Jeanne Bleton-Barraud, Josette Peyre-Dubois

Un certain voyage

Couverture


Textes sur la résistance et la déportation écrits par Jeanne Bleton-Barraud (1924-2016) et Josette Peyre-Dubois (1923-1984)

Document édité par Thierry et Renaud Dubois, Mariette Barraud et Yves Baudier


ISBN : 978-2-9584388-2-1

Dépôt légal : septembre 2022

Image

Les textes sont mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.

Les crédits et/ou licences des illustrations sont indiqués au cas par cas.

Le titre « Un certain voyage » est celui donné par Jeanne Bleton-Barraud à son récit reproduit en chapitre 1.

Photos de couverture : Jeanne, Josette et Paulette au Lycée Clemenceau (Montpellier) en février 1943, collection personnelle Mariette Barraud. Et incrusté : Noëlle, extrait d’une photo prise au même lycée en 1942, collection personnelle Noëlle Vincensini.


Table des matières

Préface de Mariette Barraud

Préface de Thierry Dubois

1      Un certain voyage, Béziers – Ravensbrück (Juin 1944 - Juin 1945)

1.1      Résistance et arrestation (20 juin 1944)

1.2      Neue Bremm (juillet 1944)

1.3      Ravensbrück (de fin juillet à fin août 1944)

1.4      Neubrandenburg (août 1944 - avril 1945)

1.5      Le retour : Neubrandenburg – Ouveillan (avril-juin 1945)

2      Lettres et écrits sur l’univers concentrationnaire

2.1      Lettre du « Revier » 1 (Josette)

2.2      Lettre du « Revier » 2 (Josette)

2.3      Lettre du « Revier » 3 (Josette)

2.4      L’anniversaire de mes 21 ans (Jeanne)

2.5      Lettre à Nane pour son anniversaire (Josette)

2.6      Noël 1944 (Jeanne)

2.7      Soir de Noël (Jeanne)

2.8      Fête de Noëlle (Jeanne et Paulette)

2.9      Fête de Noëlle (Josette)

2.10      Souvenirs de Jotte, août 45 (Josette)

Notes

Apostille des éditeurs

Préface de Mariette Barraud

Avoir 20 ans, la tête bien faite, le cœur ardent, vibrer à la vie, à l’amitié, à l’amour, à la poésie, à la justice, au monde dans tous ses états, à l’histoire en train de s’écrire, à la liberté d’être soi dans une ville solaire et secrète toute à découvrir, faire des rencontres, partager des idées, prendre conscience de la force et de l’éclat de sa jeunesse, de son pouvoir sur le cours des événements, de sa responsabilité à l’égard de l’autre, cet inconnu si semblable à soi-même et donc, en 1944, au hasard des affinités électives qui en fait n’en est pas un, entrer en Résistance.

Ce fut la décision de Jeanne Bleton-Barraud et de ses amies.

Leur idéalisme les porta à l’action. Les porta loin de leur parcours d’étudiantes heureuses, les porta à la prison en France, puis à Ravensbrück et à Neubrandenburg, au bout de la nuit et de l’enfer.

Elles en revinrent, plus unies que jamais, dévastées certes, mais aussi plus fortes, et retrouvèrent peu à peu, pas à pas, de peur en peur, de fleur en fleur, leur liberté de femmes jeunes, le goût d’être belles, d’aimer, de mettre des enfants au monde, un monde qui au lendemain de la Libération, annonçait des jours meilleurs pour l’humanité.

Jeanne/Nane était ma maman. Jotte (Josette Peyre) a été pour moi, un peu, une deuxième mère car Nane et elles sont restées soudées pour toujours et ont tout partagé.

Pudeur, désir de protéger d’un passé indicible ceux qui sont venus après, Nane n’a jamais clairement évoqué en tête à tête avec moi ses souvenirs du camp sinon l’envol parfois hors de la réalité du moment. Simplement, en étant elle-même elle m’a enseigné à ne pas baisser les bras et m’a transmis la foi en les forces de l’esprit. Et aussi, et surtout, elle m’a indiqué la voie d’un féminisme loin d’être répandu à l’époque de sa jeunesse et de la mienne.

Merci à Joséphine, à Thierry, à Renaud et à Yves dont la ténacité et le travail de recherche m’ont permis, à travers cette publication, de m’être en quelque sorte rapprochée d’elle non seulement en tant que fille mais en tant que camarade, ou plutôt, selon le terme italien, que je préfère, en tant que « compagna ».

Mariette Barraud – décembre 2021

Préface de Thierry Dubois

Je me suis rendu à Ravensbrück en mars 2015, à l’occasion du 70ème anniversaire de la libération du camp, c’était mon deuxième passage. J’y étais en effet déjà allé en 1972, alors adolescent, dans le cadre d‘un voyage organisé par l’Amicale de Ravensbrück : à cette époque, c’était encore la RDA.

Cela aurait pu être l’occasion pour ma mère d’évoquer avec moi son vécu là-bas, après tout c’est elle qui m’avait inscrit à ce voyage. Mais aucun échange, aucun récit, rien. Ni à ce moment qui aurait eu du sens, ni après, rien. Sa disparition prématurée – j’avais 29 ans – n’a pas permis ensuite un échange plus mature, plus apaisé, entre adultes, entre parents, ce que j’étais devenu entre-temps. En réalité, les seuls témoignages oraux que j’ai recueillis proviennent de Noëlle, avec qui j’ai heureusement toujours gardé le contact, et qui a fait son propre travail de mémoire en publiant « Le morceau de sucre et autres récits ».

Je n’ai découvert que bien après sa disparition la femme très engagée qu’elle était, militante, féministe, souvent véhémente et parfois même carrément sectaire, qui marquait tant son entourage. Elle était ma mère, mais je suis totalement passé à côté de cette femme-là, et c’était évidemment sa volonté.

Après mon récent retour de Ravensbrück, je me suis immergé dans ses lettres et dans les récits de Nane (Jeanne Bleton) témoignant de leur épouvantable périple en captivité, et j’ai décidé d’essayer d’en faire quelque chose pour que la mémoire soit transmise à nos enfants et petits-enfants.

Des mois de lecture et de relecture, de recherches souvent vaines, un travail qui n’en finit pas car je ne parviens pas à conclure (conclure quoi d’ailleurs ?), j’en parle à Mariette au printemps 2019, je lui remets une première version inachevée du document que j’ai rédigé, et nous décidons de nous revoir pour échanger et avancer.

Puis un mauvais virus diffère ces retrouvailles, et Mariette découvre quelques mois plus tard qu’un sien cousin – Yves – est très avancé dans un travail du même ordre, essentiellement à partir des mêmes écrits de Nane.

Alors nous avons décidé de joindre nos efforts pour un meilleur et plus large partage, pour qu’on se souvienne comme il se doit et pour longtemps de ces femmes admirables.

La mémoire est activée et vivante, ma fille Malaurie s’est rendue à Ravensbrück à l’automne 2021.

Thierry Dubois – avril 2022


Un certain voyage, Béziers – Ravensbrück (Juin 1944 - Juin 1945)

Ce chapitre contient les textes écrits par Jeanne Bleton-Barraud en 1998-1999, soit plus de cinquante ans après les faits. Ces textes n’avaient été partagés jusqu’ici que dans un cercle réduit de proches (ses amies de déportation, ses enfants, ses cousins d’Ouveillan). Jeanne les avait tapés à la machine à écrire pour en faciliter la lecture, et deux versions existent, avec des variantes dans le texte et différentes distributions du texte (une version est beaucoup plus aérée que l’autre avec plus de retours à la ligne), et des annotations manuelles.

Nous reproduisons ici une version qui intègre les annotations manuelles.

1.1  Résistance et arrestation (20 juin 1944)

Que je présente d’abord « Le Trio ».

À l’origine, il y eut Poune (Paulette Bertholio) et moi, Nane (Jeanne Bleton)

Toutes deux élèves à l’E.P.S. (école Primaire Supérieure) de Béziers pour tenter 3 ans plus tard le concours d’entrée à l’E.N.I. (École Normale d’Institutrices) de Montpellier.

Poune était externe, j’étais interne.

Nous devînmes amies et ses parents furent mes « correspondants ». Tous deux très accueillants ainsi que la sœur de Poune, de 3 ans notre cadette : Fernande.

C’est alors que débarqua, dans ce pensionnat modèle, une nouvelle, Josette Peyre (vite rebaptisée Jotte) plutôt rebelle à l’internat. J’étais si bien considérée : conduite et résultats scolaires exemplaires (heum !) que… la surveillante générale me la confia. Je devais lui apprendre les règles de la maison.

Ça aurait pu ne pas marcher, ça a marché.

Nous devînmes amies, Poune accepta volontiers la nouvelle venue. Nous travaillions « dur » et, le 18ème jour de juillet 1942, nous allâmes subir les épreuves du concours. Nous réussîmes, en bonne place, Jotte en tête, nous deux la suivant de près. Nous étions si unies que nos camarades nous désignèrent par cet unique nom : le trio.

Chacune de nous gardait toutefois, et heureusement, sa propre personnalité.

Ma prise de contact avec Montpellier fut pour moi un bouleversement, un vrai « coup de foudre ».

Nous étions arrivées l’après-midi du 17 juillet, veille du concours. Une chambre nous était réservée à la « Protection de la jeune fille », rue de la Merci.

Le tram, pris dès la sortie de la gare, nous achemina vers le Peyrou. Journée magnifique, ciel d’un bleu intense, soleil resplendissant. Nous avons à loisir profité du trajet rue Maguelone, ouverte à droite sur la « Comédie », à gauche sur le théâtre ; puis de la rue de la Loge jusqu’à la préfecture, enfin de la rue Foch qui, passé l’imposant Palais de Justice, finit en triomphe sous l’Arc de ce nom.

Le tram passa dessous, indifférent à l’honneur, et ce fut… l’éblouissement : face à nous, le jardin du Peyrou, dominé par la statue équestre du Roi Soleil, à gauche, se dressant haut et droit dans le ciel, superbe dans sa sobriété, un crucifix géant.

Je ressentis une forte émotion et je vouais aussitôt amour et admiration à cette ville qui m’offrait d’emblée tant de beauté grandiose. Grande était donc ma joie puisque nos études allaient s’y dérouler, puisque nous y vivrions ensemble, au moins trois ans.

Autre découverte appréciable : la vie au Lycée Clemenceau.

Statue équestre

Statue équestre de Louis XIV, promenade du Peyrou, Montpellier (Hérault)

(Crédits : Louis XIV (MONTPELLIER,FR34), par Jean-Louis Zimmermann, sous licence CC BY 2.0)

Fini l’étroit règlement de l’E.P.S.

Ici, l’autodiscipline était de règle, basée sur la confiance.

Même épanouissement sur le plan intellectuel. Possibilité d’évoquer les événements actuels, la guerre donc. Nous avons réalisé qu’ici nous allions pouvoir, dans notre petite sphère, agir contre l’occupant nazi.

L’occasion nous fut présentée par Noëlle Vincensini, lycéenne, pensionnaire parce que venue de sa Corse natale. Elle avait une amie qui se rendait tous les samedis dans sa famille gangeoise1 et dont le père était affilié à un réseau de résistants.

Tout s’accéléra après le 8 novembre 1942, date à laquelle les Allemands occupèrent aussi la zone libre. Tout le pays était désormais sous la domination nazie.

L’activité du trio commença, sans appuis, sans directives. Discrètement ravitaillées par la gangeoise en tracts et journaux clandestins, nous distribuions tout ça « en douce » lors de nos sorties hebdomadaires. Ce drôle de « jeu » à la barbe du bon Mr Bertholio, père de Poune, qui venait nous accueillir à la gare. Pendant que deux d’entre nous lui faisaient la conversation, la 3ème glissait la presse interdite ici, dans une boite aux lettres, là sous un volet ou une porte.

Ces fins de semaine étaient fort agréables non seulement à cause de notre « travail », mais aussi de la chaleur de cette maison qu’on aurait pu dire du « Bon Dieu » ; parents adorables et… débrouillards en diable pour pallier, sans gros moyens, les difficultés du ravitaillement.

… Au cours de nos va-et-vient réguliers Montpellier-Béziers et retour, nous rencontrâmes un garçon, usager du train dans les mêmes conditions. Willy, « fils à papa », qui préparait le bac dans une boîte à bachot, la pension Beyrou, rue du faubourg St-Jaumes. Il nous présenta son grand ami, Éric, lui aussi candidat au bac, lui aussi pensionnaire chez Beyrou. Ce dernier, originaire de Pau, était « parrainé » par le maître d’hôtel (Palois également) d’un restaurant en vogue à l’époque. Ce monsieur ajoutait à ses fonctions hôtelières une activité dans la Résistance. Les garçons, partageant ses idées, participaient à ses actions. Tout cela, bien sûr, ignoré de nous trois, jusqu’au jour décisif.

Survint un nouveau maillon de la chaîne, « descendu » de la capitale au maquis cévenol qu’il venait de quitter parce que, disait-il, il ne s’y passait rien. Que faisait-il ? Où logeait-il ? Nous ne devions pas le savoir.

Très gentil, visage agréable, envisageant pour l’après-guerre l’École de Sport de Joinville (près de Paris). Bons amis, nous nous rencontrions selon les possibilités, place de la Comédie ou sur l’Esplanade.

C’était une vie agréable troublée un jour par une rafle. Nous fûmes sollicitées pour faire évader deux d’entre eux, Éric et Michel, celui-ci étant paraît-il, un « responsable ».

Jotte et moi nous procurâmes chacune un brassard de la Croix-Rouge et un paquet de cigarettes. En route vers la gare. Car les « raflés » partaient en Allemagne, dans la matinée, pour le S.T.O. Je revois les balcons de la « Brasserie de la Gare » (aujourd’hui Mc Donald’s) où s’étaient agglutinées des grappes d’hommes. Ils sortent en rangs par cinq pour franchir la courte distance entre l’hôtel et la gare. Nous deux, malgré les SS armés (ne nous prêtant pas attention) nous nous glissons jusqu’à nos amis. Nous leur refilons « en douce » nos brassards et sortons sans hâte de l’autre côté du cortège.

L’une emprunte la rue Maguelone, l’autre celle de la République. Nous avions, d’un coup d’œil rapide, vu se défiler les deux compères.

Nous ne les retrouvons, ouf ! que le lendemain. Prudence obligeait…

Nous arrivons ainsi à la date mémorable du bac : 1er avril 1944. Le lot de « normaliennes » est reçu et Noëlle aussi parmi nombre de lycéennes. C’est alors le grand chambardement à Clemenceau. Les Allemands occupent la quasi-totalité de l’établissement.

Seules restent les élèves-maîtresses : cours et repas y sont assurés. Par contre le dortoir est fermé.

Quelle chance ! Nous partons, tous les soirs, sous la surveillance d’une « pionne », pour le foyer de la Jeune Fille, rue St Louis.

On nous loge au rez-de-chaussée. Et notre trio obtient l’autorisation d’intégrer une 3ème couchette dans sa chambre qui, comme les autres, en avait seulement deux au début.

Nous voilà bien « chez nous ».

… Et Noëlle réapparaît. Elle n’avait jamais cessé ses activités clandestines, malgré la fermeture du Lycée. Celles-ci consistaient en une navette entre Nîmes et Narbonne pour le transport d’armes dans des valises qu’il lui arrivait parfois de déposer, le temps d’un transfert, dans notre chambre du foyer.

J’ai, me semble-t-il, le vague souvenir d’une valise passée une nuit par notre fenêtre du rez-de-chaussée. Je ne voudrais pas, à cause de ma pauvre mémoire, retirer à Noëlle son mérite et son efficacité qu’elle a chèrement payés par la suite.

… Je reviens à notre trio. Les Allemands mirent fin à notre vie de demi-pensionnaires par l’occupation totale du Lycée. Nous dûmes regagner nos foyers respectifs. Nous fûmes séparées des copains.

Ceux-ci : Willy, Éric et Michel, lors d’une dernière rencontre, nous parlèrent ainsi : leur chef aurait besoin sous peu de jeunes filles de confiance. Nos camarades, sous réserve de notre approbation, pensaient pouvoir proposer nos services. Ils nous demandèrent donc si, le cas échéant nous accepterions. Un « OUI » unanime fut notre réponse. Nous nous séparâmes sur cette promesse.

 

6 juin 1944 : Débarquement des Alliés en Normandie

La victoire est en marche mais pour combien de temps encore ? Poune organise notre réunion à Béziers, pour une durée de 48 heures. Permission accordée par les parents, nous nous retrouvons dans l’accueillante maison Bertholio.

Nous sommes autorisées, le soir, à aller « faire » les Allées Paul Riquet, en compagnie de la jeune sœur de Poune.

Nous y sommes accostées par un jeune garçon connu des seules Biterroises.

Présentations ; il était élève à l’école de la SNCF où travaillait Mr Bertholio. En peu de mots, il nous dit être en relation avec nos camarades montpelliérains. Ceux-ci, au cours d’un récent entretien, lui avaient demandé de nous joindre afin de nous rappeler notre promesse. Il nous donne le temps de la réflexion et si nous maintenons notre accord, nous engage à regagner Montpellier où nous sommes attendues.

Après concertation rapide, la décision est prise : promesse tenue. Stupéfaction de Fernande : elle ne pouvait y croire et restait sans voix.

Nous : « Il faut avertir nos parents ! »

Le garçon avait tout prévu : papier, enveloppes timbrées. Nous entrons dans un café et là, Jotte et moi écrivons en ce sens à nos parents :

« Nous retournons à Montpellier où l’on a besoin de nous. Nous sommes en bonne santé et raisonnables, soyez-en sûrs. Tout sera bientôt fini et nous nous retrouverons.

Beaucoup d’affectueux baisers. »

Notre émissaire nous accompagna à la station où nous prîmes le premier train pour Montpellier. La sœur de Poune dut réintégrer la maison paternelle en traînant les pieds. Pauvre gosse qui devait affronter la colère et le désespoir des parents !

Nous ne pensions pas alors, ni plus tard d’ailleurs, aux conséquences de notre acte, tellement sûres d’être dans la bonne voie…

Arrivées à destination, sans bagage, avec juste un peu d’argent pour une chambre d’hôtel où nous attendrions le jour.

Et ce fut la rencontre avec l’un des copains, place de la Comédie, détenteur de la première consigne :

« À quatorze heures aujourd’hui, vous rencontrerez sur les marches du Peyrou, côté gauche, un homme « portant bien » la cinquantaine2. Il aura un journal plié sous le bras droit et, en vous croisant, prononcera à voix basse : Amédée. »

Tout se déroula comme dans un film. Notre premier « contact » ajouta : « Suivez-moi. »

Nous traversâmes la rue Pitot pour atteindre la rue Barthez au début de laquelle, au N° 3, il nous fit entrer dans un bureau. L’entretien dura environ une demi-heure.

Il s’enquit de notre volonté d’entrer dans le réseau, nous donna, en échange des nôtres, de fausses cartes d’identité et répartit ainsi nos tâches.

Promues agents de liaison entre la ville et le maquis du Vigan, Jotte et moi devions faire équipe. Poune, elle, devenait adjointe d’une radio : tout un métier à apprendre !

La « matérielle » n’était pas oubliée.

Poune, nantie d’un bulletin de réquisition dûment rempli, nous trouva un gîte dans une villa du quartier des Aubes, désertée par ses propriétaires. Quant au couvert, nous l’aurions au « Petit Jardin », restaurant de la rue Jean-Jacques Rousseau dont la patronne était « dans le coup ».

Et maintenant, au boulot les enfants !

Le temps dont nous allions disposer étant, à notre insu, plutôt bref, nous ne fîmes pas grand-chose.

Je citerai seulement les deux missions qui m’ont marquée.

La 1ère :

Il fallait se rendre à Mandagout, petit village cévenol, avant-poste du maquis pour remettre au pasteur une mallette dont nous ignorions le contenu. Le pasteur l’amènerait à destination. Nous eûmes chez lui un accueil très chaleureux. Cela nous détendit après le voyage. Il fallait en effet à l’époque toute une journée pour parcourir la distance Montpellier-Mandagout. Il y avait eu aussi l’anxiété de mener à bien cette première entreprise.

Nous partageâmes le repas de la famille. Les demoiselles de la maison (deux sœurs à peu près de notre âge) se mirent au piano et nous régalèrent d’une soirée musicale.

… Après une bonne nuit, nous reprenions le chemin de la ville.

La 2ème :

Nous dûmes aller à Béziers pour y apporter une certaine somme d’argent placée dans un cartable à l’aspect anodin.

Arrivées à l’adresse indiquée, surprise ! La personne qui nous accueille n’est autre qu’un de nos anciens profs de l’E.P.S. de Béziers !

Elle parait accablée et s’écrie : « Mes enfants, savez-vous ce que vous risquez ? Vos parents sont-ils au courant ? »

Mission acquittée, nous la rassurons, amusées par cette coïncidence.

… Et puis, et puis, avec le temps, les choses se précipitèrent.

Le terrible jour approchait.

 

La maison des Aubes était notre une Q.G. Les garçons y avaient trouvé refuge, ce qui, nous en convînmes par la suite, était une erreur. Nous nous sentions peut-être, et à tort, sécurisées, jusqu’à Noëlle venue nous rejoindre le matin même du jour fatal.

Par chance, Reine Barraud (qui deviendra plus tard ma belle-sœur), camarade de promotion et « co-équipière » de Noëlle au temps du Lycée, était retenue dans son village, à St Martin-de-Londres, à cause du récent décès de son père. Sans cela, elle était aussi impliquée !

… Poune, qui nous rejoignait d’habitude avant le couvre-feu, ne se présenta pas le soir du 19 juin. La nuit passant, l’anxiété nous gagna. Il était risqué d’aller au « Petit Jardin » pour se ravitailler. On y délégua Willy afin qu’il rapporte un panier de victuailles.

À peine était-il parti que le ciel nous tombait sur la tête !

Des cris, que dis-je, des aboiements !

« Tous ici, au salon, contre ce mur, debout mains en l’air ! »

On obtempère. On est vite « au parfum ».

Trois messieurs, impers et chapeaux - malgré la saison - revolver au poing, serrant de près devant eux Poune et Willy.

Ils éructent, menaçants, en français, en allemand. Ils savent tout. Nous n’avons plus qu’à les suivre.

Je revois Jotte, debout comme nous tous, la tête proche d’une cheminée de marbre dont la tablette avait des angles aigus. Je l’entends dire à haute et intelligible voix :

« De quel droit ? » ou quelque chose comme ça, une insolence, quoi…

La réplique, une gifle magistrale, envoya la frondeuse taper de la tempe contre l’angle de la cheminée. Jotte pâlit mais ne broncha pas. Une perle rouge jaillit de la blessure, suivie d’autres de plus en plus rapprochées jusqu’à former un mince filet de sang qui semblait ne pouvoir tarir.

Nous la regardions, impuissants.

La suite, une précipitation.

On nous pousse dans les fameuses Citroën noires stoppées devant la porte. Direction « Villa des Rosiers ».

Comment avions-nous été dénichées ?

Poune nous donna ultérieurement l’explication. Elle avait été arrêtée la veille chez le radio, sur dénonciation, alors qu’elle s’apprêtait à nous rejoindre.

Au matin, ces messieurs l’avaient utilisée comme appât, l’obligeant à marcher devant eux, à une dizaine de mètres, dans notre rue dont ils connaissaient déjà le nom.

À peine Willy venait-il de sortir qu’il la voit et se précipite vers elle, tout heureux !

L’affaire était dans le sac ! Le tour était joué ! Rideau !

« Villa des Rosiers »3, bien joli nom pour un bien sinistre lieu. Qu’en reste-t-il dans mon esprit ? Une salle d’attente pour personnes dans notre cas, aussi anxieuses que nous. Très vite, Noëlle est appelée. Puis nous trois, je ne sais plus dans quel ordre.

Maison

Villa des Rosiers, 3 chemin (aujourd’hui avenue) de Castelnau, Montpellier.

Carte postale de 1927, la villa est alors une pension de famille [Crédits : Montpellier - Villa « Les Rosiers » pension de famille. / Arles (photographe-éditeur). 1927, Document conservé aux Archives départementales de l’Hérault sous la cote 2 Fi CP 1980, sous licence ouverte Etalab 2.0].

