, sont toujours bafouées. J'apprends à tricher, mentir, pour bien faire.
Bloc 8 : maladies internes, est mon dernier service.
Les Allemands aiment le changement, les infirmières manquent, elles tombent malades d'épuisement, ou bien contractent une maladie contagieuse auprès de celles qu'elles soignent.
Ici, nous sommes trois dans une même salle de cent cinquante malades variées qui, presque toutes, ont la diarrhée et des diagnostics difficiles à établir.
Les Allemands appellent Lager Krankheit (maladie du camp) cet état général d'épuisement, doublé selon les sujets, d'un cœur, d'un foie, d'un estomac spécialement atteint. L'œdème des membres inférieurs est fréquent.
Comment espérer guérir ces êtres, dont la base du mal est la famine et l'impossibilité d'assimiler l'éternelle soupe de rutabagas, dont l'odeur seule les écœure.
J'ai bien à ma disposition le « schleim », soupe de régime, qui est une eau grise sans sel, dans laquelle flotte un peu d'orge.
Selon les jours, elle est plus ou moins épaisse, mais toujours aussi fade, et la majorité des malades l'avalent péniblement. Seules y ont droit celles qui ont la dysenterie, et elles doivent payer cette faveur en abandonnant la moitié de leur ration de pain.
Le tanin, seul médicament employé, manque. J'ai, heureusement, pu faire un arrangement avec la colonne des bûcheronnes, qui ramassent, autour des feux faits en pleine forêt, un excellent charbon de bois. Je l'écrase, le pile, jusqu'à ce qu'il forme une poudre fine, et obtiens d'assez bons résultats sur celles qui ne sont pas trop gravement atteintes.
Le grand souci de la nourriture de mes malades domine mes pensées. Ici, le marchandage aux fenêtres se fait sur une grande échelle.
Presque toutes ne digèrent pas leur pain et préfèrent un petit nombre de pommes de terre. La grande difficulté est de les faire cuire ; il faut que je surveille de près, pour que ce ne soit pas toujours les mêmes qui obtiennent de la Dienstzimmer, le bonheur de manger leur pomme de terre, cuite sur l'unique petit poêle du dortoir.
J'essaye d'organiser un tour régulier pour chacune, mais le favoritisme règne ; et, surtout, je ne peux éviter les petits cadeaux qui l'entretiennent.
Dans le fond de mon dortoir, je réunis sur les paillasses, côte à côte et les unes au-dessus des autres, toutes celles qui « se laissent glisser ». Les irrémédiables !... Celles qui, malgré tout ce que je peux faire pour les aider, ne peuvent et ne veulent pas guérir.
Souvent, par indifférence, persuadées que la mort est inévitable, elles ne font aucun effort pour vivre.
Rien ne peut donner une idée de l'horreur que représente, pour moi, chaque matin, les heures que je passe à nettoyer ces femmes. Amorphes, gisant dans la diarrhée, depuis la figure jusqu'aux pieds, la leur, celle de leur voisine.
Il m'est arrivé de constater avec écœurement que, du lit supérieur, gouttait, lentement, une selle liquide, sur la figure de la malade du dessous qui, tranquillement, s'essuyait avec la main, qu'elle secouait dans la travée.
L'odeur fétide et aigre que dégagent toutes ces paillasses trempées me monte à la gorge. Si j'ouvre la fenêtre, elles gémissent toutes qu'elles ont froid ; et, pourtant, je suis impitoyable ; je sais qu'elles n'ont, presque toutes, qu'une couverture pour deux, mais il ne faut pas que cette infecte odeur envahisse toute la salle. Schwester Erica risque d'entrer à chaque instant : « Es stinck !... », hurle-t-elle, malgré mes efforts d'assainissement.
L'événement important, une fois par semaine, est la Grossa Visita. Le docteur Treit s'installe dans le Tagesraum nettoyé, astiqué depuis l'aube.
Ce jour-là, le personnel est inquiet et nerveux. L'œil fureteur du docteur est à la recherche d'une maladresse ou d'une faute ; il ouvre les placards pour en contrôler les contenus, critique la façon de faire les lits, visite la pharmacie.
Puis il s'assoit. La doctoresse Maïda, prisonnière, médecin de ma salle, apporte toutes les feuilles de température, qu'elle lui présente, une à une, dans l'ordre d'arrivée. Le défilé commence.
Les pansements sont enlevés. Les malades sont toutes en chemise, se traînant avec terreur devant celui qui, d'un mot, décidera de leur sort. Véritable cour des miracles, où, inquiètes, s'appuyant sur les murs, les tabourets ou les tables, elles essayent de lutter contre la syncope qui les guette.
Le docteur, d'un signe ou d'un coup de crayon sur la feuille de température, marque les Entlassung (sorties), les Verlegung (transfert).
C'est toujours une angoisse pour toute la salle, après la visite. Qui sera renvoyé ?
Souvent, une malheureuse, qui a voulu dignement passer devant le bourreau, fait bonne impression, malgré sa grande faiblesse, et se trouve condamnée à reprendre la vie de travail.
Depuis le mois de janvier, le docteur Winckelmann, venu d'Auschwitz, a organisé les sélections pour les chambres à gaz. Il ne faut pas avoir l'air épuisé, il ne faut pas avoir l'air d'une vieille femme. Le danger plane sur toutes celles qui jouent la comédie de la grande malade, pour ne pas retourner au bloc.
Le revier est devenu un endroit peu recommandé, à très mauvaise réputation ; aussi, ces visites de chaque semaine sont l'occasion de nombreuses irrégularités.
Quand une jeune femme est depuis trop longtemps alitée, il faut tâcher de subtiliser sa feuille de température et la camoufler, de façon à lui éviter le risque d'être gazée.
La doctoresse Maïda, jeune Yougoslave, qui soignait vaillamment, dans les montagnes, les troupes partisanes du général Tito, sait, à merveille, faire des courbes insignifiantes et écrire des diagnostics anodins sur les feuilles de celles qu'elle sait visées, par le terrible choix du bourreau, comme inutilisables à l'effort de guerre du Grand Reich.
Le grand docteur Winckelmann, spécialiste des méthodes d'extermination, sème la terreur. Je tremble de le voir entrer dans ma salle. Hier, c'était la grande sélection au bloc 10, bloc des tuberculeuses.
Le sinistre camion, dont le bruit seul, sous nos fenêtres, nous fait frémir, est passé quatre fois dans l'après-midi, portant son lot de femmes condamnées.
Elles sont traînées hors de leur lit, hissées, empilées dans des camions bâchés et disparaissent ainsi.
En huit minutes, le camion revient vide, le four crématoire n'est pas loin. Toute la nuit suivante, je vois la haute flamme de la cheminée éclairer ma fenêtre, et je ne peux pas dormir !...
Au bloc 7, j'apprends que la sélection s'est faite si rapidement, qu'il a été difficile de faire filer quelques malades par la fenêtre. Il ne faut pas essayer de comprendre ; le piquage se fait sans ordre, sans logique. L'âge et l'aspect physique ne semblent pas jouer un rôle prédominant. Seule, l'idée d'extermination systématique est l'explication plausible.
L'état sanitaire du camp est déplorable. La maladie, l'épuisement est presque général ; il faut, évidemment, faire de la place.
Mon amie Huguette qui, par miracle, est sortie du Jugend-Lager (camp d'extermination de vieillards), me raconte, avec émotion, qu'elle y a trouvé soixante femmes mortes dans sa salle. La veille au soir, la Schwester Véra avait généreusement distribué une poudre blanche à toutes celles qui se plaignaient de mal dormir !...
Le même système a été employé au bloc 10, bloc des tuberculeuses.
Je dois prendre ma semaine de garde de nuit. C'est épuisant, car il est difficile de dormir la journée. J’habite le premier étage, dans le Tagesraum où un coin est réservé aux lits du personnel.
Le bruit ne cesse pas un instant. Conversations hurlantes, distribution de soupe, appel aux corvées, entrées, sorties, discussions et récriminations, grand lavage du sol deux fois par jour.
La pire souffrance, pour moi, est cette impossibilité d'isolement, cette vie en commun, dans cette « Tour de Babel » où résonnent, à mes oreilles, les voix des centaines de femmes dans toutes les langues.
Mon travail de nuit est très pénible. Les alertes incessantes, dues aux raids sur Berlin, dont nous ne sommes pas très éloignées, me condamnent à veiller sans lumière. Le mot d'ordre est le silence, et je dois le faire respecter, à n'importe quel prix.
Toutes ces malheureuses, dont la diarrhée hante le repos, tâchent de souiller le moins possible leur paillasse. Dans un coin de la salle, sont rangés trois grands seaux, et celles qui en ont encore la force essayent, à tâtons, dans le noir, de s'y traîner.
Souvent, elles n'arrivent pas à temps, et les travées sont inondées de matières qu'elles lâchent en route.
À toutes celles qui gisent, incapables de bouger, je porte le bassin ; heureusement, j'en possède plusieurs.
Pour m'aider à me diriger dans le noir, elles annoncent leur étage et leur numéro de travée. Ainsi, je pars, telle une aveugle, une main en avant, glissant sur les parquets poisseux et tâchant, surtout au retour, avec mon bassin plein, de ne pas m'étaler dans la mélasse !...
Je vide à tâtons dans le seau, je rince, tant bien que mal, avec une organisation de fortune, toujours dans le noir, et je repasse à la suivante, qui sera peut-être une typhoïde méconnue, comme il y en a plusieurs dans mon service !...
Quelle ironie que la réputation d'hygiène et de propreté de l'Allemagne I...
Une Hongroise est devenue folle ; sa voix de tête crie, bavarde sans cesse. Je ne sais qu'inventer, pour la faire taire ; j'ai beau l'asperger d'eau froide, lui couvrir la tête de ses couvertures, je l'entends à travers le dortoir et je crains la colère de la Blockova demain matin, car le silence n'est pas respecté.
Mais mon angoisse augmente, car la salle est prise de panique. Dans ce noir complet, j'entends que ma folle se promène et, sans cesser de bavarder, dans sa langue dont je ne comprends pas un mot, elle prend ses voisines par les cheveux, par les jambes, par la gorge !...
Que faire ? Il faut, à tout prix, que je la maîtrise. Je me précipite, les deux mains en avant, la trouve, la traîne sur sa paillasse, la couvre et, décidée à tout, je m'assois sur elle, certaine, de cette façon, qu'elle ne bougera plus. Je lui enfonce sa couverture dans la bouche ; si elle étouffe, cela n'a aucune importance, mais il faut que le silence et le calme reviennent, car l'hystérie gagne la salle.
Dire que j'ai pu faire cela !...
Le soir, quand je ne suis pas de garde, j'aime passer un moment avec Fanny, mon inséparable collègue infirmière belge.
Elle représente pour moi toute l'âme résistante de la Belgique. Dévouée jusqu'au complet don d'elle-même, elle est adorée par toutes ses camarades ; j'ai la joie de l'avoir comme amie dans les longues heures de travail en commun, comme confidente dans nos rares minutes de détente.
Nous ne pouvons pas nous évader de l'atmosphère du camp ; elle me raconte sa vie d'infirmière au bloc 6, où j'ai toujours craint d'être nommée.
C'est le service le plus pénible de tous. Les femmes y sont amenées dans un état de maigreur effarant. Toutes épuisées, minées par le choléra, qui est la « Grande Faucheuse » du camp. Il n'y a jamais assez de place.
Elles gisent par terre, quand les paillasses sont trop chargées, et encombrent tous les passages de leurs corps décharnés.
Pas de soins, pas de médicaments ; elles attendent, côte à côte et les unes sur les autres, que la mort les délivre de leur total épuisement.
Au bloc 10, sont les tuberculeuses et les folles.
Parmi les premières, se font le plus grand nombre de sélections pour la chambre à gaz ; c'est la terreur de toutes celles qui y entrent.
Les folles sont très mal traitées par Carmen, la Blockova, qui leur donne une demi-ration de nourriture, supprime leurs vêtements et leurs couvertures et ordonne que l'on fasse cesser leurs hurlements en les passant à la douche glacée, en plein hiver.
Elles meurent toutes, soit de mauvais traitements, soit emmenées en « Convoi noir ».
Fanny me raconte longuement comment furent choisies les plus belles filles, parmi les Polonaises, pour les opérations expérimentales. Tibias et péronés sont fracturés, pour faire des essais de greffe osseuse.
D'autres sont émincés, pour faire des statistiques sur la force de résistance selon l'épaisseur. Une centaine de belles jeunes filles sont ainsi infirmes pour la vie.
Nous parlons avec émotion de toutes ces femmes stérilisées tziganes et juives, dont la race doit être éliminée, pour la pureté et la grandeur de l'Empire germanique.
Nous nous promettons, l'une et l'autre, devant notre veilleuse vacillante, faite par nous-mêmes d'un peu de cire dans un verre à dents, que, si nous avons le grand bonheur de sortir de cet enfer, nous vivrons dans le but de faire connaître, au monde entier, l'horreur d'un camp de concentration nazi, la cruauté organisée et voulue par l'esprit morbide S.S. et dans celui de tâcher d'aider à vivre, dans une patrie libérée et heureuse, tous ceux qui en ont souffert.
Cécile Goldet.
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Extrait du Dossier pédagogique « Le Verfügbar aux Enfers – Germaine Tillion », Théâtre de Paris, Mairie de Paris https://data.over-blog-kiwi.com/0/75/15/13/20150930/ob_a750fb_dossier-pedagogique-verfugbar.pdf
Germaine Tillion est née le 30 mai 1907 à Allègre (Haute-Loire) et décédée le 19 avril 2008 à Saint-Mandé (Val-de-Marne).
Ravensbrück, le 31 octobre 1943
Une prison allemande
Nous étions 43 et nous venions toutes de Paris par la gare du Nord. Le trajet avait comporté un arrêt dans la prison d'Aix-la-Chapelle, où un premier groupe d'environ 20 prisonnières attendit une semaine le second groupe, identique au premier par le nombre et la composition, c'est-à-dire que, dans les deux groupes, les unes venaient directement de Fresnes, et les autres de Romainville et de Compiègne. En outre, nous avions toutes été arrêtées par l'Abwehr et nous étions toutes NN, mais cela, nous ne le savions pas.
Dans les deux groupes, nous étions assez nombreuses à ne nous être jamais vues, mais à nous connaître de grande amitié et confiance par la voix, grâce à plusieurs mois de conversation par le tuyau du chauffage à Fresnes – et cela faisait déjà une bonne raison pour que nous ayons eu d'emblée beaucoup de choses à nous dire-, mais de plus nous sûmes vite que le recrutement de notre très petit convoi ne devait rien au hasard et qu'il avait au contraire été trié par «affaire », c'est-à-dire par cas, ce qui aurait dû très légitimement nous alarmer. Il n'en fut rien à cause de notre ignorance des mœurs administratives de l'empire hitlérien, et peut-être aussi parce que nous étions déjà blasées en matière d'alarme.
Les trajets Paris-Aix-la-Chapelle et Aix-la-Chapelle Fürstenberg eurent lieu l'un et l'autre dans des compartiments de voyageurs attelés à des trais normaux, sous la garde de soldats armés, mais sans malfaisance étalée (un peu plus tard, ils échangèrent même quelques mots avec celles qui parlaient allemand). Au cours du trajet en territoire français, il nous fut facile de jeter par les portières des messages portant quelques mots et une adresse, le tout écrit sur ce que nous avions, à savoir des pages de carnet pliées serré. La plupart de ces messages atteignirent leurs destinataires - ce qui prouve que, tout au long des quatre cent cinquante kilomètres qui séparent Paris du Rhin, il y eut des cheminots ou d'autres gens qui, en 1943, avaient l'habitude de guetter tous les jours tous les trains (le nôtre n'était justement pas un train de « déportés ») pour ramasser les bouts de papier, les déchiffrer, deviner leur importance, les recopier, les adresser sur des enveloppes timbrées et porter le tout à une poste. Il y eut beaucoup de trains, beaucoup de gens dans ces trains et beaucoup de gens pour les guetter et les aider. Ces derniers ne sont pas catalogués dans la Résistance, du moins pas dans celle qui laisse des traces, mais ils étaient tout de même là.
À Aix-la-Chapelle, on nous conduisit dans une prison allemande « ordinaire », c'est-à-dire ni meilleure ni pire qu'une prison française, et la surveillante, après nous avoir casées dans un des greniers, sur de la paille fraîche et des couvertures propres, « s'excusa » de l'encombrement de la prison.., puis nous laissa tous nos bagages et la possibilité de nous regrouper à notre gré. Une semaine plus tard, après un voyage identique, à la même heure, le second groupe arriva, et le lendemain nous repartîmes, toujours dans des compartiments normaux, mais gardées cette fois par des Aufseherinnen et des SS dont la casquette s'ornait d'une tête de mort.
Ce qui me frappe dans ce préliminaire d'Aix-la Chapelle et dans les deux trajets qui l'encadrent, c'est la relative bienveillance que nous avons rencontrée et l'extravagante différence avec Ravensbrück. Je voudrais croire que cette bienveillance s'adressait à notre destination, connue des soldats qui nous convoyaient et des gardiennes d'Aix - et il n'est pas certain d'ailleurs qu'elle ne les ait pas, aussi, apitoyés. Mais politesse et apitoiement venaient d'abord du réflexe mécanique provoqué par l’apparence : un costume, une manière de parler. Nous avions toutes de bons vêtements plutôt élégants, des bagages confortables ; les plus âgées d'entre nous étaient jeunes, et les autres très jeunes – un lot de « pensionnaires » bien peignées, propres et polies dont, selon Dédée de Paris qui comprenait l'allemand, le directeur de la prison avait dit tout haut : « Mais c'est Paris qu'on nous envoie...»
L'haleine du camp
Tous ceux, hommes ou femmes, qui eurent le malheur de connaître un camp de concentration exprimèrent plus tard la perception immédiate et brutale qui précéda pour eux la connaissance détaillée de ce qui les attendait : quelque chose que l'on recevait en pleine gueule, aussi complètement évident que la « devinance » de la mort qui fait hurler les bêtes que l'on va tuer.
La mise en rang par cinq, avec injures et coups, l'attente debout devant des bâtiments sombres, le défilé de fantômes hâves, déguenillés, squelettiques, l'air hagard, l'odeur de tombeau qui les suivait.., cela permettait tout de suite de savoir que, pour eux déjà et maintenant pour nous, tout était fini, que de cet abîme on ne ressortait pas. Ensuite, pour la seule et unique fois de toute notre captivité à Ravensbrück, nous entrâmes dans la salle de douches et, après cette douche, une de nos camarades fut tondue, sans raison, mais sans doute parce qu'il en fallait au moins une pour justifier l'activité du kommando. Pourquoi celle-là ? Peut-être parce qu'elle était la plus petite de notre convoi.
Entre-temps, tout ce que nous possédions, à l'exception d'une brosse à dents et d'un peigne, avait été entassé en vrac dans un angle de la pièce.
Nous apportions de France avec nous un petit confort amassé en prison grâce aux colis de nos familles : de bons vêtements, les dentifrices, les savons, les brosses à ongles de la vie civilisée ; nous nous croyions encore des droits, ceux en tout cas que dans les pays civilisés on reconnaît même aux condamnés à mort : droit à la justice, droit à un avocat, droit à un médecin quand on est malade, droit à un prêtre, droit à deux repas par jour, droit de garder sa chemise pour mourir... Avant la nuit, de tout cela nous étions dépouillées. Il ne nous restait plus rien, pas un objet, pas un droit, pas un espoir. Quelques loques qui ne nous appartenaient pas et un numéro, cousu sur la manche gauche, accompagné d'un triangle rouge.
Le triangle indiquait en principe la catégorie à laquelle on appartenait : le triangle rouge signifiait politique (quelle que fût la nationalité) ; le triangle violet correspondait aux Bibelforscherinnen (* témoins de Jéhovah ») ; le triangle vert, aux droit commun. Une bizarre catégorie, que les nazis appelaient asociale, recevait un triangle noir : on y trouvait les Tsiganes, mais pas uniquement eux, et il me semble que ce triangle correspondait aussi à ce que l'on appelle aujourd'hui en France le « quart monde ».
Le block de quarantaine
L'habitude de mettre les arrivantes en quarantaine remontait à une épidémie qui avait effrayé les gardiens SS pour leur propre compte en août 1941. Le block de quarantaine s'appelait le block 12, et il y avait 32 blocks dans le camp. La blockova du block 12 était tchèque, ce qui, très probablement, me sauva la vie.
Pendant la quarantaine, les prisonnières ne devaient pas sortir du block, même pour l'appel numérique, qui, dans cette période, avait lieu deux fois par jour, avant et après une journée de travail de douze heures.
Entre l'appel du matin et celui du soir, il fallait rester immobile, mais la blockova tolérait que l'on parle, à condition de le faire à voix basse.
Notre convoi n'était pas le premier convoi français arrivé au camp. Avant nous, il y avait eu trois groupes de Françaises, dont l'un fut numéroté (le 29 avril 1943) dans la série 19000 et les deux autres, en juillet, dans les séries 21600 et 22000. Ils avaient été tous deux engloutis dans des blocks où il était difficile de survivre, et ils échappèrent ainsi à l'attention des anciennes prisonnières du camp, allemandes, polonaises ou tchèques, qui, arrêtées pour résistance depuis plusieurs années, étaient avides de savoir comment évoluait la guerre. Avec la complicité de la blockova, dans les jours et même les heures qui suivirent notre arrivée, il en vint qui, une à une, nous racontèrent en vrac ce que chacune d'elles savait : les exécutions fréquentes, les « transports noirs » vers la chambre à gaz de Linz, les malades achevées au Revier, les expériences de vivisection sur des étudiantes et des lycéennes polonaises – qui d'ailleurs vinrent elles-mêmes aux nouvelles et nous montrèrent leurs plaies...
Quelques jours ou quelques heures avant nous (ou après nous ?), un petit groupe de Tchèques arriva, venant directement d'Auschwitz. L'une d'elles, au visage grave et jeune, avait les cheveux tout blancs ; plusieurs d'entre elles parlaient l'allemand et elles nous racontèrent Auschwitz, son quai de gare, la sélection, les chambres à gaz, les montagnes de cendre humaine...
Les nazis prenaient des précautions pour cacher l'existence des chambres à gaz aux habitants des territoires qu'ils occupaient, mais ils ne se souciaient aucunement de ce que pouvaient savoir et dire les convois de prisonniers et de prisonnières qu'ils déplaçaient d'un camp à l'autre. Les nazis eux-mêmes parlaient entre eux de n'importe quoi sans se préoccuper de qui les écoutait, surtout quand ils étaient ivres. À l'époque, je n'ai pas prêté attention à cette négligence, tant il me semblait évident que là ou ici, ici ou là, il n'était nullement prévu aux yeux des SS que qui que ce soit dût survivre.
Au bout de peu de jours, une des prisonnières de notre convoi tomba malade et mourut, puis quelques maladies contagieuses se déclarèrent, surtout des cas de scarlatine et de diphtérie. Pour moi, ce fut la diphtérie, et je me souviens tout d'abord d'être restée assez longtemps sans pouvoir parler ni manger ; puis, un matin, la blockova fit conduire à l'infirmerie (Revier) cinq ou six prisonnières dont j'étais. Là, on nous mit dans un couloir, longtemps. Quand le médecin SS arriva, j'étais épuisée et accroupie par terre ; il me poussa du pied pour me faire relever, mais sans brutalité, me regarda distraitement et dit : « Nicht scarlatine… Raus ! » De fait, je n’avais pas la scarlatine.
On me ramena au block, et je perds là le fil des événements. Plus tard, j'ai su que la blockova tchèque du block de quarantaine se mit d'accord avec Zdenka (tchèque, docteur en médecine et responsable des maladies contagieuses). Après le dernier appel, dans le camp désert et la nuit noire, elles me firent porter en civière au Revier.
J'avais (m'a dit plus tard Zdenka) une « schwer diphtérie ». Par chance, en 1943, à Ravensbrück, on soignait depuis peu les diphtéries. Et on avait même du sérum.
La petite salle des diphtériques
La chambre des diphtériques était petite, avec des bat-flancs en bois à deux étages (et non à trois étages comme ceux des blocks) où chaque malade avait une paillasse individuelle et des draps propres ; les prisonnières médecins disposaient de médicaments, et toutes les diphtériques étaient vues et soignées avec la même douceur attentive par Zdenka et ses aides, le matin très tôt et le soir très tard. Aucune ne parlait français, mais dans une chambre voisine, apparemment identique, se trouvaient les scarlatines et, comme un seul poêle chauffait les deux pièces, l'ouverture où passait le tuyau permettait d'échanger quelques mots - or, parmi les malades atteintes de scarlatine, il y avait plusieurs Françaises de mon convoi, et je l'ai su dès que j'ai repris conscience.
À cette date - octobre et novembre 1943 -, je l'ai dit, trois convois français avaient précédé le nôtre mais le premier avait été dispersé aussitôt dans un block de « droit commun », et le troisième avait été envoyé à Neubrandenburg; c'est dire que nos compatriotes se situaient au plus bas de la hiérarchie occulte du camp, au degré le plus misérable de l'échelle des misérables et qu'aucune d'elles n'occupait un poste lui permettant de circuler et d'apporter le secours d'une parole à l'une de nous. Peu de Françaises parlaient l'allemand, peu d'Allemandes comprenaient le français, et les Tchèques ayant fait des études secondaires avaient appris l'allemand comme seconde langue : le français n'était donc parlé que par un très petit nombre de Polonaises « politiques ».
Dans la salle des diphtériques, on ne voyait jamais de SS, et c'est pourquoi une camarade de Zdenka avait choisi d'y venir, en quelque sorte, « en villégiature », et elle s'occupait d'un adorable petit Danois juif de deux ans et demi, très beau et très sage ; elle veilla aussi, comme je l'ai dit, à ce que l'on ne me vole pas le bol d'eau chaude où nageaient des rondelles de rutabagas que, comme dans les blocks, on nous distribuait, avec un morceau de pain que je ne pouvais pas manger.
J'ai vu, à un mètre de moi (quelques jours ou quelques semaines plus tard), le médecin SS Treite examiner avec douceur le petit Danois, auquel il avait pensé à apporter une pomme et qu'il inscrivit ce jour-là sur la liste des partants pour Auschwitz - or il ne pouvait pas ignorer ce que signifiait Auschwitz pour le petit Danois…
Si j'insiste sur ces souvenirs, c'est parce qu'ils furent ceux des premières heures et parce que l'on y peut déjà déchiffrer les incohérences apparentes du système- car, dans ce même Revier, exactement un an plus tard, des malades furent délibérément empoisonnées par dizaines, d'autres enlevées en chemise dans leurs lits et traînées, sous les yeux de leurs camarades, de l'autre côté du mur qui séparait le camp des fours crématoires. Deux ans plus tôt, les imprudentes qui venaient s'y faire soigner pouvaient y recevoir une piqûre mortelle de pétrole ou d'Évipan – mais nous sommes en octobre et novembre 1943, et en octobre et novembre 1943, dans ce même Revier, des prisonnières excellents médecins soignaient avec douceur leurs malades et elles disposaient pour ce faire de médicaments.
On pouvait déjà mesurer le pouvoir – limité, clandestin – de petits groupes solidaires qui, de temps en temps, parvenaient à sauver une vie, bien souvent d'ailleurs sans même pouvoir échanger un mot avec celle qu'ils venaient de sauver, faute de connaître sa langue. En 1944, les Françaises, devenues à leur tour de « vieilles » prisonnières pleines de ruse, parvinrent à pénétrer sous la tente où mouraient de typhus et de faim les Hongroises juives, mais pour moi, en 1943, le secours vint de trois Tchèques qui se connaissaient et que je ne connaissais pas.
Même si c'est vrai, je ne veux pas le savoir
Le sentiment dominant chez les Françaises, plus encore que la peur, avait été la stupeur, l'effarement. Au premier contact, ce furent les plus optimistes, les moins lucides qui reçurent le choc psychique le plus rude. Nous étions presque toutes de la Résistance, et aucune ne flancha devant les Allemands, mais le soir, dans la solitude du dortoir, il y eut des larmes. Ensuite, au bout de deux ou trois jours, plusieurs essayèrent de nier la réalité, de lutter contre elle avec leurs pauvres moyens - les bobards, les chimères, les recettes de cuisine... – et elles se mettaient en colère quand on leur révélait une nouvelle horreur. « Et même si c'est vrai, je ne veux pas le savoir », m'ont dit des camarades que j'essayais d'éclairer. Comme la névrose, une certaine futilité est un refuge contre les réalités intolérables.
En janvier 1945, lorsque celles que nous appelions les « Parachutistes » furent emmenées, pieds nus, par la grande porte, il était impossible de croire à un changement de camp. Ce fut cependant ce que décidèrent de croire bon nombre de nos compatriotes.
À Ravensbrück, les exécutions n'étaient pas publiques, les prisonnières triées pour les « transports noirs » figuraient sur des listes sans indication ; on a tué des malades au Revier, mais pas tout le temps et pas du tout durant les onze premiers mois de 1944 – bref, celles qui voulaient vraiment ignorer pouvaient y parvenir, tout au moins pendant certaines périodes, dans certains îlots du camp... À Auschwitz, la réalité s'étalait sans contre imagination possible, et le choc psychique était si violent qu'il suffisait pour tuer. Une prisonnière française (qui fut employée au Revier d'Auschwitz puis transférée à Ravensbrück) me disait que souvent, au cours d'un appel, il arrivait que des femmes se couchent par terre et qu'on les amène à des médecins détenus qui les soignaient - d'autant plus facilement qu'elles n'avaient besoin d'aucun médicament puisqu'elles n'étaient pas malades. Au bout de quelques jours, elles mouraient, sans avoir eu aucune maladie et très loin encore de l'épuisement8.
En 1945, une très jeune tuberculeuse du bloc 10 (celui des exterminations), à qui l'on répétait un de ces bobards invraisemblables qui couraient le camp, répondit avec un sourire gentil et désespéré : « Au block 27, vous finissez la guerre dans trois mois, mais ici nous la finissons dans quinze jours, parce que, au-delà, ce sera trop tard pour nous. »
Quand une femme brave et intelligente était au bout de ses forces, elle cessait de lutter contre les poux et elle ajoutait foi à de folles histoires contre lesquelles, jusqu'alors, elle avait été capable de lutter. Cela ne traînait pas, en tout cas pas plus de quelques jours. Était-ce parce qu'elle avait cessé de lutter qu'elle mourait ou parce qu'elle était mourante qu'elle cessait de lutter ?... Mais elle mourait.
Celles qui s'installaient dans la fiction voulaient croire en n'importe quoi : l'arrivée des Russes ou des Américains, un échange de prisonniers à la frontière suisse... mais à tout le moins à la fin de leur misère. Et la vérité les exécutions, pendaisons, empoisonnements, gaz, etc., elles la niaient.
A la dernière limite de l'épuisement, dans la période qui précède l'agonie, ce n'étaient plus des bobards élaborés, mais une simple image qui surnageait seule dans le pauvre cerveau désancré : celle d'un départ impossible. Dans les heures qui précédèrent sa mort, notre camarade Colette Pijeaud (dont le mari, colonel d'aviation, venait d'être tué en Libye) parlait de l'« avion blanc » qui venait la chercher. Ce furent ses dernières paroles. Annie de Montfort, quelques minutes avant sa fin, appelait un chauffeur imaginaire. Et je me souviens moi-même, ayant la diphtérie et le délire, d'avoir été hantée par deux vers de Baudelaire :
…Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate,
Ici, la terre est faite de nos pleurs...
puis par l'image nue d'un train-hôpital, avec un lit blanc – image que je suçais indéfiniment. Et cependant, à ce moment-là même, par intervalles, je savais que c'était un jeu, et la douleur physique (j'avais à la fois une diphtérie grave, une double otite, une première bronchite, qui est devenue chronique, une crise aiguë de scorbut et des punaises), l'abandon total (j'étais la seule Française au milieu de diphtériques de toutes les nationalités, et l'on ne me donnait pas même un verre d'eau, jusqu'au moment où ma voisine de lit m'a soignée et sauvée), la perspective de la mort imminente… tout cela me paraissait des maux supportables et proportionnés. Il y a des maux insupportables et disproportionnés avec les forces humaines : c'est la souffrance et la mort de ceux qu'on aime ou l'impuissance torturante de la prison, tandis que l'imagination vous présente sans trêve telle et telle précaution qu'il serait encore possible de prendre – alors que vous ne pouvez plus rien. Épreuves écrasantes... Mais la mort solitaire, la souffrance du corps, l'abandon sont de plain-pied avec la condition des vivants, dans toute l'échelle des êtres. Et, dans une conversation privée avec l'ordonnateur du monde (sauf pour les punaises, que je considérais comme un abus de sa part), j'aurais transigé pour le reste.
Telles sont ces « hallucinations de la mort », si semblables aux hallucinations de la faim et de la soif : d'abord des affabulations romanesques, bien combinées, presque vraisemblables, où l'on ruse avec l'obsession, puis l'obsession toute crue qui se visse dans ce qui reste de pensée. Il nous fallait lutter contre elles, mais lutter avec prudence, car elles sont aussi nécessaires que dangereuses : nécessaires parce qu'elles permettaient de ne pas souhaiter fortement la mort, dangereuses parce qu’elles affaiblissaient la méfiance vis-à-vis des pièges du camp…
Profit et extermination
Himmler actionnaire Au début de 1944, en interrogeant une des prisonnières employées depuis de longues années dans les secrétariats du camp, j'appris que son travail personnel consistait à taper au jour le jour les bénéfices qui revenaient à un « propriétaire » ou à un « actionnaire » de l’entreprise Ravensbrück ». Ce personnage se nommait Heinrich Himmler.
Himmler n'était donc pas seulement, comme chef de la police et des SS, le supérieur administratif des garde-chiourmes du camp, il était en même temps ou propriétaire du terrain – qu'il aurait alors loué à l'État ? – ou principal actionnaire d'une société qui aurait exploité notre travail ? Ce qui était sûr, c'est que l'entreprise rapportait beaucoup d'argent et qu'une part considérable de cet argent avait pour destination le Reichsführer Himmler. À l'époque, je n'ai pas pu savoir exactement sous quelle forme et à quel taux, mais l'existence d'une participation de Himmler et de ses collaborateurs immédiats aux bénéfices rapportés par la main-d’œuvre concentrationnaire, cela, c'était un fait, et ce fait, je l'ai connu sous la forme que je viens de dire, en mars 1944, à Ravensbrück.
Beaucoup plus tard, j'eus l'occasion de reparler de cette information avec une compatriote qui venait d'arriver d'Auschwitz, où elle travaillait dans des serres, et celle-ci m'apprit alors que les serres d'Auschwitz appartenaient personnellement à un particulier, ce qui exigeait une comptabilité spéciale, effectuée naturellement par un prisonnier, un prisonnier comptable. Le particulier propriétaire était Heinrich Himmler. Les renseignements fournis sur les bénéfices de Himmler par les secrétaires de Ravensbrück et d'Auschwitz étaient calculés et tapés par leurs soins, c'était là leur travail quotidien, auquel elles devaient s'appliquer, qu'il leur fallait au besoin refaire - il ne s'agissait donc pas d'une histoire écoutée distraitement ou d'un accident entr'aperçu, mais de ce qu'il y a de plus sûr dans ce que retient une mémoire professionnelle.
Je me souviens encore de mon saisissement lorsque, en 1944, à Ravensbrück, cet ensemble de faits m'apparut.
Un certain propriétaire de terrains vagues nommé Himmler rendait le service à un certain Himmler, chef de la police, de le débarrasser définitivement de ses ennemis. En échange, ce Himmler chef de la police fournissait indéfiniment à Himmler propriétaire de beaux dividendes sous forme de bétail humain pour remplacer celui qu'il usait à un rythme accéléré. Quelle merveilleuse utilisation de landes incultes et de marécages pour un capitaliste ingénieux : là où rien ne pousse, on installe un camp de concentration, et c'est une véritable mine d’or !
C'était même si merveilleux que, à partir de 1944, on pouvait penser que le souci des dividendes primait celui d'une extermination rationnelle des ennemis de l'Allemagne. De fait, c'est à ce moment que les mystérieuses lettres NN disparaissent peu à peu des dossiers et que les exécutions qu'elles préfigurent deviennent plus rares... Inversement, il n'y avait plus de libérations, même lorsque l'erreur, était flagrante – du moins est-ce ce que nous pouvions constater en 1944 : une déportation en vrac de terroristes actifs et efficaces, que n'importe quel code militaire aurait condamnés à mort, mélangés avec de pauvres gens totalement innocents, mais déportés aussi... Et ensuite tous voués à la mort, par coups, par gaz, par famine.
Jusqu’en 1942, l’important, ce sont les exécutions politiques (ennemis de l'Allemagne) et les « exécutions économiques » (gens usés à mort au service de l'Allemagne) ; mais, après cette date, on était moins exécuté si l'on cachait une bombe dans son sac à main que si l'on avait les cheveux blancs ou seulement mauvaise mine. Himmler policier serait alors devenu sensible aux dividendes de son double.
Effectivement, Himmler donnait son accord le 29 mai à Pohl (WVHA), qui lui avait annoncé que les camps de concentration étaient, à partir du 30 avril 1942, subordonnés à l'économie. Néanmoins, Himmler observait qu'il ne fallait pas heurter de front le RSHA dont la prépondérance se fera sentir maintes fois, illustrée par le cas du camp de Herzogenbusch (Pays-Bas) ; il fut le seul spécialisé dans la taille des diamants grâce à des spécialistes juifs qui échappèrent ainsi à la déportation jusqu'au 18mai 1944, quand Eichmann aura raison de la WVHA à son propos [Joseph Billig, p. 152 sq. et 176].
À cette adaptation à l'économie s'opposait avant tout la mortalité trop grande des camps de concentration mise en évidence dans une circulaire du 28 décembre 1942 faisant état, pour une même période, de 136 000 nouvelles immatriculations contre 70 000 morts [Joseph Bilhg, p. 157]. Au début de 1944, j'ai imaginé cela – qui était pratiquement exact, apparemment exact, mais bien plus compliqué dans le détail, car, en 1944, la Gestapo n'eut plus le temps d'instruire les dossiers, l'Abwehr fut disloquée et, quant à Himmler, il me semble aujourd'hui avoir été plus affamé de pouvoir que d'argent...
Les prisonnières NN du block 32 passaient souvent leurs douze heures de travail quotidien à entretenir les routes du camp, en tirant un rouleau de pierre pour aplanir le mâchefer qui les couvrait ; il arrivait aussi à l'Aufseherin qui nous surveillait d'aller rejoindre un SS sensible à ses charmes ou même, tout simplement, de partir se reposer en nous laissant sous la garde des « Bandes rouges » – c'est-à-dire, parfois, de nos jeunes camarades polonaises, dites « Lapins ». Lorsque ces trois événements coïncidaient – le rouleau, l'absence de l'Aufseherin et les « Lapins » –, on pouvait faire un exposé magistral en face des fenêtres du block 15, le block de quarantaine français. C'est ce que je fis un jour de mars 1944, pendant la période de quarantaine des « 27000 ». (Par chance, il n'y avait pas de mouchardes dans le block 15 ni parmi les Verfügbaren du block des NN.)