En ce qui me concerne, interrogatoire très bref. Je vois, réalité ou cauchemar, une longue pièce étroite. Au fond, une chaise où un SS me fait asseoir. Lui s’installe à l’autre bout, devant un bureau. Il me pose trois ou quatre questions : nom, adresse, étudiante en vacances, bien sûr ? Ce « bien sûr », très ironique. Je suis toutefois certaine de cette demande :

« Paul » (en réalité, il s’agissait de Michel), est le chef de la bande, n’est-ce pas ? On le sait. »

Je reste muette, j’étais comme paralysée. Je ne savais plus si j’existais.

Je fus renvoyée aussi sec. Mon interrogatoire n’avait été qu’une rapide formalité.

Pourquoi ? Je n’ai jamais su.

Sur le moment, je culpabilisais en vertu de l’expression fameuse :

« Qui ne dit mot… »

… Une semaine plus tard, toute l’équipe réunie pour de brefs instants à la gare, en vue du grand voyage, me rassura, Michel le premier. Les Allemands savaient tout de nous et, le temps pressant, n’avaient que faire de chercher plus avant.

…Bon. Départ des « Rosiers ».

Toutes les quatre enfournées dans la Citroën noire. Remontée du Boulevard Henri IV. Ô souvenir ! Soir de juin, beauté du Jardin des Plantes, des platanes du Boulevard, et nous, prisonnières dans ce sinistre véhicule.

Arrivée à la « 32ème », autrefois caserne, alors prison. Déverrouillage intérieur de la lourde porte, reverrouillage après notre arrivée. Aussitôt, on nous pousse dans une petite pièce, le « greffe », pour les formalités d’usage. Nous déposons là nos maigres biens contre signature nous permettant de les récupérer, la détention finie !

En prison ! Je suis en prison. Dans cette immense bâtisse sombre, aux escaliers sans fin, aux longs couloirs percés d’innombrables portes, toutes closes et munies de judas.

C’est ça, une prison.

Par là-dessus flotte, mêlée à une odeur d’humidité, celle du crésyl, désinfectant qui nous enveloppera des mois durant sans pourtant éradiquer les fléaux dont il était censé nous protéger ! Ou les protéger… !

Durée du séjour à la « 32ème » ? 8, l0 jours ?

Le temps était rythmé par le café de 7 heures, la soupe de midi et celle de 18 heures. Nous avions des bat-flanc en guise de couchettes, un lavabo, une « tinette » que nous allions vider une fois par jour sous l’œil d’une surveillante. Celle-ci nous conduisit, une fois, dans la salle des douches. Dans le couloir, nous eûmes le plaisir de croiser Noëlle qui en sortait avec d’autres détenues. La gardienne, pas mauvaise, nous permit d’échanger quelques mots.

Noëlle avait été mise « au secret », seule dans une cellule. Elle avait été estimée dangereuse. On avait trouvé dans son sac des photos représentant des groupes d’hommes, fusil à la bretelle. Il s’agissait de chasseurs de son village. Mais, à la place du célèbre maquis corse, la Gestapo en voyait un autre, bourré de terroristes.

La malheureuse, lors de l’interrogatoire avait dû s’agenouiller sur une règle métallique ; puis, les poignets menottés, elle avait été suspendue, bras en arrière, un temps… qui dû lui paraître interminable.

Le sort du « trio » avait été du « gâteau » à côté du sien.

Les journées sont longues en cellule. On papotait. On se remémorait les bons moments passés, nos poèmes préférés.

Devant l’étroit vasistas barreaudé de notre 4ème étage, je me revois, évoquant Verlaine :

« Le ciel est, par-dessus le toit, si bleu, si calme… »

Il manquait la douce palme de l’arbre qui eût bercé ma mélancolie.

Pour la mélancolie, il y avait aussi le tram régulier, indifférent, égrenant joyeux sa clochette comme pour nous dire :

« La vie est là, de mon côté, sur le Boulevard Gambetta. »

… L’unique et récente douche était sans doute la formalité précédant « le Voyage ». On se devait d’expédier du matériel exemplaire… !

Nous vivons donc un nouveau chambardement, ce n’était pas pour nous déplaire, on bougeait. Cette fois, pas de limousines mais, devant la 32ème, deux camions bâchés de toile vert de gris. On nous répartit sur deux bancs le long de l’habitacle, un SS armé à chaque bout. Rue de la République, direction la gare. Peu de passants ce matin-là. Tout à coup surprise ! apparaît une silhouette dégingandée pédalant sur un vélo aussi déglingué qu’elle. Ce sympathique échassier, je le reconnais aussitôt et je glisse entre haut et bas à Poune, ma voisine :

« Aguilon ! Regarde, c’est Melle Aguilon ! »

C’était il y a peu de temps, notre prof de math, à Clemenceau. Sèche comme un coup de trique, mais aussi bon prof que peut l’être une protestante cévenole. Quatre paires d’yeux (Noëlle nous avait été rendue) la fixent intensément comme pour lui dire : « Faites donc quelque chose ! »

Mais elle ne nous voit pas et c’est mieux ainsi. La protestante ne proteste pas. C’est égal. On l’emporte avec nous, cette vision familière d’un monde que nous quittions.

C’est un réconfort…

Descente du camion. Encadrées par les soldats dûment armés. Nous entrons dans une salle d’attente où on nous permet de nous asseoir, puis on nous passe les menottes.

La pièce était déjà occupée par des hommes, pieds enchaînés, poignets menottés. Parmi eux, nos camarades. Nos prénoms fusent, reconnaissables malgré les voix assourdies. Malgré une surveillance constante, Willy nous dit - l’intéressé se taisant - que Michel avait été « battu à mort », que le blanc de sa chemise était devenu pourpre, qu’elle aurait méritée d’être encadrée et gardée en souvenir. Michel s’en étant débarrassé, on pouvait voir son pauvre dos écorché. Je le caressai du regard…

Nous étions tous vivants, c’était déjà ça. L’entrevue est plus que brève. On emmène les hommes, nombreux, sur le quai.

Puis c’est notre tour. Wagons normaux. Nous partageons notre compartiment avec Anna, une Montpelliéraine, employée municipale, arrêtée pour fabrication de fausses pièces d’identité, 36 ans.

Elle nous regarde avec pitié, s’enquiert de notre âge. Elle, c’est une « dure ». Elle essaye de nous préparer à notre avenir et n’y va pas par quatre chemins pour savoir si nous sommes encore « jeunes filles ». Notre réponse affirmative lui amène cet « encourageant » commentaire : « Je vous plains. » Nous n’y prêtons pas attention…

Nous voyageons de nuit…

Le corps ayant ses exigences, il fallut bien demander les toilettes à la sentinelle qui faisait les cent pas dans le couloir.

Une vraie terreur, cet homme, jouant avec un couteau à cran d’arrêt qu’il gardait ouvert. Il avait dû guerroyer dans l’armée franquiste car il disait sans cesse :

« Unicamente mear »

Pas besoin d’avoir appris l’espagnol pour comprendre. Alors ?

Alors, il fallait non seulement laisser la porte ouverte, mais aussi domestiquer son corps ! On apprend toujours et ce n’était qu’un début !

Voilà Paris : mon 1er contact avec la capitale… dont je n’ai rien vu !

Je l’eus préféré différent.

Gare de Lyon… Le temps de repérer le groupe de garçons connus. Ils lèvent leurs bras en signe d’adieux, nous aussi, les uns et les autres dans l’ignorance des jours à venir…

Nouveau camion bâché. Un SS, sourire ironique, nous invite à y prendre place :

« Fotre dernier Foyage ! »

L’expression ne nous trouble pas : s’ils avaient eu envie de nous « liquider » ils ne nous auraient pas promenées jusqu’à Paris. Nous arrivons vite à destination : Fort de Romainville4. Une enceinte bien gardée, une cour avec, au centre, un bâtiment à plusieurs étages et à multiples fenêtres. Nous voyons apparaître des visages de femmes et nous entendons des voix joyeuses :

« Le Midi bouge ! Le Midi bouge ! »

Notre accent avait tôt fait de situer notre provenance.

Casemates

Fort de Romainville. Photographie, prise à la Libération, des casemates où étaient enfermés des détenus.

[Source : Les oubliés de Romainville - Un camp allemand en France (1940-1944)]

Une scène quotidienne m’a marqué durant notre bref séjour là-bas.

Dans le dortoir, à l’heure du coucher, la plupart des « anciennes » se postaient, droites, au pied de leur châlit, en longue chemise écrue, et récitaient la prière du soir.

Les « Pater » et les « Ave » s’élevaient, fervents, dans le silence aussitôt établi.

C’était un moment de paix.

Cette vie calme fut de courte durée.

Un terrible jour survint.

Il s’agissait d’un départ, en masse, bien sûr. Tout le monde dans la cour. Appel ! Appel !

Les appelées sont destinées au voyage vers l’Est, cette fois. Mes trois amies en sont5, moi pas. Notre chagrin est là mais le destin aussi, impitoyable. Je restai donc seule avec ma peine. Mon tour vint, deux ou trois jours après6. Avec l’espoir - ça fait vivre - de les retrouver. On nous loge dans des cars, destination gare de l’Est.

Souvenir émouvant :

Dès la sortie du Fort, des femmes entonnent :

« Paris, c’est une blonde, Paris, reine du monde. »

Ce chœur, plein d’espoir et de gaîté, me donne du courage. Suivi, personnellement je le regrette, par :

« Ce n’est qu’un au revoir… » que je trouve empreint de nostalgie. Depuis, je ne peux l’entendre sans éprouver de la tristesse.

Ce « revoir » paraissait tellement aléatoire.

1.2  Neue Bremm (juillet 1944)

La gare. Qui dit « gare » dit « train ». Pour ce trajet, rien de normal.

On nous conduit sous bonne escorte, loin des bâtiments, vers un réseau de rails paraissant désaffecté. Il ne l’est pas.

Ô stupeur ! Des wagons à bestiaux - 8 chevaux 40 hommes - nous attendent. On nous y enfourne. L’unique ouverture (en guise de fenêtre) est quasiment obstruée par des barreaux. L’accès y est, pour ainsi dire, impossible : on est si nombreuses qu’il est impensable d’y attraper une bouffée d’air, l’une après l’autre.

Départ de déportés

Départ d’un convoi de déportés

(Crédits : Photo de gauche : Départ de Juifs, Marseille, 24 janvier 1943, Bundesarchiv, Bild 101I-027-1476-19A, par Wolfgang Vennemann, sous licence CC BY-SA 3.0)

Wagon

Wagons à bestiaux utilisés pour la déportation

(Crédits : Mémorial du quai des Déportés, gare de Compiègne, par P.poschadel, sous licence CC BY-SA 3.0

À terre de la paille, dans un coin l’inévitable « tinette ». On est entassées ; bientôt on s’organise : certaines seront assises, d’autres debout, et inversement. On étouffe davantage encore quand la lourde porte est refermée et verrouillée.

Par chance, le trajet ne me parait pas long, ou bien j’ai oublié…

Sarrebruck : pour nous, un camp à la frontière franco-allemande7.

Des baraques en bois équipées de châlits, autour d’une grande cour. On y est vite « bouclées ». Aussitôt s’organise d’un bloc à l’autre le téléphone arabe :

« Toc ! Toc ! Une telle est là ? »

Enfin, victoire ! À la question me concernant, je peux crier de toutes mes forces

« Oui, je suis là ! »

Malgré l’inconfort, ma nuit, grâce au miracle des retrouvailles, a été très bonne. Le lendemain, embrassades, exclamations, dans la cour où nous tournons, sur du mâchefer, presque tout le matin. Ce séjour fut fertile en évènements :

1er repas : incroyable et pourtant vrai !

Arrivée au réfectoire, un énorme bidon, plein à ras bord (on était généreux) d’une étrange mixture : la louche que la blockowa8 y plongeait, ramenait bien quelques raves mais, Ô stupeur ! Des « nourritures » plutôt bizarres : peigne de poche, brosse à dents, bout de savon, et j’en passe (je ne puis dire « des meilleures ! » On n’en a même pas été attristées. C’était tellement ubuesque qu’on eût pu en rire. Le mépris l’a emporté sur la faim encore supportable. On a réalisé que les pauvres objets qui nous avaient été confisqués avaient assaisonné l’infect brouet.

Le lendemain, dans un autre genre, fut encore plus dur. Afin de nous donner une idée du « vrai » camp, on nous emmena « en visite » chez celui, tout proche, des hommes.

Afin aussi d’humilier ceux-ci par notre présence. Je ne parle pas de leur horrible maigreur dévoilée par une semi-nudité, mais du traitement qui leur était infligé : marche à quatre pattes, marche en « canard », « pompes », plongée dans le bassin (et remontée) aux coups de sifflets ininterrompus, et coups de bâton à ceux (nombreux) qui manquaient de rapidité… On eut pris les pauvres bougres pour des pantins hagards !

Nous en étions malades.

Quelques temps après cette prise de contact, il y eut un bombardement, de jour. Nous étions au réfectoire, gamelle vidée. La panique s’est emparée de l’assistance. Nous ne nous faisons pas plus fortes que les autres, mais le fou rire nous prend à la vue de quelques-unes qui, coiffées de leur gamelle, se glissent sous les tables.

Mieux valait rire que trembler !

Et c’est le 20 juillet 1944. On apprend, je ne sais comment, l’attentat hélas raté contre Hitler !

Sa réussite eût bien changé notre sort.

Nouvelle catastrophe, vers la fin du mois, je crois. Une fois encore, je suis séparée de mes amies en partance pour l’Allemagne. Dans quel camp ? Mystère.

Force fut d’accepter, non sans peine. Nous reverrions-nous ?

Je suis embarquée peu de temps après. À peine étions-nous « bouclées » dans notre wagon, et le train encore à l’arrêt, que la porte est déverrouillée. Entrent deux officiers allemands. Du seuil, l’un d’eux s’adresse en français à notre groupe agglutiné :

« Madame Frère9, Madame Lelong10, approchez SVP. »

Deux femmes ayant fière allure malgré leurs vêtements fatigués, se frayent un passage jusqu’à eux.

Ces messieurs, ayant appris qu’elles étaient femmes de généraux, leur proposaient de voyager avec eux, confortablement.

Leur réponse fut digne de leur double appartenance : elles étaient françaises, elles étaient épouses de généraux :

« Nous acceptons à condition qu’à tour de rôle, nos compagnes bénéficient, autant que nous, d’un peu de soulagement. »

La longueur du voyage permit à toutes celles de notre wagon de jouir d’un appréciable temps de repos.

Je me suis retrouvée ainsi dans un compartiment occupé par une seule voyageuse. Une jeune femme allemande, charmante, habillée « en civil », revenant sans doute d’un agréable séjour parisien. Elle me regardait avec tristesse. J’essayais avec force mimiques de connaître notre destination : un pauvre hochement de tête fut la seule réponse. Puis elle me dit :

« Was wollen Sie ? » (Que voulez-vous ?)

Et moi : « Wasser. » (De l’eau)

(J’avais glané çà et là quelques mots d’allemand.)

à la halte voisine, elle héla la sentinelle de service. J’en compris la raison quand je le vis, muni de son « quart », se diriger vers le point d’eau du quai.

Il le ramena plein et me le présenta. Je bus à longs traits, je me rinçai le visage et les mains, puis je remerciai.

Autorisation sans prix, je pus aller aux toilettes à mon arrivée et juste avant de quitter ce train civilisé, je fus reconduite vers celui destiné aux animaux. Je dois dire que cette « parenthèse » m’a rendu le reste du trajet moins pénible.

Allons, il y avait encore des gens de cœur dans ce monde barbare.

… Au terminus, je dus déchanter. Un arrêt brutal nous jeta les unes contre les autres. Impossible de voir quelque chose depuis ce wagon aveugle. Mais on entendit !

La porte déverrouillée crachait sa cargaison. On était arrivées. Accueil on ne peut plus charmant, SS, mitraillettes, chiens. Ça hurle, ça aboie. Chœur assourdissant de vociférations dont, effet probable du mimétisme, on ne distingue plus les voix humaines des voix canines.

Même pas le temps de jeter un œil aux alentours immédiats. Si, celui de lire, au fronton du lourd portail de fer qui nous fait face, ces mots dont nous connûmes bientôt l’ironie :

« Arbeit macht frei. »11 (Le travail rend libre.)

1.3  Ravensbrück (de fin juillet à fin août 1944)

Le portail s’ouvre à deux battants. Sous la poussée de nos « hôtes », on s’y engouffre, tel du bétail, pour être aussitôt happées sur la droite par une grande salle obscure. Notre regard, une fois habitué à la pénombre, y distingue un plafond hérissé de pommes d’arrosoir.

« Schnell ! Schnell ! » (Vite ! Vite !)

Une gardienne nous ordonne de nous dévêtir et nous voilà, en tenue d’Ève, sous les pommes d’arrosoir. Il en gicle de minces filets d’eau, tantôt froids, tantôt presque brûlants. C’est égal.

« Schnell ! Schnell ! » Pas question de traîner ! On débouche sur une autre pièce, immense, en partie occupée de tables et de bancs, en partie par des tréteaux plaqués le long du mur de face. Ceux-ci surchargés de vêtements rayés de bleu et gris, notre uniforme. Il faut bien se vêtir.

Mais : « Schnell ! Schnell ! » On n’est pas dans un salon d’essayage. Qu’importent taille et pointure !

Avant tout, il faut empoigner chemise et pantalon (de grand-mère d’autrefois). Cette « parure » taillée dans une grossière étoffe grise, plus une robe rayée gris/bleu, plus une paire de « pantines », socques à trois lanières de tissu (rayé aussi, « le chic du chic ! ») fixées sur la semelle.

Tandis que je puisais dans le tas de défroques, j’eus le temps de voir d’infortunées compagnes subir les ravages de la tondeuse, du haut en bas de leur nudité. J’y échappai. Pourquoi ? Pourquoi resté sans réponse.

J’étais pourtant immergée dans un monde de folie furieuse mais je ne faisais pas, pas encore mienne la sinistre expression :

« Vous qui entrez ici, laissez toute espérance ! »

… À ce moment précis, c’eût été mal venu, oui, à peine, et vite sortie de cet antre, je suis accueillie par un groupe d’où se détachent, folles de joie, mes trois amies !

Elles m’attrapent, elles m’étreignent, leurs exclamations se bousculent. Je suis submergée, emportée, portée, heureuse !

« Enfin tu es là ! Et toi aussi, tu as sauvé tes cheveux ! »

Elles avaient tremblé à l’idée que, comme tant d’autres, j’aurais pu être rasée. Me voici avec elles au bloc de la « quarantaine ».

Nous sommes ensemble.

Le ciel est bleu, Le soleil brille. Ça doit être le début d’août ?

Nous ne voyons pas plus loin, pauvres innocentes !

Nous n’avions pas réalisé que nous venions d’entrer en Enfer…

Mes amies m’entraînaient donc vers notre nouveau gîte : block 32, celui de la quarantaine. Je prenais contact avec cette drôle de ville dont les maisons étaient de grandes baraques en bois disposées de part et d’autre d’une large allée centrale selon un rigoureux quadrillage de rues, tous ces passages couverts de sable grossier. J’appris que chaque block pouvait contenir une soixantaine de femmes…

J’ai parlé des « salles d’accueil » dans le récit précédent. Je n’avais pas encore vu, opposé à celles- ci, un bâtiment surmonté d’une très haute cheminée.

L’ensemble sur lequel s’ouvrait le monumental portail de fer était entouré de hautes murailles hérissées à intervalles réguliers (d’une quinzaine de mètres ?) de miradors, sortes de cages métalliques abritant, jour et nuit car ils se relayaient, deux soldats armés. J’oubliais les projecteurs dont les faisceaux lumineux balayaient le camp dès l’arrivée de l’obscurité…

Au block 32, nous avons dû rester un petit mois. Il ne s’agissait en rien d’isolement, de paix relative auxquels on aurait pu croire.

Toutefois le premier jour fut tranquille. On fait connaissance avec nos compagnes d’infortune : nous constatons que toutes « ont le moral ».

Une jeune Alsacienne, prof d’allemand, propose, pour tromper l’oisiveté, de nous donner des leçons qui peuvent nous être utiles, ne serait-ce que pour comprendre un peu le langage des gardiennes. Nous sommes toutes les quatre volontaires.

Nous n’eûmes, hélas, qu’un embryon de cours car l’oisiveté était un leurre.

Autre événement notable : visite impromptue d’un officier SS, assisté d’un interprète. Sa demande n’était pas un ordre, mais un souhait : obtenir des « dames de compagnie » pour les maîtres du camp. Un silence impressionnant planant sur l’assemblée fut la seule réponse. Ils ressortirent aussitôt.

Camp

Ravensbrück : l’alignement de blocks

(Crédit : Vue extérieure des baraques du camp de concentration de Ravensbrück, Allemagne, entre mai 1939 et 19 avril 45, Encyclopédie multimédia de la Shoah, United States Holocaust Memorial Museum, sous conditions d’utilisation – voir carte postale Ehemaliges KZ Ravensbrück, Blick über das Lager, DDR Nachdruck, site akpool.de consulté le 19 mars 2022)

Colonne travail forcé

Ravensbrück : entrée de l’usine Siemens

(Crédit : Détail d’une photo, inauguration du Musée de Ravensbrück en 1959, Bundesarchiv, Bild 183-66475-0004, Erich Zühlsdorf, sous licence CC-BY-SA 3.0)

Femmes dans un bloc

L’intérieur d’un block (Auschwitz)

(Crédit : image extraite du film « Oświęcim (Auschwitz) » tourné après la libération du camp d’Auschwitz par l’Armée Rouge fin janvier 1945, Steven Spielberg Film and Video Archive)

Bâtiment crématoire

Ravensbrück : le crématoire

(Crédits : Carte postale Ehemaliges KZ Ravensbrück, Krematorium, DDR Nachdruck, Aquaphoto L.V. et Cie, site akpool.de consulté le 19 mars 2022)

Quelques minutes après leur départ, cinq ou six femmes se levèrent pour s’adresser ainsi à la collectivité : « C’est notre métier, nous n’en avons pas honte, mais nous ne travaillerons pas pour eux. » Leur choix fut accueilli par une belle ovation.

Comment donc nous employèrent-ils ?

1) À nous faire ranger sur l’Appellplatz. Cet exercice exigeait un ordre impeccable, une égale distance entre deux voisines tout au long de la rangée. Nous devions rester immobiles, debout, et observer le plus grand silence.

Sur le front des troupes défilaient un officier et une officiérine12, revolver à la ceinture et stick en main, escortés par deux molosses. Leur mission : nous compter. Le nombre trouvé n’étant jamais le même, à une unité près, la séance pouvait durer des heures. Il a fallu s’habituer. J’en reparlerai.

2) À nous « piquer » (nous embaucher) pour des « corvées », corvées de toutes sortes. Je les dirai bientôt quand il sera question de la vie à Neubrandenburg où je séjournerai huit mois.

Peu à peu les anciennes nous mettaient « au parfum ».

Cette affreuse odeur de chair calcinée ? Ces épaisses volutes de fumée noire qui, certains soirs, troublaient la pureté du ciel ?

Eh bien ! nous apprîmes, horrifiées, qu’il s’agissait du crématoire crachant ainsi par la haute cheminée les pauvres cadavres dont on l’avait alimenté…

C’était insupportable.

Nous avons su très vite qu’il y avait régulièrement des « sélections » en vue de départs pour des camps satellites où, certes, il fallait travailler dur. Mais que nous importait ! Nous étions prêtes à partir n’importe où pour fuir cette odeur atroce et ce qu’elle représentait. Mais… nous ne décidions pas nous-mêmes.

Le hasard pour notre groupe et, pour moi, l’instinct de survie, permirent la réalisation de notre souhait. Un jour de la fin août, en tout début d’après-midi, la sirène se met à hurler ; les surveillantes d’en faire autant :

« Appel ! Appel ! Toutes celles des trois derniers convois sur l’Appellplatz ! Schnell ! Schnell ! »

Nous voilà toutes arrivées au pas de course sur l’immense place. On nous fait ranger, on nous impose le silence, un haut-parleur annonce :

« Sélection en vue d’un transport. Deux docteurs choisiront les partantes sur examen. Pour cela vous devez vous déshabiller et vous présenter devant eux à l’appel de votre numéro. »

Je me souviens du mien, 47269, marqué en noir sur le triangle de tissu rouge cousu sur une manche de la robe.