Mon exposé comprenait quelques vues sur l'extermination et le travail, il se poursuivait avec des détails chiffrés sur notre location à des usines (avec déductions prévues pour le gardiennage, notre nourriture et nos hardes, également chiffrées), il s'étendait longuement sur les bénéfices reversés par le camp à Himmler et il se terminait avec les « transports noirs », c'est-à-dire l'extermination finale. Il n'avait donc rien de gai, et toutes mes camarades, pourtant, m'ont dit qu'elles l'avaient trouvé « réconfortant » ...
Comprendre une mécanique qui vous écrase, démonter mentalement ses ressorts, envisager dans tous ses détails une situation apparemment désespérée, c'est une puissante source de sang-froid, de sérénité et de force d'âme. Rien n'est plus effrayant que l'absurde. En faisant la chasse aux fantômes, j'avais conscience d'aider un peu, moralement, les meilleures d'entre nous. En outre, il y avait notre indignation, la volonté passionnée qu'elle nous survive, qu'un tel monceau de crimes ne devienne pas un « crime parfait ». Or il apparaissait déjà que nous serions peu nombreuses à survivre. Cette pensée de la vérité à sauver m'a obsédée depuis le jour de mon arrivée à Ravensbrück. Elle n'a pas obsédé que moi, et elle explique les réactions passionnelles mais, à mon avis, démesurées – qui ont suivi d'absurdes dénégations.
Comment peut-on dire que la vérité n'existe pas, alors qu'on l'aime si universellement et si fort ?...
Germaine Tillion, Ravensbrück, Seuil, Paris, 1973
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Il s’agit de l’audition de Marie-Claude Vaillant -Couturier lors du procès de Nuremberg, extraite de « Les minutes du procès de Nuremberg », mises en ligne par l’Université de Caen, 44ème journée, lundi 28 janvier 1946, audience du matin, https://mrsh.unicaen.fr/nuremberg/consult/Nuremberg/06/44e.xml/am28011946.html
Marie-Claude Vogel, dite « Maïco », épouse Vaillant-Couturier puis Villon, est née le 3 novembre 1912 à Paris et décédée le 11 décembre 1996 à Villejuif (Val-de-Marne).
M. DUBOST
Vous avez été arrêtée et déportée. Pouvez-vous faire votre témoignage ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
J’ai été arrêtée le 9 février 1942 par la Police française de Pétain, qui m’a remise aux autorités allemandes au bout de six semaines.
Je suis arrivée le 20 mars à la prison de la Santé, au quartier allemand. J’ai été interrogée le 9 juin 1942. À la fin de mon interrogatoire, on a voulu me faire signer une déclaration qui n’était pas conforme à ce que j’avais dit. Comme j’ai refusé de la signer, l’officier qui m’interrogeait m’a menacée, et comme je lui ai dit que je ne craignais pas la mort ni d’être fusillée, il m’a dit : « Mais nous avons à notre disposition des moyens bien pires que de fusiller les gens pour les faire mourir », et l’interprète m’a dit : « Vous ne savez pas ce que vous venez de faire. Vous allez partir dans un camp de concentration allemand ; on n’en revient jamais. »
M. DUBOST
Vous avez été conduite alors en prison ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
J’ai été reconduite à la prison de la Santé, où j’ai été mise au secret. J’ai cependant pu communiquer avec mes voisins par les canalisations et par les fenêtres. Je me trouvais dans la cellule à côté de celles du philosophe Georges Politzer et du physicien Jacques Solomon, le gendre du professeur Langevin, l’élève de Curie, l’un des premiers qui ait étudié la désintégration atomique.
Georges Politzer m’a raconté par la canalisation que, pendant son interrogatoire, après l’avoir martyrisé, on lui a demandé s’il ne voulait pas écrire des brochures théoriques pour le national-socialisme. Comme il a refusé, on lui a dit qu’il ferait partie du premier train d’otages qui seraient fusillés.
Quant à Jacques Solomon, il a été également horriblement torturé, puis jeté au cachot, d’où il n’est sorti que le jour de son exécution pour dire au revoir à sa femme, également arrêtée, et à la Santé. Hélène Solomon Langevin m’a raconté à Romainville, où je l’ai retrouvée en quittant la Santé, que lorsqu’elle s’était approchée de son mari pour l’embrasser, il avait poussé un gémissement et lui avait dit : « Je ne peux pas te prendre dans mes bras, car je ne peux plus les bouger ».
Chaque fois que les détenus revenaient de l’interrogatoire, on entendait s’échapper par les fenêtres des gémissements et les détenus disaient qu’ils ne pouvaient plus se remuer.
Durant le séjour de cinq mois que j’ai fait à la Santé, plusieurs fois on est venu chercher des otages pour les fusiller.
En quittant la Santé le 20 août 1942, j’ai été conduite au fort de Romainville, qui servait de camp d’otages. Là, j’ai assisté deux fois à des prises d’otages, le 21 août et le 22 septembre. Parmi les otages emmenés, il y avait les maris des femmes qui se trouvaient avec moi et qui sont parties pour Auschwitz ; la plupart y sont mortes. Ces femmes, pour la plupart, n’étaient arrêtées qu’à cause de l’activité de leur mari ; elles n’en avaient aucune elles-mêmes.
M. DUBOST
Vous êtes partie à Auschwitz à quel moment ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Je suis partie pour Auschwitz le 23 janvier et arrivée le 27.
M. DUBOST
Vous faisiez partie d’un convoi ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Je faisais partie d’un convoi de 230 Françaises. Il y avait parmi nous Danielle Casanova qui est morte à Auschwitz, Maï Politzer, qui est morte à Auschwitz. Hélène Solomon, II y avait de vieilles femmes...
M. DUBOST
Quelle était leur condition sociale ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Des intellectuelles, des institutrices, un peu de toutes les conditions sociales. Maï Politzer était médecin ; elle était la femme du philosophe Georges Politzer. Hélène Solomon est la femme du physicien Solomon ; c’est la fille du professeur Langevin. Danielle Casanova était chirurgien-dentiste et elle avait une grande activité parmi les femmes ; c’est elle qui a monté un mouvement de résistance parmi les femmes de prisonniers.
M. DUBOST
Combien êtes-vous revenues sur 230 ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
49. Il y avait dans le transport, de vieilles femmes ; entre autres, je me souviens d’une de 67 ans, arrêtée pour avoir eu dans sa cuisine le fusil de chasse de son mari, qu’elle gardait en souvenir et qu’elle n’avait pas déclaré pour qu’on ne le lui prenne pas. Elle est morte au bout de 15 jours à Auschwitz.
LE PRÉSIDENT
Vous avez dit que seulement 49 étaient revenues. Voulez-vous dire que seulement 49 sont arrivées à Auschwitz ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Non, seulement 49 sont revenues en France.
Il y avait également des infirmes, en particulier une chanteuse qui n’avait qu’une jambe. Elle a été sélectionnée et gazée à Auschwitz.
Il y avait aussi une jeune fille de 16 ans, une élève de lycée, Claudine Guérin. Elle est morte également à Auschwitz. Il y avait aussi deux femmes qui avaient été acquittées par le Tribunal militaire allemand ; elles s’appellent Marie Alonzo et Marie-Thérèse Fleuri ; elles sont mortes à Auschwitz.
Le voyage était extrêmement pénible, car nous étions 60 par wagon et l’on ne nous a pas distribué de nourriture ni de boissons pendant le trajet. Comme nous demandions aux arrêts aux soldats lorrains enrôlés dans la Wehrmacht qui nous gardaient si l’on arrivait bientôt, ils nous ont répondu : « Si vous saviez où vous allez, vous ne seriez pas pressées d’arriver ».
Nous sommes arrivées à Auschwitz au petit jour. On a déplombé nos wagons et on nous a fait sortir à coups de crosses pour nous conduire au camp de Birkenau, qui est une dépendance du camp d’Auschwitz, dans une immense plaine, qui, au mois de janvier, était glacée. Nous avons fait le trajet en tirant nos bagages. Nous sentions tellement qu’il y avait peu de chance d’en ressortir — car nous avions déjà rencontré les colonnes squelettiques qui se dirigeaient au travail — qu’en passant le porche, nous avons chanté la Marseillaise pour nous donner du courage.
On nous a conduites dans une grande baraque, puis à la désinfection. Là, on nous a rasé la tête et on nous a tatoué sur l’avant-bras gauche le numéro matricule. Ensuite, on nous a mises dans une grande pièce pour prendre un bain de vapeur et une douche glacée. Tout cela se passait en présence des SS, hommes et femmes, bien que nous soyons nues. Après, on nous a remis des vêtements souillés et déchirés, une robe de coton et une jaquette pareille. Comme ces opérations avaient pris plusieurs heures, nous voyions, des fenêtres du bloc où nous nous trouvions, le camp des hommes, et vers le soir, un orchestre s’est installé. Comme il neigeait, nous nous demandions pourquoi on faisait de la musique. À ce moment-là, les commandos de travail d’hommes sont rentrés. Derrière chaque commando, il y avait des hommes qui portaient des morts. Comme ils pouvaient à peine se traîner eux-mêmes, ils étaient relevés à coups de crosses ou à coups de bottes, chaque fois qu’ils s’affaissaient.
Après cela, nous avons été conduites dans le bloc où nous devions habiter. Il n’y avait pas de lits, mais des bat-flancs de 2 mètres sur 2 mètres, où nous étions couchées à 9, sans paillasse et sans couverture la première nuit. Nous sommes demeurées dans des blocs de ce genre pendant plusieurs mois. Pendant toute la nuit, on ne pouvait pas dormir, parce que chaque fois que l’une des neuf se dérangeait — et comme elles étaient toutes malades, c’était sans arrêt — elle dérangeait toute la rangée.
À trois heures et demie du matin, les hurlements des surveillantes nous réveillaient, et, à coups de gourdins, on était chassé de son grabat pour partir à l’appel. Rien au monde ne pouvait dispenser de l’appel, même les mourantes devaient y être traînées. Là, nous restions en rangs par cinq jusqu’à ce que le jour se lève, c’est-à-dire 7 à 8 heures du matin en hiver, et, lorsqu’il y avait du brouillard, quelquefois jusqu’à midi. Puis, les commandos s’ébranlaient pour partir au travail.
M. DUBOST
Je vous demande pardon, pouvez-vous décrire les scènes de l’appel ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Pour l’appel, on était mis en rangs, par cinq, puis nous attendions jusqu’au jour que les Aufseherinnen, c’est-à-dire les surveillantes allemandes en uniforme, viennent nous compter. Elles avaient des gourdins et elles distribuaient, au petit bonheur la chance, comme ça tombait, des coups.
Nous avons une compagne, Germaine Renaud, institutrice à Azay-le-Rideau en France, qui a eu le crâne fendu devant mes yeux par un coup de gourdin, durant l’appel.
Le travail à Auschwitz consistait en déblaiements de maisons démolies, constructions de routes et surtout assainissement des marais. C’était de beaucoup le travail le plus dur, puisqu’on était toute la journée les pieds dans l’eau et qu’il y avait danger d’enlisement. Il arrivait constamment qu’on soit obligé de retirer une camarade qui avait enfoncé parfois jusqu’à la ceinture. Durant tout le travail, les SS hommes et femmes qui nous surveillaient nous battaient à coups de gourdins et lançaient sur nous leurs chiens. Nombreuses sont les camarades qui ont eu les jambes déchirées par les chiens. Il m’est même arrivé de voir une femme déchirée et mourir sous mes yeux, alors que le SS Tauber excitait son chien contre elle et ricanait à ce spectacle.
Les causes de mortalité étaient extrêmement nombreuses. Il y avait d’abord le manque d’hygiène total. Lorsque nous sommes arrivées à Auschwitz, pour 12.000 détenues, il y avait un seul robinet d’eau non potable, qui coulait par intermittence. Comme ce robinet était dans les lavabos allemands, on ne pouvait y accéder qu’en passant par une garde de détenues allemandes de droit commun, qui nous battaient effroyablement. Il était donc presque impossible de se laver ou de laver son linge. Nous sommes restées pendant plus de trois mois sans jamais changer de linge ; quand il y avait de la neige, nous en faisions fondre pour pouvoir nous laver. Plus tard, au printemps, quand nous allions au travail, dans la même flaque d’eau sur le bord de la route, nous buvions, nous lavions notre chemise ou notre culotte. Nous nous lavions les mains à tour de rôle dans cette eau polluée. Les compagnes mouraient de soif, car on ne distribuait que deux fois par jour un demi-quart de tisane.
M. DUBOST
Voulez-vous préciser en quoi consistait l’un des appels du début du mois de février ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Il y a eu le 5 février ce qu’on appelait un appel général.
M. DUBOST
Le 5 février de quelle année ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
1943. À 3 heures et demie, tout le camp...
M. DUBOST
Le matin ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Le matin. À 3 heures et demie tout le camp a été réveillé et envoyé dans la plaine, alors que d’habitude l’appel se faisait à 3 heures et demie, mais à l’intérieur du camp. Nous sommes restées dans cette plaine, devant le camp, jusqu’à 5 heures du soir, sous la neige, sans recevoir de nourriture, puis, lorsque le signal a été donné, nous devions passer la porte une à une, et l’on donnait un coup de gourdin dans le dos, à chaque détenue, en passant, pour la faire courir. Celle qui ne pouvait pas courir, parce qu’elle était trop vieille ou trop malade, était happée par un crochet et conduite au bloc 25, le bloc d’attente pour les gaz. Ce jour-là, dix Françaises de notre transport ont été happées ainsi et conduites au bloc 25. Lorsque toutes les détenues furent rentrées dans le camp, une colonne, dont je faisais partie, a été formée pour aller relever dans la plaine les mortes qui jonchaient le sol comme sur un champ de bataille. Nous avons transporté dans la cour du bloc 25 les mortes et les mourantes, sans faire de distinction ; elles sont restées entassées ainsi.
Ce bloc 25, qui était l’antichambre de la chambre à gaz — si l’on peut dire — je le connais bien, car, à cette époque, nous avions été transférées au bloc 26 et nos fenêtres donnaient sur la cour du 25. On voyait les tas de cadavres, empilés dans la cour, et, de temps en temps, une main ou une tête bougeait parmi ces cadavres, essayant de se dégager : c’était une mourante qui essayait de sortir de là pour vivre.
La mortalité dans ce bloc était encore plus effroyable qu’ailleurs, car, comme c’étaient des condamnées à mort, on ne leur donnait à manger et à boire que s’il restait des bidons à la cuisine, c’est-à-dire que souvent elles restaient plusieurs jours sans une goutte d’eau.
Un jour, une de nos compagnes, Annette Épaux, une belle jeune femme de trente ans, passant devant le bloc, eut pitié de ces femmes qui criaient du matin au soir, dans toutes les langues : « À boire, à boire, à boire, de l’eau ». Elle est rentrée dans notre bloc chercher un peu de tisane mais, au moment où elle la passait par le grillage de la fenêtre, la Aufseherin l’a vue, l’a prise par le collet et l’a jetée au bloc 25.
Toute ma vie, je me souviendrai d’Annette Épaux. Deux jours après, montée sur le camion qui se dirigeait à la chambre à gaz, elle tenait contre elle une autre Française, la vieille Line Porcher, et au moment où le camion s’est ébranlé, elle nous a crié : « Pensez à mon petit garçon, si vous rentrez en France ». Puis elles se sont mises à chanter la Marseillaise.
Dans le bloc 25, dans la cour, on voyait les rats, gros comme des chats, courir et ronger les cadavres et même s’attaquer aux mourantes, qui n’avaient plus la force de s’en débarrasser.
Une autre cause de mortalité et d’épidémie était le fait qu’on nous donnait à manger dans de grandes gamelles rouges qui étaient seulement passées à l’eau froide après chaque repas. Comme toutes les femmes étaient malades, et qu’elles n’avaient pas la force durant la nuit de se rendre à la tranchée qui servait de lieux d’aisance et dont l’abord était indescriptible, elles utilisaient ces gamelles pour un usage auquel elles n’étaient pas destinées. Le lendemain, on ramassait ces gamelles, on les portait sur un tas d’ordures et, dans la journée, une autre équipe venait les récupérer, les passait à l’eau froide, et les remettait en circulation.
Une autre cause de mort était la question des chaussures. Dans cette neige et cette boue de Pologne, les chaussures de cuir étaient complètement abîmées au bout de huit à quinze jours. On avait donc les pieds gelés et des plaies aux pieds. Il fallait coucher sur ses souliers boueux de peur qu’on ne les vole, et presque chaque nuit, au moment de se lever pour l’appel, on entendait des cris d’angoisse : « On m’a volé mes chaussures ». Il fallait alors attendre que tous les blocs soient vidés pour chercher sous les cadres les laissés-pour-compte. C’étaient parfois deux souliers d’un même pied ou un soulier et un sabot. Cela permettait de faire l’appel, mais pour le travail, c’était une torture supplémentaire puisque cela occasionnait des plaies aux jambes qui, à cause du manque de soins, s’envenimaient rapidement. Nombreuses sont les compagnes qui sont entrées au « Revier » pour des plaies aux jambes et qui n’en sont jamais ressorties.
M. DUBOST
Que faisait-on aux internées qui se présentaient à l’appel sans chaussures ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Les internées juives qui allaient à l’appel sans chaussures étaient immédiatement conduites au bloc 25.
M. DUBOST
On les gazait donc ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
On les gazait pour n’importe quoi. Leur situation du reste était absolument effroyable. Alors que nous étions entassées à 800 dans des blocs et que nous pouvions à peine nous remuer, elles étaient dans des blocs de dimensions semblables, à 1.500, c’est-à-dire qu’un grand nombre ne pouvait pas dormir de la nuit, ou même s’étendre.
M. DUBOST
Pouvez-vous parler du Revier ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Pour arriver au Revier, il fallait d’abord faire l’appel. Quel que soit l’état...
M. DUBOST
Voulez-vous préciser ce qu’était le Revier dans le camp ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Le Revier était les blocs où l’on mettait les malades. On ne peut pas donner à cet endroit le nom d’hôpital, car cela ne correspond pas du tout à l’idée qu’on se fait d’un hôpital. Pour y aller, il fallait d’abord obtenir l’autorisation du chef de bloc, qui la donnait très rarement. Quand enfin on l’avait obtenue, on était conduit en colonne devant l’infirmerie où, par tous les temps, qu’il neige, ou qu’il pleuve, même avec 40° de fièvre, on devait attendre plusieurs heures, en faisant la queue, pour être admise. Il arrivait fréquemment que des malades meurent dehors, devant la porte de l’infirmerie, avant d’avoir pu y pénétrer. Du reste, même de faire la queue devant l’infirmerie était dangereux car, lorsque cette queue était trop grande, le SS passait, ramassait toutes les femmes qui attendaient et les conduisait directement au bloc 25.
M. DUBOST
C’est-à-dire à la chambre à gaz ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
C’est-à-dire à la chambre à gaz. C’est pourquoi, très souvent les femmes préféraient ne pas se présenter au Revier, et elles mouraient au travail ou à l’appel. Après l’appel du soir, en hiver, quotidiennement on relevait des mortes qui avaient roulé dans les fossés.
Le seul intérêt du Revier, c’est que, comme on était couché, on était dispensé de l’appel, mais on était couché dans des conditions effroyables, dans des lits de moins d’un mètre de large à quatre, avec des maladies différentes, ce qui faisait que celles, qui étaient entrées pour des plaies aux jambes, attrapaient la dysenterie ou le typhus de leur voisine. Les paillasses étaient souillées, on ne les changeait que quand elles étaient complètement pourries. Les couvertures étaient si pleines de poux qu’on les voyait grouiller comme des fourmis.
Une de mes compagnes, Marguerite Corringer, me racontait que, pendant son typhus, elle ne pouvait pas dormir toute la nuit à cause des poux ; elle passait sa nuit à secouer sa couverture sur un papier, à vider les poux dans un récipient auprès de son lit, et ainsi pendant des heures.
Il n’y avait pour ainsi dire pas de médicaments ; on laissait donc les malades couchées, sans soins, sans hygiène, sans les laver. On laissait les mortes pendant plusieurs heures couchées avec les malades, puis quand enfin on s’apercevait de leur présence, on les balançait simplement hors du lit et on les conduisait devant le bloc. Là, la colonne des porteuses de mortes venait les chercher sur de petits brancards, d’où la tête et les jambes pendaient. Du matin au soir, les porteuses de mortes faisaient le trajet entre le Revier et la morgue.
Pendant les grandes épidémies de typhus des hivers 1943 et 1944, les brancards ont été remplacés par des chariots, car il y avait trop de mortes. Il y a eu, pendant ces périodes d’épidémie, de 200 à 350 mortes par jour.
M. DUBOST
Combien mourait-il de gens à ce moment-là ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Pendant les grandes épidémies de typhus des hivers 1943-1944, de 200 à 350, suivant les jours.
M. DUBOST
Le Revier était-il ouvert à toutes les internées ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Non, quand nous sommes arrivées, les Juives n’avaient pas le droit d’y aller, elles étaient directement conduites à la chambre à gaz.
M. DUBOST
Voulez-vous parler de la désinfection des blocs, s’il vous plaît ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
De temps en temps, étant donné les tas de saletés qui occasionnaient des poux et par conséquent tant d’épidémies, on désinfectait les blocs en les gazant, mais ces désinfections causaient également un très grand nombre de morts parce que, pendant qu’on gazait le bloc, les prisonnières étaient conduites aux douches, puis on leur retirait leurs vêtements, qu’on passait à l’étuve. On les laissait toutes nues dehors attendre que les vêtements ressortent de l’étuve et on les leur redonnait mouillés. On envoyait même les malades, quand elles pouvaient se tenir sur leurs jambes, aux douches. Il est évident qu’un très grand nombre mouraient en cours de route. Celles qui ne pouvaient pas bouger, étaient lavées toutes dans la même baignoire pendant la désinfection.
M. DUBOST
Comment étiez-vous nourries ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Nous recevions 200 grammes de pain, trois quarts de litre ou un demi-litre — suivant les cas — de soupe au rutabaga et quelques grammes de margarine ou une rondelle de saucisson le soir. Cela par jour.
M. DUBOST
Quel que soit le travail qui était exigé des internées ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Quel que soit le travail qui était exigé de l’internée. Certaines qui travaillaient à l’usine de l'« Union », une fabrique de munitions où elles faisaient des grenades et des obus, recevaient ce qu’on appelait un « zulage », c’est-à-dire un supplément, quand la norme était atteinte. Ces détenues faisaient, comme nous, l’appel le matin et le soir et elles étaient au travail 12 heures dans leur usine. Elles rentraient au camp après le travail et faisaient le trajet aller et retour à pied.
M. DUBOST
Qu’était cette usine l’« Union » ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
C’était une fabrique de munitions. Je ne sais pas à quelle société elle appartenait. Cela s’appelait l’« Union ».
M. DUBOST
C’était la seule usine ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Non, il y avait également une grande usine à Buna, mais comme je n’y ai pas travaillé, je ne sais pas ce qu’on y faisait. Les détenues qui étaient prises pour Buna ne revenaient plus dans notre camp.
M. DUBOST
Voulez-vous parler des expériences si vous en avez été témoin ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
En ce qui concerne les expériences, j’ai vu dans le Revier, car j’étais employée au Revier, la file de jeunes Juives de Salonique qui attendaient, devant la salle des rayons, pour la stérilisation. Je sais, par ailleurs, qu’on opérait également par castration dans le camp des hommes. En ce qui concerne les expériences faites sur des femmes, je suis au courant parce que mon amie, la doctoresse Hadé Hautval, de Montbéliard, qui est rentrée en France, a travaillé pendant plusieurs mois dans ce bloc pour soigner les malades, mais elle a toujours refusé de participer aux expériences. On stérilisait les femmes, soit par piqûres, soit par opérations, ou également avec des rayons. J’ai vu et connu plusieurs femmes qui avaient été stérilisées. Il y avait parmi les opérées une forte mortalité. Quatorze Juives de France qui avaient refusé de se laisser stériliser ont été envoyées dans un commando de Strafarbeit, c’est-à-dire punition de travail.
M. DUBOST
Revenait-on de ces commandos ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Rarement, tout à fait exceptionnellement.
M. DUBOST
Quel était le but poursuivi par les SS ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Les stérilisations, ils ne s’en cachaient pas ; ils disaient qu’ils essayaient de trouver la meilleure méthode de stérilisation pour pouvoir remplacer, dans les pays occupés, la population autochtone par les Allemands, au bout d’une génération, une fois qu’ils auraient utilisé les habitants comme esclaves pour travailler pour eux.
M. DUBOST
Au Revier, avez-vous vu des femmes enceintes ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Oui. Les femmes juives, quand elles arrivaient enceintes de peu de mois, on les faisait avorter. Quand la grossesse était près de la fin, après l’accouchement, on noyait les bébés dans un seau d’eau. Je sais cela parce que je travaillais au Revier, et que la préposée à ce travail était une sage-femme allemande, détenue de droit commun pour avoir pratiqué des avortements. Au bout d’un certain temps un autre médecin est arrivé et, pendant deux mois, on n’a pas tué les bébés juifs. Mais, un beau jour, un ordre est arrivé de Berlin disant qu’il fallait de nouveau les supprimer. Alors, les mères et leurs bébés ont été appelées à l’infirmerie, elles sont montées en camion et on les a conduites aux gaz.
M. DUBOST
Pourquoi dites-vous qu’un ordre est arrivé de Berlin ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Parce que je connaissais les détenues qui travaillaient au secrétariat des SS, en particulier, une Slovaque, nommée Herta Roth, qui travaille à l’heure actuelle à l’UNRRA à Bratislava.
M. DUBOST
C’est elle qui vous l’a dit ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Oui. Et d’autre part, je connaissais également les hommes qui travaillaient au commando des gaz.
M. DUBOST
Vous venez de parler des mères juives, y avait-il d’autres mères dans votre camp ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Oui, en principe, les femmes non juives accouchaient et on ne leur enlevait pas leurs bébés, mais, étant donné les conditions effroyables du camp, les bébés dépassaient rarement quatre à cinq semaines. Il y avait un bloc où se trouvaient les mères polonaises et russes. Un jour, les mères russes ayant été accusées de faire trop de bruit, on leur a fait faire l’appel toute la journée devant le bloc, toutes nues avec leurs bébés dans leurs bras.
M. DUBOST
Quel était le régime disciplinaire du camp ? Qui assurait la surveillance et la discipline ? Quelles étaient les sanctions ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
En général, les SS économisaient beaucoup de personnel à eux en employant des détenues pour la surveillance du camp. Ils ne faisaient que superviser. Ces détenues étaient prises parmi des filles de droit commun ou des filles publiques allemandes, et quelquefois d’autres nations, mais en majorité des Allemandes.
On arrivait, par la corruption et la délation, la terreur, à les transformer en bêtes humaines, et les détenues ont autant à s’en plaindre que des SS eux-mêmes. Elles frappaient autant que frappaient les SS et, en ce qui concerne les SS, les hommes se conduisaient comme les femmes et les femmes étaient aussi sauvages que les hommes. Il n’y a pas de différence.
Le système employé par les SS pour avilir les êtres humains au maximum en les terrorisant, et, par la terreur, en leur faisant faire des actes qui devaient les faire rougir d’eux-mêmes, arrivait à faire qu’ils ne soient plus des êtres humains. Et c’était cela qu’ils recherchaient ; il fallait énormément de courage pour résister à cette ambiance de terreur et de corruption.
M. DUBOST
Qui distribuait les punitions ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Les chefs SS, les hommes et les femmes.
M. DUBOST
En quoi consistaient les punitions ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
En mauvais traitements corporels, en particulier, une des punitions les plus classiques était 50 coups de bâton sur les reins. Ces coups de bâton étaient donnés par une machine que j’ai vue ; c’était un système de balancements qui était manipulé par un SS. Il y avait aussi des appels interminables jour et nuit ou bien de la gymnastique ; il fallait se mettre à plat ventre, se relever, se mettre à plat ventre, se relever, pendant des heures, et quand on tombait, on était assommé de coups et transporté au bloc 25.
M. DUBOST
Comment se comportaient les SS à l’égard des femmes ? Et les femmes SS ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Il y avait à Auschwitz une maison de tolérance pour les SS et également pour les détenus, fonctionnaires hommes, qu’on appelait des « Kapo ».
D’autre part, quand les SS avaient besoin de domestiques, ils venaient, accompagnés de la Oberaufseherin, c’est-à-dire la commandante femme du camp, choisir pendant la désinfection, et ils désignaient une petite jeune fille que la Oberaufseherin faisait sortir des rangs. Ils la scrutaient, faisaient des plaisanteries sur son physique et, si elle était jolie et leur plaisait, ils l’engageaient comme bonne avec le consentement de la Oberaufseherin qui leur disait qu’elle leur devait une obéissance absolue, quoi qu’ils lui demandent.
M. DUBOST
Pourquoi venaient-ils pendant la désinfection ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Parce qu’à la désinfection, les femmes étaient nues.
M. DUBOST
Ce système de démoralisation et de corruption était-il exceptionnel ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Non, dans tous les camps où j’ai passé, le système était le même ; j’ai parlé à des détenues venues de camps où je n’avais pas été moi-même, et c’est toujours la même chose. Le système est exactement le même dans n’importe quel camp. Cependant il y a des variantes. Auschwitz, je crois, était l’un des plus durs, mais j’ai été ensuite à Ravensbrück ; là aussi il y avait une maison de tolérance et, là aussi on recrutait parmi les détenues.
M. DUBOST
Selon vous, tout a été mis en œuvre alors pour les faire déchoir à leurs propres yeux ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Oui.
M. DUBOST
Que savez-vous du transport des Juifs, qui est arrivé presque en même temps que vous, venant de Romainville ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Quand nous avons quitté Romainville, on avait laissé sur place les Juives qui étaient à Romainville en même temps que nous ; elles ont été dirigées vers Drancy et sont arrivées à Auschwitz où nous les avons retrouvées trois semaines plus tard, trois semaines après nous. Sur 1200 qu’elles étaient, il n’en est entré dans le camp que 125, les autres ont été dirigées sur les gaz tout de suite. Sur ces 125, au bout d’un mois, il n’en restait pas une seule.
Les transports se pratiquaient de la manière suivante au début, quand nous sommes arrivées : quand un convoi de Juifs arrivait, on sélectionnait : d’abord les vieillards, les vieilles femmes, les mères et les enfants qu’on faisait monter en camions, ainsi que les malades ou ceux qui paraissaient de constitution faible. On ne prenait que les jeunes femmes et jeunes filles, et les jeunes gens qu’on envoyait au camp des hommes.
Il arrivait, en général, sur un transport de 1.000 à 1.500, qu’il en entrait rarement plus de 250 — et c’est tout à fait un maximum — dans le camp. Le reste était directement dirigé aux gaz.
À cette sélection également, on choisissait les femmes en bonne santé, entre 20 et 30 ans, qu’on envoyait au bloc des expériences, et les jeunes filles et les femmes un peu plus âgées ou celles qui n’avaient pas été choisies dans ce but étaient envoyées au camp où elles étaient, comme nous, rasées et tatouées.
Il y a eu, également pendant le printemps 1944, un bloc de jumeaux. C’était la période où sont arrivés d’immenses transports de Juifs hongrois : 700.000 environ. Le Dr Mengele, qui faisait des expériences, gardait de tous les transports, les enfants jumeaux et en général les jumeaux, quel que soit leur âge, pourvu qu’ils soient là tous les deux. Alors, dans ce bloc, il y avait des bébés et des adultes, par terre. Je ne sais pas, en dehors des prises de sang et des mesures, je ne sais pas ce qu’on leur faisait.
M. DUBOST
Êtes-vous témoin direct de la sélection à l’arrivée des convois ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Oui, parce que quand nous avons travaillé au bloc de la couture en 1944, notre bloc où nous habitions était en face de l’arrivée du train. On avait perfectionné le système : au lieu de faire la sélection à la halte d’arrivée, une voie de garage menait le train presque jusqu’à la chambre à gaz et l’arrêt, c’est-à-dire à 100 mètres de la chambre à gaz, était juste devant notre bloc, mais naturellement, séparé par deux rangées de fil de fer barbelé. Nous voyions donc les wagons déplombés, les soldats sortir les hommes, les femmes et les enfants des wagons, et on assistait aux scènes déchirantes des vieux couples se séparant, des mères étant obligées d’abandonner leurs jeunes filles, puisqu’elles entraient dans le camp, tandis que les mères et les enfants étaient dirigés vers la chambre à gaz. Tous ces gens-là ignoraient le sort qui leur était réservé. Ils étaient seulement désemparés parce qu’on les séparait les uns des autres, mais ils ignoraient qu’ils allaient à la mort.
Pour rendre l’accueil plus agréable, à cette époque, c’est-à-dire en juin, juillet 1944, un orchestre composé de détenues, toutes jeunes et jolies, habillées de petites blouses blanches et de jupes bleu marine, jouait, pendant la sélection à l’arrivée des trains, des airs gais comme la Veuve Joyeuse, la Barcarolle des Contes d’Hoffmann, etc. Alors, on leur disait que c’était un camp de travail, et comme ils n’entraient pas dans le camp, ils ne voyaient que la petite plate-forme entourée de verdure où se trouvait l’orchestre. Évidemment, ils ne pouvaient pas se rendre compte de ce qui les attendait.
Ceux qui étaient sélectionnés pour les gaz, c’est-à-dire les vieillards, les enfants et les mères, étaient conduits dans un bâtiment en briques rouges.
M. DUBOST
Ceux-là n’étaient pas immatriculés ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Non.
M. DUBOST
Ils n’étaient pas tatoués ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Non. Ils n’étaient même pas comptés.
M. DUBOST
Vous avez été tatouée ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Oui. Voyez.
(Le témoin montre son bras.)
Ils étaient conduits dans un bâtiment en briques rouges qui portait les lettres « Bad », c’est-à-dire « bains ». Là, au début, on les faisait se déshabiller, et on leur donnait une serviette de toilette avant de les faire entrer dans la soi-disant salle de douches. Par la suite, à l’époque des grands transports de Hongrie, on n’avait plus le temps de jouer ou de simuler. On les déshabillait brutalement et je sais ces détails car j’ai connu une petite Juive de France, qui habitait avec sa famille place de la République...
M. DUBOST
À Paris ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
À Paris... qu’on appelait la petite Marie et qui était la seule survivante d’une famille de neuf. Sa mère et ses sept frères et sœurs avaient été gazés à l’arrivée. Lorsque je l’ai connue, elle était employée pour déshabiller les bébés avant la chambre à gaz. On faisait pénétrer les gens, une fois déshabillés, dans une pièce qui ressemblait à une salle de douches, et par un orifice dans le plafond on lançait les capsules de gaz. Un SS regardait par un hublot l’effet produit. Au bout de cinq à sept minutes, lorsque le gaz avait fait son œuvre, il donnait le signal pour qu’on ouvre les portes. Des hommes avec des masques à gaz — ces hommes étaient des détenus — pénétraient dans la salle et retiraient les corps. Ils nous racontaient que les détenus devaient souffrir avant de mourir, car ils étaient agrippés les uns aux autres en grappes et on avait beaucoup de mal à les séparer.
Après cela, une équipe passait pour arracher les dents en or et les dentiers. Et encore une fois, quand les corps étaient réduits en cendres, on passait encore au tamis pour essayer de récupérer l’or.
Il y avait à Auschwitz huit fours crématoires. Mais à partir de 1944, ce n’était pas suffisant. Les SS ont fait creuser par les détenus de grandes fosses dans lesquelles ils mettaient des branchages arrosés d’essence qu’ils enflammaient. Ils jetaient les corps dans ces fosses. De notre bloc, nous voyions, à peu près trois quarts d’heure ou une heure après l’arrivée d’un transport, sortir les grandes flammes du four crématoire et le ciel s’embraser par les fosses.
Une nuit, nous avons été réveillées par des cris effroyables. Nous avons appris le lendemain matin, par les hommes qui travaillaient au Sonderkommando (le commando des gaz) que la veille, n’ayant pas assez de gaz, ils avaient jeté les enfants vivants dans les fournaises.
M. DUBOST
Pouvez-vous parler des sélections, s’il vous plaît, qui étaient faites à l’entrée de l’hiver ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Chaque année, vers la fin de l’automne, on faisait dans les Revier de grandes sélections. Le système semblait être le suivant
Je dis cela parce que, sur le temps que j’ai passé à Auschwitz, j’ai pu en faire la constatation, et d’autres qui sont restées encore plus longtemps que moi ont fait la même constatation.
Au printemps, à travers toute l’Europe, on raflait des hommes et des femmes, qu’on envoyait à Auschwitz. On ne gardait que ceux qui étaient assez forts pour travailler tout l’été. Pendant cette période, naturellement, il en mourait tous les jours. Mais les plus robustes, qui arrivaient à tenir six mois, étaient au bout de ce temps si épuisés qu’ils entraient à leur tour au Revier. C’est à ce moment-là qu’on faisait de grandes sélections, en automne, pour ne pas avoir à nourrir pendant l’hiver des bouches inutiles. Toutes les femmes qui étaient trop maigres étaient envoyées au gaz, toutes celles qui avaient des maladies un peu longues. Mais on gazait les Juives pour presque rien : par exemple, on a gazé celles du bloc de la gale, alors que chacun sait que la gale se guérit en trois jours si on la soigne. Je me souviens du bloc des convalescentes du typhus où, sur 500 malades, on en a envoyé 450 aux gaz.
Pendant Noël 1944, non 1943, à Noël 1943, alors que nous étions en quarantaine, nous avons vu, car nous étions en face du bloc 25, amener les femmes toutes nues dans le bloc 25. Ensuite, on faisait venir les camions, des camions non bâchés sur lesquels on empilait des femmes nues, autant que les camions pouvaient en contenir, et puis, chaque fois que le camion s’ébranlait, le fameux Hessler, qui a été au procès de Lüneburg un des condamnés, courait derrière le camion, et, avec sa trique, il battait à coups redoublés ces femmes nues qui s’en allaient à la mort. Elles savaient qu’elles partaient aux gaz, alors elles essayaient de s’échapper. On les massacrait. Elles essayaient de sauter du camion, et nous, de notre bloc, nous voyions passer le camion, et nous entendions la lugubre clameur de toutes ces femmes qui partaient, en sachant qu’elles allaient être gazées, et beaucoup d’entre elles auraient très bien pu vivre, elles n’avaient que la gale, ou simplement un peu trop de sous-alimentation.