Commence l’angoissant appel. Deux files se forment : droite, gauche. Le tri de ces messieurs est facile à comprendre : à droite les jeunes, les bien portantes ; à gauche, les femmes âgées ou en mauvaise forme physique. Sur quel critère l’examen était-il fondé ? Sur l’aspect de notre dentition ! Pour cela, il avait fallu se mettre dans le plus simple appareil ! J’ai le souvenir d’avoir été plus que gênée, peinée, à la vue d’une mère et de sa fille subir ensemble cet affront aussi dur pour l’une que pour l’autre !

Peu à peu notre tour arrive. Mes trois amies sont bonnes pour le service. Moi, je reste encore sur le carreau.

Et voilà qu’on appelle le numéro d’une femme qui ne se présente pas. Je suis alors dans un état second. Je ne vois personne sauf les deux détenteurs de notre sort, et c’est un automate qui se précipite devant les docteurs, à la place vacante. Tout cela dure le temps d’une seconde.

Et ça marche ! Aucune vérification.

Je suis maintenant dans la bonne file, sur le même rang que mes amies, à quelques pas de moi. Nous n’échangeons pas un mot mais nos yeux disent notre joie.

Je vis dans un songe la suite de la sélection. Un hurlement de la sirène en annonce la fin, c’est la dispersion. Ma fraude est passée inaperçue. Cela tient du miracle. Nous nous retrouvons, nous nous étreignons. Elles me disent avoir tremblé pour moi à la vue de ce qu’elles traitent de folie de ma part.

Moi, je n’ai eu ni le temps de réfléchir, ni celui d’avoir peur. Une force instinctive me propulsait. Et la chance, une fois encore, a été de mon côté. Nous sommes « bien » réunies pour une nouvelle destination que nous espérons meilleure…

Nous voilà embarquées sur-le-champ, sans souci de bagages. Les seuls en notre possession (gamelle en fer blanc, cuillère en bois) font partie de notre accoutrement puisque fixés, qui par une anse, qui par un trou, à la ceinture de la robe.

Adieu donc, Ravensbrück, sa chambre à gaz et son crématorium.

Nous nous sentions légères, plus unies si possible que jamais, tandis que les wagons nous entraînaient vers un nouvel Inconnu…

1.4 Neubrandenburg (août 1944 - avril 1945)

Le transfert est rapide, la distance entre les deux sites ne doit pas être très importante13.

Le train s’arrête - une heure, deux heures plus tard ? - dans une petite gare d’où nous gagnons le camp à pied. Est-ce là l’« hôtel » de nos espérances ?

La première impression n’est pas mauvaise.

Le camp, par rapport à celui de Ravensbrück, est à l’échelle humaine. Nous saurons bientôt qu’ici, il n’y a que cet aspect d’humain. Tout autour, la campagne est d’une morne platitude : des champs, des champs à perte de vue coupés çà et là par quelques résineux, ces pins de l’Europe septentrionale, aux ramures légères et de taille moyenne.

Par contre, tout près du camp, à côté du poste de garde, un beau jardin potager sépare le poste de deux jolies maisons en dur, celles des gardiens.

Voici la place d’appel qui occupe une superficie importante au milieu de l’ensemble.

Tout à coup, au fond du camp, un paysage incongru mais agréable me saute aux yeux : une plantation d’une dizaine de petits sapins.

Inattendu, émouvant. Je voudrais y voir un signe de bienvenue.

Nous sommes affectées au block 5 mais nous ne nous y attardons pas. Après avoir pris possession de deux châlits côte à côte, au deuxième étage des trois superposés, nous allons visiter le camp. Une ancienne nous en désigne les principaux bâtiments. Les cuisines en dur occupent tout le côté du camp proche du poste de garde : une trentaine de mètres ? Il s’en échappe, outre une aigre odeur de chou, des voix criardes et des bruits de marmites malmenées. Pas très engageant.

Derrière les cuisines : un long monticule, recouvrant un souterrain dont on voit l’ouverture fermée par des barreaux de fer.

La voix de notre guide baisse d’un ton pour nous expliquer : il s’agit de « bunkers », cellules où sont enfermées les femmes « méritant » une punition. Celle-ci était terrible : isolement, privation partielle sinon totale de nourriture, humidité en toute saison, froid glacial l’hiver et… paradis des rats !

De quoi vous donner le frisson.

Une belle herbe verte tapissait l’affreux souterrain ! Camouflage ? Non, mais personne n’allait marcher dessus, c’eût été presque une profanation.

Quelques blocks plus loin, nos pas nous amènent au « washroom ». Pourquoi avoir anglicisé cette salle d’eau ? Peut-être parce que le mot entendu ici lui ressemble14 ?

C’était une baraque en bois, partagée longitudinalement en son milieu par une conduite de zinc semi-circulaire au-dessus de laquelle étaient suspendus des tuyaux amenant de l’eau.

Plusieurs carreaux manquaient aux fenêtres, depuis longtemps semblait-il. On a rudement souffert de ce manque quand le froid est arrivé.

 

Image aérienne

Vue du camp de concentration de Neubrandenburg (camp annexe de Ravensbrück) – Photo aérienne prise par la Royal Air Force en juin 1944.

Source : Zwangsarbeit in der Nordstadt Neubrandenburgs (1939 - 1945), site www.annalise-wagner-stiftung.de consulté le 19 mars 2022.

Image

Carte des camps d’internement et usines de travail forcé au Nord-Ouest de Neubrandenburg en 1939-1945

1 : Camp de travaux forcés "Est", devenu sous-camp du camp de concentration de Ravensbrück

2 : Usine Mechanische Werkstätten Neubrandenburg GmbH (MWN)

3 : Base aérienne de Neubrandenburg / Trollenhagen

4 : Richard Rinker GmbH avec deux camps de prisonniers

5 : Camp de travaux forcés "Ouest" (MWN)

6 : Camp forcé de la Deutsche Reichsbahn (emplacement exact inconnu)

(Adapté de Verflucht und doch beeindruckend - Das KZ-Produktionslager « Waldbau », Ein Tatort nationalsozialistischer Ausbeutung inhaftierter Frauen bei Neubrandenburg 1943/44-1945, Rainer Szczesiak, site vsa-verlag.de consulté le 19 mars 2022)

Schéma

Plan du camp de Neubrandenburg

(Source : KZ Ihlenfelder Skizze, zeitlupe | Stadt.Geschichte & Erinnerung, site zeitlupe-nb.de consulté le 19 mars 2022)

Je suis bien obligée de parler des lieux dits d’aisance où, au début du moins, on était tout sauf à l’aise. Imaginez, sans le moindre écran devant les « officiantes », une longue rangée de sièges percés, en bois maculé par l’usage, au-dessus d’une fosse malodorante que de malheureuses détenues devaient vider régulièrement. Je veux croire qu’elles étaient volontaires (pour un « rab » de pain) ou peut-être, hélas, contraintes par punition. Nous n’en avons jamais fait le dernier salon où l’on cause comme certains camarades masculins dans certains camps, paraît-il. Ah ! la délicatesse féminine !

J’en viens au « Revier » (infirmerie). La baraque ne se distinguait guère des autres sinon par sa longueur plus importante et sa largeur qui l’était moins.

À première vue l’ensemble paraissait plus supportable que le complexe de Ravensbrück. Et, surtout, pas de chambre à gaz, pas de crématoire.

Notre block : deux marches de bois, une porte ordinaire, on y est.

Dès l’entrée, à droite, la case d’Hennie, la blockowa, gouvernante de la baraque.

Dans une sorte de hall, une importante table en bois où, le soir, était étalée la manne qu’Hennie distribuait après partage assez équitable car des dizaines d’yeux avides la guettaient.

Un petit poêle était installé à côté de la table. Rond, en fonte, il nous rappelait ceux de nos écoles françaises. Insignifiant alors à cause de la saison, il devait s’avérer précieux avec l’arrivée du froid. L’hiver venu, son voisinage immédiat devait être très recherché, voire parfois disputé.

Tout l’espace restant était meublé de châlits. Je crois que nous étions 240 au block 5. Chaque rangée de châlits, ceux-ci accolés deux par deux, comptait trois étages. Entre les rangées de ces sortes de cages, les travées étaient étroites. Dans ces étranges couchettes, on ne pouvait se tenir qu’assises ou allongées.

La literie : une paillasse grossière et une couverture grise d’aspect douteux. Tout cela habité de poux en pleine forme qui, dormeurs invisibles en notre absence, débordaient d’activité pour accueillir notre repos.

Oh ! La propreté régnait dans la baraque.

Le plancher était impeccable, brossé à l’eau et au désinfectant deux fois par jour. Un rapide coup d’œil depuis l’entrée aurait satisfait (s’il était venu !) le plus tatillon des inspecteurs de la Croix Rouge.

En guise de bacs à fleurs, nous avons découvert, le soir, de part et d’autre de l’entrée, une espèce de bidon réservé à l’usage des besoins nocturnes.

Dirai-je que, à la longue, quelque femme, âgée ou malade, « s’organisait » ? Elle glissait dans un coin de son « lit » une boîte métallique (récupérée qui sait où ? aux abords des cuisines ?) en guise de pot de chambre. Et l’ustensile était vidé le matin, en douce, dans un bidon de l’extérieur. Imaginez les cris qu’ont suscités parfois les dégâts dus à un faux mouvement d’une « contrevenante » logeant dans les hauteurs.

Une journée en début de séjour.

Quatre heures du matin, paraît-il. Il fait nuit.

La sirène mugit. En même temps, un cri perçant troue le silence à l’intérieur : « Aufstehen ! » (Debout !). C’est le réveil de la blockowa suivi d’un chapelet de « Schnell ! » (Vite !) et d’autres invectives pour nous incompréhensibles, sauf celle-ci, dite en français, qui, en dépit du ton méprisant, nous ravissait : « Les dames de Parisss ! Appel ! »

Le block des Françaises n’avait pas bonne réputation apparemment.

Ruée sur l’Appellplatz où l’ordre était vite rétabli. La pause comptage durait une heure à peine : le travail attendait… Sirène… Retour au block où l’on versait dans notre gamelle un ersatz de café.

C’était alors le tri pour les corvées. Nous n’étions pas « casées » définitivement, il fallait bien nous occuper.

Je citerai seulement quelques-uns de ces plaisirs très variés.

La tâche la plus dure pour les gamines que nous étions était celle dite des « wagonnets ». Une carrière de sable avoisinait le camp. Pelles et sable nous y attendaient, ainsi que les wagonnets bien sûr, qu’il fallait, à deux, charger puis pousser sur des rails de fortune d’un bout à l’autre de la carrière afin… de les déverser dans un immense cratère, en prenant bien garde de ne pas suivre la chute. De là, retour à la case départ d’où… on recommençait.

Pourquoi ? Qui pouvait le dire ? Pas les SS surveillant cet absurde travail six heures durant.

À midi, pause, soupe.

Le brouet est convoyé sur le chantier par des prisonnières. Nous nous alignons pour tendre notre gamelle à la préposée de service. Le liquide où flottent quelques bribes de « légumes » (épluchures de pommes de terre et cubes de betteraves rouges) est puisé dans les bidons avec une grande louche. C’est infect mais c’est chaud et ça remplit l’estomac.

Le « repas » terminé, il faut reprendre le boulot. Sans arrêt. Les douze heures journalières doivent être effectuées.

Retour au camp, épuisées. Manque d’habitude ! Nous marchons en colonne « fünf bei fünf » (cinq par cinq). On arrive pour une bonne heure d’appel (et si l’une de nous s’était fait la belle…) Le compte est bon, c’est la débandade.

Nous quatre courons au « washroom » pour être des premières. Hop ! déshabillage, ablutions rapides, le filet d’eau est maigre et nous n’avons pas encore de savon (ça viendra plus tard sous forme d’un morceau de soude obtenu par troc). On s’éponge avec la chemise (dont on apprécie alors la taille), on enfile culotte et robe et on part vers le block, agitant la chemise à bout de bras jusqu’à la paillasse sous laquelle on la glisse afin de la faire sécher.

…Un autre jour, corvée inattendue.

Un gros effectif est requis pour déblayer le terrain d’aviation voisin.

Nous y trouvons seulement quelques éclats de verre et autres morceaux de ferraille qu’on entasse dans un coin. Mais, ô merveille, mon flair de fille des champs me laisse en arrêt devant une miniature de mousseron. À partir de là, c’est toute une colonie qui s’offre à nos bouches gourmandes. Des champignons ! Le temps d’enlever vite fait bien fait la terre sèche du pied, et c’est un régal, de plus un régal vitaminé ! Une vraie fête !

… Après les mousserons, un autre jour, il y eut les pommes !

Nous sommes requises pour en décharger tout un wagon, quelle aubaine !

Une petite « officiérine », sans doute débutante, nous surveillait ou plutôt faisait semblant. Sa délicate attention fut mise à profit. On en croque une, une autre, puis on en glisse une dans la poche. Au retour, on jubilait. On évoquait le jugement à la fin de la guerre. On témoignerait en sa faveur. Le lendemain, même corvée, même « officiérine ». Mais, cette fois, son regard ne nous quittait pas et il n’était pas tendre. Elle avait dû être surprise la veille manquant à son devoir, tancée, menacée peut-être.

Tant pis, nous ne la défendrions pas au fameux tribunal !

Fin de journée ordinaire

La somme de travail dû enfin accomplie, on a droit à manger et à dormir.

Hennie a préparé sur la table les rations individuelles. Chaque bloc de pain noir a été découpé en huit morceaux de 100 grammes environ. Sur chacun sont posés un minuscule morceau de margarine ou de fromage (n’ayant d’attrait que le nom) ou une mince rondelle de saucisse caoutchouteuse, avec, pour couronner le tout, une cuillerée à café d’une drôle de confiture rosâtre.

… Pas de bousculade. Chacune a sa part et emporte le précieux butin vers son gîte : le châlit.

Commence alors pour les prévoyantes une délicate opération. Il s’agit de faire deux parts du lot. L’étage inférieur sera mis à l’abri sous (et à la tête de) la paillasse en prévision du petit-déjeuner du lendemain. Le supérieur sera réparti au mieux pour les délices de l’heure.

Les nouvelles, dont nous faisons partie, se font prêter par une ancienne un segment de lame (dérobé à l’usine ou troqué) pour trancher le morceau. À notre tour, nous serons bientôt équipées : une lame pour deux nous suffira… Chaque bouchée est longuement triturée.

Si le palais n’apprécie guère, il n’en est pas de même de l’estomac.

Le dernier morceau avalé, on papote un peu, commentant la journée, assises en tailleur, deux à deux, face à face sur la même paillasse.

Puis on s’organise pour la nuit. On sait qu’elle sera courte et les membres sont las.

On s’allonge, deux par couchette, tête-bêche : Jotte et Noëlle sur l’une, Poune et moi sur l’autre, opposée à la leur.

Encore quelques chuchotements et le sommeil nous emporte bientôt.

Le temps des activités disparates ne dura pas plus d’une semaine. On passa alors aux choses sérieuses.

Il s’agissait de travailler à l’usine proche du camp15. Notre quatuor fut scindé en deux. Ce fut un moindre mal : Jotte et Noëlle furent prises dans le même atelier métallurgique, le Stahlbau, Poune et moi ensemble dans la partie « élektro ». Seulement, alors que Poune et moi travaillions de jour, nos deux compagnes travaillaient de nuit. Les deux de la Nachtschicht (équipe de nuit) peinaient plus que les deux de la Tagschicht (équipe de jour). Le Stahlbau, c’était un travail d’hommes, qui plus est, de spécialistes.

Nos profanes, debout devant de drôles de machines, découpaient au chalumeau des pièces de métal. Elles en chargeaient les morceaux sur un chariot qu’elles devaient pousser ensuite, plein à ras bord, jusqu’à l’entrée de l’usine.

Elles avaient bien un tablier de cuir protecteur mais il ne protégeait pas leurs jambes qu’atteignait parfois une goutte de métal en fusion. Blessures et douleur n’arrêtaient pas le travail, sauf si l’une d’elle s’effondrait tout à coup (cela arriva plusieurs fois à Noëlle) ou si un lourd morceau de métal tombait sur un pied mal placé (ce fut une fois le sort de Jotte).

Poune et moi étions dans la même salle ; j’ai oublié, hélas, à quel travail elle avait été affectée, je sais seulement qu’il était beaucoup moins dur…

Quant à moi, je fis connaissance avec un engin bizarre appelé fraiseuse électrique. Je ne saurais maintenant le décrire ni indiquer son but. Il devait être dangereux car le contremaître s’arrêtait souvent à côté de moi et disait : « Achtung ! Achtung ! » (attention !). Il faisait mine de se sectionner un doigt sur la main entière et paraissait bien ennuyé. Moi, j’étais ailleurs, dans mes nuages, c’était plutôt fâcheux étant donnés les risques encourus.

Au troisième jour de ma cohabitation avec l’engin au si joli nom, le Meister (contremaître) arrêta la machine, me prit par le bras, m’amena à la chaîne de soudure et me fit asseoir à une place vacante.

Après rapide démonstration de sa part, je me lançai dans ce nouveau « job ». Tellement plus humain que le précédent. Je reliais avec un fer à souder le fil d’un objet venant de ma voisine de droite au fil d’un autre objet se présentant sur la gauche. Tous ces petits engins (il était question d’éléments de V1, de V2, que sais-je ?) entraînés par un tapis roulant sans cesse avec une nouvelle cargaison. Je ne sais expliquer, tant pis !

Je n’ai certes pas augmenté mes connaissances techniques mais, par contre, je sais ce que signifie travailler à la chaîne. Au bout d’une semaine, mes nuits furent occupées - en rêve ? en cauchemar ? - par ce même geste mille fois répété durant la journée.

C’est égal ! Mon travail n’était plus dangereux et j’étais assise pour le faire. J’ai appris la raison de la bienveillance du contremaître. C’était un civil, un monsieur âgé, il aurait été prisonnier en France pendant la guerre de 1914-1918 et, sans doute, pas maltraité. Son geste d’humanité, dans cet univers de folie furieuse, n’avait pas de prix. D’autant qu’il risquait gros si quelque SS avait surpris la mutation. Nous avions parfois, comme officiérine de service, une vraie peste. Elle hantait les ateliers, proférant des menaces et brandissant de grands ciseaux qu’elle jouait à ouvrir et fermer passant et repassant derrière nos têtes, en quête de quelque chevelure à taillader.

Vue d'ensemble de l'usine

L’usine Mechanische Werkstatten Neubrandenburg (MWN)

(Source : Planzeichnung der MWN von 1937 (Quelle : Reginalmuseum NB), zeitlupe | Stadt.Geschichte & Erinnerung, site zeitlupe-nb.de consulté le 19 mars 2022)

Photos prises dands l'usine

Photos de l’usine Mechanische Werkstatten Neubrandenburg (MWN)

(Source : http://www.fotoshop-deutsche-geschichte.de/k_deu_31/Neubrandenburg, site consulté en juin 2021)

Poune et moi nous nous retrouvions pendant la courte pause-soupe et surtout quand nous cheminions côte à côte tout au long des trois kilomètres qui nous menaient du camp à l’usine le matin et nous ramenaient le soir. C’est alors que nous imaginions, que nous peaufinions nos « histoires », toujours merveilleuses, situées dans des cadres de rêve.

Le mas languedocien. La demeure bourguignonne. La maison de la lande bretonne. La cabane corse. La villa en banlieue parisienne toute proche de la capitale aux infinies richesses… Nos plus belles maisons, nos toilettes les plus élégantes, nos repas les plus fins (et les plus copieux), nos bonheurs les plus fous, nous les inventions là-bas : nous échappions ainsi, même peu de temps, à cet affreux Là-Bas…

Le dimanche soir était le meilleur moment de nos retrouvailles à quatre. Nos rations emportées « chez nous », bien installées face à face deux par deux, le précieux ravitaillement en équilibre sur nos genoux, c’était presque la félicité, tout étant relatif.

On commençait par manger, cela va sans dire, on s’efforçait, en raison de l’exigence de la faim, de faire durer le plaisir, mâchant consciencieusement chaque bouchée… Puis, les langues se déliaient.

Poune et moi nous nous relayions, l’une parfois interrompant l’autre pour ajouter un détail oublié. Cinq minutes plus tard, le brouhaha qui régnait dans cette partie du block se calmait peu à peu, partant de notre voisinage. C’était des « chut, chut ! écoutez ! les petites racontent. » Nos compagnes les plus proches partageaient ainsi un peu de nos rêves, un peu de notre évasion, si brève fût-elle…

Principal sujet quand nous étions à court d’histoires : rappel de souvenirs heureux, réminiscences de poèmes préférés, Baudelaire, Verlaine, ou d’auteurs qui nous venaient à l’esprit selon les circonstances. Nous passions allègrement d’un siècle à l’autre avec Victor Hugo, La Fontaine, Vigny, Molière, Lamartine, Colette. Des bribes de littérature suffisaient à entretenir la petite flamme de l’esprit. Oh ! Il montait aussi des couchettes des airs gastronomiques. Des recettes de cuisine s’échangeaient, parfois les plus invraisemblables, façon éthérée de se nourrir.

Oui, les soirées dominicales étaient particulièrement appréciées. Le retour de l’usine était avancé d’une paire d’heures : on n’était pas tout à fait gouvernées par des sauvages, voyons !!!

On avait pu, les premiers mois, après la toilette, se promener dans le camp au soleil, agitant à bout de bras une pièce de notre « garde-robe » que nous venions de laver ; échanger les dernières « nouvelles » avec quelques compagnes. Elles étaient toujours bonnes : la campagne du Rhin avait été un triomphe, on le savait16, les Alliés avançaient dare-dare, les Russes aussi, et l’hiver ne pouvait qu’être à leur avantage : « Rappelez-vous la retraite de Napoléon… à l’époque. » Bref, l’espoir allait grandissant…

Inévitablement toutefois, au fil du temps, les choses se gâtèrent. La disette se faisait sentir, la soupe n’était plus salée - il paraît, et cette possibilité nous la faisait trouver moins amère, qu’« ils » n’avaient même pas de sel pour eux !

La ration de pain diminuait.

Noëlle, encore en pleine croissance, dépérissait à vue d’œil et - cela nous inquiétait - s’évanouissait souvent.

Le « trio » se fit violence pour affronter la blockowa et demander à l’intention de « l’anémiée » une soupe supplémentaire. Ce fut gagné ! Mais le remède n’était guère efficace et la pauvrette n’arrivait jamais à bout de l’infâme brouet que Jotte finissait invariablement. Toutes deux avaient un travail tellement plus pénible que le nôtre.

Mais notre quatuor faisait bloc de toute sa volonté sinon de toutes ses forces pour tenir, tenir : on devait s’en sortir.

Et la vie continuait cahin-caha.

Il y eut, pour Jotte et Noëlle, des jours particulièrement difficiles. Leurs doigts engourdis par le froid - il était arrivé et ne nous lâcherait qu’au printemps ! - rendaient leurs gestes maladroits et provoquaient des blessures. L’une après l’autre connurent le Revier17 (l’infirmerie).

Avantages principaux d’un séjour au Revier : ni appel, ni travail. Certes, c’était énorme, mais il ne fallait pas compter sur des soins pour guérir. La volonté devait agir sur la carcasse, le repos et la chaleur s’y ajoutant.

J’allais passer sous silence la panacée ! Une espèce de pommade polyvalente, nauséabonde, et des bandes de papier gaufré pour protéger abcès, anthrax, blessures de toutes sortes.

Pas de distinctions entre les malades : dysentériques et bronchiteuses voisinaient avec les accidentées du travail. Pas de draps, c’eût été un luxe impensable ! Les couvertures passaient des mortes qu’on venait d’emporter aux nouvelles arrivées…

Et, pour accéder à ce « paradis », quand la situation l’imposait, il fallait faire la « guerre » le soir en vue d’une… éventuelle admission. Cela m’est arrivé une fois pour une forte fièvre - due à quoi, je ne l’ai jamais su -, mais je crois que seule l’ambiance m’a guérie. Entendre gémir, râler, réaliser qu’on est capable de manger son quignon de pain allongée contre une moribonde, ça peut s’appeler un traitement de choc. La Schwester n’a fait aucune difficulté pour me libérer.