M. DUBOST
Vous nous avez dit, Madame, tout à l’heure, que les déportés étaient, dès leur descente du train, et sans être comptés même, envoyés à la chambre à gaz. Que devenaient leurs vêtements, leurs bagages ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Quand les Juifs arrivaient — parce que, pour les non Juifs ils devaient porter eux-mêmes leurs bagages et étaient rangés dans des blocs à part — ils devaient tout laisser sur le quai à l’arrivée, ils étaient déshabillés avant d’entrer et leurs habits, ainsi que tout ce qu’ils avaient apporté et laissé sur le quai, étaient transportés dans de grandes baraques, et triés par le commando qu’on appelait « Canada ». Là, on faisait des triages et tout était expédié vers l’Allemagne : les bijoux, les manteaux de fourrures, etc.
Comme on envoyait à Auschwitz des Juives avec toute leur famille, en leur disant que ce serait une sorte de ghetto et qu’il fallait qu’elles emportent tout ce qu’elles possédaient, elles amenaient donc des richesses considérables. Je me souviens, en ce qui concerne les Juives de Salonique, quand elles sont arrivées, on leur a donné une carte postale avec inscrit dessus comme lieu d’expédition : Waldsee, lieu qui n’existait pas, et un texte imprimé, qu’elles devaient envoyer à leurs familles, disant : « Nous sommes très bien ici, il y a du travail, on est bien traité, nous attendons votre arrivée. » J’ai vu moi-même les cartes en question, et les Schreiberinnen, c’est-à-dire les secrétaires de bloc, avaient l’ordre de les distribuer parmi les détenues, pour qu’elles les envoient à leurs familles, et je sais qu’à la suite de cela des familles se sont présentées.
Je ne connais cette histoire que pour la Grèce. Je ne sais pas si elle s’est pratiquée ailleurs, mais, en tous cas, pour la Grèce (également pour la Slovaquie), des familles se sont présentées au bureau de recrutement, à Salonique, pour aller rejoindre les leurs, et je me souviens d’un professeur de lettres de Salonique qui a vu avec horreur arriver son père.
M. DUBOST
Voulez-vous parler des camps de Tziganes ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
II y avait à côté de notre camp, de l’autre côté des fils de fer barbelés séparés par trois mètres, deux camps, un camp de Tziganes qui a été, en 1944, vers le mois d’août, entièrement gazé. C’était des Tziganes de toute l’Europe, y compris de l’Allemagne. Également de l’autre côté, il y avait ce qu’on appelait le « camp familial ». C’étaient des Juifs de Theresienstadt, du ghetto de Theresienstadt, qui avaient été conduits là-bas, et, contrairement à nous, ils n’étaient ni tatoués, ni rasés, on ne leur enlevait pas leurs vêtements, ils ne travaillaient pas. Ils ont vécu comme cela six mois, et au bout de six mois, on a gazé tout le « camp familial ». Cela représentait à peu près 6.000 ou 7.000 Juifs et, quelques jours après, d’autres grands transports sont arrivés de Theresienstadt également, avec des familles, et, au bout de six mois également, elles ont été gazées comme les premières.
M. DUBOST
Voudriez-vous, Madame, donner quelques précisions sur ce que vous avez vu lorsque vous étiez sur le point de quitter ce camp, et dans quelles conditions vous l’avez quitté ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Nous avons été mises en quarantaine avant de quitter Auschwitz.
M. DUBOST
À quelle époque était-ce ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Nous avons été dix mois en quarantaine, du 15 juillet 1943, oui, jusqu’en mai 1944, et puis nous sommes retournées pendant deux mois dans le camp et ensuite, nous sommes parties pour Ravensbrück.
M. DUBOST
C’étaient toutes les Françaises survivantes de votre convoi ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Oui, toutes les Françaises survivantes de notre convoi. Nous avons appris, par les Juives arrivées de France vers juillet 1944, qu’une grande campagne avait été faite à la radio de Londres où l’on parlait de notre transport, en citant Maï Politzer, Danielle Casanova, Hélène Solomon-Langevin, et moi-même, et à la suite de cela, nous savons que des ordres ont été donnés de Berlin d’effectuer le transport de Françaises dans de meilleures conditions.
Nous avons donc été en quarantaine. C’était un bloc situé en face du camp, à l’extérieur des fils de fer barbelés. Je dois dire que c’est à cette quarantaine que les survivantes doivent la vie, car au bout de quatre mois nous n’étions plus que 52. Il est donc certain que nous n’aurions pas survécu dix-huit mois de cette vie, si nous n’avions pas eu ces dix mois de quarantaine. Cette quarantaine était faite parce que le typhus exanthématique régnait à Auschwitz. On ne pouvait quitter le camp pour être libérée ou transférée dans un autre camp, ou pour aller au Tribunal, qu’après avoir passé quinze jours en quarantaine, ces quinze jours étant la durée d’incubation du typhus exanthématique. Aussi, dès que les papiers arrivaient, annonçant qu’une détenue serait probablement libérée, on l’envoyait en quarantaine, où elle restait jusqu’à ce que l’ordre de libération soit signé. Cela durait parfois plusieurs mois, mais au minimum quinze jours.
Or, durant cette période, il y a eu une politique de libération des détenues de droit commun et des asociales allemandes, pour les envoyer comme main-d’œuvre dans les usines d’Allemagne. Il est donc impossible d’imaginer que, dans toute l’Allemagne, on pouvait ignorer qu’il y avait des camps de concentration, et ce qui s’y passait, puisque ces femmes sortaient de là, et qu’il est difficile de croire qu’elles n’ont jamais parlé. D’autre part, dans les usines où travaillaient des détenues, les Vorarbeiterinnen, c’est-à-dire les contremaîtresses, étaient des civiles allemandes qui étaient en contact avec les détenues, et qui pouvaient leur parler. Les Aufseherinnen d’Auschwitz, qui sont venues après chez Siemens à Ravensbrück comme Aufseherinnen, étaient d’anciennes travailleuses libres de chez Siemens à Berlin, et elles se sont retrouvées avec les contremaîtresses qu’elles avaient connues à Berlin, et elles leur racontaient devant nous ce qu’elles avaient vu à Auschwitz. On ne peut donc pas croire que cela ne se savait pas en Allemagne.
Lorsque nous avons quitté Auschwitz, nous n’en croyions pas nos yeux, et nous avions le cœur très serré en voyant ce petit groupe de 49 que nous étions devenues, par rapport au groupe de 230 qui était entré dix-huit mois plus tôt. Mais nous avions l’impression de sortir de l’enfer, et pour la première fois, un espoir de revivre et de revoir le monde nous était donné.
M. DUBOST
Où vous a-t-on envoyée, Madame ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
En sortant d’Auschwitz nous avons été envoyées à Ravensbrück. Là, nous avons été conduites au bloc des N.N., qui voulait dire « Nacht und Nebel » c’est-à-dire « le secret ». Dans ce bloc, avec nous, il y avait des Polonaises, portant le matricule 7.000, et quelques-unes qu’on appelait les « lapins », parce qu’elles avaient servi de cobayes. On choisissait dans leurs transports des jeunes filles ayant les jambes bien droites et étant elles-mêmes bien saines, et on leur faisait subir les opérations. À certaines, on a enlevé des parties d’os dans les jambes ; à d’autres, on a fait des injections, mais je ne saurais pas dire de quoi. Il y avait parmi les opérées une grande mortalité. Aussi les autres, quand on est venu les chercher pour les opérer, ont-elles refusé de se rendre au Revier. On les a conduites de force au cachot, et c’est là que le professeur venu de Berlin les opérait, en uniforme, sans prendre aucune précaution aseptique, sans mettre de blouse, sans se laver les mains. Il y a des survivantes de ces « lapins », elles souffrent encore énormément maintenant. Elles ont, par périodes, des suppurations et comme on ne sait pas quels traitements elles ont subi, il est très difficile de les guérir.
M. DUBOST
Les internées étaient-elles tatouées à leur arrivée ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Non, à Ravensbrück, on n’était pas tatoué, mais par contre on passait un examen gynécologique, et comme on ne prenait aucune précaution et qu’on se servait des mêmes instruments, il y avait des contagions de maladies, étant donné que les détenues de droit commun et les détenues politiques étaient mélangées.
Dans le bloc 32, où nous étions, il y avait également des prisonnières de guerre russes qui avaient refusé de travailler volontairement dans des usines de munitions. Elles avaient été conduites à cause de cela à Ravensbrück. Comme elles continuaient de refuser, on leur a fait subir toutes sortes de brimades, telles que de les laisser debout devant le bloc toute la journée sans manger. Une partie a été envoyée en transport à Bartti. Une autre a été employée pour porter les bidons dans le camp. Il y avait également, au Strafblock et au Bunker, des détenues ayant refusé de travailler pour les usines de guerre.
M. DUBOST
Vous parlez là des prisons du camp ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Des prisons du camp. Du reste, la prison du camp, je l’ai visitée, c’était une prison civile, une vraie prison.
M. DUBOST
Combien y a-t-il eu de Français dans ce camp ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
De 8.000 à 10.000.
M. DUBOST
Combien y a-t-il eu de femmes en tout ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Au moment de la libération, le chiffre matricule était 105.000 et quelques.
Il y a eu également, dans le camp, des exécutions. On appelait les numéros à l’appel le matin, puis elles partaient à la kommandantur et on ne les revoyait pas. Quelques jours après, les vêtements redescendaient à l’Effektenkammer, où l’on gardait les habits des détenues, et au bout d’un certain temps, leurs fiches disparaissaient des fichiers du camp.
M. DUBOST
Le système de détention était le même à Auschwitz ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
À Auschwitz, visiblement le but était l’extermination. On ne s’occupait pas du rendement. On était battu pour rien du tout. Il suffisait d’être debout du matin au soir, mais le fait qu’on porte une brique ou dix briques n’avait pas d’importance. On se rendait bien compte qu’on utilisait le matériel humain esclave, et pour le faire mourir, c’était cela le but ; alors qu’à Ravensbrück le rendement jouait un grand rôle. C’était un camp de triage. Quand des transports arrivaient à Ravensbrück ils étaient expédiés très rapidement, soit dans des usines de munitions, soit dans des poudreries, soit pour faire des terrains d’aviation, et les derniers temps pour creuser des tranchées.
Pour partir dans les usines, cela se pratiquait de la façon suivante : les industriels ou leurs contremaîtres, ou leurs responsables venaient eux-mêmes, accompagnés des SS, choisir et sélectionner. On avait l’impression d’un marché d’esclaves : ils tâtaient les muscles, regardaient la bonne mine, puis ils faisaient leur choix, Ensuite, on passait devant le médecin, déshabillée, et il décidait si on était apte ou non à partir au travail dans les usines. Les derniers temps, la visite au médecin n’était plus que pro forma, car on prenait n’importe qui.
Le travail était exténuant, surtout à cause du manque de nourriture et de sommeil, puisqu’en plus des douze heures effectives de travail, il fallait faire l’appel le matin et le soir... À Ravensbrück même, il y avait l’usine Siemens où l’on fabriquait du matériel téléphonique, et des instruments pour la radio des avions. Puis, il y avait à l’intérieur du camp des ateliers de camouflage d’uniformes et de différents ustensiles utilisés par les soldats. Un de ceux que je connais le mieux...
LE PRÉSIDENT
Je pense qu’il vaut mieux suspendre l’audience pendant dix minutes.
(L’audience est suspendue.)
M. DUBOST
Avez-vous vu, Madame, des chefs SS et des membres de la Wehrmacht faire des visites dans les camps de Ravensbrück et d’Auschwitz, pendant que vous y étiez ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Oui.
M. DUBOST
Savez-vous si des personnalités du Gouvernement allemand sont venues visiter ces camps ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Je ne le sais que pour Himmler. En dehors de Himmler, je ne sais pas.
M. DUBOST
Quels étaient les gardiens de ces camps ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Au début, c’étaient seulement des SS. À partir du printemps 1944, les jeunes SS, dans beaucoup de compagnies, ont été remplacés par des vieux de la Wehrmacht ; à Auschwitz et également à Ravensbrück, nous avons été gardées par des soldats de la Wehrmacht, à partir de 1944.
M. DUBOST
Vous portez témoignage, par conséquent, que sur l’ordre du Grand État-Major allemand, l’Armée allemande a été mêlée aux atrocités que vous nous avez décrites ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Evidemment, puisque nous étions gardées également par la Wehrmacht, cela ne pouvait pas être sans ordres.
M. DUBOST
Votre témoignage est formel, et il atteint à la fois les SS et l’Armée ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Absolument.
M. DUBOST
Voudriez-vous parler de l’arrivée à Ravensbrück, pendant l’hiver 1944, des Juives hongroises qui avaient été arrêtées en masse ? Vous étiez à Ravensbrück, c’est un fait dont vous pouvez témoigner ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Oui, naturellement, j’y ai assisté. Il n’y avait plus de place dans les blocs ; les détenues couchaient déjà à quatre par lit. Alors il a été dressé au milieu du camp une grande tente. Dans cette tente, on avait mis de la paille, et les détenues hongroises ont été conduites sous cette tente. Elles étaient dans un état effroyable. Il y avait énormément de pieds gelés, parce qu’elles avaient été évacuées de Budapest, et elles avaient fait une grande partie du trajet à pied dans la neige. Un grand nombre étaient mortes. Celles qui sont arrivées à Auschwitz ont donc été conduites sous cette tente, et là, il en mourait énormément. Tous les jours, une équipe venait rechercher les cadavres sous la tente. Un jour, en revenant à mon bloc, qui était voisin, pendant le nettoyage...
M. LE PRÉSIDENT
Parlez-vous de Ravensbrück ou d’Auschwitz ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Je parle de Ravensbrück maintenant.
C’était en hiver 1944, je crois, à peu près en novembre ou décembre. Je ne peux pas préciser le mois, parce que, dans les camps de concentration, c’est très difficile de donner une date précise, étant donné qu’à un jour de torture succédait un jour de torture égal ; la monotonie rend très difficile les points de repère.
Je dis donc qu’un jour, en passant devant la tente, au moment où on la nettoyait, j’ai vu un tas de fumier qui fumait, et tout d’un coup, j’ai réalisé que c’était du fumier humain, car les malheureuses n’avaient plus la force de se traîner jusqu’aux lieux d’aisance. Elles pourrissaient donc dans cette saleté.
M. DUBOST
Dans quelles conditions travaillait-on à l’atelier où l’on fabriquait des vestes ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
À l’atelier des uniformes...
M. DUBOST
C’était l’atelier du camp ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
C’était l’atelier du camp qu’on appelait « Schneiderei I ». On fabriquait 200 vestes ou pantalons par jour. Il y avait deux équipes, une de jour et une de nuit, douze heures de travail par équipe. L’équipe de nuit, au début à minuit, lorsque la norme était atteinte, mais dans ce cas seulement, touchait une mince tartine de pain. Par la suite cela été supprimé. Le travail était à une cadence effrénée, les détenues ne pouvaient même pas se rendre au lavabo. Pendant la nuit et le jour, elles étaient effroyablement battues, tant par les SS femmes que par les hommes, parce qu’une aiguille cassait, parce que le fil était de mauvaise qualité, parce que la machine s’arrêtait, ou tout simplement parce qu’elles avaient une tête qui ne plaisait pas à ces messieurs ou ces dames.
Vers la fin de la nuit, on voyait qu’elles étaient si épuisées que chaque effort leur coûtait. Leur front perlait de sueur. Elles ne voyaient presque plus clair. Quand la norme n’était pas atteinte, le chef de l’atelier Binder se précipitait et battait à tour de bras l’une après l’autre, toute la rangée des femmes de la chaîne, ce qui fait que les dernières attendaient, pétrifiées de terreur, que leur tour arrive. Quand on voulait aller au Revier, il fallait avoir l’autorisation des SS, qui la donnaient très rarement, et même dans ce cas, si le médecin donnait une dispense de travail de quelques jours, il arrivait couramment que les SS viennent rechercher la malade dans son lit pour la remettre à sa machine. L’atmosphère était effroyable, parce qu’à cause de « l’occultation », la nuit, on ne pouvait pas ouvrir les fenêtres. Alors, 600 femmes travaillaient pendant 12 heures sans aucune ventilation. Toutes celles qui travaillaient à la Schneiderei devenaient squelettiques au bout de quelques mois, elles commençaient à tousser, leur vue baissait, elles avaient des tics nerveux, causés par la peur des coups.
Je connais bien les conditions de cet atelier, car ma petite amie Marie Rubiano, une petite Française qui, venant de passer trois ans à la prison de Cottbus, en arrivant à Ravensbrück avait été envoyée à la Schneiderei, et chaque soir, elle me racontait son martyre. Un jour, épuisée, elle a obtenu d’aller au Revier et comme ce jour-là, la « Schwester » allemande. Erica, était de moins mauvaise humeur que de coutume, on l’a passée à la radio. Les deux poumons étant atteints très gravement, elle a été envoyée à l’horrible bloc 10, le bloc des tuberculeuses. Ce bloc était particulièrement effroyable, parce que les tuberculeuses n’étant pas considérées comme main-d’œuvre récupérable, on ne les soignait pas, et il n’y avait même pas de personnel assez nombreux pour les laver. Il n’y avait pour ainsi dire pas de médicaments.
La petite Marie a été mise dans la chambre des bacillaires, c’est-à-dire celles qu’on considérait comme perdues. Elle y a passé quelques semaines, et elle n’avait même plus le courage de lutter pour vivre. Il faut dire que l’atmosphère de cette salle était particulièrement déprimante. Elles étaient très nombreuses, plusieurs par lit, dans des lits de trois étages, dans une atmosphère surchauffée, couchées entre détenues de différentes nationalités, ce qui faisait qu’elles ne pouvaient même pas se parler entre elles. Aussi, le silence de cette antichambre de la mort n’était-il coupé que par les glapissements des asociales allemandes qui faisaient le service, et de temps en temps par le sanglot étouffé d’une petite fille qui pensait à sa mère, à son pays qu’elle ne reverrait jamais.
Pourtant, Marie Rubiano ne mourant pas assez vite au gré des SS, un jour, le Dr Winkelmann, le spécialiste des sélections à Ravensbrück, l’a inscrite sur la liste noire, et le 9 février 1945, avec 72 autres tuberculeuses, dont 6 Françaises, elle a été hissée dans le camion pour la chambre à gaz.
Durant cette période, dans tous les Revier, on envoyait aux gaz toutes les malades qu’on pensait ne plus pouvoir utiliser pour le travail. La chambre à gaz à Ravensbrück était juste derrière le mur du camp, à côté du four crématoire. Quand les camions venaient chercher les malades, nous entendions le bruit du moteur à travers le camp et il s’arrêtait juste à côté du four crématoire dont la cheminée dépassait les hauts murs du camp.
À la libération, je me suis rendue dans ces lieux et j’ai visité la chambre à gaz qui était une baraque en planches hermétiquement fermée et, à l’intérieur, il y avait encore l’odeur désagréable des gaz. Je sais qu’à Auschwitz, les gaz étaient les mêmes que ceux employés contre les poux et ils laissaient comme trace de petits cristaux vert pâle, qu’après avoir ouvert les fenêtres du bloc, on balayait. Je sais ces détails parce que les hommes utilisés à la désinfection des blocs contre les poux étaient en contact avec ceux qui gazaient les êtres humains, et ils leur ont dit que c’étaient les mêmes gaz qui étaient employés.
M. DUBOST
Était-ce le seul moyen utilisé pour exterminer les internés, à Ravensbrück ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Au bloc 10, on avait expérimenté également une poudre blanche : un jour, la Schwester allemande Martha est arrivée dans le bloc et a distribué, à une vingtaine de malades, une poudre. À la suite de cela, les malades se sont endormies profondément : quatre ou cinq ont été prises de vomissements, c’est ce qui leur a sauvé la vie ; dans le courant de la nuit, peu à peu les ronflements se sont arrêtés et les malades étaient mortes.
Je sais cela parce que j’allais chaque jour visiter des Françaises dans ce bloc ; deux des infirmières étaient françaises et la doctoresse Louise Le Porz, de Bordeaux, qui est rentrée, pourrait également en témoigner.
M. DUBOST
Était-ce fréquent ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Durant mon séjour, cet exemple a été le seul à l’intérieur du Revier, mais on employait également ce système au Jugendlager, ainsi appelé parce que c’était un ancien pénitencier de jeunes délinquantes allemandes.
Vers le début de l’année 1945, le Dr Winkelmann, ne se contentant plus de faire des sélections dans le Revier, en faisait également dans les blocs ; toutes les détenues devaient faire l’appel, les pieds nus, et montrer leur poitrine et leurs jambes. Toutes celles qui étaient trop âgées, malades, trop maigres, ou qui avaient les jambes gonflées d’œdème, étaient mises de côté, puis envoyées dans ce Jugendlager à un quart d’heure du camp de Ravensbrück. Je l’ai visité à la libération : on avait fait passer dans les blocs un ordre, disant que les vieilles femmes et les malades qui ne pouvaient pas travailler devaient se faire inscrire pour le Jugendlager, où elles seraient beaucoup mieux, où elles ne travailleraient pas, et où il n’y aurait pas d’appel ; nous l’avons su, par la suite par des employés qui travaillaient au Jugendlager, dont la chef de camp, une Autrichienne que je connaissais depuis Auschwitz, nommé Betty Wenz, et par les quelques survivantes, dont Irène Ottelard, une Française habitant Drancy, 17, rue de la Liberté, qui a été rapatriée en même temps que moi et que j’avais soignée après la libération ; par elles, nous avons eu des détails sur le Jugendlager.
M. DUBOST
Pouvez-vous me dire, Madame, si vous pouvez répondre à cette question : les médecins SS qui procédaient aux sélections agissaient-ils de leur propre mouvement ou conformément à des ordres reçus ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Ils agissaient conformément à des ordres reçus, puisque l’un d’eux, le Dr Lukas, ayant refusé de participer aux sélections a été retiré du camp et on a envoyé de Berlin le Dr Winkelmann à sa place.
M. DUBOST
Êtes-vous témoin personnel de ces faits ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
C’est lui qui l’a dit en s’en allant, à la chef du bloc 10 et à la doctoresse Louise Le Porz.
M. DUBOST
Pourriez-vous nous donner quelques renseignements sur les conditions dans lesquelles vivaient les hommes du camp voisin à Ravensbrück, au lendemain de la libération, lorsque vous avez pu les voir ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Je crois qu’il vaut mieux parler d’abord du Jugendlager, puisque chronologiquement, cela se passe avant.
M. DUBOST
Si vous voulez, bien.
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Au Jugendlager, les vieilles femmes et les malades qui étaient parties de notre camp ont été mises dans des blocs où il n’y avait pas d’eau et pas de commodités, sur des paillasses par terre, si serrées qu’on ne pouvait pas passer entre elles, ce qui faisait que la nuit, on ne pouvait pas dormir à cause du va-et-vient, et que les détenues se souillaient les unes les autres en passant. Les paillasses étaient pourries et pullulaient de poux, les détenues qui pouvaient se tenir debout faisaient l’appel pendant plusieurs heures jusqu’à ce qu’elles s’écroulent.
Au mois de février, on leur a retiré leurs manteaux, mais elles continuaient à faire l’appel dehors, ce qui a beaucoup augmenté la mortalité. Elles ne recevaient comme nourriture qu’une mince tranche de pain et un demi quart de soupe au rutabaga, et comme boisson, pour 24 heures, un demi quart de tisane. Elles n’avaient pas d’eau pour boire, pour se laver ou pour laver leurs gamelles.
Il y avait également, au Jugendlager, un Revier où l’on mettait toutes celles qui ne pouvaient pas se tenir debout. Pendant les appels, périodiquement, l’Aufseherin choisissait des détenues que l’on déshabillait en ne leur laissant que leur chemise ; on leur rendait leur manteau pour monter en camion et elles partaient pour les gaz ; quelques jours après, les manteaux revenaient à la Kammer, c’est-à-dire à l’entrepôt de vêtements, et les fiches étaient marquées Mittwerda. Les détenues qui travaillaient aux fichiers nous ont dit que le mot Mittwerda n’existait pas et que c’était une nomenclature pour les gaz.
Au Revier, on distribuait périodiquement de la poudre blanche et les malades mouraient comme celles du bloc 10 dont j’ai parlé tout à l’heure. On faisait...
LE PRÉSIDENT
Les conditions du camp de Ravensbrück semblent être les mêmes que celles d’Auschwitz ; serait-il possible, après avoir entendu ces détails, de s’occuper de la question de façon plus générale, à moins qu’il n’y ait une différence substantielle entre Ravensbrück et Auschwitz.
M. DUBOST
Je crois qu’il y a une différence qui nous a été exposée par le témoin et qui est la suivante : c’est qu’à Auschwitz, les internées étaient exterminées purement et simplement, il ne s’agissait que d’un camp d’extermination, tandis qu’à Ravensbrück, elles étaient internées pour travailler, elles étaient exténuées de travail jusqu’à ce qu’elles en meurent.
LE PRÉSIDENT
S’il y a d’autres différences entre les deux camps, sans doute demanderez-vous au témoin ces différences ?
M. DUBOST
Je n’y manquerai pas.
Pouvez-vous indiquer au Tribunal dans quel état se trouvait le camp des hommes au moment de la libération et combien il restait de survivants ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Lorsque les Allemands sont partis, ils ont laissé 2.000 femmes malades et un certain nombre de volontaires dont moi-même, pour les soigner ; ils nous ont laissées sans eau et sans lumière ; heureusement les Russes sont arrivés le lendemain. Nous avons donc pu aller jusqu’au camp des hommes et là, nous avons trouvé un spectacle indescriptible ; ils étaient depuis cinq jours sans eau ; il y avait 800 malades graves, trois médecins et sept infirmières qui n’arrivaient pas à retirer les morts de parmi les malades. Nous avons pu, grâce à l’Armée rouge, transporter ces malades dans des blocs propres et leur donner des soins et de la nourriture, mais malheureusement, je ne peux donner le chiffre que pour les Français : il y en avait 400 quand nous avons trouvé le camp, et il n’y en a que 150 qui ont pu regagner la France ; pour les autres, il était trop tard, malgré les soins...
M. DUBOST
Avez-vous assisté à des exécutions et dans quelles conditions étaient-elles faites au camp ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Je n’ai pas assisté aux exécutions, je sais seulement que la dernière qui a eu lieu, c’est le 22 avril, huit jours avant l’arrivée de l’Armée rouge ; on envoyait les détenues, comme je l’ai dit, à la Kommandantur puis leurs vêtements revenaient et on retirait leur carte du fichier.
M. DUBOST
La situation de ce camp était-elle exceptionnelle ? Ou pensez-vous qu’il s’agisse d’un système ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Il est difficile de donner une idée juste des camps de concentration quand on n’y a pas été soi-même, parce qu’on ne peut que citer les exemples d’horreur, mais on ne peut pas donner l’impression de cette lente monotonie, et quand on demande qu’est-ce qui était le pire, il est impossible de répondre, parce que tout était atroce : c’est atroce de mourir de faim, de mourir de soif, d’être malade, de voir mourir autour de soi toutes ses compagnes, sans rien pouvoir faire, de penser à ses enfants, à son pays qu’on ne reverra pas, et par moments nous nous demandions nous-mêmes si ce n’était pas un cauchemar tellement cette vie nous semblait irréelle dans son horreur.
Nous n’avions qu’une volonté pendant des mois et des années, c’était de sortir à quelques-unes vivantes pour pouvoir dire au monde ce que c’est que les bagnes nazis : partout, à Auschwitz comme à Ravensbrück — et mes compagnes qui ont été dans d’autres camps rapportent la même chose — cette volonté systématique et implacable d’utiliser les hommes comme des esclaves, et quand ils ne peuvent plus travailler, de les tuer.
M. DUBOST
Vous n’avez plus rien à déclarer ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Non.
M. DUBOST
Je vous remercie. Si le Tribunal veut interroger le témoin, j’en ai achevé.
GÉNÉRAL RUDENKO
Je n’ai pas de question à poser.
Dr HANNS MARX (avocat, remplaçant M. Babel, avocat des SS, absent)
Le Dr Babel n’a pu venir ce matin, car il a dû se rendre à une conférence de M. le général Mitchell. Messieurs les Juges, je voudrais me permettre de poser au témoin quelques questions pour l’éclaircissement du sujet : Madame Couturier, vous disiez que vous aviez été arrêtée par la Police française ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Oui.
Dr MARX
Pour quel motif avez-vous été arrêtée ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Résistance. J’appartenais à un mouvement de résistance.
Dr MARX
Une autre question... Quelle était la position que vous occupiez ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Quelle position ?
Dr MARX
La position que vous occupiez ? À ce moment, aviez-vous une position quelconque ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Où ?
Dr MARX
Par exemple, étiez-vous institutrice ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Avant la guerre ? Je ne vois pas très bien ce que la question a à voir avec le sujet ? J’étais journaliste.
Dr MARX
Oui, c’est ce que je voulais dire. Dans vos déclarations, vous avez fait remarquer que vous aviez une grande habitude du style et de la parole, et c’est pourquoi je vous demandais si vous aviez occupé une position dans cette branche, si vous étiez institutrice ou si vous faisiez des conférences, par exemple ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Non, j’étais reporter photographe.
Dr MARX
Comment pouvez-vous expliquer que vous-même ayez pu passer au travers de tout cela, et que vous soyez revenue dans un bon état de santé ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
D’abord j’ai été libérée il y a un an ; en un an de temps, on a le temps de se remettre ; ensuite, j’ai été dix mois, comme je l’ai indiqué, en quarantaine, et j’ai eu la chance de ne pas mourir du typhus exanthématique, bien que je l’aie eu et que j’aie été malade pendant trois mois et demi.
D’autre part, à Ravensbrück, les derniers temps, comme je sais l’allemand, j’ai travaillé pour faire l’appel du Revier et je n’avais donc pas à subir les intempéries ; mais par contre, sur 230, nous rentrons à 49 de mon transport, et nous n’étions plus que 52 au bout de 4 mois ; j’ai eu la chance de revenir.
Dr MARX
Est-ce que vos déclarations émanent de votre propre observation ou bien s’agit-il de communications qui vous auraient été faites par d’autres personnes ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Chaque fois que c’est le cas, je l’ai signalé dans ma déclaration : je n’ai jamais cité quoi que ce soit qui n’ait été vérifié aux sources et par plusieurs personnes, mais la majorité de ma déclaration porte sur un témoignage personnel.
Dr MARX
Comment pouvez-vous expliquer que vous ayez ainsi des connaissances statistiques tellement exactes ? Par exemple vous parlez de 700.000 Juifs qui seraient arrivés de Hongrie.
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Je vous ai dit que j’avais travaillé dans les bureaux, et en ce qui concerne Auschwitz, que j’étais amie de la secrétaire de la Oberaufseherm dont j’ai indiqué le nom et l’adresse au Tribunal.
Dr MARX
On prétend cependant qu’il y aurait 350.000 Juifs seulement venus de Hongrie, ceci d’après les indications du chef de service de la Gestapo, Eichmann.
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Je ne veux pas discuter avec la Gestapo. J’ai de bonnes raisons pour savoir que ce qu’elle déclare n’est pas toujours exact.
Dr MARX
Bien. Comment avez-vous été traitée vous-même ? Avez-vous été bien traitée ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Comme les autres.
Dr MARX
Comme les autres ? Vous avez dit aussi que le peuple allemand était au courant de ce qui se passait à Auschwitz ; sur quoi se base cette assertion ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Je l’ai dit, d’une part, sur le fait que lorsque nous sommes parties, les soldats lorrains de la Wehrmacht nous ont dit dans le train : « Si vous saviez où vous allez, vous ne seriez pas si pressées d’y arriver ». D’autre part, sur le fait que les Allemandes qui sortaient de la quarantaine pour aller travailler dans des usines étaient au courant de ces faits et qu’elles disaient toutes qu’elles le raconteraient dehors. Troisièmement sur le fait que, dans toutes les usines où travaillaient des « Haeftlinge », des détenues, elles étaient en contact avec des civils allemands, ainsi que les Aufseherinnen qui avaient des relations avec leurs familles et leurs amis et qui souvent se vantaient de ce qu’elles avaient vu.
Dr MARX
Encore une question : jusqu’en 1942, vous avez pu constater la conduite des soldats allemands à Paris. Est-ce que les soldats allemands ne se sont pas conduits d’une façon convenable, est-ce qu’ils ne payaient pas ce qu’ils réquisitionnaient ?
MADAME VAILLANT-COUTURIER
Je n’en ai pas la moindre idée ; je ne sais s’ils payaient ce qu’ils réquisitionnaient. Quant aux traitements convenables, trop des miens ont été fusillés ou massacrés pour que je puisse partager votre opinion sur cette question.
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Extrait du document Concours national de la Résistance et de la Déportation 2008-2009, département de l’Hérault, provenant de la collection du Centre régional d’Histoire de la Résistance et de la Déportation, Castelnau, https://pierresvives.herault.fr/cms_viewFilePublication.php?id=384
Suzanne Pic, épouse Orts, est née le 12 avril 1927 à Sète (Hérault) et décédée le 21 février 2018 à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône).
J’ai été arrêtée à 17 ans le 21 mai 1944 à Perpignan.
J’étais agent de liaison au réseau MARCO-POLO n° 99315. En mission, avec un agent de renseignements, je devais amener à Mâcon, à notre chef direct, les informations relevées sur les défenses allemandes dans le sud de la France. Nous avons été arrêtés sur dénonciation, six du réseau, dont mon frère et ma mère, tous les six déportés, mon frère est mort au camp de Neuengamme. Après l’internement à la citadelle de Perpignan, le regroupement à Romainville, départ pour le premier camp nazi Neue Bremm près de Sarrebruck. Ce camp était pour les femmes un camp de passage, durée moyenne de séjour, une dizaine de jours. Pour les hommes c’était un camp disciplinaire très, très dur ; le régime qui régnait dans ce camp ne permettait à ces derniers que trois mois de vie en moyenne. Nous avons quitté Romainville le 13 juin, une soixantaine de femmes. Départ de la gare de l’est à Paris en wagon de 3e classe, gardé militairement, départ très officiel avec croix rouge et colis de vivres. Après la prison, les interrogatoires, le camp ne pouvait être pire, aussi l’optimisme régnait. Neue Bremm allait nous faire comprendre ce qu’allait être notre vie, ce qu’était un camp de concentration nazi.
Neue Bremm
Transport en camion jusqu’au camp. Abandon dans la cour de nos bagages et de nos colis de croix rouge que nous avions gardés précieusement, le tout fait avec les hurlements, les coups, les aboiements des chiens, dans un affolement collectif.
Nous avons passé une semaine enfermées dans une baraque sans eau et sans WC. Le matin : toilette ; nous passions en courant devant des robinets d’où coulait un mince filet d’eau. Impossible de se laver, d’ailleurs l’ordre était : la figure et les mains seulement. WC : une tinette que l’on allait chercher le matin, tinette vite remplie. Nourriture infecte, de l’eau trouble le matin, baptisée café, à midi un liquide où nageaient quelques herbes et aussi des vers de terre, le soir, une bouillie grisâtre, faite parait-il avec de la farine avariée. Deux sorties par jour, et là, l’horreur !!! En face de nous, de l’autre côté des barbelés, séparé par une petite route, le camp des hommes. Une vision de cauchemar, des loques humaines, des squelettes rasés, les mains liées derrière le dos, qui courent, se baissent, sautent autour du célèbre bassin, sous les ordres des SS. Les coups pleuvent, les hommes tombent dans la boue, dans le bassin plein d’eau, maintenus de force avec une perche par les SS, jusqu’à la mort. La danse continue devant nos yeux épouvantés. Pour nous garder, des femmes SS, une avec un enfant de 6 à 8 ans qui s’amusait à nous commander et à nous taper. Tous les jours nous étions obligées de regarder cette danse macabre. À part les corvées de soupe et de café, de tinette, nous n’avons pas travaillé ; d’autres convois avaient pour tâche de découdre les uniformes des soldats tués au front.
Je pense que ce séjour était “une mise en condition” ; en effet cette semaine nous a appris qu’un déporté n’était rien, que notre vie n’avait aucune valeur aux yeux des SS, que nous n’avions aucun droit, qu’il fallait obéir, nous taire et que pour un rien nous étions traitées très durement à coups de schlague (matraque). Aussi le 21 juin à l’annonce de notre départ, une grande question était sur nos lèvres : où allons-nous ? Que trouverons-nous dans ce nouveau camp qui nous attend au bout du voyage ?
Le 21 juin au matin, départ dans des wagons à bestiaux : 40 hommes ou 8 chevaux. Nous y montons aidées par les coups violents des SS, les morsures des chiens qui nous attaquent au passage. 90 femmes !! Impossible de s’asseoir, on organise des groupes pour le faire à tour de rôle, pour respirer un peu d’air pur à la petite fenêtre grillagée. Un petit tonneau qui sert de tinette, tonneau qui se remplit vite, déborde et verse à chaque secousse. Trois jours et deux nuits sans manger, un arrêt le 2e jour dans une gare pour vider le tonneau et boire un peu d’eau. La faim, la soif, la fatigue, l’énervement, les disputes qui éclatent pour un rien, la folie qui menace. Enfin l’arrivée : Ravensbrück !!!
Ravensbrück
Il fait nuit, nous sommes attendues. D’énormes projecteurs nous font passer sans transition de la nuit complète à une lumière aveuglante. Une haie de femmes SS avec schlagues et chiens, officiers masculins. Tout ce monde hurle : « raus, shnell, … » Les coups pleuvent pour activer la descente du train, la route est longue, très longue pour ces femmes engourdies, affamées, hébétées. Marche au pas cinq par cinq. Un portail s’ouvre, toutes nous espérons une soupe, un lit, le repos. Nous sommes parquées sur une place, nous resterons là toute la nuit, nous serrant les unes contre les autres comme un troupeau de moutons, pour nous réchauffer physiquement et moralement. Trois personnes très âgées dans notre convoi. Nuit très dure, au petit jour, à 3 h 30 la sirène hurle le réveil, nous découvrons petit à petit le camp, beaucoup de baraques en bois bien alignées, quelques fleurs, des chemins, une place avec une large allée où nous sommes, aspect assez engageant nous attendons toujours. À 4 h, une autre sirène et c’est l’animation dans le camp. De toutes les baraques sortent des femmes qui n’ont plus rien d’humain, elles courent dans tous les sens avant de se mettre au garde-à-vous devant les baraques, en rangées de dix, c’est l’appel, nous l’avons su plus tard. À 6 h, c’est le départ pour le travail à l’extérieur du camp ; devant nous défilent des femmes par centaines, cinq par cinq, cheveux très souvent rasés, figures vides, yeux hagards, corps décharnés, vêtues de robes rayées avec des triangles de couleurs différentes, des numéros sur la poitrine et sur le bras droit, traînant les pieds chaussés de socques en bois (les pantines). Toujours encadrées par les femmes SS avec chiens et schlagues, le tout avec les cris, les hurlements et les coups habituels. Nous, toujours droites, nous regardions tout cela avec épouvante, sachant ce que l’avenir nous réservait et nous demandant si dans quelques jours nous ressemblerions à ces créatures. Nous sommes conduites dans une salle où nous déclinons notre identité (pour la dernière fois ; nous ne serons plus que des numéros), nous déposons nos bijoux dans des petits sacs en papier. Puis, toujours sous les cris et les ordres dans une langue inconnue, nous sommes poussées dans une pièce où nous subissons un examen minutieux des cheveux, sur une sorte de table un examen vaginal et rectal, ceux-ci faits avec le même doigt en caoutchouc, sans aucune hygiène. Ces examens pour chercher les poux et les bijoux cachés, les femmes ayant des poux étaient rasées totalement tête et corps. Nous passons alors devant une prisonnière qui nous lance un ballot avec une robe marquée de grandes croix en peinture, une chemise, une culotte, une paire de pantines. Le tout sale avec des taches de toutes sortes, il faut s’arranger entre nous pour avoir un vêtement à peu près à notre taille. Une douche termine le premier acte. Beaucoup de pleurs. Comment envisager le retour que nous espérons proche, le débarquement ayant eu lieu le 6 juin ?