Bien sûr, les visites n’étaient pas autorisées dans cet « hôpital », mais quand l’une de nous s’y est trouvée, on s’est toujours arrangé pour communiquer. Par des mots écrits en hâte et glissés au moment propice (il fallait le saisir) dans la main d’une infirmière (une détenue) complaisante.

Sur quoi et avec quoi écrivait-on ? Matériel de récupération : morceaux de papier grossier provenant de sacs de ciment vides abandonnés dans quelque coin du camp. J’ai ramené mon « bout » de crayon, assez original, tout petit (3 ou 4 cm ?), prolongé d’un « caoutchouc » de compte-gouttes. Je l’avais obtenu, en échange d’une tranche de pain, auprès d’une compagne bricoleuse. Il est depuis dans mon sachet-souvenirs.

Les jours se succédaient, monotones. Dans le cas contraire, ils étaient marqués de désagréments.

Quelques exemples :

Le temps passait et nous amenait aux saisons rigoureuses. Dès le milieu de l’automne, on savait que ce serait dur. Les rafales de pluie et de vent étaient plus cinglantes, plus fréquentes.

La neige fit son apparition.

Les appels devenaient de vrais supplices et quelques-unes n’y résistaient pas et s’affaissaient tout à coup, épuisées. Les voisines immédiates les relevaient et les maintenaient debout pour leur éviter des « ennuis ».

Certaines eurent une idée qu’elles crurent géniale. D’un sac de ciment (vide, cela va sans dire) elles se firent une épaisseur isolante entre la chemise et la robe. Le subterfuge fut vite éventé. Les « officiérines » piquaient, de la pointe de leur stick, une poitrine qui leur semblait gonflée. Les malheureuses prises en défaut étaient, une fois le sac arraché, réchauffées par une volée de coups. Mieux valait supporter le froid.

Cet hiver 45 fut terrible. Toutefois nous n’avons pas renoncé à la toilette du soir, dans la baraque où pénétrait un air glacial… et quand l’eau des conduites n’était pas gelée !

Satisfaire à cette hygiène quotidienne était pour nous garder la tête haute envers et contre tout. Cela devait aussi nous endurcir. Nous étions comme anesthésiées et nous pouvions mieux supporter le froid, et la faim ! C’est à n’y rien comprendre. La volonté, liée à l’instinct de survie, avait des effets sûrement bénéfiques.

Et ce fut Noël ! Il paraît qu’on ne devait pas travailler ce jour-là. Mais « ils » ont trouvé le moyen de nous jouer un sale tour. Ils ont « piqué » quelques-unes d’entre nous au hasard - ce jeu les amuse - pour une corvée de briques à l’usine. Poune et moi avons fait partie du lot. La matinée durant nous avons charrié des briques d’un bout à l’autre de l’immense cour.

L’après-midi, on nous changea de divertissement… en pire. Les briques furent remplacées par de longues barres de fer. L’une de nous tenait cette sorte de rail à l’avant, l’autre à l’arrière. Pour atténuer le froid dans nos doigts douloureux, nous étirions le plus possible la manche de la robe, en guise de gant. Le retour au camp arriva enfin et nous fûmes réchauffées par l’accueil de nos amies…

Si le festin n’était pas servi sur un plateau d’argent, sa composition était époustouflante. Outre les mets habituels présentés ce soir avec une certaine recherche, nous découvrions quatre « toasts » qui nous parurent bizarres. Et pour cause ! Sur un petit morceau de pain noir trônait une bouchée de… sardine à l’huile !

Poune et moi ouvrons de grands yeux interrogateurs. On nous renseigne. Il s’agit d’un cadeau de Julia, une voisine de lit, guère plus âgée que nous et déjà institutrice, à Anvers.

« Julia d’Anvers », ainsi l’appelait-on, avait reçu, fait extraordinaire, un colis de la Croix Rouge. Elle nous en faisait profiter selon ses possibilités. Elle avait remis à Jotte pour notre quatuor une belle sardine que l’organisatrice du festin avait scrupuleusement partagée en quatre. Julia avait donné, en prime, pour chacune de nous un morceau de sucre éblouissant de blancheur, scintillant de tous ses cristaux. Un dessert sans prix pour ce « réveillon » de Noël au camp…

Auparavant, les petits cadeaux du trio avaient été offerts à Noëlle, dont on fêtait aussi les dix-huit ans !… Par une belle lettre écrite le matin sur du papier-sac, Jotte lui présentait nos vœux. S’y ajoutèrent les signatures : Poune, Nane, avec leurs baisers les plus affectueux.

On s’embrasse. Grand moment d’émotion. Ce que nous souhaitons à Noëlle, la liberté, le retour au pays, la maison, les parents retrouvés, cela vaut également pour nous.

On se reprend. On a faim et on va faire honneur à notre plateau dont la seule vue nous fait saliver. On mange le plus lentement possible pour faire durer le plaisir.

Puis, les couchettes préparées, on s’y installe. Des souhaits de Noël s’échangent à travers le block qu’enveloppe bientôt un silence lourd de pensées secrètes, toutes les femmes se repliant sur elles-mêmes dans leurs souvenirs.

Je vois alors défiler sous mes paupières closes les images des Noëls d’autrefois, à Ouveillan. L’église haut perchée, la messe de minuit avec sa crèche vivante et ses chants traditionnels… Ensuite, toute la famille réunie chez nous. Tonton, Marraine et mes quatre cousins se sont joints à nous autour de la table déjà préparée par Maman avec tant de goût et d’amour. Mais… mieux vaut ne pas aller plus avant dans l’évocation : les larmes commencent à sourdre autour de mes prunelles…

Je sombre par bonheur dans le bienfaisant oubli, cadeau du sommeil.

Fini pour nous Noël 44… Ouf ! Il fut si dur malgré tous les efforts de notre solide amitié… Mon Dieu, faites que le prochain nous ramène dans un monde où il fera bon vivre !

Le lendemain, la vie reprenait son cours habituel. Inexorablement, le temps continuait sa marche immuable. Pas plus apte à se hâter dans les périodes difficiles qu’à « suspendre son vol » dans les moments heureux.

Le camp, l’usine. L’usine, le camp.

Douze heures de travail quotidien abrutissant, les interminables appels, la soupe de plus en plus claire, la ration de pain amenuisée.

Et l’hiver qui nous harcelait, nous envoyant de la Baltique proche de terribles tourmentes de blizzard.

Nous n’étions plus que des automates… Vaille que vaille, on arriva ainsi au 27 février, jour de mon anniversaire.

Comme beaucoup d’adolescentes, j’avais dit parfois ma hâte d’avoir 21 ans : être majeure, être libre ! Et cette majorité - ironie du sort - je la vivais dans un camp sordide, derrière des clôtures électrifiées, sous l’œil des miradors et des odieux SS.

J’étais - heureusement - avec mes amies qui avaient fait tout leur possible pour adoucir l’événement. J’ai eu à mon tour une émouvante lettre de Jotte, notre éminente épistolière, écrite au nom de toutes les trois. Elles n’avaient pas pu - et pour cause - améliorer notre becquée quotidienne. Par contre, j’avais reçu… des bijoux. Bijoux élaborés selon les moyens du bord par une compagne dont c’était la spécialité.

Minouche - ainsi l’appelait-on - pouvait chiper à son atelier de petits morceaux de plexiglas sur lesquels elle gravait, à l’aide d’une pointe, divers sujets. Mes amies lui avaient passé commande en temps opportun, la dédommageant peu à peu avec des tranchettes de pain prises sur leur propre ration.

Sur de petites surfaces de plexiglas étaient gravés des fleurs, des oiseaux, des feuillages, de beaux visages d’enfants que l’on voyait très bien par transparence. L’artiste avait opéré avec une grande minutie. J’ai fort apprécié le bracelet dont mes amies avaient eu la délicate idée. Il est fait de 9 plaquettes, 8 petites plus une, centrale, un peu plus grande, toutes reliées par des maillons de fil métallique. Sur la plaquette centrale est gravée notre devise des temps heureux :

« La vie est belle »

Et les autres portent les prénoms des membres de notre petit groupe de la clandestinité.

À l’instant où je relate ces faits, je fais tourner le bracelet entre mes doigts, je l’observe.

Photo de bijou

Photo de bijou

Photo de bijou

Image

Photo de bijou

Bijoux réalisés par « Minouche »

Ces gravures sur plexiglas ont été ramenées du camp de Neubrandenburg par Jeanne et son conservées par ses descendants. Leurs dimensions : fée 3 x 3,2 cm, fleurs en noir et rose 4,5 x 2,7 cm, duo de fleur 4,4 x 2,7 cm, feuilles 5,7 x 3,5, médaillon 4,4 cm de haut et 3 cm de large, épaisseur des pièces de 1,5 à 2 mm. Sur certaines on lit la signature : Minouchka.

[Crédits : photographies Mariette Barraud et Mélanie Moselt, sous licence CC-BY-SA 4.0]

La protection de ma boîte-aux-souvenirs n’a pas empêché l’usure du temps. Les prénoms sont presque illisibles. Le destin aussi a fait son œuvre, trois ne sont pas revenus des camps et deux autres ont été emportées depuis, Jotte dans un accident de voiture, Poune, plus tard, par la maladie… Je me devais, par devoir d’amitié et de mémoire, de rappeler cela.

… Je reviens au camp et à cet hiver 1945. Noël est donc passé ! Passé aussi mon 21ème anniversaire.

Notre vie semble n’avoir pas changé.

Mais si, pourtant. Plusieurs indices nous permettent d’espérer la fin du cauchemar.

Ainsi, un beau jour, on ne va plus à l’usine. On nous fait marcher jusqu’aux abords de Neubrandenburg.

Là, on nous répartit aux alentours de la ville, on nous munit chacune d’une pelle et on nous explique ce qu’on attend de nous : nous allons creuser des tranchées, traverser d’abord la couche de neige qui tient encore - et nous devons être au début avril ! -, et puis entamer la terre, creuser, creuser, et rejeter par-dessus bord les pelletées enlevées. Cela nous paraissait démentiel. Nos muscles avaient fondu, nos forces étaient épuisées. Je pensai à mon père qui connaissait les travaux de la terre : s’il avait vu sa fille dans cette situation !

Oh ! on n’avançait guère !

Par groupe, nous surveillant, il y avait un Meister et une officiérine. Dès que celle-ci tournait les talons, le Meister nous faisait signe de « faire semblant ». C’était un brave homme.

Oui, nous avons fait aussi ce travail de terrassement. Je ne sais durant combien de jours ni quel en a été le résultat. Tout se perd dans le flou de ma mémoire.

… D’autres indices que celui de la soi-disant protection de la ville ?

L’énervement des SS, l’apparition régulière d’avions à l’horizon, d’incessants grondements (de canon ?) qui se rapprochaient. Un jour, par la « vox populi » on apprend l’avancée rapide des Russes.

De plus en plus, de jour en jour, on a l’assurance de vivre le commencement de la fin, de leur fin !

Nous restait à savoir comment se dérouleraient les événements libérateurs tant attendus ! Combien de temps nous faudrait-il encore avant de retrouver la Vie, là-bas, chez nous en France, loin de ce lieu maudit où nous étions tenues en esclavage ?

Un avenir que nous sentions tout proche nous le dirait bientôt. En attendant, il fallait tenir, tenir coûte que coûte, tenir et espérer.

Observer, guetter, tendre l’oreille, être sensibilisées à tout ce qui se passait ici « d’anormal », tout cela nous permettait avec bonheur d’entretenir en nous la petite flamme de l’espérance.

1.5 Le retour : Neubrandenburg – Ouveillan (avril-juin 1945)

De nos baraques et des lieux de corvée, on entendait avec ravissement le bruit de la guerre qui se rapprochait. L’air soucieux de nos gardiennes, leurs accès de rage et de cruauté de plus en plus fréquents étaient aussi une preuve de leur défaite imminente, pour nous une lueur d’espoir grandissant de jour en jour. Les rumeurs les plus folles circulaient dans le camp. Se tint alors, autour du 20 avril, le « conseil des quatre ». Les quatre c’était nous : Le trio Jotte, Poune, moi-même (Nane) augmenté de notre grande Corse de Noëlle. Nous étions inséparables. On nous englobait, au camp, sous cette expression : « les quatre petites » car nous étions parmi les plus jeunes.

Le débat du jour portait sur : "que faire dès que les Russes seront tout près du camp ?". La sagesse était de penser : "que feront les SS à ce moment-là ?". Car la partie, loin d’être gagnée, était plutôt incertaine.

Les heures à venir seraient cruciales. Nous, nous croyions en notre bonne étoile. La décision, prise d’un commun accord, fut : "nous sommes trop faibles pour marcher, s’ils nous lâchent sur la route nous ne bougerons pas du block, quitte à nous glisser sous les châlits, en attendant les événements."

Ceux-ci ne se firent pas attendre et ne ressemblaient en rien à nos naïves prévisions. Le 27 avril, entre chien et loup, alors que les grondements prometteurs s’intensifiaient, se rapprochant de plus en plus vite, notre baraque fut envahie par une horde de furies : « Raus ! Schnell ! »18. Personne ne bougeant, quelques « officiérines » tirèrent en l’air, d’autres nous poussant brutalement vers la sortie. Nous n’avions plus droit à la réflexion. Nous eûmes l’idée - un petit crachin agrémentant l’atmosphère - de nous jeter sur le dos la couverture de notre paillasse - tant pis, on emportait aussi les poux ! - Et nous franchîmes le portail, cette fois vers L’inconnu, cet inconnu qui serait heureux puisqu’il menait vers l’Ouest !

Nous étions toutefois sous bonne escorte : SS, hommes, femmes, tous armés : matraques, revolvers, mitraillettes. Mais c’était la "Grande Route", tant de fois annoncée par quelque tireuse de cartes improvisée qui distillait ainsi un peu d’espoir. Combien étions-nous, cohorte de fantômes sous nos couvertures, dans cette zone où la guerre victorieuse faisait rage à quelques kilomètres à peine, les SS, de vraies furies encore à nos trousses ? Je ne saurais le dire : 600 ? 700 ?19

On marchait, on marchait, toutes les quatre côte-à-côte. Le crachin s’était transformé en pluie, fine mais continue. Nous n’y prêtions pas attention. De chaque côté du chemin, la campagne où était implanté le camp était rase, désolée.

… Enfin, voilà Neubrandenburg, inconnue de nous jusqu’alors. La nuit arrive. La rue que nous prenons, toute pavée, est luisante de pluie. Ne pas glisser. Ville morte. Moyenâgeuse me semble-t-il. Les maisons sont hautes, étroites, toutes fenêtres et portes closes. Pas une lumière - les habitants - ceux qui sont restés - doivent se tenir, terrorisés, derrière ces façades.

La ville doit être entourée de remparts. On entre par une porte. On ressort par une autre qui lui fait face : porte de l’Ouest, porte de la Liberté… bientôt.

Photo de porte de la ville

Porte de Friedland (Friedländer Tor), porte nord-est par laquelle la colonne des déportées est entrée dans Neubrandenburg

(Crédits : Neubrandenburg Friedländer Tor.JPG sur Wikimedia Commons, de Anaconda74, sous licence CC0 1.0 Universal Public Domain Dedication)

Photo de porte de la ville

Porte de Treptow (Treptower Tor), porte ouest par laquelle la colonne est sortie de Neubrandenburg

(Crédits : Neubrandenburg, Treptower Tor.jpg sur Wikimedia Commons, Bundesarchiv, Bild 183-1990-0411-005, avril 1990, licence CC-BY-SA 3.0)

Et puis, à nouveau la campagne avec, à perte de vue, des champs, étendues de terre brune qui n’offraient rien à manger.

Et on marchait, on marchait au bruit de la canonnade, de la mitraille, fracas épouvantable qui, toutefois, nous donnait du « cœur au ventre » sinon aux jambes. La nuit n’était plus. Le ciel, tout embrasé, était un gigantesque feu d’artifice…

Soudain, coup de sifflet : « Halt ! » Ouf ! Il était temps. Les fossés le long de la route sont les bienvenus, faute de pain, on mâchouille des brins d’herbe mouillée. C’est bien : on a ainsi le boire et le manger.

Nouveau coup de sifflet : on repart.

Cette pause, pour les plus faibles, a été la mort. À peine debout elles s’écroulent, anéanties…

Un SS les met en joue, tire, pour elles le voyage était fini. Alors, toute la colonne réagit, chacune cherche au fin fond de son corps, un reste de force insoupçonnée - C’était : "marche ou crève". Mais cela ne dure pas et les coups de feu se succèdent… Et notre Noëlle flanche.

Alors, deux d’entre nous la prennent, chacune sous un bras, au creux de l’aisselle et la portent, la tirent.

Le trio s’organise, chacune prend son tour, les pieds de Noëlle ne se soulèvent plus, ils raclent le sol. On ne sait plus si elle vit encore. On a peur. Combien de temps tiendra-t-elle ? C’est alors que se produit un miracle !

Je dois dire que depuis notre départ, on se voyait dépassées par des cohortes de civils, à pied, avec des baluchons, ou pourvus d’attelages surchargés (matelas, corbeilles, voitures d’enfants, que sais-je ?) Tout un matériel hétéroclite. Ils allaient, ils filaient, vite, vite. C’était leur défaite enfin, enfin leur exode !

Nous jubilions…

Après eux ce fut un défilé sans fin de prisonniers de guerre. Ils nous regardaient avec effroi et pitié. Certains nous tendaient une cigarette. Mais on s’en fichait de leur cigarette !

« On a faim ! On a faim ! » leur criait-on avec les forces qui nous restaient. Alors l’un d’eux20 enfin a compris et nous a tendu une boite de pastilles "Salmon". Pas de pastille mais la fortune sous forme de six morceaux de sucre bien blancs alignés ou fond de la mémorable boite verte. Noëlle était sauvée ! Assez vite, me semble-t-il, elle s’est ranimée. Nous lui glissions le sucre, par demi-morceaux, forçant au début sa bouche pincée. On ne pouvait rien espérer de mieux : elle a retrouvé, même faiblement l’usage de ses jambes : c’est ce que nous attendions pour échapper à la colonne. Nous avions l’exemple de quelques femmes qui s’étaient sauvées du troupeau pour se dissimuler dans un bois de pins surgi là, comme par miracle, sur cette campagne nue. Toujours nos mains accrochées, Noëlle bien encadrée, nous enjambons, le temps d’un éclair, le petit fossé proche et nous sommes sous le couvert21. Là, nous avons hâté le pas car il y eut quelques coups de feu et surtout les aboiements d’un de leurs sales chiens qui avait amorcé une poursuite, vite stoppée, Dieu merci !… Premier réflexe : mettre nos robes à l’envers pour en atténuer les rayures. Nous avions la peur au ventre mais en tête la certitude de réussir. D’ailleurs la nuit maintenant était tombée et, malgré la légèreté des frondaisons des conifères les illuminations du ciel ne pouvaient nous trahir. La ligne de front devait être, l’avancée russe étant si rapide, déjà bien au-delà de nous… Voilà l’orée du bois.

Plus de SS, ils connaissaient enfin la terreur du vaincu, et, tout devoir « sacré » oublié, ne devaient avoir qu’une idée : fuir, fuir cette armée à l’avance foudroyante.

Ouf ! Une meule : de foin ? De paille ? Bref, une meule providentielle nous offre un abri provisoire. On s’y blottit, tels de petits animaux aux abois, en attendant les premières lueurs de l’aube. Le calme était revenu. Des voix françaises pas loin de nous : celles de compagnes réfugiées, elles aussi, dans quelque cachette. Alors, ô surprise, notre Jotte, apathique depuis des mois, nous apparaît comme électrisée. Du groupe voisin, une autre a la même réaction. Elles décident de partir toutes les deux en « éclaireurs » et de revenir nous chercher quand elles auraient trouvé de quoi manger et s’abriter.

L’attente de leur retour nous parut bien longue. Elles étaient triomphantes, brandissant des bocaux de cornichons et d’abats (gésiers, foies, que sais-je ?) Le tout conservé dans une mixture aigre-douce. De quoi vous faire rendre vos propres « tripes et boyaux ». J’ai craché la première bouchée, et, malgré les exhortations de mes amies, je n’ai rien pu avaler. Jotte disait avoir déniché le "paradis" : une immense propriété avec un château et des maisons autour, le tout vidé de ses habitants qui avaient préféré abandonner leurs biens plutôt que de tomber aux mains des Russes. Ne pas oublier bétails, volailles, jardins : le pactole !

Nous en prenons le chemin, derrière nos guides. Le groupe s’était mué en troupe car les "évadées" sortaient du bois comme les abeilles d’une ruche.

Enfin le havre nous accueille, heureuses bien qu’épuisées. Pas une âme dans cet habitat. Le lourd silence qui y pèse est vite troublé par notre arrivée. Au début, grande confusion. On s’installe comme on peut, nous quatre toujours ensemble.

Une idée fixe chez toutes : manger ! Quelqu’un a déniché un lot de pommes de terre. On fait du feu dans la cheminée d’une grande salle (qui devait réunir les ouvriers l’hiver, à l’heure du repas).

À peine y a-t-il un peu de braise qu’on y fourre les précieux tubercules, dépoussiérés et lavés, je crois ! Ce dont je suis sûre c’est que l’impatience nous les a fait dévorer, mi-cuits, mi-crus - Tant pis ! C’était chaud et « ça tiendrait au corps ».

Et voilà qu’au milieu de ce premier repos, le 1er mai, c’est l’apothéose ! L’arrivée d’un détachement de soldats de l’Armée Rouge. Enfin, on était libérées ! Pour la deuxième fois : d’abord par nous-mêmes puis par eux. On leur fit un accueil joyeux et bruyant, sans hélas, aucune possibilité d’échange verbal. Si, confusion et brouhaha passés, un interprète nous délivra ce message : "eux ne pouvaient rien pour nous, ils faisaient partie des troupes de choc et devaient continuer la guerre jusqu’à Berlin pour faire la jonction avec les Alliés de l’Ouest, prenant au piège la capitale du grand Reich".

Oui, nous étions libres et, le village étant proche, nous devions nous ravitailler chez l’habitant : nous étions désormais prioritaires. Toujours par nos propres moyens, nous devions gagner la rive gauche de l’Elbe, nous y trouverions les Alliés qui se chargeraient de notre rapatriement.

Pour l’heure, il fallait penser à dormir. Nous suivons un groupe d’évadés jusqu’à une immense grange dont le portail était ouvert à deux battants. Au fond, une montagne de paille :"balles" de paille défaites par les premiers arrivants pour servir de couchage. Cela ressemblait à une immense fourmilière grouillant de gens qui s’agitaient, s’installaient, piaillaient, gémissaient. Cette promiscuité - la précédente nous suffisait - ne nous dit rien de bon. Il fallait trouver mieux. L’idée d’entrer dans une maison inhabitée ne nous venait pas encore : vestige d’honnêteté sans doute, bien inutile selon les circonstances. Nous choisîmes l’écurie, vide aussi, dont les stalles nous parurent accueillantes avec leurs litières de paille fraîche. Nous nous blottîmes toutes les quatre dans l’une d’elles. Un bruit de bottes, et de voix criardes nous fit sursauter, nous tirant de notre premier sommeil. Terreur ! Deux soldats russes, mitraillette sous le bras, faisaient signe de les suivre émettant des « Komm ! Komm ! » de plus en plus menaçants. Nous leur désignâmes nos robes rayées en disant : « Lager ! Krank ! Alles krank ! » Je simulais des nausées promptes à venir. Rien n’y fit. Ils étaient ivres morts. L’un d’eux saisit Poune par un bras tandis que l’autre nous mettait en joue. Poune accrocha son bras libre au pilier de la stalle et nous nous accrochâmes l’une à l’autre, formant une chaîne solide et tirant avec l’énergie du désespoir dans la direction opposée à celle de nos agresseurs. C’est alors qu’il y eut un dieu pour nous : l’un d’eux, moins ivre que l’autre eut sons doute un éclair de lucidité et entraîna tout à coup le forcené titubant hors de l’écurie. Nous retombâmes dans la paille, chiffes molles, cœurs battants, sans oser nous laisser aller ou sommeil, redoutant d’autres visites inopportunes.

Ainsi se passa notre première nuit de liberté. Dans le contexte de l’époque, nous ne pensions qu’à la chance de nous être sorties en bon état de ce guêpier.

Toutefois, nous avons signalé « l’incident » par l’interprète à un gradé. Celui-ci nous fit savoir que, pour l’exemple, les deux « loustics » seraient passés par les armes. Cette réponse sans doute pour « faire bien », pour ménager la réputation de ses hommes. Nous ne souhaitions pas tel châtiment qui n’eut d’ailleurs pas lieu car, comment distinguer un soldat en uniforme d’un autre ? Cela nous rassura.

Cet « incident » nous fit admettre que nous ne pouvions vivre à l’écart des autres et qu’il fallait organiser un semblant de vie normale. Nous occupâmes alors une des petites maisons de la propriété qui nous fut très sympathique. La cuisine offrait suffisamment d’ustensiles et de provisions. Combien de chambres ? 2 ? 3 ? Je ne sais plus. Nous fîmes en sorte de nous rassembler toutes les quatre dans la plus grande pièce où nous logeâmes quatre petits lits. Si ma mémoire est bonne, Noëlle et moi restions couchées les trois quarts du temps. Trop faibles.

L’énergie, dont j’avais tant fait preuve ou camp au dire de mes compagnes, m’abandonnait. J’aurais voulu, puisque j’étais libre, me retrouver tout de suite en France, à la maison, avec mes parents. J’étais dans un état second, sans goût aucun. Par bonheur, Poune, et Jotte surtout, se démenaient avec d’autres, en quête de vêtements et de nourriture.

Il y eut au début le miracle des œufs, on en faisait cuire au plat 4 pour chacune. Nous n’arrivions pas, évidemment, à absorber cette quantité. Je me revois glisser sous mon lit mon plat encore garni, en prévision du lendemain. Puis il y eut la viande : une femme avait abattu un veau de la ferme. Horreur ! Pensais-je. Elle avait pourtant raison. Et Jotte n’a-t-elle pas tranché, d’un coup de hache sur le billot, le cou d’une oie ?

On prenait la salade au potager, les pommes de terre dans la réserve, tant qu’il y en eut. Pour le pain, nous passions, sûres de notre droit, devant les civiles allemandes qui « faisaient la queue » à la boulangerie.

Je me souviens d’un jour où Jotte m’apporta deux pigeons afin que je les étouffe. Elle estimait que je devais participer au sacrifice des bêtes si je voulais manger. Je refusai. De toute façon, je n’aurais pu manger ces petits volatiles. Je me contentais de patates et de fruits au sirop, trouvés dans les réserves à côté des bocaux de cornichons… Nous dévalisâmes la pharmacie du village d’un stock de ces pastilles au charbon si précieuses pour lutter contre une dysenterie générale et tenace… Mes amies m’obligeaient à manger en dépit d’un dégoût dû autant à l’appareil digestif détraqué qu’au moral en chute. « Mange » me disaient-elles, « il t’en restera toujours quelque chose ».

Elles, elles allaient à la découverte. Un jour, elles revinrent enthousiastes. Elles avaient enfin visité le château et parlaient, émerveillées, d’une grande bibliothèque : « On t’y conduira, tu verras ! » Elles me rapportaient, non pas un livre, bien sûr, mais un pantalon en peau très souple, ayant sans doute appartenu à un très jeune garçon car il m’allait à la perfection… Je m’étais vue, nue dans « le miroir en pied » de la maison et j’avais été horrifiée par cette peau toute jaune et toute fripée, par le squelette apparent, un corps de vieille, vieille femme. J’avais pensé qu’à l’avenir je serais réduite au port du pantalon, adieu les belles robes rêvées au camp !

Le jour vint où mes amies me firent les honneurs du château22. Nous allâmes directement à la bibliothèque. Quelle belle salle ! Vaste, bien éclairée, toute en boiseries : plafond, parquet. Les murs, sauf à l’emplacement d’une grande cheminée de pierre, disparaissaient sous les étagères garnies de livres précieux, habillés de peausserie. Après un circulaire regard admiratif, je fus attirée par l’une des trois grandes portes-fenêtres, ouverte sur un balcon de pierre. Je m’accoudai à la balustrade. Devant moi, se dressait, un beau parc aux arbres centenaires. Il m’a rappelé celui de mon enfance, celui de Bonneterre23… Il avait plu récemment. De la terre humide et des végétaux, montait un parfum de douce fraîcheur, un parfum de vie. Nous étions au printemps, je fus alors envahie doucement, depuis la plante des pieds jusqu’à la pointe des cheveux, par cette sève venue d’en bas, des racines profondes, des troncs, des branches. Je fus secouée par une forte émotion et des larmes de douceur glissèrent un instant sur mes joues. J’étais bien vivante cette fois. J’avais enfin retrouvé le goût de vivre !

photo du château

Vue du château de Groß Plasten

(Crédits : Schlosshotel Groß Plasten; Sicht aus dem Garten, par ItDozent, sous licence CC-BY-SA 3.0)

C’était comme une deuxième naissance…

Je retournais vers mes compagnes. Je remarquais alors le mobilier de la pièce : deux grandes tables oblongues entourées de sièges capitonnés et couvertes de nappes. Mes amies étaient autour de l’une d’elles. Je m’approchais, j’en examinais le tissu : belle flanelle écrue brodée d’étranges arabesques avec des fils de différents coloris. Nous y reconnûmes des signatures, sans doute celles des personnes ayant vécu au château depuis des générations.

Il n’y avait que des « Von Freyen. Von Schein » etc… Je ne puis citer que ces deux, les autres ayant été effacés par l’usure du temps. Oui, je peux encore lire ces noms sur la pièce d’origine car notre Poune, toujours pratique, eut l’idée d’emporter une nappe, elle la tailla en quatre bandes égales. Une fois ourlée, nous eûmes chacune notre écharpe, souvenir de château seigneurial de Gross-Platzen. Je l’ai portée quelques hivers puis j’ai dû y renoncer car les lavages l’avaient usée jusqu’à la trame.

Elle n’est plus qu’une pièce précieuse dans ma boîte aux souvenirs.

Notre « convalescence » s’installait dans cet endroit si accueillant. Le temps se passait en repos, en visites aux potagers et aux poulaillers, en repas, repas raisonnables car nos appétits s’étaient régulés d’eux-mêmes, fait appréciable : en effet nous avons appris plus tard la maladie, voire la mort de certains rescapés qui avaient beaucoup trop mangé au début.

Cette halte ne devait pas durer. D’abord, le but était : rentrer chez nous. Ensuite, les événements hâtèrent notre départ. La « vox populi » du campement nous fit part de l’urgence de vider les lieux, ceux-ci encourant des risques d’insalubrité.

Effectivement, les viscères et carcasses des bêtes abattues étaient mal (ou pas) enfouis selon les règles d’hygiène, l’eau pouvait être contaminée par infiltration. Je ne sais quel expert en la matière émit ces possibilités.

Le tout est que tout le monde obtempéra. Les « voyageurs », cette fois, reprirent aisément la route, plus solides au physique et au moral. Nous optons, parce qu’elle est encaissée, pour une voie ferrée désaffectée toute proche. Une voie ferrée ça mène à une agglomération. Quant à la direction, nous ne pouvons nous tromper, ayant appris dès l’âge de raison, que le soleil se lève à l’Est. Il suffit de partir dans le sens opposé.

Nous marchons, nous marchons, dans le silence. Brusquement, je m’immobilise, terrorisée. Les autres : « qu’est ce qui t’arrive ? »

Moi : « mais… regardez-le, là, devant nous, avec son chien…. Le SS. Il nous barre le chemin… »

Deux d’entre-elles me rassurent : « Voyons, Nanette, sois raisonnable, il n’y a ici personne d’autre que nous, ils sont tous partis, comme des rats…. Tu divagues, reviens à toi. »… Et j’y revins rapidement. Je venais d’apprendre ce qu’est une hallucination… Ce phénomène ne se renouvela pas.

C’était la fatigue, non le temps, qui nous guidait. Il fallait ménager nos forces selon le fameux : « chi va piano va lontano. »

D’ailleurs le soleil baissait à l’horizon. Une halte s’imposait. Une maison, surgie comme ça de l’espace… de ma mémoire ? se présenta, qui se révéla confortable. On s’y installa. On fit du feu dans le fourneau de la cuisine. Deux grandes bassines emplies d’eau y prirent place : une pour la toilette, l’autre pour la soupe. On se mit ensemble à éplucher les légumes pris au jardin.

Pendant que notre repas cuisait, on pouvait se laver. Noëlle, Jotte et Poune avaient fini. C’était mon tour mais je ne décollai pas de ma chaise : « Non, pas ce soir, j’en ai marre ! »

Alors le chœur outré :

« Ça, c’est un comble, avoir un tub, de l’eau chaude et du vrai savon. Tu t’es lavée tous les jours au camp dans les pires conditions. Non mais ! Ça va pas ! »

Alors, minoritaire face à trois volontés exprimées avec tant d’autorité, je procédai à mes ablutions ! C’était ça l’efficacité d’une amitié sans faille…

Nous avions suivi la voie ferrée afin de nous cacher et voilà que nous nous rendions compte de l’existence d’une route assez proche de notre gîte.

L’incident « toilette » après notre installation tumultueuse nous avait fait ignorer un bruit de charrettes et un piétinement à quelques mètres de nous. La curiosité, la nécessité aussi, nous firent sortir : aucun doute, c’était le flot incessant de fuyards civils et de prisonniers qui continuaient à déferler vers l’Ouest. Des voix françaises nous parvinrent, nous les hélâmes : « Nous aussi, nous sommes françaises ! » Un petit groupe d’homme (5 ? 6 ?) vint alors à nous pour en savoir davantage. En peu de mots, on les mit au courant.

Ils nous questionnaient :

« Que comptiez-vous faire ? Où allez-vous ? Comment ? »

« On va vers l’Elbe pour y rencontrer les Alliés. »

« Comment ? »

« Comme on pourra. Et vous ? »

« Nous aussi. Mais, pauvres gosses, vous en êtes bien loin et vous ne paraissez pas bien en forme. »

Une solution rapide fut trouvée. Si nous étions d’accord, ils nous prendraient en charge. Ils nous semblaient organisés (la « musette » sur le dos en témoignait), ils avaient l’aspect de bons pères de famille. On pouvait leur faire confiance. Accord conclu. Ils établirent leur cantonnement sur la place du village dont nous avions investi une des premières maisons et, le lendemain, nous partions ensemble.

Au fil du temps, nous nous sommes rendu compte que nous leur devions une fière chandelle. Nous aurions pu errer ainsi (et combien de temps ?), quatre gamines inexpérimentées, jusqu’à atteindre ce fameux fleuve qui nous paraissait être le gros lot à décrocher !

Commence alors une période merveilleuse !

Nous nous étions enrobées de quelques kilos, nous avions donc pris des forces, nous étions libres, c’était le printemps et la région traversée était une vraie fête : des petits lacs, des bois ruisselants de muguet, des hameaux pleins de lilas en fleur à tel point que nous avions baptisé le premier aperçu : « Troufin les lilas ! »

Nos guides devaient avoir emprunté des chemins tranquilles. Nous avons beaucoup marché, mais à notre rythme, avec de nombreuses haltes. La chance parfois nous a souri. Nous avons trouvé dans une ferme une carriole et un cheval : un attelage dont nous quatre étions les seules bénéficiaires… Puis je ne sais quel incident priva notre véhicule d’une roue. Nous gardâmes le cheval. Il s’était habitué, docile, trouvait sa pitance dans les champs avoisinants, s’abreuvait dans quelque fossé ou en bordure d’un lac… Nous espérions trouver de quoi atteler. Ce qui arriva sous forme d’une automobile abandonnée sur le chemin. Faute d’essence ? On eut recours à l’énergie animale, et notre brave cheval y fut attelé grâce à un ingénieux système de cordes. L’intérieur de la voiture était très confortable. C’était vraiment l’aventure ! Et quelle aventure… !

Le « portage » ne dura pas. Pourquoi ? Je ne sais plus, il fallut reprendre la route à pied.

Que mangions-nous ? J’ai oublié aussi à l’exception de quelques faits marquants, Par exemple l’histoire du sucre. Il va sans dire que les cinquante kilos de sucre « généreusement » offerts par les Russes n’avaient pas fait long feu au campement de Gross-Platzen. Mais nos compagnons de route en avaient en réserve. Un jour où nous n’avions rien à nous mettre sous la dent, et en vue aucune habitation à explorer, cette denrée fut la bienvenue. Une maison forestière se présenta fort à propos avec chaudron et foyer ! On versa, dans le récipient, le sucre plus une petite gourde d’eau tirée de quelque « musette » et nous voilà devenus confiseurs, remuant la mixture à tour de rôle à l’aide d’un bâton écorcé. On fit du caramel, du sucre d’orge. Pas facile à consommer d’ailleurs, étant donné les risques de brûlure… Bah ! Ce fut une nourriture saine et énergétique et nous avions bien ri de cet épisode ! Toutefois, nous étions guéries pour un moment de ce genre de confiserie !…

Nous avancions toujours, confiantes en nos « gorilles ». Avec juste raison : ils eurent l’occasion de nous prouver la nécessité de leur présence : un jour un bel attelage tiré par une paire de fringants chevaux s’arrêta à notre hauteur sur l’ordre d’un de ses occupants, deux jeunes officiers russes. Ils parlaient l’allemand et d’un ton engageant. Un de nos compagnons avait compris. On l’entendit répondre, avec une politesse mêlée de fermeté :

« Nein ! Nein ! Dankeschön ! Wir gehen zu dem Fluss Elbe, nach Frankreich und wir wollen gehen sehr schnell ! »24

Les autres firent claquer leur fouet et continuèrent, riant aux éclats. Nous apprîmes que ces messieurs nous invitaient à une fête qu’ils donnaient le soir à la ville voisine. J’avoue que cette idée festive ne nous aurait pas déplu mais nos sages gardes du corps nous dirent qu’il fallait se méfier de ces soirées à la russe. Nous appréciâmes leur conseil…

Nous eûmes toutefois peu de temps après l’occasion de « manger à la russe ». La route nous amenait à un joli petit lac. Une cabane l’avoisinait. À un filet de fumée s’échappant du toit nous comprîmes qu’elle était occupée. Oui, une jeune femme s’en approchait, portant un fagot de branchages tandis qu’une autre en sortait pour l’accueillir. Toutes deux, grandes, belle allure sportive. Nous fîmes vite connaissance grâce à un pittoresque « charabia » agrémenté de gestes significatifs. C’étaient des femmes soldats soviétiques, pilotes de l’air. Elles avaient eu la chance de faire atterrir à temps leur « coucou » en mauvaise posture. Elles se reposaient là, en attendant l’opportunité d’un départ.

Elles nous invitèrent à partager leur repas et décidèrent de fabriquer un dessert en notre honneur. Nous les vîmes d’abord faire frire - quel dommage ! - de belles tranches de jambon cru qui, chez nous, se mange tel quel, tant pis !

Je suis ensuite incapable de raconter comment et avec quoi elles s’y prirent, ou alors j’ai rêvé, mais nous serions plusieurs à avoir fait le même rêve… pour confectionner un mille-feuille géant et d’un goût exquis…

Nous eûmes envie, après ces agapes, de nous rafraîchir dans les eaux du lac. Par geste et par énergiques négations, elles nous l’interdirent, désignant « au large » une masse sombre qui flottait, un macchabée ! Regrettable pour la toilette, mais ce n’était pas le premier rencontré au cours du « voyage »… À sa vue, mes compagnes me dirent enfin pourquoi j’avais eu droit au seul honneur de la bibliothèque du château.

Ce dernier avait été le lieu d’un drame, peu avant notre arrivée, en raison de l’avance russe, les propriétaires avaient préféré se donner la mort plutôt que de subir la sauvagerie du vainqueur. On racontait que l’aïeul, resté seul avec les femmes de la famille et un jeune enfant, les aurait tous supprimés, gardant pour lui la dernière balle de son pistolet. Mes amies, lors de leur première visite, avaient vu des petits draps d’enfant ensanglantés dans une chambre et des rescapés bien informés leur avaient raconté le drame25. Des serviteurs avaient, suivant les ordres reçus au préalable, enlevé les cadavres avant de s’enfuir, eux, par la route…

Une autre fois, je ne l’ai pas mentionné précédemment, nous avions occupé un jour ou deux une agréable maison. Nous mangions ce que nous avions trouvé à chaparder, dans une véranda qui donnait sur un jardinet. À la fin du repas, l’envie nous prit de visiter ce petit jardin, vrai « jardin de curé » comme on dit chez nous. Nous y découvrions un puits. Poune, sitôt penchée sur la balustrade, se rejeta en arrière criant :

« Il y a un cadavre là-dedans ! »

La maisonnette nous devint alors inhospitalière

Ces découvertes n’affectaient pas trop, je dois le dire, des sensibilités que nous avions appris à maîtriser…

Nous voilà enfin arrivées au but, après des jours et des jours de marche. Nous n’avions ni la notion du temps, ni celle des distances. Les évènements nous portaient.

Un afflux de gens dans la même situation que la nôtre nous fit soupçonner que le fameux fleuve était proche. Soudain, il fut là, large et déroulant ses eaux grises : sans précipitation. Une chance ! Car le pont qui l’enjambait était un de ceux dits « de fortune ». Moi qui pourtant n’avais jamais été à l’aise sur une humble passerelle, je n’y prêtais pas attention. Nous étions si nombreux : il devait être solide ! Les « 4 mousquetaires » bien sûr ne se quittaient pas. Je fus l’objet d’un petit incident comique, heureusement perçu par nous seules, je perdis ma « culotte de grand-mère » : la pauvre n’avait quasiment plus de lien et glissa sans que je puisse la retenir. Cela déclencha en nous un fou rire et fut décrété fait historique.

« Sur le pont de l’Elbe, sur le pont de l’Elbe… » chantonna Jotte. Moi, je n’éprouvai aucune gêne ; la longueur de la robe (j’avais laissé à Gross Platzen le pantalon de peau) ménageant ma pudeur à la perfection.

Ouf ! Nous avions franchi l’Elbe, ce fleuve tant attendu ! Nous étions à l’Ouest ! Bientôt en France, bientôt chez nous ! Oui, la vie était belle !

À ce point de mon récit, me voilà à nouveau dans le grand flou. Je nous vois suivre une foule de gens, dirigée par des « Tommies » vers un grand camp - un autre ! - d’aviation celui-là. On entre dans un vaste hangar grouillant déjà d’autres personnes. Ce serait, paraît-il, notre dortoir en attendant… le grand départ. Nous transitions.

Rien n’avait été prévu pour un tel nombre de rapatriables… Maintenant, je ne puis m’empêcher de penser à ces milliers d’autres qui, après des mois, voire des années de souffrances ne reverraient plus la mère Patrie…

Mémorable, notre premier repas.

Plat de résistance : une montagne de petits pois qu’il fallait écosser. Les Anglais vinrent sans vergogne recruter la main d’œuvre chez nous. On les envoya promener, « on avait assez travaillé pour les Boches », à leur tour de nous servir. Et des Allemandes furent réquisitionnées à cet usage. Pas très beau de notre part, ce geste, vu avec le recul. Deuxième problème : dans quoi seraient-ils servis ces fameux petits pois ? Eh bien, tout bêtement dans des boites de conserve vides en guise d’écuelles : la récupération avait du bon ! Nous prîmes bien la chose : on avait faim, les pois n’étaient pas mauvais. Tout étant relatif on voulait bien être clochardes ! Occasionnellement.

Autre scène mémorable : la désinfection.

On connaît, chez les British, leur phobie des animaux d’importation. Nous étions particulièrement redoutables parce que transportant une race de poux qui avait résisté à nos chasses inlassables.

On passa donc dans la salle d’épouillage.

L’opérateur était un jeunot, tout blond et tout rose, tout intimidé. Pauvre petit Anglais ! Il se sentait ridicule, et il l’était ! son appareil à Flytox en main, il nous demanda de baisser nos culottes.

Je n’eus personnellement qu’à relever ma robe : plus vite fait !… Le pauvre garçon était rouge comme un coquelicot. Nous ? On en avait vu d’autres à Neubrandenburg quand, en vue d’une « sélection » on nous faisait défiler « à poil » devant deux soi-disant docteurs en blouse blanche qui, imperturbables, examinaient notre dentition !

… La première nuit nous surprit. Le hangar était surpeuplé. On finit par trouver place sur un des gradins. Il y en avait une douzaine, me sembla- t-il, sur toute une longueur du bâtiment ; ils étaient coupés, à intervalles réguliers, par des travées d’accès.

Dans ce lieu ahurissant, véritable melting-pot, nous comprîmes qu’il faudrait être très attentives si nous voulions sauvegarder notre sécurité. L’une de nous veillerait à chaque bout de la chaîne tandis que les deux « encadrées » dormiraient. Les rôles seraient changés quand les « veilleuses » faibliraient. Nous prîmes ainsi une sorte de quart, comme dans la marine. Cela réussit.

Aucun ennui… Mais, où donc étaient passés nos « anges gardiens » de la période d’errance organisée ?

Je n’ai même pas, ô honte, le souvenir d’un visage, d’une voix. Nous nous sommes séparés sans même leur exprimer notre gratitude ? Je ne sais plus…

Ils ont dû, le but une fois atteint, se fondre eux aussi dans la foule, chacun cherchant le meilleur moyen de regagner au plus vite son coin de France : telle était la vie à cette époque.

Le temps commençait à nous paraître long.

Qu’attendait-on pour nous renvoyer chez nous ?

On essaya de tromper notre impatience.

J’eus en particulier le plaisir de remarquer un soir un jeune Hollandais, 15 ? 16 ans ?

Il était debout appuyé contre un battant du portail toujours grand ouvert.

Il jouait un air mélancolique sur un petit harmonica. Je m’arrêtai quelques minutes pour l’écouter… il revint le lendemain, à la tombée du jour, et ainsi de suite…

Et j’allais l’écouter. Nous finîmes par amorcer un semblant de conversation : moi, avec quelques mots d’anglais dont l’étude encore m’était proche, lui avec très peu de vocabulaire français. Peu importe, on arrivait à se comprendre : la guerre était finie, on s’en était sorti, on avait hâte de rentrer à la maison.

Une poignée de main, un sourire, quelque « bonne nuit », « good night » ou « Gute Nacht », et chacun rejoignait son gîte…

Mais le « clou » de notre séjour fût un après-midi, alors que nous flânions dans la partie civile de la base, la rencontre d’un petit groupe de jeunes officiers anglais. Ils étaient sur le point de partir dans leur jeep quand Noëlle et moi, mourant d’envie d’avoir des nouvelles fraîches, nous les hélâmes :

« Hello ! Please !! We have learned English, we can speak with you. »26

Ils acceptèrent de bonne grâce. Nous savions déjà l’essentiel : la guerre en Occident était finie depuis le 8 mai. Nous étions le 9 ? Le 10 juin ? Cette date aussi ma mémoire l’a occultée. Ils ne savaient ni quand ni comment nous serions rapatriées, mais à leur avis « c’était du peu »…

Eux, ils étaient là, en transit, venant tout droit de leur Écosse natale, pour aller continuer la guerre au Japon. Ils n’étaient pas soucieux… Ils riaient comme des gamins en quête d’aventure…

Ils étaient obligés pour l’heure de réintégrer leur cantonnement, mais nous invitaient pour le « five o’clock » le lendemain. « No problem », leur jeep viendrait nous chercher à l’heure dite à l’entrée du hangar.

Ni eux, ni nous, bien sûr, ne manquâmes le rendez-vous.

Grimper dans la jeep fut pour nous une drôle de gymnastique qui se passa au mieux grâce à la galanterie des deux délégués au transport de ces demoiselles.

On nous fit prendre place au mess des officiers devant une table fleurie de lilas en notre honneur.

Et il nous fut servi notre premier repas civilisé !