Quarantaine
Nous sommes conduites ensuite au block 23. Nous sommes en quarantaine, c’est-à-dire que nous n’avons pas le droit de sortir du block pendant une durée variable, 15 jours à trois semaines en moyenne, sauf pour les appels. Le block était composé de deux parties identiques, une salle avec tables et tabourets et le dortoir avec des châlits à trois étages, le tout prévu pour 200 femmes et nous étions 600. Beaucoup de Polonaises, des Russes, quelques dizaines de Françaises. Un tabouret pour quatre, deux par paillasse, quelquefois trois. Dix lavabos, dix WC sans porte, le tout d’une saleté repoussante, des excréments, du sang, des ordures. Toutes ces femmes commandées par une blockowa et deux stubowas, prisonnières très souvent polonaises, à la solde des SS qui, pour ce travail, avaient droit à un régime de faveur : beaux vêtements, bonne nourriture, petite pièce pour s’isoler. Les journées sont très longues, beaucoup de disputes, difficile de se comprendre, bagarres, comment faire taire tout ce monde avec des hurlements et des coups. La seule activité : chanter. Nous avons eu des concerts en Russe, Polonais, Français.
Appel
Seules sorties, l’appel, le matin et le soir : appel pour le contrôle de l’effectif, appel punition Une épreuve très dure, qui dure… À 4 h le matin, par n’importe quel temps, le rite est immuable dans tous les camps. Debout, bien alignées par dix, il faut attendre au minimum deux heures pour être comptées et recomptées car elles ne trouvent jamais le même nombre ; elles oublient les départs, les changements de block, les mortes (les dernières doivent être amenées à l’appel). Nous devons rester immobiles, un silence total doit régner pour le passage de l’aufscherin en noir qui vient à son tour compter le troupeau, attention si le compte n’est pas juste, l’appel durera tout le temps qu’il faudra pour trouver le même effectif. Dès que les surveillantes s’éloignent nous nous frictionnons, nous soufflons dans le dos de la voisine, car même en juin il fait froid à quatre heures du matin à Ravensbrück. Des femmes tombent, défense de les relever, elles sont rouées de coups et elles restent sur place jusqu’à la sirène libératrice. Le soir, à nouveau appel, qui peut durer beaucoup plus longtemps, toute la nuit quelquefois, comme punition à une tentative d’évasion, par exemple. Pendant notre séjour, deux visites, dites médicales :
1ère visite. Toutes les femmes du block, nues dans la cour en rang devant le revier (infirmerie) : une par une, il faut passer devant deux SS en ouvrant la bouche et en montrant les mains. Les dents en or sont répertoriées pour être récupérées. Humiliation très grande surtout pour les personnes âgées. C’est à cette visite que les femmes sont déclarées bonnes pour le travail ou pour le block des invalides.
2e visite : cette fois pas de déshabillage mais un prélèvement vaginal par une “infirmière” avec un doigt en caoutchouc désinfecté dans une petite cuvette : 200 pour le doigt et la cuvette.
Nourriture : 3 repas par jour : le matin “café” glands grillés, midi 3/4 de louche de soupe de rutabagas ou de légumes déshydratés, betteraves à bétail avec quelques yeux de margarine ; soir, un morceau de pain noir. Le dimanche, une soupe blanche saccharinée et gluante faite avec de la farine avariée. 850 calories par jour ; nourriture qu’il faut avaler de suite car elle peut vous être arrachée des mains. La faim règne en maître, notre obsession : manger. Alors, n’ayant rien, nous parlons cuisine, chacune donne des recettes de sa région.
Vermine : beaucoup de puces qui sautent des planchers, des poux de tête et de corps. Terreur des femmes, ils annoncent la tête rasée.
Corvées : bidons de café ou de soupe qu’il faut aller chercher à la cuisine : 50 litres qu’il faut porter à deux, très pénible pour des femmes affaiblies et affamées. Seul rayon de soleil dans ce lieu dominé par la cheminée du four crématoire qui fume sans arrêt, répandant dans le camp une odeur difficilement supportable et qui imprègne tout : la visite de Geneviève de Gaulle qui se faisait un devoir de venir saluer chaque arrivée de Françaises. Pour nous toutes, cela a été un réconfort de savoir que la nièce du général partageait notre sort.
Départ
Le 19 juillet, appel spécial pour nous annoncer notre départ pour un kommando de travail. On nous distribue nos tenues de bagnardes, rayées bleu sur fond gris, une robe, une chemise, une culotte, notre numéro, le triangle rouge des politiques. Rassemblement devant la baraque en plein soleil du mois de juillet. Des femmes tombent épuisées, il fait très chaud, les chiens se chargent de les ramener à la vie ; nous sommes conduites dans un block vide, nous sommes tellement nombreuses qu’aucune de nous ne peut tomber, nuit terrible. Il a eu plusieurs mortes que nous avons trouvées le matin avant de prendre la longue route pour rejoindre la voie ferrée ; train de marchandises, chaque wagon gardé par deux soldats, portes ouvertes. Arrêt pour la nuit dans une ville fantôme, Berlin. Portes fermées, les soldats étant allés se reposer, nous apprenons en écoutant les soldats de garde, le putsch contre Hitler. Cela nous donne un peu d’espoir, nous rêvons... Nous en profitons pour entonner une vibrante Marseillaise. Au matin le train repart vers notre destination : Leipzig.
Leipzig
Nous arrivons le 21 en fin de journée. Toujours le même accueil à la descente du train avec beaucoup moins de “personnel”, le camp doit être petit (5000 femmes). Des camions nous amènent dans la banlieue, des usines partout, des fils de fer barbelés partout... De grandes cheminées qui fument, mais ici cela ne sent pas la chair brûlée, mais le travail. Nous sommes logées dans des bâtiments en béton près de l’usine, bâtiments qui avaient servi à loger des ouvriers libres. Trois étages : un réfectoire avec tables et bancs, des blocks nombreux avec des châlits à 4 étages toujours en rangées de deux, des WC sans portes et au sous-sol des bacs avec de l’eau. 300 femmes par block environ. Il faut tout nettoyer car c’est d’une saleté repoussante. Là aussi, pas de nourriture, le morceau de pain donné au départ deux jours avant, n’est qu’un vague souvenir, rien n’est prévu, “ne mangent que celles qui travaillent”. Ici aussi la direction du camp, après le commandant, sa femme et les SS, est polonaise. Nous commençons le travail le 24 juillet à l’usine Norwerk-Hasag.
Travail
12 heures par jour, une semaine de jour, une semaine de nuit ; le dimanche : repos. Toujours avec en plus la cérémonie des appels matin et soir. Réveil à 4 h.
Nous fabriquons des obus anti-aérien pesant 7 kilos ; ils arrivent en plaques de métal dans un bâtiment voisin où des déportées les transforment en les étirant, les moulant, les cuisant en obus. Nous, nous les finissons le culot, le bac d’acide, l’électrolyse, dernière opération : avec une camarade, nous les graissons avant de les empiler dans un chariot. À longueur de jour, il faut manier ces 7 kilos. Les soulever d’une table, les maintenir autour d’une brosse qui tourne tout en les caressant avec un chiffon plein de graisse, puis les poser dans le chariot. Cela 200, 300, 400 fois par jour. Le rythme s’accélère, les obus s’entassent, le meister crie, l’aufscherin SS cogne, le métier s’apprend facilement dans ces conditions.
C’est très difficile à 17 ans de rentrer dans la peau d’une bagnarde condamnée aux travaux forcés... Pour combien de temps ? Quelque temps après notre arrivée, à l’appel du soir, le commandant hurle devant toutes les femmes rassemblées. Les Françaises sont la cause de cette colère : depuis notre arrivée la production a baissé de 40 % traduit l’interprète. Quel beau compliment pour nous qui essayons, malgré le risque, de freiner le travail : combien de machines détraquées, de culots mal faits ? Pourtant les meisters veillent et les aufscherins tournent dans l’usine prêtes à entrer en action. Nous sommes de mauvaises ouvrières, ma mère qui travaille au contrôle, encadrée par des civiles allemandes, leur explique avec les quelques mots d’allemand qu’elle a appris, qu’une est médecin, l’autre professeur, que chez nous les femmes ne travaillent pas si durement. Il était formellement interdit de parler aux civils. Le soir, à l’appel, son numéro a été appelé : punition, 4 heures d’appel. Cette punition faite après nos deux heures habituelles, sous le mirador, les pieds dans la neige, nous étions en janvier. L’ouvrière s’était plainte à l’aufscherin. Un meister suggère que le travail est trop dur pour des femmes, réponse : elles peuvent toutes crever, il y a du personnel de rechange. En effet, les déportés étaient une “marchandise” que les industriels allemands louaient à la SS, ils ont fait avec ce matériel humain, facilement renouvelable, des bénéfices énormes. Dans ce camp très ordinaire, nous avons eu l’occasion de dire NON, la seule fois où nous avons pu refuser quelque chose. Un jour, l’interprète nous annonce que nous allons recevoir, de la part de l’usine, des bons de cantine. Ces bons nous permettront d’avoir des petites choses dont nous avions grand besoin : aiguilles à coudre, fil, brosses à dents, savon. Nous en avions entendu parler et nous avions décidé de refuser ce salaire déguisé. Aussi grand scandale à l’usine lorsque l’interprète avec l’aufscherin passent pour nous remettre ces bons.
Les Russes, les Polonaises, enfin toutes les autres les prennent, toutes les Françaises les refusent. Pour nous, il était inconcevable de recevoir des marks, même factices, pour ce travail forcé. Nous avons d’ailleurs retiré un grand bénéfice de ce refus, un sentiment de fierté, ce qui a été très bon pour notre moral ; cela nous a encouragées aussi pour faire le 11 novembre 1944 à 11 h précises, cinq minutes d’arrêt de travail. Pour ces deux actions, quelques coups de schlague sont tombés sur nos dos, mais qu’importe, nous avons montré que nous existions.
Nourriture
La nourriture était moins mauvaise qu’à Ravensbrück. Toujours le même café le matin, à midi 3/4 de litre de soupe avec quelques morceaux de pommes de terre, le soir 1/3 de pain avec un morceau de margarine ou une tranche de saucisson phosphorescent ou une cuillère de confiture ou de sucre. Tout cela au début, vers la fin de l’année les rations diminuaient, les pommes de terre étaient remplacées par des betteraves et le morceau de pain devenait de plus en plus petit, pour devenir une tranche.
Trafic
Dans tous les camps on pouvait se procurer beaucoup de choses. À Ravensbrück, ce qui nous était pris à l’arrivée était en petite partie revendu par les prisonnières qui travaillaient dans ce kommando et qui volaient lainages, brosses à dents, cigarettes, etc. À Leipzig, ce qu’elles achetaient à la cantine. La monnaie en cours était le pain : une brosse à dents, 2 portions de pain ; une aiguille et un peu de fil, une portion de pain. C’est-à-dire que pour se procurer des choses indispensables il fallait rester sans pain. Aussi les déportées faisaient des petits groupes, ce qui permettait en mettant le pain en commun, de se partager les rations qui restaient.
Revier
Dans un camp nazi il ne fallait pas être vieux ou malade. Aussi le revier (infirmerie) était un endroit où nous n’allions que dans les cas extrêmes. Un jour de novembre, j’ai eu une grosse température ; incapable d’aller travailler, il fallait aller au revier car lui seul pouvait délivrer un bon de dispense. J’y suis allée et j’ai eu trois jours de repos. Beaucoup de dysenterie, de plaies sur tout le corps. Les grandes malades ne restaient pas au camp, elles étaient envoyées dans un autre camp, pour se reposer, nous disait-on. Elles ne revenaient jamais. Peu de soins, pas de médicament, des comprimés noirs au charbon de bois et des roses, des pansements en papier. Le commandant passait tous les jours et chassait à coups de pied les femmes qu’il choisissait. Étant malade, la ration alimentaire diminuait nous n’avions qu’une soupe blanche à base de farine avariée.
Propreté
Comment être propre quand on n’a pas de rechange ? Il faut du savon pour se laver correctement. Ma robe a été lavée deux fois en neuf mois. Un dimanche, par beau temps, entre les deux appels, ma voisine de lit, une jeune russe, s’est chargée de ce travail, elle l’a lavée avec de la soude volée à l’usine et l’a fait sécher, tout cela gratuitement. Pour les culottes et chemises, c’était plus facile, le dimanche, la cour était remplie de femmes, leur culotte à la main, les secouant pour les faire sécher. Il n’était pas possible de laisser les choses sans surveillance, il y avait énormément de vols, il fallait dormir sur les pantines, sur le morceau de pain que l’on gardait pour le matin. Même la couverture pouvait vous être arrachée la nuit par des déportées venant d’un autre block. Si cela vous arrivait, il n’était pas question d’aller vous plaindre, pour remplacer il fallait ou acheter ou faire “comme ci, comme çà”. Nous étions en minorité, les Françaises, nous n’avions aucun régime de faveur, physiquement beaucoup plus faibles que les Russes et les Polonaises.
Vermine
La vermine était partout, poux et punaises. J’étais au 4e étage, la meilleure place, pour les personnes alertes, je ne recevais pas les punaises des autres paillasses. Nous avons eu des séances de désinfection.
Le dimanche, car il fallait donner ses vêtements, les blocks étaient fermés, nous devions attendre déshabillées au réfectoire la fin de cette opération qui n’avait pas grand effet sur ces bêtes. Je suis très sensible aux piqûres, souvent pour les éviter, je dormais assise sur un tabouret, appuyée sur la table. Nous manquions énormément de sommeil, surtout la semaine de nuit, il était impossible de dormir dans la journée car il y avait énormément de tapage.
Enfants
Quelque temps avant Noël est arrivé au camp un convoi de Polonaises venant de Schlieben où elles étaient prisonnières avec leur mari et leurs enfants. Huit enfants rescapés du massacre, les mères les avaient cachés dans des sacs et des couvertures, les accompagnaient. Ils sont restés au camp une quinzaine de jours. Quelle tristesse de voir ces enfants partager notre sort. La plus grande, une fillette de huit ans travaillait à l’usine 12 heures comme nous, munie d’un balai plus grand qu’elle, elle nettoyait à longueur de jour. Nous avons voulu leur donner un peu de joie, le dimanche nous leur avons offert un goûter : chacune a prélevé sur sa ration un peu de pain, un peu de margarine, de confiture. Tout cela a fait de belles tartines qui ont été portées aux enfants. Peut-être leur dernier goûter. La semaine suivante les femmes et leurs enfants partaient pour la mort : ils étaient juifs !
Noël
Nous n’avions jamais envisagé de passer Noël loin de chez nous, nous espérions tant notre libération, les alliés avançaient bien lentement. Il a fallu nous habituer à cette idée et commencer début décembre à préparer cette fête ; une scène de Dom Juan, des chants, un grand gâteau : pour faire ce plat de fête, pendant une semaine, nous avons économisé du pain, gardé la margarine et la confiture. Le pain a été gardé par celles qui travaillaient au four, écrasé, malaxé avec du “café”, sucré, décoré avec margarine et confiture, il était vraiment très beau mais pas très bon… Chacune du bloc a eu droit à un cadeau. Pour cela nous avions fabriqué des petits objets en fil électrique (volé à l’usine), des morceaux de paillasse brodés, des coteaux de limaille de métal venant des tours, tous ces cadeaux ont été tirés au sort. J’ai encore le mien : un carnet d’adresses en paillasse brodée ; tous ces objets étaient très petits, broches, croix, boucles d’oreille, carnets pour pouvoir être dissimulés facilement, des fouilles avaient lieu fréquemment, tous ces “trésors” personnels étaient confisqués.
Des prisonniers de guerre français travaillaient à l’entretien de l’usine. Il était défendu de nous parler, pour nous c’était une grande joie de les entendre, ils passaient lentement près de nous, nous donnaient des nouvelles de France, de la guerre. Ils étaient très touchés par notre dénuement, pour Noël, ils nous ont offert quelques brosses à dents, un livre de messe.
Religion
Toutes manifestations, tous signes religieux étaient interdits et sévèrement punis. Malgré cela, tous les dimanches, une déportée parisienne lisait la messe dans le sous-sol pendant que des Polonaises montaient la garde, nous faisions la même chose pour elles ; deux assemblées très recueillies. Étranges curés d’une étrange paroisse. Les croix étaient faites avec du fil d’explosif ; les chapelets avec des boulettes de mie de pain séchées, enfilées sur un fil ; très grand sacrifice !
Évasion
Le 21 janvier, un dimanche, à 15 heures, appel général. Le haut-parleur crie : “toutes les femmes dehors”, celles du bloc doivent sortir en chemise et pieds nus. Que se passe-t-il ? Il manque une femme russe dans ce bloc. Évasion, le grand mot est lancé. L’appel durera jusqu’à 21 heures dans ce froid très vif de ce mois de janvier. Les chiens sont frappés pour leur incapacité, l’un est tué. Enfin à 21 heures ; la déportée est retrouvée cachée dans l’usine où elle attendait un ouvrier russe et libre, qui devait lui apporter des vêtements civils et la faire sortir. Elle a été sauvagement battue devant tout le camp, puis mise au cachot pour de longs jours.
Solidarité
Lorsque nous travaillions de nuit, nous mangions au camp à midi. La blockowa recevait de la direction des tickets minuscules, comme des timbres postes, qu’elle nous distribuait, à l’heure de la soupe, nous allions faire la queue aux cuisines, avec notre gamelle. Les bouteillons étaient énormes, l’épais se déposait au fond, si la serveuse ne remuait pas, elle ne servait que du liquide et pouvait ainsi favoriser ses amies. Il fallait donc essayer de juger la hauteur du contenu dans le contenant, ce qui était très difficile car nous étions chassées à coups de schlague, pour espérer avoir une consistance raisonnable. Les tickets étaient ramassés par des Polonaises et c’était bien sûr des Polonaises qui étaient à la cuisine.
La grande route
À deux heures du matin : départ sous les coups de schlagues et les hurlements, plus de 4000 femmes dont 250 Françaises, en rang cinq par cinq. Le premier jour, nous avons parcouru environ 60 km en 27 heures et en pantines !! il fallait avancer, toutes celles qui s’arrêtaient ne pouvant plus suivre, étaient tuées d’une balle dans la tête. La colonne s’allonge, tous les camps autour de Leipzig se joignent à nous, des hommes, des tziganes. Les bas-côtés de la route servent de lits mortuaires pour les déportés assassinés. La marche continue pendant des jours, une longue semaine, nous avons traversé l’Elbe trois fois, tournant en rond. Jusqu’à la fin les SS nous ont encadrés sans nous laisser un moment de répit. Les pauses dans des champs, des terrains clôturés. Pas de nourriture, nous mangions de l’herbe, du colza que nous arrachions dans les champs. Le 4e jour, une charrette avec des pommes de terre bouillies traverse le champ en les lançant avec une pelle, dans cette foule affamée. Bataille terrible où nous n’avons pas eu le courage et la force d’aller pour arracher quelques morceaux. Depuis le 2e jour nous avions abandonné notre couverture qui, mouillée par la pluie, pesait une tonne. À Obchatz, un terrain parsemé de corps en tenue rayée qui viennent d’être abattus par des SS. Notre colonne est dirigée sur ces corps, les chiens et les SS nous encadrent toujours, il faut passer par-dessus ces cadavres, quelle chose horrible !!! Nous restons quelques heures sur ce terrain, les SS nous obligent à faire nos besoins à quelques mètres d’eux, les femmes qui essaient de se cacher sont tirées comme des lapins. Nous vivons cela comme un cauchemar, nous frisons la folie, marcher, marcher, tenir encore et encore... Tout à une fin... Une amie a une crise, elle veut mourir, ne plus marcher Elle hurle, se débat, ma mère la gifle, nous la prenons chacune par un bras et nous l’amenons en pleurs reprendre la route... Des avions nous survolent, des Anglais ; ils piquent sur nous, les SS se terrent, nous les acclamons, ils lancent des tracts et des drapeaux alliés puis ils mitraillent tout autour du terrain, personne n’est tué. Nos amis sont là ! Il faudra attendre le dimanche 22 avril au matin : les SS sont partis, les Russes et les Polonaises nous quittent, nous restons huit Françaises dans un petit village, Cavertitz. Des prisonniers de guerre français nous prennent sous leur protection, nous amènent dans une grange, nous portent un peu de lait avec du pain. Quelle joie d’être avec des amis Français, de savoir que quelqu’un veille sur nous. Nous avons, après ce petit repas dormi pendant 24 heures. Le lendemain, ils sont venus avec une marmite de pommes de terre bouillies ; “il ne faut pas manger beaucoup” me disait ma mère, je n’ai rien écouté et j’ai mangé 25 pommes de terre (petites) avec la peau, je n’ai pas été malade.
Libres
Le 25, premier soldat Russe qui vient au village en reconnaissance. Premier repas chez des fermiers où travaillait un prisonnier de guerre. Les Français nous répartissent dans des fermes, nous exigeons une chambre, un lit, de la nourriture en les menaçant de nous plaindre aux autorités russes. Le samedi 5 mai, cantonnement russe dans le village, la vie devient très difficile pour des femmes avec ces troupes de choc. Nous décidons de rejoindre les Américains. Les Français prennent un cheval et une charrette, chargent leurs bagages, il faut traverser la Mulde. Nous sommes reçues à bras ouverts, les soldats nous font entrer dans une maison où nous pouvons changer de vêtements (nous avions toujours nos tenues de bagnardes), prendre un bain. Un an que nous en sommes privées, le plus extraordinaire, à nos yeux : ils frappent avant d’entrer !!! Nous sommes avec des gens civilisés, la guerre est terminée... et nous sommes vivantes !!
Retour
Nous sommes regroupées à Halle où nous attendons avec des centaines d’autres, prisonniers de guerre, déportés, STO : le rapatriement. Nous apprenons que le camp d’hommes dont nous voyions les lumières à Leipzig a été brûlé avec les déportés qui n’avaient pas été évacués, par les SS. Tous les jours un ballet d’avions, pour nous, le départ le 18 mai. Nous nous envolons pour Paris le matin, que c’est beau la liberté et la France.
* * *
J’ai dit que notre camp était ordinaire, sous-entendu, par comparaison avec d’autres, plutôt bon : nous étions logées dans des bâtiments en dur, nous travaillions en usine, donc nous étions protégées des intempéries. Le trajet pour aller au travail, l’appel suffisaient pour tremper nos robes, elles séchaient sur notre dos pour se remouiller à la sortie. Nous pouvions rester une semaine avec la robe mouillée, il pleut souvent dans cette région. Pour le rendement, il fallait nous ménager un peu, travaillant avec des civils, les sévices à l’usine étaient moins violents.
Malgré ce système oppressif qui tentait de faire de nous des moutons craintifs et terrorisés, malgré les brimades et les punitions qui essayaient de nous déshumaniser, nous tentions de rester des femmes dignes et fières. Croyez-moi, c’est très difficile quand du matin au soir la faim vous tenaille, la fatigue vous terrasse, de penser à autre chose, de réciter des poèmes, d’apprendre une langue, de donner une cuillerée de soupe pour une camarade qui a eu la sienne volée. N’ayant rien, nous nous contentions de peu : un moment de solitude au dernier étage du bâtiment, appuyée à une fenêtre d’où on ne voyait pas les miradors et les barbelés, un rayon de soleil dans la cour, le sourire d’une inconnue, trois prunes données en cachette à l’usine par un ouvrier libre polonais, le 12 avril, jour de mes 18 ans, des petits cadeaux faits par des amies… »
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Extrait du document Concours national de la Résistance et de la Déportation 2008-2009, département de l’Hérault, https://pierresvives.herault.fr/cms_viewFilePublication.php?id=384
Madeleine Bimbad, épouse Bolla, est née le 14 juin 1930 à Paris 5e et décédée le 14 septembre 2022 à Paris.
Mon adolescence dans les camps nazis
Nous étions une famille d’ouvriers. Mes parents, Juifs nés en Lettonie, sont arrivés en France dans les armées 1920, fuyant la misère et les pogroms.
Avant la guerre, j’étais une petite fille sans histoires, heureuse entre mes parents et ma petite sœur.
A la déclaration de la guerre, j’avais 9 ans et ma petite sœur 3 ans et demi. Je me souviens de l’angoisse de mes parents quand nous entendions à la radio les vociférations d’Hitler, je ne comprenais pas mais je voyais bien que cela ne présageait rien de bon. Chaque évocation du nom d’Hitler était accompagnée par Maman de toute une série de malédictions en Yiddish.
Estimant évident que c’était son devoir, mon père s’est inscrit sur la liste des étrangers engagés volontaires pour partir à la guerre.
Le 22 février 1940, mon père est appelé pour suivre un entraînement militaire au camp de Barcarès, dans les Pyrénées-Orientales. Au bout de quelques semaines il est envoyé sur le front.
En juin 1940, c’est l’exode. Mes deux tantes, ma cousine, ma mère ma sœur et moi, fuyons Paris comme beaucoup de monde. Dans la gare envahie par une foule paniquée, nous réussissons à monter dans un train bondé, qui part vers le sud. Le train ne tarde pas à subir les mitraillages des avions allemands. Chacun se protège comme il peut, aplati sur le sol ou recroquevillé. C’est le jour de mon anniversaire, j’en passe une partie abritée sous la banquette. Après avoir passé la nuit dans une grange, nous aboutissons le lendemain à Lourdes, où nous sommes contentes de trouver une chambre pour toute la famille. Je me souviens de l’indignation de Maman apprenant la signature de l’armistice. Elle s’exprime dans son mauvais français habituel, et une dame, réfugiée comme nous, lui dit : « Vous parlez mieux que beaucoup de Français ». Je suis fière de Maman.
Au bout de quelques semaines, n’en pouvant plus de ne pas avoir de nouvelles de Papa, Maman décide rentrer à la maison à Paris avec ma sœur et moi, laissant à Lourdes le reste de la famille : les Allemands occupent la moitié nord de la France, mais la situation paraît calme pour l’instant. Peu de temps après, nous apprenons que Papa est prisonnier, dans un stalag quelque part en Allemagne. Sur le plan financier, nous vivrons alors avec une petite allocation que Maman touchera en tant que femme de prisonnier de guerre.
Nous ne savons pas que les premières lois anti-raciales paraîtront dès octobre 1940. En 1941, ont lieu les premières rafles de Juifs étrangers. Mon oncle, qui a été blessé à la guerre, est arrêté. Il sera libéré quelques mois plus tard, par miracle. Mais c’est une autre histoire.
Puis les arrestations se généralisent. On arrête maintenant même des vieillards, des femmes, des enfants de tous âges, des malades. Ceux qui sont Français depuis des générations ne sont plus à l’abri.
Les brimades se multiplient. Maman doit nous déclarer au commissariat de police. Sur sa carte d’identité, un gros tampon : « Juif ». Le couvre-feu nous est imposé après 20 heures. Seules certaines heures de la journée nous sont permises pour faire nos courses dans les magasins. Dans le métro, nous n’avons droit qu’au dernier wagon. La plupart des lieux publics nous sont interdits (squares, cinémas, cafés...). Un peu partout fleurissent les panneaux « interdits aux chiens et aux Juifs ». Tous les Juifs, à partir de l’âge de 6 ans, ont l’obligation de porter l’étoile jaune, cousue bien visiblement sur leurs vêtements, à gauche sur la poitrine (ils doivent se la procurer en échange de tickets de rationnement de textile !). J’ai tellement honte à cette perspective que, la veille du premier jour prenant mon courage à deux mains, je vais voir ma maîtresse d’école que j’aime beaucoup, pour la prévenir. Elle me prend dans ses bras, et m’embrasse : « Tu seras toujours ma petite Madeleine, ma meilleure élève et tu viens de réussir brillamment le concours des bourses ». Je suis un peu réconfortée.
Malgré l’interdiction, je ne mets pas toujours mon étoile Je vais de temps en temps au square jouer avec mes petits copains. Je vais même au cinéma dans le quartier, le plaisir un peu gâché par la peur.
Il y a de plus en plus d’arrestations. Le bruit court que les femmes et les enfants de prisonniers de guerre ne sont pas arrêtables.
Pas très convaincue, Maman nous envoie ma petite sœur et moi, chez des paysans à Franconville (c’était la campagne à l’époque, malgré la proximité de Paris), moyennant rétribution. Je m’ennuie beaucoup chez ces gens qui ne nous montrent guère d’affection. Et puis manquer l’école m’inquiète. Ils ont une grande fille, 20 ans peut-être, dont je partage le lit. Elle a la gale (qu’elle nous transmettra d’ailleurs), et se gratte la nuit dans le lit. J’ai du mal à dormir. Je lis des romans à l’eau de rose, dont elle possède une collection.
A Paris, l’appartement de mon oncle et ma tante pas loin de chez nous, est inoccupé car ils sont en zone libre. Ils avaient passé la ligne de démarcation clandestinement. Alors cédant à mes supplications, Maman nous reprend et nous allons nous réfugier chez eux. Nous partageons le petit appartement de deux pièces avec une amie de Maman dont le mari est aussi prisonnier, et ses deux enfants. Nous faisons notre possible pour ne pas nous faire remarquer par les voisins et effectivement personne ne fait attention à nous. Je suis retournée à l’école. Je suis maintenant au cours complémentaire (ce qui correspond au CES actuel), en 6e. Dans la cour de récréation, je n’ai pas toujours le cœur à jouer. Souvent, je me mets dans un coin et je regarde avec envie les autres enfants s’amuser insouciamment. En quoi suis-je différente d’eux ? Pourquoi devons-nous braver les interdits, la peur au ventre, simplement pour vivre comme tout le monde ? Les gens paraissent trouver cela normal : je ne comprends pas.
Nous sortons le moins possible, mais, malgré le danger, nous retournons de temps en temps passer une nuit chez nous.
La promiscuité n’est pas toujours facile à vivre, la tentation est forte, c’est si près. Et pis, nous prendrons un bon bain dans le grand baquet (les bains-douches municipaux nous sont interdits). Et il y a le courrier, les lettres de Papa à aller chercher.
C’est ainsi que le 22 janvier 1944, nous sommes réveillées en sursaut à l’aube, par des coups violents frappés à la porte. Des policiers français en civil nous disent : « Vite, préparez une valise, on vous emmène ».
Maman, dans une tentative désespérée, essaie de les apitoyer. Elle simule une crise de nerfs, se roule sur le sol en criant. Je suis partagée entre la honte de ce que je prenais pour n manque de dignité, la peur panique et une sorte de soulagement « Ça y est, c’est arrivé, on se cachera plus ».
Devant l’état de Maman, un des policiers paraît hésiter : « On pourrait peut-être les laisser, dire qu’elles n’étaient pas là ». L’autre réplique : « pas question ! On l’enveloppera dans une couverture s’il le faut ». Alerté par le bruit, notre voisin de palier, un policier lui aussi, mais un brave homme, essaie d’intercéder « Vous voyez bien, ce sont une femme et des enfants, le mari est prisonnier en Allemagne ».
L’autre est inébranlable : il s’énerve.
Maman est obligée de se relever, elle prépare quelques vêtements dans l’affolement. Un « panier à salade » nous emmène au commissariat de police où attendent d’autres Juifs. Nous attendons dans l’angoisse, pendant combien d’heures je ne me souviens pas. Puis c’est le transfert à Drancy, en autobus.
Drancy, ce sont des bâtiments en béton de 4 étages fermant trois côtés d’un rectangle, le 4e côté est constitué de barbelés. Les bâtiments comprennent chacun plusieurs blocs. Il parait que la construction était à l’origine destinée à être des logements HLM. À sa transformation en camp d’internement en 1941, elle n’était pas achevée. Il n’y avait pas partout eau et électricité. A une extrémité de la cour centrale, une fouille ; à l’autre extrémité les latrines qu’on appelle par dérision « le château ».
À Drancy, nous sommes séparés en deux groupes de taille très inégale. Nous faisons partie du plus petit groupe, celui des « privilégiés » restant à Drancy et non déportables pour le moment. Nous devons ce privilège au fait que Papa est prisonnier de guerre. L’autre groupe est destiné à être déporté lors du prochain convoi, ce que nous saurons plus tard.
On nous installe dans des dortoirs meublés de châlits à deux étages avec une paillasse et une couverture. Dans un des bâtiments se trouvent les lavabos et une salle de douches. Nous serons plusieurs dizaines à chaque fois à nous partager quelques pommes de douche mais nous apprendrons rapidement à ne plus avoir de pudeur, à supporter l’entassement. La nourriture est insuffisante : un ersatz de café le matin, une soupe midi et soir ; mais nous ne connaîtrons vraiment les affres de la faim que plus tard. Un colis de la famille nous parvient de temps en temps, soigneusement contrôlé auparavant à la barque de fouilles : c’est un festin.
Sous l’infirmerie, il y a une cave dont on voit le soupirail grillagé. On y entend les hurlements d’une femme devenue folle, on voit ses mains agrippées aux barreaux.
Nous vivons toujours dans la crainte d’être mis sur la liste de ceux qui sont désignés pour le prochain convoi. La veille de leur départ, leurs blocs, les « escaliers du départ » sont isolés par des barbelés Nous n’avons plus le droit de nous en approcher. Au petit matin, c’est la ronde des autobus qui les emmènent vers la gare de Bobigny. Le bruit court qu’ils voyagent dans des wagons à bestiaux. On ne sait pas où ils vont.
« Pitchipoï », c’est ainsi que l’on désigne entre nous cette mystérieuse destination qui nous panique dès qu’on l’évoque. Il nous paraît évident qu’on n’envoie pas des enfants, des malades, des vieillards, dans de simples camps de travail.
Le camp est pratiquement toujours en effervescence : ceux qui partent pour « Pitchipoï » sont remplacés par de nouveaux arrivants, provenant de toutes les régions de France. J’ai appris plus tard qu’avant notre arrivée des autobus entiers avaient emmenés des enfants sans parents – leurs parents avaient cru les mettre à l’abri en les cachant dans des familles d’accueil ou des collectivités. Ils avaient été découverts, souvent par dénonciation. Ils arrivaient, les plus petits marchant à peine, guidés par les plus grands Ils ne sont restés que quelques jours à Drancy. Ils sont partis pour « Pitchipoï » dès le convoi suivant. Ce drame s’est renouvelé plusieurs fois.
Un jour c’est le déchirement. Des membres de la famille arrivent : une tante de Maman, une vieille dame aux cheveux blancs tirés en chignon que Maman chérissait comme sa propre mère car elle l’avait beaucoup aidée à son arrivée en France ; je me souviens des après-midis qu’elle passait à la maison avant la guerre, de sa gentillesse. Arrivent aussi son mari, des cousins et leurs trois enfants, dont un bébé de quelques mois. Ils partiront quelques jours plus tard.
Au milieu de toute cette angoisse, une lueur : un Juif anglais, non déportable grâce à sa nationalité, met en place des cours de français et de mathématiques pour les enfants à partir de la 6e je crois. Avec lui tout paraît simple, lumineux. Nous apprenons avec avidité. Il m’a donné pour toujours le goût de l’étude. Il nous encourage : « il faut vous accrocher, le cauchemar finira et vous reprendrez vos études, il est important que vous restiez à jour ». Il nous distribue des bulletins d’appréciation personnels. Nous en arrivons par moments à oublier que nous ne sommes pas des enfants comme les autres. Mais nous ne sommes malheureusement pas nombreux à suivre des cours seuls les non déportables peuvent en bénéficier. Le transit par Drancy est trop court pour la très grande majorité des autres enfants.
Nous sommes une petite bande d’enfants du même âge qui a la chance de rester à Drancy et nous nous entendons bien. Un jour, certains d’entre nous se retrouvent sur la liste du prochain convoi. Notre professeur essaie de les réconforter : « il y aura sûrement une école là-bas, vous ne serez pas plus mal ». Le soir, on s’assied sur le sol en se tenant par les mains, On chante : « ce n’est qu’un au revoir mes frères, ce n’est qu’un au revoir... »
Le bruit se met à courir que les femmes et les enfants de prisonniers de guerre vont être transférés quelque part en Alsace, on parle même d’un château ! Nous essayons d’y croire pour nous rassurer.
Et le 2 mai 1944, c’est le départ pour environ 150 femmes et 80 enfants. Cependant, nous ne passons pas la nuit dans les « escaliers de départ ». Nous sommes transportés en camions jusqu’à la gare de l’est. Là, sur le trottoir qui longe un des côtés de la gare, nous attendons, longtemps. À quelques mètres, la foule circule, libre, indifférente. Nous sommes bien gardés par des soldats allemands. Personne ne songe à s’enfuir, du moins personne ne le fait.
Nous sommes « privilégiés ». Nous ne voyageons pas dans des wagons à bestiaux, mais dans des wagons de 3e classe, avec banquettes en bois. Quand nous voyons défiler des noms allemands dans les gares, nous perdons nos illusions : nous sommes en Allemagne ! Après 24 h environ, le train s’arrête à Hanovre. Nous sommes transférés brutalement dans des camions. L’angoisse monte, de plus en plus. En traversant le village, des enfants nous jettent des pierres, des femmes cirent des injures.
Et nous arrivons à Bergen-Belsen. De longues baraques de bois, nombreuses, des miradors, au milieu d’une forêt sombre. Du camion, nous voyons défiler plusieurs camps, séparés pars barbelés. C’est immense et sinistre. Pour la 1ère fois, nous voyons des hommes décharnés vêtus de bizarres costumes rayés de blanc et bleu. Nous apprendrons par la suite que les déportés sont de différents nationalités, de l’Est surtout : des Roumains, des Hongrois, des Polonais, des Russes prisonniers de guerre dont nous pourrons constater plus tard qu’ils sont particulièrement maltraités.
Notre camp s’appelle le « camp de l’Etoile » parce que nous gardons tous nos vêtements civils sur lesquels est cousue l’étoile jaune. La majorité des détenus du camp de l’Etoile sont des Grecs, des Hollandais, des Hongrois aussi. Il y a des hommes des femmes des enfants. Nous sommes apparemment les seuls Français. Le bruit court que nous sommes, dans le camp de l’Etoile, des otages susceptibles d’être échangés (contre quoi ? Je ne me souviens plus) ; mais l’espoir s’évanouira vite.