Et avec quelle gentillesse ! Avec une camaraderie empreinte de courtoisie. Ils étaient aussi jeunes que nous, ils partaient en guerre comme on part en excursion, du moins en donnaient-ils l’apparence…

On nous servit, sur des rôties de pain blanc ! des confitures, du miel, et ce fameux beurre de cacahuètes inconnu jusqu’alors que nous trouvâmes délicieux. Ces délices, oubliés depuis des longs mois, arrosés bien sûr de nombreuses « cups of tea ».

On eut droit aux albums de famille, à de romantiques photos présentant d’adorables cottages, des châteaux de contes de fées, des immensités de landes qui invitaient à la promenade, sans oublier l’inévitable et majestueux Loch Ness.

Bref, ce « five o’clock » inattendu devint inoubliable…

Nous fûmes reconduites, éblouies, à notre hôtel cosmopolite. On se sépara sur de chaleureux « shake-hands » et de joyeux « good-luck ! » La chance ne semblait faire aucun doute, pas plus pour eux que pour nous.

Comme c’est beau l’inconscience et l’enthousiasme de la jeunesse…

D’aventure en aventure, finira-t-on par l’atteindre ce lointain pays de France !

Une ligne de bus pour Hambourg fut enfin mise à notre disposition. Les premiers emportaient les moins valides, puis ce fut notre tour.

Si le paysage n’a pas retenu mon regard, je fus par contre stupéfaite par l’aspect des villes traversées.

Ce n’était que ruines et désolation : des maisons éventrées, des pans de murs noircis y restant parfois suspendus ; à leur pied des amas de pierres, de briques, de gravats. Pas beau à voir certes mais nous n’éprouvions aucune compassion pour ces foyers détruits et pour les drames vécus pas leurs habitants avant de s’enfuir… ou de mourir de façon atroce.

C’était ça la guerre. Et c’est toujours ça hélas !…

Hambourg, ce grand port au fond de l’estuaire de l’Elbe c’est, pour moi, un petit « Dakota » où nous prenons place. Nous ne fîmes aucun cas de cet inattendu baptême de l’air : bien trop occupées à nous régaler du contenu d’un petit paquet remis à chacune par la Croix Rouge au moment de décollage. Du chocolat ! des biscuits !

Atterrissage très rapide à Bruxelles. Nouvel aéroport dont il ne nous reste aucune image pas plus que la partie de la ville traversée en car. On nous débarque dans un établissement scolaire doté d’un pensionnat. Là, tout prouvait que nous étions attendues ! Nous avons eu une réception chaleureuse. On nous fit asseoir autour de tables du réfectoire. La bienvenue nous fut souhaitée, par le directeur, en un discours sobre et émouvant. Il allait des uns aux autres, s’enquérant des besoins de chacun, du moins de ceux en mesure d’être satisfaits. Il fut ému par mon état de « va-nu-pieds » qui n’avait rien de superbe !

En effet mes « pantines », à défaut d’âme, rendaient leurs semelles, celles-ci étant sur le point de se détacher des deux bandes de tissu (usées jusqu’à la corde) qui les y fixaient. Il me « dénicha » des galoches que je chaussais avec plaisir et gratitude ! Quel brave homme !

Il participa au service de notre repas : une épaisse soupe de légumes, bien chaude, agrémentée de quelques morceaux de lard. Cela nous « requinqua »…

Je crois que nous prîmes le même soir un train pour Lille. Je nous vois en effet voyager de nuit.

Nous avions décidé de rester éveillées jusqu’au passage de la frontière afin de chanter en chœur la Marseillaise.

Jamais l’hymne national ne nous parut plus beau en dépit d’une certaine cacophonie due à l’émotion. Enfin la France ! Lille !

Nous étions épuisées. On nous conduisit directement de la station ferroviaire à une grande salle toute proche où se côtoyaient, en une longue file, de nombreux bureaux. Derrière eux, assis, d’élégantes dames et de fringants messieurs. Papotant entre deux questionnaires à nous adressés, à nous, misérables loqueteux, eux complètement indifférents à notre aspect.

Ce spectacle nous stupéfia. C’était donc ça la France tant attendue ? Où était l’accueil de Bruxelles ?

… L’un vous remettait, après que vous aviez décliné tout votre parcours, une fiche de rapatrié, l’autre une carte de transport, etc…. Nous défilions, nous, d’un bureau à l’autre, debout, encore et toujours debout.

Enfin, un épisode comique !

Du bureau affecté aux vêtements je reçus… une culotte (le terme en est même tamponné sur ma fiche de rapatriement !)

Je n’ai pu m’empêcher de rire, et d’apprécier puisque j’étais depuis le pont de l’Elbe, une « sans culotte ».

J’avais bien été, quelques instants à Bruxelles, une « va-nu-pieds ». C’était complet ! Mais les dommages étant réparés, il n’y avait plus rien à dire…

Je tiens à relater cette scène incongrue : nous vîmes des bureaucrates s’offrir de petits bouquets. Ils devaient fêter quelque chose… mais pas nous !

Nous les regardions, ébahies.

Cruelle déception ! Par la suite, nous avons réalisé que les autorités françaises avaient l’obligation impérieuse de « filtrer » tous les arrivants du « Grand Reich » ! Mais nous avons aussi appris plus tard que toutes les villes de France, Paris en tête, avaient fait aux déportés un excellent accueil.

Je ne me souviens, à Lille, n’avoir ni mangé, ni bu, ni pris quelque repos.

Une fois « bonnes » pour le départ, direction la gare… Là, nouvel affront : « la dame pipi » nous demande la gratification d’usage. On peut imaginer ce que la malheureuse a pu entendre comme « noms d’oiseaux » !

Bref, je n’aime pas Lille. C’est peut-être idiot, mais c’est ainsi.

Et ce fut la traversée de notre pays, depuis le Nord qui nous avait paru si hostile jusqu’à notre cher Midi.

Par l’Est. En train. Nous étions trop lasses pour avoir conscience des gares passées, dépassées.

Le bruit régulier des wagons sur les rails nous berce. On s’éveille un peu ! À Dijon… J’aurais tant aimé « profiter » des paysages de Bourgogne, berceau de toute ma famille… Puis le sommeil nous reprend pour presque toute la durée de la « descente vers le Sud »… De temps en temps une secousse me réveillait. L’angoisse alors me prenait, amplifiée par l’approche du but. Mes parents ? Comment allais-je les retrouver ? Cette année avait dû leur paraître une éternité, et les restrictions alimentaires s’étaient ajoutées à leur chagrin, minant leur santé.

Ils avaient alors 61 et 62 ans. J’étais ce qu’on appelle une enfant « retardataire », venue alors qu’ils n’y croyaient plus ! Ils venaient de vivre leur deuxième guerre et la première ne les avait pas épargnés.

En 1916, alors que mon père était prisonnier en Allemagne, maman voyait mourir du « croup » (diphtérie) leur petite fille âgée de 8 ans ; je venais de leur faire vivre un nouveau drame…

Je dis « ils » mais les retrouverais-je ? Tous les deux ? En quel état ?… Nous avions toutes les mêmes pensées mais nous les échangions seulement par, de temps à autre, un regard inquiet.

Par chance, nous avons dormi pendant presque tout le voyage.

Béziers !

La suite, dont ma mémoire n’a gardé aucune trace, je la tiens de mes cousins.

Il paraît que mes parents, avertis par la Croix Rouge, m’attendaient à Narbonne avec Marraine et ses enfants lorsqu’un haut-parleur leur annonça en temps utile :

« Les déportés attendus à Narbonne descendent à Béziers. »

Ils ont immédiatement repris un train les amenant à cette station. Ils : mes parents, Marraine et mes cousines, Madeleine et Aimée. Leur frère, François, peut-être pour aller plus vite, avait emprunté une moto à un copain.

Le plus jeune, élève à l’école Charlemagne de Carcassonne, n’avait pu venir m’a-t-on dit.

Aimée me dit avoir été la première à me recevoir dans ses bras à la descente du train. Il parait qu’elle m’étreignait si fort que je l’ai arrêtée : « doucement, doucement ! » tant mon corps était douloureux en raison de mon état de fatigue, de maigreur, d’émotion.

Notre Corse, Noëlle, avait été réceptionnée déjà par une de ses tantes qui vivait à Montpellier.

Une fois les parents retrouvés, ce fut donc la séparation des autres rescapées.

Après de multiples effusions, chacune est repartie avec sa famille retrouver enfin « la maison »… après un an d’absence.

Aucun souvenir du trajet Béziers-Ouveillan, de l’arrivée à la maison, de la grande cuisine… Je vois tout dans une sorte de brume, ou plutôt ce qui en émerge.

Mes parents amaigris, comme je les imaginais, et sur leur visage les marques de la peine endurée, un peu adoucies pourtant par leur nouveau bonheur. Mais comme leur visage s’était creusé, et délavé le bleu de leurs yeux ; leur chevelure était toute blanche, maintenant : le chignon de Maman, la « brosse » de Papa.

Après eux, mon regard est happé par l’horloge. La grande horloge bourguignonne. Tiens, elle est toujours là, celle-là, immuable dans son coin, appliquée à faire régulièrement son travail d’horloge.

J’éprouve à la fois de la reconnaissance pour sa fidélité et aussi une sorte de rancune pour son insensibilité au temps de Là-Bas : elle n’a rien fait pour en hâter la course.

Je sais : cette pensée est d’une idiotie !…

Après l’horloge, je « vois » la cuisinière qui trône toujours contre le mur du fond, à la place centrale, bien astiquée : fonte noire, luisante, cuivres étincelants.

Mes yeux se portent ensuite vers la fenêtre aux petits rideaux de dentelle blanche. Il y avait devant aujourd’hui, un vieux canapé destiné au repas diurne de la « revenante ».

J’ai reconnu plus tard, en ces éléments, l’essentiel de ce qui m’avait fait défaut Là-Bas.

Peu importait au camp la notion du temps : tous les jours se ressemblaient, plus ou moins.

Rythmés par les appels de la sirène et, durant le terrible hiver 45, par les morsures du froid : neige, pluie, ou vent. En rafales.

Mon attention reconnaissante allait à la « cuisinière », elle symbolisait le Foyer retrouvé, au propre et au figuré : le « cocon » initial, celui des parents, et, plus prosaïque, son utilité propre. Je n’aurais plus froid, je n’aurais plus faim - jamais plus.

Après ces bienfaits retrouvés (même amers si je me réfère à la pauvre innocente horloge) la Nature m’était rendue, la vraie, celle de mon enfance, de ma jeunesse, par la fenêtre ouverte sur un coin de jardin, ô combien familier ! le vieux figuier, le seringa, les cœurs de jeannette »…

Tous ces trésors réapparus dans ce seul mot : « Liberté ».

Mais je ne disais rien. D’ailleurs ces sentiments inconscients alors, n’ont émergé que beaucoup plus tard.

On ne me posait pas de questions.

Si, maman me demande :

« Qu’est-ce que tu veux ? Manger ? Boire ? »

J’étais déjà installée sur mon divan.

« Me laver »

Marraine se saisit d’un seau qu’elle va remplir à la fontaine de la rue. Je fais ma toilette dans l’arrière-cuisine, à côté de l’évier, debout dans une grande bassine.

On me savonne, on me rince. Maman, Marraine.

Serai-je redevenue petite fille ?

… Papa ? Je ne parle pas de lui. Il s’était éclipsé, respectueux de l’épisode « toilette ».

Mais comme il était ému ! Il en a dit des « Bon Dieu de Bon Dieu » (qui n’avaient rien de mécréant) et des « Ah ! Mon cadet ! Mon cadet ! » hachés par de brefs sanglots que sa pudeur n’arrivait pas à maîtriser. Maman ne retenait pas les larmes de bonheur qui glissaient sur ses joues et m’embrassait en m’essuyant avec une douce serviette éponge.

Ensuite, j’eus droit à la mousse au chocolat préparée par Marraine. Je n’étais pas encore capable hélas ! d’apprécier un tel régal !…

… Nulle trace, non plus dans ma mémoire, de ma chambre, de mon lit, pourtant préparés avec quel amour, amour sûrement mêlé d’angoisse tant qu’on ne m’avait pas vue « en chair et en os », selon l’expression consacrée.

Je n’étais certes pas indifférente, mais plutôt sujette à une espèce d’atonie, d’apathie, qui me paralysait.

Je n’étais plus « Là-Bas ».

Je n’étais pas encore Ici.

Comme tout cela a dû être dur pour mes parents.

De combien de patience et d’amour ont-ils dû faire preuve en attendant le « réveil » de l’étrange fille qui leur était rendue…

Juin 1944 - juin 1945.

L’horrible cauchemar était terminé !

Lettres du camp et écrits complémentaires

Nous n’avons pas retrouvé les originaux des lettres écrites dans le camp de Neubrandenburg et reproduites dans ce chapitre, seulement des copies.

2.1 Lettre du « Revier » 1 (Josette)

Les lettres qui suivent sont écrites par « Jotte » depuis le « Revier » (infirmerie) du camp de Neubrandenburg, où elle avait été admise après une sérieuse blessure à l’atelier de métallurgie où elle travaillait.

Ces lettres sont adressées à ses amies « Nane », « Poune » et Noëlle en janvier-février 1945.

Elle écrivait avec un bout de crayon trouvé par miracle, sur des lambeaux de sac de ciment vides abandonnés dans l’usine.

Mes chéries,

Me voilà bien mal en point et le pire est que je ne peux même pas vous voir à la fenêtre. Je ne me lève pas, on me porte le bassin pour mes petits besoins intimes. Je pense que ce n’est pas tout de suite que je pourrai vous rejoindre : mon pied est énorme. Il suppure, bien entendu. Qui sait quand il se décidera à désenfler ?

Une femme vient de mourir à côté de moi. Ici, c’est la salle des vilaines plaies, abcès, etc… Je crois qu’il y a beaucoup de vermine ; Aïe !…

Hier soir j’ai eu une fièvre de cheval, mais aujourd’hui, j’ai une faim du tonnerre. Je ne sais pas pourquoi on ne m’a pas donné la soupe du camp, mais celle de « Revier », une demi-gamelle. J’ai trouvé ça saumâtre. Inutile de vous dire que mon demi-pain a pour ainsi dire vécu.

Heureusement, Christine m’a accueillie ici. J’ai tremblé jusqu’au soir. Je pense que c’était la détente nerveuse après les efforts du matin. Mon Dieu, si vous pouviez au moins entrer une minute pour que je vous embrasse… Que dites-vous de ma prime ? N’est-ce pas qu’elle est royale ? Je croyais que sucre et pain d’épice venait de quelque généreux colis de la Croix Rouge… Mais non. Une dame m’a dit que sa fille en avait eu autant. Je vous envoie le tout par Christine qui est vraiment chic.

Au revoir, je vous embrasse mille fois ! Si vous voulez m’apercevoir, venez à la première fenêtre à côté de la porte, mais gare à la Schwetzer !

Encore mille grosses bises de votre petite Jotte.

2.2 Lettre du « Revier » 2 (Josette)

Mardi après la soupe.

Mes chéries,

Votre missive m’est tombée sous le nez hier soir, au moment où j’essayais de commencer à m’endormir. J’eus le temps d’apercevoir la grande ombre de Christine qui s’en allait et avait l’air pressé.

Je ne cherchai pas à en savoir d’avantage et m’étirai sur le pucier pour recueillir la lumière venue d’en haut. Excellente idée que vous avez eue !…

Mais là où je fus étonnée c’est quand je sentis le souffle d’espoir qui vous soulevait… Bigre, mes sages « deux-tiers », auriez-vous perdu la tête ? Oui, hier soir, derrière le volet, une voix a dit : « les nouvelles sont très bonnes. » Et aussitôt voici le « Revier » parti dans des pronostics effarants. Moi, blottie dans mes couvertures puantes, je me grattais, occupation qui me passionne depuis que je suis au « Revier ». Je passe des journées et des nuits, non à cheval comme le Comte27, mais à me gratter. Les nuits, en particulier, sont infernales.

Le dortoir est en majorité polonais ; ce ne sont que des « tché-tché » jacassant toute la nuit, des « prochépagni » (s’il vous plait ou pardon) en veux-tu à la pelle… De plus c’est la salle des dysenteries. Alors bruit de « pantines », bruits « diarrheux » venus des deux tinettes à la fois. Et les furoncles, les abcès, anthrax qui provoquent des gémissements aux modulations variées. Croyez-vous que je distingue quand cela vient d’une Polonaise ou d’une Française ? Passionnant, vous dis-je…

On est deux par lit ; une à la tête, une au pied. Je partage mon lit avec une vieille dame de notre convoi qui était au « Val Bau »28. Son nom ne vous dirait rien mais vous la connaissez. Elle m’a maternellement accueillie. Malheureusement, aussi peu ingambe que moi, elle a à la jambe une horrible plaie purulente qui a empesté ses couvertures. C’est très désagréable. Je vis dans la paille, la crasse, la vermine et la puanteur. Ah ! Notre chambre du « Foyer », les fleurs sur la table, « Fruit vert », et les odeurs que nous ramenions de la salle de bain… Toute cette clarté, tous ces parfums !… Nous étions trois chairs jeunes et saines…

Mon pied empeste. Il coule. On y met une serviette que Madame Rousset avait sur la tête en guise de compresse (en douce, elle ne vous la réclame pas ?). Ladite serviette sent maintenant, en plus mauvais, les chiffons pour ardoises des écoliers qui les nettoient en y crachant dessus.

Je voudrais me laver mais il m’est impossible de laisser mon pied pendant et même de faire circuler ma jambe à angle droit sur les lits du rez-de-chaussée. Il n’y a qu’au lit que c’est bien.

Vous pourrez dire à « Minouche » que mes orteils remuent et même que l’enflure à sensiblement diminué. De toute façon, soyez tranquilles, je compte être ingambe pour partir. Certainement même, j’irai refaire un tour au « Stahlbau » histoire de m’esquinter l’autre pinceau. Mais je guérirai aussi celui-là !…

Les Russes sont à 200 km de Berlin. Songez qu’au mois d’août 1944, on était en droit de les attendre dans 2 ou 3 semaines. Surtout ne vous attristez pas… N’allez pas croire que je « cafarde » dans ma forteresse « Amchlick ?… » J’apprécie ce repos forcé, cette chaleur, (car il fait chaud et même trop chaud, la nuit avec les fenêtres fermées et les deux gros poêles bourrés jusqu’à la gueule), ces douces somnolences diurnes. Je suis servie au lit et je fais pipi et caca au lit. Tralala la vie est belle !…

Demain transport pour Ravensbrück. Ma co-litière s’en va. Marraine aussi paraît-il. À propos, savez-vous que Marraine a reçu un colis de Croix-Rouge et un mot lui disant que sa famille était avertie. * Je crois qu’elle avait écrit en même temps que « Poune ». Elle est la seule de notre convoi avec mademoiselle Rousseau. Pourquoi pas nous ?

J’ai envie de sardines, de vaches sardines, bien grasses et bien imprégnées d’huile. J’ai invité tous ces gens qui s’occupent de moi à partager les victuailles de ma Prime (?). J’ai en particulier sucré le bec de cette petite Marie-Thérèse qui m’a frappée tellement elle est maigre. Un petit squelette ambulant qui a l’avant-bras et la main gauche raide, une petite tête d’oiseau toute chauve derrière à cause du frottement de l’oreiller. Ah Dieu ! les salauds ! Je leur garde, comme la mule du Pape, un de ces vaches coups de pieds !

Hier, toujours à côté de moi, mais de l’autre côté de l’allée, une femme est morte. On l’avait amenée dimanche après-midi, parfaitement abrutie, le nez sanguinolent, battue sans doute. Je l’ai vue hier roter sa pauvre âme, verdir et devenir violette.

Et puis sa sœur, qui venait la voir, non prévenue, s’est heurtée à cette forme rigide, enveloppée d’une couverture. Elle s’est mise à gémir comme un petit chien… Pendant tout ce temps, je mangeais placidement mes tartines de margarine. Je m’endurcis, mes enfants, je m’endurcis.

De mon rez-de-chaussée, par des échappées entre les lits, j’ai en haut d’étranges perspectives, jambes filiformes et boutonneuses, fesses plissées, chemises éclaboussées de sang. Je vois aussi cette espèce de monstre de Chantal qui s’est donné une indigestion, et qui, dans le « Revier » propose 5 sardines contre 1/8 de pain. Je vois donc cette Chantal manger sa purée comme un porc, avec sa bouche lippue et ses yeux comme des braises (parce qu’elle la mange aussi avec ses yeux…) Et ça croque des rôties avec de la marmelade, et ça demande à ses voisines de lit : « Croyez-vous qu’il faut que je m’arrête ? » On dirait un ténia.

Au fond de la salle il y a une Polonaise qui a un colis, une jeune fille des derniers convois. Elle règne incontestablement dans son coin. Elle distribue sa soupe et croque avec des mines précieuses des minces tartines d’une graisse de porc blanche comme neige. À droite, une autre, très crevée, presque mourante, mais qui a une lingerie luxueuse et un ravitaillement qui ne l’est pas moins. Justement à cause de ça, sans doute, elle a la purée des gens à dysenterie et la soupe de pomme de terre régime (celle que j’ai). Elle est veillée par une sorte de Cerbère qui la mouche et la torche, et absorbe les 2 portions, et qui somnole ensuite, la face cramoisie, mais d’un œil, pour défendre les abords d’une pareille mine.

Voilà de bien jolies histoires, Nanette… Mais vous savez, je crois que les affaires vont bien, enfin, qu’elles « vont », tout au moins.

Je me raconte des histoires de retour. Vous savez, ça ne me déplairait pas de faire du sana ou de la maison de repos avec vous, en rentrant (j’ai oublié de vous dire que depuis mon entrée au « Revier » je tousse comme un veau). Eh bien, vous voyez que ça n’est pas déplaisant d’être bien au chaud, étendue dans un lit, et de sentir un air de neige pénétrer par la fenêtre. J’ai une telle fatigue dans tous mes membres : je ne l’aurais pas cru. On ne s’ennuie pas du tout. Il faudrait bien que Noëlle vienne ici malgré tout. Je l’ai aperçue ce matin à la fenêtre, comme un oiseau gelé.

Au revoir, mes chéries, je vous embrasse mille fois, je vous aime.

Votre Jotte.

Envoyez-moi du papier pour écrire, je n’ai rien.

2.3 Lettre du « Revier » 3 (Josette)

Vendredi.

Mes chéries,

J’ai reçu votre longue lettre. Merci, mes petites, de bavarder si longtemps pour moi. Je ne vous ai pas écrit hier.

La vérité est que je n’en ai pas eu le courage. La vérité est que j’ai maintenant une gentille petite diarrhée qui me coupe l’appétit et me laisse flageolante. Mon pied va plutôt mieux. Je ne sais pas quand je sortirai. Je ne ferai rien pour cela, encore que j’aie terriblement envie de vous voir, parce que j’apprécie à leur juste valeur cette absence d’appel, cette chaleur et même ce lit infesté de puces. On nous a distribué des sachets de poudre et nous en avons tué par dizaines. Je pense beaucoup à vous et au retour. Comment va la petite No ? Pourquoi n’est-ce pas elle qui a reçu la pièce sur le pied ?

Je n’y vois plus du tout. Vous allez être déçues, mes petites. Mais j’ai des coliques, des nausées, et j’ai sommeil. Et on m’a volé mes « pantines ». Tâcher de m’en « chauffer » une paire au block et de me la faire parvenir. Je sais que ce n’est pas marrant, mais vous ferez bien encore cela pour moi, vous qui avez déjà tant fait. Les caoutchoucs de mes bas ont disparu également dans la confusion de mon arrivée qui fut triomphale, vous n’en doutez pas.

Au revoir mes chéries, je suis maintenant au lit à droite en rentrant à côté du lavabo. Vous voyez à quelle fenêtre cela correspond si je suis encore là dimanche. Je vous embrasse aussi fort que je vous aime.

Votre petite Jotte.

Papier SVP !

2.4 L’anniversaire de mes 21 ans (Jeanne)

Écrit par Jeanne en août 1945, au retour de captivité.

Je revois ce dimanche 25 février, au camp. Dans deux jours j’ai vingt et un ans.