Dans la baraque des châlits à trois étages sont alignés, séparés par des allées étroites ; une grande table occupe le centre de la baraque.
C’est là qu’auront lieu les distributions de nourriture. Les lavabos sont dans une autre baraque ils consistent simplement en une longue suite de robinets. À l’autre bout de notre camp, la baraque des latrines des planches de bois percées d’une vingtaine de trous. Il y règne une odeur épouvantable.
Nos gardiens sont des SS. Les femmes SS surnommées les “souris grises” bottées de cuir et la cravache à la main, n’ont rien à envier aux hommes sur le plan de la brutalité. Les kapos, souvent des détenus de droit commun, sont les aides zélés des SS. Ils jouent les petits chefs, sont parfaitement odieux. Ils bénéficient d’un régime nettement privilégié par rapport au nôtre.
Très vite notre principale préoccupation est la nourriture. Nous avons faim, sans cesse. La maigre distribution effectuée et avalée ne calme pas grand-chose. Le matin ce qu’on appelle un café, liquide de couleur sombre, même pas chaud. À midi, une gamelle de soupe où nagent quelques légumes essentiellement des rutabagas et si nous avons de la chance, de rares filaments de viande. Le soir, c’est le pain, objet de toutes les convoitises avec un petit morceau de margarine. Le pain se présente sous la forme de briques compactes de 20 cm de long environ, de couleur marron. Un pain pour 6 personnes partagé méticuleusement sous la surveillance de tous. Plus tard, on recevra le pain de plusieurs jours en une seule fois. Il faut surtout bien le cacher car les vols sont de plus en plus fréquents, donnant lieu à des scènes déchirantes. Maman le dissimule sous ses vêtements. Des trocs ont lieu avec certains kapos : une alliance contre un morceau de pain. Maman hésite : elle n’arrive pas à se séparer de son alliance.
Sur leurs paillasses, le soir après le travail, les femmes échangent des recettes, évoquant les bons petits plats qu’elles confectionnaient « avant » J’écoute, la bouche sèche. La réalité, c’est le cauchemar que nous vivons, la faim, la saleté, les hurlements de nos bourreaux, les insultes (le guttural de la langue allemande se prête bien à la violence des invectives). Les coups pleuvent pour n’importe quoi. Sommes-nous, sont-ils, encore des êtres humains ?
Le réveil est à 6 heures, pour tout le monde. Rassemblement sur la grande place d’appel. Les gens sont regroupés par baraques, alignés en rangs par 5. Il ne faut pas bouger, il ne faut pas parler. Le jour de mon anniversaire, je recevais une gifle retentissante, parce que, n’en pouvant plus de rester immobile, j’ai bougé et un kapo m’a vue. Nous sommes comptés et recomptés, il y a des erreurs et on recommence : parfois, cela dure des heures. Après l’appel, les femmes partent au travail : en rangs, elles sont amenées à des ateliers où elles découpent le cuir encore utilisable dans des chaussures récupérés sur des soldats morts. Plus tard, elles ouvriront des cocons de vers à soie pour récupérer, je crois, la chrysalide utilisée par les Allemands. Elles rapporteront quelques cocons qui serviront de jouets aux plus petits d’entre nous.
Les enfants sont désœuvrés. Nous déambulons, nous traînons plutôt, dans les allées terreuses du camp. Il commence à faire chaud. Nous regardons les miradors, la forêt, derrière les barbelés. La forêt nous paraît menaçante ; elle est sombre et silencieuse. On n’entend jamais de chant d’oiseaux. Maman essaie de me réconforter : au moins, les arbres purifient l’air que nous respirons.
La mère de l’un des enfants, dont le mari est historien, a emporté avec elle un livre de son mari “Bazaine innocent”. Les enfants s’assoient autour d’elle par terre et elle nous fait la lecture. Pendant quelques instants, j’oublie la faim qui me tord le ventre.
Une odeur sucrée, écœurante, pénètre les narines. On nous dit que cela vient du four crématoire dont on aperçoit la haute cheminée au loin. De la fumée s’en échappe : on brûle les morts.
Au mois de juin, nous apprenons le débarquement allié en Normandie. C’est l’explosion de joie : nous sommes sauvés, nous allons bientôt être libérés. Nous ne savons pas que le pire reste à vivre.
Le jour du 14 Juillet, les femmes partent au travail en s’ingéniant à s’habiller en bleu, blanc, rouge. Les enfants les regardent s’éloigner. C'est émouvant.
De temps en temps, nous avons droit à la douche. Nous marchons en rangs dans l’allée centrale, jusqu’au bâtiment de douches. On nous ordonne de nous déshabiller, les vêtements sont emportés dans de grands chariots pour la désinfection. Femmes et enfants, nous attendons, nus devant les SS qui nous aboient leurs ordres. Les femmes se couvrent de leurs mains du mieux possible ; la honte, l’humiliation, font bouillir de rage ; mais c’est bien, cela prouve que nous réagissons encore.
Nous entrons ensuite dans la grande salle où sont accrochés les pommes à douches. Après la douche, nous remettons nos vêtements, raidis par le traitement de la désinfection.
Quand nous n’allons pas à la douche, nous nous lavons dans les lavabos communs. Comme la plupart d’entre nous, je passe beaucoup de temps à faire la chasse aux poux dans mes sous-vêtements. Je les écrase d’un coup sec entre mes pouces, avec satisfaction. Pour les cheveux, c’est moins facile, je n’ai pas de peigne assez fin.
Une femme de notre groupe est en train de se laisser mourir. Sa fille la force à manger, sur sa paillasse qu’elle refuse de quitter. Elle ne se lave plus. Elle est couverte de crasse, de la tête aux pieds. Elle a des croûtes partout. On l’oblige à se lever, on la lave de force, car elle devient un danger pour tout le monde. Les enfants regardent le spectacle, fascinés. Elle mourra, en peu de temps. Ne plus lutter contre le désespoir, c’est la mort certaine.
Par je ne sais quel miracle, nous recevons un colis de Papa. Au bonheur de calmer un peu notre faim, s’ajoute la joie d’avoir de ses nouvelles. Nous faisons durer le colis le plus longtemps possible.
L’approche de l’hiver nous fait peur. On n’a plus de nouvelles de l’extérieur. Il paraît qu’une camionnette de la Croix-Rouge est passée au loin. Elle n’a, semble-t-il, pas eu le droit de venir jusqu’à nous.
Maintenant, il faut en plus lutter contre le froid, qui devient de plus en plus intense. Pour éviter de sortir de la baraque quand il fait nuit pour aller aux latrines, quelques-unes des gamelles rouges où on nous sert la soupe sont réservées à cet usage.
Deux fois, on nous fait déménager, dans des baraques de plus en plus surpeuplées.
Maintenant nous sommes deux par paillasse. Maman et ma petite sœur sont à l’étage intermédiaire, moi, à l’étage du haut. Je partage ma paillasse avec une femme sans enfant, qui me déteste, je ne sais pas pourquoi. Mais à qui je le rends bien. Elle a la dysenterie, comme un certain nombre d’entre nous et elle fait inconsciemment ses besoins sous elle. Je suis écœurée.
La faim est une torture de chaque instant. La distribution des repas devient irrégulière. Bientôt on nous supprimera le « café » du matin. La cuisine n’est pas très loin, de l’autre côté des barbelés. Il y a des tas de rutabagas de betteraves sur le sol. Un jour, un enfant du groupe voit un déporté voler un rutabaga, et un SS l’abattre d’un coup de revolver dans la nuque. Une autre fois, ma petite sœur voit une « souris grise » battre un homme, jusqu’à ce qu’il tombe : il avait lui aussi pris un rutabaga. Un enfant raconte qu’il a vu un homme ouvrir le ventre d’un cadavre et manger son foie.
Devant l’avance des Russes, des déportés affluent évacués de camps de l’Est. Des baraques des tentes, sont montées à la hâte, près du camp de l’Etoile. À travers les barbelés les femmes peuvent échanger des informations avec des déportés venant d’Auschwitz, en pyjamas rayés, à moitié nus, hagards. Ils nous montrent le numéro matricule tatoué sur leur bras. Et nous apprenons alors l’horreur des chambres à gaz.
Les appels sont de plus en plus longs. Le froid intense fait de la station debout, immobile, une épreuve encore plus pénible. Certains tombent, à bout de forces. On n’a pas le droit de les relever avant la fin de l’appel. Pour la 1ère fois, j’entends “le Chant des marais”, le bouleversant chant des déportés, chanté par un groupe de femmes, un peu plus loin. Je pleure. Et le typhus fait son apparition. Les charrettes, tirées par des déportés, passent régulièrement, pleines de morts ; des bras et des jambes dépassent, traînent sur le sol, les corps nus sont décharnés. Mais bientôt le four crématoire ne suffira plus à brûler tous les morts. Alors les cadavres s’amoncellent dans les allées, nous les enjambons sans même y faire attention. Les amas sont de plus en plus nombreux, de plus en plus hauts.
La désorganisation du camp est complète. Les femmes ne vont plus au travail. Des jours se passent sans que nous ayons de la soupe. A la place, nous pouvons quand même nous servir dans des tas de rutabagas qui sont déversés sur le sol. Il n’y a plus d’appels : comment pourraient-ils retrouver leur compte, avec tous ces cadavres ?
J’ai une nouvelle source d’angoisse depuis que nous avons appris l’existence des chambres à gaz : et s’ils s’installaient ici, ils pourraient nous éliminer plus vite. Je n’ose pas en parler.
La température s’adoucit, la neige a fondu. Nous pataugeons dans la boue. On entend souvent des avions, mais le désespoir gagne. Nous sommes trop faibles. Nous ne tiendrons pas jusqu’à la délivrance.
Un jour, le 10 avril 1945, nos gardiens rassemblent le maigre troupeau de femmes et d’enfants avec d’autres déportés du camp de l’Etoile (Hollandais, Grecs, Hongrois) : nous allons être évacués. Cela paraît complètement absurde : d’autres arrivent et nous, nous partons ! Pour aller où ? Une fois de plus, l’angoisse nous submerge.
Nous marchons comme nous pouvons, accélérés par les hurlements et les coups habituels. Nous traversons le camp, puis nous faisons sur la route plusieurs km, c’est très long ! Nous arrivons à la gare. On nous distribue un morceau de pain, des rutabagas. Un train de marchandises nous attend. Nos bourreaux nous entassent dans des wagons à bestiaux, une centaine par wagon.
Le nouveau calvaire va durer 13 jours. Le train s’arrête très souvent. Les portes ne sont pas cadenassées : nous sortons à la recherche de nourriture des pissenlits, des herbes ; nous nous désaltérons avec l’eau des fossés, quelquefois nous arrivons à nous nettoyer sommairement dans l’eau d’un ruisseau qui coule à proximité. Souvent, quand le train repart, des cadavres, morts de faim ou du typhus sont abandonnés le long de la voie. Le train est mitraillé par des avions à plusieurs reprises. Les Alliés doivent nous prendre pour un convoi de soldats. Nous nous précipitons à plat ventre dans les champs et nos gardiens ne sont pas les derniers, ce qui nous fait sourire quand même.
Un jour le train s’arrête dans une gare.
Un bombardement a lieu : des trains de munitions sont tout proches. Cela flambe de partout, nous nous abritons comme nous pouvons. Une autre fois, nous nous arrêtons près d’un train de marchandises où nous apercevons des cageots de fromages. C’est la ruée. Maman réussit à attraper un cageot me le lance, on me l’arrache des mains. C’est le désespoir. Un autre jour, Maman s’éloigne pour chercher à manger comme elle l’a déjà fait à plusieurs reprises. Elle est longtemps absente. Le train va repartir elle n’est toujours pas là. Ma petite sœur pleure. Maman arrive quelques minutes avant que le train ne s’ébranle. Plus tard, le train s’arrête dans un bois, Maman a réussi à trouver quelques légumes, des pommes de terre ou des navets, je ne sais plus. Elle fait un petit feu, fait cuire les légumes ; nous mangeons avec avidité.
Les rumeurs circulent : « ils nous envoient en Tchécoslovaquie », « ils vont mettre le train sur un pont et faire sauter le pont ». Fuir ? Maman y pense, mais c’est dangereux : les habitants nous sont Hostiles, nous sommes épuisés. Paniquée, je la dissuade.
Nous passons à Berlin, paraît-il. Quelqu’un a l’idée d’accrocher des chiffons blancs sur les wagons, nous rassemblons tout ce que nous pouvons. Nous ne serons plus mitraillés.
Nous avons l’impression que le train ne sait plus où aller. Il fait des retours en arrière, il erre dans sa fuite du front. Est-ce que cela finira un jour ? Le typhus, la dysenterie, la faim, font des ravages. La saleté repoussante et la puanteur du wagon nous indiffèrent.
Et le 23 avril, au petit matin, nous sommes réveillés par des cris qui ne sont pas les vociférations habituelles. Des chevaux galopent le long du train. Les cavaliers sont en uniforme marron. Ils ont des toques de fourrure sur la tête. Les Russes !
Plusieurs femmes connaissent le russe. Elles expliquent qui nous sommes. Les cavaliers nous disent qu’un village, Trobitz, est à quelques km de là : « Installez-vous dans les maisons, les habitants sont presque tous partis, cachés dans la forêt ». Nous sommes parmi les survivants encore assez valides, ma mère, ma sœur et moi, pour aller à pied jusqu’au village. Avec une autre famille, une femme et deux garçons de nos âges, nous prenons possession d’une chambre dans une maison. Il y a de vrais lits, avec de vrais draps. Nous nous jetons sur ce que nous trouvons à manger. Les mères font cuire une énorme marmite de pommes de terre. J’ai peu de souvenirs de Trobitz : au bout de quelques jours, je suis terrassée par le typhus. Les Russes ont très peu de médicaments, un train sanitaire doit arriver dans quelques jours. Je me souviens quand même qu’un médecin russe me donnait à la cuillère un jaune d’œuf écrasé dans du vin.
Il y a encore des morts : le typhus, l’épuisement, les organismes qui n’ont pas pu supporter l’excès brutal de nourriture (bien que les habitants présents ne nous aient guère fourni de nourriture, à part des pommes de terre).
Nous sommes restés deux mois à Trobitz. Personne, en France, ne savait que nous étions là. J’ai su, après, que trois femmes étaient parties à pied rejoindre la zone américaine, à 50 km de là.
Elles ont révélé notre existence en arrivant en France.
Après la période de quarantaine imposée par le typhus, et des difficultés, semble-t-il, liées à notre rapatriement à partir de la zone russe, quelle joie de voir arriver les camions américains venus nous chercher !
Sur la route, souvent chaotique, le conducteur du camion qui nous suit, un grand GI Noir, rit et plaisante avec les femmes de notre camion. Il fait des embardées, je ne suis pas très rassurée. Mais je le trouve tellement sympathique, et c’est le bonheur du retour.
À Leipzig, il y a un arrêt assez long, on m’a dit qu’il y a des pourparlers sur les modalités de notre retour. On nous asperge de DDT. À Strasbourg, on nous met dans un train.
C’est enfin l’arrivée à Paris, à l’hôtel Lutétia, qui sera le point d’aboutissement de tous les rescapés de la déportation. C’est la joie des retrouvailles avec Papa, avec la famille. Mais il manquera hélas à l’appel plusieurs membres de la famille, déportés, et une des deux sœurs de maman, si profondément bouleversée par notre déportation que la maladie a eu raison en peu de temps de son organisme affaibli. Quelques semaines après notre retour, c’est Hiroshima. Pendant de longs mois, à chaque fois que j’entends un avion la nuit, dans mon lit, je panique : et s’il portait une bombe atomique pour nous détruire ? Je ne me calme que quand je n’entends plus l’avion.
L’année suivant notre retour, j’ai évoqué ce que nous avions vécu, dans un texte qu’on m’avait demandé pour les Etats-Unis. Puis j’ai enfoui mes souvenirs au fond de ma mémoire, pendant très longtemps. Lorsqu’on évoquait la guerre devant moi, je me taisais car je me sentais tout à fait incapable de garder mon sang-froid. Même entre nous, même avec Maman, nous n’en parlions jamais, il fallait oublier.
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Extrait de « De Béthune à Ravensbrück – Du cloître aux bagnes nazis − L'odyssée de Sœur Marie-Laurence et de ses Compagnes déportées », reportage avec photos de Jean Prévost, https://www.bethune.fr/fileadmin/Visuels_2023/Septembre/001_merged.pdf
Katerine Anne Mac Carthy, sœur Marie-Laurence, est née le 17 décembre 1895 à Drimoleague (Irlande) et décédée le 21 juin 1971 à Cork (Irlande).
L’interview se passe en octobre 1946 à l’hôpital de Béthune.
Un noble désir
… Après qu'elle m'eut prié de prendre place dans un des fauteuils roses qui ornent le salon, Sœur Marie-Laurence s'assied vis-à-vis de moi et les mains enfouies dans ses larges manches de bure, attendit ma première interrogation.
« Mon Dieu ! est-ce bien nécessaire que je vous raconte tout cela ? me dit-elle. Sans doute ce fut un dur calvaire que nous avons eu à gravir mais d'autres Françaises ont souffert comme moi et autant que moi... Le récit que vous me demandez est, à peu de choses près, le même que vous avez pu entendre de mes sœurs de captivité... Je pense surtout à Mme Leleu et à Mme Tardiveau, de Béthune, qui se montrèrent de vaillantes françaises et m'ont entourée, aux heures les plus difficiles, de leur chaude et réconfortante affection... Mais, puisque vous insistez, c'est pour elles et pour toutes les Françaises déportées que je consens à parler et à condition que, dans votre relation, vous voudrez bien les unir dans un même hommage de reconnaissance et d'admiration pour tout ce qu'elles ont fait et souffert pour la France et leurs camarades d'infortune... »
Comment ne pas acquiescer à un désir aussi noble et aussi généreux !
Rétrospective
Mais, avant de laisser parler Sœur Marie-Laurence, il n'est peut-être pas inutile d'ouvrir une parenthèse pour dire que Sœur Marie-Laurence est née à Coak, en Irlande, et se trouve en France depuis 1913, année de son noviciat à Calais. Elle vint comme religieuse infirmière à l'hôpital de Béthune en 1914 et n'avait pas alors 20 ans. Elle fit partie de la 4 Ambulance anglaise et se dévoua auprès des soldats blessés. Elle quitta ensuite notre ville pour Versailles, puis fut envoyée à Calais et ensuite au Sanatorium d'Helfaut.
Six semaines avant mai 1940, elle revint à Béthune. C'était l'invasion. L'hôpital regorgeait de malades et de blessés. Il y en avait 750 dans les caves sur des matelas serrés les uns contre les autres. Jour et nuit, ne prenant que quelques instants de repos, avec les autres sœurs qu'elle entraînait par son bel optimisme, et M. l'Aumônier qui était l'âme de cette première Résistance... à la lassitude et au découragement, avant de l'être à l'ennemi lui-même, Sœur Marie-Laurence se prodiguait à tous et à toutes, aux soldats, aux civils, aux femmes, aux enfants, pansaient leurs plaies, soignait les blessés, allait de salle en salle, encourageait les uns et les autres... ou les aidait à mourir...
Passeuse d’hommes
Une femme de cette trempe, au courage éprouvé, à la volonté de fer (les Irlandais sont gens tenaces), d'une générosité' extraordinaire, d'une force d'âme à toute épreuve, ne pouvait accepter pour la France qu'elle aimait comme sa propre patrie, une défaite imméritée, et de se plier aux volontés de l'envahisseur.
Les occasions de « Servir » ne tardèrent pas à s'offrir à elle et, quand celles-ci ne se présentaient pas elle allait jusqu'à les provoquer... avec l'aide discrète et complice de M. l'Aumônier.
Mais le moment est venu de laisser parler Sœur Marie-Laurence. Écoutons-la :
« Nous avons eu, au début de l'occupation, un assez grand nombre de blessés anglais et français. Beaucoup d'entre eux, à l'approche de la guérison, n'avaient qu'un désir : celui d'échapper aux Allemands, de gagner la zone non occupée et, de là, l'Angleterre. À mots couverts et prudents nous leur faisions entendre que la chose pouvait se faire. Une fois qu'ils étaient décidés nous leur procurions des habits et un peu d'argent. Je les mettais en rapport avec Robert Henneton et Madame Leleu, qui s'occupaient, à leur tour, de leur départ en gare et de leur passage aux deux lignes de démarcation. Tous étaient munis, bien entendu, de « pièces d'identité » établies en bonne et due forme » ... comme il se devait !...
Combien en avez-vous ainsi aidés à rejoindre l'Angleterre ?
Environ 120.
Le piège classique de la Gestapo
Mais tous n'étaient pas des blessés soignés à l'hôpital. Il en venait de l'extérieur. C'est d'ailleurs ainsi que, sur dénonciation commise par je ne sais qui, les Allemands nous ont tendu leur piège classique...
Un jour, le 18 Juin 1941 (premier anniversaire de l' « Appel » du Général) un homme, se disant soldat anglais, est venu à l'hôpital dans le but, prétendit-il, de se faire « passer ». Mais son accent bizarre n'échappa pas à l'infirmier André Bart, qui m'en fit part aussitôt.
J'allai trouver l'homme et lui dit sous la forme affirmative, en le fixant bien dans les yeux :
Vous n'êtes pas Anglais.
Interloqué, il me répondit :
... Pas Anglais, mais... Canadien.
Et à brûle pourpoint, le dominant toujours de mon regard, je lui lançai :
Non... vous êtes un espion !
L'homme partit aussitôt et, quelques instants après, la Gestapo faisait irruption à l'hôpital et m'arrêtait là, tout près de la statue de la Vierge, en emmenant avec moi André Bart, Sœur Marie-Ursule (une Anglaise) et notre brave concierge Lantial.
A la Kommandantur, nous rencontrions des figures amies, elles aussi arrêtées : Robert Henneton et son équipe de « passeurs », Walle, Demandrille et Piesses.
Après un séjour à la prison de Béthune on nous dirigea sur la prison de Loos, où se trouvaient déjà Marquette, Hennebelle et Mme Tardiveau.
Une affaire de « plans »
A Loos on me sépara des autres et l'on me mit « au secret » pour un motif, autrement grave, aux yeux des Allemands, que celui d'avoir fait partir des Anglais !
Ils avaient, en effet, découvert que je m'étais procuré les plans du District de Calais et de Boulogne, sur lesquels étaient indiqués les emplacements de leurs batteries et que je fis passer à Mme Leleu, pour suivre ensuite la filière et arriver à destination. Les originaux de ces plans tombèrent dans les mains des Allemands mais les doubles, qui avaient pu en être pris, parvinrent quand même au 2° Bureau.
Pour cette affaire, je subis cinq durs interrogatoires.
Condamnée à mort !
Le 11 juillet 1942, je comparus devant le Tribunal de Lille en compagnie de Robert Henneton, Marquette, Mme Tardiveau, André Bart, Charles Hennebelle, Piesses, Demandrille, Deleruyelle, Walle et Lantial. Après un simulacre de jugement, Robert Henneton et moi-même fûmes condamnés à la peine de mort. Marquette à 5 ans de travaux forcés, Deleruyelle9 à 3 ans, et Mme Tardiveau à 2 ans de la même peine. André Bart fut déclaré prisonnier politique. Les autres furent libérés.
Le malheureux Henneton devait voir sa sentence mise à exécution et fut fusillé, à quelque temps de là, en chantant la « Marseillaise » !
Sœur Marie-Laurence, dont la mémoire est extrêmement fidèle, continue à nous faire très calmement le récit de sa longue captivité. Tout en nous parlant, ses doigts courent le long du grand chapelet d'ébène qu'elle porte à la ceinture, s'arrêtant, de temps à autre, au crucifix qu'elle semble prendre à témoin...
« Je me préparais à mourir »
Après l'exécution de Robert Henneton, je m'attendais et me préparais tous les jours à subir le même sort ! Puis, ayant appris que les Allemands ne fusillaient pas les femmes (une hypocrisie de plus, car ils se chargeaient de les exterminer autrement !) l'espoir et le courage se rivèrent en moi et ne me quittèrent plus.
Je fus mise en cellule avec une autre jeune Béthunoise, Mlle Jeannine Lefebvre, qui habite près du pont du cimetière de la ville, et qui avait été arrêtée, avec toute sa famille, pour aide apportée aux Anglais.
C'est cette vaillante jeune fille qui faisait le trajet de Béthune à Hazebrouck pour transmettre le courrier aux soldats anglais prisonniers, et qui m'apportait leurs plans d'évasion, qu'avec Mme Leleu et Jeannine nous nous chargions de mettre à exécution. C'est là que j'appris qu'André Bart fut torturé et battu, dans le but de lui faire avouer toute mon activité à l'hôpital. Il eut la force morale, sinon physique, de ne point parler, et c'est à son silence que je dois de n'avoir pas eu à subir un autre sort. Aussi je vous demande de ne pas omettre de souligner l'héroïque attitude de ce bon patriote dont on ne louera jamais assez les mérites.
Première station : le dépouillement
Le 12 août au matin, l'un de mes geôliers ouvrit brusquement ma cellule pour me prévenir que j'avais un quart d'heure pour changer d'habit. Je devais quitter ma robe de religieuse pour des vêtements civils.
Ce fut, en quelque sorte, ma sœur, le premier acte de votre « passion », car j'imagine avec quelle émotion vous avez dû vous séparer de cette sainte livrée...
À cette évocation, Sœur Marie-Laurence se tut et ferma les yeux comme si elle revivait cet instant douloureux. Mais elle se reprit bien vite et enchaîna :
J'avais heureusement un manteau noir et un fichu que m'avait fait parvenir Mme Delton, de Béthune. Je m'en vêtis à la hâte et suivis la sentinelle.
On me fit monter dans un camion où se trouvaient déjà une vingtaine d'Allemands déserteurs, deux Tchèques, deux Belges et huit Français dont un mineur communiste, de Bruay-en-Artois, qui me donna un morceau de pain avec du jambon, reliquat d'un colis qu'il avait reçu à la prison d'Arras.
A la gare de Lille, on nous embarqua dans un wagon à bestiaux. J'étais la seule femme du convoi.
À Bruxelles, nous fumes accueillis par des gardiens allemands de la Gestapo avec leurs chiens. Nous fûmes soigneusement encadrés. Nous marchions trois par trois et je me trouvais au dernier rang entre deux hommes. Comme je n'arrivais pas toujours à suivre, le soldat allemand qui fermait la marche me bourrait de coups de poing dans le dos !... Je courrais alors autant pour rattraper la colonne que pour éviter la pluie de coups...
Nous fûmes incarcérés à la prison Saint-Gilles, mais avant de nous mettre en cellule, on nous fit attendre une grosse heure, debout, dans la cour.
Séparée des hommes, l'on m'enferma dans une cellule. La lumière me fut laissée toute la nuit. Une sentinelle venait, par intervalle, voir si... je ne m'étais pas suicidée ! !...
Le lendemain matin, pour la deuxième fois, on me fit signer ma condamnation à mort.
Vous savez ce que vous signez, me demanda l'Allemand ? Je le sais puisque j'ai déjà signé la même confirmation à Lille...
Et cela ne vous fait rien ?... Vous savez ce qui vous attend...
Je ne répondis pas, devinant que les Allemands cherchaient à me démoraliser.
En route pour l’enfer !
Je restai seulement dix jours dans cette prison.
Le 22 août 1942, trois camions vinrent prendre un contingent de prisonniers, hommes et femmes, dont je fis partie. Le convoi était bien escorté, précédé et suivi de soldats allemands en motocyclettes, sidecars et armés de mitraillettes.
En gare de Bruxelles on nous fit prendre place – si l'on peut dire ! dans un train cellulaire qui devait aller à Essen. Je ne devais pas aller jusqu'au terme du voyage, car l'on me fit descendre, seule, en gare de Münchengladbach. Qu'allait-on faire de moi ? Je me le demandai avec quelque inquiétude...
Mais il ne s'agissait que d'un changement de train !... On me fit monter avec des soldats allemands dans un compartiment de 3e classe dont j'appréciai le confort. C'était, entre mille, une attention des Allemands à laquelle je ne manquai pas d'être sensible...
Quelques heures après, le train s'arrêtait à Anrath, préfecture de la province de Düsseldorf, en Prusse rhénane. L'on me conduisit à la prison des femmes.
En attendant que l'on voulut bien s'occuper de moi, j'ouvris ma valise et je me payai l'audace de... m'habiller en religieuse.
Aussitôt qu'elle me vit, la gardienne allemande manqua d'avoir une syncope ! Elle leva les bras au ciel et se mit à vociférer :
Nein ! Nein !
Et elle me poussa, plutôt qu'elle me conduisit, vers la salle de bains, après m'avoir enlevé toutes mes affaires et remis en échange des défroques de prisonnière.
C'est dans cette prison que j'eus la grande joie de rencontrer pour la première fois, depuis Béthune, Mme Leleu qui avait été condamnée à mort par le Tribunal de Paris et dont la peine fut commuée, par la suite, en celle des travaux forcés à perpétuité.
Sa cellule était contiguë à la mienne et nous conversions en alphabet morse. C'est ainsi que nous nous sommes donné des « nouvelles » de notre famille et de Béthune. Nous parlions aussi des événements de guerre et en particulier, à cette époque, du débarquement de Dieppe que j'avais appris à la prison de Bruxelles..
Comme j'étais « au secret », Mme Leleu obtint du Directeur que j'aille travailler à l'atelier de couture où, avec les autres femmes, nous confectionnions des vêtements et des chemises d'homme.
Nous pouvions alors nous parler de vive voix, Mme Leleu aimait à s'entretenir de sa mère, de ses enfants, de son frère M. Roussel, de ses beaux-parents de La Fosse-Lestrem, de ses amis de Béthune, et aussi... des bons tours que nous avions joués aux Allemands !
De prison en prison
Notre séjour dans cette prison d'Anrath dura trois mois et demi. Le 8 décembre on nous dirigea sur Derisbourg et sur Essen où nous passâmes de nuit. C'est ici qu'un Allemand – un antinazi – nous donna des nouvelles des opérations d'Afrique. Ces nouvelles étaient bonnes et nous ne nous sommes pas privées d'en manifester notre pensée... malgré la faim qui nous tenaillait car nous n'avions pas mangé depuis vingt-quatre heures.
Le lendemain nous étions à Brême. Notre voyage vers le Nord-Est de l'Allemagne se poursuivait sans que nous puissions goûter le spectacle de la campagne. Nous n'y avons rien perdu, paraît-il, car la campagne, en cette région, y est déserte et peu fertile.
Nous restâmes ensuite six jours à Hambourg. Comme, dans l'ordre alphabétique, les premières lettres de nos noms – L et M – se suivaient, j'ai eu la chance de rester le plus souvent avec Mme Leleu. Nous nous partagions nos impressions... nos chagrins... nos espoirs... et nous nous réconfortions mutuellement. Mme Leleu est une maîtresse femme qui se laissait rarement abattre.
Sourire quand même !
Nous partîmes ensuite pour Lübeck. On me mit dans une cellule avec deux femmes, l'une de Charleville, l'autre de Paris. Mme Leleu se trouvait dans la cellule voisine et nous nous communiquions soit par la fenêtre, soit au cours de la promenade quotidienne dans la cour de la prison.
Je tombai malade et mes jambes commençaient à s'enfler. Depuis mon arrestation j'étais tombée de 70 à 42 kg. Pour tout soin, on me donnait un litre de lait écrémé une fois par semaine.
Ma voisine, Mme Leleu, s'inquiétait de ma santé. Et sur le ton badin qu'elle savait employer dans les heures difficiles, pour nous remonter le moral, elle criait :
« Sœur Marie-Laurence, avez-vous reçu votre biberon ? »
La discipline devenait de plus en plus dure. La moindre infraction au règlement était sanctionnée par une descente à la cave. C'étaient les grands ou les petits arrêts, trois ou quinze jours, avec seulement un morceau de pain sec.
Malgré cela les prisonnières s'ingéniaient à communiquer entre elles... par téléphone ! Oh ! un téléphone bien rudimentaire qui consistait à se parler par le tuyau des watters. On se transmettait les nouvelles par cette... ligne qui avait l'avantage de relier trois personnes à la fois !
C'était la communication inter-cellulaire sans attente... ni surtaxe !...
Sabotage
Afin de ne pas nous laisser inactives, on nous fit, par la suite, ravauder des chaussettes de soldats. Avec des vieilles il fallait raccommoder des bonnes. Mais l'on s'était donné le mot et nous faisions le contraire ! On détruisait les bonnes et nous raccommodions, tant bien que mal, plutôt mal que bien, les mauvaises !
Et l'on s'amusait en pensant à la grimace du « fritz » à qui elles étaient destinées, et qui devrait marcher avec des chaussettes aussi grossièrement reprisées.
Nous n'étions, évidemment, que de médiocres ouvrières ! La direction de la prison pensa peut-être que notre vue pouvait baisser (dame ! à ne manger que des rutabagas !) et que nous réussirions mieux, sans doute, en nous faisant travailler sur des capotes et des vêtements militaires !
Elle fut bien mal inspirée, car notre « travail » devint alors plus soigné » ... je veux dire le travail de sabotage ! Presque tous les boutons de cuivre disparaissaient dans les watters !
On nous donna ensuite à confectionner des chemises d'officier, ce qui devint plus inoffensif. Mais sur quarante, que nous devions faire par jour, nous n'en livrions que vingt.
Puis ce fut au tour de ceintures pour parachutistes, lesquelles, pour bien fonctionner, devaient être extrêmement lisses. Travail délicat s'il en fut ! Aussi nous appliquions-nous à faire sauter un point, à mal ajuster un morceau d'étoffe et... c'était le parachute inutilisable et le saut dans le vide !
La « Marseillaise » des déportés
C'est à Lübeck que le soir du 11 novembre 1943, circula de cellule en cellule et par téléphone sans fil... le mot d'ordre d'une manifestation patriotique, et que, dans le silence du soir, s'éleva de toute la prison, une vibrante « Marseillaise » et furent chantés les hymnes nationaux. Dussé-je vivre cent ans, je n'oublierai jamais ces chants dans la nuit, sortis de centaines de poitrines de femmes, souffrant persécution pour leur lointaine patrie...
Cette intempestive manifestation fut, bien sûr, sanctionnée. Nous fûmes toutes privées deux fois de soupe. Mais, n'est-il pas vrai, cette « Marseillaise », chantée dans une prison d'Allemagne, valait bien une soupe !...
Nous parlons depuis une heure. Sœur Marie-Laurence poursuit son récit sans la moindre défaillance de mémoire. Elle nous parle sans haine de ceux qui l'ont maltraitée. Pas un mot, pas une intonation de voix qui puisse traduire la rancœur... Ses traits seulement se durcissent quand elle évoque les souffrances de ses sœurs de captivité, et s'éclairent de temps en temps quand elle nous conte une anecdote dont ses geôliers font les frais...
Lundi, jour de marché à ... Béthune !
C'est encore à Lübeck que nous nous sommes rencontrées avec Mme Tardiveau qui fut avec Mme Leleu ma meilleure amie de captivité. Elle s'était « débrouillée » pour devenir « distributeuse de soupe », emploi très envié par les autres camarades, vous devinez pourquoi ! Inutile de vous dire qu'elle ne manquait pas, chaque fois que cela lui était possible, de nous faire profiter des... prérogatives de sa charge ! Son moral était, à elle aussi, très élevé, et elle avait souvent le mot pour rire. Je me souviens qu'un certain lundi elle me dit en riant :
Dites ma sœur, c'est aujourd'hui jour de marché à Béthune. On y va faire un petit tour ?...
Journée de joie ...
Nous restâmes à Lübeck jusqu'en mai 1944. À cette époque un ordre arriva de nous diriger sur une autre prison. Nous traversâmes l'Oder, près de Stettin, et nous arrivâmes à Cottbus, en Prusse Orientale. Depuis Lübeck nous avions été prises en charge par la Gestapo dont le régime était extrêmement dur. Non seulement nous avions faim, mais les coups pleuvaient pour la moindre peccadille.
Dans le train qui nous emmena à Cottbus, l'une d'entre nous trouva sous la banquette du compartiment un quignon de pain tout vert-de-grisé. Elle se jeta dessus et le partagea en quatre pour nous en faire profiter.
Dans cette nouvelle prison, un homme avait pour unique occupation, dans la cour, de nous battre à coups de pieds et de poings et de ceinture, non sans nous crier des injures : « Sales Françaises ! » et toujours leur fameux mot : « Schwein ».
Là encore, nous fûmes employées à des travaux de couture. Notre horaire de la journée était celui-ci lever à 5 h 15 ; descente à l'atelier à 6 h ; travail jusque midi ; soupe, promenade jusque 1 h et travail jusque 7 h, soit 12 heures de travail par jour.
Quand le 7 juin, nous apprîmes que les Anglo-Américains avaient, la veille, réussi à débarquer sur les côtes de Normandie, ce fut dans toutes les cellules une explosion de joie ! On chantait, on criait, on dansait... tandis que les Allemands vociféraient et parvenaient difficilement à nous faire taire !
Vous aussi, ma sœur, vous avez dansé ?
Moi comme les autres... Je vous dirai même que c'est sur l'air de la « Valse brune » que toutes les prisonnières sifflaient ! Je vous assure que cet ensemble musical, scandé par le tam-tam de nos gros sabots de bois, ne manquait pas de pittoresque...
... Espoir déçu !
A Cottbus, nous apprîmes, en octobre, l'attentat contre Hitler, qui a soulevé de nombreux commentaires. Toutes nous nous sommes accrochées à cet espoir fou que la Révolution, devant fatalement éclater en Allemagne, amènerait sans doute notre libération.
Nous fûmes bien déçus, les jours suivants.
… Cependant les alertes aériennes devenaient de plus en plus fréquentes. Nous nous en réjouissions pour deux raisons : d'abord pour le bon travail accompli par nos aviateurs alliés, ensuite parce qu'elles nous permettaient, ces alertes, d'interrompre le travail et de remonter en cellules... cependant que les Allemands descendaient à la cave !
On voyait aussi dans ce déploiement de nos forces aériennes une nouvelle raison d'espérer. On sentait approcher le dénouement et en même temps la fin de tous nos maux.
Mais hélas ! les derniers mois devaient être les plus terribles pour les déportées et c'est très chèrement que nous devions payer notre liberté !
... Nous n'avions pas bu notre calice jusqu'à la lie...
Refus d’obéissance !
À mesure que les Allemands sentaient la défaite devenir, pour eux, inéluctable, leur colère et leur méchanceté ne faisaient que croître et embellir !
Ils décidèrent que tout le monde devait travailler pour la guerre, surtout les prisonnières ! C'est ainsi qu'un jour nous vîmes arriver dans notre prison de Cottbus, un représentant du Ministre du Travail qui nous fit rassembler et nous prodigua de belles promesses : relâchement de la discipline, diminution des heures de travail, amélioration de l'ordinaire, À condition que nous travaillions pour la guerre en confectionnant des masques à gaz.