Poune et moi, nous avons travaillé jusqu’à quatre heures de l’après-midi. On ne chôme pas à « l’Elecktro ». Depuis six heures trente ce matin jusqu’à maintenant, c’est le travail à la chaîne qui fait de chaque femme un grain besogneux de la grande machine humaine, travail qui, chaque jour (sauf le dimanche) vous épuise physiquement et nerveusement.

Et pourtant, malgré la multitude d’opérations dont chacune est paraît-il de huit minutes, malgré cette abrutissante répétition donc, on rêve, c’est inconscient. On rêve : on vit ailleurs en pensée.

Dehors « Arbeit fertig » (fin de la journée de travail, ce dimanche). Le jour. Un jour bas et gris, et humide. Il y a eu des bourrasques de pluie. Pourtant c’est le jour et on est heureuses de le voir, une fois par semaine, étrange sensation. Nos yeux s’ouvrent tout grands, on se déplie peu à peu. On respire.

Puis on frissonne. Il fait froid et les soldats ne sont pas encore là. Il faut attendre avec les femmes SS, nos gardiennes.

On est là trois par trois en colonne, dans les flaques du chemin. On commence à taper du pied parce qu’on a froid, parce qu’on s’impatiente, parce que la station debout rend plus douloureuses les plaies de nos misérables jambes.

Les voilà, la colonne s’ébranle, je m’accroche au bras de Poune. Mes genoux ne plient plus : ils sont couverts, au pli de l’articulation, d’une grande plaque de gale. Je traîne péniblement mes pantines au bout de ces drôles de jambes.

Aujourd’hui, j’ai imaginé « leur » dimanche à la maison. Marraine est descendue de Bonneterre au début de l’après-midi, avec mes cousins. Eux sont partis se promener, ou au cinéma. Marraine est restée avec Maman.

La cuisine bien chaude.

L’horloge, dans son coin, impassible, qui continue à faire son travail d’horloge…. Maman fait le café. Marraine a apporté un pain d’épices de sa fabrication : il faut bien qu’elle gâte ma pauvre maman.

Elles tricotent toutes les deux une vieille laine de récupération. Le feu ronfle dans le fourneau. Papa bricole sous le hangar, ou bien il jardine, comme d’habitude le dimanche. Maman l’appelle pour goûter. Ils sont là, tous les trois.

Maman a dit :

« Elle aura vingt et un ans après demain. »

Elle a reposé sa tasse sur la table.

Papa a lâché un « Bon Dieu » qui voulait étouffer un sanglot.

Marraine a essuyé une grosse larme.

Je les vois, je les vois bien. J’ai le cafard et pourtant je ne suis pas malheureuse.

J’ai en moi une sorte de paix parce qu’ils ne savent pas, ils ne peuvent se représenter cet univers dans lequel on vit.

Je pense aussi : « Ils sont ensemble – Ils n’ont pas froid, ils n’ont pas faim. » Comme c’est bon de me répéter cela. Je les aime. C’est comme si j’étais bien vieille et que, de loin, je veillais et m’attendrissait sur le sort d’enfants bien chers…

Et puis Poune me raconte son histoire du jour. Elle vivait, jeune femme heureuse, dans un confortable et luxueux intérieur. Elle buvait un chocolat noir, délicieux, en mangeant des brioches…

Un vol de corbeaux passe au-dessus de nous avec des cris de mort. Une bourrasque nous attrape. On hâte le pas. Je m’accroche un peu plus fort à Poune. Je trébuche contre une grosse pierre. Encore une série de flaques. Ça y est. On arrive au camp : le poste de garde, le bâtiment des femmes SS. Une soldate endimanchée exhibe à sa fenêtre un chemisier bleu lavande et des boucles blondes.

Oui, il y a encore sur cette terre des chemisiers bleus et des boucles blondes.

« Dépêchons-nous, Nanette… »

Le block : c’est la queue pour le brouet nommé « café ». La pitance dominicale a déjà été répartie : ration de pain, carré de margarine et petit fromage rond qui empeste.

Jotte et Noëlle sont au dortoir. Elles nous attendent. On s’embrasse. Nous sommes enfin réunies, ça nous arrive si rarement ! Nos heures de boulot ne coïncident pas. À peine le temps d’échanger quatre mots, c’est la sirène de l’appel. Doublée de celle de la blockowa :

« Sirê-ê-ê-na ! A…A…A…ppel ! »

Il faut habiller Noëlle, l’aider à descendre de son châlit (du « pucier » comme dit Jotte avec raison) où elle s’occupait à rattacher maladroitement les chiffons malpropres qui font office de bandage protecteur sur ses vilaines plaies. Pauvre Nolo ! Son aspect de grand oiseau malade nous terrifie…

Nous voilà dehors, sur l’immense « AppelPlatz »29, sous la bise qui cingle, glaciale et mouillée.

On croise les bras et on fourre les mains dans les manches des robes qu’on finit par étirer suffisamment pour les transformer en « manchon ».

Cinq par cinq sur la place. Tous les blocks se rangent. Les officiérines hurlent. Les blockowas comptent, carnet et crayon en main. Le silence lourdement plane sur toutes ces femmes squelettiques dans leurs habits rayés… Et l’appel n’en finit pas.

« Jotte, soutiens Noëlle de ton côté »

Poune s’inquiète. Elle surveille Noëlle depuis le début et elle vient de remarquer une pâleur plus accentuée sur le long visage osseux… Elle a senti, à son bras, la défaillance de ce corps trop grand.

Je ne suis pas assez « solide », hélas ! pour les aider. Noëlle m’entraînerait avec elle. Je ne puis que l’encourager :

« Nolo, ma chérie, tiens bon, ça va finir »

Oui, c’est fini. Sympathiques, les fins d’appels. Elles font penser, un peu ! à la débandade d’une troupe d’écoliers après la classe. C’est à qui sera le plus vite au block. C’est une étrange, bien étrange ruée.

Le but : il faut veiller au grain, attention au vol de couvertures, du morceau de pain glissé sous la paillasse.

Jotte et Poune marchent doucement, elles soutiennent Noëlle. On leur fait place pourtant. On arrive au châlit. Noëlle a juste le temps de s’y laisser choir. Elle s’est évanouie, une fois de plus. Poune lui donne des tapes sur les joues pour la ranimer. Jotte lui pince le nez. On devine tout à coup un long sanglot qui paraît venir du plus profond de cette pauvre poitrine si creuse, qui s’y fraye péniblement un passage, qui enfin entrouvre les minces lèvres violettes. Noëlle pleure maintenant, réaction habituelle, pauvre chérie, si jeune et qui s’en va un peu plus chaque jour.

Poune l’arrange de son mieux dans les couvertures pouilleuses. Poune s’occupe de moi maintenant. Elle m’aide à retirer mes bas et à glisser sous la couverture. Nous logeons au deuxième étage.

On se croirait enfermées dans des cages à lapins. Je suis assise. Noëlle est allongée de l’autre côté, sur la couchette contigüe à la nôtre. Elle la partage avec Jotte. Poune s’installe près de moi. Jotte revient avec une planchette chargée de tartines qui veulent imiter les toasts au fromage et à la margarine. Elle les agrémente de rondelles très fines de carottes, denrée précieuse, puits de vitamines qu’on se procure à prix d’or, le pain noir étant l’or du camp pour les affamées que nous sommes.

Elle dépose ce plateau de fortune sur nos genoux puis elle s’assied face à nous, à l’autre bout de la paillasse… Je remarque des petits paquets sur le bout de la planche…

On fête mon anniversaire. Exactement, c’est le mardi 27, mais ce jour-là nous ne sommes pas ensemble. On a donc avancé la fête de deux jours.

Jotte m’a écrit une belle lettre. Je pleure, trop émue. On m’embrasse. J’ouvre les petits paquets. Que des cadeaux ! Tous faits dans une matière solide et transparente que nous appelions « mica », matériau dérobé à l’usine, travaillé « en douce » à l’usine, malgré le risque encouru.

Plaquettes finement ouvrées de dessins japonais et une merveille de médaillon : des fleurs, un oiseau du paradis, le visage souriant d’un bel enfant. Enfin, un bracelet confectionné par Poune fait de petits rectangles polis. Sur chacun d’eux, gravé, un prénom : nous y sommes tous, ceux du petit groupe de Résistance : Nane, Éric, Noëlle, Fernande, Poune, Willy, Jotte, Michel.

Sur la plaque centrale un peu plus grande, gravé : « La vie est belle » - notre devise depuis les années heureuses d’étude à l’EPS de Béziers puis au Lycée Clemenceau de Montpellier. Noëlle demande à voir. Je lui passe mes trésors. Je l’embrasse. Il faut bouger avec précaution. La place est restreinte et l’équilibre des gamelles pleines de café plutôt instable. Et le moindre petit morceau de pain est si précieux qu’il faut bien faire attention de ne pas le laisser choir dans la ruelle.

Maintenant on mange. Jotte et Noëlle, vite, avidement, en affamées. Elles n’ont pas acquis l’art et la patience de faire durer. Poune et moi, avec une mastication lente pour avoir l’illusion d’une plus grande quantité et pour retirer le maximum de profit de ce maigre repas.

On ne parle plus. On mange et avec le travail des machines revient l’emprise de la fatigue accumulée au cours de la journée.

C’est fini. Mes 21 ans ont passé…

Nous ne sommes même plus capables, pour l’instant, de sentir la chaleur de notre amitié.

Nous sommes trop fatiguées.

Nous sommes, parmi tant d’autre dans cette baraque, quatre corps épuisés.

La nuit maintenant est complète.

Jotte aménage une place à côté de Noëlle.

Poune et moi nous nous allongeons, tête bêche.

On va dormir. Dormir. Le trou noir. L’oubli jusqu’à demain matin à quatre heures, ou à trois heures, quand retentira le sinistre appel de la sirène.

2.5 Lettre à Nane pour son anniversaire (Josette)

Il s’agit de la lettre écrite par Josette (Jotte) dans le camp de Neubrandebourg pour l’anniversaire des 21 ans de Jeanne (Nane), le 27 février 1945.

Ma chérie,

Il y a un an, alors qu’un petit drame qui nous apparaissait très grave et qui était en réalité idiot, séparait le trio, j’ai écrit, pour tes 20 ans, que ledit trio subsisterait envers et contre tout, pour le meilleur et pour le pire.

Il y avait à ce moment trois petites filles trop comblées sans doute et qui cherchaient à mettre l’aventure dans une existence terne et bornée.

L’aventure est venue avec Willy un soir de janvier et avec elle une pire, bien pire que tout ce à quoi j’avais pu penser en ce mois de février 44.

Ma Nanon, te voilà bientôt majeure. Tu te souviens : la Liberté, l’Indépendance. Et tu connais tes vingt et un ans dans un asservissement tel que nous n’aurions pu en imaginer de semblable.

Je ne vais pas épiloguer sur toutes nos misères mais je veux te dire que je connais toutes les tiennes, petite fille aux tendres yeux souffrants, même si je parais ne pas m’en apercevoir, même si je te semble n’être devenue que cette Jotte brutale, hargneuse, gueularde et grossière qui te froisse si souvent.

Je veux te dire aussi que tes « Deux Tiers » sont fiers de toi. Tu réagis avec un courage et une maîtrise que je t’envie parfois, moi qui connais ces détresses enfantines dont j’ai honte ensuite…

Écoute, après-demain c’est le 27 février. Encore quelques jours et ce sera le printemps, le printemps officiel avec toutes ses promesses.

Tu as confiance n’est-ce pas Nanette ? Tu crois à la Liberté et au bonheur tout proches.

Je t’écris dans un crépuscule de dimanche gris et froid, un de ceux qui font que, régulièrement tu t’assombrisses pendant nos rares moments de réunion.

Ce soir tu ne seras pas triste, tu me le promets. Je veux que cet anniversaire soit gai. Il doit l’être puisque là-bas, sur la route de l’horizon, des caravanes continuent à défiler, interminables.

Il doit l’être puisque nous sommes là, tes « deux tiers » inséparables et la petite No, notre sœur de misère, et que rien d’autre ne compte que cela. Tu vas venir tout à l’heure avec Poune.

Je dis bonjour à tes vingt et un ans, et à un avenir si magnifique qu’il te payera de tout.

La Poune, la No, la Jotte embrassent bien fort leur petite Nane, pardon, leur Nane majeure.

Signé : Le tiers Jotte

2.6 Noël 1944 (Jeanne)

Écrit par Jeanne au camp de Neubrandenburg.

C’est Noël, ici aussi. Et on le sent bien. Je n’aurais pas cru qu’on puisse le sentir autant. Noël. Noël.

Ce matin j’étais gaie, jeune, heureuse. Le ciel était si beau, laiteusement bleu, et le soleil si éclatant, si froid et si givré, et la campagne si belle. On ne pouvait pas ne pas être sensible à tout ce Nouveau.

« A thing of beauty is a joy for ever »

C’est vrai.

La petite Jotte a pleuré. Nolo, Poune. Et moi, que suis-je devenue ? Je ne sais pas ce que je vais écrire. Je me demande si je sais encore. Je me demande si mon cœur et mon âme ne sont pas endurcis, trop.

Noël. Noël. Donnez-moi une âme de Noël. Mon Dieu, une âme qui pense, une âme qui aime, une âme qui s’évade de toute cette laideur, de toute cette misère, de toute cette haine.

Papa, maman, ce matin j’ai pensé aux joyeux Noëls anciens, à la maison. Il y avait tout le monde. Il y avait tonton30. Ce matin je n’étais pas malheureuse.

Maintenant je pense à tous les deux, vous, mes chéris. Comment pensez-vous à votre fille aujourd’hui ? Maman à ta « chérie » ? Papa a ton « cadet » ? Vous n’êtes pas fâchés, dites ? Vous êtes tristes seulement, et vous êtes prêts à m’aimer encore, comme avant.

2.7 Soir de Noël (Jeanne)

Écrit par Jeanne à la mi-décembre 96.

Le ciel était gris, et bas, et froid.

Toute la journée, nous avions « charrié » dans nos mains glacées, d’un bout à l’autre de l’usine, des briques et des barres de fer gelées.

Maintenant, nous rentrions au camp.

Au coup de sifflet, la colonne s’était formée, cinq par cinq, selon la règle.

Poune, et moi à côté d’elle, étions en bordure de rang.

L’« officiérine » de service, uniforme gris vert, bottes noires et badine à la main, remontait la colonne pour compter « son troupeau ». D’un pas martial elle arriva ainsi jusqu’à notre niveau.

Le temps d’un éclair je vis alors son regard croiser celui de Poune, celle-ci se mettre à pouffer, le « stick » de l’autre aussitôt se lever… Le temps d’un éclair !… Ouf ! La SS poursuivait son chemin.

Poune n’avait pas faibli. J’avais eu – Dieu merci ! – plus de peur qu’elle de mal.

Un sourire ironique déjà revenait sur ce visage frondeur.

Je m’en offrais un, moi, de soulagement.

Comme j’étreignait fort la main de l’imprudente, elle me rassura :

« Ce n’est rien, je l’ai échappé belle, la grâce de Noël sans doute. Je n’ai pas pu retenir mon rire : ce maquillage, cet air de matamore !… »

Elle avait vu juste : le personnage était d’un tel grotesque qu’il inspirait la dérision…

Le cerbère descendait maintenant la colonne pour en prendre la tête. Coup de sifflet : ça démarrait.

Nous, on rentrait au camp. Elle, dans ses foyers…

Nous deux tenions toujours nos mains bien serrées.

La neige s’était mise à tomber, d’abord légère mais, peu à peu, de plus en plus dense.

Qu’importait : sa blancheur effaçait tout le noir de la terre, et le camp maintenant était proche, où Jotte et No nous attendaient.

On allait les embrasser, leur raconter.

Cette fois encore l’humour (et la chance !) et l’amitié auraient raison de l’inhumaine absurdité.

On tiendrait.

C’était, je crois bien, le soir de Noël… en l’an de grâce 1944.

2.8 Fête de Noëlle (Jeanne et Paulette)

Lettre écrite le soir du 23/12/44 par « Nane » et « Poune » à l’attention de Noëlle, dont c’était la fête, et bientôt l’anniversaire.

Petite No,

Bonne fête ma chérie, bon Noël.

Et bon anniversaire.

Que de choses à la fois

Nous t’embrassons bien fort pour tout. Nous nous mettons bien près de toi pour que tu ne sois pas triste.

« Jotte » te l’a dit, et ses deux-tiers pensent comme elle, tu le sais, malgré leurs gronderies et… leurs brusqueries aussi, puisqu’il faut l’avouer.

Ma chérie, c’est Noël.

Il faut pouvoir penser à tout sans avoir le cafard. Nous sommes arrivées tout à l’heure en rentrant de l’usine. Ce sera comme ça demain, et après-demain, pas vrai.

La petite « Poune » et la petite « Nane ».

2.9 Fête de Noëlle (Josette)

En ce 24 décembre 1944

Veille de Noël

Fête de notre grande petite fille.

… Dans la clarté blême de ce réfectoire de prisonniers, je cherche ce qu’il y a de meilleur en moi, en mon « âme de ce soir » ; pour le lui offrir… puisqu’hélas je n’ai pas d’autres cadeaux à lui faire.

Exactement, ce n’est pas le 24, c’est le 23. Mais qu’importe. C’est déjà Noël pour toi, petite No, et pour nous. Je voudrais ne pas être triste.

Malgré cet horizon immobile et blanc, malgré les corbeaux noirs.

Malgré la hargne et la souffrance qui m’entourent, je ne veux pas t’offrir de la tristesse. Je voudrais ne pas être résignée.

Bien que ce soit la solution raisonnable et souhaitable puisque rien n’arrive et que les jours passent. Je ne veux pas t’offrir de la résignation. Je ne veux pas non plus que tu t’attendrisses et que tu pleures.

Eh bien oui, c’est aussi Noël, là-bas, dans la maison de Pietroso. Parlons-en puisque je le vois dans tes yeux.

Oui ma chérie, c’est Noël.

Et toi, ma petite fille pâlotte, aux yeux tristes, tu sèches tes bas gris, accroupie près du poêle comme une pauvresse. Tu as mal et tu as faim. Et tu souffres de toutes sortes de laideurs, de toute cette boue qui t’environne et menace parfois de submerger ton âme de 18 ans, et ton cœur généreux.

La petite fille idéaliste et chimérique, ma petite « Don Quichotte »…

Car tu vas avoir 18 ans dans quelques jours, tes 18 ans que j’aurais voulus éblouis et triomphants, tu les accompliras ici.

En camp de concentration.

Dans le froid et la misère.

Mais tu n’es pas seule dans l’ombre de ce poêle…

Tout à l’heure, les deux autres petites vont venir.

Et puis, je suis là, à côté de toi, la vieille Jotte si souvent brutale et sans patience, mais qui t’aime très fort, tu sais.

Nous sommes là toutes les trois, le Trio du lycée, le Trio du foyer, des surprises-parties rue de l’Imprimerie, le Trio de chez Grison, de la villa Didier, le Trio de l’illégalité, de la prison et de tout le reste. Le Trio aussi de l’avenir : Paris, Pau, l’Angleterre, la Corse, le Trio de la vie.

Le Trio qui ira voir une grande Noëlle élégante, heureuse, peut-être célèbre, tu sais bien, la grande Noëlle du matin de mai à Paris, en tailleur gris, en feutre souple, en chaussures sport (de vaches godillots, ma vieille).

C’était un matin de mai.

Gonflé d’un bonheur absurde.

Il y aura beaucoup de matins de mai, ma chérie. Tout à l’heure, je suis sortie dans l’après-midi blanche et gelée. Le soleil se couchait. Le ciel était d’un bleu légèrement verdi et il s’allumait de lueurs grandioses.

Tu sais bien les couchers de soleil de Neubrandenburg.

Et dans ce ciel de victoire, un avion passait. Tu comprends, un avion avec une trainée derrière lui, une trainée couleur de couchant… et d’espérance.

Alors je suis rentrée de ma corvée malodorante (je n’insiste pas, tu saisis) avec de la joie au cœur.

Je t’apporte ce soir comme offrande ma joie…

Hélas ma chérie, ce n’est pas la joie d’avoir plongé mon corps dans l’or et dans la soie d’un soleil superbe. Non.

« Mais un jour de notre vie

Le printemps refleurira31. »

Notre grande petite fille, je te verrai encore t’avancer brune, rose et dorée dans la perspective triomphante du Peyrou, un soir d’été.

Je te verrai, nous te verrons joyeuse et sauvage, sur les routes de Corse, et dans ta maison, parmi les tiens.

Je t’apporte, je veux t’apporter de la joie.

« Respire-la sur moi à franche et bonne haleine,

Malgré le froid qui étreint,

A franche et bonne haleine32. »

Bonne fête, ma chérie, et joyeux Noël.

La vie est belle, mais elle sera magnifique33.

Jotte

2.10 Souvenirs de Jotte, août 45 (Josette)

Manuscrit écrit par Josette Peyre-Dubois alors que toutes les quatre se refaisaient une santé à Thonon-les-Bains, en août 1945.

Ce texte a été publié dans le journal « La voix de la Patrie », dans la rubrique « Feuilleton de la Voix de la Patrie », sous le titre « Trois jeunes filles ont souffert… – Récit d’une lycéenne rescapée de Ravensbrück », dans les éditions des 7, 8 et 9 novembre 1945. « La voix de la Patrie » était un quotidien régional de la région de Montpellier distribué clandestinement sous la Résistance à partir de 1943 puis édité jusqu’en février 1953.

C’est un après-midi d’août en montagne. Il pleut.

Une grande pente verte emplit tout le cadre de la fenêtre. D’immenses nuées grises s’effilochent et s’accrochent aux forêts obscures.

Le ciel est bas, l’hôtel silencieux. Il pleut.

J’entends le bruit des gouttes sur les feuilles du jardin. Un souffle mouillé entre avec une odeur de fougères et de terre. Sur la table il y a un bouquet de cyclamens venus de là-haut, des sommets humides et boisés.

Août 1945. Une après-midi de pluie dans un coin perdu de la vallée du Fier. Une après-midi où je viens de rassembler tous nos écrits du camp en ces quelques feuillets qui disent toute notre misère.

Libre ! Nous sommes libres ! Je suis libre ! Ah, Dieu, est-ce possible ? Je suis libre.

Depuis quelques heures j’étais là-bas entre les barbelés porteurs de mort, dans cette plaine désolée où passait l’haleine gelée de la Baltique proche, cette plaine immense et chauve, dans ce pays sinistre, parmi ces monstres mécaniques, devant cette machine qui crachait du feu, au milieu de ces pièces étranges et pesantes, tout ce travail harassant qui, chaque jour me laissait un peu plus maigre et un peu plus faible.

La route du camp, bourbeuse et déserte, bordée de hauts réverbères qui faisaient de place en place des taches lumineuses dans les flaques d’eau ou sur les remblais de neige, et tout au long de cette interminable colonne muette et morne, flanquée de SS hargneux et de soldates hurlantes.

Le camp, l’usine. L’usine, le camp… Dix mois.

La route caillouteuse où l’on marche comme dans un cauchemar qui n'en finit pas. Les « pantines » que l’on perd, les pieds douloureux qui n’obéissent plus, le froid qui passe en longues rafales mordantes, qui traverse ce mince habit rayé pour étreindre sauvagement tous ces corps squelettiques et affamés, réveillant la douleur de plaies purulentes, crispant tous les muscles dans une contraction sans fin.

Je ne veux pas être malade. Je ne serai pas malade. Encore quatre mois d’hiver, encore trois mois. Encore un mois.

Croyez-vous qu’il y a des chances que la guerre finisse au printemps ? Les jours passent.

Le camp, l’usine. L’usine, le camp…

Les barbelés noirs sur la neige blanche. Les blocks gelés. La vermine. Les nuits douloureuses et irréelles, et si courtes. Les levers dans la nuit noire, les appels interminables : cinq mille femmes silencieuses et immobiles dans l’obscurité trouée par les projecteurs des miradors.

Et là-bas, au centre, sous l’immense lampadaire qui oscille au vent, le groupe des femmes SS, drapées dans leurs pèlerines noires, comme d’immenses chauve-souris. Des appels comme des aboiements déchirent le silence : « Block ein ! Block drei ! »…

Douze heures devant une machine, les mêmes gestes qui se répètent. Les mêmes efforts dont chacun semble le dernier que l’on pourra accomplir. Douze heures de travail machinal poursuivi dans un rêve lointain et cahotant.