Il faut être Allemand pour ne pas saisir ou feindre de ne point saisir le cynisme d'une pareille proposition : demander à des Françaises déportées de collaborer au fonctionnement de la machine de guerre allemande ! Bien entendu, nous refusâmes en chœur ! Le courroux de l'Allemand était terrible autant que... risible. Mais il ne nous impressionna nullement ! L'officier nous fit remonter en cellule et donna des ordres extrêmement sévères à la direction de la prison... en attendant la décision du ministre.
Nous calculions avec sérénité les conséquences de notre refus. Qu'allait-il advenir de nous ?
Nous ne devions pas tarder à le savoir :
Un « transport » fut ordonné quelques jours plus tard et nous fumes dirigées sur Fürstenberg puis sur... Ravensbrück.
Mmes Leleu et Tardiveau étaient toujours avec moi... ou moi avec elles et nous formions un trio d'inséparables. Mais en cours de route Mme Tardiveau dut nous quitter... Cette séparation nous fut très pénible.
« L'enfer des femmes ... »
Ravensbrück ! Mot infernal qui a laissé, chez toutes celles qui l'ont connu, un horrible souvenir. L’« enfer » de Dante n'est pas plus terrible. Celles qui en franchirent le seuil pouvaient dire, après un séjour de quelques heures, qu'elles aussi devaient
« ABANDONNER TOUT ESPOIR » ...
Ce camp de Ravensbrück a été bâti sur des marais que les premières prisonnières ont dû dessécher. Toute la région était propriété d'Himmler à qui le gouvernement payait une indemnité.
Il comprenait onze grands blocs et vingt petits, et pouvait contenir 12 000 détenues. Pratiquement, nous y étions près de 40 000 de toutes nationalités, françaises, belges, polonaises, tchèques, hongroises et russes.
« Nous fumes reçues en gare de Ravensbrück par des femmes S.S. et des soldats flanqués de grands chiens danois. Ils nous firent mettre par cinq et nous conduisirent au camp.
Arrivées devant le corps de garde, ils nous comptèrent, nous recomptèrent plusieurs fois... car les Allemands n'étaient jamais sûrs de leurs chiffres !
On nous fit attendre dans la cour, debout, pendant plusieurs heures. Je me souviens qu'à un certain endroit de la colonne il y avait une grande flaque d'eau, autour de laquelle se tenaient les prisonnières. De ce fait, l'ordre de la colonne était plus ou moins respecté. Une vieille belge de 70 ans, toute fourbue de fatigues et de rhumatismes, fut forcée de se tenir debout dans cette eau. Comme elle refusa, elle fut sauvagement battue. Cette scène, à l'entrée même du camp, était pour toutes, un mauvais présage.
Nous étions épuisées de fatigue et nous avions terriblement faim et soif. La pause était interminable. Nous attendîmes jusqu'à 9 heures du soir pour passer aux douches. Dans la soirée, on nous donna pour toute nourriture quelques centilitres de soupe et pas de pain.
Auparavant, on nous avait délestées de toutes nos affaires, même de nos souvenirs les plus chers. Les alliances étaient arrachées des doigts, et quand il y avait quelques difficultés à le faire, on les sciait ! Il n'était pas question d'opposer la moindre résistance car il en aurait coûté à son auteur !
Cependant, avec la complicité d'une surveillante, sans doute moins mauvaise que les autres, je réussis à conserver mon chapelet. Mais toutes mes autres affaires me furent volées et jetées par la fenêtre.
Sous le prétexte de malpropreté, un grand nombre d'entre nous passèrent à la tondeuse. Elles avaient envie de pleurer... mais elles souriaient quand même. Heureusement qu'elles n'avaient pas de glace car elles ne se seraient pas reconnues !
On nous donna ensuite des vieilles défroques avant de revêtir l'uniforme du camp aux larges raies grises et bleues, portant à la manche une étoile rouge et notre numéro. J'avais le numéro 8.547. Nous avions, tracée sur le dos, une grande croix de Saint-André.
Comme toutes les arrivantes, on nous mit en quarantaine. À minuit on nous fit entrer dans le bloc 27. Tous les lits étaient occupés. Nous dûmes passer la nuit, soit debout, soit accroupies. Le lendemain, après le départ des occupantes, quelques lits deviennent libres. Nous étions cinq pour deux lits... précédemment occupés par des malades contagieux. Malgré notre répugnance, nous fûmes bien obligées de les occuper à notre tour...
Une amitié vivifiante
À Ravensbrück, je retrouvais Mme Tardiveau dont nous avions été séparées depuis plusieurs mois. Avec quelle joie nous nous sommes revues ! Mais je la trouvai terriblement changée. Elle aussi me trouva amaigrie et épuisée, et ce n'est pas dans ce camp que nous allions pouvoir nous refaire des forces !
Mais le fait de nous retrouver à trois nous procura maintes consolations et nous donna du courage. Cette amitié nous aidait à vivre et à espérer....
Nous étions toutes trois au bloc 32 des « N.N. » (initiales qui veulent dire : Nuées et brouillards... Il s'agissait de condamnées devant servir d'otages, n'ayant pas le droit de recevoir lettres ou colis).
Je partageai mon étroite couchette avec Mme Tardiveau et nous couchions l'une au pied, l'autre à la tête, en pied de bêche.
Le supplice de l’appel
« Vous raconterai-je notre vie dans ce camp maudit ? Vous pourriez la trouver dans ce livre d'une autre survivante de Ravensbrück : Simone Saint-Clair, qui l'a décrite, presque au jour le jour, avec toutes ses misères, ses souffrances, ses cruautés, ses horreurs...
À 3 h 30 du matin, une sirène déchirait l'air de son appel lugubre. C'était le « Zahl-appel ». Les lits devaient être faits et nous devions être prêtes pour 4 heures au deuxième appel de la sirène.
À peine vêtues et, nos pieds nus dans nos sabots, grelot tantes de froid, nous devions nous ranger par dix devant notre bloc. Nous devions rester là, au garde-à-vous et, en silence, pendant plusieurs heures, dans les flaques d'eau et dans la boue, sous la pluie et sous la neige. Il n'était pas rare de voir plusieurs d'entre nous tomber évanouies.
Que pouvions-nous faire pendant tout ce temps, si ce n'est élever notre regard et notre âme vers le ciel sombre, et de prier les unes pour les autres.
Même les malades, même les mourantes rongées par la fièvre, devaient se rendre à l'appel. Leurs jambes étaient incapables de les porter. Qu'à cela ne tienne :
« Elles peuvent bien mourir dehors ! » disait la surveillante Binns, dont le nom pour toutes les déportées était synonyme de monstre !
Une femme diabolique par les cruautés et les tortures qu'elle nous faisait endurer.
Un jour, une prisonnière malade ne prétendit pas se rendre à l'appel. Alors cette monstrueuse créature ordonna à deux autres prisonnières de saisir la pauvre femme et de la placer dans les rangs. Mais comme elle ne pouvait se tenir debout elle fut tellement frappée qu'elle rendit l'âme dans une flaque d'eau.
Travaux de bagnards
Après l'appel, il y avait le travail forcé. Nous partions en colonnes.
Il y avait les « colonnes de sable » (j'en faisais partie). Nous portions pelles et pioches tel un fusil sur l'épaule, gravissions une colline et, à la chaîne, « ils » nous faisaient creuser dans la dune pour faire des tas que les prisonnières « préposées aux wagonnets » chargeaient et poussaient jusqu'au remblai.
Courbées, douze heures de long, avec seulement une courte interruption pour ingurgiter une louche de rutabagas, bousculées, harcelées, par des surveillantes ou des S.S. qui, sans raison, nous infligeaient force coups de pieds, de poing ou de lanières... Parfois ils lançaient sur nous leurs chiens pour le plaisir sadique de voir des robes en lambeaux ou un morceau de bras ou de cuisse enlevé...
À mesure que les travaux avançaient nous devions aussi changer et porter les rails sur plusieurs centaines de mètres. Souvent nous n'en pouvions plus et nous pliions sous le poids. Mais nos gardiens et gardiennes nous poussaient en hurlant :
Los ! Los ! Schneller ! Schneller !... (Allez, allez, plus vite ! Plus vite !)
Il y avait encore les « colonnes de dessèchement des marais » où il fallait rentrer dans la vase jusqu'aux genoux, jusqu'à la ceinture, où les chiens, alors, vous faisaient tomber tout entière, et d'où les malheureuses se relevaient couvertes de saletés... à moins que, trop faibles pour se redresser, elles ne mouraient dans cette pestilence...
... Et puis des « colonnes de déchargement » où souvent privées de pelles, les prisonnières étaient obligées de vider les wagons de charbon avec leurs mains ensanglantées... Enfin, des « colonnes de la forêt » où il fallait scier les arbres et déraciner les troncs.
Les ateliers de couture ne valaient pas mieux. Il y fallait coudre un minimum de 650 boutons par nuit, par exemple, sous peine de se voir rouer de coups. À chaque instant on entendait des plaintes sortir de l'atelier. C'étaient de pauvres femmes que des surveillantes et des soldats assommaient et qui retournaient au Bloc, avec les lèvres fendues, un œil crevé ou un front ouvert...
Le bloc des malades … Un spectacle terrifiant
Le travail au sable, les privations et les mauvais traitements m'avaient épuisée. Je tombai sérieusement malade, atteinte du typhus, d'hydropisie et de bronchite.
Mmes Leleu et Tardiveau me soignèrent comme un enfant... Mais leur affectueuse sollicitude ne suffisait pas pour me guérir et, sur une porte de water, en guise de civière, l'on me transporta au Bloc 11 des malades où, quand elles le pouvaient, mes bonnes compagnes de Béthune venaient me faire de réconfortantes visites...
Le spectacle, dans ce Bloc, était terrifiant : corps squelettiques, au ventre ballonné, à la chair meurtrie, tâchée de cicatrices d’avitaminose, plaies purulentes, abcès infectés, carcasses qui n'ont plus d'âge... Avec leur crâne pour la plupart rasé, leur bouche édentée, certaines de ces figures grimaçantes me faisaient peur...
Sur 120 Françaises, trente sont mortes en une nuit de dysenterie !
... Sur ma couchette de planches, je fermais les yeux pour ne point voir tout cela... Je priais et me préparais à mourir...
« Toutes au four »
Le repos relatif que je trouvais dans ce bloc de malades et les quelques soins qui m'y furent donnes, me permirent de me refaire quelques forces. J'avais hâte d'en sortir et, bien qu'imparfaitement guérie, j'estimai qu'il était encore préférable de retourner au bloc de travail.
Aussi, dès que je le pus, je m'en libérai et rejoignis le bloc 24.
Un grand chagrin m'y attendait. J'apprenais, en effet, que mes amies très chères Mmes Leleu et Tardiveau avaient été transférées au camp de Mauthausen.
Je me trouvais d'un coup immensément seule et je me demandais si je les reverrais un jour !
Cette solitude me pesait lourdement mais je sentais qu'il fallait me ressaisir, tenir bon et lutter de tout ce qui me restait de forces physiques et morales contre le découragement et la mort.
D'autant plus que les crimes et les horreurs se succédaient à une cadence accélérée. Je veux parler des chambres à gaz et des fours crématoires.
Il fallait se redresser, se montrer vaillantes et faire semblant d'être en bonne santé.
Malheur à celles qui ne pouvaient plus travailler ou qui avaient les cheveux gris !
Un jour cent cinquante Françaises revenaient du travail où elles avaient été particulièrement maltraitées.
Elles durent passer devant les douches selon l'habitude. Le « piqueur » arriva alors qu'elles étaient restées debout pendant plus (…) heures. Certaines, épuisées, s'étaient affalées sur le sol. Le « piqueur » passa rapidement en revue les malheureuses et leur trouva « mauvaise mine » …
« Toutes au four ! » déclara-t-il, faisant un large geste du bras.
Quelques-unes d'entre elles, ayant entendu cette sentence, attendirent qu'il fût reparti pour aller se cacher dans les blocs, mais une des policières, une Tchèque, les rattrapa et leur dit :
Que faites-vous, voyons ? Vous savez bien que vous êtes bonnes pour le four ! »
Et elles y sont toutes passées ?
Toutes !
Certains blocs se vidaient de façon inquiétante. Il y avait des « convois » en pleine nuit, Les camions venaient chercher les condamnées pour une destination que, toutes, nous devinions !
Mais c'était généralement le matin qu'on voyait apparaître le « piqueur ». Les mains derrière le dos – tel un marchand de bestiaux – il passait l'inspection des femmes qui, une par une, défilaient devant lui.
Il en formait généralement deux groupes : celles qui avaient dépassé la cinquantaine, qui avaient des cheveux gris ou des jambes enflées, ou qui paraissaient fatiguées, étaient rangées à gauche.
C'étaient les condamnées. Les autres, d'aspect plus valide, étaient placées à droite. C'étaient les graciées... ou les sursitaires.
Quel spectacle tragique que ces femmes au visage ridé par la fatigue, la faim et les souffrances, de les voir essayer de paraître jeunes. Toutes se redressaient le plus possible, marchaient le mieux possible, afin d'échapper à la mort. Car elles ne se faisaient plus d'illusions, les malheureuses ; désignées elles savaient quel sort les attendait !
Un acte sublime
Vous connaissez sans doute l'acte héroïque de cette religieuse, « Mère Marie », qui accepta d'accompagner à la mort certaine un groupe de prisonnières :
Ce matin-là, le tri ayant été effectué, beaucoup de nos compagnes à cheveux gris attendaient le camion qui devait venir les chercher.
Le camion fit soudain son apparition. Les malheureuses pleuraient et se lamentaient. Mère Marie essaya de les réconforter par de douces paroles. Quelques-unes, alors, murmurèrent :
« Oh ! oui, vous parlez ainsi parce que vous restez ! »
Alors, comme le camion allait se mettre en marche, Mère Marie leur dit :
« Si je vous accompagnais, est-ce que cela vous consolerait un peu ? »
Certaines eurent la faiblesse de répondre « Oui ».
« Bon, dit Mère Marie, je pars avec vous... »
Et elle monta avec elles dans le camion..., volontaire pour la mort !
« C'est par miracle que j’ai échappé au four crématoire »
Et vous, ma sœur, n'avez-vous pas été désignée ?
Si, par quatre fois... et chaque fois j'y ai échappé miraculeusement.
Comme j'avais les pieds enflés, le « piqueur » me fit placer à gauche » ... du côté des condamnées. Après le tri, nous devions passer chacune devant la « Chef de bloc » et lui donner notre numéro matricule. Quand arriva mon tour, la chef de bloc, une Polonaise qui avait toujours eu quelques bontés à mon égard, me souffla :
Sauvez-vous !... Il en est temps encore !
Je m'enfuis et allai me cacher sous un lit.
Quinze jours après, je me faisais à nouveau « piquer » et j'échappai au « convoi noir », en me sauvant par la fenêtre du bloc.
Puis une troisième fois (le samedi saint) et une quatrième, quelques jours plus tard, je n'ai dû mon salut qu'en me cachant encore à plat ventre sous le lit.
J'ai toujours dans les oreilles le bruit de ce sinistre camion emportant son lot de femmes condamnées, entassées et empilées sous la bâche humide, et qui disparaissait dans le jour blafard du matin...
Sœur Marie-Laurence, avec qui je m'entretiens depuis deux bonnes heures, en a terminé avec te douloureux récit de la « Passion » des déportés. Nous en arrivons au chapitre de la « Résurrection » ... celui de l'avance des troupes alliées, au cœur même de l'Allemagne et de la Libération toute proche... Sœur Marie-Laurence, qui nous avait parlé avec une certaine lassitude et comme accablée par l'évocation de tant de misères et de souffrances, se redresse alors sur son siège et son visage s'illumine :
Ah ! nous en avons fini avec le « mystère douloureux... », il est temps, je crois, que nous en arrivions au « mystère joyeux... »
Serait-ce possible ?
Des bruits de victoire circulaient dans le camp... les Allemands seraient en déroute... les armées russes seraient bientôt ici ! Et puis cette nouvelle « insensée » lancée par les prisonnières « Demain, il y aura appel général des Françaises, on va les rapatrier ! Cette fois c'est sûr... c'est bien sûr ! »
Quel crédit fallait-il accorder à tous ces bruits ? Nous en avions entendus tant de fois de semblables depuis plusieurs semaines !
Mais ce que nous n'avions pas encore vu... c'est ce visage sombre et soucieux de nos gardiens, ce front rembruni de « la Binns » ... dont nous ne fûmes pas sans remarquer la soudaine modération dans ses propos et dans ses... manières !
Serait-ce donc vrai ? Allions-nous être enfin libérées ?...Et pourtant la grande cheminée du camp laissait toujours échapper sa flamme immense et fumeuse... Quand donc ce four crématoire s'arrêtera-t-il d'accomplir son infernale besogne ?...
La fin du cauchemar
Tout le camp se trouvait dans un état d'énervement in descriptible. Nous passions, sans transition et sans raison, de l'espoir au désespoir. L'optimisme vivifiant des unes contrastait avec le pessimisme déprimant des autres. Mais, toutes, nous redoublions de prières et d'invocations...
Soudain, voici qu'un beau matin d'avril nous voyons arriver des officiers de la Croix Rouge suédoise ; cette fois, plus de doute, on venait nous chercher !
Il y eut un appel général des Françaises. Deux heures après, elles quittaient le camp en chantant « La Marseillaise ». Quelques-unes nous criaient : « Courage ! c'est fini le cauchemar ! demain ce sera votre tour... » Effectivement, ce fut ensuite au tour des Belges et des Polonaises dont je me refuse à vous dire la joie.
Comme j'étais d'origine irlandaise, on m'avait séparée des Françaises pour me mettre avec les Anglaises... dont on disait, à notre grande désolation, qu'elles étaient réservées comme... otages !
Or un mercredi matin, l'on fit rassembler toutes les Anglaises face au Bloc 12.. Et sans même entrer au bureau du camp, le Lager Führer nous conduisit lui-même en dehors du camp, à l'officier suédois.
« La Binns » qui, pour une fois, n'était pas accompagnée de son chien, nous demanda, avec une infinie douceur, si nous voulions bien lui remettre notre numéro et notre triangle rouge...
Je les avais déjà jetés à terre, mais par politesse... (sic !) je les ramassai et lui remettais.
Puis, de plus en plus... charmante, et de mieux en mieux... compréhensible (because !) la Binns nous dit :
« Allez vous étendre sur l'herbe, vous vous reposerez ! »
C'est tout juste si elle n'ajouta pas : « mes chers enfants ! »
Libres ! Libres !
LIBRES ! nous étions LIBRES ! Nous ne pouvions le croire ! et nous nous demandons si nous n'étions pas l'objet d'un rêve !
On nous fait monter en autobus qui nous conduit jusqu'à Lübeck. Nous humons de tous nos poumons encore faibles, cet air... qui a changé d'odeur ! C'est l'espace ! C'est l'air de la Liberté ! Tout nous parait magnifique ! C'est la vie retrouvée qu'on avait tant de fois perdue !
Nous voici enfin à la frontière du Danemark où l'on nous fait un magnifique accueil. Et puis, c'est Copenhague où nous embarquons pour Malmö. Nous traversons la Suède jusqu'à Göteborg où nous restons deux semaines.
On nous fit ensuite gagner l'Ecosse par avion et, quelques jours après, je pouvais embrasser, en gare de Londres, mon frère que je n'avais pas revu depuis 1936.
Je revins le 23 septembre dernier à Desvres où se trouvait transférée, de Calais, la Maison Mère des Sœurs Franciscaines.
Comme j'avais hâte de revoir ma petite communauté de l'hôpital de Béthune et mes chères compagnes de captivité, dont j'avais appris l'heureux retour, j'ai pu obtenir de mes supérieures de revenir à Béthune où j'avais laissé tant d'amitiés et tant de souvenirs...
Et voilà, Monsieur, et... je ne vous ai pas tout dit !...
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Extrait du site Mémoire de guerre, page http://memoiredeguerre.free.fr/biogr/lion-ginette.htm
Ginette Lion est née à Troyes (Aube) le 4 juin 1928 et décédée le 29 décembre 2016 à Pompey (Meurthe-et-Moselle).
Je suis venue évoquer devant vous et avec vous une période dramatique de notre histoire : la Résistance française durant l'Occupation de la France par les Allemands, et la Shoah, c'est-à-dire l'extermination des races que les Nazis considéraient comme inférieures, particulièrement les Juifs et les Tziganes.
Pourquoi ce mot de Shoah ? Il veut dire en Hébreu : Anéantissement.
Résistance
Dans les années 1940, j'étais bien jeune, mais je peux vous parler de cette période car je suis juive, fille de parents résistants juifs, qui ont été arrêtés par les Allemands puis déportés à Auschwitz, où ils ont été gazés et brûlés en février 1944.
De mon côté, j'ai continué la Résistance en devenant agent de liaison ; j'ai été arrêtée par la Milice, qui était une sorte de police française supplétive de la police allemande, et j'ai été emprisonnée et ensuite déportée en Allemagne au camp tristement célèbre de Ravensbrück. Je connais donc bien la Shoah à travers le sacrifice de mes parents ; la Résistance et la déportation par mon expérience personnelle.
Avant de commencer mon récit, je voudrais faire un bref rappel sur la période 1939-1945 dont nous allons parler.
En 1939, les troupes allemandes d'Adolf Hitler envahissent la Pologne, qui était une alliée de la France. L'Angleterre et la France ripostent en déclarant la guerre à l'Allemagne nazie.
Cette guerre, où la France a eu près de 100 000 soldats tués et deux millions de prisonniers, va prendre fin, en principe, le 17 juin 1940, date où le maréchal Pétain, appelé par une majorité de Parlementaires à gouverner le pays, va demander l'Armistice, signé le 22 juin. La France est occupée et coupée en morceaux. L'Alsace et la Moselle sont annexées par l'Allemagne, et le reste de la France est coupé par une ligne de démarcation séparant une zone occupée et une zone libre. Cette dernière sera d'ailleurs envahie elle aussi au cours de l'hiver 1942-1943.
Le 18 juin 1940, le général de Gaulle, alors inconnu, refuse, lui de cesser le combat et depuis Londres appelle tous les Français à la Résistance contre l'occupant.
Peu à peu, deux catégories de Français vont cohabiter : les Pétainistes, qui acceptent l'armistice et la soumission à l'État Français, dont la capitale est maintenant à Vichy, et les Gaullistes, ralliés par la suite par les Communistes et d'autres fractions de Français et d'étrangers qui, par tous les moyens, veulent continuer le combat par la résistance à l'ennemi. Pour eux, l'État Français, symbolisé par le maréchal Pétain, n'est qu'une usurpation, et la République Française, qui n'a jamais cessé d'exister, doit retrouver dans la victoire contre le nazisme la place qu'elle n'aurait pas dû céder. Aux deux catégories que j'ai citées s'ajoute une troisième : on peut dire les attentistes, qui pensaient à leur ravitaillement.
Mes parents, qui étaient juifs, comme je vous l'ai dit, furent de ceux qui par patriotisme devinrent des Résistants et, malgré mon jeune âge (j'avais 12 ans en 1940), je les ai aidés dans leur tâche. Après leur arrestation, je devins agent de liaison dans la Résistance, avec tous les risques que cela comportait.
Voilà donc la France occupée par l'armée allemande et les Français soumis à de lourdes servitudes économiques et à de sévères restrictions alimentaires.
La pénurie est de règle et l'État institue l'usage de cartes avec des tickets pour l'alimentation, pour les vêtements, pour le tabac, pour le vin, les chaussures... Les Français font connaissance avec des légumes qu'ils ignoraient, comme les rutabagas et les topinambours. La saccharine a remplacé le sucre et la margarine a remplacé le beurre. Les magasins mettent des affiches en vitrine ; « Rien à vendre », ou par exemple « Aujourd'hui, contrefaçon de café » (c'était un breuvage peu engageant). Il faut souvent faire la queue longtemps avant d'être servi. Les transports sont très réduits, et peu de trains circulent. En revanche, les Français vont beaucoup au cinéma, et compte tenu de l'absence d'essence, qui est réquisitionnée par l'Occupant, se déplacent à vélo ou en vélo-taxi (c'était une sorte de pousse-pousse tiré par un cycliste).
Toutes ces misères ne sont rien comparées à la terrible condition des Juifs. Dès octobre 1940, le gouvernement Pétain va commencer à promulguer toute une série de lois visant à interdire aux Juifs toutes sortes d'activités :
Exclusion de la fonction publique, de la presse, des activités culturelles, des professions libérales ;
Confiscation des entreprises juives, des automobiles, des bicyclettes, des postes de radio ;
Interdiction de changer de domicile, de quitter son logement entre vingt heures et six heures du matin, de prendre le métro à l'exception du dernier wagon ;
En juin 1942, obligation de porter l'étoile jaune dès l'âge de six en zone occupée.
Interdiction de fréquenter les restaurants, les cafés, les cinémas, les salles de concert, les marchés, les foires, les piscines, les terrains de sport, les champs de courses, les musées, les bibliothèques, les cabines téléphoniques, les magasins (sauf entre quinze heures et seize heures). Certains parcs portaient l'inscription « Interdit aux chiens et aux Juifs ».
Puis commencent les rafles des Juifs étrangers et Français, surtout en 1942, où a eu lieu la rafle du Vel d'Hiv. Des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants sont internés dans des camps en France, puis déportés en Allemagne. La première déportation de France vers le camp d'extermination d'Auschwitz a eu lieu le 27 mars 1942.
Dans ma petite ville de Sainte-Savine, à côté de Troyes, je suis soumise à toutes les contraintes imposées aux Juifs. Il m'est en particulier interdit de poursuivre des études secondaires, et le directeur d'une école de secrétariat accepte avec courage de m'inscrire à son école, l'école Pigier. Avec un diplôme, je suis engagée dans une société commerciale de Troyes, où, malgré mon étoile jaune, je suis bien accueillie par le directeur et ses collègues.
C'est fin 1942 que mes parents sont entrés en Résistance en hébergeant des résistants.
Il y avait alors trois mouvements principaux de Résistance :
Francs-Tireurs et Partisans de Jean-Pierre Lévy
Libération de d'Astier de la Vigerie
Combat de Henri Frenay
II y en eut beaucoup d'autres, souvent tout aussi actifs, mais moins importants en nombre.
C'est précisément en 1942 que Jean Moulin est délégué en France pour unifier tous les mouvements de Résistance. Il sera arrêté à Caluire, près de Lyon, et mourra sous la torture.
Nous étions fin 1942. Dans la famille qui logeait à la maison (neuf personnes), j'avais une tante qui avait fui l'Alsace occupée, et qui travaillait en cachette chez un boucher de Sainte-Savine. Très vite, elle avait remarqué que des inconnus faisaient des passages réguliers dans la boucherie en plein jour.
Un jour, son patron, prenant son courage à deux mains, lui dit : « Votre famille peut-elle accueillir des Résistants ? »
Ma tante comprit alors le va-et-vient des toutes ces personnes dans la maison. Elle transmit alors à mon père et à ma mère cette étrange et confidentielle demande, et sans hésiter une minute, ils acceptèrent tous les deux de prendre ce risque.
Peu à peu, notre maison devint au fil des mois, un véritable nid de Résistants : agents de liaison hommes et femmes, chefs de secteur et chefs de réseau, comme notre ami Germain. Je pense aussi à Jacqueline, que je devais retrouver à Ravensbrück, et qui mourut du typhus, quelques jours après mon arrivée.
Mon père était sans arrêt à la recherche de nouvelles planques pour nos clandestins. Souvent aussi, il était occupé par des missions, dont il nous cachait la nature exacte. Ma sœur et moi l'aidions dans la mesure de nos moyens pour trouver, par le bouche-à-oreille, de nouveaux foyers susceptibles d'accueillir nos pensionnaires, qui devenaient nombreux. Tout cela à nos risques et périls, mais tout de même avec quelques petits avantages. En effet, nos hôtes nous laissaient souvent des feuilles de tickets d'alimentation, résultat de descentes (on dirait aujourd'hui braquages) dans les mairies, les bureaux de poste et les bureaux de tabac. Inutile de vous dire que ces tickets étaient les bienvenus pour améliorer l'ordinaire de notre grande famille, car ma mère avait fort à faire pour nourrir tout ce petit monde.
Lors de leurs passages, fréquemment les résistants nous faisaient le point sur la situation, avec des informations que ne connaissait pas le grand public, et qui étaient de plus en plus alarmantes pour le milieu juif : arrestations, rafles, déportations dans les camps, dont nous ignorions toutefois la nature exacte.
Le 27 janvier 1944, dès sept heures du matin, nous quittons la maison, ma sœur et moi, pour nous rendre aux docks, accompagnées de Germain qui devait aller surveiller des mouvements de train au centre de triage, en prévision d'une action de sabotage. Une demi-heure après notre arrivée, survient, affolée, notre voisine, qui, dans notre bureau nous dit : « Sauvez-vous vite, toute votre famille vient d'être arrêtée par les Allemands ! » C'était la rafle des Juifs de Troyes, qui devait conduire mes parents à Drancy, puis Auschwitz, par le convoi n° 68, où ils furent gazés et brûlés le 15 février 1944. Ce convoi n° 68, en date du 10 février 1944 était constitué de 1 500 déportés : 674 hommes, 814 femmes, 279 enfants de moins de 18 ans, 14 indéterminés. À l'arrivée à Auschwitz le 13 février, 1 229 personnes furent aussitôt gazées. En 1945, on comptait 42 survivants dont 24 femmes.
Sans perdre une minute, nous allons nous réfugier dans un café voisin, d'où nous voyons arriver les bus, et les soldats allemands en descendre, pour nous cueillir aux docks. Heureusement, le directeur, Monsieur Ruelle, à qui je rends hommage, leur dit : « Je ne les ai pas vues ce matin. » Et le bus repart. C'était la dernière fois que j'entrevoyais mes parents.
Nous étions sauvées, mais seules et désemparées, ne sachant que faire. Il nous fallait prendre une décision rapidement.
Nous prenons le parti d'aller chez de bons amis, catholiques, qui sûrement nous donneraient asile pour quelques jours.
En tremblant, nous traversons la ville. Nos amis, Monsieur et Madame Preumont sont tout à fait d'accord et nous accueillent avec amitié et compassion. Entre temps, nos amis résistants, qui étaient venus aux nouvelles chez notre voisine à Sainte-Savine, nous avaient retrouvées chez ces amis, et voulaient nous emmener avec eux pour devenir agents de liaison.
Deux possibilités s'offraient à nous ; nous pouvions essayer de rejoindre nos oncles et cousins, juifs eux aussi, qui s'étaient réfugiés dans le sud de la France, sans être sûres d'ailleurs qu'ils nous auraient bien accueillies. Ou bien nous pouvions accepter le projet de nos amis résistants, que nous connaissions bien quand ils étaient hébergés et cachés par nos parents, qui nous proposaient de partir avec eux et d'entrer ainsi dans la Résistance avec les Francs-Tireurs et Partisans, FTP.
C'est cette dernière solution que nous avons choisie, ma sœur et moi, autant par patriotisme que par le désir de venger nos parents. Nous avons donc accepté de devenir des résistantes actives.
J'ouvre ici une parenthèse pour vous dire que s'il y avait de nombreux mouvement de Résistance, il y avait aussi de nombreuses manières d'entrer, si j'ose dire, « en résistance ».
Étant entendu que résister c'était lutter contre l'ennemi nazi qui occupait la France, on pouvait, comme le faisaient mes parents, héberger des résistants et faire de sa maison un lieu de rencontre et de rendez-vous. On pouvait aussi quitter sa famille, ses amis, et selon l'expression, « prendre le maquis », c'est-à-dire rejoindre dans les montagnes, dans les forêts, des groupes de résistants armés qui se préparaient à aider à la libération de la France. Ce fut le cas de nombreux jeunes gens qui voulaient échapper au STO, le Service du Travail Obligatoire, en Allemagne.
La Résistance nécessitant une organisation importante, on pouvait aussi devenir agent de liaison, c'est-à-dire devenir messager clandestin entre différents chefs d'une même organisation, en transportant des armes, des communiqués, de l'argent, des postes émetteurs.
C'est cette dangereuse mission que nous avons choisie, ma sœur et moi, car c'est celle qui pouvait nous permettre de lutter efficacement contre l'ennemi avec nos faibles moyens.
Il faut vous dire que la majorité des agents de liaison étaient des femmes, souvent des jeunes filles. Pourquoi ? Parce qu'elles passaient plus facilement inaperçues que des hommes.
Je vous l'ai dit, l'agent de liaison transportait différentes choses : des faux papiers, des communiqués, des armes, de l'argent et aussi des postes émetteurs qui permettaient aux chefs de réseau de transmettre des messages.
Souvent, ces différents transports, surtout les armes et les émetteurs, venaient de Londres, qui était le quartier général français de la Résistance, et avaient été parachutés par des avions anglais. Les faux papiers, en revanche, par exemple les fausses cartes d'identité, étaient la plupart du temps fabriqués par des employés de mairie qui risquaient la mort ou la déportation en Allemagne.
Les parachutages étaient annoncés par la radio de Londres par des messages codés, incompréhensibles, sauf par ceux qui les attendaient et en connaissaient la signification. On entendait par exemple des messages aussi bizarres que « les blés seront coupés demain » ou bien « la barbe de mon père est devenue blanche », et le plus célèbre annonçant l'imminence du débarquement allié avec le début d'un poème de Verlaine « les sanglots longs des violons ».
Il y eut aussi une action résistante très importante, c'est la diffusion de tracts et de journaux clandestins. Nombreuses, en France, furent les petites imprimeries où des hommes et des femmes ont fabriqué, au péril de leur vie, des tracts et des journaux. Les moyens étaient limités, par exemple à Nancy, le Journal Lorrain**était imprimé sur du papier d'emballage qui provenait d'une société d'alimentation qui s'appelait la Sanal.
La plupart des journaux clandestins nés sous l'Occupation ont continué à paraître après la guerre. Ce fut par exemple le cas de Combat, de Libération et d'autres.
Ce fut si j'ose dire une spécialité de certains patriotes de distribuer dans les boîtes aux lettres la presse clandestine et les tracts qui redonnaient espoir aux Français.
Une résistance qu'il ne faut surtout pas oublier, c'est le rôle joué par les passeurs.
On appelait « passeurs » ceux qui vous faisaient passer de la zone occupée à la zone libre (libre jusqu'en 1942), mais aussi de la France à la Suisse ou en Espagne.
Ces passeurs faisaient franchir la « ligne de démarcation » (nommée ainsi pour séparer les deux zones) à ceux qui ne possédaient pas de « laissez-passer » (en Allemand un Ausweis) et qui ne pouvaient de ce fait, se présenter aux postes allemands de contrôle.
Pour franchir cette ligne, ils utilisaient des sentiers, à travers les forêts et les montagnes, pour convoyer ceux qui voulaient « passer de l'autre côté ». Il s'agissait le plus souvent de prisonniers évadés, de résistants, de familles de confession juive et d'une manière générale, de personnes recherchées par la police allemande.
Beaucoup de ces candidats au passage de la ligne de démarcation étaient passés par des filières qui avaient des plaques tournantes comme Nancy ou Épinal, où les cheminots ont joué un grand rôle, comme ils jouaient un grand rôle dans le sabotage des convois de trains militaires allemands.
Tout comme les passeurs, un grand nombre de cheminots ont payé de leur vie leur courageux engagement.
Je vous ai parlé tout à l'heure des rafles de Juifs, et devant cette horreur accomplie souvent par la police française, des gens courageux, ont décidé de cacher des enfants juifs et de les soustraire à la déportation dont étaient victimes leurs parents. On leur a donné le beau nom de « Justes » et on leur rend enfin hommage.
Ce courage-là, c'était aussi un acte de résistance au nazisme.
Mais revenons à notre recrutement dans la Résistance et à notre départ de la ville de notre enfance. Bien entendu, dès ce jour où nous entrions dans la clandestinité, nous avons cessé de porter l'étoile jaune, ma sœur et moi.
Il nous fallait de fausses cartes d'identité et quelques transformations physiques. Ma sœur devint blonde, et moi aile de corbeau. Tout cela fut fait rapidement.
Nous prenons alors le train pour Paris, pensant nous réfugier provisoirement chez notre tante, qui, elle, nous accueillit froidement, nous faisant comprendre qu'elle ne voulait pas prendre le risque de nous héberger.
Nous avons fui cette maison peu hospitalière pour nous retrouver dans un hôtel proche de la gare de Lyon, rue de Châlons, qui était notre point de ralliement.
Rendez-vous avait été pris avec Pierre, un chef de réseau franc-tireur et partisan qui venait souvent chez mes parents (J'ai su plus tard qu'il s'appelait Paul Rochet), et quelques jours après notre arrivée à Paris, je pris, tout comme ma sœur, mes fonctions officielles d'agent de liaison sous le nom de Annick.
Nous reçûmes une formation et quelques consignes de prudence, avant d'être intégrées dans le groupe, placé sous la direction du colonel Ouzoulias, qui dirigeait les secteurs de Côte d'Or, de Saône-et-Loire et de Bretagne.
On ne connaissait, en fait, que des prénoms, qui étaient faux, bien entendu. Cette mission consistait à transporter une énorme valise du 15 arrondissement jusqu'à la Porte de Clignancourt. Personne au rendez-vous. Le lendemain, même parcours, et personne à nouveau. Enfin, à mon troisième voyage, quelqu'un m'attendait devant le café où nous avions rendez-vous. Il a pris ma valise sans que nous nous adressions la parole. Son silence était rassurant : ce n'était pas un agent de l'ennemi.
Je dois dire qu'il y avait pour moi une certaine délectation lorsque, transportant dans le métro des valises chargées d'armes, de faux papiers ou de rapports compromettants, je me trouvais tassée contre les uniformes allemands, sous le regard équivoque de ces messieurs pour la mignonne jeune fille qui ployait sous un si lourd fardeau. Ce qui me plaisait beaucoup aussi, c'était lorsque les soldats allemands poussaient la galanterie jusqu'à porter ma valise, ce qui en plus me faisait échapper au risque du contrôle économique.
Je me suis rendue bien souvent dans des endroits impossibles pour récupérer des documents : passerelles d'écluse sur le canal de Dijon, cafés plus ou moins mal famés, sous les ponts de Paris (comme dans la chanson), et même au bois de Boulogne, qui, à l'époque, avait bonne réputation.
Les moyens de transports étaient très aléatoires, tantôt par le train ou à vélo, et bien souvent à pied.
Une nuit, en Saône-et-Loire, à Montceau-les-Mines, chez un mineur résistant, j'ai entendu brusquement, à quatre heures du matin, la Gestapo envahir la maison.
On m'avait fait dormir dans la chambre de la petite fille de la famille, qui devait avoir 10 ans environ. Nous nous sommes cachées dans un placard, ma main comprimant sa bouche pour étouffer ses sanglots. Au bout d'une heure, nous sommes sorties. Plus un bruit, toute la famille avait été arrêtée. J'ai emmené alors la petite chez sa sœur, dans une maison voisine, et, à pied depuis Montceau, j'ai rejoint le Creusot, afin de prendre un bus pour Dijon. Au Creusot, j'ai appris qu'une quarantaine de résistants avaient été arrêtés. Je l'avais échappé belle, mais je n'avais plus un sou. Heureusement, des commerçants, acquis à notre cause, m'ont donné un peu d'argent pour continuer mon voyage.
Vous vous en doutez, la pensée d'être arrêtée était souvent présente, et plus encore la perspective d'être torturée et de savoir si l'on tiendrait le coup.
Après ces arrestations, plus question pour le moment de retourner en Saône-et-Loire. À Dijon, j'ai tout de suite foncé chez Germain, chef de réseau, pour retrouver un contact. Il prit la décision de m'envoyer en Bretagne, pour y retrouver Maurice, chef de secteur dans cette région.
La Bretagne était un centre très actif de la Résistance, et les missions ne manquèrent pas. Brest, Quimper, Saint Brieuc et de nombreux petits villages, où l'on parlait plus le Breton que le Français. J'avais souvent des rendez-vous en bord de mer, et je me souviens des pittoresques marchés au poisson, où des Bretonnes, qui portaient encore la coiffe bigouden, venaient faire leurs achats. Je me souviens aussi, chez les gens qui m'hébergeaient, de ces lits clos typiquement bretons. Les Bretons étaient des gens patriotes et très accueillants. Je n'ai pas eu de mal à trouver des planques. C'est en Bretagne que j'ai rencontré, à deux reprises, le colonel Fabien, qui n'était pas encore connu, mais qui était notre chef. Je me souviens très bien qu'il était habillé en prêtre, avec une longue soutane noire, qui le faisait paraître très grand.
Mes missions en Bretagne furent nombreuses, et il serait fastidieux de les énumérer toutes. C'était toujours le même processus : transport de plis ou de valises qui contenaient soit de l'argent, soit des documents, soit des armes, tout cela avec souvent la peur au ventre de tomber dans un piège.
Arrestation
Le 31 mai 1944, je ne savais pas en prenant le train à Rennes, que cette mission serait la dernière. Elle me conduisait en Normandie, à Fiers exactement, où, après des kilomètres à pied en pleine forêt, j'ai retrouvé un résistant nommé Jean (toujours un faux prénom) qui m'a remis les communiqués de la région (mouvements de troupes, trafic de trains, sabotages), papiers qu'il avait eu la bonne idée de dissimuler dans les pneus de sa bicyclette. Après avoir pris possession de ces documents, je revins à Fiers pour reprendre le train, en direction de Rennes, où je devais rejoindre mon chef de secteur, Maurice.
À mon arrivée en gare de Rennes, et tout naturellement, je me dirige vers la sortie.
Je suis alors littéralement kidnappée par deux hommes en civil, jetée brutalement dans une voiture (une traction avant), tout cela évidemment sous le regard stupéfait des voyageurs. À l'intérieur, un homme couvert de sang et d'hématomes me regardait. D'abord, je ne le reconnus pas, mais à son regard, je compris qu'il me demandait pardon. En un éclair, je reconnus alors mon chef de secteur, qui, sous la torture, avait donné l'heure de mon arrivée et m'avait désignée à ses tortionnaires.
La voiture démarre, direction le quartier général de la Milice française (les Francs Gardes), compagnie particulièrement répressive.
Dirigée rapidement dans le bureau du commandant, le lieutenant Di Constanzo, je suis dévêtue, et l'on découvre sur moi les précieux documents que je transportais et que je n'avais pu dissimuler. Je ne pouvais donc à ses yeux qu'être l'agent de liaison d'un réseau de résistance. Commencent alors les interrogatoires, suivis bientôt des premières tortures, qui furent menées en particulier par Di Constanzo lui-même, par Schwaller, l'ancien métallo communiste de Suresnes, et par le sanguinaire Daigre. Le lieutenant Di Constanzo hurlait avec des expressions telles que « me faire pisser le sang », « vomir mes boyaux » et d'autres encore bien plus imagées.
Le sinistre Schwaller, une fois sa besogne de tortionnaire terminée, avait l'immense culot de me dire, alors que j'étais à demi inconsciente :
« Me serreras-tu tout de même la main, si l'on se rencontre après la guerre ? »
Avec le même culot, je lui répondis :
« Vous ne serez plus en vie après la guerre ! »
L'Histoire m'a donné heureusement raison, puisque, après la Libération, Di Constanzo et ses sbires furent condamnés à mort et exécutés.
Réveillée à toute heure du jour et de la nuit, ces tortures furent d'abord infligées à coups de nerf de bœuf sur toutes les parties du corps. Elles devinrent ensuite plus raffinées. Marie-France, une amie agent de liaison, arrêtée peu avant, fut interrogée avant moi, et c'est à tour de rôle que les coups pleuvaient sur nous. Notre silence exaspérait les miliciens qui finirent au bout de deux jours par nous interroger séparément.
Une nuit, à deux heures du matin, on vint me chercher. C'était la nuit du 6 juin 1944, et les miliciens, fous de rage et comme égarés, entendaient dans leur fureur me rendre (tout simplement) responsable du débarquement allié. Jusqu'au petit matin, les tortures s'ajoutèrent les unes aux autres : supplice de la dynamo (la gégène était déjà inventée), supplice de la baignoire, supplice de la goutte d'eau (la goutte qui pendant des heures tombe sur le crâne, toujours à la même place), brûlures de cigarettes, et tout cela toujours ponctué par les coups de nerf de bœuf, jusqu'à ce qu'on me remît, évanouie, dans une cellule.
Après cette nuit particulièrement épouvantable, les tortures se poursuivirent encore pendant une quinzaine de jours, sans qu'un nom ou un rendez-vous ne sorte de mes pauvres lèvres (Aujourd'hui encore, je me demande comment j'ai pu résister à de tels traitements, il faut croire que l'être humain porte en lui des ressources insoupçonnées). Pourtant, le seul nom que j'ai prononcé, c'est le mien, le vrai (puisque j'avais une fausse carte d'identité), afin que ma mort, qui me semblait inéluctable, soit connue en particulier de ma sœur.
Quinze jours d'épreuves (et quelles épreuves) s'étaient écoulés. On me descendit dans une pièce au sous-sol où l'on me rasa la tête. Après quoi deux miliciens, armés d'une mitraillette, se relayèrent pour me surveiller et m'empêcher de dormir.
Puis je fus mise au secret dans une cave, d'où j'entendais les hurlements des prisonniers que l'on torturait. Je ne sais combien de temps je suis restée dans cette cave, j'avais complètement perdu la notion du temps. J'étais une loque humaine tenant à peine debout.
C'était une première étape. On me sortit un jour de cet enfer, pour me remettre à deux militaires allemands, qui me conduisirent à la prison de Rennes, où, après les formalités d'écrou (le 18 juin 1944), je fus mise dans une cellule où se trouvaient déjà une vingtaine de femmes. Mon arrivée, couverte de plaies, arracha à mes codétenues des cris d'horreur et de compassion. Puis avec les faibles moyens qu'elles pouvaient avoir, elles essayèrent d'apaiser un peu mes souffrances. Ces faibles moyens, c'était par exemple des bougies fondues, qu'elles m'appliquaient sur le corps comme des cataplasmes. L'intention était évidemment bonne, mais je me demande encore quel effet thérapeutique pouvait avoir ce genre de soins.
Rapidement, on me transféra dans une autre cellule, probablement en ma qualité de terroriste, puisque maintenant certaines de mes compagnes étaient des résistantes. Toutefois, les sorties quotidiennes de mes compagnes dans la cour de la prison, m'étaient, à moi, interdites.
Qui l'eût cru, une bibliothèque était à la disposition des détenues. C'est là que j'ai lu "Les parents terribles" de Jean Cocteau.
Les jours sont longs en prison, rythmés par des bruits et des sons, toujours les mêmes : ceux des prisonniers emmenés à la mort dès cinq heures du matin, en chantant la Marseillaise, le claquement de leurs sabots, et, quelques moments après la fusillade, les nouvelles du front lancées depuis sa maison par le concierge, qu'on appelait « l'homme à la pipe », deux fois par jour, la distribution de nourriture par les gardiennes, qui roulaient leur chariot, les gamelles qui tapaient les unes contre les autres, et puis le silence de la nuit, entrecoupé par des rêves de liberté, après le dernier coup d'œil du gardien dans l'œilleton de la porte avant la fermeture des lumières.
Un matin, la porte de ma cellule est ouverte brusquement. Là, se tiennent deux militaires, qui accompagnent un officier à la haute stature, lunettes cerclées, qui déclare :
« Qui est Ginette Lion, dite Annick ? »
Je me présente et sans ménagement, je m'entends déclarer :
« Vous avez été condamnée à mort, et vous serez fusillée dans les prochains jours. »
Tout cela dans un Allemand que j'ai très bien compris.
Je suis restée anéantie par ces propos auxquels pourtant je m'attendais. Il faut dire que par deux fois, on m'avait sortie de la prison pour m'emmener à la Gestapo, et que c'est là, sans doute, qu'avait été prise la décision de me condamner à mort.
Transfert à Ravensbrück
Deux ou trois jours plus tard (je ne me souviens plus exactement), le salut vint, si j'ose dire, du ciel. Je n'ai jamais su s'il s'agissait d'un bombardement aérien ou de tirs d'obus, toujours est-il que la prison fut bombardée. De plus, les Américains étaient aux portes de Rennes. Les Allemands décidèrent alors de vider la prison, et c'est à pied, encadrée par des soldats, que je suis partie vers un centre de triage proche de la gare de Rennes, où nous fûmes toutes et tous entassés dans des wagons à bestiaux, où nous étions environ cent par wagon. Ce fut le début d'un long périple à travers la France. Entassées dans le wagon, les femmes, dont certaines enceintes ou âgées ou malades, devaient subir une chaleur accablante. La faim, la soif, les conditions de transport (on ne pouvait ni s'asseoir ni se coucher, ni même rester vraiment debout) commencèrent à nous décimer.
Le 6 août, à Langeais, l'aviation alliée mitraille la locomotive. On nous fait descendre avec ordre de nous mettre sous les wagons. Certains tentent de s'enfuir et sont abattus. Agnès, une jeune fille de mon wagon, est atteinte d'une balle et agonise dans mes bras. Les morts restent sur place et nous partons à pied jusqu'à Saint-Pierre-des-Corps à 25 kilomètres, où un autre train nous attend en direction de Tours.
Nouvel arrêt à Tours où les responsables de la Croix Rouge exigent l'ouverture des wagons, afin de nous donner de quoi nous désaltérer. Deux prisonnières en profitent pour sauter dans la foule et s'évader, cachées et protégées par les nombreuses personnes qui se trouvaient sur le quai, éberluées par le spectacle de ces femmes dont l'état pour certaines est déjà désespéré. Immédiatement la punition tombe, et l'on referme les wagons définitivement jusqu'à Belfort, après un long voyage qui nous fit traverser Bourges, Paray-le-Monial, Beaune, Dijon, Besançon. Partie de Rennes le 2 août, j'arriverai à Ravensbrück le 3 septembre seulement.
Belfort. C'est la dernière étape avant l'Allemagne. Parquées dans un immense bâtiment, la Citadelle, en face du fameux lion de Bartholdi, nous avons une visite inattendue : le maréchal Pétain, en route pour Sigmaringen, est venu nous souhaiter bon voyage. Je vous jure que cette anecdote est exacte.
Un matin, avant de reprendre le voyage, un soldat se présente avec une liste à la main. Appel des noms. Toutes les prisonnières du wagon sont libérées, sauf moi. Je pense à une erreur, mais le soldat assez débonnaire me dit :
« Non, il n'y a pas d'erreur, vous restez. »
Regroupée avec d'autres malheureuses, je retrouve un wagon qui, sans plus aucun espoir, nous conduit vers un camp de concentration en Allemagne.
Et à nouveau, c'est l'horreur que tous les déportés ont connue. La faim, la soif, l'étouffement. Les cadavres commencent à se compter par dizaines. Plusieurs heures, nous sommes stoppés près de Sarrebruck, à cause du bombardement de le gare. Cette fois, c'est l'Allemagne, et pour nous, l'inconnu. Encore plusieurs jours de voyage, dans une chaleur torride, et un milieu irrespirable, avec le bruit obsédant du roulement saccadé sur les rails, et le sifflement strident de la locomotive, qui connaissait, elle, trop bien son terminus.
Ravensbrück
Soudain, le train s'arrête. Des ordres sont hurlés en Allemand d'une voix rauque déchirant la nuit. Les portes s'ouvrent brutalement.
« Raus raus zu funf !» (« Par cinq ! »)
Les cadavres roulent à terre. Nous sautons du wagon, bousculées, frappées. Les femmes crient. Le décor est dantesque. Cette haute muraille, surmontée de barbelés, ce portail sur lequel on pouvait lire « Laissez votre espérance, vous qui entrez ici », les chiens-loups qui hurlaient sans arrêt, c'était Ravensbrück, dite « la Petite Sibérie », ou le « Pont des Corbeaux ».
Nous entrons et le portail se referme sur nous. Nous avons l'impression que la vie est finie.
Pourtant, c'était encore l'été, et sortant d'une cellule, le premier contact faisait illusion. Je vois une place, plusieurs rangées de baraques en bois. Il y a des plates-bandes fleuries, et à gauche et à droite, des pavillons coquets, des petits jardins, des pelouses entretenues. C'était en fait le quartier des SS.
Je vois alors apparaître le plus lamentable, le plus grotesque troupeau que l'on puisse imaginer. Des êtres qui pourtant sont des femmes, tête rasée, teint terreux, regard vide, traînant des pantines en bois (sortes de babouches). Elles portent une robe bleue rayée, garnie d'un triangle de couleur différente, et d'un numéro.
La peur me saisit. Elle restera latente tout le temps de ma déportation.
On nous conduit alors dans une immense tente où s'entassent, dans une odeur pestilentielle, plusieurs milliers de femmes (27 nationalités, paraît-il), et où régnait une pagaille indescriptible. Impossible de communiquer, ce qui interdisait tout contact.
Épuisée, désespérée, je commence ici ce que l'on appelait la quarantaine, qui variait selon l'humeur des Nazis.
Dès cet instant, songeant à mes parents que je pressentais ne plus jamais revoir, j'ai décidé que mon seul but, ce serait survivre.
La quarantaine dura des jours, sans nourriture, sans boisson, sans même pouvoir soulager nos besoins.
L'air sentait la mort. On respirait la mort.
Je voyais des fantômes errer dans les allées, squelettiques, qui tentaient de nous approcher, espérant sans doute quelque nourriture ou quelques nouvelles.
Soudain, on appelle les Françaises. Conduites dans une très grande salle, déshabillées, nues comme des vers, on nous rase les poils, on nous douche, puis, allongées sur un lit, c'est la visite rectale et vaginale, horrible épreuve pour une jeune fille. Toute pudeur s'est envolée pour ces femmes nues et grelottantes. Les vêtements, une culotte et une robe, furent jetés à la volée, chacune recevant un paquet qui ne correspondait pas à sa taille. C'est ainsi que je me vis attribuer une petite robe en coton qui m'arrivait au milieu des cuisses, avec une grande croix cousue au milieu du dos, alors qu'une camarade se retrouvait en rode de soirée.
Je sors alors d'un enfer pour tomber dans un autre.
Conduites par des femmes SS et des kapos, nous sommes remises à des blockowas qui nous amènent au block 26, qui comptait mille femmes pour une capacité de deux cents. Le spectacle était plus affligeant encore que ce que nous avions vu jusqu'à présent. Des femmes étendues, tête-bêche, par trois sur des châlits à trois étages de 65 centimètres environ (pour trois personnes), nous fixaient sans nous voir.
Où nous coucher ? Que faire ? Comment savoir ? La blockowa polonaise, en hurlant, nous désigna quelques places. La nuit vint avec un grand silence, entrecoupé seulement par le dernier souffle d'une malade qui avait cessé de souffrir.
À trois heures du matin, le long cri d'une sirène retentit ; c'était l'appel, avec la terreur des femmes valides, l'horreur des faibles, des dysentériques, des œdémateuses. Il faut se lever, se précipiter aux lavabos, quand on peut les atteindre, ingurgiter un vague breuvage quand on peut l'avoir. Souvent, on enjambe les cadavres de la nuit.
Trois heures trente, tout le monde dehors, toutes alignées par rangs de dix sur la place principale, la terrible place d'appel, théâtre de tant de souffrances pour tous les déportés. C'est l'appel numérique. Tous sont là : SS policiers de tous grades, chiens des surveillantes qui rodent, prêts à mordre. L'appel dure des heures. Nous sommes au nord de l'Allemagne et le froid devient de plus en plus pénétrant. Sept heures du matin, les kommandos partent, quand le froid et la neige ne les retardent pas.
Le soir, l'appel n'a pas de limites. Après douze heures de travail, il peut durer deux heures minimum, car les Allemands se trompent toujours : ils oublient les morts, les départs au Revire (c'était l'hôpital).
Je suis désignée pour le comblement des marais, un labeur de douze heures, les pieds dans l'eau jusqu'au mollet. Les gardiennes SS ne tolèrent aucun relâchement. Combien de camarades ai-je vues tomber d'épuisement ?
J'en profite pour vous parler du travail dans les camps.
Dans les camps comme Auschwitz, on entrait pour être, à des rares exceptions, immédiatement gazé et brûlé. C'était un camp d'extermination.
Dans les camps de concentration, comme Ravensbrück, la déportation avait un triple but : la punition, le travail (avec un profit pour les Nazis), et finalement la mort par épuisement.
On peut s'étonner qu'un employeur (appelons-le comme cela), en vue d'un bon rendement, ne soigne pas plus ses travailleurs. En fait, la main d'œuvre devenait si nombreuse que les Nazis préféraient un rendement faible avec un renouvellement fréquent, qui pour eux, était plus rentable, puisque les déportés leur étaient loués ou achetés par de grandes sociétés comme Siemens, par exemple.
À Ravensbrück, je fus désignée, au début, au comblement des marais. Il ne s'agissait pas là d'un travail industriel comme plus tard à Schlieben (je vous en parlerai tout à l'heure).
Après l'appel (de trois heures trente à sept heures du matin), souvent par moins trente degrés, transies de froid sous nos petites robes en coton, sans pouvoir ni bouger ni relever une camarade qui tombait à côté de nous, les plus valides étaient sélectionnées pour les différents kommandos du camp.
Il y avait deux sortes d'activités dans le camp et ses kommandos : le travail productif dans les ateliers et les travaux relatifs au camp lui-même.
Dans un atelier, le travail dure environ douze heures, soit de jour, soit de nuit. On y fabrique des masques à gaz, de l'appareillage électrique chez Siemens, on fait de la récupération de vêtements dans une autre entreprise.
D'autres travaux à Ravensbrück ont lieu en plein air sur divers chantiers. C'est le climat que nous craignons le plus : vent glacial, froid intense, accompagnés de souffrances indescriptibles.
Une des tâches les plus rudes consiste à transporter des objets très lourds.
Le kommando des marais, dont je faisais partie, était chargé de récupérer de la terre cultivable sur les bords d'un lac proche du camp et entouré de marais.
On comblait d'abord les marais avec une première couche de sapins verts, puis une couche de sable, enfin une couche de terre mélangée à de l'engrais de vidange. Curieusement, le but était d'utiliser les marais pour créer des jardins autour du lac. Par la suite, on y ajouta aussi, hélas, des cendres du crématoire.
Dans le kommando du bois, on devait déterrer des racines qui pesaient plusieurs centaines de kilos ; dans celui du charbon, les déportées devaient tirer des charrettes avec des briquettes qui étaient destinées aux villas des SS pour leur chauffage personnel sur des chemins boueux et glissants.
Dans les carrières de sable, nous creusions au fond, puis d'autres camarades remontaient le sable jusqu'à la surface. Si les pelles n'étaient pas assez remplies, nous étions battues par les surveillantes.
Il y avait un autre travail très pénible, c'était l'aplanissement du sol, avec un énorme rouleau compresseur de près d'une tonne, pour la construction de routes que nous devions recouvrir ensuite d'une sorte de mâchefer.
Avec ces quelques exemples, je vous ai parlé de mon expérience personnelle, de ce que j'ai vécu, de ce que j'ai vu.
Évidemment, il y avait bien d'autres travaux imposés aux déportés. Avec un peu de chance, on pouvait même se retrouver avec un emploi qui correspondait à sa qualification de tailleur, d'infirmier, de cuisinier, etc. Mais pour ceux-là, la moindre faute était sanctionnée par une punition démesurée, souvent la mort.
En permanence, la faim nous tenaille, et ce ne sont pas les misérables pitances que l'on nous sert qui peuvent assouvir notre appétit. L'ordinaire, c'était, après le breuvage du matin, une soupe composée de quelques feuilles de rutabaga, une tranche de pain noir, dix grammes de margarine, et quelquefois, une rondelle de saucisson, que l'on nous servait au retour du travail, seulement après l'appel, c'est-à-dire vers neuf heures du soir. Vous avez compris que pour les kommandos, il n'y avait pas de repas entre trois heures du matin et neuf heures du soir. Je dois aussi dire que plus les convois étaient nombreux, plus les rations devenaient réduites.
L'hiver arrivait, et heureuse coïncidence, on m'attribua une veste qui conforta ma petite robe en coton. Un numéro me fut attribué, que je dus coudre sur la gauche de la veste munie d'un triangle rouge, qui désignait les déportés politiques. Je dois apporter une précision : je n'ai pas été tatouée, cela se pratiquait uniquement à Auschwitz.
Au fil des jours, mes forces diminuaient. Je pensais que j'allais probablement mourir. L'avitaminose, due aux carences alimentaires, commençait à faire des ravages. Un matin, impossible de me lever. Je suis terrassée par la fièvre, peut-être quarante ou même quarante et un degrés. Mon corps est couvert de plaques rouges. C'est la scarlatine, maladie contagieuse et épidémique. Devant ces symptômes, la blockowa me repère et me conduit au Revier.
Vous savez, on avait très peur d'aller au Revier. Je vous assure qu'on y allait le plus souvent pour mourir que pour guérir. Celui de Ravensbrück était dirigé par le Docteur Treite, spécialiste des expériences médicales.
Imaginez un bâtiment surpeuplé, où l'on pénètre par un grand hall jonché de squelettes vivants, aux yeux déjà vitreux.
Je suis contagieuse, donc isolée dans un grand couloir de 1.70 mètre de large sur 4 mètres de long où sont déjà entassées, sur sept paillasses, une vingtaine de malades. J'ai dit 1.70 mètre, si bien que celles qui mesuraient davantage ne pouvaient pas s'étendre complètement. De toutes façons, nous étions incrustées les unes dans les autres. Aucun soin ne nous fut dispensé, et les mortes étaient sorties tous les matins.
La pièce des diphtériques voisinait avec celle des typhoïdes et des érysipèles (maladies de la peau), mais le même thermomètre servait à tous les malades.
Petite anecdote qui, avec le recul, me fait encore sourire : une Tzigane qui se trouvait à côté de moi a voulu me faire les lignes de la main, et m'a prédit une vie d'une incroyable longévité. Tout cela environnées par la fumée et l'odeur des fours crématoires.
Les expériences médicales étaient nombreuses. J'ai eu la chance de ne pas en subir d'irrémédiables. Elles consistaient en avortements, en stérilisations, en jeûnes pendant vingt jours, et en injections de virus les plus divers. C'était là les expériences les plus courantes, mais les expériences les plus abominables furent pratiquées sur de jeunes polonaises sur lesquelles furent prélevées, sur les jambes, des parcelles importantes de muscle, de nerf, d'os, en leur taillant les jambes du genou à la cheville. On procédait ensuite sur les plaies ainsi créées à des injections de culture de bacilles diverses. J'ai connu ces jeunes filles que l'on appelait « les lapins » et qui furent par la suite exterminées.
Beaucoup de malades moururent dans ce Revier, mais quelques-unes devaient survivre, ce qui fut mon cas.
Je n'étais plus contagieuse, et je fus ramenée à mon block.
Pendant mon absence, des camarades avaient disparu, emportées, je pense, par les épidémies, le froid glacial, ou l'envie de ne plus vivre. Certaines, je l'ai su, s'étaient jetées contre les barbelés électrifiés, trouvant dans ce geste leur délivrance.
Le dimanche, lorsqu'aucune punition ne nous jetait nues dehors, c'était le « jour des poux », c'est-à-dire de l'épouillage. Oserais-je le dire, mais nous faisions des concours : laquelle d'entre nous allait tuer le plus de poux ? C'était non seulement un triste jeu, mais aussi une garantie, car un pou, c'était la punition à coup sûr.
En décembre 1944, Ravensbrück devint aussi un camp d'extermination, ce que l'on ignore souvent. Par deux fois, lors de sélections, j'ai échappé à la chambre à gaz qui fonctionnait à Ravensbrück, probablement en raison de ma relative condition physique, prometteuse d'une main d'œuvre bon marché.
Les plus atteintes, en revanche, dépérissaient, minées par la faim, le travail épuisant et la solitude. Repliées sur elles-mêmes, elles ne désiraient qu'une chose : la fin de leur cauchemar.
Pour certaines, un grand réconfort moral nous était apporté par quelques Françaises, certaines rapatriées d'Auschwitz : c'étaient Germaine Tillon, Marie-Claude Vaillant-Couturier, qui animaient quelques réunions, Hélène Langevin, Geneviève de Gaulle, qui un jour disparut, enfermée dans le bunker du camp.
En vue d'une sélection, on nous sortit sous les coups de matraque des blockowa, puis toutes nues par près de moins trente degrés dans les allées du camp, un homme, à l'habillement cossu, nous examina sous le contrôle des officiers SS. Selon leur état physique, il choisissait celles qui paraissaient les plus valides. Je fus de celles-là.
On nous fit rhabiller et on nous jeta sur le plancher gelé de wagons à bestiaux pour une destination inconnue.
Schlieben
La faim au ventre, transies de froids sous nos maigres vêtements, les pieds gelés (ils avaient quadruplé), je me retrouve à Schlieben, petit camp dépendant de Buchenwald, situé entre Dresde et Leipzig. Contrairement à Ravensbrück, Schlieben comportait une sorte d'enclos, ou se mouraient des hommes, avec qui nous n'avions aucun contact, mais que nous avons vus souvent se battre pour une épluchure.
Dans ce camp, en fait un kommando, il y avait de nombreuses Tziganes, quelques Françaises, quelques Belges.
Je l'ai dit tout à l'heure, j'avais les pieds gelés, et je n'étais évidemment pas la seule. Ce handicap passager nous valut de bénéficier de quelques jours de repos, sans soin il est vrai, mais repos tout de même, avant d'aller travailler.
Notre travail consistait à la fabrication de panzerfaust (c'était des grenades antichars) dans la poudrerie de la société Hasag, qui se trouvait en pleine forêt, à environ cinq kilomètres du camp. Le travail s'effectuait par équipe de douze heures soit de jour, soit de nuit, et présentait un grand danger, car en les manipulant, les grenades explosaient parfois et blessaient ou tuaient les travailleuses.
La main-d'œuvre était renouvelable à volonté, aussi les Nazis n'avaient pas intérêt à nous garder valides. La mort de cent travailleuses, c'était une nouvelle commande de cent déportées achetées pour la machine de guerre.
Il y a quelques années, j'évoquais, au cours d'une conversation avec Madame Sarrelabout, qui fut une de mes compagnes à Schlieben, la fatigue insupportable de ces nuits de veille et de travail forcé. Notre petit groupe de Françaises avait organisé, à notre façon, une résistance à l'intérieur de l'usine. Nous ne supportions plus de travailler pour l'effort de guerre allemand, aussi, par exemple, au lieu de vingt grammes de poudre, nous n'en mettions que la moitié, jusqu'au jour où une vérification eut lieu. Sans tarder, les punitions tombèrent : debout quarante-huit heures, nues, sans boire ni manger, sous l'immense sapin que les SS avaient dressé pour Noël.
En fait, le régime à Schlieben était plus dur encore que celui de Ravensbrück, tant par le manque complet d'hygiène que les punitions et la nourriture pratiquement inexistante.
Un soir de février 1945, nous avons entendu des vagues successives d'avions alliés et vu le ciel rougeoyer dans le lointain : c'était le fameux bombardement de Dresde qui dura jour et nuit et fit 30 000 victimes.
Avec le printemps, nous parvint le bruit sourd des canons. Les alertes se multiplient, nous obligeant à faire quatre à cinq fois dans la nuit le long chemin entre l'usine et le camp.
Un jour, les déportés hommes disparurent. On apprit par la suite qu'ils avaient été entassés dans des wagons et dynamités.
Notre sort allait probablement être le même.
Libération et retour
Le destin en décida autrement, car dans la nuit du 21 avril, notre libération prend le visage de la cavalerie russe de l'armée rouge qui entre dans le camp, et que les SS et les gardiennes ont fui.
Après quelques jours, un commissaire du peuple nous obtient un laissez-passer pour quitter le camp et prendre la route de l'Ouest.
Et c'est à pied sur les routes encombrées de fuyards et de réfugiés de toute sorte que notre groupe d'une centaine de femmes arrive sur les bords de l'Elbe, à Torgau.
C'est là que j'assiste à un fait historique : la jonction des troupes russes et des troupes américaines.
Un pont provisoire a été jeté sur l'Elbe. Nous le traversons et l'une de mes compagnes de Schlieben, Madame Cayotte, qui habitait Nancy, a l'heureuse surprise de tomber dans les bras de son mari, qui portait l'uniforme de l'armée française.
Prise en charge par les Américains, j'attends avec angoisse le train qui, depuis Leipzig, me ramènera en France.
Trois semaines après, par la Belgique et le Luxembourg, je passe la frontière française le 25 mai 1945, direction Sainte-Savine.
En gare de Troyes, je suis la seule déportée à descendre du train, toujours vêtue de ma veste de Ravensbrück. Seul le numéro avait changé. À Schlieben, il était devenu le 15206 au lieu du 62400 (ou 62600 je ne me souviens plus exactement) que j'avais à Ravensbrück.
Je suis happée par le centre d'accueil et par la presse. Vous pensez ! Une déportée si jeune, et en costume ! !
Ma grande hâte, mêlée d'une indicible angoisse, c'est de retrouver ma maison. Elle est toujours là, au 34 rue de Chanteloup, mais vide de toute famille, comme elle est vide de tout mobilier.
Accueillie par une voisine, j'envoie un télégramme à ma sœur, « Suis rentrée, Ginette », la réponse arrive, surprenante : « Confirmez, SVP ». Il faut dire que ma sœur avait été informée que, remise aux mains des Allemands, j'avais été fusillée. Elle pensait donc ne jamais me revoir.
Nos retrouvailles furent empreintes à la fois d'une folle gaîté et d'une immense tristesse. Sept personnes de la famille manquaient à l'appel, nous n'en reverrons aucune.
À mon retour, comment passer d'un univers irréel à un monde réel ? Ne pas sentir « en dehors » ? Le camp a longtemps gardé une réalité plus intense que celle du monde qui m'entourait. J'étais hantée par les visages maigres, pointus, bleus de froid, et qui avaient le sourire permanent des squelettes. Je ne vous oublie pas, malheureuses compagnes qui n'êtes jamais revenues, et je vous rends hommage.
Pendant des décennies, j'ai cherché à reprendre pied, à me fondre dans la réalité d'un monde normal, mais un mur s'était dressé, quelque chose d'incommunicable, et l'absence d'aide morale, de part et d'autre, ne faisait qu'aggraver mon désarroi. Je n'arrivais pas à chasser de mon esprit les horreurs qui l'habitaient.
Dix ans plus tard, seulement, quelqu'un m'apporta son aide pour tenter de me délivrer de mes cauchemars et c'était mon mari.
Pour terminer, je voudrais vous demander, je voudrais vous supplier de rejeter toute forme d'extrémisme, toute forme de xénophobie, toute forme de racisme. Il faut absolument réagir et lutter contre ces positions qui ont fait des dizaines de millions de victimes.
En un mot, il faut être vigilant.
Enfin, je me permets de citer une pensée de Rithy Panh, un homme qui lui aussi a connu de grandes souffrances, la voici :
« Je veux croire que chaque témoignage est une petite pierre qui contribue à édifier un rempart contre la menace, toujours possible, ici ou ailleurs, du retour à la barbarie. »
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Extrait du site Mémoire de guerre, page http://memoiredeguerre.free.fr/biogr/corre.htm
Anne Gabrielle Louise de la Fouchardière, épouse Schwing, est née à Paris le 27 septembre 1910 et décédée le 17 mars 1979 à Dinan (Côtes-d’Armor). Elle est déportée à partir de la prison de Rennes, en même temps de Léonie Corre. Léonie Corre, elle, est née le 12 novembre 1887 à Villiers-sur-Chizé (Deux-Sèvres) et décédée le 19 janvier 1945 à Ravensbrück.
Je franchis le seuil de la cellule, cette fois j'étais bien en prison "pour de bon"… la porte brune se referma, le bruit, qui devait me devenir si familier, des grosses clefs tournant dans la serrure ne me laissait plus d'illusions sur mon sort. D'un coup d'œil je fis l'inventaire de mon nouveau domicile et de celles qui allaient être mes compagnes de misère, petite chambre contenant trois lits, couverts de paillasses et de couvertures, sur lesquels étaient assises trois femmes, une autre debout se tenait devant moi. C'était une vieille petite dame souriante. Dans ses yeux vifs transparaissait une grande bonté, elle me parla dès son entrée et sa voix me sembla après les heures que je venais de passer la plus douce des mélodies : « Soyez la bienvenue, Madame, je suis Madame Corre, du Guildo et suis ici depuis plusieurs semaines, voici mes compagnes qui sont toutes très gentilles, Madame Bonenfant de Pluduno, Madame Pommier qui était secrétaire à la Chambre de commerce de Saint-Brieuc et qui a été arrêtée hier et enfin notre benjamine Albertine David qui est également de Saint-Brieuc. Voulez-vous vous asseoir, vous avez l'air fatiguée…les boches vous-ont-ils déjà interrogée ? …Que pouvons-nous faire pour vous ? … »
Je me présentai alors et sautai au cou de Madame Corre, je la voyais pour la première fois, mais je la connaissais déjà si bien.
Petite institutrice du Guildo, elle avait été révoquée parce qu'elle n'avait pas voulu prêter serment au Maréchal et refusé d'afficher son effigie dans sa classe…elle l'appelait dans son langage imagé "l'espèce de vieux machin."
Secrétaire de mairie de son petit pays, elle avait procuré à des réfractaires une quantité inimaginable de cartes d'identité et de titres d'alimentation… et à la suite de la maladresse d'un des jeunes gens qu'elle avait obligé, elle avait été arrêtée ainsi qu'un notaire Maître Guéhenneuc, et avait subi de pénibles interrogatoires de la part de la Gestapo de Saint-Brieuc, sans rien avouer…
J'avais été mise au courant de son activité par un de nos camarades de réseau qui avait souvent eu à recourir à ses services et qui était venu nous voir un jour absolument bouleversé, les larmes aux yeux nous disant : « Madame Corre est arrêtée…le notaire aussi, je suis sûr qu'ils ne parleront pas mais quel va être leur destin… »
Madame Corre ne semblait pas étonnée de mes effusions, (notre ami commun lui avait parlé de mon mari et moi en tant que relations), et aussitôt elle me demanda des nouvelles de ceux avec qui elle avait fait tant de bon travail et qui avaient eu la chance de ne point être pris ; je pus la rassurer sur leur sort.
Non, le Monsieur Dumoulin n'avait eu aucun ennui personnellement, mais la Gestapo était venue perquisitionner chez lui, heureusement après son départ précipité…les jeunes gens qu'il avait hébergé n'avaient non plus été inquiétés. L'archéologue était lui aussi à l'abri… « Tant mieux » me dit-elle, « cela prouve que les billets que j'ai fait parvenir à mes enfants sont arrivés à destination. » En effet, cette courageuse femme, pensant aux autres plus qu'à elle, était arrivée à faire comprendre aux siens qu'avant tout autre chose, il devait veiller à ce que ceux qui avaient défendu la bonne cause avec elle, fussent en sécurité.
Elle me dit souvent depuis « Je suis déjà vieille, j'ai fait du bon travail. Qu'est-ce que cela peut faire si je meurs…les jeunes à qui j'ai rendu service vivront… ? » Cependant, cette femme avait un fils, le dernier de ses fils vivant (elle avait perdu plusieurs autres enfants) et un petit-fils Yvon, qu'elle adorait, mais l'amour de la patrie et le sens de son devoir faisait taire à ce moment ses amours les plus légitimes.
Chère Madame Corre, je devais la quitter, pour peu de temps il est vrai, dès le surlendemain, en effet, nous devions être interrogés, mon mari et moi à la Gestapo de Rennes et notre transfert eut lieu assez vite, cependant avant celui-ci "Mémé", (puisqu'elle nous avait demandé de l'appeler ainsi), me donna des conseils que je suivis et qui me furent très utiles au cours des pénibles heures de mon interrogatoire et me donna toutes les indications pour faire parvenir à mon mari, détenu dans une cellule voisine, un mot écrit au crayon le mettant au courant des réponses que je pensais faire à ces messieurs.
Bienheureux billet puisqu'il permit d'innocenter complètement mon mari aux yeux des Allemands, puisqu'il m'avait semblé plus judicieux de tout prendre sur moi (mon mari risquait sans cela d'être fusillé, pour moi cela paraissait moins grave) fameux billet qu'après en avoir pris connaissance il le mangea à la Gestapo de Rennes entre deux tranches de pain sec…
Nous nous fîmes donc des adieux souriants malgré notre émotion, mes autres compagnes de prison que je devais aussi retrouver eurent aussi pour moi de touchantes attentions. Il me semblait qu'une seconde fois je quittais ma famille et cependant, je ne les connaissais pas personnellement il y avait trois jours.
La prison Jacques Cartier de Rennes
Trois longs mois à la prison de Rennes, puis un jour, en regardant passer par le petit trou pratiqué dans notre porte de cellule, les détenues rentrant de leur "tour de cour", j'eus la surprise d'apercevoir notre bonne Mémé, trottinant et dans les yeux avait toujours le même éclat malicieux. Cela va, me dis-je. Madame Corre n'a pas été envoyée en Allemagne comme nous le craignions toutes, son moral est haut et le débarquement n'y est certes pas étranger.