Est-ce que je travaille de nuit ou de jour ? Ici le jour ressemble à la nuit. La lampe de la machine brille et en me rapprochant, je sens sa chaleur sur ma joue. J’ai faim, une faim qui ne sera sans doute jamais assouvie, même quand je serai libre, une fin venue du lointain des âges. J’ai faim dans mes jambes et dans ma tête. Dans mes bras aussi. Je regarde ma main droite rêveusement. Elle tient un lourd maillet de métal. Puis je l’appuie sur mon tablier de cuir noir et rongé d’étincelles. Est-ce que vraiment elle a été fine et longue et blanche, ou toute dorée, l’été, avec des ongles laqués qui chatoyaient dans l’eau bleue ? Est-ce qu’elle a été une chose vivante et douce ? Je replie les doigts, doucement et puis je les déplie parce qu’ils sont raides et gourds, tailladés de coupures profondes et noires, couverts de brûlures qui suppurent, avec des ongles rognés où transparait la tache mauve des coups de marteau maladroits.

Est-ce la nuit ou le jour ? Est-ce qu’il y a quelque part une maison qui est la mienne ? Est-ce que j’ai jamais été dans les bras de maman ? Est-ce que beaucoup de soirs j’étais à côté de papa près du poste, avec l’atlas ouvert sur nos genoux : « Les Russes sont là sur ce fleuve. » Où sont-ils maintenant ? Comme ce devait être grand l’espace vert et brun qui séparait la côte de Mecklembourg de celle du Languedoc

Ma chambre, la veilleuse allumée, Maman qui entre pour me dire bonsoir. Comment était-elle Maman ? Comment étaient ses yeux à travers ses lunettes. Et ses mains ? Elle avait un petit doigt qu’elle ne pouvait déplier. Était-ce le gauche ou le droit ? Maman, maman. Tu n’es pas morte sans que je te revoie…

Tiens, je pleure, sans effort, sans bruit, longuement. Quand ai-je commencé ? Tout à l’heure ou hier ? Une larme tombe sur la pièce brûlante, puis deux. Elles grésillent, puis elles s’évaporent.

Maman, Maman ! Mais ai-je encore une maman ? Ai-je encore un pays, une maison et toute cette vie d’avant ne s’est-elle pas engloutie dans un gouffre sans fond ? Qui parle de retour, de France, de chez soi ? Est-ce encore vrai tout cela ?

Comment se pourrait-il qu’étant ce que je suis maintenant, je devienne ce que vous promettez, vous qui parlez de retour ? Ai-je été celle que je me souviens avoir été ou bien n’est-ce que le souvenir obscur d’une existence antérieure et oubliée ?

Pourtant, Bon Dieu, je suis Josette Peyre, élève du lycée de Montpellier !

Mais est-ce que le lycée de Montpellier a jamais existé ? N’ai-je pas toujours été cette petite ouvrière crasseuse et dévorée de poux ? Est-ce que toute ma vie je n’ai pas soudé les lance-bombes de la V1 ? Et comment pourrais-je cesser d’être cela ?

Mon nez coule, je l’essuie avec ma manche. Puis je m’aperçois que ma manche est noire. Tant pis.

Quand j’étais petite, un jour à Soubès, maman me préparait pour aller à l’école. Elle me mettait un imperméable. J’étais debout sur une chaise et puis, après avoir ajusté le capuchon, elle a saisi ma frimousse entre ses deux mains et puis elle m’a embrassée très fort. Je m’en souviens parce que maman n’embrasse pas souvent sans qu’on le lui demande.

Tiens, cette soudure a bavé. Schmidt n’est pas là ? Non.

Anna me regarde d’un drôle d’air. Ah ! C’est parce que je pleure. On dirait qu’elle trouve ça curieux. À quoi rêve-t-elle maintenant ? Est-ce qu’elle pense à sa maison de Nikolaïev, et à sa maman ?

Comme Noëlle est maigre. Elle tape d’un air absent, marquant des points sur une plaque métallique. Je la vois entre deux machines. Comme son petit visage est souffrant et comme sa bouche est lasse. Elle garde son capuchon. Ça lui fait une drôle de tête. Il est bien baissé sur le front. Elle a la peau verte. Elle a le nez qui coule aussi. Elle se mouche avec un chiffon qu’elle sort de sa manche. Tiens, elle se lève. Schmidt l’appelle : « Komm, komm ». Comme elle est grande. Ses bas tombent. Elle a un talon nu. Elle boîte un peu. Elle marche penchée en avant en traînant le chariot. Ça y est, toutes les pièces dégringolent. Comment avait-elle équilibré ça, je me le demande. Elle les remonte, comme elle va lentement !

Si Schmidt la voit, il l’engueule. Je vois bien que chaque geste lui est un terrible effort. Mon Dieu elle va tomber. Non elle se redresse. Comme elle est pâle. Elle me sourit peut-être sans me voir. À quoi pense-t-elle ? Mon Dieu, qu’elle ne meure pas ici. Mais est-ce qu’elle est encore de ce monde ? Elle n’a pas 18 ans.

Sept heures. On revient vers le camp : les palissades, les barbelés, le poste de garde. Noëlle s’accroche à mon bras, je serre les deux gamelles précieusement.

Le block, le réfectoire à peine éclairé. Brouhaha, la soupe qui fume. La blockowa qui hurle, la louche à la main. En un mouvement houleux d’habits rayés, la queue devant les bidons se dessine.

Dans un bourdonnement traversé parfois de cris aigus et d’âpres disputes, trois cents femmes aux yeux avides et creux attendent. La Faim, la Faim sur tous les visages. En tendant la gamelle, ma main tremble d’impatience parce que la « stubowa » s’attarde à remuer le mélange de farine et d’eau qui sera notre repas de ce soir. Puis Nane et Poune qui se dirigent vers moi en se frayant un passage à travers la foule hargneuse. Comme elles sont petites et comme la Petitoune se voûte chaque jour davantage.

Elles grimpent sur le banc pour se rapprocher le plus possible du poêle. Elles marchent sur leurs bas, en tenant leurs pantines à la main, parce qu’il ne faut pas salir le plancher que deux femmes, moyennant une portion supplémentaire de soupe, ont gratté toute la matinée à grand renfort d’eau et de chlore.

L’humidité monte. Nane essaie en vain de sécher les pieds en chiffons de ses bas contre le tuyau du poêle. Vingt bras impatients passent devant elle. Alors elle reste là, sourde aux invectives, et son regard bleu, immense dans un visage étroit serré dans un capuchon, se perd… Sous la veste rayée, ses épaules et ses omoplates se dessinent, anguleuses. À midi, dans les souterrains de l’usine, je l’ai regardée faire sa toilette et, dans la vision obscène des corps nus et décharnés, je garde le souvenir terrifiant du sien, de ce squelette délicat se dessinant sous la peau plissée et couverte de larges plaques de gale, de ce cou si mince aux vertèbres apparentes, légèrement courbé en avant comme celui d’un petit oiseau mort. Nanette, Nanette ne t’en va pas toi aussi !

Comme si elle m’avait entendue, elle tourne vers moi son fin visage épuisé. Je lui souris : « Les nouvelles sont bonnes. » Elle sourit aussi sans manifester de joie : tant de déceptions déjà ont passé sur nous et combien nous attendent encore. Mais dans ce regard je lis une obstination tranquille. On tiendra.

Mon Dieu, vite, que ça tonne, que ça claque, vite, vite. Approximativement, combien de mois pourrons-nous tenir encore ?

J’ai sommeil. Des gerbes d’étincelles passent sous mes paupières, éblouissantes, et dans l’allée presque obscure du dortoir fleurit la tache rose argent d’une soudure sans cesse renouvelée.

La clarté des lampes s’arrête aux lits du troisième étage, laissant ceux du dessous dans la pénombre. « Doudou, Jackie, Bonsoir ! » « Bonsoir tante Michèle ! »

Des exclamations fusent à l’étage supérieur et ailleurs on se donne des recettes de cuisine somptueuses et compliquées. Brouhaha encore, vies entassées, misère noire et crasseuse. Par des échappées entre les lits on voit deux mains qui se tendent vers la lumière, dénichant sur l’étoffe grossière d’une chemise, le long des coutures effilochées, les poux blancs qui s’y nichent, sans cesse poursuivis et sans cesse renaissants. Je me gratte pensivement. Moi aussi, il faudrait, mais j’ai froid dans tous mes os. Poune et Nanette, accroupies et recourbées, commencent déjà leur chasse inlassable est écœurante.

Je vais me déshabiller. Je me déshabille. J'oscille sur mes jambes, sans bouger, et je sens par un interstice de la fenêtre un air glacé qui passe comme une lame.

Manoune, Manoune chérie, es-tu rentrée ce soir dans ma chambre pour regarder mon lit vide ? Papa monte les escaliers et en haut il tousse. Je viens de l’entendre. Soudain je me penche sur le noir de l’allée étroite. Noëlle est arrivée sans que je l’entende et c’est seulement ce choc mou qui me réveille. Un grand corps harassé git dans l’allée. Une fois de plus, Noëlle a sombré dans l’inconscience comme cela lui arrive tous les jours maintenant. Comme elle est encombrante et si légère pourtant. Anxieusement trois visages se penchent sur ce masque crispé où la bouche met une ligne dure sur le menton volontaire. Les yeux sont clos et les narines étrangement pincées.

Énergiquement, notre Petitoune s’affaire. Ses petites mains écorchées par la gale infectée frappent sur les joues blêmes. Cinq minutes ? Un an ? Un siècle ? Une enfant se meurt de faiblesse et de faim. C’est ici une histoire courante et pas du tout extraordinaire.

Des têtes vaguement compatissantes se sont penchées ici et là. Qu’y faire ? Demain à l’aube, dans les rangs formés pour l’appel, elle tombera encore sur la terre gelée et peut-être encore dans l’atelier assourdissant. Cette petite fille faite pour le soleil et la joie sentira ses forces l’abandonner et elle sombrera dans le néant une fois de plus.

« No, petite No ? » Une moue douloureuse se dessine, les narines palpitent. Elle va pleurer : c’est la réaction habituelle. Déjà nous respirons. Les coins de la bouche s’étirent et, de cette poitrine étroite, un grand sanglot monte et crève, suivi d’autres, nombreux et pressés. De longues larmes venant sourdre sous les paupières closes, glissent le long des tempes. Nous contemplons, muettes, cette détresse enfantine et ignorée, venue du fond d’une inconscience douloureuse, ce visage marqué d’un désespoir sans nom, celui d’un être jeune qui veut vivre et qui sent la vie lui échapper chaque jour, irrévocablement.

Dans l’obscurité profonde, je me blottis contre ce pauvre corps gelé qui se recroqueville dans le cadre étroit des planches. Un gémissement sourd. Ah ! mon Dieu, j’ai heurté un furoncle par mégarde. Les longues jambes faites pour grimper dans les rocailles corses et pour courir sur le sable doré des criques, sont couvertes de plaies. Je me retire un peu et j’entoure de mon bras la taille si mince que l’on se demande si elle est vraie.

J’entends la voix de la Petitoune, sa sollicitude toujours en éveil. « Noëlle comment tu te sens ? » Je réponds : « Elle va bien. » Je ferme mes paupières brûlantes.

Des rafales de pluie battent les volets. Dehors c’est la grande nuit du Nord. Une sirène lointaine miaule sinistrement. Bêtement une phrase martèle mes tempes : « Sortira-t-on jamais de ce funeste empire ? » Des voix geignent çà et là dans un sommeil si profond qu’il ressemble à la mort. Mais à côté quelqu’un pleure doucement, facilement, sans heurts, avec habitude.

Dehors, la pluie en mares immenses sur la place sableuse du camp, les barbelés et le pinceau lumineux des projecteurs qui se promène paresseusement.

Demain, quatre heures, l’appel. La cohue assoupie sortant du block, la gifle suffocante de l’air extérieur et les grandes bourrasques d’eau sur les groupes immobiles.

Demain quatre heures. Maman… Sortira-t-on jamais…

 

Josette Peyre (Jotte), août 1945


Notes

[←1]

Ganges, porte sud des Cévennes, est à 45 Km au nord de Montpellier.

[←2]

Cet homme est Marcel Petit, nom de code « Amédée », agent du Bureau Central de Recherche et d’Action (BCRA). Il avait été parachuté le 10 avril 1944 sur le terrain Girafe du maquis de Picaussel dans l'Aude, avec trois opérateurs radio. La BBC avait annoncé ce parachutage en diffusant le message : « Le coq chantera à minuit ». Chef d’opérations pour le Région 3, il est arrêté à Montpellier le 8 juillet 1944 puis déporté à Buchenwald. [Sources : « Passant, souviens-toi !», page 83 et site www.messages-personnels-bbc-39-45.fr]

[←3]

La Villa des Rosiers (…) fut réquisitionnée du 11 novembre 1942 au 19 août 1944 par la Gestapo et le Sicherheitdienst (SD). Elle servit de lieu de torture et d'exécution extrajudiciaire. Ses locaux furent également utilisés par la brigade spéciale de la police nationale dirigée par l'intendant de police et directeur régional des Groupes mobiles de réserve (GMR) Pierre Marty.  [Source : article Villa des Rosiers, Wikipédia (wikipedia.org), consulté le 19 mars 2022]

[←4]

Le Fort de Romainville est situé sur la commune des Lilas en Seine-Saint-Denis au nord-est de Paris. Il accueille d'abord des prisonniers de guerre et des otages, dont certains seront fusillés au Mont-Valérien. Puis à partir de 1943 il devient l'antichambre de la déportation avant de servir de prison pour femmes en 1944. [Source : site AFMD Allier, lien, consulté le 17 mars 2022]

[←5]

Dans la banque de données de la Fondation pour la mémoire de la déportation, Paulette Bertholio (matricule 47124), Josette Peyre (47170) et Noëlle Vincensini (47184) sont répertoriées sur le transport parti de Paris le 4 juillet 1944. [Source : http://www.bddm.org/liv/details.php?id=I.241.]

[←6]

Dans la même base de données, Jeanne Bleton Barraud (47269), transport parti de Paris le 6 juillet 1944. [Source : http://www.bddm.org/liv/details.php?id=I.242.]

[←7]

Il s’agit du camp de la Gestapo de Neue Bremm. [Voir article Neue_Bremm, Wikipédia (wikipedia.org)]

[←8]

« Blockowa » : terme venant du Polonais utilisé dans le camp pour désigner la prisonnière nommée « cheffe de block ».

[←9]

Pauline Legrand, épouse du Général Frère [voir article Wikipédia Aubert_Frère]. Le couple est arrêté par la Gestapo à Royat le 16 juin 1943. Le Général Frère dirigeait l’Organisation de la Résistance Armée (ORA) depuis fin 1942. Il est déporté au camp de Stuthof, où il meurt le 13 juin 1944. Elle survivra à la déportation à Ravensbrück, et décèdera à Paris en 1989 à l’âge de 95 ans.

[←10]

Élise Mérit, épouse du Général Lelong [voir article Wikipédia Pierre_Lelong_(général)]. Le Général Lelong commande en 1943 la 1re brigade de la 1re division française libre. Il est envoyé à Madagascar de 1943 à 1945. Élise et sa fille, Jacqueline Nonin-Lelong, sont arrêtées à Montgeron en 1944 pour fait de résistance. Elles survivront également à la déportation à Ravensbrück. Élise décèdera en 1985 à Martigné-Briand (Maine-et-Loire) à l’âge de 95 ans.

[←11]

Attention sur ce point : il semble que le slogan « Arbeit macht frei », inscrit à l’entrée de plusieurs camps de concentration ou d’extermination, ne figurait pas à l’entrée du camp de Ravensbrück.

[←12]

« Officiérine » : francisation de l’allemand « Aufseherin » (surveillante), terme utilisé pour désigner les gardiennes auxiliaires des SS dans les camps.

[←13]

Neubrandenburg est à une cinquantaine de kilomètres au nord de Fürstenberg/Havel (commune qui intègre aujourd’hui l’ancienne commune de Ravensbrück).

[←14]

Allemand « waschraum », salle de lavage

[←15]

En 1935 l’usine Kurt Heber AG, fabriquant des dispositifs de largage de bombes, a été déplacée de Berlin-Britz à Neubrandenburg. À partir de 1937 elle a pris le nom de Mechanische Werkstätten Neubrandenburg (MWN).

[←16]

Nous voulions le croire et n’apprîmes que bien plus tard qu’il n’en était rien. [Note de l'auteur]

[←17]

« Revier » : abréviation de l’allemand Krankenrevier, quartier des malades.

[←18]

« Dehors ! Vite ! »

[←19]

Il semble que le plan des SS était d’acheminer les détenus de plusieurs camps vers Lübeck, sur la mer Baltique, de les embarquer sur des navires réquisitionnés (dont le Cap Arcona) et de les livrer au bombardement des avions britanniques. Le convoi parti de Neubrandenburg a donc pris la direction de l’ouest (l’Armée rouge barrant l’est) en empruntant l’actuelle Bundesstraße 192, pour un trajet de 200 Km vers Lübeck. On imagine que peu de déportées auraient eu la force de marcher 200 Km…

 

[←20]

Noëlle témoigne dans « Le morceau de sucre » qu’il s’agit d’un soldat italien – sans doute membre d’une colonne de soldat italiens reculant devant l’avancée de l’Armée rouge.

[←21]

Micheline Maurel témoigne que le convoi a continué sa route une bonne dizaine de kilomètres, puis a été abandonné par les SS et officierines avant d’atteindre Waren, à une cinquantaine de kilomètres du camp de Neubrandenburg – les SS préférant fuir l’avancée de l’Armée rouge.

[←22]

Il s’agit du château de Groß Plasten, situé 40 Km à l’ouest de Neubrandenburg (https://www.schlosshotel-grossplasten.de/).

[←23]

Domaine de Bonneterre à Ouveillan (Aude) dont l’oncle de Jeanne, Joseph Baudier, était régisseur et où elle a passé son enfance.

[←24]

« Non ! Non ! Merci ! Nous allons vers l’Elbe, vers la France, et nous voulons aller très vite ! »

[←25]

Odile Arrighi écrit dans « Testament pour vivre » : « Le châtelain, colonel S.S dont nous vîmes la photo en arrivant, avait abattu toute sa famille, sa femme, la grand-mère et les deux enfants (…) il ne restait plus qu'un chien qui hurlait à la mort. »

[←26]

« Hello ! SVP ! Nous avons appris l’Anglais et nous pouvons parler avec vous. »

[←27]

Référence à Don Gomès, Comte de Gormas et père de Chimène, personnage de la pièce de théâtre « Le Cid » de Pierre Corneille.

[←28]

Il s’agit sans doute du Waldbau, où environ 2000 déportées de Ravensbrück/Neubrandenburg ont été forcées à travailler à la construction d’une usine souterraine de la société d’armement MWN, puis aux opérations de production de cette usine. Pour les Nazis, il s’agissait d’assurer la production de pièces de systèmes d’armes, en particulier pour les missiles de croisière V1 et V2, le site MWN sur la Ihlenfelder Strasse à Neubrandenburg étant jugé trop exposé aux bombardements aériens des Alliés. À ce sujet voir l’article Wikipédia KZ-Außenlager Neubrandenburg (Waldbau) et Verflucht und doch beeindruckend - Das KZ-Produktionslager « Waldbau », Ein Tatort nationalsozialistischer Ausbeutung inhaftierter Frauen bei Neubrandenburg 1943/44-1945, Rainer Szczesiak, site vsa-verlag.de consulté le 19 mars 2022.

[←29]

L’« Appelplatz », « place d’appel », est un vaste terrain situé au centre du camp où a lieu l’appel des déportés deux fois par jour : le matin à 4 heures et le soir.

[←30]

Jeanne fait ici référence à Joseph Baudier, frère de sa mère.

[←31]

Il s’agit de deux vers du « Chant des Marais » ou « Chant des déportés », chanson créée par Johann Esser et Wofgang Langhoff (paroles) et Rudi Goguel (musique), tous trois communistes allemands, alors qu’ils étaient détenus au camp de concentration de Börgermoor. [Voir article Le chant des déportés, Wikipédia (wikipedia.org)]

[←32]

Vers inspirés du poème « Je t’apporte, ce soir… » d’Émile Verhaeren. [Voir la page Je t’apporte ce soir comme offrande ma joie, sur Wikisource]

[←33]

Devise du Trio, depuis pour ainsi dire le début de son existence. [Note de l'auteur]


Apostille des éditeurs

Formats d’édition

Pour permettre une large diffusion des écrits de Jeanne et Josette nous les avons édités en différents formats : diffusion gratuite sous forme numérique, PDF ou ePUB, et diffusion par impression à la demande.

Une page internet donne accès à ces différents formats : uncertainvoyage.fr.

Liens avec de précédentes publications

L’histoire du « Trio » d’étudiantes montpelliéraines, devenues quatre avec l’ajout de Noëlle, a fait l’objet d’un chapitre (chapitre 14 « Au lycée de Jeunes-Filles : avenue G.-Clemenceau ») du livre « Passant, souviens-toi ! – Montpellier : lieux de mémoire 1940-1945 », de Françoise Nicoladzé, préface Georges Charpak, publié par l’AFMD Hérault aux Presses du Languedoc en 1999 (ISBN : 2-85998-204-3, 128 pages). Ce chapitre de quatre pages est principalement axé sur leurs activités de résistantes et leur arrestation en juin 1944.

Noëlle Vincensini a également publié en 2018 « Le morceau de sucre et autres récits » (éditions Albiana, 2018, 104 pages, collection Altri menti, ISBN 9782824108933). Le livre inclut trois récits : « Le morceau de sucre », « Le piano dans les ruines » et « Jeanne et les voix », complétés par une postface d’Isabelle Anthonioz Gaggini. Noëlle y évoque la séance de torture subie à la prison de la 32ème à Montpellier. Elle précise aussi l’épisode du « morceau de sucre ».

L’ouvrage « Un certain voyage » vient compléter ces premières publications.

Informations complémentaires

En éditant les écrits de Jeanne et Josette nous avons été amenés à rechercher des informations complémentaires. Nous nous sommes interrogés sur leurs activités de résistantes et sur leur parcours, de la villa des Rosiers à Montpellier au camp de Neubrandenburg.

Les documents que nous avons identifiés, livres ou documents disponibles sur internet, nous ont permis d’enrichir les textes par des notes de bas de page et par des illustrations et, au-delà, d’enrichir nos connaissances sur la Résistance en Hérault, sur le parcours des déportés (Romainville, Neue Bremm), sur le camp de Neubrandenburg, sur les « marches de la mort » suite à l’évacuation des camps menée par les SS. Nous avons aussi identifié de nombreux témoignages qui font écho à ceux de Jeanne et Josette.

Nous mettons à dispositions ces sources sur la page uncertainvoyage.fr/complements et vous invitons à les consulter. Nous ferons notre possible pour les enrichir et les tenir à jour.

 

Les éditeurs : Mariette Barraud, Renaud et Thierry Dubois et Yves Baudier

Contact : uncertainvoyage@sfr.fr

 

Arrêtées en raison de leurs activités de résistantes, quatre jeunes étudiantes de Montpellier ont été déportées à Ravensbrück puis au « camp annexe » de Neubrandenburg de 1944 à 1945. Leurs noms : Paulette Bertholio, Jeanne Bleton, Josette Peyre, toutes trois étudiantes à l’École Normale d’Institutrices de Montpellier, et Noëlle Vincensini, lycéenne.

Elles sont restées unies au cours de cette épreuve, elles en ont réchappé et ont pu continuer le cours de leurs vies.

Jeanne Bleton-Barraud et Josette Peyre-Dubois avaient conservé ou produit des écrits liés à leur parcours de résistantes et de déportées. Ces écrits étaient jusqu’ici restés dans le cadre familial.

Pour partager cette histoire avec le plus grand nombre, Thierry et Renaud Dubois, fils de Josette, Mariette Barraud et Yves Baudier, fille et cousin de Jeanne, ont uni leurs efforts pour éditer ce document et le publier sous licence ouverte.

 

ISBN 978-2-9584388-2-1

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