Par la femme qui nous servait la soupe, détenue comme nous, nous parvînmes à échanger Madame Corre et moi toute une petite correspondance…et nous devions nous revoir le jour maudit où les boches, la veille de la prise de Rennes par les Américains arrivèrent à nous faire quitter cette ville et nous déporter en Allemagne. Ce jour-là, le matin, l'on vînt nous prévenir que nous devrions partir pour une destination inconnue et nous prier de préparer nos affaires…A quatre heures de l'après-midi, le canon se mit à tonner avec violence et les hommes qui devaient aire partie du même convoi que nous nous crièrent par la fenêtre « ce sont les 75 (?) qui tirent ne craignez rien, ils ne nous emmèneront pas… » Malgré le danger réel, puisque des obus commençaient à tomber tout autour de nous, nous étions délirants... et ceux qui n'ont partagé ces émotions ne peuvent comprendre. Les plâtres de nos cellules commencèrent à tomber et nous entendions dans des cellules voisines des femmes défoncer leurs portes avec des escabeaux, nous n'avions même pas cette ressource, on nous avait confisqué le nôtre comme punition…J'avais un jour (le jour de son départ) parlé à mon mari par la fenêtre et pour y parvenir était montée sur le dossier de l'escabeau en question…Enfin, une détonation plus forte que les autres, c'était la maison du gardien qui était touchée et s'effondrait en partie, encore quelques minutes, un bruit précipité, certaines femmes avaient réussi à sortir et les geôliers français (qui je dois le dire tout à leur honneur furent parfaits en cette occasion) virent nous faire sortir et nous mener dans les sous-sol de la prison qui à la rigueur pouvait servir d'abri…C'est là que je revis Madame Corre et ses autres compagnes de Saint-Brieuc, heureuses de nous retrouver et dans la joie d'une libération prochaine, car les boches nous affirmaient que nous allions être libérés quelques heures plus tard quand la canonnade aurait cessé, ils étaient fort aimables et un tantinet serviles… « Nous prisonniers bientôt » disaient-ils « Vous dire à Tommies, camarades bons avec vous ? »
C'était de grandes distributions de conserves, biscuits et confitures, ces messieurs se réservaient le cognac "en usaient et abusaient" se disant « bientôt tout cela sera aussi fini pour nous… »
Pendant ce temps, dans les douches où nous nous trouvions, les conversations allaient leur train…nous faisions mille projets et j'encourageais Mémé et les Briochines à me suivre chez mon frère où il ne ferait aucune difficultés pour nous abriter, en attendant que nous puissions regagner nos foyers respectifs…quand les autorités allemandes nous ouvriraient la grande porte…Hélas : le canon cessa en effet mais à ce moment surgit un officier SS que nous avions eu la joie de ne plus apercevoir depuis longtemps. On nous avait d'ailleurs affirmé que toute la Gestapo avait fui en voitures, c'était vrai… mais elle était revenue quand la canonnade avait cessé.
Il s'adresse à nous en ces termes : « Vous allez être libérés mais il est tard maintenant, la nuit et nous ne voulons pas vous laisser à cette heure, en attendant demain matin, allez dans les cellules et dormez… » Après avoir un peu récriminé pour la forme, nous avons obéi…nous tassant dans les cellules du bas, un certain nombre de celles qui se trouvaient aux étages supérieurs ayant été détruites par la canonnade…et grande fut notre stupéfaction de voir cet officier nous y boucler malgré nos protestations. Vers 4 heures du matin, une des gardiennes françaises – Madame Philippe – dont l'attitude envers nous avait été toujours extrêmement bienveillante, vient en pleurant nous réveiller et nous dire « Mes pauvres petites, ils vous emmènent… » et ils nous emmenèrent.
Le convoi du 3 août 44
Au départ de la prison, je me mis près de Madame Corre et résolu que nous voyagerions ensemble, elle avait de nombreux paquets que nous portâmes toutes deux jusqu'au train qui avait été préparé à notre intention…au cours de la route, j'essayai à différentes reprises de m'éloigner de la colonne, mais n'y réussit point. Madame Corre me demanda de ne point le faire, nos gardiens étaient ivres et capables de nous envoyer dans l'autre monde sans avertissement…
Et ce fut le terrible mais triomphal voyage à travers toute la France, terrible puisque nous avons perdu beaucoup des nôtres au cours de celui-ci, mais triomphal dans ce pays qui allait être libéré en grande partie dans les semaines qui allaient suivre. Nos compatriotes surent si bien, malgré la surveillance des Boches, nous faire comprendre leur foi en la Victoire, leur reconnaissance pour ceux qui y aidaient et tout leur espoir que nous serions arrêtés en cours de route sur le chemin de l'exil. Bretons, Vendéens, Tourangeaux, Angevins et vous, habitants de Digoin, de Beaune, de Montceau les Mines, de Dole etc… qui surent si bien nous aider… et surtout vous cheminots qui retardèrent notre long voyage et nous procurèrent ainsi nos derniers bons jours, firent parvenir à nos familles les messages que nous arrivions encore à écrire ou à dicter.
Plusieurs attaques de maquis n'arrivèrent pas à arrêter le long convoi. Nous étions plusieurs milliers, prisonniers de Guerre, détenus politiques et déserteurs allemands… de nombreuses évasions eurent lieu, surtout parmi les hommes, mais certaines furent tragiques et Maître Guéhenneuc, fut parmi les victimes et vint mourir près du wagon où nous nous trouvions Madame Corre et moi… Premières victimes… pas les dernières… nous sommes rentrés si peu nombreux.
Madame Corre et moi ne nous quittions pas, nous dormions dans notre "wagon à vaches" l'une près de l'autre sous la cape noire de Mémé, toujours frileuse, à qui je communiquais un peu de ma chaleur. Je ne l'ai jamais entendu se plaindre de son sort pendant ce voyage, si ce n'est de la soif inextinguible dont elle souffrait…elle manifestait un grand optimisme, et pendant les attaques de maquis toujours un espoir renouvelé : « Cette fois-ci, c'est la dernière » disait-elle.
L'arrivée à Belfort
Au bout de quinze jours, nous étions tout de même arrivés à Belfort et avions l'agréable surprise d'y descendre pour une installation qui nous semblait "définitive" (tout au moins jusqu'à l'arrivée des Alliés, que nous espérions proche…)
Ces jours à Belfort, comme nous les avons regrettés par la suite… une liberté relative il est vrai dans de grandes salles plus agréables que ces cellules et de tous leurs inconvénients nous descendions pour … les besoins naturels… deux fois par jour, ce qui nous procurait souvent l'occasion d'échanger des nouvelles de la guerre avec d'autres détenus et même d'apprendre des choses importantes par es civils, en particulier par des ouvriers qui faisaient à la veille de l'arrivée des liés des travaux pour les Allemands dans la caserne…
Pour ma part, je suis allée de bien nombreuses fois, par plaisir, vider les seaux hygiéniques… et ai pu rapporter des nouvelles, qui souvent étaient des bobards malheureusement comme il en existe dans toutes les prisons, mais qui ont permis cependant de remonter le moral de beaucoup d'entre nous… Madame Corre était toujours à l'affût de ce qu'il pouvait y avoir de nouveau… « Nos ne quitterons jamais cette caserne que délivrées par les Alliés » me disait-elle et elle discutait fermement avec celles qui ne pouvaient être du même avis.
Vint le jour où l'on libéra la moitié de notre convoi… on ne sait d'ailleurs pourquoi, en assurant que le lendemain ce serait noter tour… tous les Allemands étaient d'accord pour l'affirmer… Menteurs : le lendemain on nous rassembla, nous disant que ce serait pour nous envoyer en Suisse… on nous boucla dans des wagons à bestiaux… comme d'habitude, mais cette fois ce fut à clé… alors que nous avions pu traverser la France portes ouvertes.
Madame Corre réussit cette fois encore à glisser une lettre qui fut fidèlement envoyée, le jour de la libération de Belfort à son fils … auquel elle faisait comprendre que je me trouvais toujours avec elle, afin que ma famille fût prévenue. Ce sont les dernières nouvelles que les nôtres reçurent jusqu'à la fin.
Le camp de Ravensbrück
Triste voyage, de quatre jours seulement pour atteindre Ravensbrück… bombardements dans les gares, nous restions alors dans nos wagons clos et voyions nos gardiens filer comme des lapins vers des abris au moment des alertes… Nous avions quitté le sol de la France, il nous faudrait attendre encore longtemps notre libération… plus d'attaques de maquis possibles ici… l'exil… pour au moins un mois pensions-nous en faisant des calculs qui ne reposaient sur rien…
Ravensbrück… je n'en dirai rien, nombreuses sont celles qui ont "écrit" Ravensbrück… avec talent et sincérité, il n'y a rien à y ajouter.
Madame Corre, au camp comme en prison, et pendant le convoi, garda son attitude courageuse et confiante et si elle souffrit plus qu'une autre de certaines privations et misères elle était très sensible et les duretés de certaines causées par le malheur la touchait durement. Son appétit la fit terriblement souffrir, la faim, la soif, la saleté l'exil loin de sa Bretagne bien aimée qu'elle pensa revoir jusqu'au dernier moment… tout cela lui fit tant de mal … Cependant, nous faisions souvent ensemble des projets d'avenir : « ma petite fille, tu viendras au Guildo avec Eliane et Colette voir mon petit Yvon, nous irons voir nos amis de Sainte-Brigitte... et nous boirons un grand bol de café au lait en mangeant une grande tartine beurrée… »
Madame Corre maigrissait chaque jour, à ma grande inquiétude. On la fit travailler dans un atelier avec les vielles femmes (souvent les vielles femmes n'avaient pas quarante ans). On lui fit revêtir l'infâme robe rayée et chaque matin elle partait après l'interminable appel avec sa compagne Madame Boizart (qui ne devait pas revenir elle non plus) et rentrait le soir après avoir, toute la journée, découpé en lanières de vieux imperméables. Et cousu ces lanières avec un fil ciré qui coupait ses pauvres doigts…
Les derniers jours de décembre, je quittai le camp proprement dit pour aller en Kommando à l'usine Siemens qui se trouvait contre celui-ci…je fis mes adieux à mes amies du bloc 26… la générale Allard, Madame Génot, Madame Le Guennec, Madame Corre, je ne devais plus les revoir…
Me voyant triste de les quitter toutes me dirent « Nous rentrerons ensemble… à bientôt ! » …
Peu de temps plus tard, j'appris la mort des unes et des autres à peu de distance, par les femmes qui allant au Revier pouvaient nous donner des nouvelles de ce qui se passait dans le grand Lager… et c'est ainsi que j'appris la mort de Mémé… la dysenterie l'avait emportée … elle ne retournerait plus en Bretagne… le petit Yvon n'avait plus de Mémé.
Madame Corre, c'était une petite institutrice à qui personne n'aurait fait attention.
Non, Madame Corre c'est une grande Française, qui a sauvé beaucoup de jeunes gens… pour Yvon et pour moi, Madame Corre (témoignage incomplet ?)
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Extrait du site Mémoire de guerre, page http://memoiredeguerre.free.fr/biogr/redoute.htm
Anne Paulette Jeanne Tanguy, épouse Redouté, est née le 29 mai 1917 à Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor) et décédée le 9 août 2005 à Rennes (Ille-et-Vilaine). Elle écrit la lettre ci-dessous à Mère Saint André.
Rennes, le 29 juin 1945.
Ma bien chère Mère,
À mon arrivée en France, c’est à vous tout d’abord que je m’adresse, afin de vous mettre au courant des souffrances que nous avons endurées maman et moi, résultant de notre activité dans l’armée secrète qui avait motivé, le 20 avril 1944, notre arrestation. C’est tout juste que vous en soyez la première informée, vous qui avez été mon professeur et mon éducatrice, et qui avez toujours su inculquer à vos élèves, avec l’esprit du devoir l’amour de la patrie.
Soyez assurée, chère Mère, que j’ai mis vos enseignements à profit ; je suis restée digne du pensionnat et n’ait pas failli à mon devoir.
Le 20 avril 1944, à 2h 30 de l’après-midi, à l’arrivée du train de Paris, deux camarades du BOA (service de parachutage d’armes) descendaient à l’hôtel où ils étaient attendus par un chef de l’A.S. (Armée Secrète) et par nous tous ; ils devaient nous donner les directives du grand chef de Paris avec 18 messages de terrains de parachutage dans la région.
Ces camarades avaient eu à peine le temps de s’installer à table, que trois miliciens, entourés d’une dizaine d’officiers de la Gestapo, cernaient l’hôtel, puis pénétraient au café, revolver au poing, mettant maman en joue et la poussant jusqu'à la salle à manger où je me trouvais en compagnie de nos dangereux pensionnaires. Au cri de « haut les mains » nous restons sidérés ; les hommes se voient imposer les menottes et tous nous prenons la direction de la Gestapo rue Jean Macé ; nous étions 17. Là nous sommes interrogés maman et moi sur notre activité dans la résistance et sur nos relations avec les personnes arrêtées.
Naturellement nous nions tout ce qu’on nous reproche ; malheureusement il n’en fut pas de même pour tous, plusieurs hommes ont parlé, éclairant ces messieurs de la SD, c’est ainsi que maman fut accusée de camouflage d’armes, d’officiers de l’AS et d’alimentation des caisses de la Résistance. Quant à moi, ils m’ont reproché d’être immatriculée à Alger, de faire la boîte aux lettres, de servir d’agent de liaison et de fournir des renseignements à l’armée. Comme vous le voyez ma chère Mère, notre situation n’était guère enviable et moins que ça méritait la fusillade comme nous l’a fait si justement remarquer le chef de la Gestapo. Nous sommes donc restées dans ces bureaux jusqu’à 1h du matin où une camionnette nous a tous emmenés à la prison Jacques Cartier.
Cette première nuit ne fut guère agréable ; nous avions du mal à réaliser ce qui nous arrivait ; j’étais avec maman et la caissière puis le lendemain matin, après la distribution d’un breuvage infect surnommée café, et d’une soupe de choux aigre, j’ai été séparée de maman et suis allée occuper la cellule 12, au-dessous de la sienne.
Nous étions à 3 par cellule. Cette promiscuité continuelle avec des étrangères est quelque chose de bien pénible. J’acceptais toutes ces vexations allemandes comme des sacrifices que j’offrais à dieu pour la France. Je craignais sans cesse que maman fut maltraitée à l’interrogatoire, ayant vu et entendu de pauvres camarades battus et martyrisés lors de notre arrestation. Le 23 mai, au début de l’après-midi, la gardienne allemande vient en compagnie du chauffeur de la Gestapo me chercher pour aller à l’interrogatoire.
Je pars vers 14h de la prison, seule, dans une voiture encadrée par deux jeunes miliciens, mitraillette au poing (je devais être dangereuse). J’arrive au siège de la SD, le chef me conduit aussitôt dans son bureau et là commence à m’interroger tout d’abord sur les différents chefs de l’AS qui descendaient à la maison, sur les relations que nous avions ensemble, de même que sur ma propre activité ; ayant tout nié, j’ai été giflée et battue assez violemment pendant ces cinq heures d’interrogatoire je serrais fort le Christ que j’avais dans la main et priais Dieu ardemment de me donner la force et le courage de ne pas parler. Je fus exaucée. Puis vers 19 h, je pars de la Gestapo après avoir passé par la chambre des tortures et séjourné une heure au cachot.
Je regagne alors ma cellule et essaye par tous les moyens de correspondre avec maman afin de la mettre au courant de mon interrogatoire, craignant beaucoup pour elle, maintenant que je connaissais les griefs dressés contre nous. À son tour maman part le 29 mai au tribunal et comme moi nie l’évidence même ; elle ne fut pas battue, dieu merci, mais subit onze heures d’un pénible interrogatoire.
Après le gros bombardement du 9 juin 1944, au cours duquel notre maison a brulé, la gardienne m’a mise avec maman dans la même cellule, imaginez ma joie de la retrouver après un mois et demi de séparation (nous étions alors quatre par chambrée) et depuis nous ne nous sommes jamais quittées. Nous sommes restées ainsi jusqu’au 2 août, croyant être délivrées par les Alliés, alors à quelques kilomètres de Rennes.
Ce jour même, à deux heures de l’après-midi, nous voyons une forte fumée au loin ; heureuse de sentir les Américains aux portes de la ville, nous extériorisons notre joie comme nous le pouvons ; cela ne dure pas longtemps car aussitôt une batterie allemande qui se trouve derrière la prison commence à tirer ; naturellement les Alliés ripostent, mais leur tir étant trop juste, les obus tombent un peu partout sur la prison et les environs ; c’est ainsi que prise de panique, ayant vu tomber un de ces projectiles à deux mètres de moi, je m’arme avec deux camarades du lit de fer, pour défoncer la porte ; maman s’était réfugiée dans un coin pour dire son chapelet.
Enfin le panneau du bas saute et 4 à 4 nous descendons les deux étages pour nous réfugier au sous-sol, où nous retrouvons toutes nos camarades délivrées, soir par les gardiens français, soit comme nous par leurs propres mains, les Allemands ayant pris aussitôt la direction des abris.
Dans la soirée, le commandant nous ordonne de rejoindre les cellules du rez-de-chaussée, restées intactes, en attendant le soi-disant ordre de libération qui n’est jamais venu. Vers une heure du matin, nous entendons l’appel de nos noms et après avoir reçu les vivres nécessaires pour le voyage, nous nous rangeons cinq par cinq dans la cour de la prison ; puis à travers les rues de la ville, nous atteignons la Courrouze où des wagons à bestiaux nous attendent ; nous montons 40 par wagon avec 5 sentinelles.
À 6 heures du matin, nous quittons Rennes pour nous arrêter à Redon où nous sommes royalement ravitaillées par la Croix Rouge et les équipes nationales ; nous y séjournons toute la journée en pleine gare, malgré de nombreuses alertes. Le soir vers 20 heures, nous prenons la direction de Nantes-Doulon où la même vie que la veille se renouvelle, stationnement en gare toute la journée, alerte continuelle, les Américains rentrant à Rennes. Inutile de vous dire ma chère Mère, que pendant ces alertes, l’une de nous commençait la récitation du chapelet que toutes répondaient avec une grande foi et sans respect humain.
La nuit, nous reprenons donc notre route, au lieu de rejoindre Paris, vu l’avance des Alliés, nous suivons la Loire ; c’est ainsi qu’après avoir traversé Angers, Saumur, etc., nous échouons à Langeais. Entre Nantes et Angers, à Saint-Marc-du-désert, en pleine nuit, le maquis nous attaque ; les Boches répondent et après une heure de combat environ, où les balles nous frôlent, car un maquisard est caché sous notre wagon, nous enregistrons deux soldats morts et deux maquisards tués.
Entre Saumur et Langeais, en pleine campagne, le train s’est arrêté, nous permettant d’aller chercher un peu d’eau dans une ferme, pour notre toilette ; une de nos camarades voulant profiter de l’arrêt du train pour s’évader est tuée à bout portant par une sentinelle au pied de notre wagon. « Oh ! Bonne mère, ils m’assassinent ! ». Telles furent ses dernières paroles ; 3 soldats ont creusé alors devant nous un trou de 60 centimètres pour l’enterrer et comme ils n’enfonçaient pas assez vite, ils ont marché dessus et l’ont déchaussé, la traitant comme une bête, et pourtant nous avions demandé au commandant que l’abbé Barré (dit Beaumanoir), également prisonnier politique, dise un « De Profundis » ; cette permission nous a été refusée, alors nous l’avons dit entre nous en observant une minute de silence.
Dans l’après-midi, nous atteignons Langeais ; les ponts étant coupés, impossible d’aller plus loin ; nous attendons dans nos wagons la décision de ces Messieurs ; tout à coup, le son lugubre des sirènes retentit ; aussitôt apparaissent, dans un ciel limpide huit avions alliés venus mitrailler notre train ; une de nos camarades arbore alors un drapeau tricolore de fortune composé d’une veste rouge, d’un chiffon blanc et d’un chemisier bleu.
Un premier avion pique sur l’avant de notre convoi et mitraille ; maman prend alors la chemise blanche d’une brave femme de la campagne et l’agite frénétiquement, pensant par ce moyen éclairer les aviateurs sur la contenance du convoi. En effet après le rase-motte et la mitraillade du deuxième avion, les six autres remontent au ciel sans tirer ; nous l’avions échappé belle ; malheureusement nous avons eu à enregistrer une quarantaine de morts parmi nos Noirs et Tommies prisonniers de guerre et 70 blessés, dont Mlle Agnès de Nanteuil qui mourut quelques jours plus tard, faute de soin.
À la suite de notre pétition pour gagner un endroit plus sûr, le commandant nous fait sortir de nos wagons et ranger 5 par 5 pour traverser la ville où un ancien baraquement de l’organisation Todt nous abrite pour une nuit. Toute la population s’occupe de nous avec sollicitude, ce qui excite nos gardiens, aussi assistons-nous, entre habitants et soldats, à des pugilats qui risquent de tourner au tragique.
Le lendemain, des camions réquisitionnés par nos gardiens nous conduisent à Saint-Pierre-des-Corps ; les hommes suivent à pied. De cette gare, ou plutôt de ce qu’il en reste, deux jeunes filles de notre convoi s’évadent, ce qui a le don de mettre nos sentinelles dans une colère folle ; pour la calmer, ils boivent plusieurs bouteilles de Cognac et tirent sur n’importe qui. Cette nuit-là nous dormons dans un abri bétonné, sous la garde de nos cinq lascars complètement ivres, pendant que les parachutistes alliés descendent sur Tours.
Le lendemain, nous regagnons nos wagons après un repas substantiel de la Croix-Rouge, puis repartons sur Vierzon, Paray-le-Monial, et remontons par Montceau-les-Mines, Montchanin, Dijon, Dôle où le maquis nous attaque à nouveau, plusieurs camarades profitent de l’affolement général pour s’évader ; l’émotion passée, le train se met en route péniblement pour Belfort où nous arrivons le 15 août vers midi. Nous recevons l’ordre de quitter le train et, toujours cinq par cinq, nous atteignons le « Fort Hatry », notre home pour une quinzaine de jours.
La semaine suivante, une quarantaine de nos compagnes sont libérées ; imaginez notre fol espoir de croire pour le mardi suivant à notre libération confirmée chaque jour par notre gardienne et les soldats. Hélas ! Une fois de plus nous avions cru dans l’Allemand ! Ce jour-là, au contraire, à 5 heures du soir, nous prenons la direction du Grand Reich et, après six jours de voyage, sans boire ni manger nous arrivons à Ravensbrück « camp de la mort lente ».
Dès que le train s’arrête, nous sommes assaillies par plusieurs offizerin (gardiennes allemandes) qui, armées de la schlague et du bâton, frappent sur nous de toutes leurs forces. Nous nous regardons toutes et avons déjà compris ce qui nous attend ; mais le moral reste excellent, car nous croyons la France libérée et les armées alliées aux portes de l’Allemagne.
Le soir de notre arrivée au camp, se trouvait également un convoi de 1000 Varsoviennes raflées par suite de l’avance russe. Tenaillées par une faim terrible, maman et moi sommes allées quémander un morceau de pain aux nouvelles venues ; chacune de notre côté, nous revenions quelques instants plus tard avec une tartine et un bout de lard ; inutile, de vous dire avec quel appétit nous avons dévoré ce frugal repas ; que de larmes nous avons versées pour en arriver là !
Ayant couché toute la nuit dehors, le matin nous gagnons les douches ; nous y entrons telles que nous sommes, mais en sortons complètement dépouillées ; finis les bijoux, papiers d’identité, vêtements, etc. nous revêtons l’uniforme des bagnardes ; rentrées au bloc, empilées dans le washraum (réfectoire), nous demeurons un jour, deux jours sans savoir ce qu’on attend de nous.
Enfin, le troisième jour des ordres viennent, naturellement en allemand (tant pis si l’on ne comprend pas, cela permet aux « autres » de sévir davantage) : Toutes au grand revier (infirmerie principale) Tel un troupeau nous suivons les mauvais bergers du bloc 26 au bloc 2. Nous voici tassées dans la grande cour.
« Déshabillez-vous. Vous passez la visite du dentiste. » Quoi ! Se mettre toutes nues en plein air ! Il fait très frais, pour ne pas dire froid (nous sommes à 80 km au nord de Berlin) et cela pour montrer nos dents ? Il doit y avoir erreur.
« Mais non, nous affirme une Alsacienne, il faut se mettre nues. Regardez les Polonaises, elles ont déjà obéi. »
Les pauvres femmes à qui nous sommes mêlées se sont dévêtues et ont roulé leurs frusques en petits paquets le long du mur ainsi qu’on l’a ordonné. Nous les regardons avec des yeux agrandis de pitié et de peur. L’avant-veille, elles n’étaient pas passées à la douche en même temps que nous ; dans le bloc, sous leurs robes trop grandes, leurs corps difformes se devinaient à peine.
Maintenant, toute l’horreur des privations et des mauvais traitements endurés se manifeste. Pauvres corps squelettiques pour la plupart, au ventre ballonné, chair ridée, meurtrie, tachée de cicatrices d’avitaminose, plaies purulentes, nauséabondes, abcès infectés car non soignés, carcasses qui n’ont plus d’âge et dont on voudrait s’écarter. Avec leur crâne, pour la plupart rasé, leur bouche édentée, on dirait que ces figures grimaçantes nous narguent, nous qui n’osons pas nous déshabiller.
« Los ! Los ! Schneller !... »
On nous frappe. Il n’y a pas à dire, il faut s’exécuter. Même les grand’mères doivent s’y résigner.
- « Place, place. Approchez-vous, Serrez-vous. Achtung ! ».
Les corps difformes et purulents s’accostent aux nôtres pour laisser passer les S.S. qui nous dévisagent d’un œil méprisant. Quelle humiliation ! Nous voudrions nous recroqueviller, être enfouies à dix pieds sous terre ! Au lieu de cela, on nous ordonne :
- « Redressez-vous ! Achtung ! Achtung ! »
Se mettre au garde-à-vous, toutes nues, pendant deux ou trois heures, devant ces hommes au rictus satanique, quel supplice ! Ce sont des Françaises qu’ils se moquent surtout. De temps à autre, on entend des bribes de phrases se rapportant aux Franzosins… et le mot « Schwein » revient souvent.
La pluie tombe. Ces messieurs sont rentrés se protéger. On nous laisse debout bien entendu. Enfin nous pénétrons dans un hall sur lequel débouchent plusieurs couloirs aux fenêtres ouvertes. En plein courant d’air, nous demeurons ainsi quelques autres heures, tandis qu’une par une, nous défilons… devant le dentiste. Ouvrir la bouche et la refermer en l’espace de cinq secondes : voilà en quoi consiste l’examen dentaire.
Que de fois, dans les jours qui suivront, ne nous conduira-t-on pas à l’infirmerie, sous le prétexte de prélèvements, d’analyses à faire, de fiches à remplir. Et pourquoi ? Pour ne jamais soigner les malades ou les infirmes, mais pour que, dans les archives du Grand Reich, on trouve des dossiers qui prouvent de quelle hygiène, de quels soins les prisonnières étaient l’objet. Monstres d’hypocrisie, de cruauté, de barbarie !
Quelles preuves faut-il donc pour vous confondre ? Des infirmières viennent dans les blocs pour les pansements des galeuses, gale que j’ai attrapée par suite d’une nourriture malsaine ; les rutabagas, les choux raves ou cavaliers, souvent à peine lavés et cuits, sans sel, qui, l’hiver, auront gelé avant d’être jetés dans les marmites, nous affligeant d’une dysenterie terrible ; pain noir fabriqué en partie avec de la farine de marrons d’Inde et roulé dans la sciure de bois ; pain que des syphilitiques ou des tuberculeuses aux mains crasseuses iront chercher et porteront par piles de six sur leurs robes dégoûtantes.
À notre arrivée, nous avons séjourné douze heures environ à côté d’une tente aussi vaste qu’un grand bloc, située entre les blocs 24 et 26 (ce dernier devait devenir le nôtre dans la soirée). Les horreurs que nous avons vues et entendues sous cette tente sont indescriptibles. Elle servit réellement de bloc d’exécution ; elle fut le lieu d’agonie et de mort des Juives hongroises déportées par milliers par les Allemands, bien qu’innocentes.
Je n’oublierais jamais, étant présente à Ravensbrück à ce moment, ces convois inouïs de malheureuses créatures ayant marché près de 500 kilomètres, vêtues de haillons, nu-pieds pour la plupart, presque incapables de se trainer : squelettes ambulants, fantômes dont l’aspect horrifiant ne pouvait même plus nous arracher des larmes. Empilées sous la tente, n’ayant pas la place de s’asseoir, ni de s’allonger, elles demeuraient debout ou, les plus favorisées, accroupies.
Pour avoir été privées de nourriture ou avoir reçu des aliments empoisonnés, elles amenaient avec elles une sorte de choléra qui devait, en se répandant dans le camp, y causer de grands ravages et provoquer la mort de plusieurs de nos bonnes amies.
Chaque matin, après la cérémonie de l’appel, pendant laquelle nous étions debout, immobiles, plusieurs heures, les pieds dans la boue et la neige, même par une température de moins 32° cet hiver, les commandos, en rang, partaient au travail, accompagnés par les S.S. et leurs chiens féroces, dressés à mordre les prisonnières jusqu’à la mort si elles s’éloignaient de quelques mètres.
Le travail le plus pénible, celui qui nous coûta le plus grand nombre de camarades, et auquel je fus astreinte assez souvent, consistait, à 5 kilomètres du camp, à rester des heures enlisées dans la gadoue jusqu’aux genoux pour assécher un marais. C’est là que j’ai attrapé à une cheville un mal qui se guérit très difficilement.
Quelquefois le bruit courait au camp qu’un transport devait avoir lieu (bruit d’ailleurs presque toujours fondé), il consistait en ceci : un directeur nazi d’usine de guerre venait au camp, en compagnie d’un adjudant S.S., chercher de la main d’œuvre ; ils choisissaient celles qui avaient encore bonne mine et presque à chaque fois les Polonaises et les Russes avaient leurs faveurs, ce qui nous enchantait, car nous ne tenions pas à quitter le camp, quoiqu’infernal, craignant de tomber de Charybde en Scylla.
Pour ma part, je rusais le plus possible à chaque fois, ne voulant à aucun prix me séparer de maman. C’est ainsi que cet hiver, je dus, en compagnie d’une camarade, boulangère à Trédarzec, « piquer » des heures durant dans la neige, devant le bloc 30, derrière les prisonnières tchèques, polonaises et russes punies pour avoir parlé pendant l’appel. Une autre fois, l’offizerin arrivait armée de la schlague dans notre bloc, je passais par la fenêtre et allais me réfugier dans le grabat de Madame Rouxel de Lamballe, où je me sentais relativement en sécurité.
La deuxième fois que je la vis, c’était le 3 mars dernier, il y avait transport pour notre bloc, je pris alors aussitôt le chemin du bloc 24 où maman vint me rejoindre. Là Madame Roussel me dit : « Ici vous ne craignez rien, nous sommes des condamnés à mort et ne devons pas bouger du camp ». Je me suis alors installée entre elle et maman ; pour m’occuper, elle m’a remis une prière à lui copier. Nous devions toutes la réciter en cas de danger de mort.
Le soir, nous sommes retournées au bloc 26 ; quelques instants après, on nous annonce que toutes les condamnées à mort devaient partir immédiatement en Autriche dans un camp disciplinaire ; ce que nous avons constaté depuis notre arrivée, ayant enregistré la mort de plusieurs camarades. Jusqu’à ce moment, n’ayant jamais cessé de prier Dieu avec une grande ferveur, tous les matins pendant l’appel, individuellement et tous les soirs en commun, à mi-voix, bien souvent aussi dans la journée, dès qu’un danger quelconque se présentait, j’avais toujours l’espoir de rentrer en France, de revoir mon frère que nous avions laissé complètement seul, âgé seulement de 15 ans.
Lorsque le mardi-saint, dans l’après-midi, on nous annonce un nouvel appel, il faut le subir complètement nue, mais comme il fait très froid, je garde mon manteau et devant le bloc dans un garde à vous impeccable, nous attendons plusieurs heures le bon plaisir de ces messieurs. Tout à coup, un ordre sonore retentit, nous nous mettons en marche 5 par 5 pour défiler devant nos juges qui nous trient aussitôt ; les unes retournent au bloc, d’autres sont mises à part pour les Commandos de travail et les troisièmes sont bonnes pour le « Jugend Lager ».
C’est dans cette dernière catégorie que maman et moi sommes dirigées. Il faut que je vous dise ce qu’était ce « Jugend Lager ». Ce camp des Jeunes, ainsi nommé parce qu’il avait servi à abriter de jeunes hitlériennes incarcérées pour des futilités, devint le lieu des plus sinistres drames. Presque tous les dimanches, un médecin que l’on surnommait « le bourreau » accompagné de l’Oberschwester (l’infirmière principale) venait, avec une petite escorte et présidait à l’enlèvement des prétendues condamnées. Les pauvres femmes, hissées dans des camions, pensaient qu’elles seraient mieux soignées dans le lieu où elles se rendaient !
Ce qui était le plus tragique, c’était de voir le marchand de bestiaux ainsi qu’on avait surnommé un sous-officier S.S., tirer, ou prendre souvent au hasard même, des femmes dont la figure ne lui revenait pas ; parmi elles, des femmes ayant atteint quarante ans, considérées comme inutiles puisqu’elles avaient atteint cet âge. Que de compagnes à cheveux blancs ou au visage ridé par les épreuves, simplement aux jambes enflées par la fatigue, se voyaient désignées du geste et obligées de monter dans les camions se rendant au « Jugend Lager ».
Ce qui s’y passait restera une honte pour l’humanité, car il est inconcevable que des hommes et des femmes, de quelque race qu’ils soient, accomplissent de tels méfaits. Ce mardi-saint dans la soirée, le « Jugend Lager » vit donc arriver des juives, des polonaises, des tchèques et quelques centaines de françaises dont maman et moi faisions partie. Connaissant la réputation de ce camp, nous abandonnons tout espoir de libération.
Nous pénétrons tous au bloc 6. Le lendemain, appel, puis triage à nouveau par le docteur ; quelques-unes des nôtres accompagnant un gros contingent de Juives sont mises de côté pour la chambre à gaz, puis le four crématoire. Celles qui restent prennent la direction du bloc 4. Je vous avoue, ma chère Mère, que je priais Dieu sans cesse, lui demandant de m’aider à mourir courageusement, ayant fait le sacrifice de ma vie dès l’entrée au camp.
Le Jeudi-saint, journée calme ; nous attendons toujours la mort. Le vendredi- saint, après l’appel, nouveau triage par le docteur. Cette fois, 180 de nos camarades dont la Mère Supérieure des religieuses de Saint Vincent de Paul de Lyon, accompagnée de quelques-unes de ses sœurs, passent à la chambre à gaz. Nous y échappons, maman et moi, par miracle, ayant eu 2 compagnes choisies dans notre rang. « Sursis de quelques jours » pensais-je, ne comptant que sur l’armistice pour nous sortir de cette tragique situation.
Le samedi-saint, journée de prières entre nous. Le dimanche de Pâques, je communiais spirituellement en union avec mon frère qui devait accomplir au même instant son devoir de chrétien. Vous ne pouvez imaginer comme l’on se sent près de Dieu à frôler la mort de si près. Je revoyais alors toute mon enfance, ma jeunesse au pensionnat ; toute cette époque de mon existence se déroulait devant mes yeux.
Le lendemain matin, lundi de Pâques, après l’appel, toutes les Françaises sont priées de rester à leur place, les autres rejoignant leurs blocs respectifs. Maman et moi nous nous regardons, craignant encore quelque chose de mauvais ; pas du tout, l’offizerin arrive le sourire aux lèvres nous annoncer notre libération. Je ne crois pas à un tel bonheur et j’interroge plusieurs fois la gardienne pour m’assurer de la vérité du fait, sachant par expérience le peu de crédit qu’il fallait accorder aux paroles d’Allemand. Aussitôt, nous remercions Dieu de cette nouvelle que nous jugeons miraculeuse.
Plus tard, nous avons su qu’un échange avait été conclu entre nos gouvernements : 450 Allemandes étaient échangées contre 350 Françaises. En réalité, nous sommes parties 299 du camp, 51 ont été éliminées, soit à cause de leur nationalité juive ou alsacienne, soit en raison de leurs cheveux rasés. Après 2 jours de nettoyage complet, nous étions, en effet, rongées de poux, nous sommes jugées dignes de quitter le camp.
Je renonce à vous dire la joie indescriptible éprouvée à franchir les grilles de cet enfer. Je me raccrochais à la vie de toute la force de ma jeunesse, sentant la France au terme du voyage. Toutes ces misères sont un peu compensées par l’enthousiasme, la reconnaissance et l’accueil chaleureux des Suisses et de nos compatriotes pendant notre séjour parmi eux.
Notre émotion fut à son comble au passage de la frontière française à Bellegarde. Une dizaine de petits maquisards nous ont rendu les honneurs ; l’un d’eux, armé d’un clairon bien cabossé, a joué des airs patriotiques et notre hymne national que nous avons toutes repris en chœur aux portières des wagons.
Paris nous a fait une innovation inoubliable. Le général De Gaulle, notre grand chef, nous accueillit à la gare de Lyon, avec le Ministre et les officiers de son État -Major ; il nous serra la main à maman et à moi et nous remercia pour les services rendus au Pays.
Au centre d’accueil, un bon repas nous fut servi, puis des amis vinrent nous chercher pour nous permettre de nous reposer un peu avant de rentrer en Bretagne ; nous en avions grand besoin, maman avait maigri de 30 kilos et était à bout de forces et moi j’étais réduite à 45 kilos et ne pouvais plus me trainer.
Ne réalisant pas encore ma joie de me retrouver parmi vous, je vous adresse, chère Mère, mes respectueux sentiments et vous embrasse bien affectueusement.
Votre ancienne élève toujours fidèle Paulette Tanguy
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Sa sœur Madeleine était avec moi à Ravensbrück.↩︎
Le 6 août 1944, un train de plus de 900 prisonniers (militaires américains, déportés français et soldats allemands mutins), camouflé en convoi militaire, part de Rennes. Il est l'objet d'un mitraillage par l'aviation anglaise en gare de Langeais. Plus de 90 prisonniers parviennent à s'échapper. L'attaque fait 23 morts (dont quinze soldats américains et anglais, quatre prisonniers français, un habitant de Langeais et quatre Allemands) et 70 blessés.↩︎
Les tortionnaires prenaient soin de ne pas changer l'eau, pour rendre plus ignoble la suffocation dans de l'eau souillée par les précédentes victimes.↩︎
La veille de la Libération de Rennes, le 2 et 3 août 1944, plus de 2 000 personnes sont déportées vers l'Allemagne. 300 déportés seulement sont revenus.↩︎
Le bout de papier dont parle Denise le Graët esten très mauvais état, les parties du récit xxx correspondent à des trous dans ce papier.↩︎
Endroit du bloc réservé au personnel.↩︎
Filles de service.↩︎
Les observateurs des sociétés dites archaïques ont souvent signalé des morts survenant brutalement, ou après quelques jours de prostration, chez des gens jeunes et sains, à la suite d'une malédiction ou de la violation d'un tabou ; il faudrait sans doute créer un mot pour désigner ces cas qui ne sont pas rares, et je propose, par analogie avec « hydrocution » et faute de mieux, celui d'anxiocution. On peut mourir d’anxiété ou d’horreur sans être cardiaque.↩︎
M. Deleruyelle n'est malheureusement jamais revenu. Son fils. Augustin, actuellement employé aux Mines de Noeux, a reçu, ces temps derniers, un « Acte de disparition » …↩︎